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POUVOIR

Ces femmes qui bousculent leur monde

MENEUSES LANCEUSES D’ALERTE ENGAGÉES HAUT-PARLEUSES MONDE MASCULIN

Céline Boussié lanceuse d’alerte à l’IME de Moussaron


SOMMAIRE Meneuses

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Chloé Mouly Jéromine Louvet Audrey Abadie Véronique Volto

Haut-parleuses page 26

Anne-Gaëlle Duvochel Caroline Mourgues Lisa Jacquin Marlène Colomb-Gulli

Lanceuses d’alerte page 12

Céline Boussié Léa Dubost

Monde masculin page 34

Engagées page 16

Kattin Sallaberry Morgane Laplace Nicole Fagegaltier

Adèle Perin Geneviève Duché Nicole Estivals Patricia Correar Sophie Iborra

RÉDACTION

186 Route de Grenade 31700 Blagnac 05 31 08 70 52 iscpatoulouse@groupe-igs.fr

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Directrice de la publication : Céline Griffoulière Rédaction en chef : Xavier Lalu & Pierre Vincenot Maquette & exécution : Pierre Vincenot, J3 Promo 2019-2020 Secrétariat de rédaction : J3 Promo 2019-2020 : T.Alidières L.Barrau C.Bartczak A.Bouzar D.Boussol T.Calatayud G.Chartier L.Couffin A.Delmas L.Fouillen C.Garot M.Guillonneau N.Heeb H.Kucharski R.Luspot C.Moretti S.Reffe M.Sineux Crédit photo UNE : T.C


EDITO PAR MARIE SINEUX

Pouvoir faire. Pouvoir être. Avoir du pouvoir. Voilà la force des 18 femmes dont nous dressons le portrait dans ce premier numéro de « Pouvoir ». Un mot fort, un environnement qui, pour certaines, ne leur était pas destiné. D’autres encore se battent pour leurs droits, leur liberté, et même leur sécurité. Elles dérangent parfois, dans un monde traditionnellement mené par des hommes. Elles mènent leur propre monde, se construisent un avenir, et préparent celui des générations suivantes. Un défi aisément relevé par ces femmes au caractère de battante, persévérantes. Nous avons décidé de mettre les femmes à l’honneur dans ce numéro, afin de parler de celles qui font bouger les choses autour d’elles, mais aussi qui mènent des équipes, et accomplissent leurs rêves. Vous trouverez alors des femmes, dont on n’entend peu parler, souvent occultée par les hommes présents dans les mêmes domaines. Aujourd’hui, c’est à leur tour d’être sur le devant de la scène, afin de pouvoir, à terme, répartir hommes et femmes de manière équitable sur l’estrade. Nous avons sélectionné des profils variés, afin qu’un maximum de personnes puisse s’intéresser aux femmes que nous avons rencontrées, et aux portraits que nous avons dressés. Nous espérons qu’elles pourront vous inspirer. Il ne tient qu’à vous de pouvoir.

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Meneuses

Chloé Mouly

« Porter le brassard est une fierté » PAR HUGO KUCHARKSI Elle n’est pas de celles qui aiment s’exprimer, ni de celles qui aiment se mettre en avant. Chloé Mouly, 23 ans, milieu offensive au TFC (D2 féminine), n’est pas une capitaine comme les autres. De nature timide et réservée, elle n’en reste pas moins une leader, et un cadre dans l’effectif toulousain.

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lle l’enfile tous les week-end, avant d’entrer sur la pelouse. Le brassard de capitaine ne quitte plus Chloé Mouly. En août 2018, alors âgée de 21 ans, elle hérite de ce dernier au TFC. Cette décision coïncide avec l’arrivée d’un nouveau coach sur le banc toulousain, Adolphe Ogouyon, ancien coach d’Albi entre 2015 et 2017. « Il est tout simplement venu me voir pendant les stages de pré-saison, et m’a demandé si ça me dérangerait de prendre le brassard de capitaine. Je lui ai répondu que non, et ça s’est fait tout naturellement » raconte la toulousaine. Alors en transition, les Violettes venaient de perdre une grande partie de leurs cadres. Du haut de ses 21 ans, elle était l’une des joueuses les plus anciennes au club, ce qui a motivé le choix du coach toulousain. « Je faisais partie de celles qui avaient beaucoup de temps de jeu. J’étais là depuis un moment déjà » explique-t-elle. « JE NE SUIS PAS LEADER DE VESTIAIRE » Timide et réservée, la joueuse ne se considère pas comme une leader de vestiaire. «  C’est plus mon jeu et le côté "leader technique" qui ont fait que j’ai hérité du brassard.  » Chloé joue plus sur le relationnel, et prend son rôle très à coeur. Proche de ses coéquipières, elle parle beaucoup aux joueuses en dehors des terrains. A l’écoute, elle n’hésite pas à prendre le temps de discuter avec chaque fille, à part, si besoin. En revanche, Chloé n’aime pas les grands discours. « Je ne suis pas quelqu’un qui prend beaucoup la parole devant tout le monde » explique la joueuse de 23 ans avec un sourire. « Ce n’est pas moi qui vais faire une causerie. Je suis comme ça, et même si j’aimerais, j’ai du mal à faire ce genre de choses. On m’a fait comprendre que le capitanat, ce n’est pas forcément ce que je m’imaginais. Ça fait maintenant 2 ans que je suis capitaine, et je commence à y prendre goût ». Un discours confirmé par sa coéquipière, Margaux Lissarre, qui la côtoie depuis quelques années maintenant. « Ce n’est pas quelqu’un qui va forcément prendre la parole dans le vestiaire ou sur le terrain, mais par son jeu et ses comportements positifs sur et en dehors du

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terrain, on a forcément envie de la suivre, c’est un véritable moteur dans l’équipe », témoigne la défenseuse centrale de 24 ans. ENTRE FIERTÉ ET RESPONSABILITÉ Loin des projecteurs, proche des joueuses ; c’est le credo de la capitaine du « Téfécé ». Dans le dur en championnat après un maintien obtenu sur le fil la saison dernière en barrages de D2, les Violettes sont en quête de stabilité. «  On a eu une période avec beaucoup de défaites. Nous nous sommes toutes beaucoup parlées, et on a eu des réunions avec les coachs », explique Chloé. «  En tant que capitaine, on a envie que l’équipe montre le meilleur visage possible sur le terrain. Chaque week-end, on fait en sorte que ça se passe bien et d’améliorer cette situation ». Porte-parole du vestiaire auprès de la coach et de la direction, la joueuse est également proche de l’entraîneure actuelle du TFC, Emilie Gonssollin. « Je suis assez proche de la nouvelle coach, même en dehors du terrain. J’ai joué avec elle pendant 4 ans au TFC, on s’entend très bien. » Malgré cette période difficile, Chloé porte le brassard et le maillot Violet avec fierté. « J’ai le brassard depuis que c’est compliqué au club. L’an dernier, on a joué les barrages pour se maintenir, cette saison on joue aussi le maintien. Ce brassard, c’est un sentiment de responsa-


AU SERVICE DU COLLECTIF Pour Chloé, c’est le groupe qui prime. Une philosophie qu’elle ne tarde pas à expliquer : « Ce n’est pas parce que j’ai le brassard que je me considère au dessus des autres ». La bonne ambiance dans le vestiaire est une chose très importante, et en tant que capitaine, elle veille à la préserver. Malgré une période difficile, Chloé se doit de rester positive. « On a la chance cette année que le groupe vive bien… Rien que ça, ça aide mentalement, il y a une bonne ambiance. On garde espoir, il faut positiver, on a une équipe jeune et une grosse marge de progression. Les résultats vont venir ». Une bonne ambiance que Margaux ne tarde pas à confirmer. « L’an dernier en Coupe de France, on finit aux penaltys contre Albi. Je tire le premier, et je le rate. Dans ma tête je me

PHOTOS : H.K.

bilité un peu plus haute, et bien sûr, c’est une fierté de dis “si je le rate, Chloé va le rater aussi…” Ca n’a pas le porter pour Toulouse ». Le capitanat n’a cependant loupé, elle a tiré à côté » raconte la défenseuse. Depuis, pas toujours fait partie de la vie de Chloé. « Je n’étais Chloé porte le surnom de “Captain Penalty”, en soupas capitaine à l’académie », raconte Chloé. Passée par venir de cet échec. «  On se chambre beaucoup sur ça le pôle espoir de Rodez, elle y dispute plusieurs sai- maintenant », affirme Margaux. sons en U19, avant de partir pour le TFC en 2015. Et En ces temps compliqués pour les Violettes, chaque quand on lui demande si elle s’imaginait un jour être joueuse est importante. « Ce n’est pas parce que j’ai le capitaine d’une équipe, sa rébrassard qu’il n’y a pas d’autres ponse est catégorique : «  Claicadres. Les filles prennent la rement pas. » Un petit rire, puis parole dans le vestiaire. Moi, « Ce brassard, c’est un sentiment elle enchaîne : « Si je suis capije parle souvent avant le déde responsabilité un peu plus haute, taine aujourd’hui, c’est parce but du match, sur le terrain, et bien sûr, c’est une fierté de le porter que le coach m’a donné cette quand on se réunit toutes pour Toulouse » chance. Après pour être honavant le fameux cri de guerre. » nête, j’étais un peu réticente à Chloé reste donc optimiste pour ça avant  », affirme-t-elle, presque gênée. son équipe. «  Je l’ai été, et je le suis toujours. Le fait Interrogée sur les responsabilités de sa coéquipière, d’avoir le brassard me confronte à plus d’échanges avec Margaux Lissarre ironise : « Elle préfère mettre des petits les dirigeants, le staff… Pour moi, il y a énormément de ponts ». Quand elle a reçu le brassard, j’étais contente potentiel à exploiter. Il faut arriver à se sauver avant les pour elle. Après je sais que ce n’est pas non plus une barrages et viser plus haut ». Chloé rêve de la D1, mais récompense ultime pour elle, même si ça fait toujours un départ du TFC n’est pour le moment pas envisagé. plaisir ». « J’aimerais jouer la D1. Et avec le TFC ce serait encore mieux… » , explique-t-elle avec un sourire. UNE CAPITAINE ENGAGÉE Malgré sa discrétion, Chloé n’en reste pas moins enga- Entre ambition, fierté et modestie, Chloé Mouly arbore gée. « Pour moi, ça a toujours été le jeu qui primait, et avec fierté le brassard de capitaine pour le Toulouse il faut apporter à l’équipe sur le terrain. » Le temps de Football Club. Proche de son groupe, elle ne compte quelques minutes, elle s’attarde sur la place du football pas quitter le club de sitôt, et souhaite aller au plus haut féminin dans la société : « Depuis la Coupe du monde, avec les Violettes. les clubs mettent les moyens pour développer le football féminin. C’est très bien, la D1 est retransmise sur Canal + maintenant, il y a beaucoup de filles sous contrat… Mais il faut faire attention, parce qu’il y a beaucoup de jeunes filles qui pensent au monde professionnel, mais à la différence des garçons, on n’a pas toutes un salaire qui nous permet d’en vivre à l’issue de la carrière ou en cas de pépins physiques. » En ce qui concerne les différences de rémunération entre les footballeurs masculins et les joueuses féminines, Chloé est catégorique : « Je pense qu’il faut pas essayer de comparer le foot masculin et féminin. Que ce soit au niveau des salaires ou du jeu, c’est incomparable. Qu’ils gagnent plus que nous aujourd’hui, je dis pas que c’est normal, mais on peut pas comparer. Mais ça va encore évoluer ».

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Meneuses

Jeromine Louvet Pour transmettre, ça roule ! PAR CHARLOTE BARTCZAK Qui a dit que le skate était réservé aux hommes ? Certainement pas Jéromine Louvet. Du haut de ses 17 ans, la jeune rideuse réussit à allier skate et études. Elle partage notamment sa passion pour la glisse avec de jeunes skateuses dans une association toulousaine.

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ève plus tes genoux ! ». De l’extérieur, on peut entendre les cris et les bruits métalliques des trucks taper. Nous sommes début octobre, le temps est maussade et nous avons rendez-vous derrière la gare Matabiau, où se situe le seul skatepark indoor de la Ville rose avec une skateuse de l’équipe de France, Jéromine Louvet. Après avoir enjambé plusieurs flaques d’eau et passé les portes anti-bruit on arrive dans un grand hangar transformé en skate park éclairé à la lumière orangée. On peut voir défiler plusieurs skaters depuis l’entrée. La seule chose qui interpelle, c’est que tous les amateurs présents sont de sexe féminin. Chose rare au sein d’un skate park. Au milieu, à dix mètres des élèves postées sur un module, une petite femme à l’allure garçonne d’1,60 mètres, donne des conseils avec un grand sourire. C’est Jéromine. Vêtue d’un pantalon rose, d’une veste noire et d’un bonnet, elle s’occupe des rideuses qui ont moins de dix ans. Ce soir, on essaie de passer une table de trente centimètres. « Quand tu veux faire un ollie, il faut vraiment que tu grattes vers l’avant » explique-t-elle à l’une de ses élèves qui lui tient les mains pour ne pas tomber à la renverse. Ce soir, au skatepark Lepetit, c’est Girl’session. Autrement dit, un créneau de quatre heures exclusivement réservé au sexe féminin avec en prime, des cours de skate donné par des filles, pour les filles.

PHOTOS : C.B.

UNE PASSION PARTAGÉE Nous sommes rejoint par Sasha, une fille qui initie également au sein de l’association. Elle n’est pas très grande, a les cheveux bruns et porte un pantalon large laissant dépasser ses chaussettes de skate. Très rapi-

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Brève histoire du skate féminin 1950 : Naissance du skate en Californie par des surfeurs et surfeuses 1980 : Pratique hardcore, les filles s’en désintéressent

dement, elle m’explique que Jéromine vient lui donner un coup 1998 : Elissa Steamer de main bénévolement. Les cours première championne de skate féminin ont fait carton féminine plein trop rapidement et Sasha s’est tout de suite vue noyée 2002 : Apogée du sous la demande… « J’ai donc skate appelé Jéromine à la rescousse car elle skate vraiment bien et 2020 : Skate aux JO sait s’y prendre avec les petites, même si c’est encore un peu brouillon ». Sasha connait Jéromine depuis son arrivée à Toulouse, il y a quatre ans. Elle a d’abord entendu parler d’elle par le bouche à oreille. C’est la skateuse avec un grand S de Toulouse, sponsorisée par le shop du coin. Les deux filles se sont croisées au fil des conpétitions de skate et sur les parks. Elles ont fini par bien se côtoyer : «  Quand on skate ensemble c’est hyper motivant, elle essaie toujours de me tirer vers le haut ». D’après Sasha, elle a une vision du skate qui reste vraiment axée sur la compétition, ce qui implique une certaine rigueur dans sa double vie d’étudiante et de skateuse de haut niveau.« Je viens tous les lundis avec Jéromine, et ça me fait plaisir car voir une nana qui se débrouille ça motive les petites à skater. Surtout qu’elle le fait uniquement pour le plaisir  » m’explique-t-elle. Aujourd’hui, Jéromine ne fait plus vraiment attention avec qui elle skate, que cela soit filles ou garçons, ce n’est pas gênant pour elle. Elle est d’ailleurs loin de ces idées toutes faites de féministe à ne traîner qu’avec des filles. Cependant, Sasha et elle se retrouvent sur le fait que pour débuter c’est mieux de commencer avec des sessions filles. D’humeur joviale, toujours le sourire aux lèvres, Jéromine est très sociable. «  Quand on voit sa motivation et son entrain à vouloir partager sa passion, ça fait vraiment plaisir », continue Sasha, « Je la trouve marrante, on se tape plein de délires toutes les deux bien qu’elle sache également être sérieuse quand il le faut. Elle est dans le conseil et


le partage. Ce qui est très important pour les petites du club ! Elle fait office d’exemple à suivre ». LA MUSE DES TRICKS «  C’est tout pour aujourd’hui ! Vous pouvez vous applaudir ! ». Fin du cours pour Jéromine. On va s’asseoir sur le canapé au chaud dans le salon qui fait office de bureau et de pièce à vivre de l’association. Car dans le hangar, il fait un froid de canard quand on n’est pas en pleine action. Jéromine a 17 ans et n’est qu’en 1ere STL (Sciences Technologies de Laboratoire) au lycée Stephane Hessel de Jolimont. Et en dehors du lycée comme toute adolescente de son âge, elle aime sortir, être avec ses amis, faire la grasse matinée. Elle déteste devoir faire sa chambre ou les jours de pluie. Mais ce qu’elle aime plus que tout reste le skate. Passionnée depuis son plus jeune âge, elle arrivait à fausser compagnie à sa famille pour aller voir les amateurs qui ridaient à côté de l’aire de jeux alors qu’elle n’avait que 3 ans. C’est donc tout naturellement qu’elle eu sa première planche à 4 ans sur le catalogue de noël de l’entreprise de son paternel : «  Je m’en rappelle très bien, elle faisait la taille de mes deux pieds en longueurs et il y avait Spiderman de dessiné dessus !  Puis je me suis réellement mise au skate à fond à partir de mes 7 ans . Mais s’y j’en suis arrivé là aujourd’hui c’est grâce à ma famille qui m’a toujours soutenue ».

« Il n’y a marqué nulle part : réservé aux hommes ! »

Aujourd’hui, Jéromine fait partie de l’équipe de France de skateboard. Elle a été repérée lors des championnats de France, il y a 2 ans et compte participer aux prochains Jeux Olympiques qui auront lieu à Tokyo en 2020. «  Jamais je n’aurai pensé que j’en arriverai là  », s’exclame la jeune skateuse «  J’ai saisi la seule chance de commencer une carrière de dingue, et voilà que je vais participer aux premiers Jeux Olympiques de skateboard ». Cette année, elle a participé à ses premiers championnats du monde à Rio et Londres, entourée de tous les grands noms du skate :

« C’était dingue » m’explique-t-elle les étoiles pleins les yeux. Mais bien qu’elle parle de sa carrière, le coeur de Jéromine balance. Elle sait qu’il faut garder les pieds sur terre : «  Cette carrière, c’est vraiment ce que je veux… Après comme dans tous les sports, ce n’est pas facile d’y percer, ni de se faire une place et un nom. Puis à tout moment tu peux te faire mal et ne plus jamais monter sur ta planche, c’est pour ça que je veux à tout prix avoir le bac. Et après essayer de continuer mes études avec le skate en parallèle…» ATHLÈTE ENGAGÉE En plus d’allier sport de haut niveau et études, la cadette de notre magazine s’engage dans toutes les causes qui lui tiennent à coeur: « Cette année je suis rentrée dans un comité qui s’appelle le CAL (Comité d’action lycéen) qui essaie d’apporter les lumières nécessaires sur notre actualité en tant que lycéens. Et j’ai également beaucoup manifesté pendant les marches pour le climat ». Mais la cause qui lui parle le plus reste la place des filles dans le skate. C’est pour cette raison qu’elle aide l’association Copain Coping. « De plus le fait d’aider des débutantes me fait également progresser, c’est très enrichissant comme expérience » continue-t-elle de m’expliquer. « Je ne dirais pas que c’est gratifiant mais tu es contente quand tu vois que tu as mis le coeur à l’ouvrage et qu’à la fin il y a de la progression et du rendement. C’est trop cool !». La Girl Session permet dans un certain sens de casser les stéréotypes continue en riant Jéromine. Elle me raconte toutes ces petites filles qui viennent habillées en rose et dont les parents n’ont plus vraiment peur qu’elles tombent. « Car oui le skate, tu te fais mal… et forcément ça fait moins féminin » grimace Jéromine. «  Mais bon… c’est pas plus violent que le football ! C’est un sport comme un autre, on est obligé d’apprendre comme partout. Puis tant pis pour ceux qui pensent que les sports extrêmes sont réservés qu’aux mecs. Une fille a autant sa place sur un skatepark qu’un mec , il n’y a marqué nulle part : réservé aux hommes ! ». Sa seule espérance reste qu’avec les JO le skate devienne plus médiatisé, afin que l’image des filles de la contreculture évolue enfin. 7


Meneuses

Audrey Abadie Le rugby une passion, l’éducation une vocation PAR MEDY GUILLONNEAU L’ancienne ouvreuse de l’équipe de France, Audrey Abadie, partage sa vie entre son métier d’éducatrice et le rugby de haut niveau. Forte de son expérience, elle transmet l’ensemble de son savoir aux plus jeunes à travers ces deux activités. Portrait d’une leader naturelle.

