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BERNARD VIALLET

LE MAMMOUTH M'A TUER...

Editions TEMPORA 2


(...)Et si encore notre administration nous aidait en nous armant pour faire face à toutes les difficultés. Chaque année, nous avons droit à 12 heures de formation continue. Celle-ci doit être assurée par les IEN. Et il n’est plus question de pratiquer la conférence pédagogique frontale avec un orateur et deux ou trois cent collègues assis à écouter et à prendre des notes. Alors, on pratique par petits groupes, on soustraite avec les conseillers pédagogiques qui ne sont pas assez nombreux et des intervenants extérieurs qui n’ont guère 3


envie de venir perdre un samedi matin en compagnie des OS de l’enseignement que nous sommes. Bien souvent, l’Inspection décrète tel samedi «animation pédagogique» sans vraiment rien organiser de sorte que tout retombe sur le dos du directeur dont ce n’est pas vraiment le rôle. Pour ma part, soit j’utilisais ce temps au mieux pour les intérêts de l’école, c’est à dire souvent à une autre forme de concertation, soit je subdivisais à mon tour l’équipe en groupes de travail. Il m’arrivais de me lancer sur un thème, mais là, il m’était impossible de faire abstraction de mes idées personnelles. Je fis ainsi un exposé sur «l’école de papa» pour démontrer que l’environnement idéologique actuel interdisait tout retour aux méthodes traditionnelles que moi-même et les plus anciens de nos collègues avions pratiquées avec un réel succès. Ceci était plutôt anecdotique et les jeunes collègues le prirent pour ce que c’était, c’est à dire une aimable plaisanterie. Je 4


n’ai en fait jamais apprécié d’avoir à jouer un rôle qui n’était pas le mien et surtout à me faire le complice des lubies des pédagogistes à la Mérieu et compagnie. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait. Toutes les animations devaient rester dans la droite ligne de ce qu’on enseignait à l’IUFM... Madame Lebellec prit le problème à bras le corps. A part l’étude des évaluations de CE2 en début d’année, elle mit en place un planning, enrôla les conseillers, les directeurs «fiables» et fit venir des pédagogues ou chercheurs célèbres (dans leur milieu). Elle avait l’ambition sans doute de mieux nous former et également de se faire bien voir en haut lieu. Cela pouvait donner lieu à des numéros du plus charmant comique comme cette réunion dont je ne peux m’empêcher de donner le compte-rendu. «Aujourd’hui est un grand jour. Tous les enseignants du cycle 2 et des RASED ainsi que l’ensemble des directrices et directeurs d’école ont été conviés à une 5


véritable conférence pédagogique, comme au bon vieux temps quand Monsieur l’Inspecteur nous rassemblait pour nous dispenser la bonne parole. Dans le préau de l’école Victor Hugo, nous allons pouvoir écouter l’exceptionnelle prestation d’un chercheur spécialisé dans l’enseignement de la lecture... Un véritable événement pour la circonscription. Dans un léger brouhaha général, Madame l’Inspectrice rayonnante invite chacun à s’asseoir et procède à la présentation de l’invitévedette de la matinée. Il s’agit de Charles-Albert Antonin de l’Université de Lyon 2, directeur d’un groupe de recherche en psychologie cognitive appliquée et patron de collection chez F.Nathan. On est tout de suite impressionnés. Vêtu d’un costume et d’une chemise sombre, moustache, fines lunettes et crâne dégarni sur le dessus, Monsieur Antonin s’empare du micro avec autorité et annonce d’emblée qu’il 6


