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discordance.fr Visions de Los Angeles

Photo : Eva E. Davier

Hors sĂŠrie #1


Edito « Comme les générations passées d’intellectuels anglais se mettaient à l’italien pour lire Dante dans le texte, c’est pour pouvoir lire Los Angeles dans le texte que j’ai appris à conduire » écrit Reyner Banham dans Los Angeles, une étude de l’architecture et de l’urbanisme de la ville en quatre parties : plage / collines / plaines / freeways. Difficile en effet d’imaginer cette ville tentaculaire sans ses nombreuses autoroutes, autant de voies qui éloignent peut être plus les hommes qu’elles ne les rapprochent. Dans cette ville d’asphalte et de sable, beaucoup viennent pour découvrir leur destin, comme guidés par les lumières. Et Los Angeles de créer sa propre grammaire, que ses personnages s’évertuent à apprendre jour après jour. C’est en rencontrant le groupe Warpaint que nous avons eu l’idée de passer un peu de temps à Los Angeles, en explorant quelques unes de ses facettes au travers d’expériences singulières. Ainsi, ce dossier laisse la parole à des musiciens, des photographe, des écrivains, des gens qui on pu explorer la ville ou ne l’ont que rêvée, portés par un imaginaire qui croise les clichés américains et le mélange des cultures. Prenez le temps de lever la tête et de flâner. Comme l’héroïne du roman de Dana Spiotta, Elles à L.A., marchez sur Sunset Boulevard, même si cela ne vous semble pas naturel. On s’occupe de tout.

Surfing Along Malibu Beach, California. U.S. National Archives


Sommaire p.4

Scène 1 - Warpaint Interview et chronique de l’album The Fool.

p.8

Scène 2 - le festival America Retour sur le festival de littérature qui s’est tenu à Vincennes du 23 au 26 septembre derniers.

p.12

Scène 3 - Promenade sur Santa Monica Collection de photos d’Eva E. Davier.

p.28

Scène 4 - This Year’s Novel Une chronique fictive de Suite(s) Impériale(s), dernier roman de Bret Easton Ellis.

p.33

Scène 5 - Life On Loop Le carnet de bord d’Oan Kim, qui était à Los Angeles en octobre dernier pour l’installation Life On Loop.

p.38

Dépêche - OK Go En cavale dans les rues de Los Angeles.

p.40

Photo Sélection de photos de Los Angeles sur Flickr.

Ours, biographies et remerciements


Premier volet de notre dossier sur Los Angeles : Les anges de Warpaint assurent la bande-son du périple californien.

WARPAINT

L

Dreams of Los Angeles - Scène 1

os Angeles fascine. Hollywood, Venice Beach, Sunset Boulevard… on connaît si bien sa toponymie qu’on pourrait presque dessiner la carte de la deuxième agglomération urbaine des États-Unis sans y avoir jamais mis les pieds. De la création des studios de cinéma à l’éclosion de la surf music, le grand creuset de la culture populaire américaine côte ouest a fait et défait les mythes à la vitesse de la lumière. Mais le star-system ne serait pas le star-system si tout le monde pouvait y accéder. Les histoires

de rêves californiens déchus font légion dans la littérature, et le côté superficiel de la ville transparaissait déjà en 1949 dans les histoires sordides de Boulevard du crépuscule, un film de Billy Wilder.

A nous de trouver le sens. Les guitares sont incisives, l’ambiance enveloppante, sensuelle et sombre. Nous sommes sur la promenade de Venice Beach quand le soleil s’est enfin couché, les lumières s’allument et les doutes surgissent.

Cette série d’articles sur Los Angeles commence avec une histoire à succès. Nos héroïnes sont Theresa, Emily, Stella et Jenny. Premier épisode : les musiciennes de Los Angeles sortent un EP nommé Exquisite Corpse (ou «cadavre exquis»). Les titres sont « étoile », « éléphants », « Billie Holiday », « Bourgogne » et « scarabées ».

Rencontre avec Stella Mozgawa, la batteuse du groupe Warpaint en mai 2010.


Comment le groupe a-t-il démarré et comment vous êtes-vous rencontrées ? J’ai rejoint le groupe récemment, à la fin de l’année dernière. Mais concernant l’histoire du groupe, ça a commencé il y a six ans, le jour de la St Valentin 2004. Emily et Theresa se connaissent depuis qu’elles ont 11 ans, elles étaient dans la même chorale à l’école. Elles ont grandi en Oregon ensemble puis elles ont rencontré Jenny, dont la soeur Shannon était la batteuse originelle du groupe. Elles ont commencé à écrire ensemble et beaucoup de ce matériel est ce qui figure sur Exquisite Corpse. Il y a six chansons sur cet EP… Oui, dont l’une est une sorte de piste cachée. Certaines figureront-elles sur votre premier album à paraître, The Fool ? Non, on pense que peut-être l’une d’elles sera ré-enregistrée pour l’album mais nous avons beaucoup de chansons déjà prêtes donc ce seront de nouvelles compositions.

Vous l’avez enregistré à Los Angeles ? Oui, à l’origine ça devait être à Portland mais nous avons décidé d’enregistrer à la maison et dans plusieurs studios. Mais oui, tout a été fait à Los Angeles. Los Angeles est une ville qui vous inspire particulièrement ? Je ne pense pas que le groupe soit très réactif à une ville comme L.A. en particulier, je pense que n’importe quelle ville crée une inspiration. On a besoin de prendre en compte notre environnement en écrivant, car c’est notre vie de tous les jours : faire du jogging, prendre l’air, prendre la voiture… mais ce n’est pas nécessairement tout ce sur lequel nous écrivons. On peut considérer par exemple que les Beach Boys sont très californiens, ils ont un son californien qu’ils ont nourri. Il s’agit juste d’être réactif de façon naturelle à son environnement. Des séries comme Californication montrent le cynisme ambiant derrière les paillettes…qu’en penses-tu ?

Est-ce qu’on y retrouvera la même atmosphère ? Ce sera similaire mais je pense qu’on a une connaissance plus complète de nos instruments, et il représentera bien la période de quelques mois durant lesquels tout a été écrit et enregistré. On a tourné un certain temps avec Akron Family au début de l’année, c’était la première tournée que je faisais avec les filles. Nous avions enregistré quelques chansons avant ça, maintenant nous venons de finir de mixer. Il reste encore de la post-production à faire.

« Il y a un aspect noir dans chaque ville. Mais la Californie est très intéressante à ce sujet, notamment à LA et Hollywood car les activités y sont très concentrées. »

Il y a un aspect noir dans chaque ville. Mais la Californie est très intéressante à ce sujet, notamment à L.A. et Hollywood car les activités y sont très concentrées. Les acteurs, les musiciens, se sont installés là et ont des jobs alimentaires. C’est un environnement artistique concentré donc c’est très différent d’une ville dans laquelle les gens ont grandi et ont trouvé un job. Cette atmosphère la rend très intéressante. Mais il y a également beaucoup de rêves brisés. As-tu vu Dead Man avec Johnny Deep ? Quand je l’ai vu je me suis dit « merde, c’est exactement la situation qu’ont vécu la plupart des gens que je connais à Los Angeles ». Ils sont venus à L.A. car on leur a offert un job par exemple, ils ont passé sans cesse des auditions, ont essayé de rejoindre des groupes de musique, avaient beaucoup de rêves et sont restés coincés dans cette routine longtemps. On peut rechercher ça pendant des années, se sentir misérable et ne jamais vivre finalement. C’est une métropole mais la façon de vivre est vraiment concentrée sur les buts des gens…leurs rêves d’enfance… et ensuite ça te revient d’une façon positive ou négative. Il y a une chanson nommée Billie Holiday sur l’EP, est-ce un hommage ? Il faudrait plutôt demander à Theresa ou Emily mais je ne pense pas que ce soit un hommage, elles avaient un poster de Billie Holiday dans leur studio de répétition quand elles écrivaient. Elles avaient envie d’un mantra, et ont donc épelé les lettres de son nom. On adore toutes Billie Holiday, ce n’est pas vraiment du hasard, mais c’est plus du respect qu’un véri-


table hommage. Quand et comment as-tu décidé de rejoindre le groupe, après le départ de l’ancienne batteuse Shannon ? Avant ça, j’étais plus une « band slut », je jouais avec plein de gens en même temps sans m’investir dans une chose. Mais c’est le premier groupe dans lequel je me sens aussi à l’aise, et je concentre mon énergie dessus. J’étais fan d’elles avant de rejoindre le groupe. C’était une décision très naturelle, cette opportunité s’est présentée, et c’est la nature de la vie parfois : une porte se clot et une autre s’ouvre, c’était un peu la situation du groupe. Comment ressens-tu la scène ? C’est l’une de mes choses préférées au monde. C’est meilleur que la bouffe. On s’entend très bien sur scène et cet élément important du groupe, c’est notre vie en ce moment. C’est la meilleure partie pour nous et on est heureuses de jouer les nouvelles chansons en dehors du studio. On a fait l’arrangement assez rapidement pour l’album donc les jouer en tournée a été un vrai processus créatif. Vous avez joué au SXSW au printemps dernier… Oui, on a fait beaucoup de concerts ! On a dit « oui » à tout ce qu’on nous a proposé et on s’est retrouvées à jouer trois-quatre concerts par jour. SXSW est une opportunité pour faire la fête, un peu trop d’ailleurs, on retrouve plein d’autres groupes. C’était incroyable, c’était comme une mini-tournée sur trois ou quatre jours. On n’avait pas vraiment fait de tournée avant ça, avec l’enregistrement de l’album.