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uvreuse de l’équipe de Blagnac en première division, Audrey mène le jeu naturellement du fait de son poste de numéro 10, poste par lequel elle est chargée de commander les lignes arrières, d’annoncer les combinaisons et de placer ses partenaires. L’ouvreuse porte également la responsabilité d’une grande partie du jeu au pied, raison pour laquelle Audrey, enrichie par 10 ans de football avant de commencer le rugby, a été placée à ce poste spécifique. Cette position au sein de son équipe n’est pourtant pas une chose aisée puisque la joueuse avoue assez naturellement, être au départ, de nature plutôt timide. Une chose que confirme Manon André, ancienne coéquipière et amie « Audrey était au départ beaucoup plus expressive sur le terrain, son jeu l’a aidé à se révéler à côté ». Ce sont ces expériences qui, petit à petit, l’ont amenée à évoluer, pour lui permettre d’adopter cette attitude de leader. Aujourd’hui, forte de sa quinzaine de sélections en équipe de France et de ses saisons au plus haut niveau du rugby français, Audrey Abadie est également devenue une leader dans les vestiaires. Tout s’est en effet accéléré 4 ans auparavant ; lorsque, en plus de mener le

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jeu, on lui octroie le capitanat de l’équipe blagnacaise. Elle se voit alors chargée de participer aux causeries et surtout d’entraîner les autres avec elle. Coacher c’est d’ailleurs ce qu’elle fait aujourd’hui avec les cadettes du club, ce qui constitue de son propre aveu, une situation pas toujours évidente : « Aujourd’hui je joue avec des filles que j’ai entrainées, le groupe est jeune, elles m’appellent maman. A 27 ans ça fait bizarre ». SUR LE TERRAIN ENTRE TRANSMISSION ET PLAISIR DU JEU Lorsque Audrey Abadie se trouve sur le terrain, on perçoit non seulement son expérience mais aussi, par moment, son âme d’éducatrice et de coach. Elle apprécie tout particulièrement que le projet de jeu mis en place fonctionne, et ressent une grande fierté quand les autres joueuses de l’équipe partent en sélection nationale. Le plus grand plaisir pour elle n’est pas personnel. Mettre une pénalité qui fait gagner l’équipe ? « Oui c’est bien mais cela résulte de l’effort collectif qui a provoqué la faute de l’adversaire ». Ce détachement de ses performances individuelles se retrouve également dans son rapport à l’équipe de


Ainsi, l’ancienne internationale ne veut pas voir se perdre cette identité, puisqu’elle différencie finalement le jeu des filles de celui des garçons. Néanmoins, avec le développement et l’augmentation du nombre d’équipes, qui impliquent que l’on se dirige vers plus de professionnalisme, il s’agit d’un risque qu’il est important de prendre en compte. Actuellement, ce n’est pas le cas en France et en Europe puisque seule l’Angleterre a lancé, depuis deux ans, un championnat féminin professionnel. Ce professionnalisme, Audrey ne le voit pourtant pas de façon négative, et considère même que c’est ce qu’il faut pour l’avenir des jeunes rugbywomen.

PHOTOS : M.G.

France, dans laquelle elle n’est plus revenue depuis la UN 35 HEURES EN PLUS DES ENTRAÎNEMENTS Coupe du Monde 2017. « Je voyais ça comme la cerise ET DES MATCHS sur le gâteau. Je n’ai pas d’amertume, il faut faire place Aujourd’hui, les joueuses de rugby en France ne sont à de nouvelles générations ». Ce discours s’avère surpas professionnelles, et doivent donc jongler entre leur prenant la prochaine coupe du monde aura lieu en 2021 travail et le sport de haut niveau. C’est le cas d’Audrey, et qu’elle n’aura alors « que » 29 ans. Mais Audrey est dont le poste d’éducatrice, au sein de l’association Redéjà tournée vers d’autres projets, centrés sur sa pasbond, implique 35 heures de travail en plus des trois ension du coaching. La suite logique serait ainsi qu’elle trainements par semaine, des séances de musculation continue à se former pour, à l’avenir, basculer complèet des matchs le week-end. tement du côté de l’entraînement. Tout ceci représente un gros investissement personnel Actuellement, elle constitue déjà un relais de l’entraîqu’elle ne regrette pas, malgré les nombreux sacrifices neur sur le terrain, et occupe presque une position qui y sont associés. « J’ai fait une croix sur certaines de coach adjointe sur le pré. Bien loin du leader qui choses que je faisais plus jeune, les sorties le jeudi avec s’égosille sur ses troupes, Audrey les potes de la fac par exemple. Le Abadie conçoit son rôle autrement rugby était 95 % de ma vie quand puisque l’éducatrice a presque j’allais en équipe de France ». Néan« J’entends des gens se pris le dessus : « Je n’aime pas hurmoins, Audrey n’exprime aucun plaindre que cela ne va pas ler, je le fais quand je suis vraiment regret sur tout ces sacrifices. elle assez vite, mais il ne faut pas obligée. J’encourage, je rassure et pense même avoir une seconde brûler les étapes, sinon on je passe les consignes ». jeunesse plus tard, lorsqu’elle peut dénaturer le jeu. » Autre preuve de ce changement aura 40 ans et plus de temps. , elle est cette année en concurAujourd’hui, elle peut aménager rence à son poste avec une joueuse qu’elle a entraîson activité professionnelle en fonction de ses impéranée dans les équipes cadettes : « Je lui transmets toute tifs sportifs. Elle se voit ainsi dans l’avenir continuer à mon expérience, mais en même temps je garde un côté jongler entre le travail et le sport de haut niveau, du compétitrice, je l’habitue à la concurrence ». moins tant que cela lui est possible. Son travail d’animation quotidienne étant de ses propres mots «source LE SPORT FÉMININ : « JE VOIS DES CHOSES d’épuisement». ÉVOLUER » Née à Lannemezan dans les Hautes Pyrénées, Audrey Son futur, Audrey le voit encore et toujours dans un rôle a pu constater dans les années 2000 les évolutions du d’éducatrice, pourquoi pas « spécialisée », montrant sport féminin. Au départ, lorsque l’un de ses coachs a une fois de plus sa profonde envie de transmettre. Masouhaité créer une équipe féminine, il s’est vu répondre non, elle aussi, la voit pour de nombreuse années là-deque cela n’était pas possible et a donc dû se tourner dans : « elle est passionné par le sport en lui même, et vers Tarbes afin que cette idée voit le jour. le social, elle a ça en elle par nature ». Une expérience qui ne l’a néanmoins pas braquée sur le En attendant, la compétition prime et la pause déjeuner sujet. Elle exprime ainsi un avis sur l’évolution du sport sera réservée à l’une des séances de musculation de la féminin qui s’avère peu commun. « Cela se fait petit à semaine. petit, j’ai vu des choses évoluer en 10 ans », et pour elle ces changements vont dans le bon sens. En effet, elle ne partage pas l’avis de certains : « j’entends des gens se plaindre que cela ne va pas assez vite, mais il ne faut pas brûler les étapes, sinon on peut dénaturer le jeu ». Le jeu constitue de ce fait l’essence du rugby féminin, moins physique, et basé sur moins de coup de pied, plus de passes, ainsi qu’un jeu plus au large.

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Meneuses

Véronique Volto « Il faut arriver à tout mener de front » PAR MARIE SINEUX Vice-Présidente du Conseil départemental, Véronique Volto est une femme politique. Engagée depuis l’âge de 22 ans, elle fait preuve de force de caractère, et de détermination lui permettant aujourd’hui d’occuper ce poste. Sa mission prioritaire : l’action sociale senior. C’est un « concours de circonstances de la vie », qui selon elle, l’ont mené jusqu’ici.

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éronique Volto est dans son bureau, au premier étage d’un des bâtiments du Conseil départemental de la Haute-Garonne, face au Canal du Midi. Elle est assise, face à un bureau rangé, entourée de dossiers. Tout semble être à sa place. La vice-présidente du Conseil départemental est très prise par ses fonctions, mais s’est volontier rendue disponible. Le week-end qui précède la rencontre, elle assistait à différentes cérémonies pour le 11 novembre. UN DOMAINE D’ACTION : LES SÉNIORS La conversation s’enclenche facilement avec l’élue toulousaine. Véronique Volto est chargée de l’action sociale senior. Même si rien ne la prédestinait à ce secteur, la vie l’a menée à s’y atteler, et elle en parle avec passion. « Plus que passionnée, je dirais qu’elle est engagée et motivée par l’idée de pouvoir aider les autres » déclare sa fille, Marie Mola, avec fierté. Lors de son premier mandat en tant que conseillère générale, on lui a demandé de prendre la direction d’une association d’aide à domicile, près de Grenade. Cette association était en grande difficulté. C’était un challenge pour Véronique Volto tel qu’elle l’explique. Ce mot sonne d’une façon particulière dans sa bouche. On comprend rapidement que l’attrait singulier qu’elle a pour les défis, l’a menée à atterrir là où elle est aujourd’hui. Cette association comptait une 10

centaine d’employés, pour accompagner à peu près 500 personnes âgées. Des nombres qui pourraient donner le vertige, mais pas pour l’actuelle vice-présidente, qui est parvenue à redresser l’association. Ce résultat est d’ailleurs sûrement dû au caractère de cette femme, qui est travailleuse, et persévérante, comme elle se décrit ellemême, mais comme en témoignent également ses collaborateurs. C’est après avoir accompli cette mission que le président de la Haute-Garonne, Georges Méric, lui demande pour son deuxième mandat, d’être vice-présidente chargée de l’action sociale senior. Elle s’occupe, depuis plus de quatre ans maintenant donc, de mettre en place, ou de réfléchir, à divers moyens pour rendre la vie des seniors plus agréable. Une de ses priorité est notamment de lutter contre l’isolement des personnes âgées et de trouver des solutions pour qu’elles puissent rester auprès de leur famille. La famille, un mot très important pour Véronique Volto. L’IMPORTANCE DE LA FAMILLE, MALGRÉ CE MÉTIER PRENANT Madame Volto est d’origine italienne. C’est en partie de là que vient son sens de la famille. La famille, c’est ce qui lui permet notamment de souffler, de prendre du recul avec son travail si prenant. Elle essaye d’ailleurs d’organiser ses plannings pour faire en sorte d’avoir des


Dates clés :

« JE NE ME DESTINAIS PAS DU TOUT À CET ENVIRONNEMENT LÀ » Si ce dévouement pour son métier est évident aujourd’hui chez la vice-président du Conseil départemental de Haute-Garonne, elle n’était pas forcément vouée à s’orienter vers ce métier. « Je ne me destinais pas du tout à cet environnement là », explique-t-elle. Et pourtant, après son BTS trilingue, elle commence à travailler pour un élu qui était à l’époque conseiller régional en Ariège. Elle a 22 ans, et c’est sa première expérience en politique. Elle se syndique également, jusqu’au niveau national. Mais tout a réellement commencé quand la précédente conseillère générale du Canton de Grenade a souhaité quitter ce poste et a proposé à Véronique Volto de se présenter. Elle a donc soumis sa candidature à l’investiture du Parti Socialiste (PS), et a été élue. « Il faut avoir un certain caractère. Je pense qu’il faut avoir des convictions suffisamment fortes pour que nos collègues ou nos adversaires politiques nous entendent. On n’est pas toujours entendues. » Malgré les progrès faits en politique sur la place de la femme, il est toujours nécessaire de faire ses preuves pour justifier de sa légitimité en tant

PHOTOS : LÉO COUFFIN

moments avec ses enfants. que femme, notamment dans les débuts. Madame VolEn effet, il faut être très orga- to a pu voir cette évolution lente, mais conséquente à 1963 : naissance de nisée pour élever seule trois une certaine échelle. La parité est aujourd’hui respectée Véronique Volto enfants et gérer une carrière dans l’Assemblée départementale, qui est composée de comme la sienne. Elle avoue 27 femmes et 27 hommes. Mais avant la loi de 2015 1985 : Ses débuts ne pas être partie en va- prévoyant cette parité, elle n’était pas du tout respecauprès du président cances avec eux depuis 2006, tée, puisqu’elles étaient moins de 10 en 2008, lors de PS Midi-Pyrénées et pour cause, les sacrifices sa première élection. Aujourd’hui, Véronique Volto dit imposés par ses fonctions. ne pas voir de discrimination particulière en tant que Elle n’a d’ailleurs pas eu de vraies vacances depuis 11 femme. « Je suis une idéaliste donc j’ai le sentiment que ans non plus. Pourtant, ses enfants, fiers d’elle, n’ont ja- quand on travaille et qu’on est bien intentionnées, ça mais ressenti de manque par rapport à ça. « Notre mère paie. Il faut beaucoup de persévérance, il faut y croire, s’est toujours organisée pour nous amener assister à nos s’accrocher, se battre tout le temps. » témoigne-t-elle. activités extrascolaires même si elle avait beaucoup de Elle souligne quand même le fait que certaines villes ne travail. Ses enfants ont toujours été pour elle une priori- soient pas prêtes à accueillir une femme maire. Elle n’est té. » raconte Marie Mola. Véronique Volto indique tout pas sûre non plus que la France soit prête pour voir une de même qu’il faut faire une croix sur ses week-ends femme à la tête de l’État. « On l’a bien vu avec Ségolène quand on entreprend de tels projets. Il y a des semaines Royal. » qui s’enchaînent parfois sans même un jour de repos. « Ce n’est pas tout le temps, je vous rassure » s’amuse-t- C’est la force de travail, et l’optimisme de Véronique Volelle, face à nos regards ébahis. Malgré le dévouement to qui l’ont menée là où elle est aujourd’hui. « Je décrirai qu’elle porte à sa carrière, elle souligne qu’elle n’aurait ma mère comme une femme qui a toujours su faire face pas pu faire les sacrifices qu’ont aux difficultés de la vie sans perdre fait certaines femmes. « Certaines cet optimisme qui la caractérise si « Je n’ai pas pris de vraies font le choix de ne pas avoir d’enbien » déclare d’ailleurs sa fille. Perfant, de se consacrer entièrement à sévérante, elle ne se laisse pas de vacances depuis 11 ans. leurs fonctions. Je ne suis pas allée répit dans son métier. « Il ne faut C’est un choix de vie » jusque là, parce que pour moi la vie pas tomber malade, ça m’est arride famille compte beaucoup. » Elle vé comme tout le monde, mais à souligne tout de même que pour s’engager en politique, ce moment là j’ai ma petite tablette et je travaille à la ou dans un métier aussi prenant, il faut être conscient de maison. » Une femme figure de réussite donc, avec un ce que ça représente, mais surtout être prêt à y consa- caractère de battante, et de meneuse. crer beaucoup de temps. Véronique Volto semble, pour sa part avoir parfaitement trouvé l’équilibre entre son métier et sa famille. Sa propre fille en est d’ailleurs admirative. Cet équilibre contribue donc à son bien-être dans son travail, mais aussi dans sa vie personnelle.

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Lanceuses d’alerte

Céline Boussié Le prix d’une dénonciation PAR THIBAUT CALATAYUD Première lanceuse d’alerte relaxée par la justice française, Céline Boussié se reconstruit après les incidents qu’elle a dénoncés dans l’institut médico-éducatif qui l’employait. Elle se consacre aujourd’hui à l’accompagnement des lanceurs d’alerte et à la défense des personnes handicapées.

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ls voulaient nous enterrer, mais ils ne savaient pas que nous étions des graines ». Ce proverbe mexicain, Céline Boussié l’affectionne car il résonne en elle. Il faut dire que deux ans après un procès pour diffamation qu’elle a remporté à Toulouse, cette lanceuse d’alerte a réussi à se reconstruire. Une nouvelle vie après « l’enfer » qu’elle a vécu et dénoncé à Moussaron, l’institut médico-éducatif (IME) gersois où elle a travaillé pendant cinq ans, de 2008 à 2013. Une demie décennie où elle a vu des enfants handicapés vivre des atrocités allant du défaut de prise en charge aux sévices corporelles. « On était en dessous de toute humanité. Des enfants nus, enfermés dans des cages de verre de 3 m² sans toilette ni point d’eau. Des points de suture faits à vif, sans anesthésie  ». Derrière ses lunettes, ses yeux ont vu l’horreur révélée en vidéo dans un numéro de Zone Interdite datant de 2014. Faute de preuves, elle n’a pas pu dénoncer cette situation dès 2010. «  Moussaron, c’est un peu comme une secte. Vous êtes un pantin avec 10 000 fils et c’est très compliqué de sortir de cette emprise. J’ai fini par parler en 2013, car je ne me reconnaissais plus ». SUICIDE PROFESSIONNEL Il s’en est alors suivi plusieurs procédures internes pour dénoncer les faits : hiérarchie, direction, délégués du personnel. Rien n’a fonctionné. En 2015, l’alerte est lan-

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Moussaron en 3 dates : 1993 : Première alerte lancée par un employé de l’IME 2015 : Céline Boussié dénonce l’IME dans les médias

2017 : Céline Boussié est cée dans des médias tels que Eu- relaxée pour diffamation. rope 1 et LCI. L’établissement saisit Les dirigeants de l’IME la justice pour diffamation. « Elle ne sont pas condamnés avait de grands espoirs d’être relaxée. Mais elle avait des craintes puisque l’histoire avait été dénoncée deux fois avant elle et nous avions été condamnés », narre Bernadette Collignon, ancienne employée de l’IME qui avait déjà lancé l’alerte en 1999. À l’inverse de Céline, Bernadette avait été condamnée à payer des dommages et intérêts à l’IME pour dénonciation calomnieuse. Céline Boussié, finalement relaxée devant le tribunal correctionnel de Toulouse, attend désormais que la justice réhabilite Bernadette et les autres lanceurs d’alerte de Moussaron. «  Un suicide moral, social, physique, professionnel, financier et familial  », voici comment elle décrivait son passage à Moussaron dans une interview accordée à handicap.fr, en février 2019, alors en pleine promotion de son livre, Les Enfants du Silence. Un ouvrage qui s’est écoulé à plus de 1 000 exemplaires. «  L’objectif, ce n’est pas de faire un best-seller. Ce bouquin est une arme pour les professionnels et les familles. C’est une méthodologie pour construire l’alerte  ». En 2013, elle part en arrêt maladie. Un an plus tard, en mai 2014, Céline Boussié est licenciée pour inaptitude. Depuis, la lanceuse d’alerte n’a plus d’activité professionnelle. « Je savais que ça allait être compliqué, mais


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PHOTOS : T.C.

