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Même pas deux heures qu’on roule et déjà tu me soûles…


Franchement, tu dramatises… Des motels, y a que ça…

trois amis qui ne se sont pas vus depuis  près de cinq ans…

… et qui se chamaillent dans une voiture.

Sept jours de voyage et des tas de kilomètres en perspective…

pour aller à un point X marqué sur une carte.

Voilà en gros de quoi il retourne, mais il est question aussi de…

mensonges, de mort…

… de gros durs avec des …d’un marin et sa fille… chapeaux de cow-boy…

…d’incendies…

…d’un singe.

Ça commence par…


une bande dessinée de

Álvaro Ortiz

traduite de l’espagnol par Alejandra Carrasco Rahal


Titre original : Cenizas Textes et deSsins : Àlvaro Ortiz Traduit de l’espagnol par Alejandra Carrasco Rahal ISBN : 978-2-87827-160-7 Dépôt légal : premier trimestre 2013 © 2012, Àlvaro Ortiz Published by agreement with Astiberri ediciones © 2013 Rackham, pour l’édition française contact@editions-rackham.com www.editions-rackham.com le blog de Àlvaro Ortiz: www.veranomuerto.blogspot.com

Achevé d’imprimer en mars 2013 sur les presses de Tipografia Rumor à Vicenza (Italie)

Cet album a vu le jour grâce à l’attribution à l’auteur d’une bourse d’AlhóndigaBilbao et de la Maison des Auteurs d’Angoulême. Il a été réalisé durant l’automne 2011 au siège de cette dernière.


L’histoire commence …mais permettez que je remonte au jeudi précédent. certes un mercredi…

…nous ne montions, pardon, en voiture.

Tu viens pas ? Non mais tu plaisantes ?

Je te l’ai dit dans mon mail…

Hein ?

Du taf ? Ça tombe mal… J’ai du taf…

Toi ?

Très drôle…

( jeudi )

Ben oui, tu me connais…

Car il y a deux trois choses intéressantes à raconter avant que les personnages ne montent…

Mais pourquoi tu t’entêtes…

…à vouloir y aller maintenant ?

M-mais…

Ha !


C’est très important pour toi ?

Ça peut pas attendre… C’est très important pour moi…

Tu vas pas clamser ?

C’est…

Quoi ?

Tu sais, comme dans ce film, là…

Tu parles !

et tu veux passer quelques jours heureux avec tes vieux potes avant de leur annoncer la terrible nouvelle…

Hi, hi, ok, ok, mais enfin… nous enfermer à quatre dans une bagnole sans clim par cette chaleur…

T’es malade…

…je parie que t’as toujours un boulot de merde…

je te tirerai par les couilles !!

Les amis de Peter…

couper

Il te reste deux mois à vivre…

Non …

Cela dit, merci de me gâcher le film…

Qu’est-ce t’en sais si j’ai la clim ou pas, abruti ?

On s’est pas parlés depuis un bail, Polly, mais…

Ecoute ! Rien à foutre de ce que t’as à faire !! On passe te chercher mercredi, point !!

Et si ça te dit toujours rien de venir…


Dis…

Si tu lâchais un peu le téléphone pour réparer la machine à granités ?


Polly a grandi avec son petit frère et sa mère légèrement alcoolique (le papa les avait abandonnés pour s’enfuir avec sa secrétaire ), d’où peut-être son côté hyper responsable.

… maman…

Quand elle avait treize ans, leur mère était presque g uérie, mais elle les a envoyés un temps chez leur tante, dans un village à quelques heures de la ville.

frérot

Meuuuh…

Elle ne s’est jamais vraiment adaptée et ses Sa passion pour les films de série B ne l’a tentatives de monter un groupe on tourné pas beaucoup aidée non plus… un peu court. Un, deux ! Un, deux, trois !!!

Trois ?

Quelle tarée…

frérot

Même si elle n’a pas grand-chose en commun avec sa tante, elle lui doit une découverte dont elle lui sera reconnaissante pour le restant de ses jours. M’en fiche que t’aies treize ans ! Tu vas me boire ce café !

Sans lait ?

De retour en ville, elle s’est distinguée en classe de seconde pour avoir plongé dans la cuvette des W.-C. la tête de Johnny López, une petite frappe redoutée. Personne ne me touche le cul. Personne …


Sa première année de fac, elle la passe dans un bistrot près de l’université, selon elle le seul dans le coin à servir un café potable. Son palais s’était affiné au fil des années.

