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Confédération de l’illustration et du livre

2017

Synthèse

Les illustrateurs et illustratrices en Alsace


Confédération de l’illustration et du livre

2017

Synthèse

Les illustrateurs et illustratrices en Alsace


Remerciements La CIL remercie Monsieur Jérémy Sinigaglia qui a réalisé cette étude. Nos remerciements vont naturellement aux illustrateurs /trices d’Alsace pour leur participation et leur disponibilité et aux administrations de l’Agessa et la Maison des Artistes. Enfin, nous tenons à adresser nos remerciements aux associations Alill (Alsace Illustration) et Central Vapeur ainsi qu’à tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à enrichir ce travail, par leurs suggestions, leurs corrections et les échanges que nous avons pu avoir ensemble. Directeur CIL Alsace : Gilles Million Réalisation de l’étude : Jérémy Sinigaglia Maître de conférences en science politique à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, membre du laboratoire Sociétés, acteurs et gouvernement en Europe (SAGE UMR CNRS 7363) Comité de rédaction : Grégory Jérôme, Amandine Laprun, Philippe Matter, Johannes Roussel, Roger Seiter, Fabien Texier. Direction artistique : Éva Coste (www.evacoste.fr) pour Médiapop (www.mediapop.fr) Illustrations : Éva Coste Cartographie : Région Grand Est, service Informations géographiques et statistiques, direction de l’Environnement et de l’Aménagement Impression : Région Grand Est


Enquête illustrateurs

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Sommaire 1.1. Sous titre Texte

Chiffres

1.1.1. Sous sous titre 33 Texte

5 6

Éditorial Introduction Cadre et méthodologie de l’enquête

9

Alsacelocal Partie 1 — Un espace

Nombre 37

de l’illustration dynamique Agriculteurs et attractif

4 555 39

35

40 Artisans. commerç 29 860 13 14 15

17 19 20

23 25

26 28 29

Partie 2 — Des réalités Cadres. prof. Intel. socioéconomiques hétérogènes — 2.1. Secteurs et statuts Professions inter. — 2.2. Degré d’intégration Employés professionnelle Ouvriers et multiactivité — 2.3. Organisation de l’activité Retraités Total Partie 3 — Les déterminants professionnels des inégalités — 3.1. L  es aides à Texte la création : des ressources rares mais déterminantes — 3.2. L’atelier et les outils

Partie 4 — Les déterminants extra-professionnels des inégalités — 4.1. P  assage par une grande école et inégalités de classes — 4.2. Sexe et situation familiale : la double peine des femmes — 4.3. Âge et position dans le cycle professionnel : une concentration croissante des ressources

84 363

43 117 000

Partie 5 — Ebauche de portrait statistique des 4 secteurs principaux LIVRE — 5.1. Le secteur desValeur albums Consommation de la Zone — 5.2. Le2011 secteur de l’illustration livre étudiée jeunesse 143 € 354 € — 5.3. Le secteur de 651 la microédition — 5.4. Le secteur de 4la807 communica161 € 518 € tion et de la publicité 358 €

30 202 120 €

Partie 168 €6 — Conclusions 19 656 024 €

79 001

98 €

7 742 062 €

169 083

64 €

10 821 319 €

233 056

82 €

19 110 570 €

766 081

133 €

97 464 765 €


Enquête illustrateurs

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Éditorial

La structuration d’un espace local de l’illustration dynamique et attractif. La situation de Strasbourg sur le terrain de l’illustration est particulière et la Haute Ecole des Arts du Rhin (HEAR) y tient un rôle de tout premier ordre : bon nombre d’illustrateurs passent par cette école prestigieuse où ils sont formés par des enseignants de haute volée. Ces derniers s’attachent tout au long du cursus à susciter et rendre possible des expériences éditoriales, intéressantes et riches pour ceux qui s’y engagent : de l’Institut Pacôme à Écarquillettes, de Belles Illustrations Magazine à Psoriasis, en passant par Vignette, Biscoto, Sourire magazine, Icinori, La Tribune de Jelly Rodger… tout se passe comme si le fait de soumettre son travail à l’épreuve de la publication contribuait à progresser sur la voie de la profession d’illustrateur. « Fanzinat », micro-édition, affiches, projets éditoriaux, plus que l’incarnation de premiers pas d’éditeurs, représentent bien souvent l’antichambre de la profession d’illustrateur. Autour de ces expériences fondées par des « collectifs » se sont constituées d’autres formes de regroupement : Le Grill / groupement des illustrateurs, association créée en 2006 (l’un des fondateurs fera partie de la création du groupe BD du SNAC en 2007) qui a œuvré à la défense des intérêts de la profession jusqu’à sa dissolution en 2014 ; Central Vapeur ensuite, née en 2010 autour d’un projet de salon et de festival de l’illustration et de la micro-édition. La disparation du Grill a conduit Central Vapeur à reprendre les activités de conseil juridique et d’accompagnement qui comptent aujourd’hui plus d’une centaine d’inscrits. En 2012, la création de la CIL permet d’ouvrir un espace de dialogue et de structuration de l’ensemble de la filière du livre. En 2014, la création d’ALILL, une deuxième association d’illustrateurs, complète le paysage professionnel. Les revenus des illustrateurs connaissent une lente mais inexorable détérioration, c’est ce que montre cette étude. Le développement

des grands groupes, le rachat des petites maisons d’édition, l’importance accrue du contrôle de gestion dans la prise de décision, le phénomène de concentration éditoriale ont profondément changé le paysage. Pourtant l’activité n’a jamais été aussi intense : que ce soit en termes de qualité éditoriale ou de nombre de titres. Mais force est d’admettre que c’est la remontée des revenus en direction des auteurs qui ne fonctionne pas. Il faut reconnaître que les illustrateurs ont tardé à s’organiser, notamment pour ce qui concerne leur rapport aux éditeurs ; ce faisant, celui-ci s’est construit sur un mode individuel et souvent conflictuel. Quant à la négociation, qu’elle soit individuelle ou collective, elle ne bénéficie que de peu de place dans cette relation, les illustrateurs n’étant pas particulièrement formés ou disposés à son endroit. Cependant, on ne touche pas impunément aux revenus des illustrateurs. En 2011, le milieu de l’illustration s’était ému devant la décision du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil de rendre payant les rendez-vous avec les directeurs artistiques. Ces dernières années ont été marquées par une mobilisation sans précédent des auteurs de l’illustration et de la bande dessinée : grève des dédicaces à Saint-Malo en 2014, manifestations et lancement des Etats Généraux de la Bande dessinée à l’occasion du FIBD d’Angoulême en 2015. Fin 2015, la réforme de la retraite complémentaire des auteurs achève de mettre le feu aux poudres. Sans concertation, les créateurs se voient imposer des prélèvements à la hausse les privant à terme de l’équivalent d’un mois de revenus. Les données recueillies par cette étude permettent d’améliorer la connaissance de la situation des acteurs et d’améliorer les outils mis à leur disposition.

Grégory Jérome, Président de la CIL


Enquête éditeurs

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Introduction

Cadre et méthodologie de l’enquête 1 Faute d’études suffisamment précises ou d’enquêtes sociologiques (comme celles qui existent sur d’autres professions artistiques : les plasticiens, les comédiens, les musiciens, les artistes de cirque, etc.), on sait encore peu de choses sur la profession d’illustrateur/trice. La récente enquête statistique nationale sur la situation d’environ 1500 auteurs réalisée dans le cadre des Etats Généraux de la Bande Dessinée (EGBD), dont le rapport a été publié en 2016, livre des résultats intéressants. Elle montre notamment la féminisation et le rajeunissement de la profession et met en évidence le caractère précaire du métier : une forte multiactivité (occupation d’un emploi autre que celui d’auteur de BD), une protection sociale peu développée, des revenus faibles et irréguliers, etc. La présente étude se situe dans le prolongement de l’enquête EGBD, en proposant un double déplacement du questionnement. Le premier déplacement concerne l’échelle d’observation : l’enquête est ici localisée, portant uniquement sur les illustrateurs/trices vivant en Alsace. Il s’agit donc de rendre compte des particularités de l’espace régional de l’illustration et de décliner localement les questions habituelles : qui sont les illustrateurs et illustratrices installé-e-s dans la région ? Quelle est leur formation ? Dans quel secteur de l’illustration exercent-ils et elles principalement ? Comment s’organise leur travail ? Quels sont leurs revenus ? Etc.