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SUR TOUS LES FRONTS Ce qui l’habite, c’est son combat : 80 gamins torturés et une direction d’établissement impunie. « Elle continue à se battre pour tous les autres et l’établissement en question », souligne Sylvie Bataille, l’une de ses plus proches amies, en charge du comité de soutien à Céline Boussié. Aujourd’hui, elle a moins la tête dans le guidon. La mère de famille de 44 ans fait du bénévolat. Son association « Handi’Gnez-vous » est encore en sommeil mais vit au travers du comité de soutien. L’autre versant de son engagement associatif réside dans le soutien aux lanceurs d’alerte. « Je suis membre du conseil d’administration de La Maison des Lanceurs d’Alerte (MLA). C’est un projet magnifique, une première mondiale  », assure-t-elle. Elle donne aujourd’hui ce qu’elle n’a pas eu pendant sa bataille juridique : un accompagnement. Céline Boussié cumule les casquettes. Syndicaliste à la CGT, cette femme de gauche milite également pour La France Insoumise. Elle a participé aux Législatives COUPER LES PONTS en 2017, aux Européennes en 2019. Le 21e visage de Malgré les difficultés, Céline Boussié refuse de s’apitoyer la liste LFI renonce finalement, suite au problème de sur son sort. « Ça m’agace quand je vois des lanceurs santé de sa fille aînée. «  Je n’ai rien dit de mon déd’alerte sur les plateaux TV qui évoquent la dépression, part de la liste, car je voulais protéger Héloïse qui est les médicaments… Quelle image ça dans un établissement psychiatrique. nous donne ? Pendant qu’on parle de Aujourd’hui, si je continue à me taire, ça, on ne parle pas de l’intérêt général, je continue à cautionner ce qu’il se « Je préfère être pauvre du combat qu’on porte. Donner cette passe en psychiatrie. Je pense que et debout qu’avoir négoimage de victime, c’est contre-proje vais bientôt faire une tribune au cié et être à genoux » ductif  ». En effet, Céline Boussié ne nom des milliers de familles que la montre jamais sa vulnérabilité. Pour psychiatrie assassine et massacre  ». faire sa carapace, elle utilise parfois Les mots sont forts mais choisis. D’aill’ironie  : «  Dans l’IME, ma photo était utilisée comme leurs, Céline Boussié a dénoncé l’établissement de sa cible pour jouer aux fléchettes. Alors, tant mieux, si j’ai fille à l’Agence Régionale de Santé. Une preuve que sa pu leur servir de loisir ! », s’exclame-t-elle. Malgré la violutte pour la bien-traitance des personnes vulnérables lence de ce qu’elle a subi, la quadragénaire n’esquivera est loin d’être terminée. aucune question. Même sur les conséquences de sa dénonciation dans sa vie de famille. « Elle a une sainte horreur qu’on la plaigne. Céline ne veut pas que l’on raconte son combat sur cette partie-là. Son histoire, c’est dénoncer Moussaron et c’est la lutte qu’elle a menée pour 80 gamins. Point barre  », explique Jean-Marc Dubois. Elle est adepte de petites phrases toutes faites, de proverbes. « J’ai été élevée par l’idée qu’on ne mord pas la main de celui qui te nourrit ». Depuis sa dénonciation, elle a coupé les ponts avec les siens. «  Irrémédiablement, car ils n’ont pas compris ». Son foyer a été secoué par cette histoire. Son ex-compagnon, infirmier à Moussaron ne l’a pas suivi. La mère de famille ne mâche pas ses mots à son propos : « Il a eu la lâcheté de ne pas me suivre. Aujourd’hui, je ne regrette rien. J’ai mon compagnon, j’ai refait ma vie et j’ai déménagé avec ma cadette Jade ». Elle ne dira pas précisément la ville où elle vit. Une manière pour elle de se protéger des pressions. Son ex-compagnon n’est pas la seule personne à avoir quitté le foyer. « Dans cette histoire, j’ai perdu une fille ». Son ainée Héloïse a totalement décompensé à la fin de son procès. « La pression était trop forte », se remémore Céline Boussié. Aujourd’hui, sa fille se trouve dans un établissement spécialisé. Auparavant professionnelle dans ce type d’institution, elle est aujourd’hui un parent concerné par ce qu’il se passe à l’intérieur. je préfère être pauvre et debout qu’avoir négocié et être à genoux ». Le travail recommence à être envisagé dans sa nouvelle vie. « Elle se rend compte qu’elle doit passer à autre chose. Elle pense à elle, à sa famille, à son couple », raconte Jean-Marc Dubois, son suppléant aux Législatives de 2017 à Agen sous les couleurs de la France Insoumise. Désormais installée dans la circonscription de Marmande, la lanceuse d’alerte a déjà refusé plusieurs offres d’emploi, notamment dans une maison d’accueil spécialisée située en région parisienne ou encore dans une maison de retraite  : «  Je ne vais pas y aller. Clairement, si c’est pour dénoncer à nouveau, ce n’est pas la peine ». Pour l’instant, elle n’est pas prête à retravailler dans une institution. « C’est là que le syndrome post-traumatique va me poser un problème. Il y a un moment, je ne supportais pas d’entendre un gamin pleurer. Maintenant ça va mieux. En revanche,’ les situations de stress sont beaucoup trop anxiogènes ».

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Lanceuses d’alerte

Léa Dubost Antispéciste, mais surtout humaniste PAR AURY BOUZAR-ESSAÏDI En octobre 2018, après un an d’enquête quasi-quotidiennes dans les élevages, tantôt pour L214, tantôt de manière indépendante, Léa Dubost co-fonde, avec William Burkhardt, DxE France. En un peu plus d’an existence, une cinquantaine d’enquêtes, parfois avec des personnalités, des journalistes... Léa raconte.

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nstallée à une terrasse, derrière un café au lait (d’amande, véganisme oblige), Léa Dubost tire un exhaustif bilan de ses deux dernières années d’engagement au service de la cause animale. « Plus que les animaux, j’ai toujours voulu aider les autres ». Dans cet altruisme profond, Léa puise son courage. Car il en faut du courage pour s’introduire clandestinement dans un élevage. Il en faut du courage pour constater la réalité de nombreux élevages en France (animaux à l’agonie, éviscérés...) Il en faut aussi du courage pour tenir tête à des multinationales de l’agro-alimentaire, comme Fleury Michon, Mcdonald’s ou encore Le Gaulois... Il en faut d’autant plus quand on est une jeune femme de 24 ans. ALTRUISTE DEPUIS TOUJOURS Au delà de cela, il faut avoir un amour viscéral et une considération profonde pour les animaux. Léa se souvient : « Quand nous étions enfants, ma mère nous a demandé, à mon frère et moi, ce que nous voudrions faire plus tard. J’ai répondu que je voulais sauver les animaux, mon frère a dit qu’il voudrait être chasseur. » C’est entre ces deux caps que Léa navigue. D’un côté, ses racines rurales et carnivores. De l’autre, sa vie militante. Après un bac Littéraire et des études d’Arts, la jeune femme aspire à devenir tatoueuse. « Je m’étais tou-

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jours dit qu’à 30 ans, j’irais me perdre dans la forêt et les océans pour aller sauver les singes et les baleines. Je savais qu’un boulot classique m’ennuierait terriblement, moi je voulais faire un truc qui avait du sens. » Ce qui a considérablement accéléré les choses, c’est sa rencontre avec William Burkhardt, fin 2017, avec qui elle fondera DxE France, quelques mois plus tard. « Quand je l’ai rencontré, il m’a expliqué comment pouvait se passer une enquête dans un élevage et je me suis dis que c’était quelque chose d’atteignable, que c’était un moyen d’agir à mon échelle. » Il n’en faudra pas plus à Léa pour mettre le pied à l’étrier. Quelques jours après, ils partaient pour leurs premières enquêtes. « J’avais très peur au début, mais j’ai vite pris goût aux enquêtes car il y a ce côté aventure qu’il faut aimer sinon tu fais ça un mois et tu t’arrêtes. » LE DÉBUT D’UNE FOLLE AVENTURE Leurs premières enquêtes se feront avec de petits moyens, en freelance, mais surtout « à l’arrache. On débarquait en pleine journée, en se garant en plein milieu des élevages. » Néanmoins, ils envoient leurs vidéos à l’association L214, qui embauchera le duo pendant trois mois, mais ne renouvellera pas leur contrat. Ce n’est pas cela qui les arrêtera. Bien au contraire, ils continuent leurs enquêtes, se professionnalisent et fondent DxE


DES SCÈNES D’HORREUR EN TÊTE Quand on demande à Léa quelle enquête a été la plus marquante, elle répond du tac-au-tac. Cette fois, à leur tout débuts où, dans un élevage du Tarn, elle découvre des dizaines de cochons à l’agonie, dans le noir complet, vivant dans leurs excréments et pleins d’abcès. UN ANCRAGE RURAL PROFOND Pour ceux qui ont encore la force de tenir debout, ils La notoriété de DxE grandissant au fil de leurs enquêtes, se mangent entre eux. Quelques jours plus tard, ils rela jeune femme a vu le regard de son entourage chantournent dans cet endroit morbide, avec L214 et un véger. Car elle n’est pas de celles qui dénoncent les conditérinaire. Le professionnel de santé devra euthanasier tions d’élevage loin de toute ruralité. La campagne, elle une centaine de porcs pour abréger leurs souffrances. a y a vécu une partie de sa vie, notamment dans le Gers, Face à ces établissements de l’horreur, la diffusion où une partie de sa famille habite toujours. La jeune d’images chocs est devenue indispensable. « Il faut femme raconte « les regards de tramontrer aux grands de l’agro-alimenvers que lui lancent les voisins de ses taire et aux lobbys qu’ils n’ont nulle « Je ne pourrais jamais parents », chasseurs. Ces racines rupart où se cacher. Que partout où ils dire, comme certains vérales lui permettent d’avoir un regard iront, on sera là pour filmer et mongans, que les agriculteurs plus mesuré sur les éleveurs. « Je ne trer leurs pratiques aux gens. » Et les sont des tortionnaires » pourrai jamais dire, comme certains vidéos produisent l’effet escompvégans, que les agriculteurs sont des té. À la suite d’un reportage, tourné tortionnaires car j’ai grandi avec eux en partie en caméra caché, par Dxe et leurs enfants. Personne ne fait du mal à un animal France, dans un élevage porcin de l’Ain, Didier Guilpar plaisir, il faudrait être un fou sanguinaire. Ils doivent laume, ministre de l’Agriculture, a déclaré vouloir intertravailler vite et sont pris à la gorge financièrement, ce dire le claquage des porcelets. Une pratique cruelle, qui fait que l’animal devient un produit. » mais légale, qui consiste à les claquer sur le sol, pour les achever. « J’ai peur que ce soit juste un effet d’anL’ÉDUCATION COMME MODE D’ACTION nonce, pour que les français ne culpabilisent pas et Pour Léa et DxE France, pas question d’intimider continuent à consommer de la viande. Les politiques ou de faire de la répression pour arriver à leurs fins. jouent beaucoup sur ça. On jette de la poudre aux yeux C’est à force d’éducation qu’ils comptent y parvedes gens pour les calmer et il ne se passe rien derrière. » nir. « Le problème c’est aussi et surtout le consomDécrite par d’autres membres de l’association comme mateur qui mange de la viande à tous les repas, car « hyperactive, efficace et impliquée dans tous les comil encourage ce système d’élevage intensif et ses départiments de DxE France ». Léa compte bien continuer rives. Il faut que la population se responsabilise et à « se battre contre cette démagogie dangereuse, faite se demande si le plaisir de manger de la viande vaut par les instances, et éduquer les gens à manger moins toute la souffrance qu’il a engendré. On a tendance de viande », pour aller progressivement vers un changeà se croire surpuissant avec son billet à la main. » ment global du mode de consommation. « C’est avec Partant d’une démarche bienveillante, la jeune femme a cela que l’on sauvera la planète, pas avec des discours du mal à comprendre les torrents de haine suscités par mensongers. » ses enquêtes. Une haine, souvent, sur fond mysogine. « Quand une femme l’ouvre, on la traite d’hystérique. » Plus grave encore, on critique son physique, on l’insulte, on ne parle jamais du fond de son discours. « Les commentaires sont très différents selon si c’est moi ou William qui fait un live sur les réseaux sociaux. » Cette misogynie, elle ne s’arrête pas là. « Parfois, certains éleveurs font des raids sur mes réseaux sociaux. » Des dizaines de comptes qui l’insultent en même temps, « parfois qui envoient des photos de leurs parties intimes ». Mais bien pire et affligeant encore, parfois, ce sont des menaces de mort que Léa reçoit. « Ce genre de choses, ça rend parano, mais surtout, ça inquiète ma famille. » Si l’association DxE France a eu les honneurs de certains médias , Léa regrette aussi le fait que beaucoup d’autres hystérisent le débat autour de la question antispéciste. « Quand il s’agit de ces sujets là, c’est ceux qui crient le plus fort qui sont invités sur les plateaux de télévision. La seule chose que l’on recherche, c’est la punchline, on ne va pas assez en profondeur des choses. »

PHOTO : A. B-E.

France quelques mois plus tard, en octobre 2018. Ils sont un pôle de Direct Action Everywhere (DxE), association américaine qui milite pour le droit des animaux depuis 2013, mais, en réalité, William et Léa mènent leur barque seuls.

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Engagées

Adèle Perin « Quand est-ce que je me trouverai belle ? » PAR LOÏCIA FOUILLEN Adèle Périn a tout de la petite étudiante que nous pouvons tous croiser au détour d’une rue. De loin, elle paraît timide, dans son coin. Mais c’est une image absolument fausse que dégage la Miss Curvy Midi-Pyrénées 2018. Elle est si loin de la réalité, de l’explosion de bonne humeur et de joie de vivre que nous projette en pleine figure, cette jeune femme de 18 ans. Adèle, elle aime la vie, et ça se voit.

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me dit souvent que si j’arrêtais de papoter, je réfléchirai mieux. Mais je ne peux pas, j’aime trop parler », dit-elle en rigolant. On peut dire que la jolie blonde n’a pas sa langue dans sa poche. Dès les premières gorgées de thé vert avalées, celui qui réchauffe le cœur et le corps en ce mois de novembre bien gris, elle laisse ses mots aller et venir. « ON NE NAÎT PAS GROS, ON LE DEVIENT » Etudiante en économie depuis cette année, elle qui a toujours été entourée et couvée par sa famille a décidé de quitter son nid, pour vivre à Tarbes. « J’ai préféré quitter la région toulousaine pour me pousser à couper le cordon avec ma famille. Il était temps ». En effet, la petite dernière d’une grande fratrie de 6 enfants a toujours été protégée par ses frères et sœurs. Sa mère, dit d’elle que « sa famille représente un point d’ancrage important pour sa construction personnelle. Elle sait prendre soin de tout le monde. C’est un véritable moteur émotionnel ». Pour Adèle, sa famille a toujours été l’épaule sur laquelle se reposer. « Quand on est quelqu’un de rond, avec des formes, si l’on n’est pas soutenu par sa famille, on ne s’en sort pas. La famille c’est ce qu’il y a

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de plus important. Moi c’est ce qui m’a permis de ne pas perdre confiance en moi lorsque ça a commencé. » Les problèmes de poids sont survenus dès l’entrée en 6e d’Adèle. A la suite d’un « problème », sujet qu’elle décidera de ne pas développer, elle a commencé à prendre du poids, et à subir les moqueries. On lui disait d’arrêter de manger des fast-foods, des cochonneries ou encore de faire des régimes. « Mais ce que ne savent pas les gens, c’est qu’on ne naît pas gros. On le devient. Et en général les gens ne voient que notre poids. Ils ne se disent pas qu’il y a un problème plus profond qui a fait que nous avons pris ce poids. » Lorsqu’elle a commencé à prendre quelques kilos en plus, Adèle a eu de plus en plus de mal à avoir confiance en elle. Plus le temps a passé, et plus elle s’est camouflée derrière des vêtements sombres. Mais c’est à l’été 2018, en voyage en Italie, qu’elle a appris l’existence de concours de beauté spéciaux pour les femmes rondes. « Ma mère a alors tout de suite dit qu’à notre retour en France, nous rechercherions si des concours comme ceux-là existent en France ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Quelques semaines plus tard, elle se


voyait candidater à l’ élection Miss Curvy Midi-Pyrénées 2018.

faire du shopping, je sais que je ne pourrai presque rien m’acheter ». A son goût, trop d’enseignes « oublient » les femmes rondes. « Certaines marques sont en train de comprendre que les femmes sont toutes égales, et qu’il faut proposer un plus large choix de tailles. Mais c’est encore trop peu ». A l’instar de nombreuses femmes, Adèle est encore obligée de s’habiller dans des magasins spécialisés. « Les femmes taille mannequin sont une minorité. Les Miss France ne représentent pas la femme française d’aujourd’hui ». Selon elle, il ne devrait pas y avoir de concours qui classent les femmes dans certaines catégories. « Il devrait exister un seul et unique concours, avec différents types de morphologies. Et c’est à partir de là que les Français pourraient élire ce qu’ils pensent être « la plus belle femme de France ». Pour Adèle, nous sommes dans une ère de changement. Et non catégorisées comme « rondes » ou « fines ». « Nous sommes toutes belles, à notre façon » .