“ Boire tue ” : voilà le titre du livre qui propulse sa mère dans la célébrité. Avec ses droits d’auteur, elle quitte la ville et s’achète une maison dans le village de sa sœur. Polly va souvent les voir. Rien n’a changé. Quelle tarée …

À la recherche d’un travail, elle s’adresse au bistrot où elle commence dès le lendemain. Même si elle continue à faire le même boulot (maintenant à Londres), chaque fois qu’on lui pose la question, on a droit à la même réponse…

Meuuuh

Ayant abandonné ses études, elle essaie de monter un autre groupe. Grâce à une annonce sur internet, elle entre en contact avec Marta, bassiste avec des problèmes d’estime de soi, et Mikhaïl, batteur d’orchestre de bal dans sa Pologne natale.

C’est provisoire…

Ils donnent leur tout premier concert dans un boui-boui branché de la ville, sous le nom des Café Monsters. La chanson suivante s’intitule…

Mais ce qu’on retiendra de ce soir-là, ce sont les personnes dont elle a fait la connaissance après le concert.


Polly prend l’avion pour rentrer.

Le vendredi et le samedi, il ne se passe rien de particulier, mais le dimanche…

Le lundi, en revanche…

(dimanche)

Le lundi, c’est le début des ennuis…

(lundi)

Où estce qu’il est ?

Andrééééés !!

Mmmm…

Un texto… De Polly, je parie, pour me harceler encore avec son voyage …

J’aurais…

Ah non, merde !

…préféré que ça soit Polly… C’est clair…

Après tout… C’est peut-être pas une si mauvaise idée, ce voyage…


T’entends ?

Andréééés ! Putain ! C’est l’heure de rentrer !

T’entends ?? Saleté !


Moho a toujours eu le chic pour s’attirer des ennuis. Tout petit déjà. piou

piou

Fatigués de le mettre en garde, à ses douze ans ses parents l’ont envoyé en pension dans un trou paumé.

Des ennuis de plus en plus graves à mesure qu’il grandissait. Quelqu’un sait-il pourquoi les vitres de la salle de classe sont cassées ?

Mais ça n’a pas changé grand-chose.

Tiens ! Une nouvelle gonzesse…

Moho n’a pas tardé à devenir une petite frappe qui contrôlait le trafic d’alcool et de drogue dans tout l’internat, mais à la fin de la deuxième année, après avoir menacé un professeur, il s’est fait virer.

Au fil des années, il s’est un peu assagi. Fort de résultats à peu près acceptables, il a annoncé, à l’étonnement général, qu’il voulait faire des études de journalisme.


Il commence relativement bien et semble avoir changé du tout au tout. Il reconnaît pourtant que l’une des choses qu’il préfère   à la fac, c’est… de mater le cul des filles…

Sa métamorphose est telle qu’il va jusqu’à  s’en g ager comme bénévole dans une société protectrice des animaux.

miaou miaou

miaou miaou

Mais, après un départ sur les chapeaux de roue dans ses études de journalisme, il finit par élire domicile au bistrot, celui-là même où travaille Polly, bien qu’ils ne se soient jamais adressé la parole. Puis, un jour, il la voit coller au mur l’affiche de ce qui serait son premier concert. Polly

Il trouve le concert intéressant, mais ce qui le branche le plus n’est pas vraiment la musique… Le gros qui prend des photos, il me cache la bassiste…

miaou

miaou

Pour économiser les 5 euros de l’entrée, il décide de se faire passer pour le reporter d’un site web musical bidon. Tu connais pas notre site ?

Tu travailles dans une salle de concert, non ?

Là aussi, ce qu’il faut retenir, ce sont les gens avec qui il finira la soirée.


(mercredi)

Café

Café

Café chaud…

C’est pas l’idéal par cette chaleur…

mais ça sent bon…


À l’origine de tout était peut-être Taranis, Dieu celte du tonnerre, du ciel et de la lumière.

Toujours représenté avec la foudre…

…et la roue cosmique, s y mbole de la succession des jours et des nuits.

Vénéré en Bretagne, en Galice et aux Asturies…

Les premiers sacrifices humains furent pour lui…

…par immolation.

Sous le regard vigilant des druides qui pensaient ainsi apaiser sa colère.

On choisissait généralement des prisonniers de guerre…


"…Mais comme à …on pouvait aussi cette époque les pri- sacrifier des femmes sonniers étaient rares, ou des nouveaufaute de guerres… nés…

Je suppose…

…arrachés des bras de leur mère et jetés au bûcher rituel. ”

Eh ben… Ils étaient aussi délicats que les Spartiates, alors ? Tu crois pas ?