Le second déplacement concerne le périmètre de la population : l’enquête ne porte pas seulement sur les auteurs et autrices de BD mais entend rendre compte de l’activité de tou-te-s les professionnel-le-s de l’illustration, quel que soit leur secteur d’activité principal (la BD mais aussi les publications pour la jeunesse, le fanzine, le dessin de presse, etc.). Ce choix présente l’avantage de pouvoir montrer l’hétérogénéité des façons de vivre de ce métier et, éventuellement, la porosité qui peut exister entre plusieurs secteurs d’activité dans le champ de l’illustration. Ce rapport repose sur une enquête par questionnaires auprès de l’ensemble des illustrateurs/trices alsacien-ne-s ou exerçant en Alsace dans les domaines de l’image (illustration, graphisme), quel que soit leur statut (travailleur indépendant, salarié permanent ou contractuel, etc.) et quels que soient leurs secteurs de travail (albums de bande dessinée, illustration jeunesse, microédition, publicité, presse, etc.). Le questionnaire comprenait des questions relatives aux caractéristiques sociodémographiques des enquêtés (sexe, âge, lieu de naissance et d’habitation, profession des parents), la scolarité et la trajectoire professionnelle, les temps, espaces et conditions de travail, la production et la commercialisation des œuvres, les liens avec les organisations professionnelles et les revenus. Celui-ci a été diffusé en ligne (via la plateforme Limesurvey) en janvier 2016, en utilisant d’abord les contacts de la CIL et des associations partenaires (mails et site internet) et, plus largement ensuite, par la méthode de la « boule de neige » (chaque répondant-e était invité-e à envoyer à ses contacts le lien vers le questionnaire).


Enquête illustrateurs

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Cadre et méthodologie de l’enquête

L’analyse finale repose sur 98 réponses exploitables. Parmi les répondant-e-s, figurent notamment 58 illustrateurs/trices assujettie-s à l’AGESSA/MDA sur les 195 recensés officiellement en 2014, soit un niveau de représentativité d’environ 30 %. Pour le reste de l’échantillon (professionnels non assujettis), ne disposant d’aucune source fiable pour déterminer avec précision la population totale en Alsace, il est impossible de connaître le degré de représentativité statistique de l’enquête. L’analyse semble par exemple montrer une probable surreprésentation des femmes dans l’échantillon (54 % de femmes ont répondu au questionnaire, contre 27 % dans l’enquête EGBD alors qu’on fait état généralement de 12 % de femmes dans la profession). Ce résultat peut indiquer la féminisation accrue de la profession, d’éventuelles spécificités régionales et/ou tenir aux modalités de diffusion du questionnaire ou au périmètre de l’étude ; c’est probablement un peu de tout cela à la fois, mais on ne peut affirmer dans quelles proportions. Toutefois, si l’enquête ne permet pas de dresser un portrait statistique exhaustif de la population régionale, l’analyse met au jour les éléments qui expliquent la diversité des conditions de travail, d’emploi et de rémunération en fonction de chaque situation. Plus précisément, l’enquête permet de mettre en lien les propriétés sociodémographiques et professionnelles des répondant-e-s (le sexe, le type de formation, l’origine sociale, l’accès à telle ou telle ressource utile au travail) et leur situation professionnelle. La synthèse des résultats est structurée de cette manière : après avoir rappelé les principales caractéristiques de l’espace régional

de l’illustration, nous présenterons la diversité des conditions d’emploi et de rémunération puis, successivement, les déterminants professionnels et extra-professionnels des inégalités qui en découlent. Pour terminer, nous esquisserons le portrait de quatre domaines du champ de l’illustration : celui des albums de BD, de l’illustration jeunesse, de la microédition et de la communication.

— 1 → Jérémy Sinigaglia a défini le cadre de l’étude, en lien avec la CIL, a participé à l’élaboration du questionnaire, a produit l’analyse et rédigé la présente note. Nicolas Hacquart, ingénieur d’étude contractuel, a participé à l’élaboration et à la diffusion du questionnaire d’enquête.


EnquĂŞte illustrateurs

Chiffres

Partie 1 Un espace local de l’illustration dynamique et attractif


Enquête illustrateurs

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Un espace local de l’illustration dynamique et attractif S’il est difficile de chiffrer avec précision la population professionnelle locale, compte tenu de la pluralité des conditions d’exercice du métier, on recense en 2014 195 illustrateurs/trices installé-e-s en Alsace assujettis/affiliés à la sécurité sociale des artistes auteurs (58 % à la Maison des Artistes, 42 % à l’Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs). Les illustrateurs sont, en valeur absolue, bien moins nombreux que dans d’autres régions, comme l’Île-de-France (2618) ou Rhône-Alpes (566) par exemple, mais si l’on rapporte leur nombre à la population régionale, l’Alsace se place au deuxième rang, juste derrière l’Île-deFrance 2. Les illustrateurs/trices installé-e-s en Alsace (à plus de 90 % dans le Bas-Rhin) sont pour moitié originaires de la région (50 % sont nés dans un département du Grand-Est, dont plus de 80 % en Alsace) ; les 50 % restants viennent de 24 autres départements, couvrant une grande partie du territoire nationa. L’attractivité du territoire alsacien est notamment liée à celle de ses écoles. L’espace alsacien se caractérise en effet aussi par la richesse de l’offre de formation, plus ou moins directement en lien avec les métiers de l’illustration. La Haute Ecole des Arts du Rhin (HEAR) 3, qui regroupe depuis 2011 l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg et l’École supérieure d’art de Mulhouse 4 occupe bien sûr une place centrale. Selon notre enquête, environ trois quarts des illustrateurs en Alsace passés par une école d’art sont diplômés de la HEAR (ou de l’une des écoles qui la composent aujourd’hui). Le département des arts


Enquête illustrateurs

L’espace alsacien se caractérise par la richesse de l’offre de formation.

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Partie 1 — Un espace local de l’illustration dynamique et attractif

plastiques de l’Université de Strasbourg contribue également à la formation d’un certain nombre de candidats aux métiers de l’illustration. Bien qu’elles soient citées de manière plus marginale dans notre enquête, il faut signaler également la présence sur le territoire régional de plusieurs écoles privées, notamment l’école de Bande dessinée « L’Iconograf », LISAA (Institut Supérieur des Arts Appliqués) et MJM Graphic Design, toutes les trois situées à Strasbourg. L’espace alsacien de l’illustration se caractérise enfin par la présence d’un certain nombre d’organisations qui contribuent à structurer la profession, proposent un accompagnement juridique aux auteurs, favorisent la mutualisation des ressources utiles au développement de l’activité et/ou tout simplement fédèrent différents acteurs locaux de l’illustration. La Confédération de l’Illustration et du livre d’Alsace (CIL) rassemble ainsi, dans le champ de l’illustration, des groupes d’auteurs comme Central Vapeur et sa branche « Pro », l’Association des illustrateurs et auteurs du Livre illustré en Alsace (Alill) et Littér’Al (pour les auteurs de l’écrit). On trouve également : → des journaux, des magazines ou des fanzines édités localement (Cercle Magazine, La Tribune du Jelly Rodger, Parlez-moi d’amour, etc.), → des collectifs d’auteurs (L’amour - présent également à Paris, Angoulême et Bruxelles, le collectif Tardigrade, l’association Zuper, les Rhubarbus, Papier gâchette, Eina!, etc.), → des micro-éditeurs (les éditions Proche, Mekanik Copulaire, Gargarismes, Novland, etc.), → ou des éditeurs (éditions 2024, Le long bec, Biscoto, etc…).

— 2 → Et au dixième rang en termes d’effectifs. Champ : ensemble des illustrateurs affiliés à l’Agessa et la MDA et illustrateurs assujettis à la MDA pour l’année 2014. Source : Agessa/MDA (extraction avril 2016) / DEPS, Ministère de la Culture et de la Communication. 3 → Qui regroupe depuis 2011 l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, l’École supérieure d’art de Mulhouse et l’Académie supérieure de musique de Strasbourg. 4 → Ainsi que l’Académie supérieure de musique de Strasbourg.

L’espace alsacien des illustrateurs/trices est donc développé et structuré mais il n’est pas pour autant coupé du reste du champ de l’illustration au niveau national comme international. En effet, une part importante de leur travail (d’édition, de présentation, de dédicace…) se produit au-delà du territoire régional. Par exemple, près de la moitié des répondants, souvent édités au niveau national, ont déjà participé à au moins un salon ou festival hors d’Alsace (Avignon, Colomiers, Montreuil, Saint Malo, etc.), dont environ un quart à l’étranger (Bologne, Bruxelles, Francfort, etc.).


Enquête illustrateurs

Chiffres

Partie 2 Des réalités socioéconomiques hétérogènes


Enquête illustrateurs

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Des réalités socioéconomiques hétérogènes L’illustration jeunesse est le secteur d’activité le plus fréquent.