va commencer par un exposé d’une heure et demie qui risque de déborder un peu. Il nous accordera une demi-heure de pause et terminera par des réponses aux interrogations de la salle. Apparemment ses recherches, commencées à la fin des années soixante-dix n’en sont qu’à leurs balbutiements. «Il reste encore tellement à trouver... et puis la connaissance évolue sans cesse... Il y a cinq ans, nous dit-il, je vous aurais dit une chose. Aujourd’hui, je vous dirais certainement son contraire et dans cinq ans peut-être encore une chose différente des deux premières... » Modeste, mais pas très rassurant. Il nous fait découvrir que l’enseignement de la lecture ne va pas si mal que cela puisque aux évaluations 6ème, il n’y a que 12 à 15% d’élèves qui ne maîtrisent pas les compétences de base. On savait bien qu’on avait droit à un petit pourcentage de déchets. Ce pourcentage reste stable au fil des années. C’est donc merveilleux que ça 7


ne s’aggrave pas. Tout le monde peut dormir sur ses deux oreilles. Notre développementaliste et psycholinguiste (si, ça existe, nous en avons un spécimen sous les yeux !) a lancé une étude avec 3000 élèves-cobayes pour arriver à tester les mécanismes cognitifs et détecter de façon fine les difficultés rencontrées par les 15% d’élèves qui ne maîtrisent pas les automatismes. Sur ce quota, on en trouve 2,1% qui présentent des troubles phonologiques, 2,2% qui ont des problèmes de reconnaissance sonore ou visuelle soit un total de 4,3% d’élèves réellement dyslexiques ainsi que 7,8% d’élèves trop lents et 2,8% d’élèves trop rapides. Pour l’instant, rien de bien extraordinaire. Tout bon maître sait qui baille aux corneilles, qui fonce sans réfléchir ou bâcle son travail et qui est dyslexique ou dysorthographique. Il n’a pas besoin de statistiques pour cela ! Monsieur Antonin insiste lourdement sur la nécessité impérative de l’installation des automatismes par la répétition 8


obligatoire de l’apprenant. Mais contrairement à ce qu’un vain peuple pourrait penser, il ne s’agit pas de rabâchage ni de répétition idiote d’exercices sans intérêt. Pour nous mettre dans la position de l’élève en difficulté, il affiche un texte où les lettres sont écrites à l’envers ou en miroir ou tête-bêche. A première vue, cela donne quelque chose que l’on pourrait prendre pour du grec ou du cyrillique. D’ailleurs, il me faut trois bonnes minutes pour décider si le premier mot est le ou la et cinq autres pour finir par ne trouver que le dernier mot du texte «difficulté». Je suis sûr de celui-là, tout le reste n’est que de l’à peu près, allez savoir pourquoi... Ensuite, notre chercheur s’amuse à nous faire reconnaître des sons sans voyelles, ce qui est quasi impossible puisque, en principe seules les voyelles permettent de faire entendre les consonnes. Il va utiliser un i «résiduel», nous dit-il. Il ne faudra pas en tenir compte. Silence. Il retient sa respiration un long moment, se 9


concentre et soudain, avec un grand sérieux, émet un son bizarre qu’on peut interpréter comme «Pschitt» suivi de «Psitt». Nous avons tout faux. C’était «tsp» et «pts»... Quelle merveille ! On a envie de s’écrier avec Monsieur Jourdain : «Oh, la belle chose que de savoir quelque chose ! » Puis au fil d’un long discours verbeux et soporifique, nous naviguons entre la reconnaissance graphophonologique, la catégorisation discriminatoire, la multimodalité, le code grapho-morphologique, la surgénéralisation, les biogrammes et les trigrammes etc etc, tous vocables ou néologismes uniquement réservés aux spécialistes ès jargon psychopédagogique qui permettent à ce genre de personnages d’asseoir leur autorité et de prouver leur efficience en compliquanr à dessein et de manière pseudo scientifique des notions aussi simple que lecture, déchiffrage, syllabes ou compréhension qui sont uniquement réservées à l’enseignant de base, ce 10


