Page 186

 Pages 366/367

[…] une esthétique d’ensemble harmonise cette diversité obsessionnelle […] […] an aesthetic of unity harmonises this obsessive diversity […]

l’immersion s’avère utile pour décrire et analyser ces nombreux univers forgés par l’être humain pour offrir une expérience tranchant avec nos conditions de vie habituelles. D’autant que nous avons pris goût, avec l’essor du tourisme comme des médias interactifs, à nous délecter d’environnements capables de nous accueillir dans notre vulnérabilité, tout en nous mettant à l’épreuve de la nouveauté. L’un des aspects essentiels que met à jour toute pensée de l’immersion est que la puissance de l’expérience immersive tient à l’écart entre le monde commun d’origine et le nouvel univers qui nous englobe. Plus ils sont hétérogènes l’un par rapport à l’autre, plus vive est la déstabilisation ressentie par le sujet

humain. Le conditionnement produit par la routine se heurte à une altérité environnementale qui bat en brèche les évidences acquises et nous fait sortir de notre zone de confort. Face à un contexte nous englobant, mille questions surgissent pour établir quelles règles le gouvernent, quels raisonnements restent valides ou sont périmés, comment se comporter, quelle attitude adopter pour vivre au mieux cette transformation de soi opérée par le milieu ambiant. Nos facultés d’adaptation s’éveillent et tentent de jeter des passerelles, de tisser des liens pour rapatrier l’inconnu dans des zones plus maîtrisées. Il en résulte un déconditionnement par rapport à notre référentiel initial d’existence. Cela entraîne un double

mouvement qui consiste simultanément à rendre familier ce qui est étranger – effort pour apprendre et assimiler la différence – et à rendre étranger ce qui nous est familier – processus qui dénaturalise et questionne l’évidence des acquis. D’où un possible cercle vertueux capable de nous transformer en profondeur. Plonger dans l’espace hors temps de la Demeure, c’est pénétrer au cœur d’un ” écosystème d’œuvres ” hétéroclites entretenant entre elles des relations mystérieuses, que l’on devine sous-jacentes. La notion même de Chaos, intuitivement, pose l’enjeu de l’ordre et du désordre comme tension organisatrice des lieux. L’étrangeté des strates accumulées et saturées de sens et de non-sens provoque un

D’aucuns jugeront cette veine artistique malsaine, morbide, laide et désagréable. D’autres apprécieront les effets corrosifs de ce magma signifiant qui thématise l’obsolescence, la vanité consumériste. Ils feront leur miel de ces fleurs vénéneuses ou tout simplement fanées par une époque vouée à la stérilité. Mais quel que soit le ressenti ou la sensibilité, le rejet ou l’acceptation, un mystère des origines plane sur ces lieux. Il force le respect, voire l’estime, à cause de l’ampleur du désastre, résultant d’une ténacité irréductible. Car ce n’est pas tant l’originalité des thèmes abordés qui nous frappe, la plupart ayant été largement traités par les mouvements déconstructivistes et nihilistes. C’est surtout le forfait

choc esthétique et intellectuel pour le moins intrigant. L’accueillir ou le refuser dépend de chacun. Mais la proposition artistique impossible à déjouer se mue en impératif d’adaptation, tant est riche la teneur des entités rassemblées là, qui nous cernent inexorablement de toutes parts. Il s’agit bien semble-t-il d’un environnement à la fois immersif, mais aussi subversif par la provocation violente qu’exercent des emblèmes mortifères : cadavres d’objets de consommation courante ; épaves de véhicules ; graffitis cryptiques, militants ou nihilistes… En même temps, une esthétique d’ensemble harmonise cette diversité obsessionnelle. Elle barricade une frontière entre un régime esthétique moderne et post-moderne.

366 367

accompli, son caractère irréparable, sa nécessité intellectuelle et sensible. Ainsi donc, voici ce que donne la licence artistique poussée dans ses retranchements, au bord de la syncope. À l’inverse des échantillons sobrement confinés dans les galeries et musées, sous protection sanitaire, ici et maintenant, c’est la pointe d’un continent en cours d’émergence qui perce, menaçant d’envahir l’univers. Les tenants de la Demeure du Chaos et son orchestrateur ont minutieusement réalisé un micro-monde apparemment déstructuré, mais dont le désordre semble en réalité composé strate par strate, éclat après éclat. À toutes les échelles, on ne peut qu’imaginer les divers processus créatifs qui ont travaillé et charrié

trace

Opus IX: Abode of Chaos / La Demeure du Chaos 1999-2013  

thierry Ehrmann: we put all our passion and folly into preparing this French-English Collector, the book of the decade: 504 pages / 4.5 kg /...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you