Propos recueillis par Julia Bource. Photo : Mia Kirby

Chronique // The Fool Au-delà de la performance technique, un disque justifie son existence en jouant un rôle de catalyseur émotionnel, assouvissant cette volonté de nous faire voyager dans le temps, dans notre vie, dans notre imaginaire. Un bon album est un album qui valorise le ressenti, privilégiant les passions à toutes formes d’inertie. The Fool est de ceux-là. Au sein d’une forêt obscure où les cœurs s’enivrent de mensonges, Warpaint est comme une rivière la traversant. Loin d’être immuable, le courant varie d’un endroit à un autre, pouvant se calmer ou soudainement s’amplifier. Et dans cette rivière, on plonge comme dans un songe pour y faire résonner nos sentiments et nos espérances. C’est dans la partie la plus profonde des eaux où l’on respire paradoxalement le mieux et nous obéissons alors à d’autres lois que celles de la gravité. L’atmosphère de Warpaint nous submerge au rythme des ondulations de l’eau. Au fil d’une chanson, le paysage se construit et se restructure à mesure qu’on y évolue, dès lors, on ne sait jamais où l’on nous emmène, dans quelle ambiance nous allons plonger à la note suivante. Et c’est bien là, la beauté de la chose. Cette fascinante imprévisibilité. La ligne de basse de Jenny Lee Lindberg trace un chemin empreint de sensualité auquel se joint les voix d’Emily Kokal et de Theresa Wayman, en parfaite complémentarité. Et on se laisse hypnotiser, on se laisse aller à ce spleen magnifié faisant écho à des souvenirs de nature différente, liés quelque part à notre insu, à la fois dépareillés et nostalgiques. Doux et incisif, The Fool compose

et décompose les sentiments au fil de ses neuf morceaux, exprimant avec nuance une passion déchue dont nous connaissons tous les mimes. Entre rêveries et réminiscences, ce premier album dessine une mélancolie ciselée en clairobscur, de celle qui porte le poids du passé, d’une vie qui a éprouvé les cœurs et les âmes, mais aussi une mélancolie comme dépassement de soi. Au sein de ce joyeux cauchemar, chaque chanson est un baiser ardent sur une peau froide comme la lune, créant chacune, dans une volupté irréelle voire onirique, une dérive où l’obscurité rencontre la lumière dans un étrange rendezvous. Les murmures à l’oreille se transforment en cris au cœur et The Fool est alors comme un miroir irisé où de mystérieux anges apparaissent pour laisser leurs souvenirs s’exhaler parmi les nôtres. Marcher dans une ville qui nous avale. Se sentir comme une ombre, hanté par ses erreurs passées, déraciné, désincarné par les chuchotements d’un autre. D’une tempête naît la plus surréaliste des inspirations.

Par Samuel Cogrenne


Warpaint en live Retour sur la performance du groupe à Montréal à l’occasion du festival Pop Montréal. Pendant l’année, la salle de la Place des Arts accueille les opéras et les prestigieuses représentations de l’Orchestre Symphonique de Montréal. Nous sommes loin du rock et de l’esprit de Pop Montréal, le festival offrant comme un oasis musicale, une brèche dans un monde lisse où les spectateurs restent condamnés à être assis. Le défi du groupe est de laisser s’épanouir son énergie devant une audience venue en grande partie pour The XX. Bien que ravalant notre frustration, les jambes pliées, nous ne pouvons qu’être submergé par l’énergie du quatuor. Ce groupe au féminin impose son charme avec une sensualité en clairobscur époustouflante. Pendant le concert, notre attention est tantôt accaparée par le jeu de basse de Jenny Lee, celle-ci tournant souvent le dos au public, calfeutrée dans une bulle invisible, tantôt par la prestation vocale convaincue et convaincante d’Emily. La batterie de Stella vient apporter une force brut galvanisant la dimension prog rock. Chaque fille s’impose comme cruciale à la réussite de l’ensemble, chacune est en effet comme un fragment unique venant parfaire une œuvre abstraite et émotionnelle, y insérant sa propre énergie et sa personnalité. Elles nous livrent quelques morceaux de leur « cadavre exquis » avec une osmose des plus envoûtantes. Au sein de cette courte prestation, le groupe n’a pu offrir l’ensemble de son répertoire mais la dimension aléatoire des morceaux aura su compenser ce manque. Ainsi et paradoxalement, Billie Holiday brillera par son absence alors qu’il est souvent le titre avec lequel on « vend » le groupe. Mais peu importe, Warpaint nous permet d’entrevoir ce que donnera The Fool, un premier LP au ton différent et plus sombre que le EP. Bees et Undertow lèvent ainsi le voile sur ce qui se révèlera comme un pur bijou. La conquête des filles de Los Angeles a bel et bien commencé.

Par Samuel Cogrenne. Photos : David Emery @Scala, Londres. http://www.flickr.com/people/davidemery/


Scène 2

AMERICA #5

A

vec une telle programmation très fournie en conférences, projections, séances de dédicaces et lectures au timing serré, s’en tenir à un planning consciencieusement établi relève du défi. Tant pis, il faudra improviser et se battre pour avoir une place dans les auditoriums qui ont parfois du mal à contenir la foule. Scène Portland, scène Chicago, « Un endroit où aller ? », « La ville, un personnage de roman ? »… Ce fameux thème sera exploré sous toutes ses facettes.

La cinquième édition du festival America a accroché quelques étoiles à son affiche. Et même auprès de mastodontes comme Douglas Kennedy ou Jay McInerney, c’est Bret Easton Ellis qui tient manifestement le rôle de la vedette avec la sortie de Suite(s) impériale(s). La foule est au rendez-vous : la rencontre « Bret Easton Ellis, 25 ans

Le temps d’un weekend, Vincennes s’est rêvée en 51ème État américain en compagnie d’auteurs de renom, à l’occasion de la cinquième édition du festival America. Récit et portraits. après » laisse pas mal de monde sur le carreau. Et l’auteur « rock-star » n’a pas l’air de s’y être totalement préparé. Au début des conférences, il filme la salle comble avec son iPhone.

ou la réponse à « qu’est devenu Clay, le personnage principal des deux romans ?». Cette question, Ellis se l’est posée en relisant Moins que zéro pour les besoins de l’écriture de Lunar Park, dont le personnage principal est Bret Easton Ellis. Vous suivez toujours ?

Bret Easton L.A.

Clay est désormais installé à NewYork, il revient à L.A. au moment de Noël et renoue avec les principaux personnages de Moins que zéro, Blair et Julian.

Los Angeles, ville de crime, de cocaïne, de starlettes, de succès, de déchéances, de rêves. S’il existe une bibliographie qui lui tire un portrait contemporain sans concessions, on retiendra celle de Bret Easton Ellis. L’auteur a même signé les scénarios de ses bouquins adaptés à l’écran. Peut-on faire plus hollywoodien ? Passons sur le caractère souvent médiocre des films : « je le fais pour l’argent » précise l’intéressé, qui n’a pas l’âme d’un metteur en scène. 25 ans après son premier roman Moins que zéro, écrit lorsqu’il était encore étudiant, Bret Easton Ellis sort cette année Suite(s) impériale(s),

En 2006, Ellis termine Lunar Park, une véritable épreuve émotionnelle, et s’imagine alors bien écrire une jolie romance.


même été touché lors de sa tournée de promotion en Irlande, lui qui ne s’attendait pas à voir une librairie de Galway remplie de jeunes venus parfois de très loin, leur exemplaire écorné prêt pour une dédicace. Si le terme d’ « écrivain d’une génération » peut paraître cliché, force est de constater l’influence du style Ellis dans la littérature et l’imaginaire contemporains.