plombier de la pédagogie mais qu’aucun de ces augustes personnages ne s’abaisserait à utiliser. N’a-t-on pas dit que ce qui se concevait bien s’énonçait clairement et que les mots pour le dire en venait aisément ? Sans doute pour détendre l’atmosphère ou raviver l’attention, le voilà qui passe à un exercice bizarre : l’invention de mots qui n’existent pas comme «débouder» (qui reste plausible) ou «débouver» (qui ne l’est pas). L’enfant reconnaît plus facilement le mot plausible. Il nous présente alors ce joli texte rempli de mots inconnus : « La valegras à rile L’atturide, ses lémigraments, sa socrution et ses affots vilugalent le bujet surlequel la farlifature aniboude. Quoiqu’il en soit, le sultanamer de ces bibalcutions ribidispait souvent lors de bivrages censitofiriques d’oulchesseaux et de diburivations acceturiques ou aménilotiforiques.» La salle commence à trouver la conférence à son goût. Ce n’est pas 11


aujourd’hui qu’on va apprendre quelque chose, mais on va quand même bien rigoler. D’autant plus que le chercheur en remet une couche avec un texte incomplet, sans mots-outils, histoire, une fois de plus de nous faire comprendre ce que vit réellement le cancre... «Lire#machine# #acquisition#lecture#sujet#fonctionneme nt#constitue#trouble#littérature#abandon ne#essentiel#publication#revue#scientifi que#difficile#accès# Avant de terminer sa première partie, il nous renvoie à son site internet : http://www.unpc-lyon2.fr/lete/manulex/INDEX qui présente les deux cent mots utilisés par les élèves tous niveaux confondus. Là encore, rien de nouveau, ce genre de liste a toujours existé. Nous savons très bien que ce sont ces pauvres mots mêlés d’un peu d’arabe et de verlan qui donnent ce sabir que la jeunesse des quartiers utilise pour s’exprimer, mais qui, en fait, la marginalise totalement car le reste de la

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société ne le comprend pas, même en y mettant la meilleure volonté. Pause d’un très long quart d’heure au cours duquel les toxicos de la cigarette sortent s’en griller une dans la cours pendant que les autres papotent, signent la feuille de présence (très important) ou feuillettent nonchalamment les manuels présentés par une représentante de la maison d’édition de notre chercheur-vedette. Cette brave dame profite de la circonstance pour essayer de nous vendre quelques ouvrages du maître. On ne sait pas si on aura droit à un autographe à la fin... Et voici le moment des questions de la salle. Une enseignante de maternelle demande naïvement si l’école peut vraiment avoir un impact sur les incompressibles 4,3% de dyslexiques. La réponse tombe simple, docte et institutionnelle : «La remédiation proposée à ces élèves ne peut être que pédagogique et en aucun cas de type clinique. L’interlocuteur privilégié doit 13


être le RASED et l’enseignant ne doit jamais décréter de lui-même qu’un élève souffre de tel trouble sur sa simple impression. Bien sûr, quelquefois, mais très rarement, les moyens de l’Institution peuvent se révéler insuffisants. Dans ce cas, on peut éventuellement faire appel à un orthophoniste, lequel ne pratique en fait qu’une pédagogie particulière. Les cas extrêmement lourds peuvent relever du neuro-psychologue, mais là je demeure réservé. Quoi qu’il en soit, tout cela confondu ne représente en moyenne même pas un élève par classe... » Brouhaha dans l’assistance. Là, personne n’est plus d’accord. Tous les collègues de CP savent qu’il faut multiplier ce nombre par trois ou quatre dans nos milieux et que les orthophonistes de la ville sont tous débordés. Bien sûr personne ne soulève le problème des méthodes de lecture, même pas moi. Cela relève presque du tabou. C’est pédagogiquement incorrect. Plusieurs interventions de collègues essaient de l’amener sur notre 14