— 5 → Rappelons que l’on compte parmi les répondants 58 illustrateurs affiliés/assujettis à l’AGESSA/MDA, soit presque 30% de la population régionale totale relevant de ce régime social. 6 → Devenue Protection universelle malade (PUMA) au 1er janvier 2016. 7 → Lire par exemple : Bureau, M.-C., Perrenoud, M., Shapiro, R. (Eds.), 2009. L’artiste pluriel. Démultiplier l’activité pour vivre de son art. Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq.

Comme tous les groupes professionnels, celui des illustrateurs/trices est hétérogène et traversé par des lignes de clivages qui témoignent notamment d’importantes inégalités en termes de conditions d’emploi et de rémunération.

2.1. Secteurs et statuts La catégorie même d’illustrateurs renvoie à des réalités professionnelles variées. À côté de celles et ceux qui se présentent d’abord comme illustrateurs/trices (73 % des répondants), un certain nombre d’autres professionnel-le-s réalisent une partie de leur activité dans l’illustration mais se présentent comme graphistes (13 %), dessinateurs/ trices de bande dessinée (11 %) ou animateurs/trices (4 %). Leur activité se déploie ensuite dans plusieurs branches du secteur de l’édition. L’illustration jeunesse constitue de loin le secteur d’activité principale le plus fréquent (48 %), devant la communication et la publicité (18 %), l’album de bande dessinée (13 %) et la microédition (13 %) ; la publication sur Internet, dans la presse ou dans le secteur des multimédias (télévision, cinéma, bornes interactives, etc.) constituent plus rarement le secteur principal des répondants mais peut compléter l’activité réalisée par ailleurs. Les illustrateurs/trices interrogé-e-s exercent le plus souvent leur activité sous le statut de travailleur indépendant (77 %) ; la plupart sont affiliés ou assujettis (environ 2/3 et 1/3) à l’AGESSA/MDA 5. D’autres, moins intégrés professionnellement et/ou davantage concernés par les différentes formes de polyvalence (interventions à différents endroits de la chaîne de l’édition) ou de multiactivité (emplois secondaires


Enquête illustrateurs

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Partie 2 — Des réalités socioéconomiques hétérogènes

à l’intérieur ou à l’extérieur du secteur principal d’activité), exercent sous le statut d’autoentrepreneur (15 %), affiliés au Régime social des indépendants (RSI) ou, plus rarement, sont salariés (4 %) ou demandeurs d’emploi (4 %) et relèvent du régime général de la sécurité sociale (voire, de manière exceptionnelle dans notre échantillon, de la Couverture Maladie Universelle 6).

2.2 Degré d’intégration professionnelle et multiactivité Figure 01 Part de l’activité exercée dans la profession principale

Une grande part des illustrateurs/ trices doivent cumuler plusieurs activités.

Les illustrateurs/trices installé-e-s en Alsace connaissent des situations socioéconomiques contrastées. Un bon indicateur du degré d’intégration professionnelle est la part de l’activité exercée dans la profession principale. En effet, un peu moins de la moitié des répondants seulement parviennent à consacrer l’essentiel de leur activité (plus de 75 %) à leur métier d’illustrateur/ trice proprement dit. Une grande part des illustrateurs/trices doivent donc cumuler plusieurs activités pour maintenir des conditions d’existence décentes. Cette multiactivité, qui rejoint un constat largement établi pour l’ensemble des professions artistiques 7, se traduit ici le plus souvent par l’animation d’ateliers de pratique artistique (dessin, arts plastiques, graphisme) dans le secteur associatif, dans les médiathèques en milieu scolaire et périscolaire (ce dernier cas concerne près de 30 % des répondants). Plus rarement, il peut s’agir d’un emploi « alimentaire » hors du champ artistique et n’impliquant pas la mise en œuvre de compétences artistiques (intérimaire dans l’industrie, serveur/euse...). Cette diversité de situations produit bien sûr des effets sur le niveau, la composition et la stabilité des revenus.

Figure 02 Revenus annuels des illustrateurs declarés en 2014 Figure 03 Part des revenus tirés de l’illustration en 2014

Dans l’ensemble les revenus des illustrateurs/trices interrogé-e-s sont assez faibles : en 2014, moins de 15 % d’entre eux déclarent avoir gagné plus de 2 000 euros par mois et plus de 30 % ont déclaré moins de 500 euros par mois (voir figure 2). La composition des revenus illustre bien l’importance de la multiactivité : moins de la moitié des illustrateurs/trices interrogé-e-s (44 %) tirent plus de 75 % de leurs revenus de leur activité d’illustration proprement dite et près d’un tiers (31 %) n’en tirent pas plus de 25 %.


Enquête illustrateurs

Figure 01

Figure 02

Part de l’activité exercée dans la profession principale

Revenus annuels des illustrateurs declarés en 2014

12-24KE/an

Pro 25-50% >24KE/an

Pro <25%

20,5%

27% 15%

15,7%

19,3%

27% 31%

44,6% Pro 50-75% 6-12KE/an Pro >75%

<6KE/an

Figure 03

Figure 04

Part des revenus tirés de l’illustration en 2014

Temps de travail quotidien moyens déclarés

<4h/jour

revillus 25-50% >8h/jour

revillus 50-75%

8,3%

11% 16,7%

15%

44% 23,6% 31% 51,4% 4-6h/jour revillus <25%

revillus >75%

6-8h/jour


Enquête illustrateurs

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Partie 2 — Des réalités socioéconomiques hétérogènes

Ces revenus sont en outre irréguliers d’une année à l’autre pour une large majorité des répondants (plus de 70 %).

Le temps de travail moyen est supérieur à 35 heures hebdomadaires.

La situation socioéconomique des illustrateurs/trices est donc caractérisée par un certain degré de précarité. Ces difficultés financières conduisent même une part non négligeable d’entre eux (35 %) à envisager de quitter la profession.

2.3 Organisation de l’activité

Figure 04 Temps de travail quotidien moyens déclarés

La diversité des conditions des illustrateurs/trices installé-e-s en Alsace peut également être saisie à partir d’une analyse de l’organisation concrète du temps de travail. Les illustrateurs/trices déclarent des temps de travail moyens assez élevés, supérieurs à 35 heures hebdomadaires pour près de 85% d’entre eux, et débordant fréquemment sur le week-end. La moitié des répondants déclarent ainsi entre 6 et 8 heures de travail quotidien en moyenne (voir figure 4) 8. L’analyse de la composition du temps de travail déclaré met en lumière la diversité des tâches qui caractérisent le métier et le poids différent des différentes activités selon les illustrateurs/trices. De manière générale, ce sont bien les activités d’illustration proprement dites qui occupent l’essentiel du temps de travail : plus de 60 % du temps de travail pour près de 60 % des répondants (et même plus de 80 % du temps de travail pour 36 % d’entre eux). Mais cela signifie aussi que le temps consacré à l’illustration est concurrencé, de manière variable, par un ensemble d’autres tâches. Il s’agit tout d’abord des activités d’enseignement déjà évoquées plus haut, qui représentent moins de 20 % du temps de travail global pour 75 % des répondants, mais qui peut aller jusqu’à plus de 40 % du temps pour 10 % d’entre eux. Il s’agit également de tâches que l’on peut qualifier d’administratives, qui correspondent à une activité d’intermédiation entre le travail artistique et ses divers partenaires au sein de la filière d’une part, et ses publics ou consommateurs d’autre part.

— 8 → Notons que le questionnaire ne permet pas de saisir la probable variabilité de l’organisation temporelle du travail.

Ainsi, les illustrateurs/trices déclarent consacrer une part non négligeable de leur temps à des activités de prospection (recherche de financements, d’éditeurs, etc.) : cela représente 20 à 40 % du temps de travail global pour 24 % des répondants et plus de 40 % pour 9 %


Enquête illustrateurs

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Partie 2 — Des réalités socioéconomiques hétérogènes

d’entre eux. De même, ils déclarent consacrer des temps à peu près similaires à des activités de communication ou de promotion (relations avec la presse, présence sur les salons, etc.) : cela représente 20 à 40 % du temps de travail global pour 27 % des répondants et plus de 40 % pour 16 % d’entre eux. Il s’agit maintenant de comprendre quels sont les éléments, à l’intérieur et à l’extérieur du monde professionnel, qui déterminent la diversité des conditions socioéconomiques des illustrateurs/trices installé-e-s en Alsace.


Partie 3 Les déterminants professionnels des inégalités


Enquête illustrateurs

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Les déterminants professionnels des inégalités L’obtention des aides à la création est un signe d’intégration professionnelle.

