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Ulnzalne littéraire

Numéro .20

15 au 31 janvier 1967

Lettres inédites de

Pour ou contre

Le Concile .L'avenir des villes .Cortazar

Desnos .Uwe Johnson .Ibn Khaldoûn Lettre de Varsovie. ~ . Byzance


SOMMAIRE

3

LB LIVRB DE LA QUINZAINE

Uwe Johnson

L'Impossible Biographie

par Jean Tailleur

5

ROMAN ÉTRANGER

Julio Cortazar

La Marelle

par Carlos Fuentes

6

INÉD I T

Cesare Pavese

Lettres

par Dominique Fernandez

8

H ISTOI RE LITTÉ~RE

.Boileau Pierre Clarac

Œuvres complètes Boileau

par Samuel S. de Sacy

NOUVE LLE S

Georges Piroué

Ces eaux

10

ESSAIS

Edith Mora Robert Desnos

Sappho Cinéma

par Michèle Cote par Michel-Claude Jalard

12

LETTRE DE VARSOVIE

Après le réalisme socialisle

par Stanislas Kocik

13

DÉBAT

Pour Lacan : Retour à Freud Contre : Une doctrine hérétique

par Charles Melman par Didier Anzieu

16

ART

André Grabar

Le premier art chrétien L'Age d'or de Justinien

par Roger Paret

18

URBANISME

Peter Hall E.A. Gutkind

Les Villes mondiales Le Crépuscule des villes

par Françoise Choay

20

S C IENCES

Yves Lacoste

Ibn Khaldoûn

par Anouar Abdel-Malek

22

SO C IOLOGIE

Helmut Schelsky

Sociologie de la sexualité

par Jean Duvignaud

18

R ELIGION

Rock Caporale Yves Congar Henri Fesquet René Laurentin Robert Prévost

Les Hommes du Concile Le Concile au jour le jour Le Journal du Concile Bilan du Concile Vatican II. Pierre ou le Chaos

par Serge Bricianer

24

HISTOIRE

Louis Fischer

Lénine

par V.F.

15

ÉCONOMIE POLITIQUE

Charles Bettelheim

Problèmes théoriques et pratiques de · la planification

par M. Meyer

16

PHILOSOPH.I .

Etiemble Jean Lacroix

Les Jésuites en Chine Panorama de la philosophie française contemporaine

par Jean Chesneaux par Jean-François Nahmias

1'7

MUSIQU.

Theodor Adorno Edmond Buchel

Essai sur Wagner Beethoven, légendes et vérités

par Robert André par Maurice Faure

Le secret d'une réussite

par Gilbert Walusinski

Joyce and Joyce

par Pierre Bourgeade

Publicité Littéraire: 71 rue des Saints-Pères, PIU'Ù 6 Téléphone 548.78.2l.

Crédits photographiques

15

HUMAINES

QUINZ. .JOURS

François Erva!, Maurice Nadeau

Comeiller

Joseph Breitbach Comité de Rédaction Georges Balandier, Bernard Cazes, François Châtelet, Françoise Choay, Dominique Fernandez, Marc Ferro, Michel Foucault, Gilbert Walusinski. Informatiom : Marc Saporta

La Quinzaine littéraire

Direction arti3tique Pierre Bemard AdminÎ3tration Jacques Lory Rédaction, admini3tration: 43 rue du Temple, Paris Téléphone 887.48.58

~

Imprimerie: Coty S.A. Il rue F .-Gambon, Paris 20 2

qu~

ne vont nulle part...

par Maurice Chavardès

p.

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3 5

Abonnements:

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Un an: 42 F, vingt-troÎ3 numéro.. Six mois: 24 F, douR numéro•. Etudiants: six mois 20 ,. Etranger: Un an: 50 F. Six mois: 30 F. Tarif postal pour envoi par avion, au journal.

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Publicité générale: au jounaal.

Directeur de la publù:arion : François Emanuel. Copyright lA QuiJUtJine liuénrire

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Lufti Ozkok Cartier-Bresson, magnum José Gelabert Dessin de M. Métrot Roger Viollet Roger Viollet Roger Viollet Erich Lessing, magnum Giraudon Giraudon Le Soleil Noir Erich Lessing, magnum Roger Viollet Thomas Hopker, magnum Roger Viollet Roger Viollet Elliott Erwiu, magnum Suzy Embo


LE LIVRE DE LA QUINZAINE

De l'autre côté

du Mur à tant de « jeunes» auteurs, soit rarement aussi intimement liée au sujet choisi que chez Johnson, écrivain emmemment politique, mais non engagé dans l'une des deux voies illustrées par les deux Etats allemands. Comment rendre L'Impossible Biographie est sans compte des réalités humaines difaucun doute avec le Tambour, de férentes engendrées par des régiGünther Grass, le livre allemand mes différents, comment même des dernières années. Car de tous évoquer la moindre institution les écrivains allemands contempo- sociale sans retomber dans les rains, Uwe Johnson est pratique- 'p ièges du vocabulaire courant et ment le seul à essayer de décrire de ses jugements sans appel, sans l'Allemagne post-hitlérienne: c'est- déclencher les réflexes soigneuseà-dire sa division, « la frontière, ment cultivés par les diverses l'éloignement, la différence». officines de propagande? Johnson Ce sujet brûlant, l'Allemagne aurai~-il choisi, peut-être parvienaura dû attendre près de quinze drait-il à plus de clarté et de simans l'écrivain qui le fasse sien, plicité, sa langue serait-elle moins d'abord avec Conjectures sur Ja- torturée. Mais ses romans sont cob en 1959, puis avec l'Impos- d'abord témoignage et interrogasible Biographie, en 1961, enfin tion, le maniérisme auquel il lui avec un livre encore inédit en arrive de succomber n'est que français Deux opinions, en 1964. l'expression littéraire d'une incerC'est que le talent ne suffisait pas, titude forcenée qui ne connaît pas il fallait l'expérience vécue d'un de salut (même si, pourtant, on exil en Allemagne, cas de Johnson ne peut se défendre contre le senqui; né en 1934, quitta en 1959 timent que Johnson est surtout la R.D.A. pour « transférer son le poète de la R.D.A.). lieu de résidence à Berlin-Ouest », Autant dire que l'Impossible à Berlin-Ouest et pas en Républi- Biographie n'est pas; ne peut pas que fédérale, afin « d'avoir sans être un livre facile, consommable cesse sous les yeux l'alternative, à l'étourdie pour alimenter des car en Allemagne de l'Ouest, le convictions préétablies. Certes, Johnson renonce ici à l'époustouproblème devient irréel». Installés dans la réalité histori- flante complexité des Conjectures que de la division de l'Allemagne, sur Jacob où il jouait à la fois des la plupart des écrivains vantent ressources de la langue et de la les mérites ou font la critique de typographie pour situer ses personl'un des deux Etats allemands, nages dims l'une ou l'autre Allel'autre servant seulement de re- magne et les confronter .les uns poussoir. Citoven de la R.D.A. aux autres (l'une à l'autre) sans résidant à B~rlin-Ouest, Johnson imposer au lecteur une perspective semble ,être l'un des très rares privilégiée d'interprétation. Le Allemands sensibilisés en profon- livre se passe cette fois-ci dans le deur non pas tant à une réunifi- seul Etat est-allemand, autour de trois personnages clairement définis: Karsch, journaliste ouest-allemand, Achim; champion cycliste est-allemand, Karin, enfin, l'actrice amie des deux hommes, qui a vécu avec Karsch à Berlin-Ouest avant de vivre à Dresde avec Achim. Mais, pour essentiels qu'ils soient, les rapports entre ces trois êtres ne sont pas le sujet du roman. Si, comme dans son premier livre, Johnson brise à la fois l'unité de la langue et du' récit, c'est, à la différence par exemple de l'emploi fait par Max Frisch de cette technique dans le Désert des miroirs, pour rechercher dans les tensions réciproques entre les versions toujours possibles, jamais certaines, de la vie d'Achim telle que la voient les différents personnages, une réalité (pas une vérité) qui Uwe Johnson n'est pas d'abord celle d'un indi· vidu, mais celle de l'éloignement cation aussi souhaitable qu'hypo- de la frontière. De retour à Hambourg, Karsch thétique, mais au fait même de la dissociation de l'unité nationale. rend compte du voyage qu'à l'inCette observation des divergen- vitation inattendue de Karin il ces croissantes, aussi bien au vient de faire, en 1960, 1961, dans niveau des significations concrètes l'autre Allemagne, et de son incaqu'à celui des résonances affec- pacité à écrire la biographie tives, entre les langues allemandes d'Achim selon les normes souhaipratiquées à l'est et à l'ouest de tées par la maison d'édition estl'Elbe explique peut-être que la allemande qui lui a commandé le réflexion sur le langage, commll!le livre. L'Impossible Biographie est Uwe Johnson L'Impossible Biographie traduit de l'allemand par Marie-Louise Ponty Gallimard éd. 272 p.

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvier 1967

donc construite sur un triple plan temporel: d'une part, les questions posées à Karsch, qui, plus ou moins arbitraires, n'en viennent pas moins éclairer le récit, surtout en empêchant le lecteur d'être longtemps prisonnier de la perspective de Karsch; d'autre part, le voyage proprement dit, découverte de l'étranger en Allemagne même; enfin, la biographie et les plongées dans le passé d'Achim, tentative d'interprétation ou tout au moins de décryptage de ce pays inconnu. La réussite et le progrès par rapport aux Conjectures sur Jacob viennent de' ce que cette structure complexe n'est ressentie comme telle qu'à la réflexion, le roman se lit sans grande difficuité au niveau de l'anecdote en dépit des ruptures "multiples soulignées par les questions, véritable gardefou contre les interprétations trop immédiates. Grand reporter, Karsch n'a encore jamais visité de pays socialiste quand il franchit pour la première fois la frontière d'Etat qui traverse l'Allemagne. D'ailleurs, ce voyage n'est pas professionnel, il vient seulement rendre visite à une amie, à cause du souvenir d'une chambre meublée à Berlin-Ouest et d'un balcon donnant sur des arbres. Mais dans ce pays étranger dont il soupçonnait l'existence sans s'être jamais soucié de le connaître, il se sent mal à l'aise comme jamais encore à l'étranger. Pour le comprendre, il a d'abord essayé de procéder par comparaisons, comme l'y incitaient les affinités flagrantes avec la République fédéraie: la langue, un paysage, l'ar" chitecte de tel bâtiment officiel,

nom d'une grande marque de produits de lessive pour en obtenir un paquet dans la première droguerie venue. Dans l'Etat partiel est-allemand, cette lessive n'existe pas. Autrement dit, on ne peut saisir ce pays à travers sa consommation de biens matériels. Car ce qui importe ' à Karsch, confronté avec une réalité à laquelle il n'était pas préparé, ce n'est pas de juger., mais de comprendre. D'où l'autre voie, la seule qui lui reste ouverte s'il veut pénétrer au cœur de ce pays: il lui faut le saisir au niveau de son idéologie, non pas tel que Karsch le - voit, mais tel que lui-même et ses partisans se voient et veulent ~tre vus. Ainsi s'explique cet essai de biographie qui a donné son titre français au livre: est-il meilleur moyen pour Karsch de découvrir les fils conducteurs d'une pensée et d'un langage qu'en restit~ant la vie d'un champion sportif devenu héros national et, qui plus est,,« député du Chef de l'Etat » ? Tout le roman tourne alors autour d'une expression, propre aussi bien à Achim qu'à la lectrice de la maison d'édition qui a commandé la biographie: ce doit être un « livre utile ». La perspective n'est plus celle des difficultés traditionnelles de tout ouvrage biographique: souvenirs incoinplets ou partiaux du héros et des témoins, différence de degré de culture entre le biographe et son personnage; s'ils ne sont pas escamotés, ces problèmes deviennent secondaires. L'essentiel demeure la ,question que se pose Achim: « Que va-t-il faire de ma vie?» Il n'a pas voulu cette biographie

« La frontière, ' l'éloignement, la dittétence »

de telle boutique ancienne. Mais ce pays lui échappera s'il essaie de l'aborder en comparant le ' mouvement offert par les rues de l'une et de l'au~re Allemagne. La chose est possible,essaie-t-il un jour d'expliquer à Achim, dans un pays occidental dont il ne connaît pas , la , langue, mais où il lui suffit de déformer selon , l'usage local le

il découvre rapidement que

nouvelle, il trouve les deux ouvrages déjà existants bien suffisants. Pourtant, il est prêt à l'accepter et donc à accepter de collaborer à sa rédaction si « elle sert ». ' Si l'on peut en apprendre quelque chose ... La maladie pédagogique, dont se plaint si fort un autre auteur allemand, communiste convaincu, lui, Erwin Stritt-

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ÉDITEURS ~

De l'autre côté du Mur

matter, cette maladie qui suppose les problèmes résolus et transformerait volontiers la littérature en imprimerie d'Epinal, pour la bonne cause et dans les meilleures intentions. La grande qualité de l'Impossible Biographie, c'est de ne vulgariser à aucun moment le problème. Certes, certains représentants de la pensée officielle sont maltraités, mais moins que chez d'autres auteurs restés en R.D.A. comme Neutsch, Strittmatter ou Wolf. Nulle part Johnson ne ,fait d 'Achim ou de Madame Hammann, la lectrice de la maison d'édition, des carriéristes, des arrivistes sans scrupule ni conviction. A ne pas se rendre la tâche facile, il parvient à poser le problème dans toute sa netteté: édification par l'exemple pieux qui escamote les vrais problèmes (Achim lui-même conteste, la chose est directement politique, sa participation au soulèvement du 17 juin 1953), ou bien une peinture plus vraie, moins bien pensante, mais probablement plus efficace pour qui croit en un monde en mouvement et affirme vouloir élever le genre humain. Ainsi s'est peu à peu opéré un glissement au sein du livre, « l'éloi-

gnement, la différence, la frontière » que Johnson voulait peindre sont devenus une description critique de la seule Allemagne de l'Est, au niveau des problèmes que se pose beaucoup plus Johnson h,ümême que Karsch, et il n'est pas étonnant que cette Impossible Biographie ait été suivie d'une longue nouvelle parue au printemps 1964 et qui montre le retour de Karsch en République fédérale, ses prises de position en faveur de la reconnaissance de la R.D.A. et finalement, devant les tracasseries poliCleres dont il fait l'objet, son départ pour l'Italie. Reste que ce roman est plus qu'un constat d'échec, et le titre allemand, le Troisième Livre sur Achim, me semble plus adapté aux recherches de Johnson, à la forme ouverte de sa réflexion: car ce troisième livre sur Achim a été écrit. Et s'il n'a pas été la biographie commandée, du moins estil cet essai plein d'instantanés d'une précision parfois accablante, mais dont la minutie (par exemple la description de la fête du trentième anniversaire d'Achim et du déchaînement quasi hystérique de la foule) atteint souvent une qualité rare. Ce qu'on ne saurait dire, pour le moins, de la traduction. Mais ce livre, comme nombre de romans allemands contemporains, est une œuvre expérimentale qui nécessite une extraordinaire connaissance de la langue parlée et encore davantage de la réalité politique à l'intérieur de laquelle il joue et qui ne se révèle souvent que dans le langage employé. A quand la note explicative dans ce genre de traduction ou, du moins, une révision par des traducteurs ayant la tête politique?

J ean Tailleur 40

Littérature étrangère La littérature étrangère dont c'est, par excellence, la saison, occupe la première place. A côté des classiques modernes comme Scott Fitzgerald dont les Enfants du jazz continue la série des œuvres complètes, EveIyn Waugh et Elio Vittorini, morts il y a quelques mois, ou Alejo Carpentier (qui vient d'être nommé représentant de Cuba à l'Unesco) avec Guerre du Temps, on verra des auteurs du monde entier : des AnglaiS comme Brigid Brophy, la Boule de neige, des Allemands comme Heinz Kupper, Simplicius 45, Peter Bichsel le Laitier; un Suédois, Olaf Sundman, les Chasseurs, fortement recommandé par Michel Butor; un Indien, B. Prasad Gupta, Gange ô ma mère; un Grec, Costas Taktis, le Troisième Anneau: un Japonais, Junichiro Tan izaki, Journal d'un vieux fou; un Espagnol découvert par Maurice Coindreau et Juan Goytisolo, Juan Marse, Enfermés avec un seul jouet; un Portugais, Cardoso Pires, l'Invité de Job. Encore faudraitil y ajouter les Américains dont les œuvres ont été en grande partie, entre les deux guerres, à l'origine des collections étrangères de Gallimard et qui seront présents avec James Purdy ou Irvin Faust.

Essais Parmi les œuvres qui sont du domaine des essais, l'année commence avec une étude de Hannah Arendt Sur la révolution - , antérieure à son ouvrage sur Eichmann - mais qui sera aussi controversée (pour elle, seuls les Etats-Unis ont su faire la révolution). De Ferenc Tokei paraît une analyse marxiste de la Naissance de l'élégie chinoise, et de Roger Quilliot, commentateur de Camus dans La Pléiade, la Liberté aux dimensions humaines qui constitue l'apport à la campagne électorale de ce professeur S.F.I.O., ancien partisan de Gaston Defferre, rallié à François Mitterrand. Jean Piaget publie une très importante étude philosophique, Biologie et Connaissance, qui met en relief les rapports entre les fonctions de l'intelligence et les questions relatives à l'embryogenèse. Un volume capital de Raymond Aron avec les Fondateurs de la SOCiologie - les étapes de la pensée sociologique; un livre posthume d'Alfred Métraux Religions et Magies indiennes (d'Amérique latine); et égalemept des textes tels que Politique et Crime de Hans Magnus Enzensberger, ou l'Essence de l'Espagne de Miguel de Unamuno. En pleine campagne électorale on verra paraître Un Parlement pour quoi faire? d'André Chandernagor (collection • Idées.) . Mais il y aura aussi, avec plus de recul, mais autant d'àpropos, parmi les • Trente journées qui ont fait la France ", la Résurrection de la première République d'Henri Guillemin. Au rayon d'esthétique: Essais d'iconologie d'Erwin Panofsky et dans le domaine économique: une Philosophie économique de Joan Robinson, l'économiste marxiste britannique.