Visages de L.A Existe-t-il une scène littéraire à Los Angeles ? Le pitch : Clay revient à L.A., retrouve Blair qui est désormais mariée et a des enfants, ils ressortent ensemble, etc. Pas de chance : les choses ne se passent pas comme prévu. Dans la vie d’Ellis, comme dans le roman. « Le roman a commencé à refléter ce que je vivais à l’époque, et à un niveau émotionnel, c’est devenu autobiographique » reconnaît-il. Dans Suite(s) impériale(s), on nage dans la paranoïa, il est question de meurtres, de tortures … et de promotions canapés à Hollywood. L’adaptation des nouvelles de Zombies au cinéma, qui était en préparation au moment de l’écriture du roman, n’a pas l’air d’avoir été une partie de plaisir pour Bret Easton Ellis. « J’ai rencontré beaucoup de Rain Turner en faisant ce film» (NDLR : personnage de Suite(s) impériale(s), une jeune actrice pas très douée prête à tout pour avoir un rôle). « Avoir plein de possibilités sur le plan sexuel peut sembler drôle mais ça ne l’était pas tant que ça ». Encore un peu, et on le plaindrait. Rassurons-nous, si son écriture est guidée par ses émotions, Bret Easton Ellis n’est pas le monstre sanguinaire d’American Psycho. Il a

Cinq écrivains en débattent au cours du weekend lors de deux tablesrondes : Paul Beatty, Bret Easton Ellis, Steve Erickson d’un côté, Richard Lange et Dan Fante de l’autre. James Frey, pourtant programmé, brille par son absence. Dommage, car son dernier et magnifique roman L.A. Story est un portrait incisif de la ville, qui se sert des voix multiples de ses personnages, de leurs errances et de leurs réussites, pour

décrire un monde dans lequel rien n’est gagné d’avance mais où tout est jouable. Notons, lors de ces deux rencontres, l’habileté des modérateurs à orienter le débat et à poser des questions fouillées appréciées des auteurs. Alors, qu’est ce qu’un écrivain à L.A. ? La question mérite d’être posée. La ville a inspiré des récits et des fictions légendaires, mais sa configuration même rend l’existence d’une scène difficile. Steve Erickson, l’auteur de Zeroville, roman dont le personnage principal est un mordu de cinéma, note que « ce n’est pas une ville qui favorise une scène littéraire cohérente. L.A. est une vie anti-sociale. Elle ne génère pas beaucoup de cohésion ». La dimension tentaculaire de la ville amène une majorité des auteurs présents à limiter leurs visites amicales à un rayon assez restreint autour de chez eux : « 10-15mn en voiture, estime Bret Easton Ellis, ensuite ça demande trop d’organisation ».

Dan Fante : « Si New York est le nez et les yeux de l’Amérique, alors Los Angeles en est les parties génitales »


Où peut-on trouver Steve Erickson à Los Angeles ? Chez lui à essayer d’écrire, la porte fermée. Dan Fante en rajoute une couche lors d’une autre table-ronde en dressant le portrait de l’écrivain à L.A. <: « pauvre, passionné et combatif. Il doit aussi passer beaucoup de temps devant la télé ». Légère déception, on est bien loin de la vie de débauche d’un Hank Moody dans Californication… Qu’est ce qui nourrit alors toute cette fiction ? Le background de l’écrivain de Los Angeles est à chercher du côté des romans noirs de Raymond Chandler, l’une des sources d’inspirations de Bret Easton Ellis et Steve Erickson, ainsi que chez Charles Bukowski. Le roman noir hante toujours les rues d’Hollywood.

Steve Erickson : « Cette littérature s’est développée car les gens viennent avec leur rêves et finissent par dormir dans leur voiture. Ils deviennent des caractères de roman noir. C’est la littérature des rêves brisés. » Paul Beatty, l’auteur de Slumberland ou la quête d’un génie du jazz à Berlin par un DJ de Los Angeles, ne se situe pas dans cette mouvance, mais reconnaît la prégnance de cette idée de lutte, de dépression. Plus que la dépression, c’est aussi la peur qui habite la ville. Peur de l’échec, des tueurs (les crimes de Charles Manson au début des années 70 sont encore dans les esprits), des gangs, des catastrophes…«Fear» est un mot qui revient souvent dans

Bret Easton Ellis : « C’est la ville de l’apocalypse : il y a des ouragans, des incendies, on est sous la menace permanente du « big one », le tremblement de terre définitif qui précipitera L.A. dans l’océan (…) Et en plus, Paris Hilton y habite. » les bouches des écrivains, imprègne leurs récits et leur psyché. Vivant à Echo Park, Richard Lange regrette la gentrification récente du quartier. Les gangs laissent peu à peu la place à des mères à poussettes : «je dois être fou, mais c’est un peu trop sûr pour moi maintenant ! ». Heureusement, les catastrophes naturelles sont encore nombreuses : James Frey en a retracé l’historique dans L.A. Story depuis l’installation des Pobladores en 1781, et on peut difficilement trouver deux années de suite sans drame. Au point d’en faire une caractéristique de la ville. Dans cette ville kaléidoscope où se côtoient beaucoup de cultures différentes, on peut finalement se sentir comme un étranger : « il faut se trouver des lieux qu’on aime à L.A., afin de se sentir chez soi » note Richard Lange. « Il faut se créer son propre milieu social ».

Après ce portrait plutôt ambivalent, on se demande ce qui peut bien retenir et même faire revenir tous ces auteurs à L.A. ? Dan Fante, auteur angelenos s’il en est, dont la famille est arrivée à Los Angeles en 1851 et dont le père John Fante a signé l’un des classiques sur la ville, Ask The Dust, nous livre quelques indices. C’est presque les larmes aux yeux qu’il évoque l’Océan Pacifique, et « un grand sentiment de liberté, l’impression de ne pas être à l’étroit ». Et d’ajouter : « il faut parcourir les quartiers, goûter à ce grand banquet, même s’il a un goût douteux ». On se servirait même bien deux fois.

Texte Julia Bource. Photos Eva E. Davier


Bibliographie

Bret Easton Ellis Suite(s) Impériale(s) Editions Robert Laffont - 2010 La suite de Moins que zéro met en scène son personnage principal Clay, dans une course-poursuite macabre. Entre coke, paillettes et cynisme, Los Angeles est le théâtre rêvé de la descente aux enfers (voir notre Scène 3).

Steve Erickson Zéroville Editions Actes Sud - 2010 Le cinéma a toujours existé, et ce bien avant Hollywood. Dans Zéroville, c’est comme si Dieu était le chef opérateur d’un film avec Montgomery Clift. Le personnage principal, Vikar, s’est d’ailleurs fait tatouer une scène du film Une place au soleil sur le crâne et molleste quiconque confondant Clift et Liz Taylor avec James Dean et Nathalie Wood (La fureur de vivre). Dans l’Amérique des années 70, le rêve d’Hollywood est déjà mort, mais Vikar s’emploie a en vivre jusqu’au bout les derniers soubresauts.

Dan Fante Limousines blanches et blondes platine 13e Note Edition - 2010 Être chauffeur de limousines à L.A., ça peut vite tourner à l’embrouille permanente. En se rêvant auteur de roman sur ses heures perdues, on s’expose aussi à quelques déconvenues. Dan Fante traite ici amplement de l’alcoolisme, un thème qu’on retrouve dans plusieurs de ses romans (l’auteur a d’ailleurs tatoué sur son bras «Nick Fante -Dead from alcohol »). Notre personnage n’est pas au bout de ses peines... Et si l’absence d’ambition était une revendication ?

Paul Beatty Slumberland Editions Seuil - 2009 Un DJ à la recherche du «beat» parfait s’envole pour Berlin période pré-chute du mur, dans l’espoir d’y trouver un jazzman de génie. L’acclimatation demande quelques ajustements, à base de rencontres imprévues et nuits teutonnes agi-

tées. Le assez particulier de Paul Beatty crée un rythme soutenu tout au long du roman, en harmonie avec le caractère obsessionnel de la quête du personnage principal.

James Frey L.A. Story Editions Flammarion - 2009 On vous en parlera certainement comme l’ouvrage de référence de la littérature récente sur L.A. Et on aura raison. Le croisement de vraies-fausses données sur la ville et du destin de personnages aux antipodes les uns des autres (un acteur friqué et névrosé, un couple naïvement débarqué du fin-fond de l’Amerique, une jeune Mexicaine complexée...) génère une cartographie des rêves.


Scène 3

Promenade sur...

SANTA MONICA La photographe Eva E. Davier était à Los Angeles en 2009 où elle a pris cette série de photos, sur la plage et la promenade de Santa Monica.

L

os Angeles est une ville de fiction(s), mais c’est aussi une micro société complètement obsédée par son image. Pour le photographe en quête de portraits, le défi est alors de trouver la faille dans le système, et un peu de vérité sous la couche de vernis doré.

Photos Eva E. Davier. Textes Julia Bource


On peut passer sa vie à attendre un signe. « Fonce », me répète-t-on à longueur de journée, « et profite de toutes les occasions ». Personne ne m’a dit quelle était la meilleure façon d’attendre.


Ce n’est pas que je sois égoïste. En vouloir toujours plus pour moi-même est tout simplement mon moyen de survivre.


La température monte alors que j’arpente Santa Monica Pier ce matin, la tête ailleurs. Quelqu’un fredonne Here Comes The Sun. Ça me rappelle que le soleil veut me tuer et qu’il y parviendra sûrement un jour.


J’ai goûté toutes les glaces du Soda Jerks, dont le slogan veut tout dire. « La vie est incertaine. Mangez du dessert en premier ». Mon coach personnel me déconseille les excès de sucre, mais le fudge sur la Toboggan Carousel est à tomber.


Mes lunettes de soleil ne parviennent sûrement pas à masquer ma gueule de bois et ma lassitude. Je ne m’imagine pas du tout en vieux.


Quelques bribes de conversation sur la plage : « Excusez-moi, mais je crois que vous avez pris ma serviette » « Vous savez où se trouve la cabine d’Alerte à Malibu ? »« Ce chien va me rendre folle? Regarde, il a englouti ma gaufre ! »


En mode shuffle, même mon iPod me susurre « in the fast lane, we go ». Ca des étapes, j’en ai brûlé, j’ai tout flambé au moment où on voulait que je le fasse.


Quelque chose me dit que regarder mon portable fixement ne va pas le faire sonner davantage. Est-ce que cet homme enjoué au téléphone parle à sa femme ou à sa maîtresse ?