Afin d’analyser les causes de ces inégalités, l’enquête a d’abord consisté à essayer de déterminer le poids de deux types de ressources professionnelles : les diverses aides à la création (bourses, subventions, résidences) et l’équipement professionnel (atelier, matériel, logiciels).

3.1. Les aides à la création : des ressources rares mais déterminantes Les illustrateurs/trices peuvent bénéficier d’un certain nombre d’aides à la création 9, comme les bourses, les résidences, qui peuvent parfois se combiner avec d’autres aides proposées par des institutions ou des collectivités territoriales (CNL, Régions) par exemple. L’obtention de ces aides est, de manière assez nette, à la fois un signal de l’intégration professionnelle des illustrateurs/trices concerné-e-s et un facteur de renforcement de cette intégration.

— 9 → Pour une présentation plus détaillée de ces aides, voir : https:// cilalsace.com/guide-des-aides-ala-creation-2/

En effet, dans la plupart des cas, ces aides sont accessibles à des professionnels qui peuvent déjà faire la preuve d’un certain niveau d’activité, voire d’une certaine reconnaissance (au moins locale), et en leur permettant de se concentrer sur leur travail de création, elles contribuent à les intégrer davantage dans l’espace régional voire national de l’illustration. On peut citer tout d’abord les bourses de création, qui constituent l’un des dispositifs les plus discriminants. Dans notre échantillon, moins de 15 % des répondants déclarent avoir obtenu, au cours de leur carrière, une bourse de création. Les plus recherchées sont celles proposées par le Centre national du livre (CNL), qui s’échelonnent de 3 500 euros bruts (pour une bourse


Enquête illustrateurs

25

Partie 3 — Les déterminants professionnels des inégalités

de découverte, qui concerne les auteurs qui ont publié au moins un ouvrage) à 28 000 euros bruts (pour une bourse d’année sabbatique, réservée à des « auteurs confirmés »), en passant par des bourses de création pouvant aller de 7 000 à 14 000 euros bruts (accessibles aux illustrateurs/trices ayant déjà publié au moins deux ouvrages). Dans tous les cas, l’objectif est bien de libérer du temps pour l’activité artistique proprement dite, et les bénéficiaires doivent effectivement faire la preuve du temps consacré à leur production au titre de cette bourse. Il existe d’autres bourses, comme celle proposée par la Société des Auteurs des arts visuels et de l’Image Fixe (SAIF), qui offre une aide de 5 000 euros pour un projet d’écriture et s’adresse, là encore, à des candidats ayant déjà publié au moins un ouvrage. L’enquête confirme la forte corrélation entre l’obtention d’une bourse et le degré d’intégration professionnelle, puisque la majorité (plus de 60 %) des bénéficiaires actuels ou passés de cette aide réalisent plus de 75 % de leur activité dans leur profession principale ; à l’inverse, ceux qui n’ont jamais eu accès à ces bourses ne sont que 46 % à consacrer plus de 75 % de leur activité à l’illustration proprement dite. L’analyse de la part des revenus tirés de l’illustration montre le même résultat : les titulaires (actuels ou passés) d’une bourse de création sont plus nombreux à tirer l’essentiel voire la totalité de leurs revenus de l’illustration. Le fait d’être ou d’avoir été titulaire de ces bourses est également corrélé à la présence dans les lieux d’exposition, au sens large, de la profession. Les « boursiers » exposent plus fréquemment leurs œuvres en festival (33 % contre 24 %), ce qui est particulièrement visible dans les plus prestigieux comme le festival d’Angoulême (50 % contre 15 %). Ils exposent également un peu plus souvent en musée (17 % contre 9 %) et en médiathèque (17 % contre 9 %) et sont plus souvent sollicités pour des dédicaces en salon du livre (42 % contre 37 %), en librairie spécialisée (33 % contre 19 %) ou généraliste (33 % contre 24 %). Enfin, ces aides profitent principalement à la microédition : 75 % des titulaires de bourses ont déjà publié en microédition contre seulement 43 % des non titulaires. Mais elles jouent peu sur la publication en maison d’édition, qu’elle qu’en soit la taille. Le système d’aide est complété par des subventions, offertes par diverses administrations et collectivités (DRAC, Région, Conseil Général,


Enquête illustrateurs

28% des répondants ont bénéficié au moins une fois d’une aide à la création.

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Partie 3 — Les déterminants professionnels des inégalités

Commune) ou institutions (un centre culturel par exemple), moins prestigieuses et offrant des montants souvent moins élevés que les bourses du CNL, mais en nombre plus important et avec des conditions d’accès souvent moins sélectives (ouvertes par exemple à des candidatures d’illustrateurs/trices n’ayant publié encore aucun ouvrage). Dans notre échantillon, 28 % des répondants ont bénéficié au moins une fois d’une aide de ce type au cours de leur carrière. L’obtention de ces aides, plus modestes et plus accessibles donc, constituent moins directement un indicateur de bonne intégration professionnelle. Ceux qui consacrent l’essentiel de leur activité et qui tirent la plus grande part de leurs revenus de leur activité d’illustration sont certes plus nombreux à en avoir déjà bénéficié (47 %) ; mais environ un quart des moins intégrés (moins de 25 % de leur activité dans la profession principale) y ont également déjà eu accès. En revanche, ce sont bien les illustrateurs les plus actifs qui en bénéficient, qui voient du même coup leur activité renforcée : les bénéficiaires (actuels ou passés) de ces aides exposent plus souvent en festival (32 % contre 18 %) ou en médiathèque (14 % contre 8 %) – ils exposent de même plus souvent dans les autres lieux, comme les galeries associatives, mais cette situation reste rare – et sont également plus sollicités pour les dédicaces en librairie spécialisée (27 % contre 12 %) ou généraliste (23 % contre 18 %). Et comme dans le cas des bourses, ces aides profitent le plus directement au secteur de la microédition (58 % contre 33 %) et jouent peu sur l’accès aux petites et grandes maisons d’édition. On peut enfin citer les dispositifs de résidence, qui offrent a priori les conditions de travail optimales puisqu’il s’agit d’offrir à un artiste un accueil dans une structure culturelle (comme un centre culturel par exemple). Ces résidences peuvent prendre des formes diverses (durée, avantages matériels, etc.) selon les lieux d’accueil, et comprendre des « contreparties » variables elles aussi d’un lieu à l’autre (volume de travail de médiation ou d’intervention, teneur du projet, type de public auquel celui-ci doit s’adresser, etc.). Les « bourses de résidence » proposées par le CNL sont là encore parmi les plus recherchées, et donc les plus disputées. La structure d’accueil peut bénéficier d’un soutien financier permettant une résidence d’une durée de 1 à 3 mois (en continu, sauf exception dûment argumentée), comprenant l’hébergement de l’artiste et la prise en charge de frais de déplacement. Pour obtenir cette aide, la structure d’accueil doit garantir à l’artiste de pouvoir consacrer l’essentiel de son temps à son travail de création :


Enquête illustrateurs

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Partie 3 — Les déterminants professionnels des inégalités

les interventions qui peuvent lui être demandées, entre 3 minimum et 6 maximum (en milieu scolaire, accueil et médiation auprès de publics divers, etc.) ne doivent excéder 40 heures mensuelles (ce qui représente 30 % d’un temps plein de 35 heures hebdomadaires) 10. Dans notre échantillon, seuls 2 individus ont déjà bénéficié au cours de leur carrière d’un dispositif de résidence en France, et un seul à l’étranger, ce qui rend impossible toute analyse statistique. Toutefois, ces cas tendent à renforcer l’hypothèse selon laquelle les résidences ne sont accessibles qu’aux plus intégrés, ce qui se voit aussi bien au niveau du degré d’intégration professionnelle (part de l’activité exercée dans la profession principale et part des revenus tirés de l’illustration) que de la participation aux différents événements du secteur (présence dans les festivals, dédicaces en librairie, expositions dans différentes institutions culturelles, etc.).

3.2 L’atelier et les outils Parmi l’ensemble des ressources mobilisables par les illustrateurs/ trices dans le cadre de leur travail, l’enquête a interrogé aussi le fait d’avoir à disposition un espace spécialement dédié au travail (que ce soit au domicile, dans un local loué ou mis à disposition) et de posséder du matériel (ordinateur, tablette graphique…) et des logiciels professionnels (traitement et classement d’images, dessin assisté par ordinateur…). Nous faisions l’hypothèse que ces ressources seraient, d’une part, un signe de l’intégration professionnelle des illustrateurs, et, d’autre part, favorisent leur autonomie et donc le développement de leur carrière. Cette hypothèse doit être nuancée. En effet, l’enquête ne permet pas d’établir de corrélation significative entre la possession de matériel ou de logiciel à titre personnel et le degré d’intégration professionnelle. On peut expliquer cela par la combinaison de plusieurs facteurs.