Littérature française Parmi les auteurs les plus connus, Nathalie Sarraute et MarJlu!'lrite~puras tolit;':'fëllt apparition dès ' lé début de l'année aux vitrines des libraires avec, pour l'une le Silence et le Mensonge (deux pièces radiophoniques écrites pour la radiodiffusion allemande) , pour l'autre l'Amante anglaise (nouvelle version des Viaducs de Seine-etOise), un récit dialogué qu i n'est ni vraiment théâtre, ni vraiment roman. Attendu depuis longtemps, un recueil de Joe Bousquet, Lettres à Poisson d'or, décrit les amours pla-

Gallimard

Armand Colin

toniques de l'écrivain paralysé et d'une jeune fille qui fut longtemps fascinée par lui. Elle s'est mariée en avril 1950. Joe Bousquet est mort en septembre de la même année. Il y aura aussi, en février, deux livres de Michel Butor, Portrait de l'artiste en jeune singe, une variation sur un voyage en Allemagne, et les Entretiens avec Georges Charbonnier, radiodiffusés à la fin de l'année 1966. Ce dernier publie presque simultanément, en janvier, ses Entretiens, avec Jorge Luis Borges, que suivra l'Aleph de Borges. Le Clézio a donné un essai , l'Extase matérielle. Les partisans de Réjean Ducharme liront Un nez qui vaque en février. De même que Ducharme, Florence Asie, avec Fascination, était l'un des auteurs lancés dans la course aux prix. Elle publiera la suite de son premier roman, sous le nom de Griserie et l'on annonce même un troisième volume : une trilogie en bonne et due forme. Le théâtre sera particulièrement bien représenté en ce début d'année. Non pas seulement par le tome VIII des œuvres complètes d'Antonin Artaud, mais aussi par LeRoi Jones, le Métro, fantôme et l'Esclave; et les éditions Gallimard envisagent la publication de tout le jeune théâtre anglais contemporain, de Pinter à Saunders. Dans la collection du • Manteau d'Arlequin", Georges Limbour sera prsent avec Elocoquente, tandis que, dans la collection • Blanche., Jean Tardieu, en marge de ses expériences, donne à connaître ses . pages d'écriture . que complètent les • pages de critique. et André Frère poursuit son monologue, Comédie à une voix. Pour le début du printemps, sortiront les Carnets de Gilbert de Marcel Arland, et des romans d'auteurs à succès tels, Joseph Kessel, les Cavaliers, Louise de Vilmorin, l'Heure malicieuse, etc. Dans la collection • Idées ", un certain nombre de textes inédits: Ludwig Marcuse, la Philosophie américaine; Histoire de l'Utopie de Jean Servier et De l'écriture à la typographie de Jérôme Peignot.

On peut affirmer en gros que la politique de la maison est de fournir la France en manuels d'enseignement de l'école maternelle à l'Université. Mais Armand Colin fut égaIement un des premiers à lancer sur le marché (dès 1921) une collection encyclopédique de poche qui compte aujourd'hui plus de 400 titres. Fidèles à la formule initiale: • Vulgariser sans abaisser. , tous ces volumes, tirés à 8000 exemplaires au départ sous le titre général Collection Armand Colin, ont connu de multiples rééditions. Pour ne citer qu'un seul exemple, l'ouvrage de Mathiez, la Révolution française, en est aujourd'hui à sa quinzième réédition. En préparation: l'Automatisation, Morphologie des races humaines et de nombreux autres titres plus techniques. De Marot à Balzac, en passant par Goldoni ou Perrault dans le texte intégrai, la Bibliothèque de Cluny propose dans une série de 77 titres une liste très éclectique des œuvres capitales de la littérature claSSique et moderne. Mais le développement des éditions en format de poche lui fait aujourd'hui une concurrence sévère et, depuiS un an ou deux, aucun titre nouveau n'est venu compléter la collection. La • collection U., par contre, connaît un succès constant. Destinée à l'enseignement supérieur et divisée en plUSieurs séries: Lettres, Philosophie, Politique, Economie, Histoire, elle fournit également une documentation commode aux responsables d'organismes profeSSionnels et politiques et bénéficie actuellement du développement que connaît aujourd'hui dans tous les milieux la notion permanente •. 'Sous d' • éducation presse: la Politique de Chateaubriand par Dupuy et le Roman avant et après la Révolution par Coulet et Raymond. De nouvelles séries d'histoire sont en préparation : Histoire ancienne, Histoire du moyen âge, Histoire moderne. Sous la direction de Jean Guéhenno, la collection • Plaisir de lire", propose des textes de littérature française aux élèves de l'enseignement seconda,ire. La collection • Destins du monde", fondée par Lucien Febvre et dirigée depuis sa mort par Fernand Braudel, édite des ouvrages de haute culture destinés à satisfaire la curiosité actuelle du public pour une histoire totale des civilisations. Le monde méditerranéen sous Philippe Il de Fernand Braudel est considéré par les historiens du monde entier comme une œuvre capitale de l'école historique française. Il est aujourd'hui en réédition. La Collaboration de Michèle Cotta, Nadar de Jean Prinet et Antoinette Dilasser, l'Histoire de la presse féminine d'Evelyne Sullerot illustrent bien la collection • Kiosque . qui se propose de jeter un éclairage nouveau sur l'histoire en confrontant les événements d'une période donnée avec la présentation qu'en donne simultanément la Presse. En projet: Histoire de la presse sous le Second Empire par R. Bellet. En 1963, les éditions Armand Colin reprenaient le fonds des. éditions Bourrelier. Outre des ouvrages de pédagogie qui paraissent en deux séries: Cahiers modernes de pédagogie et Carnets pratiques de pédagogie, elles ont été ainsi amenées à publier un nombre considérable de livres pour la jeunesse. Les célèbres albums de Christophe: la Famille Fenouillard ou les Facéties du sapeur Camember qui, à l'origine, parurent dans la revue dirigée par Armand Colin avant la première guerre mondiale, le Petit Français illustré, en sont aujourd'hui à leur quarantième réédition.

Poésie Francis Ponge publie le Savon, un livre commencé en 1942 et à peine achevé dont l'origine était la fièvre des restrictions dans une France occupée où l'on manquait, notamment, de savon. La publication des Quatre livres poétiques de Jean-Claude Grosjean a dû être retardée quelque peu, en raison des difficultés typographiques dont ce nouveau poète, ouvrier électricien en Suisse, a parsemé son manuscrit. Ce sera ensuite, les • poèmes . d'Ezra Pound. Jean Grosjean, enfin, fait paraître Elégies.

Sociologie Notre collaborateur Anouar AbdelMalek inaugure à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, sous la direction de notre ami Georges Balandier, un séminaire consacré à la Sociologie du développement national. Cours tous les jeudis (sauf le premier jeudi de chaque mois) à l'E.P.H .E., 54, rue de Varenne, où sont prises les inscriptions.

Débat L'Union rationaliste organise, mardi 17 janvier à 20 h 15, à la Sorbonne (amphithéâtre Richelieu), un débat sur le sujet: '. L'aliénation, mythe ou réalité? " Participeront à ce débat: JeanMarie Domenach, Henri Lefebvre, Michel Crozier, le Dr Philippe Paumelle, Victor Leduc. Présidence d'Emile Bottigelli.


ROMAN ÉT R A NGER

Trouverai-je la Sibylle? Cette étude a été écrite spécialement pour la Quinzaine littéraire par Carlos Fuentes (la Plus Limpide Région, la Mort d'Artemio Cruz, tous deux édités chez Gallimard). Elle est traduite de l'espagnol par Adelaïde Blasquez. Julio Cortazar Marelle traduit de l'espagnol par Laure Guillé et Françoise Rosset Gallimard éd. 600 p. Julio Cortazar est connu du lecteur français par la merveilleuse suite de nouvelles: les Armes secrètes (l'une d'elles a inspiré le dernier film de Michelangelo Antonioni : The blow up) et par un roman allégorique: les Gagnants. La publication de Marelle permettra de constater qu'il s'agissait là d'œuvres de transition. Elles ont préparé la voie à ce roman, salué par le Times Literary Supplement comme « the first great novel of Spanish America». On peut affirmer, en effet, que ce romancier argentin qui vit à Paris écrit aujourd'hui la meilleure prose narrative espagnole. Ce serait pourtant une erreur que de le réduire à ce que Philippe Sollers appelle le « latinocentrisme ». Roman hispano-américain, MurelIe l'est avant tout par son atmosphère magique de pèlerinage inachevé. Avant sa découverte, l'Amérique avait déjà été inventée; elle s'inscrivait dans le rêve d'une quête utopique, dans le besoin qui dévorait l'Europe de trouver un làbas, une île bienheureuse, un Eldorado. On est toujours surpris de constater que la marque distinctive de l'imagination littéraire sud-américaine demeure cette quête aventureuse d'un Eldorado (Carpentier), du paradis patriarcal (RuHo), d'une identité originelle (Asturias) ou d'une mythification glacée (Borges) que l'on trouve au-delà du cauchemar historique et de la schizophrénie culturelle d'un monde rêvé dans l'utopie et dégradé dans l'épopée. Si, jusqu'ici, cette imagination naissait d'une prise de conscience de la décomposition de l'histoire et de la société, Cortazar, lui, entreprend la pérégrination vers l'intérieur, guette en lui-même l'explosion qui, la chance aidant, peut l'amener à « dépasser» ses créatures. Quoi qu'il en soit, Cortazar ne prétend pas engager la société sans avoir au préalable engagé la réalité. Au niveau le plus apparent, Marelle propose une structure et une anecdote qui peuvent donner le change. La division formelle du livre est triple. La première partie, « De l'autre côté», c'est Paris et l'histoire de l'Argentin en exil, Horacio Oliveira, qui, à la recherche de la femme aimée et disparue, la Sibylle, évoque le souvenir de celle-ci, celui de leur vie commUQe à mi-chemin d'une vie de clochards_ La seconde, « De ce

côté-ci», c'est Buenos Aires et la rencontre de Talita, le double de la Sibylle, qui, d'abord, soigne les chats dans un cirque, puis les pensionnaires d'un asile d'aliénés. La troisième partie, « Chapitres dont on peut se passer », est un collage de citations, coupures de presse, signes et prémonitions qui vont du style académique au pop'. Un « mode d'emploi » placé en tête du livre n'en complète la structure que pour la transfigurer d'entrée de jeu : le roman peut être lu tout d'une traite ou selon le mode d'emploi. Mais cette seconde lecture ouvre la porte à une troisième lecture et, nous nous plaisons à le croire, à l'infini de la vraie lecture. Nous comprenons alors que Cortazar propose quelque chose de plus qu'une narration. Son propos est d'épuiser toutes les formulations possibles d'un livre impossible : un livre capable de supplanter la vie ou de transformer notre vie en une vaste lecture de toutes les combinaisons de la chose écrit~. Projet « incroyahle », dirait Borges et qui équivaudrait à imaginer qu'on puisse nier totalement, ou sauver totalement, le temps. « Trouverai-je la Sibylle? » Les premiers mots de Marelle nous livrent la clef de cette quête impossible laquelle, close avant même que le livre ne soit écrit, est représentée par Oliveira au long de la cérémonie de la rédaction du livre. Le livre seul lui permettra d'accéder à ces retrouvailles avec la Siliylle, à cette « concrétion de la nébuleuse » à la fois naïve et perverse, constamment évoquée et constamment attendue dans un présent de la littérature qui se commue en troisième mort du temps réel. Après la mort de la présence évoquée par la mémoire, la mort de la préfiguration, nous sommes devant la mort du livre . écrit pour compenser l'absence de la Sibylle, compagne du jeu enfantin, interrompu et désacralisé. Le

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvier 1967

couple, projet « incroyable» de négation et de salut, était en mesure de nier et de sauver la fatalité du paradis et de l'enfer dans le jeu de marelle. La dissolution du couple entraîne Oliveira dans l'exil, dans la quête de l' « île finale » qui représente l'espace perdu, dans le pèlerinage vers le « kibboutz de l'âme» où l'on peut vivre - où l'on peut croire que l'ont vit avec les substituts de l'unité amoureuse perdue. Pont entre ce qui est perdu et ce qui est récupérable, Marelle commence sous les arches de la Seine et finit sur l'entablement rachitique qui joint les fenêtres d'un hôpital psychiatrique de Buenos Aires. Buenos Aires est la caverne où viennent se refléter les ombres de l'être. La réalité de l'Argentine est fiction, l'authenticité de l'Argentine c'est son manque d'authenticité, l'essence nationale de l'Argentine: c'est l'imitation de l'Europe, l'Eldorado, l'île bienheureuse, n'est rien d'autre que la nostalgie d'une assise. Oliveira retourne à Buenos Aires pour rencontrer Talita, double de la Sibylle parisienne perdue. Mais la Siliylle, cela va de soi, est accompagnée par le double d'Oliveira: Traveler, qui enrage de porter un tel nom, lui qui n'a jamais -franchi les rives du Rio de la Plata. Talita et Traveler, reflets dégradés de la Sibylle et d'Oliveira, proposent également un succédané de vie: la bohème expatriée. Le dérèglement intellectuel des sens devient, dans le contexte « national », une activité de cirque, d'asile de fous et d'hôpital. La chute? la nada? Oui, mais sans aucun rapport avec la ·v olonté tragique d'une conscience qui contemplerait l'effondrement de quelque chose. La chute, dans Marelle, c'est celle d'un Buster Keaton de la Pampa, délibérément comique, bouffonne, grotesque: c'est la chute de celui qui ne sait pas où poser la tête

parce qu'il eût fallu qu'il la levât au préalable, c'est la nada du monde hispano-américain confronté au non-être qui précède l'être. L'ironie du voyage spirituel d'Oliveira est qu'il naisse, comme tout projet vers l'être, d'une conscience solitaire, et qu'il ne puisse pourtant se soutenir dans l'isolement. Oliveira essaie une à une toutes les alchimies de la substitution. Chacune d'elles ne fait que lui proposer une caricature aride et tragi-comique de l'unité splendide qu'érotomane cocu il a rêvée aux côtés de la compagne aimée et détestée, la Sibylle. A ce niveau, les « chapitres dont on peut se dispenser » se révèlent indispensables. Morelli, écrivain raté, possible alter ego de l'auteur, est le magister de ce marché aux puces de la culture, de ce bric-à-brac des idées où s'accumulent les rebuts de la raison «( un bordel de pucelles, si tant est que la chose soit possible »), de la société «( ce culde-sac au service de la GrandeInfatuation - Idéalisto - RéalistoSpiritualisto-Matérialiste de l'Occident »), de l'histoire il se peut qu'il y ait un règne millénaire, mais si nous y accédons un jour, il ne s'appellera plus comme ça ») et de l'intelligence le fait même de le penser au lieu de le vivre prouve que quelque chose ne va pas»). Cortazar dresse ici un véritable memento de tout ce qu'on ne devrait pas emporter dans une île déserte. Mais Oliveira s'est d'ores et déjà installé, avec une joie masochiste, dans son île déserte. Et son rêve, la Sibylle, madone et amante, en est absent. Il ne peut pas participer du modèle original de l'être, Paris. Il ne peut pas compter avec l'ombre inconsistante de la caverne, Buenos Aires. Il ne lui reste que ce qu'il traîne avec lui: le dépotoir rationaliste, les pianos remplis d'ânes morts d'Un chien andalou. Oliveira renonce aux mots du dépotoir En guerre avec les mots, jetons dans la guerre tout ce qui peut être nécessaire, quand nous devrions renoncer à l'intelligence »), en faveur des actes. Mais les actes doivent être décrits avec les mots de l'auteur, Julio Cortazar: « Le viol de l'homme par le mot, l'orgueilleuse vengeance du verbe contre son père rem plissaient d'une défiance amère toute méditation d'Oliveira, obligé qu'il était de se servir de son propre , . enneml pour s ouvnr un passage jusqu'au point où il lui serait éventuellement possible de lui donner congé et de poursuivre - comment et avec quels moyens, dans quelle nuit blanche ou par quel jour ténébreux? jusqu'à sa totale réconciliation avec lui-même et avec la réalité qu'il abritait. » La véritable intégration de M arelIe commence par cette désintégration des mots chargés de décrire les actes. Michel Foucault dit que « don Quichotte lit le monde pou,r

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Julio Cortazar

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\ INÉDIT ~

Trouverai-je la Sibylle?

démontrer les livres.. . Il lui incombe la promesse des livres». Cortazar se fixe pour but l'opération contraire. Par la bouche de Morelli, il déclare avoir l'intention de -faire un roman non pas écrit mais dés-écrit. Pour dés-écrire, Cortazar invente un contre-langage capable, non pas de remplacer les images, mais. d'atteindre, au-delà des images, les pures coordonnées, les figures, les constellations de personnages. « Attrape-les, mors-y la queue, qu'elles couinent, les putes! » dit Octavio Paz à propos des mots. Cortazar ne fait pas autre chose. A coups de poing, sans paix ni trêve, à coups de concepts, dans un feu roulant de rythmes, d'onomatopées, il fait sauter le langage de son propre roman pour qu'audessus des ruines triomphe désintégré d'ailes en flammes puisse planer son auteur; dernier ange de cet anti-paradis, de cet anti-enfer où Dieu et le Diable sont les deux termes d'un paradoxe unique: plus on crée, plus on condamne. Marelle est à la prose espagnole ce qu'Ulysse est à la prose anglaise. Cette rencontre des actes et du contre-langage oblige Oliveira à une « in-conduite», à un gaspillage de mouvements étrangers au langage qui les a traditionnellement décrits. Le conflit mène tout droit à la dérision. A la farce et à l'absurde_ La farce énorme, digne de Rabelais et de Sterne, investit le livre. La rencontre de la vieille pianiste solitaire et nymphomane, Berthe Trépat à Buenos Aires, l'épisode des planches jetées entre deux fenêtres (pour permettre le passage d'une maison à l'autre): de la multiplication des échecs naît une action qui semble avoir l'échec pour but. La mort de Rocamadour, l'enfant de la Sibylle, au milieu, d'une orgie littéraire, la descente dans les réfrigérateurs de la morgue, glaces ardentes de l'enfer, la ré-écriture, le ré-ordonnancement du monde dans les cahiers d'un fou uruguayen, l'insigne don Ceferino Piriz, telles sont les clefs réelles de Marelle, cellès de sa filiation pataphysique, celles de son illumination surréaliste. Grand maître contempora,in de l'ars combinato1'Ïa, Julio Cortazar a écrit un roman 's elon sa conviction profonde: « Indépendamment de n(tS destins individuels, nous dépendons de figures inconnues de noWl.» Les constellations de' Marelle lious parlent du temps et de la liberté. Avec Octavio Paz et Luis Bunuel, Julio Cortazar représente aujourd'hui l'avant-garde, l'Amérique du Sud. Avec Paz, il partage la. tension incandescente de l'instant en tant que point suprême de la marée temporelle. Avec Bunuel, il partage la vision de la liberté en tant qu'aura du désir permanent, d'une insatisfaction aujourd'hui frappée d'interdit et, partant, révolutionnaire. Carlos Fuentes 6

Cesare Pavese Lettres 1924-1950 (Lettere) Einaudi ed., 2 vol., 1 400 p.