« IL Y A EU UN AVANT, ET UN APRÈS LES MISS » Après avoir passé avec brio les différentes épreuves, Adèle s’est vue décernée le titre de Miss Curvy Midi-Pyrénées 2018. « Mon père m’a toujours dit que je serai Miss France. Ce n’est pas pareil, mais il est tout aussi fier. Je pense que tout notre village est au courant que j’ai été élue », dit-elle entre deux tasses de thé, avec un sourire pas peu fier. Quand elle raconte son expérience en tant que Miss, Adèle a des étoiles plein les yeux. Elle était l’une des cadettes, elle n’avait pas 18 ans quand elle a dû aller passer le concours dans les Landes pour tenter d’obtenir la couronne nationale, entre deux épreuves du baccalauréat. Parce qu’elle est comme ça, Adèle. Elle vit à cent à l’heure. Jamais posée, elle a toujours plein de choses à faire. « Mes parents m’appellent la baroudeuse. Même quand je suis en vaEt quand elle réfléchit à ce qu’elle « Le concours Miss cances, je déteste ne rien faire, m’enfera dans 10 ans, sa réponse est toute nuyer ». L’expérience Miss Curvy reste trouvée. « Pour le moment, je dois France ne représente pas pour elle un merveilleux souvenir. « mettre en attente mes projets ». Ses les femmes d’aujourd’hui. C’était une colonie de vacances, nous études lui prennent beaucoup de Nous devrions toutes nous aidions toutes. Nous nous mettemps. « Mais j’aimerai un jour monêtre égales » tions en confiance, surtout pour les ter à Paris, rejoindre mes amies Miss défilés en lingerie ». En plus d’avoir que je me suis faite, et réussir à défiler des amies sur qui elle a pu s’appuyer, une équipe bienavec elles, en lingerie devant des professionnels ». Et veillante s’occupait des candidates. Malgré tout, elle ce n’est pas dans l’optique d’en faire sa carrière. Mais ne sera pas élue. Mais Adèle est fière d’avoir participé de montrer que toutes les femmes sont différentes, à ce concours. « Il y a eu un avant, et un après Miss et qu’elles sont toutes belles. En parallèle, elle criera Curvy. J’ai gagné énormément de confiance en moi. toujours haut et fort, à son échelle, à quel point avoir Cet été, je n’ai pas arrêté de mettre des shorts et des confiance en soi, est la clé de la beauté, et du bonheur. débardeurs. Ça ne m’était jamais arrivé avant. Je me suis dit : c’est maintenant ou jamais que tu te trouveras belle. Ce n’est pas quand j’aurai des rides que ça ira mieux. Alors si je ne m’aime pas maintenant, quand est-ce que je me trouverai belle ? ».

Mais quand il s’agit de parler sérieusement, Adèle fait preuve d’une maturité déconcertante. Selon elle, les choses évoluent trop doucement. « Quand j’accompagne ma meilleure amie, qui est plus mince que moi,

PHOTOS : L.F.

ÊTRE FIÈRE DE QUI ON EST C’est la philosophie de vie qu’Adèle a décidé de mener. S’aimer soi, avant d’essayer de plaire aux autres. « J’ai compris que l’image que je renvoyais de moi influait sur les gens. Si je suis morose, renfermée dans mon coin à m’habiller tout en noir, on ne va voir que mes rondeurs et du négatif de moi ». Maintenant Adèle s’assume, assume qui elle est. Elle est fière de la femme qu’elle devient, cela se ressent. Elle sourit tellement que ses yeux disparaissent derrière. Elle rigole, et a développé une autodérision qu’elle ne se connaissait pas auparavant. « Par exemple, un jour avec une copine qui est en surpoids comme moi, nous étions montées à deux dans une auto-tamponneuse et elle avait du mal à avancer. C’était tellement drôle », ditelle en esclaffant de rire dans le petit café tarbais.

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Engagées

Geneviève Duché Une ligne de vie  féministe PAR SAMUEL REFFÉ Professeure retraitée émérite de l’Université de Montpellier, sa lutte contre le système prostitutionnel l’a poussée au statut de figure de proue du mouvement abolitionniste. Opposés au réglementaristes, qui souhaitent faire de la prostitution une activité économique, ces derniers réclament la disparition du système prostitutionnel et de ses règlementations. A 73 ans, Geneviève Duché souhaite rendre audible des revendications souvent étouffées.

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uand on lui demande à quand remonte son engagement féministe, Geneviève Duché n’hésite pas une seconde : « J’ai eu un déclic en lisant Simone de Beauvoir en terminale ». Une lueur apparaît. Enfant de l’après-guerre, née en 1946 après cinq années de captivité de son père en Allemagne, Geneviève était à l’époque scolarisée au lycée de jeunes filles Georges Clémenceau à Montpellier. plus tard la première antenne du MLF à Montpellier est Elle est âgée de vingt-deux ans quand les manifestations mise sur pied : « C’est à ce moment que mon militande mai 68 démarrent : « C’est à cette époque que la voie tisme a débuté. Nous avons manifestés, écrits… Nous du Mouvement de Libération des Femmes s’est ouverte, nous sommes réunies dans un premier temps à l’univermême si les examens universitaires ont quelques peu sité, puis dans des endroits choisis en ville pour mûrir freinés la mobilisation étudiante », se rappelle-t-elle d’un nos prochaines actions. » Le mot d’ordre ? « Sortir de ce ton assuré. Quand on l’entend raconter les mouvements rapport d’infériorisation et d’oppression, plus généralede révolte de la jeunesse, on flaire l’événement déclen- ment du patriarcat. » Une colère féconde et solidaire, cheur de son engagement féministe. amplifiée par les courants de pensée A l’évocation de ses souvenirs forts, de l’époque, les écrits existentialistes difficile de ne pas percevoir un brin de de Simone de Beauvoir dans son livre « Développer une nostalgie dans la voix de Geneviève. «  le deuxième sexe  » notamment. réflexion sur l’égalité Même si leurs revendications n’ont pas Les premières maisons d’accueil de homme-femme dans percé en Mai 68, cette rébellion anfemmes victimes de violences conjul’université était difficile » gales sont alors organisées ici et là ti-autoritaire portait en elle les germes d’une nouvelle forme de lutte féministe. par des militantes féministes. Mais les Ses cheveux blancs et courts coiffent actions qu’elles mènent ne sont pas un visage avec un teint éclatant, des lunettes rondes de longs fleuves tranquilles. Le mur masculiniste auquel et une élocution savante. Bouillonnante d’énergie et Geneviève et ses collègues se heurtent ne les empêche d’idées, elle sera diplômée de l’Université de Montpel- pas de militer pour plus d’égalité. Geneviève en fait lier en sciences économiques, sociologie et psycholo- même son branle-bas de combat, parallèlement à son gie. travail d’enseignante, de chercheuse et de participante aux Conseils d’Administration Universitaires. Elle devient « J’AI TROUVÉ LE MOYEN D’ÊTRE MILITANTE À vice-présidente de l’Université de lettres de Montpellier L’INTÉRIEUR DE L’UNIVERSITÉ» en 1982 et, consciente que le patriarcat est fermement Une fois ses études terminées, elle devient assistante à implanté, elle utilise sa position au sein de l’université l’université Paul Valéry où elle a étudié. Féministe dans pour introduire des cours sur le sexisme. Avec ces sémil’âme, elle cherche alors des paires pour créer un vé- naires sur les rapports sociaux entre sexes, souvent bouritable mouvement dans sa ville, Montpellier. Sa soif dés par les garçons, elle prend conscience du chemin d’égalité et sa détermination l’ont conduite à écrire au à parcourir pour faire face à la « résistance masculine ». journal «Le torchon brûle» (premier périodique édité par le Mouvement de Libération des Femmes) pour lancer LA PROSTITUTION : LE PAROXYSME DES VIOun appel, tendre la main aux féministes en quête de re- LENCES FAITES AUX FEMMES groupement. L’invitation était lancée. Quelques temps En 2002, les services sociaux de l’Université de Mont-

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des années, Geneviève s’est de plus en plus impliquée dans ce combat contre le système prostitutionnel. Passionnée et engagée, elle fut nommée successivement vice-présidente puis présidente de l’Amicale du Nid, une association créée en 1946 qui aide les personnes en situation de prostitution à se réinsérer. S’en suivront trois mandats de présidente, de rencontres, d’engagement politique, de lectures de témoignages… Sa successeuse à la présidence de l’association, Marie-Hélène Franjou, décrit une femme qui souhaitait avant tout faire bouger les choses: « Avant l’arrivée de Geneviève à la présidence, l’association reposait un peu sur ses lauriers. En 2016 c’était l’une des parties les plus engagées pour l’adoption de la loi qui renforce la lutte contre le système prostitutionnel.» Partie importante du travail de l’Amicale du Nid : les aller-vers, un des fondements du métier de travailleur social, consistait à rencontrer des personnes en situation de prostitution, à pied, au bord des routes. À l’entendre, ce sont ces moments de discussion avec les prostituées qui l’ont le plus marqués. « On voit vraiment de tout. De très jeunes femmes, manifestement mineures, d’autres plus vieilles. Elles ont souvent des complications somatiques ou psychiques importantes. Quand on prend connaissance de leurs parcours, leurs itinéraires de vie sont bouleversants. Nombre d’entre elles ont été violées pendant leur enfance... ».

pellier contactent Geneviève Duché.Ils lui font part d’un nouveau problème majeur dans l’université : la prostitution étudiante. « C’était un sujet compliqué et lourd dont je n’étais pas spécialiste » se remémore-t-elle. La BRAS DE FER LÉGAL ET LIVRE ENGAGÉ prostitution, le plus vieux métier du monde, un enjeu de En février 2019, neuf associations, dont « Médecins du société, de droit européen voire international.« Dès que Monde » et le syndicat du travail sexuel ( le Strass ), ainsi j’ai pris conscience du problème, j’ai contacté l’Amicale qu’une trentaines de travailleurs du sexe ont requis une du Nid, qui aidait les personnes en situation de prostitu- question prioritaire de constitutionnalité concernant la tion à se réinsérer. Nous avons ensuite mis en place des loi de 2016. Un recours qui avait pour principal motif programmes de prévention à l’université Paul Valéry. » la précarisation progressive des personnes en situation Comme un nouveau départ : « Il faut s’investir dans de prostitution et la pénalisation contestée des clients toutes les dimensions de cette lutte féministe, mais il de prostituées. « Ils veulent faire de la prostitution une apparaît nécessaire de mettre l’accent activité économique, un peu comme sur un engagement particulier pour en Allemagne, le grand bordel de « C’est un des pires ne pas s’éparpiller » souligne-t-elle. l’Europe. » Quand Geneviève parle Geneviève tenait ici son nouveau chede “eux”(ndlr : les réglementaristes, systèmes de violences val de bataille, et il était puissant, difopposés aux abolitionnistes), l’engaqui soit. » ficile à cerner et à expliquer : « C’est gement ressort fermement. On sent un des pires systèmes de violence qui que le bras de fer législatif a été passoit. Il fallait en témoigner, l’expliquer et réclamer des sionnant et insoutenable en même temps. Les abolitionlois plus complètes que les ordonnances de 1960 » énu- nistes sont sortis vainqueur du procès puisque la plus mère-t-elle, comme une liste de doléances à accomplir. haute cour juridique a validé la pénalisation des clients Son ton devient alors plus saccadé, ses traits se tirent et de prostituées. « C’est le combat dont je suis le plus son regard indique qu’elle pèse ses mots : elle porte ce fière, mais il est pas fini, il peut encore y avoir des retours combat en elle. en arrière, des régressions énormes. » Depuis l’adoption de ces ordonnances, la France est abolitionniste, un courant de pensée qui réclame l’aboli- Ces années d’engagement l’ont conduite à écrire un tion de toutes les formes de réglementation concernant livre, « Non au système prostitutionnel, une analyse fémila prostitution. Un nouveau « régime » mis en place par la niste et abolitionniste» , préfacé par Danielle Bousquet, ratification de la convention de 1949 de l’ONU qui établi Présidente du Haut Conseil à L’Egalité homme-femme. un lien direct entre prostitution et traite des êtres hu- Une production écrite engagée, qui fait ressortir la force mains. Le client est le prostitueur et les victimes du sys- des convictions féministes de Geneviève, passionnée et tème de prostitution (les personnes prostituées) doivent passionnante, engagée pour une cause forte : celle des être prises en charge par des services spécialisés. Au fil droits des oubliées.

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Engagées

Nicole estivals « Je suis née du bon côté de la planète » PAR ANTHONY DELMAS Nicole Estivals, 64 ans, vit à Saint-Christophe-Vallon, un village aveyronnais de 800 habitants. Depuis quatre ans, elle accueille des familles réfugiés et des mineurs isolés. Une démarche importante pour elle, pour aider les personnes dans le besoin. Un engagement que beaucoup ne comprennent pas, un combat de tous les jours...

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e déclic c’était il y a 4 ans pour Nicole. Après le divorce avec son mari, sa maison est trop grande pour elle. C’est là que l’association « Jamais sans toit » va rentrer dans sa vie. La retraitée propose d’accueillir pour la première fois une famille d’Albanais. Elle leur propose son studio de l’étage du dessous qu’elle n’utilisait pas. Son but, en faisant cette démarche, est d’aider les gens dans le besoin, et donner une chance à ceux qui n’en ont pas eu. Quand Nicole parle de son enfance, on comprend pourquoi elle veut tendre sa main aux autres : « Mon grand-père accueillait des réfugiés polonais juifs pendant la guerre. Mes parents, eux s’occupaient des jeunes de la DDASS ». En plus de l’hospitalité, c’est elle qui s’occupe des démarches, des demandes parfois compliquées pour ces personnes qui arrivent en France.

hors de question de parler de religion pour que tout le monde s’entende : chacun à sa culture, tout le monde se respecte. Mais la soixantenaire veut quand même les responsabiliser. Elle leur apporte de l’aide le temps de se remettre sur pied pour après les laisser prendre leur propre envol. Pour ceux qu’elle ne peut pas accueillir, comme les autres jeunes du foyer de Rodez, elle les aide dans leurs démarches, pour ne pas les laisser tomber.

UNE VIE AU SERVICE DES PERSONNES DANS LE BESOIN Nicole est issue du milieu paysan, à ne pas confondre LE PREMIER MINEUR ISOLÉ avec le milieu agricole. Pour elle, c’est important de Quelques mois plus tard, Nicole va accueillir Prince, faire la différence entre ces deux termes : le milieu payun premier mineur isolé. Issu du foyer de Pont-de-Sa- san est plus modeste. Et c’est bien de là que vient son lars, le jeune malien va entrer dans la vie de la retraitée. éducation et son parcours de vie. Son activité, elle l’a Pour Nicole, rien de plus normal : « Si commencé au sein d’une association, où « Si j’avais été à la j’avais été à la place de sa mère, j’auelle devient militante chez Jeunesse Ourais aimé que quelqu’un s’occupe de vrière Chrétienne de France mais aussi place de sa mère, mon fils ». Nicole se sait chanceuse et à la confédération paysanne où elle se j’aurais aimé qu’on veut aider les gens qui n’ont pas eu la bat pour une agriculture familiale et s’occupe même chance qu’elle « on vit dans un durable. Elle va ensuite uniquement se de mon fils » pays qui se porte bien socialement et consacrer à l’aide à la personne plutôt politiquement. Dans d’autres pays c’est qu’à l’agriculture. Elle a oeuvré chez Fadifférent ». Nicole a aidé la famille Albanaise à trouver mille Rurale, une structure qui vient en aide aux familles. un logement, les deux parents ont même décroché un C’est d’ailleurs pendant son mandat dans cette associatravail. L’aveyronnaise a par la suite offert son hospitalité tion que Nicole va être décorée de la médaille de la Faà une famille Russe. Il s’agit de réfugiés politiques. Il y mille. C’est François Hollande qui lui remettra à l’Élysée a quelques mois, Nicole a accueilli un deuxième mineur en 2013. La soixantenaire a aussi travaillé pour de nomisolé. Youssef vient de Guinée. Une chance pour le jeune breuses associations familiales, féministes et qui militent garçon d’avoir croisé le chemin de Nicole. Pour lui : « contre les violences conjugales. Comme le montre son tout le monde devrait faire comme Nicole, si elle n’était parcours, Nicole a ce besoin de faire avancer les choses pas là j’aurai dû rester au foyer de Rodez ». Mais à l’inté- et de donner une chance à ceux qui n’en ont pas forcérieur de son domicile Nicole a imposé des règles. Il est ment eu. Mais à côté de ça, l’agriculture ne va pas lui

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PHOTO : A.D.

Date clés : 12 juin 1955 : naissance à Saint-Christophe-Vallon.

Elle a grandit à Saint-Christophe-Vallon, où elle habite encore. Avec son mari, ils auront 4 filles biologiques et 1 fils adoptifs. 2015 : séparation avec son mari, elle accueille une famille de réfugiés albanais. 2019 : Arrivée de Youssef chez Nicole

permettre de subvenir aux besoins de sa famille de cinq enfants. C’est là qu’elle va trouver un travail à La Poste. Un emploi de factrice qui va lui permettre de voyager. La Poste avait proposé à certains de leurs collaborateurs de partir, pendant les vacances scolaires, donner des cours à des enfants dans des pays défavorisés. « J’ai eu beaucoup de chance d’être sollicitée pour ce projet », explique Nicole. Une vraie opportunité pour la sexagénaire, qui s’est envolée pour le Bénin. Un voyage qui va la faire tomber amoureuse du continent africain.

liste. « Je m’en suis prise des claques par mes prises de position, mais là… ». Un épisode que Nicole relativise aujourd’hui, mais qui a été dur sur le moment. « C’est difficile de voir autant de personnes qui te raye d’une liste, on sent qu’on dérange ». Les habitants lui reprochent d’héberger des réfugiés. Plusieurs fois, on lui demande pourquoi elle fait ça, pourquoi elle ne s’occupe pas des sans-domiciles fixe. Nicole comprend que les gens se posent des questions mais elle ne veut pas qu’on la blâme pour ça. Une façon de penser qui se généralise selon la retraitée, qui craint la montée de l’extrême droite dans les dernières élections.

UN MESSAGE CONTRE SES DÉTRACTEURS « Je suis née du bon côté de la planète », c’est ce que Nicole s’efforce d’expliquer. Sa vie, elle l’a dédiée aux « JE ME SUIS PRISE DES CLAQUES PAR MES ENGA- autres. Depuis quelques années, elle se définie comme GEMENTS » une retraitée heureuse et qui profite de la vie : « J’en Et cette main tendue de Nicole, beaucoup de gens ont ai marre des gens qui se plaignent la bouche pleine, du mal à l’accepter. Aider des personnes dans le besoin, on a de la chance de vivre en France ». Pour Nicole, sa oui, mais à quel prix ? Depuis que Nicole est engagée priorité est de s’occuper des autres, mais ses proches dans divers mouvements, où elle milite, n’ont pas le même avis. Quand on deelle a dû s’accrocher. La jeune retraimande à ses amies, ce qu’elles pensent « J’en ai marre des tée prend les choses à coeur ce qui lui de l’engagement de Nicole auprès des gens qui se plaignent vaut parfois des déceptions. Présidente réfugiés « Elle doit profiter de la vie, elle la bouche pleine » pendant deux ans de la fédération aveyest à la retraite, elle devrait profiter au ronnaise de Famille Rurale, ce sont ses lieu de s’occuper des autres ». positions qu’ils lui ont valu sa non-rééMais pour la soixantenaire, ce n’est pas lection à un troisième mandat. Tout ça sans qu’elle ne un corvée : « Je fais entièrement confiance aux familles s’en aperçoive, tout avait été orchestré dans son dos. de réfugiés et mineurs isolés que je garde, je peux m’abUne chose aussi que Nicole a eu du mal à encaisser, c’est senter quand je veux. Ils se débrouillent ». Une liberté le déroulement des dernières élections municipales… certes, mais Nicole se démène pour faire avancer la siAu départ, elle ne voulait pas faire partie de la seule liste tuation de ses invités : aide pour les papiers, déplacede son village. Mais au fond d’elle, être au conseil muni- ment chez le juge des mineurs. Pour elle, il est imporcipal c’était un bon moyen de faire avancer les choses. tant de s’impliquer dans ces différentes causes. Nicole C’est le jour des élections qu’elle va se rendre compte se met à la place de ces personnes dans le besoin et qu’elle n’est au final pas la bienvenue. Sur les 800 habi- c’est là qu’elle se dit qu’elle doit agir. Au final, Nicole se tants de Saint-Christophe-Vallon, une majorité des vo- définit comme un colibri : « J’essaye d’éteindre un feu tants ont rayé son nom, alors qu’il n’y avait qu’une seule avec des gouttes d’eau ». 21


Engagées

Patricia Correard Le VIH comme vecteur d’une noble cause PAR ROMAIN LUSPOT Depuis 15 ans, Patricia s’investit bénévolement dans plusieurs associations qui accompagnent les séropositifs. Un choix de vie qui lui tient particulièrement à cœur : Patricia est elle-même contaminée depuis 2002.