— 10 → Pour plus de détails, voir http://www.centrenationaldulivre. fr/fr/auteur-traducteur/aides_ aux_auteurs/credits_de_residence/

Tout d’abord, la majorité des illustrateurs/trices étant équipé-e-s (67 %), cet indicateur apparaît comme assez faiblement discriminant. Ensuite, l’absence d’équipement personnel peut être compensée par le fait de pouvoir en disposer dans un espace de travail collectif ; cet équipement sera alors accessible sur des plages horaires moins étendues mais cela ne représente pas une entrave majeure au travail.


Enquête illustrateurs

L’intégration dans les collectifs favorise une meilleure insertion professionnelle.

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Partie 3 — Les déterminants professionnels des inégalités

Enfin, les techniques mobilisées par l’illustrateur ne nécessitent pas toujours de matériel informatique (travail au crayon, à la peinture, etc.). En tout état de cause, l’absence de matériel ne peut être analysée systématiquement en termes de manque. De la même manière, il n’y a pas de corrélation forte entre la disposition d’un espace dédié au travail et le degré d’intégration professionnelle. Un peu plus de la moitié (56 %) des répondants disposent d’un tel espace, mais ils ne se différencient des autres ni par la part de leur activité consacrée à l’illustration ni par les revenus qu’ils en tirent. Par contre, ceux qui disposent d’un espace dédié sont plus nombreux à déclarer des revenus supérieurs à 24 000 euros par an (18 % contre 8 %) et beaucoup moins nombreux à déclarer moins de 6 000 euros par an (24 % contre 44 %) – ces revenus plus importants autorisant la location d’un logement adapté ou d’un espace de travail. De manière plus contre intuitive encore, cela n’a que très peu d’effets sur leur temps de travail effectif (ceux qui disposent d’un espace dédié ne déclarent des temps de travail hebdomadaires que très légèrement supérieurs). Par contre, la disposition d’un espace, notamment d’un espace partagé, est reliée au degré d’intégration dans des collectifs de travail : les illustrateurs/trices concerné-e-s sont plus souvent membres de plusieurs associations ou collectifs. Or, l’intégration dans les collectifs favorise une meilleure insertion dans les réseaux professionnels locaux ou nationaux, et, on peut en faire l’hypothèse, augmente les chances de maintien, si ce n’est de succès, dans l’espace professionnel.


Partie 4 Les déterminants extra-professionnels des inégalités


Enquête illustrateurs

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Les déterminants extra-professionnels des inégalités 55% des répondants sont diplômés d’une grande école.

Si l’enquête montre que certaines ressources professionnelles sont déterminantes dans le déroulement de la carrière des illustrateurs/ trices, elle montre aussi que tous les illustrateurs/trices n’ont pas les mêmes chances d’y accéder.

4.1. Passage par une grande école et inégalités de classes Le fait d’être diplômé d’une grande école (c’est-à-dire d’un établissement d’enseignement supérieur recrutant ses étudiant-e-s par concours), ce qui concerne 55 % des répondants, est le critère le plus discriminant, sur tous les plans. Les diplômés de grande école sont d’abord beaucoup plus représentés parmi les illustrateurs/trices les plus intégré-e-s : 55 % d’entre eux consacrent plus de 75 % de leur activité dans leur profession principale contre seulement 29 % des autres. De même, les diplômés qui sont contraints à la multi activité exercent plus souvent que les autres dans des secteurs plus favorables et proches de leur métier (ateliers de pratique artistique en milieu scolaire, interventions en médiathèques plutôt qu’un « job alimentaire » sans lien avec l’illustration). Surtout, les diplômés accèdent beaucoup plus souvent que les autres aux ressources professionnelles efficientes, dont on a pu montrer l’importance dans la section précédente.


Enquête illustrateurs

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Partie 4 — Les déterminants extra-professionnels des inégalités

Ils sont 31 % à avoir déjà bénéficié d’une bourse de création, contre seulement 4 % des non titulaires d’un diplôme de grande école, et 28 % à avoir bénéficié d’au moins une subvention contre 16 % des non diplômés. Ils sont par ailleurs nettement plus insérés dans les différents réseaux professionnels, dont certains peuvent se constituer dès l’école : 27 % d’entre eux sont membres de plus de deux collectifs ou associations d’illustrateurs, contre seulement 2 % des non diplômés de grande école. L’accumulation de ces ressources produit bien sûr des effets sur l’activité (qui, comme on l’a mentionné, va en retour contribuer à renforcer les chances d’accéder aux ressources efficientes, suivant un mécanisme classique d’avantages cumulatifs). Les diplômés de grande école ont publié en moyenne plus d’ouvrages : 32 % en ont publié plus de 4 (15 % chez les non diplômés d’une grande école) et ils publient beaucoup plus souvent dans des grandes maisons d’édition (57 % contre 27 %). De ce fait, ils sont plus souvent invités pour des dédicaces en salon du livre (41 % contre 23 %), dans les festivals, etc. Il y a donc un effet réel du passage par une grande école, qui peut tenir au niveau de compétences effectivement acquises, aux opportunités offertes en termes de construction d’un réseau professionnel et d’effet de « label » de l’école dans le secteur professionnel. Mais, pour ne pas céder trop rapidement à une lecture « méritocratique » de ces inégalités (au sens où les avantages seraient acquis grâce à l’investissement dans l’école et à la réussite, donc au travail fourni, etc.), il faut introduire dans l’analyse les origines sociales. En effet, tous les candidats au métier n’ont pas, au départ, les mêmes chances d’accéder à ces grandes écoles et donc de pouvoir espérer entrer dans cette dynamique d’avantages cumulatifs et de concentration des ressources permettant, a minima, de vivre de son métier, voire d’accéder à diverses formes de reconnaissances. L’enquête montre que, dans ce secteur comme dans tous les autres, les enfants issus des classes populaires (parents ouvriers ou employés) fréquentent moins souvent que les enfants issus des classes supérieures (cadres et professions intellectuelles supérieures notamment) les établissements de formation prestigieux et les filières les plus prisées. Seulement la moitié des illustrateurs/trices d’origine populaire (déjà moins représentés dans la population totale) sont diplômés d’une grande école contre 70 % des enfants de classes supérieures.


Enquête illustrateurs

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Partie 4 — Les déterminants extra-professionnels des inégalités

À partir de là, toute la mécanique décrite plus haut s’enclenche et tend (en tendance donc) à creuser les inégalités entre les illustrateurs/trices en fonction de leurs origines sociales.

4.2 Sexe et situation familiale : la double peine des femmes

Dans le secteur de l’illustration, le sexe reste un facteur important d’inégalités.

Dans le secteur de l’illustration comme dans les autres secteurs d’activité, le sexe reste un facteur important d’inégalités, en particulier d’inégalités de revenus. Les illustratrices sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à déclarer des revenus annuels inférieurs à 12 000 euros (69 % contre 40 %) et elles sont bien moins nombreuses à déclarer des revenus supérieurs à 24 000 euros par an (5 % des femmes contre 32 % des hommes). Elles ne sont pourtant pas moins intégrées professionnellement que les homologues masculins, la part de leur activité exercée dans la profession principale est relativement similaire à celles des illustrateurs/ trices. Elles accèdent même plus fréquemment que les hommes aux diverses aides à la création, qu’il s’agisse des bourses (26 % des femmes en ont bénéficié au moins une fois au cours de leur carrière, contre 10 % des hommes), des subventions (34 % contre 9 % des hommes) ou des résidences (même si les cas relevés rares). De même elles sont davantage insérées dans les associations et collectifs professionnels (23 % des femmes sont membres de plus de deux associations/collectifs, contre 9 % des hommes). On peut expliquer ces inégalités de revenus de deux manières. Premièrement, cela renvoie en partie à la nature des activités réalisées et aux secteurs dans lesquels les hommes et les femmes sont amenés à travailler (on y reviendra dans la dernière section). Les hommes sont plus nombreux à publier des ouvrages (31 % ont publié plus de 4 livres, contre 22 % des femmes), et le font plus souvent dans des grandes maisons d’édition, qui offrent des avances plus importantes ; à l’inverse, les femmes sont plus présentes dans le secteur, plus précaire, de la microédition. De plus, les femmes sont un peu plus concernées par certaines formes d’activités en marge du champ de l’illustration, moins rémunératrices, comme les interventions en bibliothèque (32 % contre 14 % des hommes) et en milieu scolaire (37 % contre 21 % des hommes).


Enquête illustrateurs

Les femmes consacrent moins de temps à leur travail artistique chaque jour.