Je suppose que je finirai par me réhabituer à vivre seul…

mercredi (encore)

Depuis quand j’ai pas  été foutu de faire une photo correcte ?

Pfouh…

Chais pas…


Quelle chierie…

Heureusement qu’elle m’a dit d’être prêt pour midi…

Bâââill ement !!!


Voyons… C’est toujours plus difficile de parler de soi… alors… ma mère n’était pas alcoolique, on ne m’a pas envoyé en pension…

Ce qui fut ma perdition. Chéri, il fait beau : tu ne voudrais pas  aller jouer un peu dehors ?

gronf… miamm… non.

J’ai eu une enfance plutôt heureuse. Comme tous les enfants, j’aimais jouer après l’école, les dessins animés, faire le clown, les glaces et… à vrai dire, tout ce qui était sucré…

Pour me guérir de cette addiction, mes parents m’ont emmené chez une sorte de thérapeute “ new age ” qui a eu une idée géniale : dès que je ressentais le besoin de manger, je devais…

 ?

  On m’a offert mon premier appareil. À partir de ce jour-là, chaque fois que j’avais envie de manger une brioche ou une madeleine, je prenais mon appareil et faisais une photo de n’importe quoi.

Puis je mangeais ma madeleine.

Tu feras une photo !!

De temps en temps je délaissais mon appareil et j’essayais un autre hobby, mais ça me fatiguait et j’y revenais dare-dare. J’en a vite mai eu du skat rre e…


Logiquement, j’aurais dû faire des études de cuisine ou de photo, mais pour une raison mystérieuse, j’ai préféré devenir infirmier. Au lieu de passer ma vie au bistrot, je la passais au parc. Il faudrait attendre quelques années avant que je devienne accro au café.

J’ai eu mon diplôme avec mention. À mon retour, j’ai vite trouvé un poste dans une prestigieuse maison de retraite.

Ensuite j e suis parti en Erasmus à Helsinki, où j’ai pro longé mon séj our de quelques mois pour voyager dans la région. t n’étai Mohoe seul à seune pas ler poussebr ile… laiss ache dé moust

Les résidents étaient très sympathiques  et m’aimaient beaucoup, ce qui rendait le travail plutôt agréable. Il est sympa, aimable…

J’ai continué la photo. Un j our, un copain m’a dit qu’une copine à lui alla i t donner son premier concert et m’a demandé d’aller  y faire quelques photos.

Et beau !

Ensuite, vous savez comment ça se termine (ou comment ça commence), je ne voudrais pas me répéter…


C’est ton ventre qui gargouille ?

Oui …

Tu veux plus ça ? T’aurais dû monter chez moi manger un bout… On s’arrête à la prochaine station service ?

Qu’est-ce t’as ?

…différemment…

Il est clair que là, c’est merdique …

Chais pas…

Vas-y, mange-le…

Mais nos retrouvailles, je les imaginais…

Chais pas… autrement…

…mais c’est comme ça…

Ça te dérange si je fume ? T’en veux ?

Ouais …

Je peux jeter un œil ?

Si tu veux…

Non, vas-y.

Non, j’ai arrêté… Et donc… Il est dans le coffre ?

Putain…


T’as l’adresse ?

 Oui …

Espérons qu’il a pas déménagé…

Je l’ai trouvée dans un vieux mail…

Chais pas…

Qu’est-ce qu’il est venu foutre dans ce trou ?

On n’avait p as beaucou p parlé avec Moho dernièrement…

Y a que des usines…

Voilà. En principe…

…c’est ici…


On étouffe …

Oufff…

bidibip !

Pas moyen de se débarrasser de vous, hein ?

Bon, montez…

…pas vrai ?

Eh…

…dis donc…

Eh non …

Tu lui as pas dit la raison du voyage…


Tiens, tiens… Y en a pour qui le temps ne passe pas…

Polly…

Remarque…

Toi, t’as un peu grossi, Piter…

Vous en faites une tête…

Beau quartier, dis donc   …

Moho…

Tu t’es déplumé, aussi. Hahaha !

Vous entrez Je pensais que t’avais pas ?

pas envie…

En fait, j’ai cru que vous trouveriez jamais…

Voilà, c’est ça…

Et que t’échapperais au voyage ?

Mais…


J’attendais juste qu’il pose la question.

Je mentirais si j’affirmais que je me sentais tout à fait à l’aise en entrant chez Moho.