Etats-Unis, se fait communiquer les me. Il fonde une collection d'Etudes nouveautés des deux mondes, s'en- religieuses, ethnologiques et psychothousiasme pour Hermann Broch logiques, dont les premiers titres dès 1947, pour Malcolm Lowry dès sont le Moi et l'Inconscient de 1948. Il suit de très près les traduc- Jung et Il M ondo magico du grand tions et s'occupe en particulier de ethnologue napolitain Ernesto De celle de l'Iliade, pour laquelle il Martino. multiplie les suggestions et rédige On notera que sur Freud, exclu une préface. de la collection comme de tout le Si l'on voulait indiquer sommai- catalogue Einaudi, Pavese ne monrement l'orientation que les goûts tre pas plus de chaleur dans ses du dernier Pavese impriment à la lettres que dans son journal. Réserculture ita.lienne, il faudrait rele- ve d'autant plus étrange qu'on ver : un renouveau d'intérêt pour sait par ailleurs qu'il avait une les classiques grecs, qui contreba- connaissance approfondie du Vienlance la persistante américanophi- nois et que ses lettres de jeunesse lie; une certaine prudence, ou fourniraient un assez bon sujet méfiance, envers la littérature d'étude à un psychanalyste. De contemporaine française '; une ou- seize à vingt ans, il s'ouvre avec verture assez notoire du côté de la une relative franchise à ses camaculture allemande. Sans doute, rades de ses obsessions majeures : Pavese s'occupe de faire mettre la peur de se savoir en proie' tantôt en train une édition complète ~de à un état de ferveur exaltée tantôt Proust, pour lequel il déclare son. à un état d'abattement mélancoliadmiration; mais il trouve que que (cyclothymie aiguë), l'attente Gide, 'en tant que romancier, « fait anxieuse des femmes, la peur rire» et que le défaut habituel d'une lente agonie, la crainte du roman français est de « man- d'être impuissant, la fascination du quer d'un langage». Il prend la suicide. Alors qu'il commence à défense du Mur de Sartre contre rédiger son journal intime seuleune menace imbécile de censure, ment en 1936, à vingt-huit ans, bien que ce livre ne « mérite » pas quand les jeux étaient faits, ses qu'on se batte pour lui. Quant au lettres de jeunesse permettent de Deuxième Sexe de Simone de suivre la genèse des grandes compoBeauvoir, il le rejette carrément, santes de son psychisme et ici, loin

L'événement qui a dominé l'année littéraire en Italie, c'est la publication~ par les soins de Lorenzo Mondo et d '!talo Calvino, en deux volumes, qui font ensemble 1 400 pages, de la correspondance complète de Pavese. Les grandes correspondances sont celles qui apportent un éclairage nouveau sur la vie privée de l'auteur et en même temps sur l'époque et sur la culture dont il a fait partie : dans ce double sens, les lettres de Pavese peuvent être dites une grande correspondance. La chose est d'autant plus remarquable que l'Italie n'a jamais brillé dans ce genre littéraire. Quiconque a des Lettre l Tullio Pinelli 12 jumet 1927 amis italiens sait à quel point il est difficile d'entretenir avec eux Ma danseuse est revenue. Plus belle, jeune, merveil~use que jamais. des relations épistolaires : aussi prolixes et généreux dans, la conver- l'ai trouvé finalement où est son charme unique quand elle danse sur la sation qu'avares en missives, on scène. Une douceur, une légèreté enfantine pleine d'une grâce terrible, dirait qu'ils ont besoin de voir, que jamais, jamais je n'avais trouvée dans ma vie. Et avec tout cela je suis fatigué à l'excès. d'entendre, de toucher l'interlocule suis fatigué de mes pensées trop élevées, fatigué de penser à elle, teur pour lui communiquer ce fatigué de tout. le n'ai plus par moments que des sursauts impuissants qu'ils ' pensent. Peuple "épris de contacts directs, à qui une lettre d'énergie vers des œuvres audacieuses et ardues que jamais je ne saurai semble un rapport déjà trop accomplir. .Et, au fond de toutes mes exaltations, l'exaltation suprême de la pensée du suicide. Oh, un jour j'en aurai bien le courage ! J'en rêve abstrait. de temps à autre en tremblant. C'est mon ultime consolation. Ecris-moi Pavese a cultivé la corresponquelque chose, je veux entendre entendre, je suis trop seul, je m'égare. dance éomme un genre littéraire : Dans le moment même que je la vois si belle, penser à elle ne m'en les copies qu'il gardait de la plupèse pas moins! Qu'en ferais-je du reste? Ecoute : j'ai ' découvert ce~ part de ses lettres en font foi. Adolescent et jeune homme, il écrivait instrument raffiné de torture : chaque fois que, confusément, comme fait toujours mon esprit, j'aspire à quelque chose, je me demande: qu'en surtout sur soi. Plus tard, directeur ferais-je du reste? et je ne trouve plus la paix 1. littéraire chez Einaudi, il parle surtout de ses lectures, en critique, en conseiller et en juge. Le second 1. Lettre écrite à 19 ans. Noter la mauvaise foi de l'incolll!Cient, qui escamote l'aveu de l'impuissance sexuelle (qu'en ferais-je du rp.ste?) en invoquant une disposition volume de cette correspondance, générale de II. l'esprit :b. (N.d.T. ) qui couvre les années 1945-1950, servira de document fondamental à qui voudra écrire l'histoire de la culture italienne dans l'aprèsguerre. La maison d'édition Einau- comme trop « léger». Chaque fois 'de le démentir, la correspondance di, fondée à Turin en 1933 pour qu'il peut relever un défaut dans complète le Métier de vivre. le caractère des intellectuels franRien sur les parents, bien entenlutter contre les programmes fascistes d'autarcie littéraire, et sitôt çais, il n'y manque pas, et peut- du, selon les lois du refoulement. , devenue le foyer de la jeune intel- être doit-on voir là une salutaire Mais le souvenir de la mort du ligentsia, réaffirme après la Libé- réaction de la jeune culture italien- père domine la jeunesse de Pavese, non moins que la présence omniration son rôle de pilote et de pha- .ne qui commence à peine a. se re. Grâce à la diligence, aux scru- dégager de l'étouffante et séculaire potente d'une mère puritaine. tradition francomane. La culture Pavese n'avait pas six ans quand pules et aux initiatives de Pavese, qui montre dans ses lettres une allemande sert d'alliée. L'intérêt il vit son père mourir, après une personnalité assez différente de que manifeste Pavese pour Jung, douloureuse opération au cerveau. Comment expliquer, sinon par ce celle qu'il confie à son journal Kerenyi et l'école ethnologicointime, le Métier de vivre. La poétique berlinoise le fait d'ail- souvenir, la peur de l'agonie et le curiosité uhiverselle qu'il affiche le leurs se déprendre des romans souhait d'une mort rapide, si étranferait prendre pour un extraverti. et du genre romanesque pour ges chez un adolescent? On sait Il a des correspondants répartis en se consacrer à partir de 1948 que Pavese, l'année de son suicide, Italie et en Europe et jusqu'aux aux essais sur les sciences de l'hom- se plaignait de violents maux de


Qui était Pavese? Lettre à Nicola Enrichens

26 juillet 1949

Arrivons au point central de votre lettre : là où vous accusez de gratuite xénophobie certaines tendances des. lettres ita~iennes., l'~nsiste sur ma thèse : quand on est mélancolique, cymque, scepnque, depns de to~t, il suffit pour se refaire de regarder autour de Sot et, dans le domame de la culture, de regarder l~s cultures étrangères ou passées. N ous ~utres en Italie sommes aujourd'hui des provinciaux; tous les concepts qut soustendent notre vie politique, scientifique, philosophique, etc. sont d'origine étrangère (démocratie, idéalisme, historicisme, etc) : rien d' autr~ à fa.ire que de bien étudier ces domaines et d'en acqu~nr un~ comprehens,?n critique, au lieu de les laisser défricher par les Journal-"stes et ~e ~rolre que nous sommes ainsi des. romains antiques. ~ cultu:re 'tahenr:e aujourd'hui n'existe pas. Il eXJ,Ste une culture eu!~pe,enne, sl~~n, mondwle; et l'on ne peut écrire un mot valable que Sl l on a dlgere tout le contemporain. Si vous me permettez le rapprochement, c'est d'une situation spirituelle ei littéraire analogue à la vôtre que je suis sorti autrefois en me tournant vers la culture américaine, les classiques grecs et l'histoire et les religions des primitifs. le ne me sens pas moins Italien pour autant; de même que.· je ne me· sens pas moins Piémontais parce que j'écris en italien et que j'aime follement la ville de Rome.

la mère pour l'enfant. Ajoutons tour, soulève un autre problème. Si que, dans le cas de Pavese, l'impuis- l'on admet qu'elle fait partie de sance sexuelle sous forme de fiasco l'œuvre de Pavese, au même titre ante portas peut bien n'avoir été 'que le Métier de vivre, la · figure qu'une conséquence de cette véné- qui restera de Pavese risque de se ration idolâtrique. trouver modifiée. Tenu, aujourLe choix de la dernière « maîtres- d 'hui encore, surtout pour un se », la fameuse actrice américaine romancier, un styliste, un créateur .dont la trahison aurait poussé de rythmes et de cadences, il se Pavese au suicide, rentre dans pourrait bien qu'il demeure dans cette économie du masochisme. l'histoire littéraire surtout comme Constance Dowling était américai- un intimiste, un autodestructeur. ne, . supposée dure, dominatrice, Encore faudrait-il qu'on renonce à mais c'était une actrice, donc une feindre de croire que les problèmes femme « répandue» et « facile ». , de l'homme n'ont eu aucune inciA la lecture du Métier de vivre, dence sur l'œuvre. Nous touchonS des pointes dirigées contre certains au grand problème. La critique la collègues, on pouvait encore se plus récente, en Italie, récuse demander: qui était Pavese? Un toute interprétation psychologique petit-bourgeois, conscient de ses de Pavese. Si la « nouvelle critiinfériorités sociales et physiques, que », en France, s'attaquait à son envieux de ses amiS littéràÏres plus œuvre, clle opposerait la même fin doués; victime dépitée d'une Italie de non-recevoir. Or les lettres, par en pleine transformation ? Ou bien leur importance, confirment ce que avait-il choisi délibérément de vivre le Métier de vivre faisait soupçonune expérience d'échec aussi totale ner : les poèmes, les romans, les nouvelles sont en rapport direct que possible, afin de gagner une sorte de pari philosophique? La avec les expériences d'échec. Une correspondance donne à compren- lecture puremen~ f.ormelle de cette dre que Pavese cultiva la conscience œuvre serait · donc bien vaine et, de ses limites et encouragea ses faute d'une lecture psychanalytidéfauts, pour s'ôter tout moyen de . que, on s'expose à ne rien y se récupérer à ses propreS· yeux : entendre. Pavese lui-même fit tout ruses suprêmes du masochisme. son possible pour orienter ses critivers une interprétation L'admirable intelligence et le juge- ques formelle de ses livres : d'où le ment infaillible dont il fait preuve quand il n'est pas obnubilé par lui- silence sur ·Freud, qu'il pratiquait même montrent assez ce qu'il aurait pourtant assidûment, mais sans pu être s'il n'avait pas. été prison- vouloir qu'on le sût, sans vouloir nier de l'image qu'il s'était cons- avouer qu'il savait que son œuvre' littéraire était secrètement gouvertruite de lui-même, ou que son née par ses traumatismes infantiles. destin lui avait imposée. . Mais cette correspondance, à son Dominique F ernaru1ez

tête. Dès les années d'enfance, et tate qu'il s'attache ou bien à des d'une manière beaucoup plus sour- femmes viriles, dominatrices, castratrices, ou bien à des femmes . noise, la mort du père causait l'obsession du suicide. Le père, en déjà promises à un autre .. Il leur mourant, avait démissionné, il · adresse des lettres ampoulées et doloristes, où il se dépeint sous s'était montré incapable de soutenir l'épreuve de force qu'est la vie. le jour le plus minable, co~e « un orgueilleux, un stupide, un Mort honteuse, que le fils ne 'pouvait Di admettre ni pardonner, mais lâche, un enfant, un criminel en seulément prendre sur lui à son puissance, un séducteur sans coutour, par imitation et identifica- rage, un homme de lettres ignorant, un délinquant rentré, un stupide, tion. stupide, st;"'pide» (Lettre à E., Les dérobades politiques, dont la carrière de Pavese est jalonnée, 23 oct. 1932). Dira-t-on que c'est n'auraiep.t-elles pas été, elles aussi, là pure coquetterie, commandée par l'espoir secret d'une protestades moyens de rejoindre le pèrer de s'associer à cete défection primitive, tion de la partenaire ? Il faut lire toutes ses lettres aux femmes pour restée inexplicable et fascinante? Grâce aux précieuses notes dont se rendre compte que, avec toutes, il a cherché l'échec. Son aventure Lettre à Constance Dowling Lorenzo Mondo et Italo Calvino 17 avril 1950 fait penser beaucoup à celle de ont enrichi l'édition de ces lettres, on apprend que Pavese s'inscrivit Baudelaire, un Baudelaire qui ne -je ne suis plus en humeur d'écrire des poèmes. Les poèmes étaient au parti national fasciste en 1932 se serait jamais tout à fait débarve~us avec toi et s'en vont avec toi. Celui-ci je l'ai écrit il y a quelques et qu'il en fut expulsé en 1935. rassé d'un mauvais goût D'Annun- jours, pendant les longues heures à l'hôtel où j'attendais, en hésitant, de Voilà une légende qui s'écroule. La zio. Quand il écrit à une certaine t'appeler. Pardonnes-en la tristesse, mais av~c to~ j'?~ tristf; aussi. Tu légende d'un Pavese sûr de lui, Luty que « même quand tu me vois, j'ai commencé avec Un poème en anglais et Je finJ,S avec un autre. Il homme de gauche éclairé et antiparles ·de ton grand amour pour y a en eux toutel'ample.~r de ,ce que j'ai éprouvé dans ce mois. -l'horr~r fasciste résolu. Davide Lajolo, lui- un autre, je trouve un motif de et l'émerveillement. Tres chère, ne le prends pas en mauvmse part SI. Je même fasciste repenti devenu · t'embellir encore, d'élever plus haut . de le d e · tu nnrlna te par r sennments que ne pe".x r-·...",er. communiste au moment opportun, ton rêve. de Madone · . 'blonde » suis .t oujours en tram Du moins peJ,l.X-tu les comprendre. le veux que tu saches que Je te remera pris soin de cacher, dans- sa (7 sept. 1927), il rejoint le Baude- .' cie de tout cœur. Les quelqueS jours d'émerveillement que j'ai arrachés biographie de Pavese, grossière et laire de la « lettre à une incon- de ta vie étaient presque .trop pour moi- c'est bon, ils so~ passés, tendancieuse, l'épisode fasciste de nue ». Pavese adorait, d'un amour maintenant commence l'horreur, l'horreur nue et j'y suis prêt. La porte la vie de son modèle. Si Pavese successivement exclusif et paroxys- qe la prison s'est refermée tout soudain. T,.'ès chère, tu ne reviendras plus fut fa:sciste, ce n'est nullement par tique~ des actrices ou des danseuses à moi même si tu remets le pied en. Italie. Nous avons tous les deux conviction, bien entendu, mais par de cabaret : par mauvais goût quelq~e chose à faire dans la vie qui rend improbable que nous ~us indifférence profonde à la politique, d'abord, puis parce qu'une actrice rencontrions de nouveau, à moins que je ne t'épouse, comme j'ai désespéet pour se punir, en quelque sorte, est publique, appartient à tous. rément espéré. Mais le bonheur. est quelque chose qui s'appelle IQl!, lIarry de se savoir indifférent à la poliFre~d a analysé le cas des ' ou.lohnny _ non point Cesare. Croiras-tu _ maintenant que tu.ne peux tique. Ap~ la guerre il devint hommes qui ne peuvent tomber plus soupçonner que je « joue » pour te prendre dans quelque .piège ....,. communiste, nullement par convic- amoureux qu;à certaines conditions, que ,cette nuit j'ai pleuré comme un enfant en pensant à mo.n destin, tion, mais pour se punir de s'être en apparence fort disparates. La et au tien. aussi, pauvre femme forte 1Wbile désespérée en lutte pour la caché chez sa sœur pendant les femme doit appartenir à UR autre vie? Si j'ai jamais dit .o u fait quelque chose que tu ne pouvais approuver, vingt mois de la Résistance (cf. la homme, elle doit posséder une répu- pardonne-moi. Moi je te Pardonne toute cette peine qui me ronge le cœur, Maison sur les colli!l,es), alors que tation douteuse mais en même . horreur et l"emerveille ment oui, je .la bénis. Cette peine c, est . ·tOl., la vr~ tous ses amis avaient pris le matemps le sujet lui attribue une de toi. Visage de printemps, adieu. le te souhaite bonne chance, de toi quis et que beaucoup Y.. moururent. grande valeur et la considère j'aimais tout, non seulemen' ta beauté, ce qui est facile~. mais aussi ta Fasciste par masochisme et commu- comme unique. Selon Freud, c'est laideur, tes moments laids, ta tache noire, ton visage fermé. Et j'ai pitié niSte par sentiment de culpabilité, une fixation précoce et tenace à de toi aussi. Ne l'oublie pas 1. Pavese n'a · jamais été libre dans la mère qui explique ces contrases choix politiques, qui obéissaient dictions. La réputation, douteuse de L Lettre écrite en anglais, sauf l'orrOTe e la meraviglia, viso di primavera, viso chiuso à d'obscurs, infantiles ef irrépressi- l'être aimé découle de la découverte et tache noire en français. Constance Dowling, une nuit où elle se trouvait dans un bles déterminismes. des rapports sexuels parentaux, la hôtel romain avec Pavese, avait q:\lÏtté leur chambre pour passer dans la chambre voisine, où Pattendait un acteur. (N.d.T.) Il n'était pas plus libre dans ses femme doit appartenir à un autre Lettres traduites par Dominique Fe~ndez. choix amoureux. Inhibé par une comme elle appartenai~ au père, mère austère et puritaine, on cons- mais elle reste une divinité comme La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvier 1967

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HISTOIRE LITT.RAIRE

Boileau Œuvres complètes Introduction d'Antoine Adam Texte établi et annoté par Françoise Escal Bibl. de la Pléiade Gallimard éd. 1 360 p. Pierre Clarac Boileau Coll. « Connaissance des Lettres » Hatier éd. 192 p.