terrain, celui de l’extrême difficulté du ghetto culturel. Alors, au détour d’une longue phrase bien alambiquée, il nous glisse qu’il ne nie pas toutes les difficultés qui relèvent de l’environnement socio-économique et socioculturel. L’enfant de celui qui est pauvre, illettré et chômeur a forcément plus de difficultés à l’école que celui dont les parents sont aisés, cultivés et nantis d’un bon métier... Quelle joie de découvrir l’eau chaude et le fil à couper le beurre ! L’intervention suivante vient de notre maître de RASED qui s’interroge sur une gamine qui arrivait à mieux se souvenir des alphabets grecs ou cyrilliques dont il se servait que du banal alphabet habituel. « Rien d’étonnant, réplique notre savant, la charge émotionnelle n’est pas la même dans une séquence censée donner du sens et dans une séquence de type logique ou géométrique comme votre alphabet grec qui apparaît alors comme

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plus ludique à l’enfant et ne fait appel qu’à sa mémoire visuelle. » La conférence se termine avec quelques truismes du genre des trois stades de l’apprentissage : 1reconnaissance globale et intuitive des mots 2- reconnaissance alphabétique 3- reconnaissance orthographique Il concède tout de même que cette présentation est un peu simpliste et insiste sur le fait que l’écrit de l’élève renforce ses capacités de lecture et vice versa. Là encore, la palissade... Qui oserait enseigner l’une sans l’autre ? Il est presque midi. Chacun repart chez lui, réconforté dans ses certitudes, vu que les grands esprits euxmêmes, après avoir dit tout et son contraire en arrivent aux mêmes conclusions que lui. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Personnellement, je me dis que chercheur c’est vraiment un beau 16


métier. On bricole des textes, on invente des mots. On est payé pendant 25 ans à faire de la poésie pour découvrir au bout du compte qu’il n’y a rien de mieux que la méthode syllabique tempérée d’une bonne dose de global, bien sûr. Peut-être que dans vingt ans, on en reviendra à une méthode globale teintée d’une petite dose de syllabique... » Que de temps perdu et d’énergie gâchée avec cette «formation» fumeuse, inadéquate, inopérante, inutile et pernicieuse. Tout va mal, il y a le feu à la maison et comme à Constantinople la veille de la conquête turque, on en est à discuter doctement du sexe des anges au lieu de retrousser ses manches et revenir aux méthodes qui ont fait leurs preuves. Mais il faudrait se débarrasser de tous les technocrates et les remplacer par des praticiens. On peut toujours rêver... Et pourtant l’Inspection Académique s’inquiète de notre sort. Elle divise le département en 3 parties appelées «bassins» et pour la première fois, nous convie à une réunion de 17


bassin avec Monsieur Gartempe en personne. Nous nous retrouvons un beau matin dans un immense amphi, à écouter l’IA assis à la place du prof, armé d’un micro et entouré de son staff d’inspecteurs et de conseillers en tous genres. Avec un certain nombre de collègues, nous nous demandions s’il était vraiment utile de venir à ce genre de réunion. Après discussion, nous en arrivâmes à décider de venir «pour voir» et surtout pour essayer de lui faire connaître nos difficultés. Gartempe commence par un exposé sur la situation réelle de ce département pour lequel nous œuvrons pour la plupart depuis des dizaines d’années et que lui vient de découvrir. Il faut savoir que la nomination des IA relève du pouvoir politique et que généralement ils ne restent guère plus longtemps que leur ministre de tutelle, c’est à dire un ou deux ans au maximum. Ce monsieur arrive donc, mais il sait tout sur tout. Il nous tympannise avec des kyrielles de chiffres et de statistiques. 18