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omme à son habitude, Patricia se prépare pour un après-midi chargé en émotion dans son petit appartement à Latourde-France. Entre 14 heures et 17 heures, elle se rendra à Perpignan, situé à 30 minutes de chez elle, pour accueillir des personnes atteintes du VIH. Patricia arrive à AIDES, une association française de lutte contre le VIH et les hépatites virales, après avoir été diagnostiquée comme séropositive, en 2002. « Lorsque je m’y rendais, j’y allais à reculons », se rappelle-t-elle. « J’étais terrifiée, mais tout le monde m’a très bien acc’est quelque chose qui n’est pas naturel, ça se travaille, cueilli ». Ce qui lui plaît dans AIDES, c’est la notion de mais c’est un état d’esprit qui permet d’agir avec tout le transformation sociale. L’importance de placer le malade monde ». Le but de AIDES est de stopper l’épidémie. au cœur du système et le considérer comme réformateur social. « La santé, il n’y a rien de plus A l’époque il y avait deux accueils politique que ça. Ce que je souhaite par semaine, le mardi et le jeudi de « Je reçois parfois par-dessus tout, c’est que le regard 14 à 17 heures. C’était un moment des gens qui sont des gens change sur la maladie, car de convivialité pour mettre le patient dans le déni » elle a elle-même beaucoup évolué, en confiance avec café, croissant d’un point de vue médical, au fil des … L’activité s’appelait « Libérer la années ». En France, le VIH est bien traité. Aujourd’hui, parole » de la personne. « J’allais droit au but. Quand tu la maladie n’est plus un danger mortel pour les contami- fais de la prévention sur le VIH, tu parles de sexe avant de nés, ce qui n’était pas le cas en 2002. « Malgré tout, tu demander un prénom ». C’est en parlant de soi, en metne peux toujours pas en parler autour de toi contraire- tant les personnes en situation de sécurité, que la parole ment à un cancer ». Les traitements sont très efficaces. est libérée. Pour accompagner les patients, Patricia met en place un cadre de discussion relax, et surtout une toLes personnes séropositives sous traitements ne peuvent tale confiance dans la non-divulgation des informations. plus contaminer les autres. « Il y a 30 ans, tu mourais. Je « Je reçois parfois des gens qui sont dans le déni ». connais des personnes qui sont atteintes du virus depuis Malgré le fait qu’ils sont malades, certains continuent de cette époque-là : ce sont des dinosaures, des survivants coucher avec des partenaires sans les prévenir. Pour Pa». Maintenant un comprimé par jour suffit. A l’époque, tricia, c’est là qu’il faut être dans le non-jugement. « Je il en fallait 40. n’essaie pas de légitimer leurs actions, seulement dans certaines situations extrêmes, le cerveau humain fait des PARLER DE SEXE AVANT DE DEMANDER UN PRÉ- choix irrationnels. Si je me mets à les juger, comment NOM peuvent-ils s’en sortir ? » Au sein de AIDES, Patricia s’occupe beaucoup de l’accueil et de l’accompagnement des personnes atteintes LE TREMPLIN du VIH. Pour le suivi, elle a « l’avantage » d’être séropo- Cette façon de voir les choses, Patricia l’a toujours apsitive, c’est-à-dire que sa situation lui permet d’évoquer pliquée. Elle prend de plus en plus de responsabilidavantage de points sensibles. Son cadre éthique, c’est tés et AIDES prend également de l’ampleur. Au fil du la confidentialité et le non-jugement. « Ne pas juger, temps, l’association compte davantage de salariés que

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PHOTO : R.L.

au même niveau de hiérarchie. La journée a lieu le 29 novembre prochain, le but étant de traiter de la maladie dans un contexte festif. « Elle se donne à fond et utilise sa séropositivité pour les autres », admire Pierre-Marie Tellado, militant à AIDES et amie proche de Patricia. « Elle transforme le négatif en quelque chose de positif ». Mis à part ce rendez-vous annuel, les fées accueillent des personnes atteintes du VIH tous les lundis du mois. Ils travaillent par groupes de deux. « Une personne qui commence à fréquenter les fées, verra sa vie changer dans les six mois ». Certains sont tellement isolés, qu’ils ne sortent plus de chez eux. Leur seule compagnie est un écran.

de volontaires. En 2012, elle décide donc de quitter son rôle de volontaire/militante, mais reste actrice. « Je la soutiens depuis toujours. Je suis en admiration devant elle », se livre Danièle Pauthex, la mère de Patricia. « Elle donne beaucoup de sa personne dans son bénévolat ». Par la suite, Patricia met en place une dynamique femme, car la prévalence de l’épidémie est du côté des gays.

UN VÉCU LOURD Si Patricia a passé 15 ans de sa vie à s’occuper de personnes souffrantes du VIH, c’est qu’elle-même possède un passé tumultueux. « J’ai vécu 20 ans avec quelqu’un qui était bisexuel. C’est le premier à avoir ramené le VIH à la maison en 1994. Il n’y avait pas de traitement à l’époque. J’avais déjà des enfants à ce moment-là. Il m’avait dit qu’il faisait attention. Malheureusement, ce n’était pas totalement le cas et il me contamine en 2001 ». Patricia décrit son ex-mari comme un homme violent de base. En 2002, elle fait un test de dépistage en sachant par avance qu’il serait positif.

Résultat, elle apprend qu’elle est séropositive et qu’il faut l’opérer de la thyroïde. « Il a déclaré que j’étais plus faible que lui mentalement et m’a donc amené à AIDES. Lui n’y est pas resté contrairement à moi ». Pour Patricia, il n’avait aucune culpabilité et voulait la forcer à ne plus travailler pour rester avec lui. « Elle me l’a appris plusieurs mois après. J’avais envie de le tuer », confie Elle impose une meilleure prise en charge des femmes Chrystel Correard, la sœur de Patricia. « Elle sait que suis au sein de AIDES. Le virus se transmet de plusieurs fa- impressionnée par tout ce qu’elle fait ce qu’elle entreçons possibles : sexuelle, échange de seringues, … prend. Elle a toujours été positive même dans les pires « Pouvoir militer dans AIDES, c’est ce moments. Je la vénère ». AIDES a permis à Patricia de reprendre sa vie en qui m’a permis de donner du sens à « Pouvoir militer dans ce qui m’arrivait ». Le Groupe Femme main. Néanmoins, elle met plusieurs AIDES, c’est ce qui m’a de AIDES naît à ce moment-là. Ses années à quitter son mari. permis de donner du sens patientes et elle se regroupent tous Étant le père de ses enfants, elle les lundis du mois. Un jour, elle en a à ce qui m’arrivait » a du mal à le laisser tomber. « Il marre de s’appeler le Groupe Femme était instable mentalement et a fait de AIDES et commence à fréquenter des événements féministes, des conférences contre le dix-huit tentatives de suicides pour me forcer à reVIH, … venir auprès de lui. Je lui ai trouvé un studio pour le loger. Par la suite, j’ai retrouvé un copain et il n’a pas Les Fées Militantes se créent fin 2012. Le groupe est supporté. Il a fini par se suicider quand même en constitué du groupe femme de AIDES et d’autres béné- 2014 ». Le système immunitaire de Patricia s’effondre voles de l’association. En 2014, c’est la première édition à ce moment-là. Elle commence alors son traitement de « Un max de bruit contre le SIDA ». Les fées militantes qu’elle prend toujours aujourd’hui. « Pour moi, le resont sollicitées pour tenir une buvette. Tout le financement mède le plus efficace restera le soutien que j’apporte à provient de cette activité. C’est à ce moment-là que l’asso- toutes ces personnes », s’amuse-t-elle. A peine le temps ciation se structure. Cette année, c’est la sixième édition. de dire au revoir, que Patricia repart déjà sur Perpignan, Il y a une vingtaine de personne dans l’association, tous où elle continuera encore longtemps le bénévolat. 23


Engagées

Sophie Iborra Engagée attachée PAR CAMILLE MORETTI Sophie Iborra est une figure de l’engagement dans l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Une femme forte mais qui ne nie pas sa sensibilité.

«L’

engagement, ce n’est pas forcément parce qu’on a vécu soi-même une situation. On peut s’engager dans l’intérêt collectif, moi j’ai envie de me battre pour les autres. » Autour de cette table haute du Cardinal, bar situé sur la fameuse Place Wilson à Toulouse, Sophie Iborra raconte son histoire. Son engagement pour l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes ne date pas d’hier. Il n’est pas né d’une expérience personnelle, mais d’une histoire familiale. Issue d’une famille très engagée politiquement et associativement à gauche, la Toulousaine a toujours baigné dans la lutte pour l’égalité des sexes. D’abord portée par sa mère et sa grand-mère, c’est la vision de ces femmes qui se sont battues et ont fait progresser la société qui lui a transmis ces valeurs. Et si elle a pu constater que beaucoup de progrès ont été faits grâce à ces dernières, elle sait qu’il reste encore des choses à faire, à conquérir.

DÉCEPTION ET FIERTÉ exemple, elle travaille actuellement au sein de l’orgaLa brune charismatique de 48 ans demande un thé ci- nisation patronale CPME 31 (Confédération des petites tron au serveur puis conte son aventure. D’abord enga- et moyennes entreprises) à l’élaboration de «MIX Her », gée dans diverses associations, elle se lance et fonde un programme d’actions concrètes dédiées à l’égalité en 2011 le 1er club économique paritaire toulousain : professionnelle dans les PME et à l’entreprenariat des Exaequo. Signe de son engagement, mais aussi du ca- femmes. ractère de celle que sa meilleure amie Cathy Demay décrit comme « très déterminée et très bosseuse, qui va se De plus, l’auto-entrepreneuse s’occupe notamment de battre jusqu’au bout pour ses idées ». la gestion et de l’organisation des évènements FutuLors de sa création, le club a été pensé comme une rapolis à Paris et Futurapolis Santé à Montpellier pour solution à un constat fait au long de son parcours : les le compte du magazine Le Point. Sophie Gournay, dichefs d’entreprise avaient envie de rectrice de la communication du mas’engager sur l’égalité homme-femme gazine, explique que même dans cette « Elle est naturellement et dans le monde professionnel mais ne activité, Sophie Iborra reste fidèle à sincèrement très engagée » savaient pas comment. L’objectif de ses valeurs : « Elle est naturellement Sophie Gournay ce club économique était de donner et sincèrement très engagée avec une réponse à cette question et « de l’équipe à ce que de plus en plus de ne pas créer un énième club éco où on femmes participent aux rencontres et se serre la louche et on boit du champagne en échan- débats que nous organisons. » geant ». Le système Exaequo, on y rentre en binôme, un Et c’est pour ces actions en faveur de l’égalité profeshomme et une femme de façon à ce que la parité soit sionnelle qu’elle a été nommée membre cette année par respectée. « Une révolution déjà car aujourd’hui dans les Marlène Schiappa, secrétaire d’État auprès du Premier clubs éco les hommes sont majoritaires » explique-t-elle. ministre, au Haut Conseil à l’égalité entre les femmes Au delà de ça, des évènements étaient régulièrement et les hommes. Une surprise pour la communicante de organisés sur la thématique de l’égalité professionnelle, profession qui explique que des expertes de la sociéde la mixité dans l’entreprise ou encore de l’entrepre- té civile il en existe énormément, et probablement des nariat féminin. Malheureusement pour elle, l’aventure personnes qui ont plus de talent qu’elle. Ce mandat de Exaequo se termine quelques années plus tard, n’ayant deux, voire quatre ans s’il est renouvelé, c’est l’une de pas trouvée de nouveau président, mais Sophie Ibor- ses plus grandes fiertés : « Je me suis demandée pourra continue d’agir pour l’égalité professionnelle. Par quoi moi ? Et puis en même temps, c’est l’aboutisse24


PHOTO : C.M.

gager plus concrètement dans la vie publique, et évoque même des élections, que ce soit au niveau local ou national, mais toujours avec les mêmes questions qui l’animent aujourd’hui. À la vue de son aisance orale et de sa capacité à répondre spontanément à mes questions, il n’est pas étonnant qu’elle pense à la scène publique.

ment de choses que j’ai essayé de mettre en place, c’est donc une belle récompense et j’en suis honorée. » Pour cette dernière, c’est surtout enfin l’occasion de concilier ses actions sur les territoires et l’action publique nationale, « car l’un ne va pas sans l’autre » juge-t-elle.

UNE AFFECTIVE Au fur et à mesure de cette discussion, la femme à fleur de peau attachée à ses racines se dévoile, derrière ce charisme et cette prestance de femme politique et engagée que l’on voit toujours forte. Alors que l’hiver approche, la couleur halée de Sophie glisse un indice sur ses origines espagnoles. Un pays qu’elle adore. Elle y a d’ailleurs fait trois ans d’étude puisqu’elle a passé sa licence d’espagnol là-bas. C’est la faculté du Mirail à Toulouse qui proposait un cursus français à Madrid, l’opportunité pour cette dernière de se rendre dans le pays. Son attachement à ses racines est fort. La preuve : sa passion pour la corrida, même si elle reconnaît qu’elle n’est pas facile à défendre. « Malgré mon amour pour les animaux, j’apprécie cette culture taurine, j’essaie d’y aller le plus souvent possible et de ne pas me mettre dans ces débats » confie-t-elle. Des passions elle en a d’autres, et à vrai dire elle en a beaucoup, car comme elle le dit elle-même, elle aime la vie. Son film et son livre préférés sont Midnight Express qui raconte l’histoire d’un touriste arrêté en Turquie et Philadelphia celle d’un brillant avocat atteint du sida. Forcément, deux œuvres engagées. Mis à part ses passions, elle se dit aussi particulièrement attachée à la vie sociale et amicale, qui représente son refuge dans les moments plus difficiles. Sa meilleure amie, qui la connaît depuis une vingtaine d’années, la présente d’ailleurs comme une personne « très fidèle qui donnerait tout par amour ».

VERS LA SCÈNE PUBLIQUE Au cours de cet entretien, deux mots reviennent sou- Mais il y a aussi la musique, et surtout les chansons vent : engagée et politique. Une histoire de famille peut- françaises avec « du texte, des mots  » insiste-t-elle. être aussi : son père étant fils de réfugié espagnol et sa Une chanson qui lui « met les poils » et l’a fait pleurer mère ayant été élue députée trois fois. Anciennement à coup sûr lorsqu’elle l’écoute : Ma fille de Serge Regmembre du Parti Socialiste, sa mère, Monique Iborra, est giani qui raconte « l’envol de son enfant vers sa vie de aujourd’hui députée La République en marche (LREM) femme et la position d’un parent qui accompagne son enfant dans la liberté et la construcde la Haute-Garonne. tion de sa vie ». Des larmes qui Issue d’un milieu et d’une pensée « Je suis engagée alors je vais coulent, lorsqu’elle écoute une mutrès à gauche, Sophie Iborra explique au front, mais en même temps sique lui faisant penser à sa fille, qui avoir aussi changé d’opinion au fil comme je suis sensible, parfois rappellent son caractère de femme des années. Elle s’est alors engagée c’est compliqué  » « déterminée et sensible » qu’elle chez LREM, où elle s’est reconnue, décrit. Des traits de personnalité surtout dans le Président Emmanuel Macron : « Je me suis dit voilà un parti qui va essayer de qu’elle trouve parfois difficile à concilier : « Je suis enprendre ce qu’il y a de bien à gauche et ce qu’il y a de gagée alors je vais au front, mais en même temps bien à droite, et qui va faire quelque chose de pragma- comme je suis sensible, parfois c’est compliqué. » tique et qui évolue. » Sur la question d’égalité homme- Alors que cette rencontre se termine, Sophie a un dernier femme, son opinion varie aussi. Avant elle souhaitait par message à passer : « J’ai 48 ans, ce combat il faut qu’il exemple la mise en place de quotas de femmes en po- soit engagé par votre génération, il faut que vous soyez litique, mais aujourd’hui elle s’interroge sur ce moyen consciente qu’il y a beaucoup de choses à faire et que : « Est-ce que c’est vraiment ce qu’il faut faire ? est-ce vous preniez le relais le plus tôt possible, pour vous, vos filles que vous aurez un jour, et les générations à venir ». qu’il ne faut pas le faire autrement ? etc. » Pour les années à venir, la Toulousaine projette de s’en- Engagée jusqu’à la fin. 25


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Anne-Gaëlle Duvochel Trois vies pour deux corps PAR THOMAS ALIDIÈRES En changeant de sexe à 60 ans, Anne-Gaëlle Duvochel s’est construite une nouvelle vie totalement différente de celle qu’elle a vécue pendant plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui, elle partage ses journées entre les planches de théâtre et son engagement pour l’acceptation des transgenres. Portrait(s).

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on mètre 91 et ses épaules carrées : c’est tout ce qu’il reste de son ancienne identité. Dans l’arrière-salle d’un café, Anne-Gaëlle prend le temps de soigneusement remettre du rouge à lèvres et de rehausser son soutien-gorge avant la photo du journaliste « Alala, c’est toute la vie d’une fille ça… Vous avez une petite amie vous ? » Les tabous, ce n’est pas son truc. Aujourd’hui retraitée, elle a un franc-parler assez surprenant et ne fait pas partie des transsexuelles qui vivent dans le déni : « Le discours de la chrysalide devenue papillon me donne des boutons. Moi je suis plus un caméléon : lui il sait ce qu’il est et il est conscient qu’il a changé sa peinture ». Pour pouvoir arborer ses nouvelles couleurs et sa nouvelle plastique, il lui a fallu attendre longtemps, très longtemps, enfermée dans son corps d’homme. TROIS COUCHES DE BÉTON C’est à 15 ans, en tombant sur un flyer d’un cabaret de Madame Arthur (un spectacle de travestis à Pigalle, ndlr) que le jeune homme a une révélation : « Quand j’ai découvert ce flyer et que j’ai vu que des hommes pouvaient prendre place comme ça dans ce monde, c’est devenu mon graal. Je me suis dit c’est exactement ça

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que je veux ! ». Seulement voilà : lorsque l’on est dans les années 60, l’enfant d’un ingénieur polytechnicien de l’armée et d’une mère au foyer, on rentre dans la norme. On enfouit au plus profond de soi son désir le plus fou sous trois couches de béton armé. En plus de la contrainte sociétale, c’est son physique qui l’empêche d’avoir des regrets : « Vu ma taille (1m91) je m’étais persuadé que c’était impossible, donc quelque part cela m’aidait à ne pas craquer. Si j’avais eu des dispositions naturelles pour être androgyne, je n’aurais pas tenu je pense... » Alors le jeune homme continue sa vie qui est déjà tracée : élève modèle, longues études en ressources humaines… Seulement, l’humain le sait : le fruit défendu est le plus savoureux de l’arbre. S’il ne peut pas agir publiquement comme femme dans ce monde, il peut le faire secrètement : « Je me travestissais en cachette. C’était une source de fascination absolue et d’excitation de la libido. Je vivais avec ce fantasme ». LA GEÔLE DORÉE Ce fantasme, il l’a caché pendant longtemps, jusqu’à son mariage : « Évidemment, ma femme m’a dit d’enterrer cette idée. Je n’avais pas le choix. C’est comme quand quelqu’un ferme le volet de la fenêtre devant toi : t’as envie de sauter, mais tu ne peux pas».