Il serait tellement plus excitant de s'amuser à découvrir en Boileau un grand poète! On s'est bien efforcé de le faire pour l'abbé Delille. Mais ces petits jeux ne mènent à rien. Qu'il se rencontre parmi tant de milliers de vers quelques vers honorables, ce n'est pas miracle : ce sont de ces hasards heureux qui relèvent de l'ordinateur et non de la poésie.

Il faut se barder de courage. Il faut oser relire l'Epître IV sur le passage du Rhin. Et l'Ode sur la prise de Namur. Et l'Art poétique~., bien sûr, où, entre autres gentillesses, on retrouvera sur Scapin les deux vers trop. fameux dont on ne sait s'il faut y admirer davantage la sottise du jugement ou le galimatias du langage. Et encore l'EpUre VI sur l'insolite village troglodyte de Hautile, à deux pas du château de La Roche-Guyon qu'illustrèrent La Rochefoucauld, Lamartine ou Rommel - ce qui, malgré tout, a autrement d'allure

NOUVELLES Georges Piroué Ces eaux qui ne vont nulle part•. : Rencontre éd. 204 p.

Une petite réfugiée espagnole, un canal qui ne va nulIe part, une promenade à bicyclette, un couple en rodage, le cadavre du voisin. un ménage à la veille de la retraite, les œufs de Pâques et les veillées funèbres, c'est cela la vie, la mort dont Georges Piroué a fait les dix nouvelles qui composent ce recueil. Par l'image du titre, on voit de quel indéfini s'alourdissent les destinées de héros qui ne savent pas vers quoi ils vont. Une seule certitude : la mort. Pour le reste : mystère. Mais la mort elle-même ? Mystè~ encore. Cependant, si le futur leur échappe, le passé leur reste. C'est pourquoi les personnages de Georges Piroué ausi bien ceux de ses romans antérieurs que ceux de ces regardent obstinénouvelles-ci ment en arrière. Ce 8<''1t, la plupart du temps, dans CI :t ouvrage, des enfants ou des êtres jeunes, donc en plein. devenlr, qui SOUdai-l s'arrêtent, 8

que : « Quelquefois aux appas d'un hameçon perfide / l'amorce en badinant le poisson trop avide / Ou d'un plomb qui suit l' œil, et part avec l'éclair, / Je vais faire la guerre aux habitants de l'air... » Cette manière de « badiner » doit égayer l'humour sarcastique de l'auteur de la Petite cosmogonie portative, et peut-être la malice de Jean Paulhan. Jeux de princes. Quant à nous, basse piétaille, nous ne pouvons pas oublier que la poésie française a été détournée de ses devoirs, pour un siècle et demi, par celui qui se flattait pourtant d'appeler un chat un chat. Or il l'a fait vraiment, à l'époque où, insoucieux du grand monde et de la cour, et avant de se poser en baron Haussmann de la haute littérature, il se contentait de rire grassement avec de bons compagnons de taverne. Même des rengaines comme les Satires III et VI, dites « le Repas ridicule» et « les Embarras de Paris », lorsqu'on les relit aujourd'hui après quelques décennies d'un oubli post-scolaire, reprennent vigueur. Elles contribuent à revaloriser le Lutrin : on a voulu le comparer à quelques canulars d'un séminariste qui fût passé par la rue d'Ulm, c'est mieux, c'est, de la part d'un esprit né pour le burlesque et la parodie, un joli accomplissement. Il y a là de la verdeur et de la truculence. Ne parlons pas de charme: Boileau n'en eut jamais, ni au sens faible ni au sens fort du mot. Son malheur est de n'avoir

trop pudiques et trop peu médi· caux ; quoi qu'il en soit, il a raison de s'étonner qu'on n'en ait rien tiré qui aide à interpréter un caractère, une biographie, des orientations qui demeurent chargés 'd'énigmes (soulignées avec soin, justement, par M. Clarac). Législateur du Parnasse? Non: d'une manière plus modeste, son greffier. C'était rallier par un itinéraire imprévu la tradition de sa propre famille de greffiers et d'avo, • Une musique aerlenne cats. M. Antoine Adam et M. Pierre Clarac, qui ne sont pas toujours examinent le chemin parcouru et au second degré. « C'était compli- d'accord sur les détails, s'accordent comme la jeune fille de qué et sublime », dit, de l'amour, du moins pour rappeler que la doctrine classique était formée bien « Fugue pour bicyclettes»le héros du « Poussah ». Il ajoute: avant qu'il ne s'occupât de la découvrent que le présent est « D'une complication qui per« quelque chose de brusquement mettait surtof!.t de n'avoir pas à concentrer, d'en rassembler les ajouté à tout ce qui existait déjà, s'avouer que c'était simplement préceptes et, en somme, d'expliquer aux grands écrivains, ou à qui proliférait, ou plutôt annexait, bon... » colonisait, assimilait l'anonymat Tenir la gageure d'intéresser le quelques-uns d'entre eux choisis du temps ». lecteur jusqu'au bout avec des selon l'arbitraire et selon le hasard rencontres, pourquoi et Aucun ne se révolte contre cet images en grisaille plaquées sur la . Ides épaississement de la vie, contre cet quotidienneté de l'existence n'était comment ils avaient bien fait de faire ce qu'ils avaient fait. Courant, engorgement du vivant par le vécu. pas facile. Je ne dis pas que Etre là - comme Philémon l'est Georges Piroué y ait toujours non sans s'essouffler, derrière la pour Irène, dans « les Epoux », et réussi: le débit du « Canal », par victoire, il s'installait sur le terrain conquis pour y inventorier le butin. Irène pour Philémon « que exemple, paraîtra bien lent, et « la peut-on demander de plus ? » Le Lu'mière d'à côté» incertaine parCirconstance curieuse, les règleprésent entendu comme un « lourd fois ... ments de Boileau ne prirent force Ce dont l'œil est privé, toutesommeil végétatif», n'est-ce pas, de code qu'après le triomphe d'un selon la formule de Georges Piroué, fois, est généralement compensé régime de modernité qu'il s'était « la fin des métaphysiques » ? par une musique à laquelle on ne donné pour tâche d'empêcher de résiste pas. Musique aérienne, à naître. Tout le XVIIIe siècle, avec Il ne faut attendre d'aucun de « mi-chemin de la terre et du ses séquelles, jura par lui. Puis ces récits ni optinlisme, ni chaleur. ciel ( ... ), comme une chevelure Sainte-Beuve se fit un plaisir de le Exact, minutieux, allant jusqu'au d'ange tressée d'une branche à glisser comme une peau de banane détail trivial, attentif à tout ce qui l'autre de deux arbreli indiffé- sous .les· semelles de ses petits amis sourd, informulé, de la conscience, rents ». Harmonie des mots, respi- romantiques. Hugo vieillissant, et qui a plus souvent les couleurs ration de la phraSe, orchestration Flaubert, Claudel jeune avaient ternes du cauchemar que l'éclat de voix multiples toutes les pour lui de l'estime (à vrai dire, de la pleine lumière; l'auteur s'est voix de ces personnages sans cou- les citations qu'apporte là-dessus M. créé un monde bien à lui, à la leur et aux semelles de plomb Clarac ne sont pas probantes). fois précis et complexe, un monde fascinés par les pouvoirs de la Depuis trois siècles - il n'est mor où les questions sont souvent sans mémoi~ ... qu'en 1711, à soixante-quatorz réponse et où l'on agit, aime, pense Maurice Chavardès ans, mais ses dernières années n,

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su ecrIre que des vers rugueux, rocailleux et tout à fait privés d'harmoniques. Faut-il en accuser une certaine sécheresse physiologique, dont il semble qu'on ne doute plus aujourd'hui? M. Pierre Clarac parle de cette humiliante infirmité en termes fermes, mais peut-être


Boileau, hélas !... et pourtant..• comptent guère - notre enseignement national continue à perpétuer sa loi et à diffuser ses notions de « raison », de « nature », de « vraisemblance ». Lesquelles, s'agissant de littérature, sont en réalité inextricables et inintelligibles; mais passons.

Monument national Le plaisant est que personne aujourd'hui ne se risque plus à parler de lui en termes de pure et simple littérature. M. Antoine Adam s'en tient prudemment, ou peu s'en faut, dans sa préface magistrale, à l'histoire : car, écritil, « nous ne songerions plus à voir en Boileau l'un des très grands . noms de notre littérature ». Mêmeréserve, plus discrètement indiquée à la fin d'une note, chez M. Pierre Clarac : «. Le goût de Boileau est parfois bien surprenant ». Le petit livre de ce dernier critique, très net, très précis, très utile, répond plutôt à l'ancien titre de la même collection, « Le Livre de l'étudiant », qu'il ne se destine à l'édification d'un public non spécialisé et simplement cultivé et curie~. Reportez-vous donc, si le cœur vous en dit, et si vous le trouvez encore en bouquinerie, à l'élégant essai de Lanson que nous citions en novembre, historiquement dépassé, mais, selon M. Clarac lui-même, resté « juste et fin » dans sa description « de l'homme et du poète ». En tout cas monument national, Boileau obligatoirement (!t;vlÏit trouver Une stalle et même un fauteuil dans la noble assemblée de la Pléiade. Comme à Rousseau ou à Barbey d'Aurevilly, on lui a ouvert la section réservée des grandes éditions critiques, destinées à faire foi durant beaucoup d'années (à titre d'indice : les-notes, les variantes, l'index de Mme Françoise Escal occupent 460 pages sur 1300): S'il s'agissait d'un Du Belay ou d'un La Fontaine, je rechignerais devant un respect excessif de l'orthographe et de la typographie originales, qui encombrent les circuits et coupent les communications; mais, pour Boileau, sans aucun doute, la solution strictement critique était la plus sensée.

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Sartre et Nizan

Pour l'annotation, Mme Françoise Escal a la loyauté de dire ouvertement qu'elle a suivi de près -: en la complétant, en l'éclairant, en la mettant à jour - celle de l'édition Boudhors, parue en -sept tomes, aux Belles Lettres, de 1934 à 1943. « Boudhors n'était pas seulement un admirable érudit, note M. Pierre Clarac; son style vif et sensible atteste une rare délicatesse de jugement. Nul n'a parlé en termes plus pénétrants de la poésie de Boileau. »

Charles-Henri Boudhors est mort dès 1933, sans avoir vu paraître le premier volume d'un travail auquel il venait de donner je ne sais combien d'années de sa retraite. Dans sa jeunesse il avait publié un volume de vers qui n'avait eu aucun succès, q'.lÏ n'en méritait pas, qui s'appelait les Horizons du rêve - cela suffit. Il n'était pas de ceux qui sont bâtis pour forcer la chance. J'ai été son élève à Henri-IV, en seconde, peu après Sartre et Nizan. J'aimerais savoir quel souvenir Sartre a gardé de lui. Pour moi, je me le rappelle bien.

Un grammairien

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fascination la matasse

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les immortelles

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une journée inutile

On voyait au fc;md de la cour, _ par la petite entrée, s'insinuer sa _ silhouette fléchissante, le pantalon tirebouchonnant, traînant les pieds. Sur la tête, le melon ,de l'époque. Le visage flétri, bouffi; et tellement : fatigué. Il avait le foie malade, et _ des ennuis avec sa vessie. Un hom- _ me terrihlé. Une sorte d'abbéPirard. Hargneux, coléreux, violent, insultant. Hurlant volontiers; avec, quelquefois, des bouffées d'un~: gaieté légère, de fantaisie et d'es-, _ prit qui, venant de lui, avaient _ pour nous quelque chose de terri- _ fiant. Un professeur, un pédagoguecomme j'ai peur qu'on ait cessé d'en faire. Affreux janséniste, il ne : parvenait pas tout à fait à masquer • la sensibilité, la délicatesse (je_ rèprends les mots de M. Clarac) de son goût. Il savait noùs faire entre- voir sous le plaisir littéraire les .~ignifications, et même nous. conduire des significations au plai- • sir. Autant dire un grammairien, • - prenez le mot en bonne p~. • Un vrai grammairien solide,précis, -parfaitement. loyal envers • les trois langues classiques qu'il • enseignait. •

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Pour nous contraindre à appren- • dre et si possible à comprendre, il avait inventé tout un système de • 'devoirs supplémentaires incroyable- : ment complexe et accablant. Il ne • se contentait pas de contrôler, il • corrigeait tout, avec exactitude,. avec minutie : impossible de l'abu- • ser; il fallait bien qu'il y passât • Jes nuits entières. Comment il n'est • pas parvenu à nous tuer tous de • désespoir et de tuberculose, je me • le demande encore; je me demande _ surtout comment, il ne s'est pas • tué lui-même. Cet abominable· homme de la foi et du devoir fut • odieusement, tragiquement, abusi- • vement, mais pleinement, un hon- • nête homme. •

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Vous qui ne l'avez pas connu, ayez, s'il vous' plaît, une petite • pensée pour le peu qui reste de sa : pauvre ombre. J'ai essayé ici de lui _ faire boire quelques gouttes du sang _ noir .de la brebis d'IDysse aux. enfers. • Samuel S. de Sacy -

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvieT 1967

6 premiers livres 6 succès

l'avalée des avalés un petit cheval et une voiture

GALLIMARD ._--_._-----_

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PRIX MEDICIS Marie-Claire Blais

Une saison dans la,ie d'Emmanuel roman

"Un court et puissant roman qui serre le cœur." ROBERT KANTERS - Le Figaro Littéraire.

"Une résonnance cosmique." ROBERT ANDRE - La QuillUline LiHéraire.

"Un livre étranaement beau." MATTHIEU GALÈY - Arts.

"Un ouvrage 'bouleversant." HUBÈRT JUIN - Les Lettres Françaises-

"La saison en enfer d'un poète canadien." J.CABEAU _ L'Express.

"Un chef d'œuvre." YVES BERGER - Le Nouvel Observateur.

GRASSET


ESSAI

Sappho sans Inythe Edith Mora Sappho Flammarion éd., 462 p. Sappho contemporaine de Nabuchodonosor et de Jérémie ... Malgré la nuit des temps où l'on a coutume de reléguer la poétesse de Mytilène, imagine-t-on spontanément qu'elle vécut il y a quelque 2 500 ans? Il faudrait pourtant afin de l'approcher dans sa vérité, la libérer de son halo légendaire. Le cas de Sappho y confine, comme celui d'Homère et de Shake speare, en raison de la frange mystérieuse attachée à son existence et son histoire. Car histoire il y a, et c'est elle qu'Edith Mora entreprend aujourd'hui de nous restituer de façon exhaustive en 462 pages d'une érudition aérée et rompue à toutes les subtilités du genre.

conduite enfin à Leucade où elle mourut, âgée et tombée amoureuse du jeune Phaon. On connaît l'allégorie: Sappho se serait jetée du haut de la falaise dans la mer, soit par désespoir de n'être pas aimée soit pour se purifier de cet amour. Fille de Scamandrônymos, sœur d'un échanson au Prytanée et d'un riche armateur, elle avait épousé un certain Kerkôlas dont elle eut Cleïs, sa précieuse « fleur d'or» qu'elle n'eût donnée « ni pour l'adorable Lesbos, ni pour toute la Lydie ». Il ne faut pas l'imaginer longue et drapée du péplos, comme les jeunes femmes de la. métropole, Son nom, d'origine sémitique, a valu des graphies et des étymologies variées. Sa peau est bronzée, ses atours bariolés. « Laide, brune, toute petite » pour les uns, si gracieuse avec ses « tresses violettes »

Meprend toute et Je suis plus verte que l'herbe, tout près de mourir. ... Dans ma douleur qui coule goutte à goutte ... Ces accents d'une telle moder- . nité furent pourtant lej) premiers à être lancés. Le génie d'alors était épique ou n'était pas. Sappho, elle, maniait surtout le verbe, cher aux orientaux, et chantait, pleurait incriminait, dans un lyrisme éminemment intime et personnel, sur son rythme de chorégraphe, la déchirure des mal-aimés, elle découvrait l'ambiguïté attachée à toute chose, à l'amour et à ~a gloire, à la mort et à l'immortalité. Quelle étrange familiarité elle eut aussi avec ce sentiment de la transgression et de la culpabilité qu'on a longtemps cru issu du christianIsme. L'intérêt de la traduction intégrale peut paraître encore supérieur à celui de la biographie. Car, ce que l'on aimait déjà en Sappho, l'aime-t-on mieux maintenant? Les pépites de son or brillent-elles davantage?