Tant de centaines d’enfants en moins, tant de postes supplémentaires obtenus. Tant de millions d’euros dépensés, si peu de résultats... Et finalement, des conditions de travail pas si difficiles que cela. En France, il y aurait même des départements pires que le nôtre... «Et puis, MES AMIS (l’expression reviendra sur ses lèvres une bonne vingtaine de fois dans la matinée), nous allons travailler maintenant la main dans la main pour arriver à une meilleure cohérence, à une plus grande efficacité. » et le voilà parti pour une interminable péroraison dans le style patron de grande multinationale. Nous nous contentons de noter que les toutes dernières classes de perfectionnement vont être fermées définitivement et que les élèves en difficultés seront réintégrés dans les classes. On redéploiera les «moyens» (entendre «les enseignants»), on utilisera toutes les ressources imaginables (c’est à dire les mêmes qu’avant) et on trouvera des solutions adaptées pour les élèves 19


hautement perturbateurs. Au passage, il nous signale que si nous avons des idées originales et innovantes pour juguler cette violence si inquiétante, il est preneur. Nous aussi... En plus, il va falloir intégrer un maximum de handicapés, ajouter de nouveaux volets culturels et étendre l’enseignement des langues vivantes jusqu’au CP et peut-être jusqu’à la grande section de maternelle. Les vœux pieux et les grandes ambitions ne manquent pas. Nous nous regardons abasourdis par cet étrange bateleur, ce formidable brasseur de vent qui va même jusqu’à prétendre qu’il veut restaurer les valeurs républicaines. On croirait entendre Chevènement en personne. Il n’en demeure pas moins qu’il nous réunira une seconde fois pour l’affaire du voile en nous répétant qu’il allait falloir appliquer la loi avec beaucoup de douceur et de compréhension. Entamer des dialogues, ne surtout pas fâcher les gens et leur donner «trois mois de délai pour se 20


mettre en conformité avec la loi. L’islam est la religion majoritaire dans notre département, ne l’oubliez pas... » - Et si, passé le délai, elles ne voulaient toujours pas retirer le foulard ? - En référer aux instances supérieures, ne surtout pas exclure... Avec un tel défenseur de la laïcité et des valeurs républicaines, on était tranquilles... Pour le moment, il fait de grands gestes avec les bras tout en racontant n’importe quoi. Il trouve que la violence a très nettement régressé ( moins de signalements d’agressions entre élèves), mais qu’elle reste stable en ce qui concerne celle subie par les enseignants. «Inquiétant, non? Eh bien , moi, je vous le dis , MES AMIS, il faut porter plainte, ne pas avoir peur de porter plainte... Sinon , comment voulezvous que je vous aide?» Lourd silence dans l’assemblée. Tout le monde sait qu’on peut compter sur lui à peu près autant que sur la police ou sur la justice. 21


« Par contre, reprend-il, l’Institution, elle-même n’est pas toujours irréprochable. Certains peuvent être tenté de porter la main sur les élèves ou se laisser aller à des penchants pédophiles. Là, je serai implacable. Mais je sais également que vous pouvez être accusés sans aucune preuve. Dans ce cas, je saurai aussi être ferme ! » On est tout de suite rassuré. Et puis, il déclare avoir bien entendu les revendications des directeurs. Il n’y aura plus une seule école à partir de 5 classes sans son tiers de décharge d’enseignement. Quand on sait que la simple fermeture des perfectionnements va faire perdre tout ou partie de la leur à nombre de directeurs, on réalise combien le «cadeau» est misérable. Il donne d’une main ce qu’il a pris de l’autre en en gardant au passage. Deuxième formidable avancée : tout le monde pourra se présenter à l’entretien de direction sans aucune condition d’ancienneté. Des dix ans obligatoires d’autrefois, on était déjà tombé à trois. On peut donc être 22


totalement néophyte dans le métier et se retrouver directeur d’école. Voilà tout ce qu’ils ont trouvé pour résorber la pénurie de candidats. On prend n’importe qui, on dévalorise le métier, on déstabilise les écoles... Ce n’est pas mieux que de désigner des volontaires obligés d’assurer la fonction. L’administration trouve deux avantages à employer des néophytes. Primo, ils ont été volontaires, donc on peut se retourner contre eux en cas de problème. Deuxio, comme ils n’ont ni expérience ni légitimité, ils sont plus facile à contrôler que les vieux durs à cuire comme nous. Sauront-ils «tenir» leurs écoles ? J’en doute fort. Fonction sinistrée, mais fonction-clé tout de même... Mais Monsieur Gartempe et son ministre ont tout prévu. Il sera créé une deuxième session de formation à suivre au cours des trois premières années de la prise de fonction. (S’ils arrivent jusque là...) Une sorte de piqûre de rappel suite au premier stage de formation ou de regonflage d’enseignant 23