C’est alors que le futur papa fait un serment devant Dieu : il jette tous ses vêtements de femme, arrête ses sorties secrètes, supprime sa moindre parcelle de vie androgyne et en échange il demande que l’on prenne soin de sa famille. Pendant 20 ans de métro-boulot-dodo, Anne-Gaëlle attend d’exister dans un corps de papa poule en costume cravate qui ne laisse aucune chance à son désir fou. « J’étais extrêmement frustrée de ne pas pouvoir m’exprimer et agir dans le monde en tant que femme, mais en même temps je ne crachais pas sur ce que j’avais. J’étais dans un château confortable, mais je ne pouvais pas sortir. C’est quand même mieux que le cachot avec les rats, mais c’est frustrant ».

Ce qui a changé en même temps que son genre, c’est son attirance sexuelle: « Je me sens plus femme quand je suis désirée par un homme. Pour moi cette programmation hétéronormée de la société, elle renforce l’identité. Et puis quelque part, c’est le sens de l’aventure, me retrouver dans les bras d’un homme ça c’est nouveau ! Je ne comprends pas les trans qui continuent comme avant. Je veux dire, c’est chiant ! Enfin moi ça me fait vibrer cette aventure, chacun son truc ».

Pendant 3 ans, seuls les échanges virtuels ont leur place. Finalement, après plusieurs fêtes de noël passées au téléphone et à s’envoyer des cadeaux par la poste, la rencontre s’est très bien passée et toute la famille accepte Anne-Gaëlle comme elle est, mais sans entrer dans les détails de sa transformation.

PHOTOS : T.A

DEUX VIES EN PLUS Retraitée, Anne-Gaëlle s’est découvert une passion pour le théâtre et les contes : « Tous les choix s’offraient à moi : j’aurai pu cueillir des champignons, lire des TOUT PERDRE POUR TOUT GAGNER livres, fumer du chanvre… Mais une fois de plus, une Il a fallu attendre que ses enfants soient diplômés de main invisible m’a guidée. Je vis à faire rire». Désormais, grandes écoles pour que le destin joue sa carte. En 6 elle se produit dans la France entière et attire de plus en mois à peine, le père de famille cadre supérieure viplus de public. vant dans une situation plutôt aisée Cette voie, elle veut la fusionner s’est transformé en homme divorcé, avec son autre activité : la lutte pour réfugié dans un petit studio et au les personnes LGBT+. Vice-prési« Je ne suis pas une femme. chômage. Un scénario de film dradente nationale de la fédération de Dans « être » il y a la notion matique qui a résonné bien diffél’Autre Cercle qui vise à promoude biologie. remment : « Bizarrement, je me senvoir les attitudes inclusives dans Je suis une femme plaquée tais comme un cheval qu’on libérait le monde du travail, Anne-Gaëlle or » et qui courait partout. En étant libre, forme également des interlocuteurs tous les verrous qui retenaient mon de SOS homophobies. Un engagedésir le plus fou ont cédés. Mes enment profond qui marque Jérémy fants étaient sortis d’affaire, ma femme m’avait quitté Perrard, président du collectif associatif Pride Toulouse : pour une toute autre raison, et je ne devais plus rien à « Elle est représentative de ce que l’on imagine : elle a quiconque ». réussi à faire son changement malgré certaines difficulÀ 56 ans elle entame le parcours du changement : tés, mais elle a avancé et aujourd’hui elle n’hésite pas les passages devant le psychiatre, l’hormonothérapie à s’investir pour donner une image positive des tranpuis une opération de réattribution sexuelle en Thaïsexuels ». lande : « Je suis allée là-bas grâce au bouche à oreille : il D’ici quelques mois, elle conjuguera ses deux activiy’a 12 ans on ne faisait pas ça bien en France, et même tésdans un spectacle à cœur ouvert qui racontera pour en Europe. Tout s’est très bien passé et depuis je n’ai eu la première fois son parcours. Le rendez-vous étant aucune raison d’aller consulter qui que ce soit ». déjà prit avec ses proches pour L’autre côté du trottoir afin qu’ils puissent enfin, découvrir l’existence d’AnCOMME UNE FEMME ne-Gaëlle. À 72 ans, Anne-Gaëlle Duvochel est donc celle qui a toujours existée mais jamais n’est naît. En apparaissant maintenant femme, elle se sent elle-même et rigole d’une myriade de petits détails qu’elle ne soupçonnait pas : « C’est plein de petits trucs qui changent ! Par exemple les femmes se font des regards dans la caisse de supermarchés ! Dans le métro, j’ai beau faire 1m91, quand j’ai un sac il y a des jeunes hommes qui me les montent dans les escaliers ! » Seulement voilà, son bonheur n’a pas été immédiat : après sa transformation, ses enfants ne voulaient pas la voir. Ils craignaient de perdre leur figure paternelle, de voir quelqu’un qu’ils ne connaissent pas.

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PHOTOS : L.B

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Caroline Mourgues Femme discrète mais entendue PAR LÉA BARRAU Jeudi 7 novembre en fin d’après-midi, Caroline Mourgues est installée dans le bureau de la ligue des droits de l’homme, aux Carmes à Toulouse. Gênée, Caroline sourit lorsqu’elle doit parler d’elle. A travers cet échange cette femme discrète explique son parcours, raconte son enfance et son engagement à la ligue des droits de l’homme.

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’est par curiosité que Caroline Mourgues s’est lancée dans un enseignement bilingue pour devenir interprète en langue des signes. Elle fait partie de cette génération d’interprète qui n’a pas de lien familial avec la surdité. « J’avais la volonté d’apprendre et de découvrir cet univers et cette langue. Je me suis demandée comment parler avec ses mains. » Après avoir effectué ses études à Paris, Caroline retourne dans le sud, où elle a grandit, car elle ne s’imagine pas vivre ailleurs. À l’époque la langue des signes n’est pas reconnue comme une langue à part entière dans le Code de l’Éducation, alors Caroline Mourgues se bat pour qu’elle soit établie. C’est à ce moment là qu’elle fait appel à une association, la Ligue des droits de l’homme (LDH) afin d’avoir une réponse. « J’ai interpellé la Ligue sur l’accessibilité des personnes sourdes à la justice, à avoir droit à un interprète ». Surprise d’avoir une réponse en sa faveur, Caroline a apprécié le travail

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effectué par la LDH et c’est tout naturellement qu’elle y a adhérée en 2008, avec la volonté « d’agir contre les injustices ». « JE N’ACCEPTE PAS L’INJUSTICE » Lorsqu’elle arrive à la Ligue des droits de l’homme, association généraliste de défense des droits et des libertés, en tant que bénévole, Caroline s’occupe d’abord du groupe «  Prisons, privation de liberté  » car elle y fait un lien avec les personnes sourdes qui se trouvent en détention dans des conditions inacceptables. « Je n’accepte pas l’injustice. Avec la Ligue, on a espoir de faire changer les choses, toute action est bonne à mener dans notre cadre. » Caroline Mourgues explique qu’à la Ligue des droits de l’homme, il y a six groupes de travail qui investissent des champs comme le droit des femmes, des étrangers, des travailleurs sociaux, ou des prisonniers mais également des actions menées de façon ponctuelle, appelées «  observatoires citoyens  ». À Toulouse, il y a 160 membres, tous bénévoles. Elle revient avec beaucoup d’émotion sur un rapport rédigé en 2015 par la LDH qui l’a beaucoup marqué. « J’ai participé au rapport de la mort de Rémi Fraisse, avec les membres de la section de Toulouse. Après toutes ces violences, on ne pouvait pas rester sans rien faire ». Pour rappel, Rémi Fraisse qui protestait contre la construction d’un barrage de Sivens, est mort à l’âge de 21 ans dans un accident, touché par une grenade offensive lancée par un gendarme. Suite à ce rapport d’enquête, les membres de la Ligue constatent les violences perpétrées à l’encontre des zadistes. « Je suis partie neutre, on nous présentait les personnes de la ZAD comme étant violentes alors que c’était totalement faux et on s’est rendu compte des violences policières


exercées à l’encontre des zadistes. » Une enquête est se voit beaucoup, il y a des réunions une fois par mois, toujours en cours car pour Caroline et les membres de des échanges, des débats autour de thématiques. » Le la Ligue ce traitement est   « inadmissible  ». La cause plus difficile pour elle, concilier sa vie professionnelle et féminine est importante pour Caroline, « on participe sa fonction à la LDH. « C’est compliqué de lier les deux à des actions de lutte contre le harcèlement sexiste car il y a de nombreuses actions qui sont menées et je dans les transports avec des associations féministes dois être présente. » et ces actions sont importantes car les femmes sont régulièrement victimes et la société doit en prendre ENFANT CURIEUSE conscience ». La LDH a interpellé Tisséo, ce qui a donné Caroline vit une « chouette enfance » dans le Lot et Galieu à un groupe de travail avec la volonté d’améliorer ronne avec sa famille. Père médecin, très engagé politila situation dans les transports, même si pour Caroline quement, mère au foyer élevant ses quatre enfants, elle « il y a encore des recommandations grandit dans un milieu où on parle faites par la Ligue qui sont en sussans tabou de sujets sociétaux, où « Il y a de la richesse pens. » le collectif détrône l’individualisme. dans la diversité, c’est « Mes parents nous ont poussé à important de s’ouvrir à L’ENGAGEMENT, UNE NOTION faire des études, surtout ma mère. » l’autre » PRIMORDIALE Pour sa mère, il est important que sa Pour cette femme de 51 ans, il est esfille travaille afin d’être «  indépensentiel d’être engagé aujourd’hui car « les atteintes à la dante et libre ». Caroline se décrit comme une enfant liberté sont  énormes  ». «  On vit une période difficile, plutôt « moyenne », qui aime découvrir et « faire plein les gens sont en danger, les réfugiés, les demandeurs de choses ». Elle aime lire, surtout Dostoïevski, elle se d’asile, la liberté publique et la liberté de manifester sont passionne aussi pour la photographie et la danse clasmises en danger depuis la loi El Khomri ». Elle explique sique. « Je voulais devenir pilote d’avion ou danseuse que la manifestation a évolué, « je me rappelle avant professionnelle » dit-elle en riant. Adolescente elle suit lorsque mon fils était petit, je le trimballait avec moi à des études de droit mais a cette envie de « toucher à de nombreuses manifs, les choses ont bien changé.. » tout ». « J’aurai souhaité être étudiante à vie pour me La LDH reçoit parfois des courriers à son encontre, anocultiver. » renchérit-elle. La personne qui l’a inspiré pour nyme pour la plupart dans le cadre de certaines affaires. ses actions : «  quand j’étais jeune, c’est très classique « Certains nous disent qu’on défend les terroristes et les mais c’est Robert Badinter. Une personne très engagée racailles. Ces propos ne nous atteignent pas. On se doit sur la question de la détention. » de soutenir des causes qui nous sont chères. » Caroline a beaucoup de mal à se livrer sur sa personne, sur ses SES RÊVES, SES FIERTÉS, SES PROJETS compétences et met en avant les actions menées par la « Que la parole de la ligue soit suivie, entendue et mise Ligue. Ses proches la décrive comme une femme calme en application ». Voilà le rêve de Caroline Mourgues qui et honnête, qui déteste le mensonge et la mauvaise foi. pense toujours à travers la Ligue.« Je suis très fière des Les qualités importantes selon elle, sont l’honnêteté, actions menées par la LDH car c’est un collectif et on l’altruisme, le vivre-ensemble, le collectif. « Il y a de la porte ensemble des actions. » Elle est aussi fière de la richesse dans la diversité, c’est important de s’ouvrir à parole portée par la Ligue : « ce qui fait la richesse de l’autre ». la Ligue sont les Ligueurs et la diversité. » Quant à ces projets futurs, Caroline se laisse porter... « J’AI ÉTÉ SOLLICITÉE POUR DEVENIR PRÉSIDENTE DE LA SECTION » Depuis 2 ans, Caroline Mourgues est la présidente de la section toulousaine de la Ligue des droits de l’homme. « J’ai été sollicitée pour devenir présidente de la section. C’était un choix collectif  » explique Caroline un peu génée. Elle pense que c’est dû à son caractère volontaire et motivée qu’elle a été choisie par les membres de la Ligue. Même si Caroline occupe une place importante au sein de la Ligue et qu’elle tient des engagements importants, elle ne souhaite pas être mise en lumière, au contraire elle fait preuve de discrétion. À la LDH, les mandats sont renouvelés tous les 6 ans. La fonction principale de Caroline : « faire en sorte que ça marche » et son principal combat est de vivre dans une société « égalitaire et solidaire ». « Être présidente ce n’est pas dur car je ne suis pas seule. Je suis bien entourée, il y a un véritable partage, ce n’est pas une seule personne qui incarne la Ligue, c’est les Ligueurs, le collectif. » Caroline décrit une ambiance « sympa » au sein de la section de Toulouse. « On 29


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Lisa Jacquin Comme un poisson dans l’eau au CNRS PAR NICOLAS HEEB Chercheuse et enseignante au CNRS, Lisa Jacquin étudie les milieux aquatiques et plus précisément les poissons. A travers ses recherches, elle s’intéresse à l’un des enjeux les plus intéressant et important de notre époque: les effets du dérèglement climatique.

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uand on la questionne sur son métier, Lisa explique son engagement : « On ne comprend pas très bien comment fonctionne la biodiversité, quelles sont les menaces qui pèsent sur les écosystèmes dont font partie les poissons, quels sont les facteurs importants, réchauffement climatique, pollution... et surtout comment y répondre. » UN MÉTIER DE TERRAIN Son métier consiste à trouver des réponses et des solutions à des questions scientifiques. En ce moment, c’est l’adaptation à la pollution chez les poissons d’eau douce qui l’intéresse. La première partie de son métier se passe sur le terrain. Pour pouvoir répondre aux questions qui l’intéressent, elle procède à des pêches, analyse les poissons directement sur place ou prélève des échantillons afin de faire les analyses en laboratoire. Elle explique qu’après avoir effectué différentes mesures, les opérations qu’elle réalise le plus souvent sont des scanners des pathogènes. Étudier les pathogènes présents sur les poissons permet de fournir des indicateurs d’état de santé des poissons, avant de les relâcher. Mais cela permet aussi de déterminer s’il y a une présence ou non de ce poisson, car il y a des zones où les poissons disparaissent. « On essaye de faire un suivi à long

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terme, suivre les mêmes sites sur plusieurs années, afin de voir comment ils évoluent. « Toutes ces recherches ont pour but de comprendre le déclin de la biodiversité. Lisa fait de la recherche fondamentale. « On cherche à comprendre comment fonctionne la biodiversité aquatique, quelles sont les menaces qui pèsent sur les écosystèmes dont font partie les poissons, quels sont les facteurs importants, le réchauffement climatique, la pollution… et surtout comment les poissons et leurs pathogènes y répondent. » Suite à ces recherches, il y a un aspect appliqué : les politiques de conservations, qui tentent de limiter le déclin de la biodiversité. Pour cela, elle travaille en équipe avec de nombreux collègues scientifiques ainsi qu’en partenariat, avec, par exemple, des laboratoires, des fédérations de pêche ou l’Agence de l’Eau. À partir des résultats obtenus, les gestionnaires des milieux appliqueront une politique de gestion. « L’idée, c’est de leur apporter les informations nécessaires, les plus fiables possibles, pour qu’ensuite ils puissent prendre les décisions adéquates. » LES POISSONS AU CENTRE DE TOUT Son intérêt pour les poissons ne s’est pas manifesté d’un


PHOTO: N.H

coup. Dès sa jeunesse en région parisienne, elle allait pêdéclin. Cette disparition est visible tous les jours dans cher et passait ses journées dans la rivière, à côté de chez ce métier, « Quand j’ai commencé à travailler dessus, il elle. Il s’agit donc en premier lieu d’un choix personnel. y avait pleins de prédictions théoriques, mais ce que Quelques années plus tard, elle est retournée voir l’on constate sur le terrain est souvent pire que ce qui cette rivière, et celle-ci avait complètement changée était prédit. Je suis de nature optimiste, mais là le déclin et s’était dégradée. Cette observation lui a fait prendre est vraiment sévère. » Elle ne pensait pas que ce déclin conscience que, dans l’espace d’une vie, un écosysserait autant visible. Exemple avec cette rivière auprès tème peut évoluer. « Cela m’a donné envie d’essayer de de laquelle elle avait grandi et qui était devenue un décomprendre un peu mieux ces processus et de mener sert de biodiversité. Actuellement, sur les sites où elle des projets de recherche sur ces questions. » L’intérêt travaille, il y a des sites qui vont très bien, qui sont bien pour les sciences, en particulier la biologie est appapréservés, avec parfois des mesures de conservations rue chez elle dès le collège. Les cours de SVT ainsi que qui marchent très bien, mais « Il y a encore beaucoup ses journées passées à l’extérieur ont alimenté cette d’endroits où les connaissances manquent. » Avertir sur passion. Le travail expérimental et le terrain l’ont touces dérèglements et aider les gestionnaires à trouver des jours attiré. Sur le choix des poissons, elle explique que solutions est vraiment très important pour elle, et c’est «  Ces approches ne sont pas dans cette perspective-là, qu’en toujours évidentes sur des oiplus de faire de la recherche elle « Je trouve ça un peu angoissant, seaux par exemple. L’avantage s’investit dans l’enseignement. mais ce n’est pas qu’une théorie, des poissons d’eau douce, c’est En lien direct avec ses rel’effondrement de la biodiversité qu’ils font partie de petits écocherches, elle donne des cours est bien réel » systèmes que l’on peut reconsde zoologie, de biologie animale tituer en laboratoire. On peut et d’écologie afin de permettre plus facilement les étudier et les surveiller. » aux étudiants de connaître et comprendre la diversité Le fait d’obtenir un travail à l’Université de Toulouse fut des animaux ainsi que leurs mécanismes d’adaptation. un pur hasard. Après plusieurs entretiens, c’est à la ville Et bien évidemment elle leur parle de son domaine de rose qu’elle se fait embaucher. Très avantageuse, la ville prédilection, la biologie aquatique. possède un pôle écologique très dynamique, des laboratoires attractifs dont le laboratoire EDB (Evolution et L’enseignement a toujours été important pour elle, Diversité Biologique), qui l’a recrutée comme « maitre cette transmission est importante. « Sans transmission de conférence » au sein d’une équipe qui travaille sur les de nos résultats, nos recherches ne servent pas à grandpoissons. Elle a donc choisi des lieux d’études aux alenchose. Publier nos résultats, mais aussi échanger avec tours de Toulouse, car il y a une biodiversité très impordes étudiants en cours ou en stage est souvent très intante et contrastée qui permet d’étudier les différences téressant. Cela permet de mettre en question certaines d’adaptation entre populations de poissons vivant dans de nos connaissances parfois, et d’y apporter un regard ces différents sites.Les sites autour de Toulouse sont neuf. » Lors de ses études et de son cursus, elle a beauidéaux pour étudier les effets du réchauffement climacoup bénéficié du service public au sein des universités tique, mais aussi des polluants, de l’urbanisation et de et transmettre en retour est important pour elle : « Par l’agriculture. Autour de Toulouse, il y a à la fois des sites exemple,  je suis très impliqué dans le master gestion naturels et des sites très impactés par l’homme, comme de la biodiversité qui forme les futurs gestionnaires des des lieux urbains ou agricoles, explique-t-elle. Du coup, milieux naturels, afin de son travail s’effectue surtout à l’échelle locale. « C’est leur transmettre la culture assez riche et intéressant, et cela permet de construire scientifique et des médes partenariats avec des acteurs locaux. » thodes solides d’évaluation debiodiversité. » LA THÉORIE DE L’EFFONDREMENT Le dérèglement climatique, l’extinction de nombreuses C’est toujours dans cette espèces vivantes sont des sujets au centre des reidée de conservation et cherches scientifiques. Entre lanceurs d’alerte et collapde protection, qu’elle s’est sologie, elle ne sait pas exactement où se situer. mise dans le projet de recherche Plastigar. Celui-ci Pour Lisa, cette théorie n’est justement pas une théoaura pour but de mesurie, en tout cas en ce qui concerne la biodiversité. « Je rer et suivre la pollution trouve ça un peu angoissant, mais ce n’est pas qu’une plastique dans la Garonne théorie, l’effondrement de la biodiversité est bien réel », et son impact. Avec pour explique t-elle. Cet effondrement de la biodiversité est objectif de caractériser les actuel et en tant que scientifique, elle et ses collègues effets du plastique sur la ont comme rôle d’alerter le public, de continuer de tirer santé des poissons, pour la sonnette d’alarme, et de documenter scientifiqueainsi par la suite, comment ce déclin. Son rôle de scientifique cherche aussi mencer une politique de à mieux caractériser et à proposer des solutions à ce conservation.