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Partie 4 — Les déterminants extra-professionnels des inégalités

Deuxièmement, cela renvoie en partie aussi à des logiques genrées d’organisation et de répartition du travail, qui jouent notamment à l’articulation entre la sphère professionnelle et la sphère domestique. En effet, même si la faiblesse des effectifs ne permet pas de tirer des conclusions définitives, on voit que les femmes consacrent moins de temps à leur travail artistique chaque jour (76 % des hommes déclarent plus de 6 heures par jour contre 61 % des femmes) ; or, on sait que l’emploi du temps des femmes, quels que soient les milieux sociaux, reste davantage contraint par le travail domestique et familial. Ce sont elles qui prennent la plus grande part des activités ménagères et de la charge des enfants et ce temps vient fatalement concurrencer celui des activités professionnelles, ce qui ne peut être sans effets sur le déroulement des carrières. Les premiers résultats du questionnaire, qu’il faudrait affiner avec une étude plus qualitative des trajectoires, tendent à montrer que les femmes en couple, a fortiori avec enfants, comparativement aux hommes dans la même situation et plus encore aux illustrateurs/trices vivant seuls sans enfants, sont un peu moins intégrées professionnellement que les autres, consacrent moins de temps à leur activité professionnelle et touchent en moyenne des revenus inférieurs.

4.3 Âge et position dans le cycle professionnel : une concentration croissante des ressources Le dernier critère pertinent d’explication des inégalités est celui de l’âge : les illustrateurs/trices plus âgé-e-s ont publié davantage, gagnent plus, sont plus présent-e-s dans les grands événements professionnels, etc. Il ne s’agit évidemment pas d’une question d’âge biologique mais en grande partie de position dans le cycle professionnel. En effet, plus les illustrateurs/trices avancent dans la carrière, plus ils ont de chances de détenir les ressources qui à la fois renforcent et témoignent de leur intégration professionnelle. Ce constat est le produit de deux processus différents dont les effets se combinent. D’une part, les illustrateurs/trices accumulent au cours de leur trajectoire professionnelle des quantités et des qualités variables de res-


Enquête illustrateurs

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Partie 4 — Les déterminants extra-professionnels des inégalités

sources, et donc en bout de course, les plus ancien-ne-s disposent en moyenne de niveaux de ressources supérieurs aux plus jeunes. D’autre part, les illustrateurs/trices qui ne parviennent pas à accumuler suffisamment de ressources, c’est-à-dire de rétributions matérielles (bourses, avances, ventes, etc.) et symboliques de leur travail (reconnaissance des pairs et/ou du public), ont plus de chances de quitter la carrière. Quand on croise ces deux mécanismes, on retrouve logiquement en fin de carrière des illustrateurs/trices dans des situations plus favorables.

L’enquête montre une forte corrélation entre l’âge et le degré d’intégration professionnelle.

L’enquête montre en effet une forte corrélation entre l’âge et le degré d’intégration professionnelle : les illustrateurs/trices de plus de 55 ans sont deux fois plus représenté-e-s parmi ceux qui réalisent plus de 75 % de leur activité dans leur profession principale que les moins de 35 ans (60 % contre 32 %), et la progression est relativement linéaire tout au long du cycle professionnel. Cela se traduit notamment par de fortes inégalités en termes de revenus : tous les illustrateurs/trices déclarant plus de 24 000 euros de revenus annuels ont plus de 45 ans, alors qu’à l’inverse la moitié des moins de 35 ans sont sous les 6 000 euros par an. En outre, plus on est proche du début de la carrière, plus les revenus sont instables : 80 % des moins de 35 ans déclarent percevoir des revenus instables contre 56 % des plus de 55 ans. Et là encore, la progression est linéaire. C’est autour de la quarantaine, donc en milieu de cycle professionnel, que les illustrateurs/trices sont le plus inséré-e-s dans les collectifs et associations du secteur (la tranche des 35-45 ans est la plus représentée parmi les membres de plus de 3 associations) ; mais cette intégration dans les réseaux professionnels prend du temps à construire (les plus jeunes, récemment entrés sur le marché du travail, sont plus faiblement insérés dans les différentes formes d’association) et les liens perdurent dans le temps (seuls 36 % des plus de 55 ans ne sont membres d’aucun collectif). Les plus jeunes accèdent un peu plus souvent aux diverses aides à la création. Cela témoigne à la fois de leur effort d’intégration (ces aides permettent d’obtenir les moyens de faire son métier et d’en vivre, mais constituent aussi des éléments de reconnaissance institutionnelle du statut d’artiste) et du type de secteur dans lequel ils évoluent au sein du champ de l’illustration (voir ci-dessous).


Enquête illustrateurs

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Partie 4 — Les déterminants extra-professionnels des inégalités

Les moins de 35 ans ont logiquement publié moins d’ouvrages (60 % des plus de 55 ans ont publié plus de 4 ouvrages, alors que 60 % des moins de 35 ans ont publié moins de 2), mais surtout ils publient beaucoup plus souvent en microédition alors que les plus âgés, plus nombreux dans le secteur de l’album BD et de la jeunesse, publient davantage en maisons d’édition (notamment dans les grandes maisons d’édition). Enfin, plus les illustrateurs/trices avancent en âge et donc dans la carrière, plus ils sont invités aux événements de la profession, notamment les festivals ou les salons du livre (57 % des plus de 55 ans ont participé à des dédicaces en salon du livre contre 25 % des moins de 35 ans).


Partie 5 Ă&#x2030;bauche de portrait statistique des 4 secteurs principaux


Enquête illustrateurs

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Ébauche de portrait statistique des 4 secteurs principaux Les illustrateurs/trices installé-e-s en Alsace se répartissent principalement dans 4 secteurs relativement autonomes les uns des autres, qui correspondent à la fois à des spécialisations professionnelles, à des modes d’organisation socioéconomiques spécifiques de l’activité et, ce qui dépasse le cadre de cette enquête, à des publics qui ne se recoupent que partiellement : le secteur des albums de BD, celui de la jeunesse, celui de la microédition et celui de la publicité et de la communication. Plus de 90 % des répondants exercent principalement dans un de ces 4 secteurs (les autres publient principalement sur Internet, dans la presse ou se déclarent au croisement de plusieurs secteurs). Figure 05 Part de l’activité dans la profession selon le secteur principal

On constate de fortes inégalités en termes d’intégration professionnelle entre les professionnels de ces secteurs principaux, le secteur des albums de BD et le secteur jeunesse étant manifestement plus intégrateurs que ceux de la microédition et de la publicité. Les illustrateurs/trices des deux premiers secteurs sont en effet plus nombreux à consacrer l’essentiel de leur activité à l’illustration proprement dite et sont donc moins concernés par les diverses formes de multi activité. Les illustrateurs/trices qui font surtout de la microédition déclarent les revenus les plus faibles : presque 60 % d’entre eux déclarent gagner moins de 6 000 euros par an et aucun ne déclare des revenus supérieurs à 24 000 euros par an. En outre, tous les répondants estiment à moins de 25 % la part de leurs revenus tirés de leur activité d’illustration proprement dite (l’essentiel de leurs ressources provient donc d’activités annexes ou d’une aide familiale).


Enquête illustrateurs

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Partie 5 — Ébauche de portrait statistique des 4 secteurs principaux

À l’inverse, plus de 65 % de ceux qui travaillent surtout dans le secteur de la publicité déclarent des revenus supérieurs à 12 000 euros par an (et 22 % au-dessus de 24 000 euros par an) et aucun n’est en dessous de 6 000 euros par an. Pour l’essentiel, la part de leurs revenus issue de leur activité d’illustration se situe entre 25 et 50 % de leurs revenus totaux. Figure 06 Revenus annuels (2014) selon le secteur principal (en %)

La situation des auteurs des secteurs de l’album et de la jeunesse, plus nombreux, est moins tranchée (figure 6).

Figure 07 Âge moyen des illustrateurs selon le sexe et les secteurs (en %)

Pour affiner l’analyse, il est donc utile de se pencher successivement sur ces quatre secteurs et d’en proposer un rapide portrait statistique. Comme nous allons le voir, les illustrateurs/trices qui exercent dans ces différents secteurs se distinguent notamment par l’âge, le sexe et les origines sociales mais aussi par le type d’activités réalisées et les manières de les organiser.