épuisé et dégoûté après quelques mois d’épreuve du feu. L’orateur technocratique a complètement monopolisé la parole pendant trois heures. Il est midi passé, il veut bien condescendre à répondre à quelques très brèves questions, maintenant qu’il estime que pour lui la partie est gagnée. Sans micro, nous n’avons pas pu intervenir, juste écouter passivement la bonne parole. - Où en est-on avec la semaine de quatre jours ? ose demander un naïf. - Nulle part et elle y restera ! Monsieur est contre, résolument contre. Pour lui, il faut plus d’école et surtout pas moins d’école à nos élèves. Il faut les empêcher de traîner dans la rue. « Pour d’autres questions, conclut-il, n’hésitez pas à m’écrire... Toutes vos lettres seront lues... » Et nous quittons l’ampli, la tête farcie de chiffres... Battus, cocus et contents.

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Quinze jours plus tard, nous avons droit à la piqûre de rappel sous la forme d’une réunion avec l’Inspectrice de circonscription. Nous sommes entrés dans une nouvelle façon de gérer, beaucoup plus technocratique, plus pyramidale, avec des inspecteurs qui donnent l’impression de ne plus avoir la moindre marge de manœuvre. Elle est bien charmante, Madame Lebellec. Elle est jeune, ambitieuse, mais c’est la voix de son maître. En plus, elle fait du zèle et donc elle ira loin. Pendant trois heures, elle nous ressort, presque mot pour mot, le laïus de Gartempe. Le mot d’ordre essentiel c’est «INTEGRER», tout et n’importe qui : les débiles légers, moyens ou profonds, les handicapés moteurs comme les malades mentaux et pour faire bonne mesure les non-francophones même primo-arrivants. Question d’un directeur : «Et pourquoi donc faut-il à tout prix fermer toutes les classes spécialisées ? Mis à part une 25


économie budgétaire, nous ne voyons pas vraiment l’intérêt de cette mesure... » - Monsieur, il s’agit de passer d’une politique de SEGREGATION à une politique d’INTEGRATION ! a-t-elle le culot de lancer. Nous ne savions pas que placer un enfant dans une structure plus petite et bien adaptée à son niveau ou à son handicap revenait à lui faire subir l’horreur de l’apartheid scolaire. Naïvement, nous en étions encore à croire qu’il s’agissait de lui donner toutes ses chances, et même un petit peu plus pour lui permettre de mieux s’en sortir par la suite. Et puis, ils n’y restaient guère plus de deux années dans ces soi-disant ghettos-culturels. Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de discuter et elle nous le montre sèchement. - Il en est ainsi. D’ailleurs, nous ne faisons qu’appliquer des textes parus depuis plus de dix ans... Voilà, maintenant, tout va aller beaucoup mieux. Le niveau scolaire va 26


encore baisser, les enseignants, encore plus stressés, vont être plus souvent en maladie ou en dépression et encore moins remplacés. Insensiblement, l’ensemble va devenir toujours plus ingérable. Ainsi, avec de beaux principes idéologiques (l’école pour tous), nos intelligents technocrates du Ministère chargent un peu plus le bateau qui tient plus du radeau de la Méduse que du fier trimaran de Kersauson. On court à la catastrophe. Et l’abandon du système de commandement pyramidal avec une certaine marge de manœuvre laissée aux IEN et aux directeurs au profit d’un système directif avec le minimum d’intermédiaires (ministère-IA-IEN) risque d’accélérer le processus. Je me surprends à penser : «Pourvu que cela n’arrive qu’après mon départ... » En tout cas, la petite phrase fielleuse sur l’intégration et la ségrégation va faire le tour de la circonscription. Nous savons déjà par quel tollé elle sera accueillie. Enfin, on nous avait déjà fait passer de l’ombre à 27


