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Ce malin désir est au cœur même de ceux qui en partagent les bénéfices. L'allergie à tout ordre définitif, à toute puissance définitive est heureusement universelle, et les deux tours du World Trade Center incarnaient parfaitement, dans leur gémellité justement, cet ordre définitif. Pas besoin d'une pulsion de mort ou de destruction, ni même d'effet pervers. C'est très logiquement, et inexorablement, que la montée en puissance de la puissance exacerbe la volonté de la détruire. Et elle est complice de sa propre destruction. Quand les deux tours se sont effondrées, on avait l'impression qu'elles répondaient au suicide des avions-suicides par leur propre suicide. On a dit : “Dieu même ne peut se déclarer la guerre.” Eh bien si. L'Occident, en position de Dieu (de toute-puissance divine et de légitimité morale absolue) devient suicidaire et se déclare la guerre à lui-même. Les innombrables films-catastrophes témoignent de ce phantasme, qu'ils conjurent évidemment par l'image en noyant tout cela sous les effets spéciaux. Mais l'attraction universelle qu'ils exercent, à l'égal de la pornographie, montre que le passage à l'acte est toujours proche - la velléité de dénégation de tout système étant d'autant plus forte qu'il se rapproche de la perfection ou de la toute-puissance.” Dans de nombreuses religions ou philosophies, l'Eschatologie est un événement futur prophétisé dans les textes sacrés ou les mœurs et coutumes. L’Eschatologie ouvre des concepts tels que ceux des messies ou des temps messianiques, l’après-vie et l’âme. La Demeure du Chaos, renommée “Abode of Chaos” par le New York Times, dont la traduction signifie les “Entrailles du Chaos”, définit dans la tradition judéo-chrétienne, une puissance informelle avant l’intervention créatrice de Dieu. Par amalgame avec le concept grec, elle est la confusion initiale, indifférenciée et informelle de la

matière et des éléments antérieurs à l’organisation du monde par l’intervention de Dieu. En Alchimie, elle est la “Materia Prima” qui accompagne l’Alchimiste dans son Grand Œuvre. C’est donc tout naturellement que l’Eschatologie, avec mon regard de plasticien, est une des lignes conductrices qui a permis d’accoucher des milliers d’œuvres du corpus des œuvres de la Demeure du Chaos. Depuis 1999, j’interroge les religions, les mouvements philosophiques, la cosmologie, les représentations picturales à travers l’histoire de l’art, les narrations littéraires et le 7ème art. Si l’approche de la fin des temps est le lieu commun et universel, il emprunte mille chemins selon l’histoire, les cultures, les continents et les ethnies.

Quelle approche plus instructive pour décrypter l’âme d’une société que celle qu’elle donne de sa propre fin ? C’est dans la tragédie ultime, réelle ou fictionnelle que se définit le mieux l’humain et son génie perdu. Avec l’approche de la fin du monde traitée de manière artistique par la Demeure du Chaos, en auscultant tous les arts majeurs, j'interpelle mes visiteurs sur notre avenir collectif et individuel, de manière entre autres

à faire l’état des lieux sur ce qui doit être préservé, ce qui doit disparaître à jamais mais peut-être aussi plus secrètement ce que l’on souhaite voir détruire. Ces fins du monde sont diverses par tant de textes religieux pour aborder le XXIème siècle avec la catastrophe majeure écologique ou scientifique dont Tchernobyl fut un des premiers révélateurs. Cette démarche artistique, qui

s’est traduite par des milliers d’œuvres, est une revisitation des représentations eschatologiques les plus diverses qui met en lumière les fins du monde, plus que la fin du monde. A travers notre grille de lecture d’occidentaux, nous avons acquis la prétention de pouvoir diagnostiquer avec précision des fins du monde imaginaires qui sont très loin de nous dans l’espace temps. Il n’y a pas qu’une seule fin du monde, grâce à Dieu, mais plusieurs par nos réalisations de plasticiens et des représentations

fictionnelles, scientifiques, religieuses, parfois les trois, qui témoignent de la fin d’un monde. Chaque époque donne sa définition de la fin d’un monde qu’elle pense cyclique. Toutes les fins du monde ne sont pas forcément tragiques. Il y a incontestablement l’esthétique de la chute, une forme de dandysme eschatologique qui accompagne l’homme depuis la nuit des temps. Je serais tenté d’écrire que les fins du monde, non seulement font partie de notre histoire, mais qu’elles sont aussi un élément fondamental dans la psyché universelle pour nous libérer de l’ancien monde. Le concept latin de la Tabula Rasa, qui m'est cher, est une très belle métaphore puisque la Tabula Rasa était la tablette sur laquelle les Romains écrivaient et grattaient avec l’extrémité plate du poinçon pour tout effacer. Aristote pense que l’esprit serait dépourvu d’idée innée, toute connaissance dérivant de l’expérience. Il faut donc annihiler tout passé pour renouer avec l’expérience. Ce concept de la Tabula Rasa se retrouve au Moyen Age puis avec Descartes et les Sensualistes. Ce concept philosophique amène à une meilleure compréhension de l’Eschatologie. En effet, faire table rase du passé en exauçant ou craignant la fin d’un monde est une nécessité pour que l’espèce humaine progresse. L’Eschatologie ou la fin d’un monde est une approche cathartique afin de réveiller les traumatismes enfouis à l’origine de troubles générant ainsi une décharge émotionnelle à valeur libératrice. En psychanalyse, cette libération s’appelle l’abréaction. Quel que soit le nombre de décennies à produire les œuvres de la Demeure du Chaos, je ne finirai jamais ce sujet universel qui d’ailleurs, même s’il vient de la nuit des temps, ne cessera jamais d’être traité. Ce qui en soit est rassurant.