Déjà trois heures qu’Eddy aurait du m’appeler pour qu’on prenne rendezvous sur le Pier. Le Los Angeles Times titre sur cette histoire de disparitions à Beverly Hills je suis de plus en plus nerveux.


J’ai l’impression de recroiser sans arrêt les mêmes personnes, et pourtant je ne les reconnais pas. Est-ce qu’elles me reconnaissent ? J’avais le même sweat-shirt quand je suis passé dans Late Night with Jimmy Fallon.


Ces filles ressemblent à des participantes de The Hills, en moins jolies. D’ailleurs, je crois que j’ai laissé la télé allumée en quittant le loft ce matin.


Le soleil se couche, jâ&#x20AC;&#x2122;entre dans un diner et me dirige directement vers les toilettes pour avaler un Xanax. Eddy est sur rĂŠpondeur. Je ne veux pas rentrer.


Les derniers touristes pressent le pas pour rejoindre leur voiture sur le parking, je mâ&#x20AC;&#x2122;amuse Ă les regarder dâ&#x20AC;&#x2122;un air mauvais.


Je viens de perdre vingt dollars dans un satané jeu d’arcade même pas réaliste.


Cette année, j’ai réalisé qu’on pouvait être un étranger dans sa propre ville que les rêves brisés ne se recollent pas que le ciel bleu emplit tout l’espace que l’ambition la chance ou le destin c’est pareil. I need a dollar.


Scène 4

THIS YEAR’S NOVEL Une chronique fictive de Suite(s) Impériale(s), le dernier roman de Bret Easton Ellis

L

e 16 septembre 2010 paraissait en France Imperial Bedrooms, traduit par Suite(s) impériale(s), le sixième roman de Bret Easton Ellis. L’histoire qui va suivre raconte le périple créatif d’un jeune scénariste, Spike Aloysius, chargé d’adapter le roman pour un studio d’Hollywood. Les faits de cette chronique fictive se déroulent sur quatre semaines, du 22 novembre au 20 décembre 2012 et se situent dans la ville de Los Angeles.

Welcome to the working week Les gens ont plus peur de vivre que de mourir. Une fille sous acide me chuchote ça à l’oreille alors que je récupère ma valise. Qu’est-ce que je fous ici ? Là où j’étais, je ne dois pas revenir. Du moins, c’est ce que mon agent m’a ordonné hier soir au téléphone. « Ici », c’est Los Angeles. Et « là », c’est New York. La voiture censée venir me chercher à la sortie du Terminal 7 de LAX est en retard. Mes yeux fixent l’asphalte pour ne pas être aveuglés par le soleil. La veille, j’étais encore dans mon appartement à l’intersection de la 56e Rue et de Park Avenue, quand la sonnerie de mon iPhone s’est jointe à Beyond Belief d’Elvis Costello. Je ne voulais pas répondre. Je n’aurais pas dû répondre, mais à ce moment précis, ça me semblait comme la chose à faire. « Spike, je suis ton agent, je veux ton bien, demain, aller simple pour Los Angeles. Tout est prévu. » dit Geoff Emerick sans respirer. « Aller simple ? - La Fox cherche un scénariste

pour adapter Imperial Bedrooms de Bret Easton Ellis, et je t’ai vendu comme j’aurais vendu ma mère. Les producteurs veulent un premier jet du script pour le 20 décembre. Demain t’es à L.A et tu commences l’écriture. - Ouais mais je travaille déjà sur mon roman et puis un mois seulement… ? - Écoute je vais être direct, tu n’as pas réussi à pondre un seul bon manuscrit. Scénariste, c’est ton plan B et aussi ta meilleure chance, ne fous pas tout en l’air où tu finiras chroniqueur littéraire et tu sais ce que ça veut dire. » Le pire c’est qu’il a raison, et je le paye pour avoir raison. « Ne reviens pas à New York sans avoir fini ce script. Et puis cette ville c’est pour les riches et les touristes, et tu n’es ni l’un ni l’autre. » La voiture me dépose à l’hôtel sur Sunset, le glamour du diaporama New Yorkais me manque déjà. Si j’étais de retour à NYC, je me sentirais bien dans ma peau. Je m’enferme dans la salle de bains pour y appeler un certain Oswald, un dealer recommandé par mon agent. Soi-disant que la drogue m’aidera à m’immerger dans


l’écriture. Le mec revient de Palm Springs, on pourra se voir dans la soirée. Je raccroche et je m’allonge sur le lit, une canette de Coke Zéro dans la main et Bret Easton Ellis dans la tête. Imperial Bedrooms. Je me souviens de tout ce battage médiatique, à quel point il avait éclipsé les autres livres de la rentrée littéraire 2010. Il n’y en avait que pour Ellis. C’est ce qui arrive en général quand votre nom est écrit en 100 fois plus gros que le titre sur la couverture de votre roman. Je me rappelle de Less Than Zero et de sa pathétique adaptation cinématographique, une des pires jamais faites. Les producteurs ont eu peur de dépeindre le nihilisme du roman, ils voulaient donner du sens à la jeunesse et surtout prévenir des dangers de la drogue. Robert Downey Jr. était trop bien pour ce navet. À moi de ne pas sombrer dans le même piège. Et de savoir capter l’essence, le propos de cette suite « impériale ». Dans Less Than Zero, il est question de voir le pire : sinon pourquoi acheter un snuff ou orchestrer le viol collectif d’une gamine de douze ans ? Pourquoi voir notre meilleur ami se prostituer sous nos yeux ? Au Paradis, ce qu’on veut

« Tu vois, pour moi, ce mec, du haut de ses vingt ans de l’époque il avait accompli ce qu’on n’espérait plus : le tableau d’un nihilisme générationnel. »

voir c’est tout simplement l’Enfer. La monotonie de la narration intensifie les évènements sordides teintés d’une introspection latente, d’un questionnement vain. Entre MTV et une chaine religieuse, le vide traverse l’existence comme un fleuve traverse une ville. Désormais, les yeux des protagonistes sont figés sur l’écran de leur iPhone. Et le mien vibre. Oswald m’attend dans le hall. J’enfile un autre t-shirt et descends. En bas, je n’ai aucune peine à le reconnaître. Jeune, blond et extrêmement bronzé, il fredonne la nouvelle chanson de Warpaint. Il semble tout droit sorti de Less Than Zero. Le roman, pas le film. Il tient un livre dans la main qu’il tapote contre sa cuisse au rythme de la chanson, j’identifie Maria avec et sans rien de Joan Didion. « Spike ? » J’acquiesce sans rien dire. « Ça roule mec ? » lance-t-il. - Bof. - Jet-lagué ? T’inquiètes, ça ira mieux après notre petite transaction. Geoff m’a dit que tu travaillais sur un scénario ? - Ouais, Imperial Bedrooms » je réponds en regardant les gens qui traversent le hall, les yeux rivés sur leur portable. « Bret Easton Ellis. Cool, vraiment cool. Tu vois, pour moi, ce mec, du haut de ses vingt ans de l’époque, il avait accompli ce qu’on n’espérait plus : le tableau d’un nihilisme générationnel. Carrément. Chaque chapitre de Less Than Zero est comme un coup de pinceau chirurgical, dosé et minimaliste. Mais ce qu’avait accompli ce jeune étudiant américain le dépassait complètement quand on y repense. - C’est-à-dire ? » je demande, maintenant intrigué.

« Eh bien, Ellis a offert l’illusion que n’importe quel quidam peut s’improviser écrivain tant qu’il peut aligner deux mots et raconter une décadence à base de coke et de sexe. Mais la période MTV est passée et dépassée, c’est naze aujourd’hui, aujourd’hui c’est Internet, Facebook, etc. sur un écran d’iPhone ou BlackBerry. Côté littéraire, maintenant la mode, ce sont les vampires et les sorciers si tu vois ce que je veux dire. - Tu es le dealer le plus intelligent que j’ai jamais rencontré. - Je suis juste un peu défoncé et ça m’arrive de lire parfois. Mais intelligent, n’exagérons rien. - Non je crois que tu l’es. En fait, j’en suis même sûr. - Je n’ai pas lu Imperial Bedrooms par contre. Ça raconte quoi en bref ? - En gros, Clay est devenu scénariste à New York, il revient à L.A pour le casting d’un film pour lequel il est également producteur. Et bien sûr il est amené à recroiser, qu’il le veuille ou non, ses anciens amis. Il tombe sous le charme d’une mauvaise actrice qui veut à tout prix un rôle dans son film. Les choses se compliquent. Ajoute à ça le fait qu’il soit surveillé et qu’il reçoive des SMS mystérieux… Les gens se manipulent les uns les autres alors qu’ils étaient amis dans un passé pas si lointain. Clay est dépassé par les évènements, mais fait tout pour garder la tête hors de l’eau avec un narcissisme insoupçonnable, un second rôle se voulant premier rôle en somme ! - Ça change d’atmosphère ! Bon, et si nous parlions business maintenant ? On monte dans ta chambre. Oswald m’a filé deux petits sachets blancs.


Il a très vite deviné que je n’avais jamais pris de cocaïne de ma vie. Il a souri et m’a fait un prix. Bienvenue à L.A. mec ! Bienvenue à Ellis Island en d’autres termes.