Forte de l'assurance de ses pilotis (le Marbre de Paros, l'article d'un lexicographe, une note de SaintJérôme, un tesson de poterie exhumée des fouilles du Fayoum), Edith Mora a essayé, en effet, de délimiter dans la vie de Sappho la part du certain et celle de la conjecture. Rassemblant toutes les hypothèses en circulation, elle émet chaque fois son avis personnel, preuves à l'appui. Cette somme de versions diverses, cette traduction intégrale des 650 vers aujourd'hui connus de Sappho, le rappel du cheminement posthume de l'œuvre, depuis le sac de Constantinople jusqu'aux temps modernes, et celui du témoignage des premières « hétaïres» aux «femmes damnées» de Baudelaire, à Renéé ' Vivien, Lucie Delarue-Mardrus ou Colette ont de quoi réjouir hellénistes, historiens et poètes. Née à Mytilène, Sappho y aurait sans doute passé sa vie si une mesure de. bannissement, dirigée contre la noblesse foncière, ne l'avait envoyée à Syracuse, fait voyager à Samos, en Crète, en Egypte et 10

pour d'autres? Qu'importe? Elle réunit d'autres suffrages: elle est « belle d'avoir fait l'œuvre des Muses et servi la Beauté », d'avoir rempli à la perfection les charges officielles ' religieuses et poétiques de maîtresse des chœurs à Mytilène. Ce « nec plus ultra» biographique ravive devant nous les couleurs de la geste éolienne. Il nous révèle une Sappho passionnée et brûlante, comme le seront après elle, avec des modalités différentes, Didon, Phèdre ou Thérèse d'Avila, une Grecque des « colonies » lointaines, c'est-à-dire plus asiatique qu'héllène dans sa ferveur exaltée; sa sensualité despotique sur qui règnent Eros et Aphrodite : .

Eros. a ébranlé mon cœur Comme un vent de montagne s'abattant sur les chênes ... Ma langue est brisée, sous ma peau Un feu subtil soudain se glisse Mes yeux ne voient plus, mes . oreilles sont bourdonnantes Une sueur glacée me couvre et un tremblement

Il y a plusieurs mameres en effet de l'aborder : on peut réfléchir sur son histoire pour éclairer l'œuvre ce qu'a voulu faire Edith Mora - on peut adhérer à la légende, en vivre et en mourir comme Renée Vivien qui s'exila à Mytilène! On peut aussi se laisser investir par l'œuvre seule, et y trouver son compte. Que nous importe, en effet, que Sappho ait eu une charge liturgique dans l'île de Lesbos,' qu'elle ait été une mère de famille asiatique et qu'elle ait dû sa célébrité à ses amours interdites? On aura beau connaître tous les événements de sa vie, on passera à côté de l'essentiel. Sap p h 0 reste une « enlgme », une « merveille» disaient déjà les Grecs en évoquant leur Dixième Muse. Si « d'elle on garde le souvenir », comme elle le souhaitait, c'est qu'elle n'a pas repoussé l'invitation jumelle de « l'amour la poésie ».

l'ai servi la Beauté Etait-il en effet pour moi Quelque chose de plus grand ? Ainsi que le rappelle l'auteur, les plus beaux poèmes de Sappho sont des « poèmes lesbiens»; or l'un des mérites de la biographie est d'éviter que le poète devienne un « cas clinique». Les circonstances de l'œuvre sont ce qu'elles sont. Mais si cette poésie a des résonances universelles, c'est qu'elle transcende ses sources épisodiques, transfigure les formes et les visages aimés pour exalter le seul amour. Et aussi pour lancer vers l'infini un pourquoi qui l'apparente aux poètes de cc l'angoisse essentielle », de Lucrèce à Nerval et à Michaux. Michèle Cote

Robert Desnos Cinéma Gallimard éd. 205 p. Sous ce titre genenque, André Tchernia a rassemblé tous les textes relatifs au CInema qu'a laissés Robert Desnos, soit quarante-cinq articles de journalisme critique, tous fort brefs -:- les plus longs n'excèdent pas quatre pages quatre scénarios déjà publiés, onze scénarios et synopsis retrouvés. Les scénarios et synopsis nous conduisent de 1925 aux années quarante. Les articles, au contraire, . ont été écrits entre 1925 et 1930 : c'est dire qu'ils ne concernent, pratiquement, que le cinéma muet; c'est dire aussi qu'ils correspondent à la période militante du surréalisme dont, on le sait, Desnos fut peut-être la figure la plus exemplaire. Cet ensemble critique est, nous semble-t-il, ce qui retient le mieux l'intérêt, en dépit de l'agrément que nous pouvons prendre à visualiser, en notre imagination, scénarios et synopsis' les plus anciens - les seuls à être véritablement développés - demeurant assez proches, dans une note plus angoissante, du fameux Entr'acte de Picabia, les autres rejoignant plutôt l'inspiration des frères Prévert. Même si ces textes, en effet, se révèlent souvent d'une écriture assez hâtive - ceux issus du lournal littéraire, notamment - même s'ils ne témoignent guère de ce scrupule de précision auquel nous a habitué le meilleur de la critique actuelle (mais un index très détaillé remédie partiellement à cet inconvénient),' ils rendent compte de manière assez complète de ce que fut l'approche surréaliste du cinéma et ce, avec une flamme, une ferveur, une fraîcheur de sensibilité singuli~!'~­ ment émouvantes. cc Où sont les îles bienheureuses où se reposer avant de rendre, une fois pour - toutes, cette planète désespérante aux seules orties dont elle soit digne ?» Ce que Desnos demande au cinéma, c'est, en fait, le spectacle d'une autre vie qui déréalise le quotidien. Comme la poésie, mais avec une immédiateté plus grande encore, peut-être, le cinéma est une opération magique grâce à laquelle u):!. merveilleux moderne nous est dévoilé au cœur de ce monde que nous avons sous les yeux. Le cinéma ressemble au rêve : il en a la liberté, car; pardelà les chaînes de la logique, il satisfait notre besoin d'aventure, d'absolu dans l'action, la tension profonde, ca.r il se nourrit de notre sensualité, de nos ardeurs amoureuses et érotiques. Mais c'est un rêve vrai : il nous est donné, nous pouvons habiter sa souplesse, vivre de la vie du héros, nous ém~)Uvoir, comme lui, de la belle héroïne. Nous nous identifions à ce que nous voyons; en retour, ce que nous voyons identifie tous ceux qui regardent, et les intennittences du


. , Desnos au ClneJD.a

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ALBERT

MEMMI nouveauté

.,

« MétrQpolis » de Fritz Lang.

spectacle - s'il déçoit tout à coup, se banalise, s'embourgeoise - nous proposent tout au moins, dans la complexité de la salle obscure, le bras nu de notre voisine. En tous les sens, la nuit parfaite du ciné-

ma... nous offre... la forme la plus sympathique_ de l'aventure moderne. Tout cela nous prouve que le cinéma, pour Desnos, est affaire de mœurs (l'amour moderne découle directement du cinéma) et de morale, non d'art. Ce principe, qui est celui même du surréalisme à l'égard de toute activité expressive, éclaire l'apparente contradiction qui parcourt ces textes où il est dit, tour à tour, que tout est bon pour le cinéma et, d'autre part, que le réel quotidien n'a aucun intérêt sur les écrans, qu'une histoire de concierge ne donnera jamais qu'un füm pour les domestiques (à propos' du Dernier des hommes); pareillement, Desnos écrit volontiers que la technique ne doit pas se faire remarquer tout en se délectant, par ailleurs, des effets de raleJ;lti ou d'accéléré. C'est que, de même que

la libération du juif Par l'auteur de

portrait d'un juif

• la statue de sel roman

Minuit à quatorze heures et ïes Récifs de l'amour). Le cinéma • sonore, en replaçant la parole dans la bouche des acteurs, dégage, dans le cinéma, une vocation réaliste plus affirmée, creuse; en quelque sorte, l'écran, confère, au détriment du montage, une importance nouvelle à la scène dramatique. Si l'on s'en rapporte aux travaux ultérieurs de

Desnos, aux prises de position, également, de son ami et collaborateur Jacques B. Brunius 1, on peut penser qu'il s'est naturellement ,r allié à l'esthétique d'un certain cinéma français d'avant-guerre, telle que l'a incarnée Jacques Prévert et où le pas était donné au drame poétique ou burlesque sur le style proprement cinématographique. Il est peu probable qu'il ait admis la supériorité du cinéma américain de la même époque, cinéma de genres (western, policier, comédie musicale, etc.) dont' la riche poésie spécifique est mise en forme par l'action coordinatrice ,. d,un metteur en scene qtn, dans les meilleurs cas, la réinvente à travers une écriture filmique pertout est cinématographique, tout est . sonnelle. poétique; mais le réel doit être Ce qui" de toute façon, 'nous transfiguré - et certains truquages frappe, c'est l'étonnante sûreté du concourent puissamment à en révé- goût de Desnos au moment de son ler la poésie sous-jacente - sinon il activité critique. Il loue, bien sûr, n'est plus que platitude et ennui (à le Murnau de Nosferatu, le jeune quoi bon filmer ce qu'on voit tout René Clair, Bunuel et ces comi. , dChlin' le temps ?), platitude que ne font ques americains e ap· a qu'aggraver des scénarios bourgeois Buster Keaton - dont l'art, ainsi et conformistes. Ainsi, très lucide- qu'il le ~emarque, se confond, par ment, Desnos dénonce-t-il aussi bien la constante transgression du réel le théâtre filmé, conventionnel ou qu'il implique, avec la poésie même. Mais aussi Flaherty, von vulgaire, et les efforts d'une certaine avant-garde - celle de Marcel Stroheim, Eisel!steÏn : il sait bien, Lherbier et de Jean Epstein - qui . au fond, que l'aventure et le rêve s'emploie à masquer la pauvreté de ne sont pas nécessairement' les moyens de la passion et de l'émerses prétextes par le formalisme veillement, que c'est, finalement, technique de l'art pour l'art. Le cinéma, dit-il, est la représen- le regard du grand cinéaste qui tation de la vie désirée. C'est, d'une commande tout et qui, pour nous certaine façon, postuler le primat en faire don, fait surgir dans le monde les beautés bouleversantes du scénario, au contraire del la critique actuelle. Mais il ne faut de l'amour et du merveilleux. pas oublier que dans le cinéma Michel-Claude ,,/alard muet, le bon scénario est d'emblée organisation du visuel (qu'on lise, 1. En marge du cinéma français. -« Arcadans la ' première partie du livre, nes 1954. J)

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 ianvier 1967

••• .' • : •

Nouvelle édition avec une préface d'Albert Camus

GALLI-MA BD -

• • • • • • • • _• • '. • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • , • • • • • dirigée par Maurice Nadeau. • • • • • : • • • Un des meilleurs livres de l'année. L'un des plus étranges et des plus beaux. (Claude Mauriac - FIGARO). Une, mémoire tourne sur elle-même • et se saisit en fragments éclatés. (Jacqueline Piatier - LE MONDE). La révolte •• et l'empoignade d'un très jeune homme de 1966 tel qu'il le voit. • (R.M. Alberès - LES NOUVELLES LlTTËRAIRES). Voilà quelqu'un qui a du talent, • enfin. (Matthieu Galey - ARTS ET LOISIRS). Un écrivain, un vrai. (Jean Gaugeard • - LETTRES FRANÇAISËS). Un petit livre à ranger non loin des ouvrages de • Céline. (Pascal Pia - CARREFOUR). Le maniement des mots est d'un poète. • (Luc Estang - FIGARO LlTTËRAIRE). • 1 volume: 11,30 f • • • •••••••••••••••••••••••••••••.•••••• • • • 112 Pierre Morhange • Le sentiment lui-même : «Sa ~.ie est une des clés de J'avenir . .. Eluard. Councture Goya. 216 pages : , F. • 3 Oliven Sten • viennent de recevoir nos trois premiers titres : L'enterreur et autres poèmes • «L'un de DOS gcandl contemporains ... Counrture C. Boltanski. 160 p:aaes : 3,50 F. • 415 F. Lopez - R. Marrast : La poésie ibérique de combat • 40 pœtes, 120 pœmes, une seule voix. CouTertur~ José Ortega. 196 paae. : 5 F. • • 6 vol. simples et doubles 25 F. U vol..imitles et doubles ~. • • Bulletin d'abonnement, à DOUS retourner rempli; accompaan~ de Totre versement par tout moyen de ...otre choix : • NOM _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ Profeuion. _ _ _ _ _ _ _

Collection" Lettres Nouvelles"

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C.C.P. "OUEN 22010''''

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bETTRE DE VARSOVIE

A près le réalisD1e socialiste Depuis un certain temps, la Pologne littéraire se penche sur le roman dans l'espoir d'y déceler les signes avant-coureurs du grand « livre à venir» qui appréhenderait et transcenderait toute la réalité de la Pologne, du s~cialisme, du monde. Généralement parlant, on est dans l'expectative. ~aturellement, cette attitude expectante incite à faire le compte des promesses et des probabilités. Certains retournent en arrière et constatent qu'à l'exclusion du phénomèGe Ettérairement asexc.é du réalisme sociaüste, i'après-guerre polonais n'a vu naître ac.cune école, aucun mouvement romanesque. On s'interroge aussi beaucoup sur le jeune roman polonais, dont le héros -- qui est généralement un jeune dépaysé, c.n « paumé », un vagabond _. ne nourrit plus dans la plupart des cas que le seul désir de « retourner une fois encore, ne

ie Caton de la littérature engagée en Pologne -- - continue de prêcher son programme littéraire « réaliste ». « Le réalisme ne recule p«s

devant la formulation artistique des grands conflits du monde actuel... Le réalisme ( ~égaEse» les conflits» _. e!l.seigne-t-il, tout en s'accrochant à l'idée <tae « le grand livre est peut-être pour demain ». Mais ses déclarations sont accueillies avec un enthousiasme mitigé. L'évoque· est bien révo:ue où les écrivains composèrect des Arts poétiques où l'on pouvait lire: «( Que

nous enseigne le Parti ? Le Parti nous enseigne d'abord que nous sommes les écrivains de la classe

s&r ce qui n'est pas encore écrit. Tout dernièrement, l'hebdomadaire cracovien, la Vie littéraire, a organisé un grand déhat sur « les sujets qui demeurent en attente». « Il s'agit _. disait la rédaction dans la présentation du débat --- d'une

nouvelle forme de notre discussion sur la littérature contemporaine. Cette littérature remplit-elle ses devoirs e.nvers le lecteur, et sinon -- pourquoi ne les remplit-elle pas ? Parce que - peut-on répondre . --- un certain nombre de sujets ne sont p«s littérairement exprimés. » Autre proh~ème: dans leur majorité, les bâtisseurs de la Pologne

fût-ce qu'en rêve, ~ la maison de son enfance ». Qui sait - se demande Jan Blonski, l'un des meil:eurs critiques polonais . - si ce héros ne s'explique pas par une recherche inconsciente chez les jem:.es écrivains d'une compensation au d'une solution à l'état de tension ou ~es tienne!!t, cl 'une vart, la conscience des iriGomhrahIes possibilités que leur a données l'avancement social et, d'aGtre part, la monotone et gênlinte pression des mécanismes de l'industrialisation, de la culture de· masse (qui est terriblement ennuyeuse dit Blor.ski) et de ~a burea:J.cratisatioI! généra~e de la vie ? Fréquemment, les débutants sont eux aussi mis sur la sellette. Il y a quelque temps, le grand hebdomadaire varsovien Polityka a organisé &ne enquête sur « le début littéraire d'aujourd'hui ». Les critiques et les éditeurs qui partiCipèrent à ce débat furent unanimes: !'er.trée en littérature est aujourd'hui en Pologne &ne chose facile .-- affirn::.èrent-ils --, les éditeurs sont très libéraux envers les déhutants et tablent p~us sur l'avenir de leurs talents que sur leurs livres. D'aucuns protestèrent véhémenterr.ent contre cette politique: « On pré-

tend nouer des contacts plus directs avec la vie ambiante, écri.t le critique Tomasz Barek. Avec quelle vie? Avec la vie de la Pologne contemporaine? -- - Dans les pensées les plus noires, même de l'auteur d'Dbu Rei, la réalité polunaise n'était p«s aussi décevante que dans les ouvrages des débutants de ces dernreres années. Un écrivain t:éritable n'a p«s besoin d'être poussé pour approfondir son contact avec la vie. S'Ü est devenu ·écrivain, c'est précisément pour cette raison qu'il a eu de la vie une vision plus profonde, plus vaste, plus pénétrante que les autres ... Un roman n'est pas une agglutination d'éclats du réel, un roman doit être doté d'une architecture, il exige la présence d'un facteur structurant, conceptuel... » Le professeur Stefan ZoIkiewski crai est à la fois le Boileau et 12

l'angoisse métaphysique. Comment aborder ce Kowalski ? - On peut certes lui consacrer un roman, mais il convient avant tout de le prendre en considération... » Traductrice du f.rançais, M::ne Anna Tatarkiewicz reprend elle aussi le thème des (suiets tabous»'

( l.,e dev9ir de la litté;ature est d~ dresser le bilan des fautes, des injustices, des souffrances et des espoirs de la nation.. Mais ce devoir constitue aussi son droit le plus fondamental. Le droit à la vérité. Il ne saurait y avoir de sujets tabous, surtout lorsqu'il s'agit des su jets concernant les problèmes vitaux de la nation. Durant l'époque du culte de la personnalité, les Aïeux de Mickiewicz étaient tabous. Aujourd'hui les Aïeux sont joués dans toute la Pololfle, mais, réfléchissons-y, qu.el auraLt été leur sort s'ils n'avaient pas été l' œuvre d'un voyant national dont le génie ne saurait être mLS en contestation, et s'ils n'avaient pas été écrits il y a plus de cent ans? Autre question: quelle serait l'audience d'une œuvre contemporaine qui traiterait des grand.~ problèmes politiques idéologiques et moraux des Polo~ n~is avec l'audace, la passion, la ngueur et l'esprit d'indépendance du Mickiewicz des Aïeux?» Et Mme Tatarkiewicz de conclure: « La réponse à cette dernrere ques -

tion n'est déjà plus du ressort des écrivains ». Plusieurs écrivains ont estimé que le prohlème des « sujets » avalt été mal posé : « ... Du point de vue de l'onto-

Le Palais de

tU

Culture , à

Varsovie.

ouvrière et de toute la nation pàlonaise... Le Parfi nous enseigne l'humanisme socialiste. L'ardeur idéologique ... Enfin le Parti nous enseigne l'esprit du Parti. Voilà ce que nous enseigne le Parti .... »

socia:.iste sent catholiques, et ce:a aussi :a littérature uolm:.aise semle l'ignorer. «( Le ph~nomène (ou le

Cendre et Diamant et des Portes du paradis, dans le Parti et la Création littéraire, Varsov~.e, 1952).

paradoxe), polonais est une notion déjà bien établie, écrit le romancier et poète B. Kogu.t . . __ . Une nation catholique bâtit un système basé sur une phüosophie irréligieuse, sur une idéologie matérialiste. » Puis, à propos de Kowa~ki

Je pense que Zo1Uewski ne saurait être sat~!ait q"ole par &n nouveau Capital d.e Marx dont l'aate:zr serait an nO-.:Lveau Thon:as Manr..