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art, literary narratives and the cinema. While the approach of the end of time is a common, universal idea, it takes a thousand different paths depending on history, cultures, continents and ethnic groups. What more instructive approach for deciphering the soul of a society could there be than its conception of its own end? It is in that final tragedy, real or fictional, that humankind and its lost genius are best defined. With an approach to the end of the world artistically treated by the Abode of Chaos, by sounding all the major arts, I incite my visitors to think about our collective and individual future, for instance by making an inventory of everything that should be preserved, everything that should disappear for ever, and perhaps more secretly, everything we would like to see destroyed. There are many different ends of the world in as many religious texts concerning the 21st Century, with major ecological or scientific disasters, Chernobyl being one of the first signs. This artistic approach, expressed through thousands of works, is a revisitation of a huge range of eschatological representations, “the Depths of Chaos” - defines a formless power that existed before and brings to light many ends of the world rather than the end of the creative intervention of God. Equated with the Greek concept, it the world. Through our standpoint as is the initial, undifferentiated, Westerners, we have established formless confusion of matter and elements existing before the world the claim of being able to precisely diagnose imaginary ends of the was structured through God’s world a long way from us in space intervention. and time. By God’s grace, there is In Alchemy, it is the “Prima not only one end of the world, but Materia”, which assists the several, through our creations as Alchemist in his Great Work. So, with my eye as a visual artist, I plastic artists and representations that may be fictional, scientific or found it quite natural that religious, and sometimes all three, Eschatology should be one of the showing the end of a world. guiding principles behind the Each epoch gives its definition of birth of thousands of works the end of a world that it sees as within the overall corpus of the cyclical. Abode of Chaos. Not all ends of worlds are neces­ Since 1999, I have been exploring sarily tragic. religions, philosophical move­ There is incontestably the aesthe­ ments, cosmology, pictorial tic of the fall, a form of eschatolo­ representations in the history of phies, Eschatology is a future event predicted in sacred texts or in manners and customs. Eschatology involves concepts like messiahs or messianic periods, the afterlife and the soul. In Judaeo-Christian tradition, the “Demeure de Chaos” - the “Abode of Chaos” as it was dubbed in English in New York Times, where the translation has the sense of “

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Le symbole “Danger nucléaire” est très présent Nuclear danger logos displayed in many places

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The Tokyo Electric Power Company

gical dandyism which has accompanied mankind since the dawn of time. I am tempted to write that ends of the world do not only form part of our history, but are also a fundamental element in the universal psyche in liberating us from the ancient world. The Latin concept of the Tabula Rasa, which I find very appealing, is a speaking metaphor because the Tabula Rasa was the tablet on which the Romans wrote, then scraped with the flat end of the stylus to erase everything. Aristotle thought that the mind lacked any inherent ideas, and that all knowledge was derived from experience. So any past must be erased to make room for experi­ ence. This concept of the Tabula Rasa is found again in the Middle Ages, and then with Descartes and the Sensualists. This philosophical concept is useful in understanding Eschatology, because wiping the slate clean of the past by wishing for or fearing the end of a world is necessary for the human race to move forward. Eschatology or the end of a world is a cathartic approach designed to awaken the repressed traumas that have caused disorders, thus generating an emotional charge that brings healing release. In psychoanalysis, this release is known as abreaction. However many decades it takes to produce the works in the Abode of Chaos, I shall never exhaust this universal subject, which further­ more, even it it dates back to the dawn of time, will never cease to be treated. Which is reassuring in itself. For the first Christians, the end of the world meant the hope of a divine catastrophe that would vanquish the evil in the world and reward martyrs and good men. In older cultures, the world under­ goes a constant process of death and rebirth. They believed they were expe­ riencing a world in decline, but did not fear its imminent end.

trace

Opus IX: Abode of Chaos / La Demeure du Chaos 1999-2013  

thierry Ehrmann: we put all our passion and folly into preparing this French-English Collector, the book of the decade: 504 pages / 4.5 kg /...

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