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Marlène Coulomb-Gully : Une chercheuse feministe PAR DORIAN BOUSSOl

Ancienne membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes et enseignante à la faculté du Mirail, Marlène Coulomb-Gully a largement contribué au développement des travaux sur le genre. Fervente féministe, elle a réalisé plus d’une dizaine d’ouvrages sur l’égalité entre les hommes et les femmes dans les médias ou la politique. Assise paisiblement dans son fauteuil elle se livre sans tabous .

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ans son somptueux salon, éclairé par le soleil qui traverse la baie vitrée, Marlène nous parle de son parcours des années 70 à aujourd’hui. Un parcours qui ne presageait pas ses activités professionnelles d’aujourd’hui.

Née en Moselle en 1958, Marlène Coulomb-Gully n’a pas choisi de s’orienter dans des études supérieures en politique, même si, dès l’adolescence elle se passionne pour ce domaine dans lequel encore peu de femmes ont eu l’occasion de se démarquer. Ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, Marlène a décidé à la fin des années 70, d’entamer des études de littérature, pour décrocher le plus haut diplôme de l’enseignement secondaire , l’agrégation en lettres modernes. « J’essaie de donner de la cohérence dans mon parcours car, à priori, ce n’était pas prévu que j’exerce mon métier dans le domaine des médias et de la politique ». Il est vrai que son début de parcours est assez atypique pour une professeure qui enseigne actuellement en sciences de l’information et de la communication. D’abord, enseignante de français durant 7 ans, c’est un événement historique qui, en 1981, la pousse à s’orienter sur la question du genre en politique. Cela faisait 23 ans que la droite gouvernait la France, et c’est le 10 mai 1981 que pour la première fois, un président de la République française était issu de la gauche : c’était François Mitterrand. « À l’arrivée de la gauche au pouvoir, c’était un peu bête de rester en dehors de tout ça, on sentait que le monde changeait, que la vie politique était bouleversée, j’ai vite orienté ma réflexion sur les discours en politique » Malgré sa faible connaissance de ce milieu très masculin, Marlène a su utiliser les différents savoirs qu’elle a pu acquérir durant ses études de lettres pour analyser le discours politique. C’est donc à partir de ce moment qu’elle entame un travail de recherche considérable pour sa première thèse consacrée à la représentation des femmes dans la société française. Le premier constat est flagrant : les femmes sont largement minoritaires dans 32

ces domaines et cela à toutes les échelles des postes de ministres ou de conseillers d’État, jusqu’au présentateur TV ou au journaliste-pigiste. Marlène tire ses premières conclusions de ce long travail d’observation, et commence un travail de recherche sur la question du genre dans la politique et les médias pour en faire son métier. Nous sommes à la fin des années 80. Elle fait partie d’un collectif de chercheur « passionné et passionnant » nous dit-elle avec un sourire nostalgique. « Ils ont beaucoup compté dans ma socialisation de chercheur ».Pendant ses débuts en tant que chercheuse, le PAF (Paysage Audiovisuelle Français) voit son fonctionnement bouleversé. Sous la gauche, un certain nombre de chaînes privées ont vu le jour. Pour Marlène « il était important de s’interroger sur la construction de l’information à la télévision ». Surtout qu’à cette époque, une très grosse majorité des foyers français avait enfin accès à la télévision. Que ce soit pour s’informer ou se divertir, le petit écran était déjà rentré dans le cœur des français. Suite à cette forte évolution du PAF, Marlène s’est donc intéressée à la production des journaux télévisés et c’est en 1995 qu’elle publie son premier ouvrage public L’information télévisée. Un livre qui décrit le journal télévisé (son histoire, son fonctionnement mais également son utilité).


DE LA RECHERCHE À L’ÉDITION Trois de ces oeuvres ont fortement marqué sa carrière. Elle en parle : « Les femmes de pouvoir ont toujours existé, les femmes chefs d’État, démocratiquement élues, restent l’exception ». C’est suite à ce constat que Marlène a décidé d’écrire Présidente : le grand défi. Publié en 2012,c’est le plus connu mais également le plus long à avoir été réalisé. L’ouvrage porte sur les représentations médiatiques des femmes candidates à l’élection présidentielle sous la Vème République. « C’est un long travail de recherche qui m’a pris des années, j’ai dû retracer dans les archives la première femme s’étant présentée aux élections jusqu’à Ségolène Royale en 2007. Puis il y a des heures de visionnages à l’INA pour analyser toutes prestations des candidates dans les médias... ». Cet ouvrage reste avant tout un travail de recherche sur une amplitude historique très longue et avec des contextes très différents d’une élection à l’autre. Le fond de ce travail était pour Marlène de voir comment les médias avaient rendu compte des candidatures de femmes aux élections présidentielles et de la question des femmes dans la société en général. Autre ouvrage qui a demandé un travail de recherche qui s’étale sur plusieurs années : Femmes en politique, en finir avec les seconds rôles. C’est le seul livre de Marlène qui rentre dans une collection féministe nommée Égale à égal. Une collection consacrée à l’égalité entre les femmes et les hommes, la seule qui existe en France. Dans ce livre caustique et pédagogique, l’auteure apporte une réflexion majeure sur l’importance des femmes dans le monde politique. Autre ouvrage qui a marqué Marlène Coulomb-Gully : 8 femmes sur un plateau . Un livre qui explique comment 8 journalistes politiques exercent dans un monde masculin. « La réalisation de cet ouvrage a été différente des autres. Mon travail de recherche consistait essentiellement à des interviews. Il était intéressant d’avoir des témoignages pour savoir comment elles étaient perçues dans ce monde masculin. » Avec des confessions très pertinentes de journalistes comme Anne Sinclair ou encore Audrey Pulvar, l’auteure fait un parallèle entre les femmes journalistes et les politiciennes qui au final, ont le même combat. Suites à ses productions remarquées, Marlène a été nommée membre du haut conseil de l’égalité entre les hommes et les femmes. Créé en 2013 par François Hollande, cette instance mobilise de nombreux spécialistes sur l’égalité des sexes pour étudier sur la question du

genre dans la société française. Membre pendant 6 ans, Marlène et ses collègues ont publié différents rapports qui ont porté sur l’état des lieux du sexisme en France.

« Marlène est une chercheuse qui est toujours à l’écoute, elle a l’habitude du travail de groupe et sait créer une bonne ambiance de travail.» Pour l’heure ses recherches portent sur le matrimoine toulousain, un travail qui débouchera sur la publication d’un magazine sur les femmes historiques d’Occitanie. Un ouvrage qu’elle réalise avec une collègue de longue date : Sylvie Chaperon, spécialiste d’histoire des femmes, du genre, et des origines de la sexologie. Pour Sylvie c’est toujours un plaisir de travailler avec Marlène « c’est très facile de bosser avec elle, c’est une chercheuse qui est toujours à l’écoute, elle a l’habitude du travail de groupe et sait créer une bonne ambiance de travail. Le seul problème que nous avons, c’est le manque de temps car en effet c’est une femme qui a beaucoup d’occupation et qui s’investit beaucoup ». Trois adjectifs ressortent régulièrement quand on interroge les chercheurs qui exercent avec Marlene : passionnée, gaie et engagée. Après 40 ans de combats, Marlène, veux continuer d’alerter les gens sur les questions sur le genre. Des questions dont elle a déjà trouvé quelques réponses, mais pour celles qui restent sans réponses, Marlène compte beaucoup sur les futures générations qu’elle a l’occasion de former à l’université du Mirail.

PHOTOS : D.B

Un recueil qui ne parle pas d’égalité entre hommes et femmes, mais qui a beaucoup compté pour elle. « Le premier livre permet de se mettre en confiance. C’est le fruit de plusieurs années de travail et de recherches qui aboutissent enfin. Même si ce n’est pas l’une de mes meilleures productions, ce livre a beaucoup compté pour la suite de ma carrière ». Une carrière qui, au final, s’avérera riche en publication, puisque Marlène Coulomb-Gully publiera plus d’une vingtaine d’articles ou d’ouvrages de 1995 à 2016, des écrits qu’elle a réalisés seule ou avec des collectifs de chercheurs.

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PHOTO : G.C.

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K attin Sallaberry, Ou l’envie d’exister PAR GERMAIN CHARTIER

Maraîchère depuis 5 ans dans sa région, Kattin Sallaberry est passée du rêve américain au stress parisien, pour finalement retourner dans son Pays Basque enfantin.

«J’

en avais marre d’être « la femme de », je voulais retrouver mon indépendance et réussir », par ces mots Kattin Sallaberry pose le ton. C’est dans son élément, dans sa nature qu’elle ouvre les portes de sa vie. Elle a mené une vie pleine de rebondissements pour finalement retourner travailler la terre de son enfance.

à Londres et cela m’a choqué… ». Prise de conscience, gain de maturité à son retour en France, Kattin n’est plus l’adolescente de ses 18 ans. L’idée de découvrir l’Amérique ne s’est pas dissipée, elle retourne en agence pour devenir fille au pair et s’envole vers les Etats-Unis.

AMOUR ET TURBULENCE L’arrivée sur le sol américain est merveilleuse pour Kattin, un rêve éveillé qu’elle réalise enfin. Fille au pair, elle BESOIN D’AIR Voyager… Qui n’a jamais voulu partir voyager, connaître s’intègre parfaitement à la culture américaine en passant une nouvelle façon de vivre, de consommer, de penser 1 an dans une famille. Une intégration si parfaite, qu’elle ? Kattin, c’est suite à la perte tragique de son père à fait la connaissance d’un jeune homme, étudiant en af18 ans, qu’elle a eu envie de partir. Les terres basques faire internationale à l’Université George Washington. « Mon mari fait parti d’une riche famille paraissaient trop sombres pour espérusse, les Volfoff. Avec lui, j’ai connu la rer guérir la souffrance qu’engendre la « J’avais besoin de mon vie de noble et tout ce qui va avec… ». perte d’un être cher. Armée d’un BEP indépendance ! Besoin Après un bref retour en France, dans la sanitaire et sociale, ainsi qu’un CAP d’exister... » ferme familiale, le temps d’un été, Kapetite enfance, la reconstruction dettin pars officiellement s’installer avec vait se faire à l’étranger. À 18 ans qui son mari à Washington. Son rêve s’était n’a pas rêvé des Etats-Unis ? Ce rêve, c’était en tout cas celui de Kattin. Mais la barrière de réalisé et pourtant, il n’allait durer que quelques mois. la langue s’avérait trop grande pour qu’une agence la Kattin était notamment présente sur le sol américain lors laisse partir fille au pair au pays de l’Oncle Sam. « J’étais des attentats de 2001, un souvenir douloureux. « Je me nulle en anglais, une catastrophe, j’ai donc été dirigée rappelle des attentats du 11 septembre. On était parti vers l’Angleterre, et avec le recul, c’était pas si mal », en Virginie avec ma mère qui venait pour la première annonce-t-elle. L’aventure anglaise durera 1 an, pendant fois. On avait pu voir le trou dans le pentagone. On a laquelle Kattin enchaîne les petits boulot, tout en décou- vécu ça de là-bas et c’était effrayant… ». Le rêve amérivrant le monde. « J’ai réellement découvert la pauvreté cain n’est plus celui de ses 18 ans. Kattin n’est pas faite 34


pour rester à la maison à ne rien faire et la culture américaine est loin de lui convenir. « Femme au foyer ce n’est pas pour moi, j’ai besoin de bouger, de faire quelque chose. Là-bas, j’étais toujours dans l’ombre de mon mari et ce n’était pas une vie pour moi », ajoute-t-elle. Ne se sentant plus à sa place, Kattin décide de rentrer en France. Quatre mois après et de s’installer à Paris, avec son mari et ses deux enfants. La vie parisienne durera 2 ans. Mais le coût de la vie et le métro-boulot-dodo n’est plus envisageable pour la famille. Son mari, décide de rentrer dans l’armée, une décision qui les mènera à découvrir l’Ariège pendant 5 ans. L’avenir professionnel de Kattin est toujours aussi flou. « J’ai enchaîné les petits boulots, j’ai vraiment touché à tout, mais sans jamais rester plus d’un an dans chaque travail. J’ai du mal avec la routine », conclut-elle. LA FIN D’UN REVE La vie, c’est aussi des épreuves. L’amour en est une, et parfois, c’est l’élément déclencheur de notre futur. Kattin a décidé de mettre fin à son mariage pour retourner dans son pays basque qui lui manquait tant. Un avenir professionnel complètement chamboulé, un retour aux sources pour réfléchir… et c’est finalement la reprise des petits boulots. Cette fois-ci en mère célibataire, Kattin doit assumer ses deux enfants : « Il fallait que je fasse vivre ma famille, alors je travaillais juste pour l’argent et pas par rapport à mes passions ». Le travail à l’usine a fait parti des petits boulots de Kattin. Un travail à la chaîne usant, peu convainquant, laissant un goût amer. Kattin, n’est pas la femme qui reste à faire la même chose chaque jour, et n’est pas non plus celle qui obéit. Un caractère bien trempé, qu’elle assume fièrement : « C’est un peu ma marque de fabrique, mon point faible et mon point fort ». Kattin ne supporte pas l’usine et le fait comprendre à sa hiérarchie, ce qui lui coûtera sa place dans l’entreprise après deux ans de travail. À 34 ans, Kattin ne veut plus qu’on lui dise ce qu’elle a à faire. Elle se cherche, elle veut exister, être sa propre patronne, devenir quelqu’un. La solution ? Un retour à la terre. À sa terre… RENAISSANCE Retour à la ferme familiale à Sare au Pays Basque. Elle se promène un matin sur le marché et rencontre une maraîchère vendant ses légumes. C’est la prise de conscience. Kattin avait de l’or sous la terre de ses ancêtres. Elle avait déjà tout, les animaux, la ferme, 15 hectares de terres, mais pas d’expérience. À tout problème, ses solutions : une reconversion professionnelle à 34 ans pour vivre de ses récoltes. Kattin retrouve donc les chemins de l’école pour un an, avec dans la tête l’idée de succéder à son oncle qui prend de l’âge. « J’ai décidé de reprendre les études en faisant un BPREA et me spécialiser dans le maraîchage biologique ». Mais pourquoi l’agriculture biologique ? Tout simplement grâce à ses voyages. La pauvreté de Londres, la surconsommation américaine, le savoir-faire français… Toutes ces choses l’ont poussé à s’intéresser à cette forme d’agriculture. Une façon de penser qu’elle résume très bien : « Je pense qu’on est

dans l’impasse au niveau consommation dans le monde entier. Je voulais revenir aux fondamentaux, une petite agriculture à l’ancienne où la nature me donnerai seulement ce qu’elle souhaite. L’argent ne m’intéresse pas, je dois juste pouvoir vivre ». Elle décide de réaliser son stage d’étude chez Mirentxu, avec la maraîchère qui lui avait donné envie de reprendre ces études. « Lors du stage, j’ai senti en Kattin, une passion immense. Elle comprenait tout très vite. Elle a ce contact avec la clientèle qui paraissait presque inné, et surtout la tête pleine d’idée. C’était un vrai plaisir de travailler avec elle, et c’est aujourd’hui une amie », explique Mirentxu. Plus qu’une vocation, Kattin savait désormais ce pour quoi elle existait. Un épanouissement immense qui l’a mené jusqu’à la reprise de la ferme familiale. EXISTENCE Le 1 janvier 2016 marque un tournant dans la vie de Kattin, elle est officiellement installée à la ferme. Son oncle, Jeannot a toujours vu en elle une battante. « Kattin est quelqu’un de sincère, elle a toujours besoin d’être en action et je savais qu’un jour ou l’autre elle reviendrait à la ferme pour en faire quelque chose, avant de conclure, son caractère c’est sa force, c’est une femme indépendante, qui veut réussir et c’est ce qu’elle fait ». À la ferme, elle ajoute deux serres afin de mettre en place son maraîchage biologique, et préfère vendre les vaches afin de limiter les dépenses. Elle garde les brebis pour le fromage en compagnie de son oncle qui l’aide encore un peu pour la traite. « Je suis seule à m’occuper de tout, c’est très compliqué et je n’ai pas assez de ressources pour prendre un salarié. Donc mon oncle continue de m’aider surtout pour la traite, car nous réalisons ça à la main, comme dans le temps ». Venir à la ferme Zamatelua, c’est faire un bon de 50 ans en arrière concernant l’agriculture. On ne fait pas les choses pour l’argent, mais on laisse faire la nature. Comme pour dénoncer les pratiques controversées de l’agriculture actuelle, Kattin propose une méthode à l’ancienne, qui ravit ses meilleurs clients. « Quand on vient chez Kattin, contrairement au autre maraîchage, on ne sait pas ce qu’il y aura à vendre. C’est la surprise à chaque fois, c’est ce qui fait toute son authenticité et son charme » indique Carmen, 48 ans, cliente de Kattin. Un choix de fonctionnement qui peut paraître dangereux pour une petite exploitation basque, mais qui fait pourtant de plus en plus d’adeptes. « Je vois ma clientèle continuer de s’élargir de jour en jour. Il y a une demande forte des habitants concernant le retour à une agriculture plus raisonnée et à la simplicité. Moi par exemple, si je n’ai plus internet demain, je m’en fiche, je n’ai pas de caisse enregistreuse. L’argent passe de main en main et je peux continuer de vendre quoi qu’il arrive ». Kattin, c’est un OVNI de l’agriculture. Une envie de faire pour les autres avant de faire pour soi. À 48 ans, Kattin est repartie de zéro, attirée par un métier ancestral, où elle respecte la Terre et sa terre. Où le bénéfice n’est pas une priorité et où les gens sont plus importants que l’argent. Un parcours de vie mouvementé pour finalement se concentrer sur l’essentiel, et enfin pouvoir exister, même à petite échelle. 35


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Morgane L aplace «Je fais mon chemin sans me prendre la tête» PAR CASSANDRE GAROT Originaire de Balma, Morgane Laplace est double championne du monde de body move. Une discipline plutôt méconnue qu’elle pratique depuis quatre ans maintenant.