5.1 Le secteur des albums de bande dessinée Le secteur des albums de bande dessinée (13 % de l’échantillon), qui représente le pôle dominant du champ de l’illustration, est très masculin (60 %), montre la moyenne d’âge la plus élevée (49 ans) et les taux les plus forts de vie en couple avec (60 %) ou sans enfants (10 %). Les hommes sont en moyenne plus âgés que les femmes (53 ans contre 41 ans), ce qui peut être interprété comme le signe d’une féminisation tardive mais en cours de ce secteur. Si, dans l’ensemble de la population interrogée, le nombre d’héritiers directs (au moins un parent illustrateur) est négligeable, les origines sociales des illustrateurs/trices sont globalement assez élevées. Si l’on prend comme indicateur simple la dernière profession occupée par le père (dont la position est le plus souvent supérieure ou égale à celle de la mère au sein du couple), on note qu’ils sont majoritairement issus de classes supérieures (42 % de cadres et professions intellectuelles supérieur), de familles d’artisans et chefs d’entreprise (18 %) et plus faiblement, compte tenu de la part des ouvriers et employés dans la population active, des classes populaires (26 %). Comparativement, le groupe des illustrateurs/trices du secteur de l’album est plus mixte socialement : 37 % sont enfants de cadres, 25 % d’artisans et chefs d’entreprise et 37 % sont issus de classes populaires. À la fois plus âgés


Enquête illustrateurs

Figure 05

Figure 06

Part de l’activité dans la profession selon le secteur principal

Revenus annuels (2014) selon le secteur principal (en %)

100

100

90

90

80

80

70

70

60

60

50

50

40

40

30

30

20

20

10

10 0

0 Album

<25%

Jeunesse

Album

Microéditio n Publicité

25-50%

50-75%

<6KE

>75%

Figure 07 Âge moyen des illustrateurs selon le sexe et les secteurs (en %)

53 46

41

41

45

34 27

Album

Jeunesse

Femmes

24

Microédition

Hommes

Publicité

Jeunesse

6-12KE

Microéditio n Publicité

12-24KE

>24KE


Enquête illustrateurs

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Partie 5 — Ébauche de portrait statistique des 4 secteurs principaux

et plus souvent issus de classes populaires, les illustrateurs/trices du secteur de l’album sont ainsi moins souvent diplômé-e-s d’une grande école (environ 50 %). C’est dans ce secteur que les illustrateurs/trices déclarent les temps de travail les plus importants : 100 % déclarent plus de 35 heures par semaine, 90 % plus de 6 heures par jour (40 % au-delà de 8 heures par jour). Ils sont également plus nombreux à parvenir à consacrer l’essentiel de leur temps à leur travail de création et sont donc moins concernés par les différentes formes d’activité annexe. Ils collaborent fréquemment avec d’autres illustrateurs/trices, de manière régulière pour 40 % d’entre eux. Leur activité les distingue également des illustrateurs/trices des autres secteurs. La moitié d’entre eux publie ou a publié, notamment en début de carrière, dans des fanzines et tous ont publié au moins un ouvrage. La quasi-totalité d’entre eux a déjà publié en microédition et la moitié ont faire paraître au moins un ouvrage dans une grande maison d’édition. Environ 70 % des illustrateurs/trices de ce secteur ont déjà perçu une avance pour la préparation d’un album (dont la moitié une avance supérieure à 6 000 euros). Leur activité est parfois complétée par la publication de dessins dans la presse (50 % d’entre eux). Les illustrateurs/trices du secteur de l’album sont également les plus présents dans les différents événements de la profession, loin devant les professionnels des autres secteurs : 60 % d’entre eux ont déjà participé à un festival, à une dédicace en salon du livre ou, dans les mêmes proportions, en librairie spécialisée (50 % en librairie généraliste). Ce sont encore eux qui bénéficient de la meilleure couverture médiatique, que ce soit sur des sites internet spécialisés dans l’illustration (80 % des répondants), dans la presse spécialisée (50 %) ou dans la presse quotidienne régionale (40 %).

5.2 Le secteur de l’illustration jeunesse Le secteur de l’illustration jeunesse (48 % de l’échantillon) est à la fois plus jeune (la moyenne d’âge est de 38 ans) et plus féminisé (68 % de femmes parmi les répondants). Là aussi, les femmes sont plus jeunes que les hommes (34 ans en moyenne contre 46 ans), ce qui peut témoigner là aussi d’une féminisation en cours de la profession. La plupart vivent en couple avec (42 %) ou sans enfants (31 %), et 25 % vivent seuls sans enfant (75 % de femmes). En termes d’origines sociales, les illustrateurs/trices jeunesse sont plus souvent d’origines moyennes et supérieures que les illustrateurs/trices du secteur album de BD :


Enquête illustrateurs

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Partie 5 — Ébauche de portrait statistique des 4 secteurs principaux

44 % sont issus d’une famille de cadres et professions intellectuels supérieures, 9 % de professions d’artisans et chefs d’entreprise, 18 % des professions intermédiaires et 24 % d’ouvriers et d’employés. Trois quarts d’entre eux sont passés par une grande école, ce qui en fait le groupe le plus diplômé (la proportion est la plus forte parmi les plus jeunes, donc parmi les femmes). Les illustrateurs/trices jeunesse déclarent des temps de travail importants (tous au-delà de 35 heures par semaine), proches de ceux du secteur de l’album (75 % consacrent plus de 6 heures par jour à leur travail). Par contre, ils travaillent plus souvent seuls que leurs collègues : presque tous collaborent ponctuellement avec d’autres illustrateurs/ trices, quel que soit le secteur, mais les collaborations sont deux fois moins souvent régulières que dans le secteur de l’album. Les illustrateurs/trices jeunesse publient essentiellement des ouvrages (90 % des répondants en ont publié au moins un). Ils publient peu dans les fanzines (29 %) mais sont les plus présents dans la presse. Les ouvrages sont publiés parfois en microédition (environ 50 %), très rarement en autoédition (10 %), mais le plus souvent dans de grandes maisons d’édition (74 % des publiants), ce qui permet à la plupart des illustrateurs/trices d’avoir bénéficié au moins une fois d’une avance. Le montant des avances est, dans notre enquête, un peu moins élevé en moyenne que dans le secteur de l’album de BD : l’avance la plus élevée obtenue est comprise entre 2 500 et 3 500 euros pour 19 % des illustrateurs/trices jeunesse, entre 3 500 et 6 000 pour 22 % d’entre eux, au-delà de 6 (sachant que le temps de création et de production d’un album de BD est généralement plus long que pour un album jeunesse). Les illustrateurs/trices du secteur de l’album sont également les plus présents dans les différents événements de la profession, loin devant les professionnels des autres secteurs : 60 % d’entre eux ont déjà participé à un festival, à une dédicace en salon du livre ou, dans les mêmes proportions, en librairie spécialisée (50 % en librairie généraliste). Du fait de leur secteur de publication, les illustrateurs/trices jeunesse sont les plus sollicités pour les interventions en milieu scolaire (46 % des répondants) et ou bibliothèque et médiathèque (34 %). Ils sont également assez présents dans les salons du livre, spécifiquement dédiés à la littérature jeunesse ou non (47 % des répondants y ont participé au moins une fois au cours de leur carrière) mais, comparativement aux illustrateurs/trices album, semblent peu présents en librairie spécialisée


Enquête illustrateurs

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Partie 5 — Ébauche de portrait statistique des 4 secteurs principaux

(16 % contre 60 %) ou généralise (24 % contre 50 %) et exposent assez rarement leur travail en festival (21 % contre 60 %). De même, à part sur les sites Internet spécialisés en littérature jeunesse, sur lesquels 58 % des répondants ont pu présenter leur travail au moins une fois, ces illustrateurs/trices bénéficient d’une couverture médiatique assez faible, au niveau local comme au niveau national.