- qui est ~e « Polonais moyen», le D':1pont polo::J.ais, il note: « On ne peut pas le détourner du socialisme, et il est également diffieüe

«·Mais de tels ouvrages mûrissent longtemps» écrivait dercière-

de le détourner du temple. l.,e socialisme représente à ses yeux le seul ordre humain raisonnable et, quant au temple, c'est la seule chance qu'il a d'éviter d'éprouver

(Jerzy

Andrzejewski,

aateur

de

ment à propos des \T'.les de Zollciewski un autre critique marxiste. Certains « expectateurs » tab~ent

logie de la création littéraire, il n'y a pas de su jet en attente. Un sujet n 'existe qu'à partir du moment où il est réalisé, où il est formulé» répond Marian Prolcinski. « Tou; peut devenir su jet littéraire, même la transformation d'un homme en insecte, comme l'ont prouvé Schulz et Kafka... Quant au manque dans une littérature de su jets reconnus d'une grande importance sociale, il peut être la preuve de la faiblesse de cette littérature, ou encore, la preuve que les sentiments ou les événements sur lesquels on veut fixer l'attention de la littérature sont, du pnint de vue de la culture, peu utiles. Qu'ils ont cessé d'être réellement importants. Dans des conditions de vie normales, la seconde de ces deux hypothèses semble être la plus plausible», pense l'exceli.ent cri!!q!le :ax:. Blonski. Enfin AHred Laszowski écr.it: « Il est douteux que l'actua-

lité puisse constituer un matériau propre aux upérations épiques ( ... ) L'idée mythique que l'on se fait d'une littérature entièrement conforme à la réalité doit être considérée comme une évidente naïveté. Mais c'est une naïveté digne d'estime, car elle manifeste notre désir le plus élémentaire et le plus sincère, ce désir puérilement dévorant, la soif du tout, de la totalité, de l'absolu. » Stanislas Kocik


DÉBAT

Pour Lacan Les Ecrits, que vient de publier aux Editions du Seuil le Dr Jacques Lacan, ont connu un vif succès - le premier tirage est épuisé et suscitent des discussions. Sur un sujet et une œuvre controversés il nous a paru intéressant de donner la parole à des représentants qualifiés des deux camps. En faveur du Dr Lacan, le Dr Charles Melman, contre: M. Didier Anzieu, professeur de psychologie à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Nanterre.

L'objet de la psychanalyse, ce n'est pas l'homme; c'est ce qui lui manque. C'est d'une initiation aux méthodes du linguiste, de l'historien et je dirai du mathématicien, qu'il doit être maintenant question pour qu'une nouvelle génération de praticiens et de chercheurs recouvre le sens de l'expérience freudienne et son moteur. Jacques Lacan

Freud comment? Le champ de la psychopathologie se distingue jusqu'à Freud par une certaine aridité ; s'y produisent les maigres fleurs d'emprunts philosophiques et idéologiques faits au vieux fond de la communauté ; leur caractère patent d'inadéquation à l'objet visé, le symptôme, n'empêcha jamais leur application. Une histoire de la psychiatrie, à reprendre leur emploi, aurait volontiers figure de collage surréaliste_ Machine servant à rien, ainsi auraiton pu définir la situation de la psychopathologie eu égard aux méthodes et au progrès des disciplines formant les sciences dites de l'homme. Ce ne peut pourtant être pur paradoxe ou hasard si c'est précisément sur ce-sol que se fit la découverte freudienne, capitale et sans que ses effets aient pu encore en être détournés. Il fallait certes que Freùd y ait bouclé les divers cercles du scientisme de son époque, mais aussi que se soit produite, comme l'écrit Lacan, cette spaltung du sujet, sujet de la science, pour que la vérité refoulée y fit ainsi retour avec 1'exubérance et le faste du symptôme. Freud eut l'oreille d'y entendre cet autre langage, l'inconscient, et d'y reconnaître une syntaxe, ordonnée dans son œuvre capitale lancée au début du siècle, 1900, Die Traumdeutung. Rappelons que son succès fut d'abord nul. A peine en parla-t-on, sauf quelques rares qui furent plutôt contre. Parmi ceux qui furent pour et dont certains vinrent lentement constituer un petit groupe d'élèves, un discord interne s'institua, qui ne devait rien à Freud, mais qu'à celui-ci pouvait valoir l'impossibilité où il se - trouvait de formaliser sa découverte, isolée et bien en avant de l'état de la linguistique à l'époque. . Pourtant la fracture qu'il avait introduite dans la forme classique,

aristotélicienne, du discours ouvrait la porte aussi bien aux errances de l'imaginaire qu'aux petits rangements obsessionnels, même si l'œuvre de Freud devait témoigner, tout au long de son vivant, de cette rigueur à suivre cet ordre du symbolique dont il s'employa à déchiffrer les jeux d'articulation. Ici précisément se rompt de nouveau la fidélité à la tâche de ceux qui avaient pour charge de poursuivre l'œuvre au sein d'une association qui pour être psychanalytique et internationale se trouva, au lendemain de la guerre, à dominance nord-américaine. Pour avoir tristement fini et au mieux émigré, la belle Europe fut confrontée à d'autres problèmes : nécessité de l'adaptation, effets de la libre entreprise, souci de bonnes références qu'elles soient pseudobiologisantes ou dites culturalistes. Accent théorique et pratique mis sur le renforcement du Moi, formation aliénante de l'imaginaire. Ethique culminant dans l'égarement fade d'une oblativité génitale, à vouloir faire passer « Eros le Dieu noir pour un mouton frisé du bon Pasteur » (J. Lacan). Le bilan de cette puissante association pourrait se mesurer aussi bien à une activité de vingt-cinq ans sans qu'une de ses publications originales puisse être valablement offerte à l'étudiant désireux de s'informer. Sans que nous puissions lui proposer en France de l'œuvre de Freud que des traductions partielles, disparates et, mieux, fausses. Sans qu'il n'y trouve les revues officielles tourmentées par le souci de vaincre une discordance née, d'une page à l'autre, de l'incohérence théorique dans l'emploi des concepts. Donner son statut scientifique à la psychanalyse: ce mot d'ordre de Jacques Lacan et ordonnant son œuvre, on voit son urgence pour que la psychanalyse se tienne.

Lacan, pourquoi

Les 900 pages des Ecrits comprennent des travaux publiés de 1936 à nos jours, dans des revues, éphémères ou précieuses, aujourd'hui introuvables. Tout au long s'y poursuit le dégagement d'une épistémologie dont on pourra voir qu'elle est la science de la psyché même; l'apport de la linguistique structurale, où émergent les noms de de Saussure et R. Jakobson, s'avérant ici décisif par la formalisation qu'elle inaugure. Et à l'épreuve, la pratique de cette modalité du retour à Freud se révèle d'une fécondité sans égale, riche de trouvailles cliniques, pour mettre au jour la cohérence et l'organisation de l'œuvre du Maître viennois. Au CL~urs de ce trajet se trouve renouvelée la rencontre avee les philosophes, si leurs apories, de concerner volens nolens les rapports du sujet au signifiant, nécessitent

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvier 1967

•• Retour a, Freud

d'être confrontées à un autre ordonnancement.

.. .l'analyse, de progresser essentiellement dans le non-savoir, se rattache, dans l'histoire_de la science, à son état d'avant sa définition aristotélicienne et qui s'appelle la dialectique. Aussi bien l'œuvre de Freud, par ses références platoniciennes, voire présocratiques, en porte-t-elle le témoignage. Mais du même coup, loin d'être isolée, ni même isolable, elle trouve sa place au centre du vaste mouvement conceptuel qui à notre époque restructurant tant de sciences improprement dites « sociales », changeant ou retrouvant le sens de certaines sections de la science exacte par excellence, la mathématique, pour en restaurer les assises d'une science de l'action humaine en tant qu'elle se fonde sur la conjoncture, reclasse, sous le nom de sciences humaines, le corps des sciences de l'intersubjectivité. Lacan (p. 361). Une nouvelle logique, dégagée de la structure du signifiant, y rompt la pensée à une topologie qui, pour être originelle, peut en prendre d'autant mieux les caractères de l'unheimlich, cet étrange d'avoir été le plus intime et familier de toujours. C'est précisément au mouvement de ces tours et retours que tient la réputation de style difficile faite à l'auteur.

Notre retour à Freud a un sem tout différent de tenir à la topologie du sujet, laquelle ne s'élucide que d'un second tour sur elle-même. T out doit en être redit sur une autre face pour que se ferme ce qu'elle enserre, qui n'est certes pas de savoir absolu, mais cette position d'où le savoir peut renverser des effets de vérité. Sans doute est-ce d'une suture un moment en ce joint pratiquée, que s'est assuré ce que de science absolument nous avons réussi. N'est-ce pas là aussi de quoi nous tenter d'une nouvelle opération là où ce joint reste béant, dans notre vie? Lacan (p. 366). Un préambule, d'ouvrir l'ouvrage, reprend la leçon, consacrée à la Lettre volée d'E. Poe, d'un séminaire. Il s'agit d'introduire le lecteur à la particularité df? l'écrit quant à la parole et notamment ce qu'il assure à la logique de pouvoir se fonder comme jeu d'écriture, celui-ci pourra aussi en retenir la fable, à son gré d'inlassable chercheur; cette lettre qui pour avoir été raptée et faire l'objet de la chasse de chacun s'étalait aux regards de tous, invisible par l'impudence de son évidence, en même temps qu'elle produisait chez ses possesseurs successifs cet effet subjectif frappant d'une identification dans l'aveuglement. Cette lettre-là finira à sa place, soit dans le panier, avec pour reste entre les mains du préfet de police dépossédé ce distique qu'on voudrait dire savoureux:

.. .u

n desti~ si funeste, S'il n'est digne d'Atrée, est digne de Thyeste_

L'exemple qui suit, des modes d'une combinatoire choisie au hasard, montre comment des effets de surdétermination déjà réglés s'en produisent pour le sujet, au niveau de répétitions possibles ou impossibles, en tout cas ordonnés. Il introduit d'emblée cette double capture imaginaire et symbolique, du mirage spéculaire dont la reduplication s'offrirait à l'infini de ne pas trouver son arrêt dans le caput mortuum du signifiant, faisant le sujet serf de l'Autre « où l'insère la parole, en tant que les existences qui se fondent en celle-ci sont tout entières à la merci de sa foi »

(p. 54). Cette "ouverture fournit les thèmes autour desquels nous allons essayer de reprendre pour notre compte les principaux mouvements de l'ouvrage. En 1936, Au-delà du Principe de la Réalité pour être le premier travail d'un impétrant, tend à fonder l'originalité décisive, proprement révolutionnaire, de l'expérience freudienne par rapport à la psychologie de toujours. Ce dont celle-là témoigne en effet est que le sujet -auquel nous avons à faire n'est en rien le traditionnel sujet de la connaissance; le sujet vivant et parlant est celui de l'intersubjectivité telle qu'elle est établie par le lieu social et sollicitée dans le transfert, voué à la relativité de son objet dans un statut qui le fait désirant le désir de l'autre. L'absence de connaturalité entre le vivant humain et son Umwelt est portée déjà par cette déhiscence qu'introduit la prématuration biologique du nouveau-né et qui le fait se mortifier dans la découverte illuminante, cliniquement datable dès l'âge de six mois, de l'image du corps reflété par le miroir. Le triomphe éprouvé de cette armure, matrice originelle du Moi, peut conduire le sujet à la confondre avec le réel de son organisme, voire y éprouver ses étalons de vérité. « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du le », à établir cette phase, en introduisant aussi l'incidence d'aliénation sociale à suivre jusque dans l'impératif d'un Moi Idéal, modèle public. Après avoir présenté" ce rapport au Congrès de psychanalyse de Marienbad en 1936, l'auteur, comme il le dit, partit « prendre l'air du temps» du côté du Stade de Nuremberg. Mais le point d'évidence est qu'il n'y a pas dans l'organisme d'appareil chargé de régler la fonction du réel; la lecture de Freud nous apprend que l'isolement de la deuxième topique dans les instances du Ça, Moi, Surmoi Se fait dans un ouvrage (Analyse du Moi et psychologie des Masses) qui concerne en premier chef les processus d'identification et accompagne l'introduction de la pulsion de mort. Qu'une psychanalyse (H e i n z Hartlnann, aux U_S.A.) professe aujourd'hui l'existence d'un « Moi au-

~ 13


~

tonome » à l'abri « dans une sphère non conflictuelle », que le patient aurait à repérer chez l'analyste pour s 'y conformer, voire, pour plus de solidité, l'ingérer, est le couac d'un détour intellectuel (quel effort!) pour retrouver un imaginaire de la communion. Après le silence tenu des années de guerre, les Propos sur la Causalité psychique (1946) reprennent le débat aux points de sa stase théorique. Le Moi y est repris, de constituer le sujet comme un autre; médiatisant la reconnaissance du désir en désir de reconnaissance, sur le fond d'une ambivalence primordiale, si cette identification, de configurer le sujet le ravit pour toujours à luimême. La notion de principe paranoïaque de la connaissance trouve son gîte dans ce mode clivé où, pour reprendre uce formulation hégelienne, Lacan écrit: le sujet ne reconnaît pas dans ce désordre du monde la manifestation même de son être actuel et que ce qu'il ressent comme loi de son cœur n'est que l'image inversée, autant que virtuelle, de ce même « être » (p. 172). L'hypothèque levée de cette dépouille moïque, dans la chute tragico-comique par exemple, permet d 'en mieux situer le soutènement dans l'ordre symbolique qui structure le monde du sujet parlant. La découverte de Freud est qu'il y a chez le sujet parlant, « sur une autre scène » un être parlé : l'inconscient, « chaîne de signifiants qui quelque part se répète et insiste pour interférer dans les coupures que lui offre le discours effectif et la cogitation qu'il informe» (Lacan, p. 799). Lapsus, mots d'esprit, symptômes, autant de rébus offerts au décryptement ; rêves, voie royale pour l'accès au jeu du signifiant. Dans les processus de l'inconscient mis à jour par Freud dans la Traumdeutung; déplacement, condensation, transposition, le linguiste retrouve les catégories mêmes du fonctionnement de la chaîne signifiante : métonymie, métaphore, glissement du signifié sous le signifiant. Le rapport au Congrès de Rome : Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse (1953) constitue l'acte fondateur de ce retour, non seulement au sens, mais à la lettre de Freud. En 1957, l'Instance de la lettre dans l'inconscient en reprend la conceptualisation et l'illustration clinique, à partir de ce fait que « ...à la dualité ethnographique de la nature et de la culture, est en passe de se substituer une conception ternaire -- nature, société et culture - de la condition humaine, dont il se pourrait bien que le dernier terme se réduisit au langage, soit à ce qui distingue essentieltement la société humaine des sociétés naturelles» (p. 496). Le mécanisme de la métaphore est celui où se constitue le symptôme, a u sens analytique. Entre le 14

Contre

Retour à Freud

signifiant énigmatique du trauma sexuel et le terme à quoi il vient se substituer dans une chaîne signifiante actuelle passe l'étincelle qui fixe dans un symptôme métaphore où la chair ou bien la fonction sont prises comme élément signifiant - la signification inaccessible au su jet conscient où il peut se résoudre. Lacan (p. 518). Dans les rails de la métonymie se trouve pris le désir, toujours d'autre chose. L'indestructibilité de ce désir inconscient se maintient d'une mémoire soutenue « par une chaîne qui insiste à se reproduire dans le transfert et qui est celle d'un désir mort »; discours de l'Autre, d'où le sujet reçoit son propre message sous une forme inversée - L'Autre est ainsi le lieu où se constitue le je qui parle avec celui qui l'entend, ce que l'un dit étant déjà la réponse et l'autre décidant à l'entendre si l'un a ou non parlé. Lacan (p. 431). Plus près de nous, s'inaugure avec les derniers articles (Subversion du su jet et dialectique du désir dans l'inconscient freudien, Position de l'inconscient, la Science et la Vérité) une algèbre, d'être à la structure du signifiant ce que la logique symbolique noue avec la pratique mathématique. Une telle logique soutient son incidence subjective de l'effet de refente que subit le sujet de la science dans sa relation au signifiant. Su jet cartésien, d'être isolable dans ce moment historique du cogito, qui à rejeter le savoir « prétend fonder pour le su jet un certain amarrage dans l'être, dont nous tenons qu'il constitue le su jet de la science ». « Le signifiant se produisant au lieu de l'Autre non encore repéré, y fait surgir le sujet de l'être qui n'a pas encore la parole, mais c'est au prix de le figer. Ce qu'il y avait là de prêt à parler, - ceci aux deux sens que l'imparfait du français donne à l'il y avait, de le mettre dans l'instant d'avant : il était là et n'y est plus, mais aussi dans l'instant d'après: un peu plus il y était d'avoir pu y être, - ce qu'il y avait là, disparaît de n'être plus qu'un signifiant. » Lacan (p. 840). Que l'aliénation réside ici dans la division du sujet, l'écriture logique permet d'en di.stinguer les opérations, ici par exemple au nombre de deux, dans les structures du vel (défini mathématiquement par la réunion) et de l'intersection (concernant l'ichspaltung). Ce sont les progrès et l'immixtion de la science dans notre monde, « les expansions de son énergétique », qui accélèrent cette modification dans la position du sujet, d'Y être inaugurale mais aussi toujours plus renforcée par la science. Mais « une chose est sûre : si le su jet est bien là, au nœud de la différence, toute référence humaniste y devient superflue, car c'est à elle qu'il coupe court ». Lacan (p . 857). Charles Melman

••

Le psychanalyste qui, depuis quinze ans, se tient au courant des publications dans son domaine, et qui n'a pas manqué de suivre pendant plusieurs années le séminaire de Jacques Lacan, avant de s'en retirer discrètement quand force lui fut de se rendre à l'évidence d'une triple déviation de la pensée, de la parole et de la pratique, un tel psychanalyste a vite relu les Ecrits que J aeques Lacan vient de rassembler en un gros volume aux Editions du Seuil. Les inédits en représentent à peine un dixième; encore sont-ils le plus souvent de brèves notices d'introduction aux chapitres entre lesquels cette masse est découpée, selon l'ordre à peu près chronologique. Les articles publiés par Lacan entre 1936 et 1966 (il n'a produit aucun li vre depuis sa thèse de médecine en 1932) y sont réunis parfois avec des variantes. Notons toutefois l'absence inexpli quée du texte « Some reflections on the ego » paru jadis dans l'International Journal of Psycho-analysis. La présentation analytique de son système, l'auteur l'abandonne dans les dernières pages avec une évidente mauvaise grâce à un jeune disciple philosophe, sans expérience pratique de la psychanalyse.