Park. Ellis offre une vérité fictionnelle où il devient difficile de

The Land of give and take Je décide d’accepter l’invitation du producteur de la Fox, un certain Philip Marlowe. Il organise une fête dans sa villa sur Mulholland et aimerait me rencontrer pour parler du script. Je veux faire très bonne impression alors j’entame un des sachets d’Oswald, pour évacuer la tension. Sur place, bien entendu, je ne connais personne. Je dilue mon ennui dans du champagne. Une main se pose sur mon épaule. « Spike Aloysius. Je suis heureux de vous voir ici ce soir ! Geoff Emerick m’a dit le plus grand bien de vous et de votre plume. Philip Marlowe, je suis le producteur. » La main de l’homme, la quarantaine bien entamée, glisse jusqu’à la mienne pour la serrer vigoureusement. « Enchanté, mais comment… - Je vous ai reconnu ? Et bien sans vouloir vous vexer, vous êtes très pâle à côté de mes autres invités, mon esprit de déduction est infaillible Spike, je peux vous appeler Spike ? » J’acquiesce sans rien dire. « Je vous conseillerai un excellent établissement spécialiste des bains d’U.V. Et si nous parlions du script ? Déjà, que pensez-vous du livre, Spike ? - Eh bien, l’entrée en matière est impeccable, galvanisée par l’élan métalittéraire initié par Lunar

« Je fais mon possible pour me montrer rassurant. Mais en fait c’est surtout moi que j’essaie de rassurer. » détecter la frontière entre réalité et fiction. - C’est exactement ça ! On détecte comme une schizophrénie littéraire typiquement Ellisienne. - Par contre, c’est assez frustrant de jouer sur une double réalité pour l’abandonner presque aussitôt. Quant à l’ensemble, on détecte aisément le vide existentiel de Less Than Zero, la paranoïa de Patrick Bateman, le complot Glamoramien, la confrontation réalité/fiction de Lunar Park, le tout dans une sauce très Raymond Chandler. L’intrigue se perd dans les dédales de sa propre complexité. Un roman hollywoodien moderne contenant le bagage littéraire des vingt-cinq dernières années de son auteur, ce dernier en pilotage automatique. - Je vois que vous connaissez l’univers d’Ellis. Bret a toujours su ajuster son style à chacun de ses livres. C’est sa force. Il s’efface derrière ses personnages et c’est la réalité authentique qui en ressort,

nous sommes face aux personnages, l’auteur n’est plus dans la pièce. Il agit dans l’ombre. Il vous faudra faire de même surtout que Bret a refusé de participer à l’écriture du scénario. - Pas étonnant. Quoiqu’il en soit, ça sera simple, contrairement à Less Than Zero, Imperial Bedrooms est plus narratif que descriptif, il y a ici une intrigue même si celle-ci est en arrière-plan, le côté polar est davantage un décor pour la psychologie des personnages. De même, Clay, qui était surtout spectateur il y a vingt-cinq ans, devient ici actif. En quelque sorte. » Je fais mon possible pour me montrer rassurant. Mais c’est surtout moi que j’essaie de rassurer. « Sinon, je compte sur vous pour amoindrir la violence extrême du livre que je juge un peu gratuite et hors de propos… » Il dit ça avec une certaine condescendance avant de plonger ses lèvres dans son gin tonic sans me quitter des yeux. Le propos. Quel est le propos d’Imperial Bedrooms ? Cette question me hante depuis que j’ai quitté New York. Marlowe continue de parler. Je ne l’écoute plus. Je me souviens m’être ensuite dirigé vers les toilettes pour faire ce que ferait Bret ou Clay dans un tel moment. Me faire une ligne.


Living in Paradise Le lendemain, en descente de coke, je suis assis à la terrasse d’un café. Je feuillette le livre d’Ellis qui ne me quitte jamais. La serveuse vient prendre ma commande. La fille à côté de ma table est plongée dans la lecture de son roman. Je me penche vers elle afin de lui demander l’heure. Elle lève les yeux, me dévisage puis son regard se pose sur Imperial Bedrooms. Son regard se noircit. Et puis sans rien dire, elle part. Je ne comprends pas avant de réaliser qu’elle lisait L’Attrapecœurs de J.D Salinger, mort en janvier 2010, il y a bientôt 3 ans maintenant. En voilà une qui a la rancune persistante : ce cher Bret avait posté sur son Twitter “Yeah !! Thank God he’s finally Dead. I’ve been waiting for this day for-fucking-ever. Party tonight !!!”. Le second degré n’avait pas été perçu par tous à l’époque, étouffée par l’amour des fans pour le défunt écrivain ermite. Pourtant Ellis tenait simplement, non sans provocation, à marquer la rupture avec un père spirituel imposé malgré lui. Avec le temps, l’Attrape-Cœurs est devenu une étiquette générationnelle plus qu’un bouquin. Et Ellis a tout de l’attrape-âmes. Ce sont les âmes qu’il saisit si bien, les cœurs dans ses romans ne fonctionnent pas, Clay en est la plus belle preuve. Ce roman, c’est l’histoire d’individus aux âmes abîmées, qui abîment celles des autres autour. Les jours passent. Ma peau est désormais bronzée. Je m’identifie à Clay pour mieux le comprendre. La magie blanche d’Oswald me soutient dans le processus de

création. Création d’un script. Création d’un nouveau moi au sein de nombreuses fêtes, d’avantpremières. Marlowe m’invite à des castings. Et je commence à voir Clay. Parfois dans la rue ou à une fête. Parfois dans mes rêves. Je suis en hauteur sur la ville. Je traverse une villa vide pour aboutir au jardin. Je m’assois près de la piscine, vide elle aussi. Clay est au fond, accroupi sur le sol carrelé, il se fait une ligne. Il est jeune, l’âge qu’il doit avoir dans le premier livre. Il porte ses Wayfarer et regarde parfois vers le soleil et au-delà de la piscine vide. Puis elle commence à se remplir. Clay ne prête pas attention à l’eau, il tente de finir sa ligne, mais l’eau ne facilite pas la chose. Plus la piscine se remplit, plus les traits de Clay se durcissent. Il vieillit sous mes yeux. Et le niveau de l’eau monte davantage. Clay ne regarde plus au-delà de la piscine, il ne veut surtout pas gâcher de la si bonne coke. L’eau déborde me mouillant les pieds. Et je vois Clay qui a maintenant dans la quarantaine, au fond de la piscine, subissant une loi d’attraction plus forte que la surface. Je crois que même au moment précis où il se noie, il ne réalise pas que la mort s’empare de lui.

Je me réveille sur le divan de la chambre incapable de me rappeler pourquoi je n’ai pas opté pour le lit. Et je repense à Clay. Je repasse le rêve dans ma tête. Je le rembobine et appuie sur le bouton lecture de mon inconscient. Il souffre. Clay a toujours souffert. Mais il n’a jamais vraiment lutté contre cette souffrance. Probablement un peu dans Less Than Zero. La raison d’être d’Imperial Bedrooms est de nous éclairer sur ce personnage, son mépris du monde et sa peur des gens. Et je réalise que la souffrance de Clay vient de celle de son créateur. Bret a beau s’effacer derrière ses personnages, ces derniers exorcisent ses propres émotions. La littérature d’Ellis n’est en fin de compte que de la souffrance sous des formes variées, allant d’une consommation accrue de drogue à une violence extrême. Des formes où aucune issue n’est possible. Audelà des facteurs esthétiques et émotifs, l’essence de l’œuvre d’Ellis est son traitement du prisme du désespoir, avec toutes ses facettes et à bien des degrés. Ce que parvient à toucher Bret Easton Ellis ce sont les fêlures intimes : les siennes, celles de ses personnages, et parfois, les nôtres.


Ces fêlures intimes sont-elles le vrai propos du livre ? Je suis resté cloîtré pendant une semaine depuis ce rêve, les yeux brûlés par l’écran de mon ordinateur, l’écran plasma diffusant des pornos en boucle. Puis au septième jour, je reçois un message de Geoff. Une adresse, m’incitant à m’y rendre à dix heures ce soir. Et me donnant surtout une raison de sortir. L’adresse est un appartement sur Wilshire. Je vérifie le SMS pour ne pas me tromper de numéro quand une porte s’ouvre. « Spike ? ». Je me dirige vers la voix féminine. « Salut. Je suis Alison. Votre agent, Emerick, a pensé que je pourrais vous être, disons, utile. » J’attends qu’elle dise autre chose. Je reste planté là sans vraiment comprendre. Même en essayant. Elle me fait entrer. Les cheveux raides, blonds, elle porte un minishort et un haut de maillot de bain. « J’aime beaucoup Bret Easton Ellis » finit-elle par dire, elle sait donc qui je suis et ce que je fais à L.A. « Qu’est-ce que vous aimez chez Ellis ? » Je demande en essayant de ne pas fixer trop longtemps sa poitrine qui a tout de naturel. « Je trouve qu’il rend glamour les choses les plus horribles. J’aime ça. Avant, Clay désirait voir le pire, aujourd’hui il le provoque. Imperial Bedrooms est avant tout une tragédie où l’on remplace le fait de mourir par vivre. C’est tragique parce qu’au fond, on ne peut échapper à soi-même. Clay s’est piégé. Mais au final ça reste le moins bon roman de son auteur. Un plaisir égoïste. Une promesse non tenue. - Et si on arrêtait de parler ? »