5.3 Le secteur de la microédition Le secteur de la microédition (13 % de l’échantillon) est de loin le plus jeune (27 ans en moyenne) et le plus féminisé (89 % de femmes). Aucun des répondants, qu’ils vivent en couple (70 %) ou seul (30 %) n’a d’enfants. C’est aussi dans ce secteur que les illustrateurs/trices, dont 70 % sont diplômé-e-s d’une grande école, ont les origines sociales les plus élevées : 63 % sont issus de familles de cadres et de professions intellectuelles supérieures, 25 % de d’artisans et chefs d’entreprise et seulement 12 % des classes populaires (aucun de famille ouvrière). Tant par les œuvres produites que par sa composition sociale, le secteur de la micro édition présente toutes les caractéristiques du pôle de production restreinte du champ artistique (par opposition au pôle commercial). Dans l’ensemble, les illustrateurs/trices de ce secteur déclarent des temps de travail légèrement inférieurs aux autres (63 % seulement font état de plus de 35 heures par semaine), ce qui peut s’expliquer en partie par un moindre volume d’activités annexes (moins de 20 % réalisent des interventions en milieu scolaire, et aucun n’intervient dans les bibliothèques et médiathèques). Ce constat peut paraître surprenant dans la mesure où, comme on l’a signalé, c’est dans ce secteur que les revenus moyens sont les plus faibles (57 % sous les 6 000 euros annuels, quelques-uns seulement au-dessus de 12  000 euros) et les plus irréguliers (pour 100 % des répondants). Mais cela peut être mis en relation, d’une part, avec la plus grande rareté des opportunités offertes aux artistes de ce secteur (le travail d’un illustrateur jeunesse a plus de chances d’intéresser une structure scolaire ou culturelle) et, d’autre part, avec l’âge et les origines sociales plus élevées de ces illustrateurs/trices (une analyse plus fine pourrait probablement montrer l’importance des soutiens économiques familiaux, qui permet d’éviter la multiplication et la dispersion des activités annexes). En revanche, c’est dans ce secteur que le temps consacré aux activités administratives telles que la prospection (recherche de moyens) et la communication


Enquête illustrateurs

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Partie 5 — Ébauche de portrait statistique des 4 secteurs principaux

(diffusion de son travail) sont les plus importants, autour de 20 à 30 % du temps de travail global. Cela s’explique notamment par l’organisation socioéconomique du secteur. Ces illustrateurs/trices publient essentiellement dans des fanzines (60 % des répondants – fanzines dont ils sont parfois les fondateurs ou les animateurs) ou dans des ouvrages autoédités (80 % des répondants ont publié au moins un ouvrage en microédition) ou en microédition (50 %) – et aucun des répondants n’a déjà publié un ouvrage dans une grande maison d’édition. C’est également le groupe qui publie le moins dans la presse (30 % ont déjà publié été publié dans un journal ou magazine). Ce format de publication, pour lequel le système d’avance est quasi inexistant implique de consacrer une partie du temps de travail à la recherche de moyens, c’est-à-dire de solliciter des aides à la création (40% des répondants ont déjà obtenu une subvention, plus rarement une bourse de création – qui implique souvent, comme on l’a signalé, d’avoir déjà publié un ouvrage). Étant souvent en marge des réseaux liés aux maisons d’édition, ils sont moins sollicités exposer leur travail en festival (20 % seulement des répondants ont fait au moins une exposition en festival) ou pour réaliser des séances de dédicaces en salon du livre (30 % des répondants) et plus encore en librairies, qu’elles soient spécialisées ou généralistes (aucun des répondants). Par contre, même si ces cas sont très rares, ce sont les seuls à exposer occasionnellement leur travail en musée ou, un peu plus fréquemment, en galerie (principalement des petites galeries d’art associatives – 20 % des répondants). De la même manière, en dehors des sites Internet spécialisés (sur lesquels 80 % des répondants ont pu partager leur travail), le secteur de la microédition ne bénéficie pas d’un accès privilégié aux médias, qu’il s’agisse de la presse nationale ou locale, spécialisée ou généraliste.

5.4 Le secteur de la communication et de la publicité Le secteur de la communication et de la publicité (18 % de l’échantillon) est plutôt équilibré en termes de sexe (55 % d’hommes) et homogène en termes d’âge (43 ans en moyenne, avec une faible dispersion). Les illustrateurs/trices de ce secteur, très majoritairement en couple avec


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Partie 5 — Ébauche de portrait statistique des 4 secteurs principaux

enfants, sont en moyenne d’origines sociales moins élevées, ou en tout cas moins dotées en capital culturel : ils sont moins fréquemment issus de familles de cadres et professions intellectuelles supérieures (25 %) et on y trouve les plus forts taux d’enfants d’artisans et chefs d’entreprise (33 %) et de classes populaires (33 %). C’est donc assez logiquement le secteur dans lequel les illustrateurs/trices sont le moins souvent diplômés de grandes écoles. L’enquête par questionnaire ne permet pas de savoir si, dans ces trajectoires, le secteur de la communication et de la publicité a été investi, de manière plus ou moins choisie, dès l’entrée dans la carrière ou s’il constitue un secteur de « repli », après l’échec de l’intégration dans des espaces plus légitimes de l’illustration (BD, jeunesse ou microédition), mais celui-ci, représentant le pôle commercial du champ de l’illustration, est clairement le moins légitime au sein de la profession. Le temps moyen de travail des illustrateurs/trices du secteur de la communication et de la publicité est autour de 35 heures par semaine, centré autour de leur travail d’illustration (peu voire pas d’interventions en milieu scolaire ou en médiathèque), mais il est plus souvent isolé : seuls 14 % d’entre eux collaborent régulièrement avec d’autres illustrateurs/trices et plus de 80 % ne sont membres d’aucune association ou collectifs professionnels. Ils consacrent en outre une part importante, autour de 30 %, de leur temps de travail à des tâches de communication et de prospection (correspondant notamment à la recherche de clients et à la gestion des contrats). Leur activité, se déployant essentiellement dans le secteur commercial (ce qui leur permet d’avoir des revenus moyens plus élevés et plus stables que les autres illustrateurs/trices), a peu de visibilité dans le champ de l’illustration proprement dit : peu d’ouvrages publiés, peu de participation à des fanzines en dehors des rares qui semblent conserver une part « non commerciale » à leur activité ou qui ont pu exercer principalement dans un autre secteur (microédition ou jeunesse notamment) plus tôt dans leur carrière. De la même manière, ils sont quasiment absents des festivals, des lieux d’exposition, des salons du livre ou des séances de dédicace en librairie.


Partie 6 Conclusions


Enquête illustrateurs

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Conclusions Conclusions Qui sont donc les illustrateurs/trices installé-e-s en Alsace ? Il n’y a assurément pas une seule réponse à cette question. Loin de conduire à dégager un profil type ou moyen, l’enquête montre au contraire qu’il s’agit d’un groupe professionnel hétérogène, marqué par d’importantes inégalités de revenus, de rapport à l’emploi et de conditions de travail.  Ces inégalités s’expliquent en partie par la capacité des illustrateurs/ trices à mobiliser les ressources nécessaires au travail artistique, en particulier les aides à la création. Mais ces inégalités sont aussi plus largement le produit de trajectoires sociales différenciées, attribuant aux professionnel-le-s (en fonction de leur origine sociale, de leur sexe, de leur origine géographique…) des chances inégales d’accéder aux ressources efficientes et de pouvoir vivre de leur métier dans de bonnes conditions. Enfin, l’espace de l’illustration est lui-même partagé en quatre secteurs principaux relativement autonomes : celui de l’album de bande dessinée, de l’illustration jeunesse, de la microédition et de la communication. Ces secteurs, plus ou moins légitimes dans le champ de l’illustration, reposent sur des formes d’organisation du travail et des économies différentes (coûts de production plus ou moins élevés, importance variable du soutien public, autonomie relative de la création, etc.). Mais ils se distinguent aussi par le profil des illustrateurs/trices qui y exercent : dans le secteur de la bande dessinée, le plus légitime, les professionnels sont en majorité des hommes et la moyenne d’âge et les origines sociales y sont plus élevées ; à l’inverse, dans les secteurs de l’illustration jeunesse et de la microédition, la proportion de femmes est beaucoup plus élevée, et dans celui de la communication et de la publicité, le moins légitime car situé à la frontière du champ artistique, la proportion d’illustrateurs/trices aux origines sociales modestes est bien supérieure aux autres secteurs.


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Partie 6 — Conclusions et préconisations

Pour dépasser le constat des inégalités de carrière au sein de l’espace régional de l’illustration, il est nécessaire de poursuivre l’enquête. Il s’agira, d’une part, de saisir les transformations en cours, au niveau national comme au niveau local, du champ de l’illustration, en analysant l’évolution relative des différents secteurs qui le composent et, d’autre part, de comprendre la dynamique des trajectoires professionnelles et la construction sociale des inégalités de réussite.


cil alsace Confédération de l’Illustration et du livre - Région Alsace

Une étude réalisée à l’initiative de la CIL Alsace Avec le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles Grand Est et de la Région Grand Est

Clotilde Lambert chargée de mission

Pôle Rotonde 2B route d’Oberhausbergen 67200 Strasbourg cilalsace@gmail.com 06◆71◆30◆80◆41

Achevé d’imprimer en Août 2017


Avec le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles Grand Est et de la Région Grand Est

cil alsace Confédération de l’Illustration et du livre - Région Alsace

Les illustrateurs et illustratrices en Alsace 2017  

Une enquête de la CIL en direction des illustrateurs et illustratrices en Alsace.

Les illustrateurs et illustratrices en Alsace 2017  

Une enquête de la CIL en direction des illustrateurs et illustratrices en Alsace.