Lévi-Strauss L'intention de Lacan, telle qu'il en fait pour lui-même la découverte au fil de ces pages, est avant tout épistémologique. Il s'agit de rien moins que de formaliser la psychanalyse. Dénonçant les modèles biologiques et psychologiques, Lacan tente d'appliquer à l'inconscient les lois logiques précises qu'un Lévi-Strauss a décrites récemment dans la Pensée sauvage et que les formalistes russes avaient anticipées depuis plus longtemps avec l'analyse linguistique. « Rien du désir, qui est manque, ne peut être pesé, ni posé dans des plateaux, si ce n'est ceux de la logique.» (P. 759.) Cette formalisation, malheureusement, se cherche et varie tout au long de ces textes, malgré la clôture affirmée du système. Lacan s'en autorise toutefois dans son principe pour engager une entreprise philosophique, qui est de renouveler le statut du sujet: le sujet qui construit la science serait le même que le sujet qui parle lorsqu'un patient est en psychanalyse. Le système de Lacan se referme ainsi sur lui-même et mérite pleinement l'appellation de scientiste: non seulement la psychanalyse, source de scandale depuis trois quarts de siècle, réintégrerait le giron de la science assurée et reconnue, mais, bien plus, traitant de l'esprit humain dans ses arcanes, elle assurerait à tout savoir son fondement. Les idéologues, au déclin du XVIIIe siècle - Cabanis, Lavoisier, Laromiguière, Maine de Biran - ne pensaient

pas autrement : pour eux, l'idéologie, c'est-à-dire la science de la décomposition de la pensée par analyse, allait apporter la connaissance du mécanisme de toutes les connaissances. Après, on pourrait aller dormir tranquille. Est-il besoin de rappeler que le progrès scientifique et philosophique au début du XIX e siècle a fait long feu de cette utopie ?

Le miroir Lacan, c'est la nouvelle idéologie, c'est la décomposition de la psychanalyse, au double sens de ces termes. Depuis 1900, la psychanalyse a beaucoup apporté à la psychiatrie, à la psychologie, à la pédagogie, à l'ethnologie, aux sciences humaines ainsi qu'à la littérature, au cinéma, aux arts plastiques. Elle a encore beaucoup à apporter et dans d'autres domaines, comme la découverte . scientifique, la logique, la musique, la linguistique, l'économie politique. Mais chaque fois qu'un psychanalyste a procédé à la démarche inverse, chaque fois qu'il a dénaturé la spécificité de l'expérience psychanalytique, qui est celle du complexe d'Œdipe, pour satisfaire à un modèle étranger : l'histoire des religions avec Jung, le culturalisme avec Horney, Fromm, Sullivan, et j'en passe, la combinatoire, la topologie, la logique symbolique, avec Lacan, un tel psychanalyste sombre dans l'hérésie. A reprendre d'une traite tous ces articles selon la diachronie, une constatation s'impose qu'une première lecture fragmentée sur des années pouvait encore laisser en suspens : nous assistons pas à pas à la généalogie d'une·dissidence. Le fond des dissidences psychanalytiques vient de ce que la connaissance de l'inconscient est par nature malaisée, que chaque analyste, eût-il relu tout Freud, est un perpétuel commençant, selon l'expression qu'un disciple de Husserl appliquait au philosophe, et que, sans une confrontation régulière de ses cas, de ses lectures, de sa technique avec ses pairs, le propre inconscient . de l'analyste finit par le jouer. Etre analyste, c'est laisser parler l'inconscient, chez l'autre et chez soi-même, et l'entendre. S'il advient qu'au lieu de le laisser parler, on le laisse agir, cela donne des accidents chez les patients et des dissidences chez l'analyste. Parmi les dissidents, certains ouvrent une école et enseignent à des disciples une conception affichée comme nouvelle de la psychanalyse. En fait, à peine ont-ils disparu, l'école se désagrège, la formation pratique qui en est issue en deux générations dégénère et les ouvrages parfois brillants qu'ils ont produits, très vite personne ne les lit plus. A notre époque, on ne brûle plus, Dieu merci, les hérétiques: ils se consument d'eux-


Une doctrine hérétique mêmes, après que leur propre brasier qu'ils ont allumé a produit quelques éclats au mirage desquels plusieurs se laissent un moment fasciner. Une doctrine psychanalytique hérétique se reconnaît tôt ou tard à ce que son auteur reconstruit toute la psychanalyse à partir d'une donnée exacte mais mineure et que l'attention prêtée à cette donnée est déplacée d'un fantasme nont l'auteur n'a pu soutenir la reconnaissance. Ainsi Adler et Jung privilégient, l'un le complexe d'infériorité, l'autre les archétypes collectifs. Wilhelm Reich privilégie l'armure du caractère et l'orgasmo-thérapie. Rank, le traumatisme de la naissance, Karen Horney l'intériorisation des contradictions sociales et culturelles,

terprétation en montrant, dans la reconnaissance par l'enfant de son image spéculaire, une unification du pré-moi corporel morcelé et un développement nouveau de la dimension imaginaire, conjonction qui constitue le soubassement du narcissisme. Mais Lacan privilégie aussi une propriété physique de l'image spéculaire, qui est sa symétrie par rapport à un plan (par exemple le bras droit du sujet devient le bras gauche de son image spéculaire). A partir de là, Lacan va, par un jeu qui ressemble à un jeu de mots, affirmer le caractère illusoire du moi humain et revenir à la tradition janséniste du désir conçu comme la fascination du manque. Pour lui, le destin humain commencerait là, plutôt qu'à ce , qui a pu se jouer entre le petit et

traite de " processus psychiques ante ou infra-verbaux et se donne pour but d'amener le sujet à la possibilité effective de les formuler à lui-même et aux autres. La recherche interdisciplinaire autorisant maintenant tous les excès, Lacan passe outre cette différence de nature et transpose le structuralisme linguistique dans le champ de la psychanalyse. Cela nous vaut une définition de la ' communication où se retrouve le schéma de l'illusion optico-géométrique « Le langage humain constituerait donc une communication où l'émetteur reçoit du récepteur son propre message sous forme inversée. » (P. 298.) Dès lors, les textes de Lacan s'enrichissent de références multiples aux « curiosités» logiques ou physiques : l'anamorphose (illustrée par l'illusion du bouquet renversé sous un vase et dont un miroir concave rétablit l'image juste au-dessus), la combinatoire (représentée par le jeu de l'Ane rouge, dont le signifiant ne détourne pas certains psychanalystes lacaniens de jouer aux théoriciens de la révolution culturelle), la surface de Moebius (anneau géométrique constitué par une bande retournée une fois sens dessus dessous, c'està-dire qu'elle réalise une symétrie inversée continue de l'intérieur et de l'extérieur), etc.

Les premiers textes

Jacques Lacan

Jacques Lacan le stade du miroir. Cette même cause explique à la fois la position de retrait des dissidents, où les tient la communauté psychanalytique internationale unanime (Lacan s'est retiré de celleci dès 1953, une tentative de réintégration menée par un groupe de ses amis ayant échoué en 1963) et le succès mondain de leur ensei. gnement écrit ou oral : l'habillage de la psychanalyse transforme en faveur la résistance du public à sa vérité nue. Bien des habits ont été coupés a~:X ,mesures de cette résistance : ils sont à chaque fois pris dans le commerce des idées propres à l'époque. Le fil directeur de l'hérésie lacanienne est une illusion optico-géométrique, qui apparaît dès le stade du miroir en 1936. Lacan emprunte l'idée de ce stade à Wallon et en .complète judicieusement l'in-

sa mère. La mère est d'ailleurs dans l'œuvre de Lacan la grande absente et l'accent mis plus tard sur le nom du père ne semble l'avoir été si fortement que pour prévenir le retour de l'image terrifiante de la mauvaise mère archaïque. L'étape suivante de l'élaboration lacanienne, préparée par une réflexion sur les apories logiques, tente d'intégrer à la théorie psychanalytique les faits de langage. Freud avait tôt signalé que l'apprentissage du langage entraînait chez l'enfant une restructuration des traces mneslques et des représentants psychiques de la pulsion sous la forme de scénarios fantasmatiques. Mais il y a un écart radical entre la linguistique et la psychanalyse : la première ne connaît que des formations verbales achevées ; la seconde

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvier 1967

Mais on sait qu'il n'y a, à sa racine, de curiosité que sexuelle. L'allusion un rien grivoise au doigt du gant qu'on peut retourner, ou à la refente du sujet sur le manque à être de laquelle celuici érige l'imaginaire d'un phallus le confirme : la philosophie de Lacan est l'élaboration d'un fantasme que les hommes aiment à projeter sur les femmes et qui leur impose cette question : pourquoi y a-t-il une symétrie inversée des deux sexes? A cette lézarde croissante dans la pensée correspond, nul ne s'en étonnera, une destructuration progressive du style. Les premiers textes, ceux de 1936, de 1945, sont parfaitement lisibles, puis la syntaxe se désarticule et le vocabulaire devient l'objet de jeux d'allitérations de la forme et d'altération du sens. A cela, Lacan objecte que la syntaxe et les signifiants de l'in. conscient seraient autres que ceux de la pensée consciente, que l'ellipse du style doit être imposée à l'élève psychanalyste comme condition d'accès au langage de l'inconscient. De cet argument il conviendrait de faire justice ' une bonn~ fois. Il est incontestable que l'inconscient s'exprime volontiers par le biais de la méprise, par la ruse du double sens, par l'ambiguïté de l'équivoque, par les pic. togrammes du rêve ou encore par les figures de rhétorique érigées en mécanismes de défense. Il est

tout autant vrai que l'affectation verbale, les jeux du langage, le flatus vocis, la jargonophasie, la sophistication, le maniérisme, l'archaïsme, l'amphigouri, les gargarismes du gongorisme et les interversions qui changent les mots im mélo toutes qualités que le narcissisme d'un .Saint-John Perse a su faire converger dans une des écritures poétiques les plus éclatantes - il est non moins vrai donc que dans la communication scientifique, ces qualités deviennent défauts et que l'expérience clinique nous enseigne à voir en elles d'abord une résistance à la transparence. L'inconscient n'est pas langage ;- le langage peut être utilisé par l'inconscient pour s'affirmer, mais aussi par le moi pour le masquer.

Vision tragique Par ailleurs, le psychanalyste n'acquiert point son art en suivant un enseignement du type Zen ou à base de discours hermétiques, prometteurs d'une substantifique moelle à qui saurait en ronger l'os au bon endroit et où chacun apprend plutôt à cracher des dents cassées. Le psychanalyste qui pra· tique son art avec bonheur c'est-à-dire en. y trouvant SOli bonheur en même temps qu'il rend possible à ses patients d'inventer le leur y parvient par sa présence humaine disponible à se laisser toucher profondément par les désirs et les angoisses de l'autre, par une tension de transparence qui lui fait reconnaître en lui les effets de l'inconscient de l'autre et par la formulation clarifiante communiquée opportunément, qui lève une difficulté précise liée chez cet autre . à son conflit défensif. Et l'analyste heureux laisse à la fin aller librement son malade ou son élève, sans le retenir dans les replis d'une interminable dépendance à une idole, une logique ou un langage. Concluons. Cette vision tragique de l'homme selon Lacan, cette recherche désespérée d'une pensée qui s'épuise en fragments de séminaires et d'écrits où elle se rejette sans avancer, cette insistance sur le manque de l'être que décalque le vide croissani du discours, cette terre toujours promise et toujours différée d'une vérité originelle qui serait un JOU.I Jjtf.'! à qui l'accompagnera assez loin, tout cela évoque deux' vers de Valéry dans le « Cimetière marin» : Amère, sombre et sonore citerne Sonnant dans i'âme un creux toujours futur Le titre du poème nous invite à porter le salut douloureux qu'appelle, lorsqu'on ne peut plus l'empêcher, le naufrage des capitaines voués à être grands s'ils n'avaient perdu la route. Didier Anzieu 15


ART

Avant la grande rupture André Grabar Le premier art chrétien (200-395) 329 p. 310 planches

L'Age d'or de Justinien (De la mort de Théodore à l'Islam) Coll. L'Univers des formes Gallimard éd., 412 p. 475 pl. et cartes La somptuosité de la présentation, l'opulence de l'iconographie, ici sont presque un piège. Il ne s'y faut point tromper. Ce ne sont point des livres à regarder, mais des livres à lire. Ce ne sont point des images au-dessous desquelles court un texte, c'est un -texte qu'éclairent, que précisent, que confirment des documents. La qualité des reproductions photographiques, la netteté des plans, les indices joints aux deux volumes, l'ample bibliographie, tout concourt à faire de l'œuvre du professeur André Grabar tout ensemble une somme splendide et un précieux, un incomparable instrument de travail. Confirmation, s'il en était besoin encore, qu'il n 'y a pas « l'histoire» et « l'histoire de l'art» mais une seule recherche historique, dont la visée ne peut avoir de sens et d'efficacité que si elle tend, toujours, quelles que soient ses limites et la conscience aiguë qu'elle n'en peut perdre, à ressaisir ce qui fut le réel dans sa totalité. Histoire donc - c'est-à-dire histoire des hommes, pendant près de cinq siècles, dans une période dont il est admis qu'elle a été une des plus complexes et confuses, mais aussi et sans doute par là même une des plus chargées de conséquences, la fin de l'empire romain, le « triomphe» du christianisme. Naissance de formes religieuses nouvelles, d'attitudes religieuses nouvelles? Des monuments, des peintures, des mosaïq:ues, des sarcophages, des tissus brodés, des manuscrits enluminés ont été l'expression, dans la pierr~, le bois, l'étoffe, le parchemin, de cette prise de possession du monde antiqHe par la religion chrétienne. Quelles traces portent-ils de ce changement de foi? Attestent-ils « la fin d'un monde », le surgissement d'un univers différent, en opposition brutale et complète avec « le paganisme» rejeté? Attestentils l'apparition, dans l'ordre grécoromain, d'une religiosité, d'une sensibilité « orientales»? Font-ils déchiffrer un langage nouveau ? C'est sans doute le thème le plus remarquable de ces livres que l'insistance à souligner que « le premier art chrétien» était « né vieuX», qu'il « n'eut pas à commencer par créer un vocabulai~e nouveau et naïf». Tout au contraire il fut la marque et l'expression d'une continuité, dès l'origine. Il semble que les premières manifestations en furent contemporaines 16

de la dynastie des Sévères, à l'extrême fin du Ile siècle et dans le premier tiers du Ille, pendant une période de tolérance religieuse, au cours de laquelle s'accentuèrent dans la société romaine les tendances religieuses syncrétistes cependant que' s'épanouissait, fugitivement, un art juif dont l'art paléochrétien est à la fois le prolongement et la mutation. Mais cet art juif lui-même, si singulière que pût être la spécificité des concepts religieux sur lesquels il se fondait, ne saurait être isolé de son contexte historique; il n'était qu'une branche de l'art de tradition hellénistique dont la conquête romaine avait assuré la diffusion dans tout le bassin méditerranéen. Il ajoutait une « coloration» judaïque à un systèJfie universel, il ne lui substituait pas son propre système de symboles et de signes. De même l'art paléochr~tien reprit, en lui superposünt des marques qui attestaient la foi nouvelle, tout l'héritage technique et esthétique du tiens. Ce qu'on peut nommer monde gréco-romain. La réalité apparait ainsi dans sa « l'établissement» du christianisdouble complexité: dans l'ordre me, aux IlI e et IVe siècles, n'a pas du temps, le passage au christia- été le point de départ, mais à l'innisme de l'état romain et la diffu- verse l'aboutissement d'un long et sion de la foi nouvelle dans le bas- lent processus, au point même que sin méditerranéen n'ont fait sur- le pouvoir impérial christianisé, gir aucun « fait nouveau » pour ce surtout après la fondation de Consqui est des réalisations artistiques ; tantinople et la constitution d'un dans l'ordre de l'espace, la pré- centre gouvernemental permanent éminence de thèmes religieux et dans la partie orientale du bassin idéologiques d'origine orientaIt" n'a méditerranéen, est apparu un élépas davantage altéré, de façon ment de « romanité» face à décisive, un système fondé sur la l'Orient grec et sémite, bien plus tradition hellénistique. Ce qui est qu'un élément d'orientalisation de oriental dans l'art du haut moyen l'Occident. Que le passage au christianisme âge méditerranéen y atteste une permanence multiséculaire et non des groupes dirigeants de la société des influen,ces contemporaines. Ce romaine et des empereurs eux-mên'est pas ia christianisation qui a mes n'ait pas marqué une césure été un facteur d'orientalisation du fondamentale, l'étude du profesmonde gréco-romain; c'est parce seur Grabar le fait paraître jusque que ce monde était profondément dans la périodisation adoptée. orientalisé qu'il a reçu et accepté D'une part, la première période la prédication des groupes chré- chrétienne, de 200 environ à 395 ; d'autre part, le premier « âge d'or» chrétien, du début du v e au milieu du VIle siècle, jusqu'à 640 environ. Ni la date de 313 (mesures de tolérance en faveur des chrétiens) ni celle du 11 mai 330 (inauguration solennelle de Constantinople comme nouvelle capitale) ne définissent une « époque ». Par ailleurs et c'est un des traits les plus significatifs de cette recherche l'année 395 n'a pas été choisie, ainsi qu'on pourrait croire, en fonction du fait historique, si souvent tenu pour majeur, de la division en deux parties, gouvernées par deux souverains différents, de l'ancien empire; en fait, depuis un siècle à cette date, le fonctionnement du pouvoir entre plusieurs souverains associés était devenu une tradition, mais cet usage ne mettait pas en cause une unité organique dont le caractère ambigu et précaire ne doit cependant pas faire oublier qu'elle a été, dans le domaine de la civilisation, fondamentale, et qu'elle l'est restée, profondément et subti-