Depuis cette nuit avec Alison, j’écris sans interruption si ce n’est pour manger ou me masturber en pensant à elle. J’ai presque espoir de voir la première mouture du script terminée à temps. Le minimalisme de l’intrigue dans une vision confuse et les conséquences des volontés divergentes des protagonistes donnent l’impression d’être un peu hors du propos. Le propos étant la ville elle-même. Ce lieu de passage où vit le Diable et où les gens s’exploitent mutuellement, voilà le propos. Pas Rain et son ambition désespérée, son désir de célébrité galvanisant le désir des hommes qui l’entourent. Pas Clay et son obsession, son masochisme qui lui procure à la fois plaisir et souffrance. Pas Julian qui malgré toutes ses années n’a au fond pas vraiment évolué. Ce n’est pas Rip qui a fait de sa figure quelque chose qui est censé ressembler à un visage pour cacher sa noirceur tel un Dorian Gray californien, la beauté en moins. À L.A., vivre, c’est désirer en boucle. “Vous qui entrez, laissez toute espérance”. De même que Dante nous faisait traverser les cercles de l’Enfer dans sa Divine Comédie, Ellis nous offre une vision intime, détaillée de l’enfer sur Terre, celle d’un monde qui tourne en rond, accablé par l’Éternel Retour. “L’histoire répète les vieilles poses, les réponses désinvoltes, les mêmes défaites” chantait Elvis Costello. Los Angeles exacerbe les fêlures intimes de chacun des personnages. Et tandis que leur âme s’abîme, ce qui disparaît, c’est leur cœur.

Waiting for the end of the world Quatre semaines se sont écoulées depuis que je suis arrivé à L.A. Quatre semaines durant lesquelles j’ai erré dans les rues de L.A, regardant les gens déambuler comme les figurants d’un film avec pour réalisateur le regard des autres. Ici, on n’existe que pour être vu. Ne pas être vu dans cette ville, c’est disparaître. Nous sommes le 20 décembre. Je suis assis sur le lit de ma chambre d’hôtel. C’est un soir important. Je dois repartir demain pour New York. Mais je ne sais plus. Demain, on est le 21 décembre 2012. Tout le monde ne parle que de l’apocalypse. La radio diffuse une chanson de Warren Zevon. Pendant un instant, je tente de me rappeler si elle est issue de l’album Life’ll Kill Ya ou de My Ride’s Here. Je coupe la radio. Je dois me décider. Peut-être suis-je en train de décider le lieu de ma mort. Où doit s’achever ma vie ? À Los Angeles ? À New York ? Ce soir-là, je résolus la question en éteignant la lumière. Et alors que minuit approchait et que le sommeil s’emparait de moi, je sus que L.A était parvenu à imposer une certaine emprise sur moi. Là où j’étais, je ne dois pas revenir. J’avais perdu tout repère et je ne savais même plus de quoi je devais avoir peur. De cette ville, des gens ou de la fin du monde. Ou tout simplement de moi-même.

Par Samuel Cogrenne. Photos : DR.


Scène 5

LIFE ON LOOP Le carnet de bord d’Oan Kim, qui était à Los Angeles en octobre dernier pour l’installation Life On Loop.

L

L’installation Life On Loop a investi la galerie PYO à Los Angeles le 23 octobre dernier, entre art vidéo et performance sonore. Tout juste rentré, Oan du groupe Film Noir nous a livré des extraits de son journal et des photos, avant la publication en exclusivité d’une vidéo de la performance.

son de rock expérimental accompagne la projection d’images sur des structures en trois dimensions.

Cette performance / exposition d’un genre bien particulier :mêle art vidéo et musique dans un espace de 1800m carrés. À l’origine du projet, deux artistes friands de transdisciplinarité : Oan Kim, photographe et musicien officiant comme leader dans le groupe parisien Film Noir, et l’américain Jungwan Bae, architecte de formation connu pour ses installations vidéo et ses collaborations avec des musiciens classiques ou contemporains.

Un badge du L.A.P.D

Avec l’aide de la VJ coréenne Ari Kim et de Benoît Perraudeau de Film Noir, ils ont construit une expérience sensorielle qui se veut « totale » et immersive. Une bande-

Financé avec l’aide de généreux donateurs via le site de fundraising Kickstarter, Life On Loop élabore une histoire faite de répétitions, les sons organiques et les vidéos créant de nouvelles structures. Please, press repeat.

L’endroit où je vais passer les 3 prochaines semaines est un immeuble moderne dans une rue calme, encerclé de parkings et de vieux bâtiments en briques à l’abandon. Un ami architecte m’a expliqué que les choix architecturaux de ce genre d’immeuble moderne, en raison des contraintes de rentabilité, se résumaient au dessin des balcons, du lobby et à l’aménagement de l’étage communautaire – piscine, jacuzzi, barbecue. Malgré le clinquant, on

serait dans tout ce qu’il y a de plus banal. En dessous de l’appartement, au rez de chaussée, se trouve la galerie PYO qui nous a invités à présenter le projet Life On Loop moi et l’artiste Jungwan Bae, avec qui je collabore depuis plusieurs années sur des projets d’expositions mêlant vidéo, musique, texte et installations. Pour ce projet, Jungwan et moi avons décidé de mettre la musique au premier plan, en associant mon groupe Film Noir dans la composition, et créer un événement multimédia ambitieux, où la musique et sa mise en scène seraient sur un pied d’égalité. L.A. est une grande banlieue qui ne s’apprécie qu’en voiture et à downtown les rues sont vides à toute heure, hormis les voitures qui passent, quelques clochards solitaires, quelques chiens avec leurs maîtres, c’est comme s’il ne s’y passait jamais rien. Tout est tellement calme qu’on ne voit pas ce qui pourrait arriver, alors quand cette fille est rentrée dans la galerie on s’est tous regardés et failli


éclater de rire. 40 ans, des longs cheveux noirs, un pantalon un peu trop moulant pour être tout à fait honnête, sans doute belle, à moins que ce ne soit l’insistance de son maquillage qui nous le fasse croire. « Est-ce que je peux vous parler un instant ? » Les yeux cerclés de noirs sont francs et on baisse vite les yeux vers son bassin. Autour de sa taille c’est une brocante, des breloques pendent de tous les côtés de sa ceinture: deux trois étuis bizarres, un talkie-walkie, des menottes, un gros flingue, et mis en avant par ses doigts french manucurés, la preuve finale qu’on est là où on croit qu’on est : un badge du LAPD. « Hier soir, quelqu’un s’est fait attaquer devant chez vous par un homme armé. Elle est à vous la caméra de surveillance devant ? » Au vu du casting proposé on se demande si on est plutôt dans un épisode des Experts ou dans un film de boule des années 90. On attend de voir ce qu’elle va faire de ses menottes pour trancher. Renseignements pris, elle ressort rapidement mener d’autres interviews plus productives. Même pas une demi-heure plus tard, on voit repasser notre détective avec un large sourire et elle nous

apprend que l’enquête sera sans doute assez courte : la caméra de surveillance a tout enregistré, on devrait retrouver le coupable assez vite. Devant une telle absence de rebondissements, on en vient à pencher pour notre deuxième hypothèse. Magnolo, le nouveau codirecteur de la galerie en conclut quant à lui que «downtown reste toujours downtown».

Hamburger de bienvenue Lundi matin on va chercher la vj-ette Ari Kim à l’aéroport LAX. Ari est connue en Corée sous le nom de Vj Ipspy, où elle projette ses images psychédéliques pour Justice, les Chemical Brothers ou Thievery Corporation quand ils sont de passage à Séoul. C’est une créature de la nuit qui se lève rarement avant 17h et l’arrivée matinale sous le soleil californien est un peu violente. D’autant qu’elle s’est faite draguer dans l’avion par un « vieux de 40 ans » qu’elle soupçonne d’être dans la mafia japonaise et à qui, par peur de représailles, elle a cédé son numéro de téléphone.

Ari sera l’artisan principal des vidéos de Life On Loop. Elle travaille avec Jungwan depuis longtemps et apparait dans le clip de Film Noir By The Bay dont elle avait fait toutes les projections vidéo En mangeant un hamburger de bienvenue à In & Out Burger, elle nous rappelle d’ailleurs ce moment improbable, lors du tournage du clip de By The Bay : un groupe électrogène qui alimente de nuit quatre projecteurs vidéo au fond d’un bois, une boite de nuit pour les hiboux. A 4h du matin, fatigués avant même d’avoir commencé à tourner, le groupe électrogène qui s’arrête, le silence qui tombe, la nuit noire comme un cercueil. À L.A. aussi, la nuit existe, mais on en parle moins, tellement il fait beau la journée. C’est d’ailleurs l’un des challenges qui nous attendent : bloquer la lumière intense du soleil dans la galerie pour en faire un espace sombre et propice aux projections vidéo. Un jour après, Kat et Dan, deux amis de Jungwan arrivent de San Francisco pour l’aider à finaliser une partie de l’installation, une structure en acier de 3m de haut avec des centaines de fils de nylon, qui ressemble à plusieurs harpes attachées ensemble. Elle est ar-


rivée complètement cabossée de Paris et presque tout est à refaire, un travail à plein temps de deux semaines pour deux personnes, avec évidemment pas de budget pour ça. Kat est une peintre et dessinatrice réellement talentueuse mais une personne sensible et fragile qui se cherche. Après avoir passé un an à travailler dans une ferme, puis six mois à méditer dans un centre zen, elle vient de commencer des études de médecine. Elle raconte aussi qu’elle travaillait comme dessinatrice chez Disney, ils lui demandaient de faire des nez de sorcière « moins juifs » et de faire Martin Luther King « moins noir ». Son copain Dan ressemble à John Lennon comme deux gouttes d’eau, mais il est ingénieur de formation et gagne sa vie en rédigeant des brevets scientifiques pour un cabinet légal. Lui aussi a toutefois changé de vie et passe le plus clair de son temps à fabriquer des sculptures sonores ou à faire des expériences musicales bruitistes, comme il nous le montre sur cette vidéo d’un concert où on le voit s’acharner sur une basse électrique, raclant les cordes avec un ebow et passant le son dans un feedback électronique qui donne l’impression d’être emporté par un torrent de boue.