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’est tout sourire que Morgane Laplace rentre dans min sans se prendre la tête, en étant exigeante avec elle la salle dans laquelle elle effectue ses entraîne- même ». « C’est vrai que j’ai un sale caractère, je ne supments de musculation. Un sourire qui ne la quitte porte pas de ne pas réussir à faire quelque chose, par jamais. « Presque jamais », corrigera t-elle plus tard dans exemple si je loupe un enchaînement, je peux vraiment cet entretien. Cette jeune fille de 20 ans n’est pas là pour m’énerver », confirme-t-elle. « Mais c’est vraiment que cette tendance de se tuer à la salle, non, mais pour l’un dans le sport, parce que dans les études c’est pas du de ses cinqs entraînements par semaine. À tout juste la tout pareil ». vingtaine, elle est double chamSon entraîneur la connaît par pionne du monde de body move. coeur. « Sa force, c’est son menRien que ça. Une discipline plutôt « Chacun est libre de faire ce tal ». C’est d’ailleurs en grande méconnue, rattachée à la fédéraqu’il veut et c’est très bien partie grâce à lui que Morgane tion de culturisme et qui mêle la comme ça ». a découvert la discipline. Il est le partie posing et la gym, danse et conjoint de son entraîneuse de aérobic. Dans cette petite salle gym qu’elle pratique depuis 12 de Balma, où son entraîneur l’attend de pied ferme, une ambiance conviviale règne. Ici ans, lorsqu’il observe Morgane en compétition et se dit tout le monde connaît Morgane et pour les nouveaux qu’elle a les capacités pour faire du body move. Il a lui arrivants, des affiches avec des photos d’elle sur la plus a proposé d’essayer. « J’ai accepté en me disant que je haute marche du podium trônent sur les murs. Pendant n’avais rien à perdre et je ne regrette pas parce que j’ai qu’elle s’échauffe, Josie, à la retraite et qui vient tous les gagné quelques trucs », plaisante-t-elle. jours, confie : « Morgane c’est un peu la mascotte de la Une nouvelle qui n’a pourtant pas été forcément bien acsalle ». « Elle est toujours polie et fait son entraînement cueilli par son entourage au début. « Quand j’ai parlé de dans son coin », ajoute René, autre adhérent de cette culturisme avec mes parents, ils n’étaient pas vraiment salle. Discrète et efficace, comme le confie Jérémy, son d’accord », confie Morgane. « La première compétition entraîneur qui la suit depuis le début. « Morgane, elle aussi, ça a été compliqué, parce qu’il y avait un passage n’en fait pas des caisses, elle est dans son truc. Elle est en maillot de bain et en talons et c’est compliqué pour sérieuse, ce n’est pas une flemmarde. Elle fait son che- des parents de voir leur fille défiler dans cette tenue.

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«J ’AVANCE SANS ME PRENDRE LA TÊTE » La suite de l’entretien, après que son entraîneur l’ai libérée, va se passer au Burger King. « Ça il ne faut pas le dire ». Un petit écart qu’elle se permet. « En période de compétitions, c’est plus un rééquilibrage alimentaire qu’une grosse sèche . Après, bien sûr j’essaie juste de ne pas trop manger. Quand je sors, je ne bois pas d’alcool, tant que je sais que je ne suis pas fatiguée et en forme pour assurer à l’entraînement. Je n’ai pas de vraies restrictions c’est plutôt par rapport à la fatigue ». Être sérieuse oui, avec notamment un rythme d’entraînement régulier. Se prendre la tête, non. D’ailleurs quand on l’interroge sur son rapport au corps et sur les remarques qu’elle aurait pu subir, c’est pareil, elle avance sans rien calculer. « Quand j’ai commencé à 17 ans, j’avais un peu peur au début du regard des autres ». Mais au final, fidèle à son état d’esprit détendu, elle s’est prêtée au jeu. « Avant il y’avait un passage en maillot de bain, c’était un peu compliqué. Puis je m’y suis faite et finalement ils l’ont enlevé y’a pas longtemps, et je suis presque déçue. À la compétition, on est tous dans la même situation ». Et par rapport aux personnes extérieures, pas de souci non plus. « Si je n’avais pas gagné de compétition peut être, mais les gens ne se posent pas vraiment la question je pense, en fait moi non plus je ne me la suis jamais vraiment posée. Juste au début je me suis dis le culturisme c’est plus un truc d’hommes parce que en compétition il y a plus de catégories masculines. Mais au final, hommes ou femmes, chacun est libre de faire ce qu’il veut et c’est très bien comme ça ». Un tempérament qui lui permet d’en être là où elle en est aujourd’hui, même si ses succès auraient pu ne jamais voir le jour. «JE ME SUIS DIS AUTANT TOUT ARRÊTER» Si aujourd’hui elle cartonne mondialement, ses titres auraient bien pu ne jamais voir le jour. Première compétition. Dernière place. Une réalité impossible pour Morgane qui ne supporte pas l’échec. «J’ai eu envie d’arrêter parce que bon, on prend du temps, on se déplace, c’est des frais, et des sacrifices. Tout ça pour arriver dernière autant pas continuer et arrêter les compétitions. Mais j’ai pris du recul, j’ai pris le temps d’écouter les explications sur ce qui n’allait pas. C’était la choré». D’un commun accord avec son entraîneur, ils décident de réessayer. « On a refait la choré de A à Z. Et j’ai fini deuxième ». Une place synonyme de qualification pour les championnats de France. Et depuis tout s’enchaîne. Championne de France. Vice-Championne d’Europe. Double championne du monde. « Ça prouve qu’il ne faut pas se décourager ». Depuis le temps a passé et Morgane s’est forgée un mental d’acier car ce ne fut pas son seul coup d’arrêt dans sa jeune carrière. Quelques semaines après les championnats

du monde 2017, trophée des sports de la ville. Une démonstration et des ligaments croisés qui lâchent. Encore. Une deuxième fois après 2014. Ironiquement, elle remporte le prix de sportive de l’année. « Au début j’étais un peu découragée, les premiers mois on a l’impression que la rééducation ne va jamais terminer. Mentalement ça a été un peu dur mais j’ai fini par me dire c’est qu’un genou, c’est que des ligaments ». Une fois remise, elle a repris l’entraînement d’arrache pied. Elle qui n’a pas pu défendre son titre en 2018, était déterminée à revenir sur la scène mondiale en 2019. Et c’est le 2 novembre dernier, devant son public à Balma, qu’elle a décroché une deuxième fois le graal. Mais pas de quoi prendre la grosse tête. « Quand j’étais petite, je me suis dis un jour je veux être championne du monde de n’importe quoi, même si c’est de pétanque. Au final avec le body move c’est pas très connu mais je fais mon petit chemin là dedans je suis contente, c’est plutôt une fierté personnelle ». Ce souhait accompli, Morgane ne poursuit pas vraiment d’autres rêves, comme elle le confie volontiers « Je ne suis pas une rêveuse invétérée, je veux juste être bien dans mon vie et que ma famille soit en bonne santé, c’est ça mon rêve ». La famille avant tout donc. Pas de devise non plus. Mais une ligne de conduite, travailler pour réussir. Même quand on lui parle de sa vie plus personnelle, tout se ramène au sport. « Tout tourne autour du sport dans ma vie, après j’ai 20 ans donc je profite pleinement de la vie sans rien vraiment calculer », UNE ÉTUDIANTE COMME LES AUTRES Entre deux entraînements elle est étudiante en sciences de l’éducation à l’université Jean Jaurès de Toulouse. Un emploi du temps chargé mais qu’elle gère d’une main de maître. « Je n’ai que 20 h de cours par semaine donc ça me laisse le temps de m’entraîner tous les jours. Et le dimanche c’est repos ». Plus tard elle aimerait être professeur des écoles », mais « [elle] verra bien ». Comme pour tout, elle relativise. Toujours en quête de nouveaux défis, elle s’est lancé dans l’aérobic. « J’aimerai bien faire quelques résultats là dedans ». Et si le temps le lui permet, continuer le body move, et surtout réussir le concours de prof des écoles, parce que comme elle le rappelle : « Le body move c’est un plaisir à côté de mes études, si je ne réussis pas dedans ça ne met pas mon avenir en péril ».

PHOTOS: C.G.

Mais bon maintenant, ça me plaît, ça leur plaît, ils sont contents des résultats et ils en parlent tout le temps à toute la famille ». Une famille très importante à ses yeux qui lui apporte un soutien indéfectible.

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Nicole Fagegaltier « Je ne suis pas une cheffe, je suis cuisinière » PAR LÉO COUFFIN

Nicole Fagegaltier donne sa vie à son restaurant « le Vieux pont » situé à Belcastel. Elle est l’une des rares femmes françaises à avoir une étoile à ce fameux guide Michelin. Mais avant d’être une cuisinière reconnue, il a fallu s’adapter à un métier dans lequel les femmes n’étaient pas invitées.

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vant de rencontrer Nicole Fagegaltier, il est incontournable de se balader dans les rues de son village Belcastel, traversé par la rivière Aveyron. Cet endroit accroché au cœur de son département, se singularise comme étant un des plus beaux villages de France, avec son château qui surplombe les berges de l’Aveyron et son vieux pont.

péché le plus souvent au matin même. À l’entrée du restaurant, cette dame que les Aveyronnais reconnaissent souvent à « sa paire de lunettes ronde », attend son monde. Dès notre arrivée, souriante, elle indique : « On va s’assoir au fond, la salle n’est pas encore dressée ». Attirée depuis toujours par la restauration, elle a effectué sa formation dans une classe de 24 personnes dont elle était la seule fille. « Mes professeurs me disaient souvent, tu auras du mal à trouver un stage car tu es une femme ». À l’époque, la gente féminine qui s’orientait vers ce métier était peu nombreuse. Rare même : « Ça a été très dur, je savais que j’aurais du mal à faire ma place au début, car personne ne voulait de femme dans sa brigade », poursuit-elle. Qu’à cela ne tienne, elle avait déjà quelques idées derrière la tête. En revenant dans son village, elle se remet d’abord au travail auprès de sa mère. Au fur et à mesure qu’elle avance et prend confiance en son savoir-faire, elle s’échappe des standards de la cuisine traditionnelle. « Parfois, je disais à ma mère laissemoi essayer quelque chose, et souvent ce que je tentais plaisait ». grâce à la pugnacité et à son désir de bousculer l’ordre des choses de sa nouvelle chef, le restaurant « Le Vieux pont », a glissé peu à peu vers une toute autre approche de la gastronomie.

« Le vieux pont », c’est aussi le nom du restaurant de COMPÉTENCES Nicole. Depuis plus de trente ans, elle cuisine dans son Aujourd’hui, les métiers dédiés à la cuisine ont évolué. petit village de 200 habitants. Et c’est sa fierté. « J’ai Nicole le sait et le mesure. « Maintenant, il y a de plus toujours voulu revenir à Belcastel après ma formation en plus de femmes qui veulent travailler dans la restauration, ce n’est plus aussi fermé en hôtellerie », explique-t-elle. qu’avant et c’est tant mieux que Chose promise, elle est donc re« Maintenant il y a plus de les temps changent ». Dans sa cuivenue dans ce lieu qui avant de femmes qui veulent travailler sine, ils sont onze à assurer tous devenir un restaurant étoilé, était les métiers. Tous ensemble, penune auberge familiale tenue par dans la restauration» dant toute l’année. De nombreux sa mère. « La maison était réputée étudiants et étudiantes viennent pour sa friture de goujons », se remémore-t-elle avec une certaine logique compte tenu sur les bords de l’Aveyron parfaire leur formation au sein de la proximité du cours d’eau. C’est un plat traditionnel du restaurant « le Vieux pont ». La notion de parité est dans lequel on fait cuir des fritures de tout petit poisson une incohérence selon la restauratrice  : « On ne doit 38


UNE COHÉSION D’ÉQUIPE Nicole Fagegaltier est aussi connue pour son caractère calme et posée. Pas un chef qui crie tous azimuts, loin d’être une forte tête. Les habitants de Belcastel ne cachent pas leur estime pour cette maison. « C’est un endroit incontournable, très important pour la vie du bourg sans lequel celui-ci serait moins animé », opinent ceux que nous avons croisé en ce lundi d’automne. Dans ce même restaurant, elle opère avec son mari et sa sœur qui l’épaule depuis le début. Dans sa brigade, on remarque la présence de jeunes personnes. Elle tranche : « Je ne veux pas les meilleurs, je veux une équipe, on travaille tous ensemble, c’est pour cela qu’on fait de la cuisine ». La cuisinière donne une chance à celles et ceux qui veulent la saisir : « Je veux transmettre au plus jeune, que ce soit dans la salle ou en cuisine, c’est le même combat ». Un jour, l’un d’entre eux a saisi cette chance de devenir un grand chef de la gastronomie française. Nicole se souvient d’avoir pris sous son aile un jeune Aveyronnais qui devait valider son BEP. Il s’appelait Cyril Lignac, et chacun peut mesurer le chemin qu’il a parcouru depuis dans les hautes sphères culinaires et médiatiques. En travaillant chez les Fagegaltier il s’est lié d’amitié avec la famille et, souvent il revient. Il fait un petit tour dans Belcastel avant de rendre visite à Nicole et aux siens. LA CRAINTE AVANT CHAQUE SERVICE Dans son lieu de travail un seul mot est interdit, « Je n’emploie plus le mot stress, c’est plus des craintes qu’autre chose », analyse la cuisinière hors normes. La priorité pour elle et son équipe est bien de satisfaire les clients avant toute chose. « La cuisine c’est une chose, mais dans ma famille on m’a transmis des valeurs, et le savoir être c’est ce qu’il y a de plus important », consentelle. Chaque journée est à ses yeux un nouveau match qu’elle livre en mode collectif. « Quand on reçoit du monde, tout doit être pour le mieux, ce qu’il y a dans l’assiette, le service, le visuel des présentations…, on doit transmettre des émotions dans nos plats ». Mais l’émotion elle commence par le service. « La première chose que je dis à nos serveurs, c’est que c’est eux que le client voit, dans leur rôle ils doivent apporter quelque chose de fort rien qu’en servant ». Dans son restaurant il n’y a pas de place pour l’improvisation tout est mis en place pour que la clientèle se sente bien et se régale. DE L’AUBERGE AU MICHELIN Depuis 1991, Nicole Fagegaltier détient ce que certains restaurateurs considèrent comme le graal de la gastronomie ; une étoile au guide Michelin. Dans toute la France 24 femmes peuvent s’enorgueillir d’avoir décroché une telle distinction. Pour Nicole, tout est question de temps : « Je ne dis pas que dans 10 ans il y aura seulement des femmes au guide Michelin, mais ce qui est sûr c’est qu’avec l’évolution dans le milieu culinaire,

il y en aura beaucoup plus ». Si un jour Nicole doit se séparer de son étoile, elle ne le verra pas comme un problème : « Je pense avoir fait mon temps, je me dis que garder une étoile au guide Michelin pendant 30 ans c’est déjà beaucoup, si cela doit s’arrêter je n’aurais pas de regrets bien au contraire, je l’accepterais. » Pour le moment c’est loin d’être le cas, son étoile brille encore. 100% AVEYRONNAIS Ses parents lui ont été transmis un certain savoir-faire. Elle ne l’oublie pas. Même si elle insiste : « Dans la cuisine, la qualité des produits est une notion que les grands chefs Aveyronnais connaissent bien ». Beaucoup d’entre-eux se retrouvent sur le marché de Rodez. « D’une certaine façon on fait nos courses ensemble, on se croise, on discute c’est une forme de rituel ». L’Aveyron étant un vivier de produits au top avec notamment la viande d’Aubrac ou le veau d’Aveyron et du Ségala, la plupart des restaurateurs se servent chez des producteurs locaux. Chaque saison a ses arômes : « Pour l’automne et l’hiver je privilégie les agrumes, ça correspond beaucoup plus à ce moment de l’année ». Depuis toujours, on utilise des produits différents en fonction des saisons. Cependant Nicole Fagegaltier ne mâche pas ses mots : « Il y a quelque chose qui me fait beaucoup rire en ce moment, on voit régulièrement des livres sortir sur les arômes à utiliser en fonction des saisons, on a l’impression que les gens arrivent sur Terre ». Nicole pense n’être qu’une étape du « Vieux Pont », elle espère qu’après elle, quelqu’un d’autre prendra la relève de son établissement : « Je ne suis que de passage, je ne sais pas ce que deviendra cet endroit, mais j’espère qu’il vivra encore longtemps ».

PHOTOS L.C.

pas prendre une personne parce c’est une femme plutôt qu’un homme, ce que je cherche dans mon équipe ce sont des compétences, c’est ce qui fait une brigade ».

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POUVOIR L A Y L I S T

La playlist à écouter pendant la lecture

01

Sunset Lover

Petit Biscuit

02

Le pire et le meilleur

FFF

03

L’encantada

Nadau

04

Ô Toulouse

Claude Nougaro

05

Anne

Lynda Lemay

06

I don’t love anyone

The Libertines

07

Dance Monkey

Tones and I

08

La vie en rose

Edith Piaf

09 La femme est l’avenir...

Jean Ferrat

10

I Got Life

Hair

11

Ma fille

Serge Reggiani

12

Just Like a women

Bob Dylan

13

Bidonville

Claude Nougaro

14

High hopes

Pink Floyd

15

Rimes féminines

Juliette

16

Lau Teila

Ozenki

17

Waka waka

Shakira

18

Sur un trapèze

Alain Bashung

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Pouvoir 2019-20  

Pouvoir, le magazine réalisé par les étudiants de 3ème année journalisme de l’ISCPA Toulouse.

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