la lumière en mai 81, pourquoi pas de la ségrégation à l’intégration maintenant... La seconde partie de la réunion est encore plus choquante. Madame propose de faire de petits groupes par quartier pour étudier avec les directeurs concernés, les modalités de fermeture des classes de perfectionnement étalées sur les deux années à venir. Qui cette année ? Qui l’année prochaine ? Que faire de tel ou tel gamin ? Où l’envoyer en attendant ? Là, c’est le brouhaha. Nous exigeons une suspension de séance. Nous sommes tous d’accord pour ne pas l’aider à organiser quelque chose que nous désapprouvons totalement. Mettre la main à cela reviendrait à cautionner l’inacceptable et à cogérer la misère. Qu’elle prenne seule ses responsabilités, qu’elle désigne elle-même les lieux de fermeture. A la reprise, nous lui signifions notre refus de participer à ce genre de groupe de travail. Qu’elle démantèle le système sans nous ! Verte de rage, elle lève la séance. 28


Le lendemain, j’apprends que la liste des postes de perft fermés cette année est déjà publiée en haut lieu et qu’elle avait même été arrêtée en réunion d’inspecteurs 15 jours plus tôt... Comme nous avons été bien inspirés de n’être pas entrés dans son petit jeu de fausse concertation ! Nous nous appelons souvent au téléphone entre directeurs. Cette fois, le sentiment est général. Nous n’avons jamais eu la bride tenue aussi courte. Il nous faut subir un véritable autoritarisme, fermé à tout dialogue. Dans l’avenir, ça risque même d’empirer et de nous placer dans des situations impossibles...

Et puis, un beau jour, l’élève Boubou Simba nous revint du Mali. Il y était parti un peu en catastrophe au cours de son 2ème CP. Il faut dire que ce n’était pas un élève facile, loin de là. A peine était-il sorti de sa classe qu’il se précipitait sur les enfants les poings en 29


avant pour les jeter à terre comme des quilles. Il était sujet à de violentes crises de nerf au cours desquelles il ne reconnaissait plus rien ni personne. Heureusement, comme il était encore petit, on pouvait arriver à le maîtriser et à lui faire retrouver ses esprits avec un peu d’eau fraîche sur la figure. Un jour, son père m’avait annoncé qu’il le renvoyait au pays. - Vous comprenez, Monsieur le Directeur, je n’en peux plus. J’ai beau taper dessus, je n’arrive à rien. Il est violent avec ma femme et avec ses deux petites sœurs. Il se tient tellement mal et fait tellement de bêtises dans l’immeuble que mes voisins commencent à se fâcher contre moi. On a presque failli en venir au mains. Il va retourner chez l’oncle qui l’a déjà élevé jusqu’à ses cinq ans. Il va le dresser, il aura intérêt à se tenir tranquille... Et voilà que trois années plus tard, Monsieur Simba me ramenait son gamin...

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- Voilà, me dit-il. Ma femme me l’a réclamé, alors je le reprends avec nous... Vous vous souvenez de lui ? - Vu ce qu’il nous a fait, je ne risque pas d’avoir oublié Boubou, lui répondis-je. S’est-il un peu calmé depuis tout ce temps ? - Beaucoup, me répond-il. Il est raisonnable, maintenant. − Acceptons-en l’augure... Extrait du livre de Bernard VIALLET « Le Mammouth m'a tuer » Editions Tempora (Mai 2008) Disponible en librairie et sur Amazon.com, Fnac.com etc...

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Mammouth