L’Artiste et l’Agent Coucher de soleil sur les silhouettes de palmiers et d’avions qui décollent. Quand je vois glisser dans l’escalator un slim noir se finissant par une paire de baskets blanches je sais que Benoît est arrivé. L’uniforme indie parisien n’est

pas aussi courant à L.A. Contraintes logistiques et choix artistiques ont fait que finalement seuls moi et Benoît (bassiste chez Film Noir, guitariste par ailleurs et pour ce projet en particulier) sont de l’aventure du côté de Film Noir. Lui et moi avons passé une partie de l’été à préparer une musique pour Life On Loop qui alterne chansons et passages instrumentaux expérimentaux ou ambiants. L’idée était que l’image et la musique passent au premier plan à tour de rôle. Le format permet aussi plus de liberté musicale, moins contrainte par les règles du genre combo-rock. J’y réactive du coup un peu mon passé dans la musique contemporaine: beaucoup de textures sonores bruitistes, dans un feuilleté de couches superposées. Benoît explorait déjà ça dans son projet solo Factotum, du coup notre entente est assez naturelle. Sur le chemin de la galerie Benoît me raconte la tristesse des longs voyages, quand dans les interstices de l’excitation, on ne sait pas ce qu’on va trouver là où on va, ce qu’on va bien pouvoir y foutre, et qu’on se demande pourquoi on a quitté sa famille pour s’enfermer dans un avion pendant des heures. Le matin même Jinbok, le copain d’Ari, est arrivé de Séoul.

L’appartement vire au squat de luxe, ce que Heidi -la galeriste- ne voit pas d’un très bon oeil. Un peu plus tard, quand elle entend résonner à plein volume la musique qui va tourner en boucle pendant toute la durée de l’expo, elle a cette réaction d’une touchante spontanéité : “are you fucking kidding me!?”. Les relations sont tendues, particulièrement entre Heidi et Jungwan, la bourgeoise et le hobo. L’installation de l’exposition est longue et coûteuse, et les négociations nombreuses sur qui aura quoi à sa charge. Heidi a un fonctionnement on/off : elle est gentille et conciliante jusqu’au moment où elle se transforme en petit chef autoritaire. Jungwan lui, est plus plastique, pratiquant constamment et avec tout le monde l’art de la persuasion soft. Ces différences de style contribuent en partie à l’ambiance d’antagonisme qui règne dans la galerie, mais ce sont surtout les motivations très différentes, et si représentatives du monde culturel, qui en sont responsables. L’Artiste veut avant tout réaliser son oeuvre le mieux possible, et milite pour y mettre tous les moyens, alors que l’Agent Culturel qui a charge de présenter et vendre l’oeuvre en question pense d’abord à l’équilibre de sa


petite entreprise, cherche avant tout à minimiser les risques et maximiser le profit. A part peutêtre dans les milieux associatifs, c’est toujours la même histoire. Les jours suivants amènent leur lot de problèmes et de rebondissements, qui impliquent parfois un ouvrier coréen récalcitrant, un clandestin sud-américain appelé en remplacement, une engueulade sonore entre Jungwan et Ari, la police qui vient voir ce qui se passe, une structure qui s’affaisse, 3 jours de travail réduits à néant, des cables trop courts, un projecteur faiblard, un mal de dos, une gueule de bois, une bière renversée sur un ordinateur. Rien de bien méchant, juste assez pour avoir l’impression qu’il se passe des choses et oublier qu’on ne fait que travailler.

Poulet et gaufres Le jour du vernissage arrive comme l’impression d’essayer de faire voler un avion pour la première fois. Toute l’équipe est sur le pied de guerre. Dans l’urgence de la finition, les lignes asservissantes de la division du travail s’estompent, on vit pendant quelques heures une utopie collectiviste réalisée. Le collègue devient un ami, chacun aide le «copain» à

installer un câble, tirer une nappe, vérifier une connexion, à ajuster une affiche. Les gens commencent à arriver, font rapidement le tour de la galerie avant de se poster près des chips et du vin. Une faune variée, parmi laquelle on identifie quelques sous-groupes: les collectionneurs, les hipsters, les bourgeoises en goguette, quelques amis. Et c’est alors qu’enfin, et in extremis, tout est en place et qu’on va pouvoir commencer, c’est à ce moment-là, comme si c’était écrit quelque part, que toute l’électricité saute. Les projecteurs s’arrêtent, les lumières s’éteignent, les diodes sur les instruments s’éteignent aussi. La panique n’est pas encore lisible sur les visages, ça arrive tout le temps les plombs qui sautent après tout. Sauf que tous les fusibles sont d’aplomb. Je constate immédiatement la beauté objective dans l’enchaînement des difficultés qui se sont dressées sur notre chemin jour après jour et qui semblaient mener inévitablement à ce dernier et plus formidable obstacle. Finalement, une prise débranchée et rebranchée ailleurs suffira, mais on a quand même eu droit à notre petite émotion, et un quart d’heure de sourires forcés.

La performance se déroule très bien, presque comme dans un rêve, avec une sensation de fluidité contrastant avec la mise en place laborieuse des semaines précédentes. Tout est parti d’une vidéo qu’a filmée Jungwan à Guam: un vieil homme qui marche dans une piscine pendant des heures. On en a fait une méditation sur le temps qui passe, la jeunesse et la vieillesse, l’ambition et l’acceptation, la volonté et la compulsion, résumée par cette phrase: Time is on your side, until it’s not anymore. C’est sans doute lié à notre âge à nous, celui de la fin de la jeunesse. A la fin, Michael le stagiaire de Long Beach à la tête de poupon dans un corps de camionneur canadien, me félicite en montrant toutes ses dents. On me parle aussi d’un guitariste malien célèbre, je ne sais plus pourquoi. La fin de soirée est de toute façon moins claire dans mon souvenir. On m’a nourri au space-brownie puissant, et on a été à une fête dans une penthouse downtown appartenant à un acteur de télé, dont on m’a répété plusieurs fois qu’il était «pretty famous» comme un reproche qu’on m’adressait. Bref, tout ça s’est fini dans les vapeurs d’alcool à une heure oubliée, chez Roscoe’s, un fast-food au concept aussi impro-


bable que populaire, qui a presque valeur de manifeste : poulet et gaufres. Poulet et gaufres ? Poulet et gaufres.

J’ai le même T-shirt

Le lendemain, Jungwan et moi allons voir Homeira, une collectionneuse de 60 ans avec le visage d’Orlan et la coiffure de Cléopâtre, habillée Jean-Paul Gauthier période bondage. En la voyant, on est saisi par un sentiment de fiction, qu’on attribue en partie à la ville. Son mari ressemble à un Albert Einstein vieux et bedonnant, et on mesure la lutte quotidienne que ce doit être pour elle de ne pas lui ressembler. Elle était là hier et a eu un coup de coeur pour l’installation avec les fils de nylon qu’elle voudrait installer chez elle, dans son entrée. Heidi vient nous chercher dans sa Porsche Cayenne et se montre d’une humeur joviale inédite. Le cauchemar de l’installation est enfin fini et elle va peut-être en être gratifiée par une vente importante à une personnalité influente de la scène artistique de

Los Angeles. Et puis on lui a dit que la performance avait fait son petit effet : «- Il paraît que des gens ont pleuré hier pendant la performance? - C’était pas toi ?, dis-je perfidement - Si, parce que c’était enfin fini.» La bonne humeur rend tous les sarcasmes charmants et on arrive comme en vacances sur les hauteurs de Manhattan Beach, devant une maison qui ressemble à sa propriétaire. On espère que notre gueule de bois ne franchira pas trop le pas de la porte, et on est reçus par une bonne mexicaine boulotte avec le petit napperon, comme on n’osait même pas l’espérer. Homeira est malade mais se présente à nous en débardeur dont on devine vite la fonction : nous prouver sa jeunesse. Les pourparlers sont cordiaux, elle est moins folle qu’elle n’en a l’air. On visite sa maison jonchée de sculptures mais je retiens surtout une photo d’elle quand elle était très jeune et très belle. En la voyant aujourd’hui je me dis que Life On Loop parle d’elle. La beauté, la volonté, la tristesse, la folie. Le reste du séjour nous permet de découvrir un peu plus la ville, déroutante au début mais finalement assez attachante à l’usage : les avantages de la province avec les avantages d’une grande ville. Je pourrais parler aussi des rencontres qu’on y a encore faites : cette dame de plus de 70 ans qui a plus d’énergie que la plupart des jeunes de 18 ans que je connais, qui avait dansé et crié pendant tout un concert de Film Noir à New York l’année dernière. Ou ce jeune skateur-taggeur croisé dans un squat à Venice qui parlait avec un argot dépaysant des coups de

feus qu’il entend tous les jours devant sa porte à Long Beach. Ou mon cousin de San Francisco qui ressemble aujourd’hui plus à mon oncle qu’à mon cousin tel que je me souvenais de lui. Ou cet ami de Jungwan, multimillionnaire à 30 ans, que la paranoïa empêche de se faire de nouveaux amis s’ils ne sont pas aussi riches que lui. Ou encore ce surfer qui sort de l’océan, mâchoire américaine, un surf sous le bras, mon téléphone qu’il vient de ramasser dans le sable dans l’autre main, et ces mots que j’ai gardé en mémoire je ne sais pas pourquoi : « j’ai le même T-shirt. J’ai acheté le mien en Thailande ». Pourquoi pas finir là-dessus ? Tout était un peu comme ça.