Y avait presque aucun

meuble.

Où est Hector ?

On entendait les mouches voler.

On crevait de chaud…

Resté dans la voiture ?

Même si Polly ne lui avait rien dit, j’espérais…

…qu’il devinerait. Hein ?

Mais apparemment, non…

Et il se débine ?

Vous me dites ce qui se passe oui ou merde ?

On me harcèle pour qu’on fasse un voyage à quatre…

Dé... désolée...


Padoue, Italie, 1869

Marco Chianni, veuf, travaille dans une fonderie pour élever son fils unique, Pietro.

Un jour, à la campagne, Marco perd de vue Pietro.

 ?

Après des heures de L’image du corps inanimé au fond du puits à sec recherches, la tragédie. le tourmente, il finit par accomplir ce que beaucoup considèrent comme une terrible hérésie.

Alors il transporte nuitamment le corps de son petit dans la fonderie.

Mon fils est mort sous terre, pas  question qu’il y retourne.

La température des fours est très élevée.

Ce n’est pas une décision facile, mais quelques heures plus tard il ressort avec les restes de son fils…

C’est en prison qu’il Ingénieur emprisonné fait la connaissance de pour dettes de jeu. Giacomo Brunetto.

…réduits en cendres qu’il jette le matin venu dans le fleuve Bacchiglione.

En entendant l’histoire de Marco, une idée germe dans sa tête et mûrit jusqu’au bout de sa peine.

Des années plus tard, …une invention révolu- Car même si les preen 1873, à l’Exposition tionnaire scandalisera les miers crématoriums universelle de Vienne… visiteurs impressionnables. ne virent le jour

qu’en 1878…

…on put y contempler le tout premier prototype…

…présenté par un drôle de slogan.

ous Voulez -évvoré être ds vers ?  par le


snif

Je ne comprends pas pourquoi vous ne m’avez rien dit…

Pourtant, à lui, tu lui as   bien confié, non ?

Je sais pas…

Ça me faisait trop bizarre…

Oui, enfin…

…je crois…

Mais…

Laisse tomber…

… Ça change rien…

Qu’elle a reçu un appel Qu’elle a aussitôt eu un …mais pas à ce point. de la mère d’Hector. mauvais pressentiment…

  Et Polly lui répète ce qu’elle m’a raconté quelques jours avant.

Un accident bête…


Et adieu.

Quelques jours après, Polly prenait un avion pour rentrer.

Mais arrivée chez eux, Polly reçut pour seules indications…

Car a p p aremment, c’était à nous trois de disperser ses cendres.

Hector avait dit ça à ses parents.

…une carte marquée d’une croix…

Et un nom g ribouillé dans un coin.

Gregorio ?

C’est qui, ce gars-là ?

J’avais pas de nouvelles d’Hector depuis des siècles.

Et l’endroit ? Il ne te dit rien non plus ?

Mais on sait pas si un dénommé Gregorio y habite…

Ni quel lien il avait avec Hector.

On espérait que tu le saurais…

Je n’y ai jamais mis    les pieds …

Ses parents ne t’ont rien dit  de plus ?

Ben non …

Aucune idée…

On a cherché sur Internet, il y a une maison pas loin…


Ses parents ne sont pas vraiment ravis que ça soit nous qui dispersions les cendres.

Oui… J’ai toujours trouvé sa mère horrible…

Du coup ils     m’ont juste     remis l’urne et la carte…

Voilà !

Bon… Alors y a plus qu’à grimper en voiture…

…et y aller !

Mais on s’est dit que comme il se fait tard…

On pourrait dormir ici et repartir demain matin.

J’ai même plus de canapé.

Mmmmm…

Je compte déménager bientôt…

Je préfère pas.

Dès que je rentre. J’ai plus rien…

Allons-y tout de suite, on va s’avancer un peu…

On dormira dans un motel par là.

C’est pas un problème. On a des sacs de couchage. J’ai dit non !


Ça y est, t’es prêt ?

Très bien.

En route, alors !

ou il faut attendre ?

C’est qui, Andrés ?

Le voilà.

Un singe ?

C’est l’heure à laquelle rentre Andrés.

Moi, je m’en fous…

Attends…

Il va pas tarder.

Faudrait savoir ! Faut vite se tirer…

Andréééés !!

Andrés !

Dites bonjour à…

Qu’est-ce tu fous avec un singe ?

Tu t’imagines que je vais le laisser monter dans ma voiture ?

Sans compter que…


Alvaro Ortiz, Cendres