Par Oan Kim


Dépêche

OK GO

L

e 18 novembre dernier, le groupe OK GO a tracé son nom dans les rues de Los Angeles au moyen d’une parade musicales et lumineuse à la manière d’un « concert dont vous êtes les héros ». Le groupe n’en est pas à son coup d’essai en matière d’actions choc. Avec le clip de Here We Go Again, ils ont engrangé des millions de vues sur Youtube, un coup d’éclat qui a donné ses lettres de noblesse au «marketing viral» chère à notre nouvelle ère musicale. Tournée en une seule séquence, la vidéo des quatre musiciens effectuant une chorégraphie sur des tapis de course d’appartement (ou treadmill) ne pouvait laisser planer le doute : les OK Go ont de la suite dans les idées. Depuis les clips décalés se sont enchaînés, malgré le choix de leur (ex) label EMI : interdire la fonction « embed » (qui permet par exemple aux blogueurs d’intégrer les vidéos sur leurs pages). Grave erreur stratégique selon Damian Kulash, leader du groupe, qui

En cavale dans les rues de Los Angeles adresse alors une lettre ouverte au label dans le New York Times. Le groupe crée alors son propre label pour plus de liberté. On comprend alors le besoin de retour aux sources d’OK Go. A mi-chemin entre la grande parade et l’évènement participatif, cette déambulation musicale et lumineuse dans Los Angeles se voulait un moment de partage (intentions sûrement tout à fait soutenues par leur sponsort sur cet évènement, Range Rover).

Joint par téléphone à Los Angeles, Damian Kulash nous livre son idée de la musique au XXIe siècle.

Peux-tu nous expliquer le concept de cette grande parade à Los Angeles ? Plutôt que d’enregistrer de la musique, nous voulions proposer une réelle expérience et proposer aux gens de jouer ensemble. Environ 1000 personnes nous ont suivi (nous étions limités car nous avons dû demander une autorisation). L.A. est une si grande ville, l’espace public est d’habitude davantage pour les voitures que pour les piétons. C’était génial de voir la réaction des gens, certains nous ont rejoint car nous sommes passés devant chez eux. Nous avons eu cette idée après avoir assisté à des parades à La Nouvelle-Orléans. Il y avait des milliers de personnes dans les rues, jouant juste pour le plaisir de la musique. C’est comme faire planer les gens, c’est très différent de la scène. Nous avions choisi quelques chansons très simples et connues : les Eagles, les Rolling Stones, Eye Of The Tiger… Il ne s’agissait pas de jouer des chansons parfaites. A un moment je me suis pro-


mené dans la foule, j’ai proposé de chanter Hey Ya ! d’Outkast, et tout le monde s’est lancé ! Ca a finalement donné une version très différente de l’originale. Nous avons joué 8 heures. On s’est quand même arrêtés pour manger ! (Rires)

Propos recueillis par Julia Bource. Photo : DR

C’est une expérience très différente des concerts ? Oui, là on a l’impression de toucher l’âme des gens, c’est très rare. Avant ça nous avons tourné pendant trois ans et demi, parfois en première partie de très gros groupes. Nous jouions pratiquement le même et de 45mn tous les soirs. C’était bien, mais les chansons n’étaient en quelques sorte que des « objets » à promouvoir. Je pense que les temps sont favorables aux artistes. Les règles ont complètement changé. Avant pour se faire connaître, il fallait faire un clip à gros budget, qu’il passe sur MTV. Maintenant nous n’avons plus à répondre aux attentes de quelqu’un. Aujourd’hui, il faut juste faire quelque chose de bon. Vous présentez votre dernier album Of The Colour Of The Blue Sky comme le plus expérimental : dans quelle mesure ? Tout le monde veut être dans un groupe de rock. Sur nos premiers albums nous avons vraiment joué ce que nous aimions, mais nous avons en quelque sorte exploré les territoires que nous connaissions, tu vois ce que je veux dire ? Quand nous avions des idées originales, nous nous disions que personne n’y croirait. Nous préférions rester dans le format pop . Maintenant, nous ne sommes plus obligés de faire ce que le gens attendent de nous. Nous avions beaucoup plus de liberté sur cette album, de liberté de création.

Extraits de la vidéo « Dance With Your City (The OK Go GPS Parade) »


«214 / 365 : MLK & PCH» johnwilliamsphd

http://www.flickr.com/ people/johnwilliamsphd/

«Los Angeles plays itself» Mike Schmid

«Weary traveler»

«Balloon»

http://www.flickr.com/ people/timbo8184/

http://www.flickr.com/ people/zwhitford/

«Love is a place»

«Overhead»

Tim Ronca

h t t p : / / w w w. a n n a i mhof.com

http://www.flickr.com/ people/mikeschmid/

«Lost highway, Hollywood Hills» lcometto

«Mc Murder PasteUp» johnwilliamsphd

http://www.flickr.com/ photos/lcometto/

http://www.flickr.com/ people/johnwilliamsphd/

«Saves Gas»

«Toward Los Angeles, California»

Noah Lea

http://www.flickr.com/ people/venicewith love/

The Library Of Congress 1937 http://www.flickr.com/ people/library_of_ congress/

Zack Whitford

lcometto

http://www.flickr.com/ photos/lcometto/

«Parents eaten...» Tim Ronca

http://www.flickr.com/ people/timbo8184/

«Venice Beach Skate Park» Edeevo

http://www.flickr.com/ photos/edeevo


Auteurs Eva E. Davier

Oan Kim

Direction de la publication

Née en 1981. Photographe autodidacte obsédée par les Etats-Unis, les livres, la musique et les portraits. Vit et travaille à Paris. «Qu’il s’agisse de la douceur du réveil, de la rage d’un groupe de rock, de l’effervescence nocturne de Vegas, ou tout simplement de l’émotion d’un visage, Eva E. Davier capte l’instant pour mieux le sublimer. Si la mise en scène tient une place importante dans ses compositions, Eva Davier lui confère toute sa poésie et son âme.» (Ophélie Haire)

Oan Kim est un musicien et photographe basé à Paris. il est le leader du groupe Film Noir dont la réputation grandissante s’est étendue au-delà de la scène parisienne underground. Leur premier album I had a very happy childhood est sorti en 2009. Sa carrière internationale en tant que photographe l’a conduit à réaliser une douzaine d’expositions en France, en Corée ou en Chine. Il travaille également avec la vidéo et collabore régulièrement avec Jungwan Bae sur des projets multimédia.

Pascal Thuet

Samuel Cogrenne S’il le pouvait, Samuel vivrait dans un film de Godard période Anna Karina. Au lieu de ça, il s’est expatrié à Montréal. Et entre une rétrospective de Buster Keaton et une énième relecture de Scott Pilgrim, il cherche la nouvelle vibration artistique. Samuel fonctionne à l’émotion vouant une admiration sans bornes à Andrei Tarkovski. Il vit sa vie en sachant qu’il est impossible de s’ennuyer : il y a tant à lire, à voir, à écouter… En attendant ces moments qui viendront un jour enrichir sa mémoire poétique, il collabore à Discordance. Whatever happens, happens.

Direction Artistique Julia Bource Graphisme Philippe Barbosa et Julia Bource Conception, rédaction, photographies : Samuel Cogrenne, Eva E. Davier, Julia Bource, Oan Kim. Equipe de traduction : Clara Lemaire, Elsa Charléty, Virginie Serre. Diffusion

Julia Bource Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l’électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n’affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. «Discordance m’a sauvée».

Une publication éditée par Discordance.fr, webzine culturel. http://www.discordance.fr contact@discordance.fr Tous droits réservés. Remerciements : Beggars, Xavier Carjuzââ et l’Ubu à Rennes, Dan Fante, Richard Lange, Steve Erickson, Paul Beatty, l’agence Faits & Gestes et le festival America, Film Noir, Dali Zourabichvili, les photographes Flickr cités.

Ours et remerciements

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