lement, jusque dans les déchirements et les ruptures du premier millénaire de l'ère chrétienne; ce qui marque une différence entre la période antérieure au règne de Théodose l~ r et les V<-VI e siècles, ce n'est pas la conversion au christianisme en tant que telle, c'est, à la fois sur le plan extérieur et sur le plan fondamental, l'évolution de l'attitude adoptée par les empereurs à l'égard du christianisme. Même sous Constantin, « converti», et sous ses successeurs immédiats, la religion nouvelle n'avait pas le statut privilégié, la domination absolue reconnue de jure, qui devinrent siens sous les souverains de la dynastie fondée par Théodose l e" quand furent fermés les derniers temples, interdites les cérémonies des cultes traditionnels et que les autorités d'état entreprirent de détruire par la persécution les groupes qui refusaient ce qui devenait dès lors une « orthodoxie». Au _Ille siècle et au IVe encore, l'art paléochrétien proprement dit restait pour la plus large part le résultat d'initiatives privées, ou d'initiatives des souverains agissant plus en tant que personnes privées qu'en tant qu'incarnation de la puissance publique. Au v e et VIe siècles, jusqu'à la grande crise du monde méditerranéen qui est liée à l'expansion arabo-musulmane, les réalisations artistiques les plus considérables furent à l'inverse, pour l'essentiel, le résultat d'une action de l'Etat, d'un véritable « mécénat des empereurs résolument chrétiens et catholiques ». Mais dans l'une et l'autre période, aussi bien sur le plan des réalisations matérielles que sur celui des conceptions esthétiques et des présupposés épistémologiques, tout révèle cette continuité par quoi l'art chrétien ne se distinguait pas plus de « l'art antique à son déclin» que l'Etat romain chrétien, l'empire « byzantin », ne se distinguait de l'empire romain réorganisé par Dioclétien et Constantin après la crise du Ille siècle. Les réalisations artistiques des premiers siècles chrétiens, même après que la religion nouvelle fut devenue le culte officiel de l'Etat, loin de manifester une volonté de rupture, attestent la permanence de modèles et de types, dont le contenu « idéologique» a pu varier sans que s'altérassent leur agencement non plus que leur puissance d'émotion collective. Cet art conférait une signification nouvelle ou renouvelée à un système complexe de symboles et de figures hérité du monde méditerranéen antique, mais, contrairement aux idées le plus généralement reçues, il n'en mettait en cause ni les structures ni les articulations. Ni sur le plan des techniques employées, ni plus profondément sur celui des rapports impliqués entre l'univers matériel et sa représentation, cet art n'a été « révolutionnaire ». Tout au contraire il a fixé,


pour des siècles, des plans, des formes, des thèm~s décoratifs qui étaient ceux de l'art antique au dé· but du IVe siècle. Il a en quelque sorte suspendu le temps. Du même mouvement cet art chrétien a maintenu durant des siècles une certaine organisation de l'espace. Il a prolongé, bien au· delà de la chute des institutions étatiques romaines el alors que le bassin méditenanéeu était morcelé en souverainetés hostiles, un même type de réalisations artistiques sur toutes les rives de l'ancienne « mer intérieure ». Non qu'il fût unificateur par soi-même. Sur ce plan encore, il n'a été que le pro· longement, la survivance de l'art impérial, qui avait abouti à la diffusion d'une esthétique de synthèse, fondée sur la reproduction, à travers tout le territoire de l'empire, de types inspirés des monuments et des ouvrages « romains» diffusion que la sécurité des routes, l'accroissement des échanges interprovinciaux. la circulation des personnes avaient accélérée et

grande mutation religieuse n'altéra pas l'ordre général du savoir et du comportement. Ainsi se manifesta du Ille au VIle siècle, au-delà des variantes régionales et jusque dans leur multiplicité même, l'unité structurale d'une « civilisation méditerranéenne» dont les éléments se modifiaient de façon continue sans que pour autant fussent rompus les rapports des uns avec les autres ni altérée leur position dans la coniiguraiiûn d'ensemble. Les traditions ethno-culturelles particulières, les exigences esthétiques des différents groupes sociaux et professionnels, les survivances idéologiques, les attitudes religieuses ancestrales héritées du passé préchrétien et préromain n'avaient pas été annihilées; conformément à l'usage de la tradition romaine elles furent l'objet d'un double processus, contradictoirc et convergent: d'une part elles demeurèrent vivaces, au prix de transpositions parfois à peine perceptibles qui les rendaient, au moins au niveau des

Tête d'homme, calcaire. Palmyre. IV' siècle.

généralisée. Mais ces modèles « romains» étaient eux-mêmes marqués d'influences orientales, par l'intermédiaire de la tradition hellénistique, de telle sorte que l'art de la capitale était déjà par sa structure même « oecuménique ». Par ailleurs, cette diffusion de types communs n'n, <oi t p ilô fait disparaître les sp.~(;.; L::it-és "'~gionalcs, de telle sorte que, pendant toute l'époque « classique» pendant ce que l'on nomme un peu schématiquement « le haut empire»s'étaient développées des versions particulières d'un art à la fois unitaire et ( f 1égionalisé ». La christianisation ne modifia pas ces données fondamentales. Elle ne semble avoir été, en soi, ni un facteur d'unification, ni un facteur de dissociation. La dislocation de l'empire se développa sur d'autres plans, pour d'autres causes. Sur le plan de la culture et de la technique, la

expressions publiques, « acceptables» pour les représentants de l'Etat et de l'Eglise également soucieux d'unité; d'autre part elles furent peu à peu intégrées dans cet ensemble composite de croyances, de traditions religieuses et culturelles, de modes de pensée et d'expression, qui était le résultat de la conquête romaine et de l'hellénisation de ce monde méditerranéen. Il y avait une koinè, une langue « commune» - aux deux sens du mot - à toutes les populations hellénophones du bassin méditerranéen; plus largement, aux premiers siècles de notre ère, s'était constituée une koinè culturelle et « idéologique» dont l'aire de diffusion s'étendait de la frontière mésopotamienne à la côte. occidentale de la péninsule ibérique, du delta du Rhin aux contreforts de l'Aurès. De cette koin~, consécutive à l'unification du mon-

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de méditerranéen sous l'autorité impériale, le christianisme fut l'expression tout à la fois la plus « totalisante» et la plus « œcuménique ». Aux premiers siècles de son dé· veloppement, la religion nouvelle a été, profondément, « la vérité» du monde romain. La christianisation officielle de l'Etat a été l'ultime conséquence, en quelque sorte la conclusion logique, de l'édit par lequel, un siècle auparavant, Caracana avait ccnfé!'p. la citoyenneté romaine à tous les hommes libres résidant sur le territoire de l'em· pire, intégrés dès lors dans la cité romaine, conçue non plus comme le lieu de rencontre d'un groupe particulier d'hommes unis par les liens du sang ou de l'histoire, mais comme le seul séjour nécessaire et possible de tout homme en qui les hommes « reconnaissaient» l'hu· manité. Dioclétien et Maximien avaient, au début du IVe siècle, entrepris un ultime effort pour briser les églises chrétiennes ; Licinius et Constantin, dix ans plus tard, leur accordaient totale liberté - et Constantin en 325 présidait le premier concile œcuménique. Malgré les apparences, leur souci était identique : assurer l'unité religieusc, culturelle, du monde romain, comme ils tentaient d'en assurer, par les réformes administratives, fiscales et militaires, l'unité territoriale et juridique. « V érité » de la Rome impériale, en cela précisément qu'elle n'était plus « une ville » qui avait conquis « le monde», mais ce « monde» luimême, le christianisme en manifestait exactement dans les œuvres d'art autant que dans la liturgie, dans les entreprises littéraires autant que dans les formes diverses de la vie monastique l'unité obsédante et l'irréductible multiplicité. L'art chrétien a été Rome hors de Rome, Rome aprè!'\ Rome, dans la mesure où il était devenu en quelque sorte « le chiffre» même de Rome, ce par quoi à Antioche, à Jérusalem, dans les églises d' Arabie comme dans celles de Galice, à Ravenne comme à Salonique, et plus tard à Aix-la-Chapelle comme à Germigny-des-Prés, tout, dans le plan basilical autant que dans l'iconographie, dans les mythes impériaux autant que dans les pavements et dans lcs mosaïques, tout renvoyait sans cesse à l'unité perdue. L'art du premier millénaire, autour de cette Méditerranée qui n'a jamais cessé complètement d'être un lieu de commerce et d'échange, s'il manifeste la progressive séparation des cultures régionales, de siècle en siècle pendant le haut moyen âge, atteste ainsi, contradictoirement, le caractère fondamental de traits communs d'autant plus importants que les hommes qui en étaient marqués ne les percevaient plus. La recherche du professeur Grabar

Emaux byzantins

reJomt, en conclusion, celles du grand islamisant G.E. von Grunebaum : dans l'Occident « barbare », dans l'Orient byzantin, dans l'Afrique et l'Asie méditerranéennes converties à l'Islam, les soubassements culturels n'ont pas cessé d'être identiques jusqu'au XIe siècle de l'ère chrétienne, comme étaient identiques les conditions primordiales de la vie matérielle. La grande rupture à cet égard doit sans doute être située à l'extrême fin du premier millénaire, quand, dans l'Occident germanique, la nostalgie de l'unité perdue est devenue le rêve de l'unité retrouvée, quand le regret s'est fait conquête, sous les empereurs de la dynastie ottonienne. Rome dès lors n'était plus que cette bourgade au sud des Alpes, prestigieuse et déchue, qu'il fallait occuper pour qu'un pape docile y sacrât l'empereur, Rome n'était plus chaque lieu d'un univers qui n'avait existé que par elle. L 'histoire de l'Europe commençait. Roger Paret

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URBANISME

INFORMATIONS Bilan 1965 de l'édition

Le Syndicat national des Editeurs vient de rendre public, comme chaque année, le bilan de l'activité de ses membres pour l'année antérieure ~ il s'agit donc ici de 1965. Le chiffre d'affaires est en augmentation de 9,9 % par rapport à 1964 et se monte à 1 187 millions de francs, soit plus de cent milliards d'anciens francs. Etant donné que le prix du livre a augmenté de 3 % au cours de l'année, la progression du volume des ventes est de 7 %. Il faut remarquer que sur la base de l'indice 100 en 1962, l'augmentation totale du prix du livre atteint 11 % en 1965, soit une élévation à peu près régulière de 3 % en moyenne par an. .. L'accroissement des ventes est particulièrement sensible dans le domaine de la . littérature générale : 16,31 %. ; il est très marqué en ce qui concerne les encyclopédies et les • grandes publications. : 15,82 %. Or ces deux rayons forment, à eux seuls, près de la moitié du chiffre d'affaires total (32,16 % et 14,38 %). On peut y ajouter un autre secteur en expansion importante, celui de l'enseignement : 10,90 % (ce secteur constitue, d'une façon générale, 21,71 % du total). Les statistiques qui viennent d'être publiées démentent une idée couramment répandue, en matière de publications scientifiques et techniques. En . effet, l'accroissement, quant à ces livres, n'est que de 2,39 %. Certes, l'on pourrait corriger cette appréciation par une autre constatation ': ·Ie plus fort pourcentage d'augmentation est enregistré dans le domaine des Quvrages d'érudition : 33,30 %, mais il faut relever aussi que ce dernier secteur ne forme que 1,27 % du total. de sorte que l'accroissement spectaculaire des ventes ne concerne qu'une fraction très réduite du chiffre d'affaires total. Quant aux sciences humaines, droit, sciences économiques (q!-li augmentent de 6,28 %) et médecine (en progrès de 4,10 %) leur succès de librairie ne s'est accru que dans des proportions relativement faibles . Il est encore plus frappant de constater que les livres d'art (y compris les ouvrages d'architecture) ont connu une certaine baisse des ventes - en régression de 8,90 %.

Une nouvelle publication surréaliste succède à la Brèche. Le titre en est emprunté à Fourier : l'Archibras, Elle ser.a publiée par Eric Losfeld . Au sommaire du premier numéro on y verra Jean Schuster, Gérard Legrand, Joyce Mansour, Vincent Bounoure, José Pierre, etc.

Il semble bien qu'il y ait une contradiction entre le succès des encyclopédies et la relative stagnation des autres ouvrages de connaissance. L'une des explications possibles de ce phénomène pourrait résider dans le fait que le prix des encyclopédies et autres • grandes publications » est toujours élevé, alors que les textes scientifiques et techniques moins coûteux ont une moindre incidence sur les statistiques d'ensemble. Mais il est vraisemblable que le public cherche de plus en plus à se documenter de la façon la plus vaste possible grâce à des livrés de grande vulgarisation, bien présentés, .plutôt que d'aborder les études de première main, trop spécialisées. On pourrait, dans cet ordre d'idées, rendre le succès des ouvrages encyclopédiques partiellement responsable du recul des ouvrages d'art dans la mesure où il s'agit aussi de volumes relativement luxueux et supposant un investissement important. . Il n'en demeure pas moins que le ,nombre d'exemplaires vendus ne reflète pas exactement les données fournies par l'examen du chiffre d'affaires, en raison de la multiplication des éditions populaires. Ainsi, en ce qui concerne la littérature générale, l'augmentation du chiffre d'affaires était de 16,31 %, mais le nombre de titres imprimés passe de 4 449 à 5594 (soit une augmentation de quelque 22 %) et le nombre d'exemplaires vendus qui atteint 100786000 est en amélioration de 20 millions (25 % par rapport aux 80 millions de l'année aritérieure). Ces chiffres concernent aussi bien les nouveaux ouvrages que les réimpressions. Il est à noter que ce sont ces dernières qui ont beaucoup contribué à gonfler les statistiques. Il est facile de confirmer la présomption selon laquelle les éditions populaires en format de poche ont été à l'origine de ce mouvement : sur les 100 millions d'exemplaires de livres de littérature générale, on en compte 42500000 en format de poche, soit une augmentation de près de 30 % sur les chiffres de l'année antérieure qui n'en avait vu imprimer que 32500000.

Il faut ajouter qu'une exposition Magritte s'est ouverte le 12 janvier, à la Galerie Alexandre lolas, boulevard Saint-Germain.

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Les Villes mondiale-s Hachette éd., 256 p. E.A. Gutkind

Le Crépuscule des villes Stock éd., 194 p. Dans les réflexions sur ses propres productions où notre société se scrute et cherche à se découvrir, dans ce jeu de miroir, l'image de la ville ne se laisse pas aisément cerner. Et ce n'est pas seulement à ca.u se de l.a complexité de son objet .: elle a été; dès le départ, brouillée par des exigences normatives et l'abus de la perspective esthéti'que. D'où la diversité de la littérature, sans cesse croissante, consacrée aux problèmes urbains, mais aussi la possibilité de la classer en trois grandes catégories: information, éthique et science-fiction. Les ouvrages de . science-fiction sont surtout nombreux en .France où ils onl représenté la première introduction du grand public aux questions urbanistiques; misant sur la séduction de l'image, ils réduisent la ville aux dimensions d'un bel objet. Les ouvrages d'information synthèses ou monographies - abordent la ville sous tous ses aspects, de la démographie à la' psychiatrie. Cette approche n'exclut ni la découverte, ni l'invention comme l'ont montré, parmi d'autres, les travaux de J. Jacobs, K. Lynch, Edward Hall, R.L. Meier: ainsi par exemple, en donnant à l'image de la ville ses dimensions psychologiques et ethnologiques, ils ont élucidé et rénové le sens des concepts de circulation, rue, bidonville, espace vert; et en utilisant des modèles mathématiques ou cybernétiques ils ont fait apparaître les rapports entre les structures spatiales de la ville et celles des processus physiques et mentaux qui s'y déroulent. Les livres de cette catégorie sont en majorité de langue anglaise et non traduits en français. Les con tributions en français sont si rar es qu'il vaut la peine de signaler au passage ' les Cahiers de

l'Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région parisienne et le tout récent et remarquable

la Ville, phénomène économique de Jean Rémy! auquel la Quinzatne consacrera un prochain arti-

Livre-objet

. Les Editions du Soleil Noir publient ce mois-ci les premiers poèmes d'Alain Jouffroy, • Aube à l'Antipode " accompagnés de dessins de Magritte. Soixante-dix exemplaires de tête sur vélin d'Arches accompagnés de sept eaux-fortes sont présentés sous un emboîtage créé par le peintre, et signé. Cet emboîtage de cuir et de papier teinté comprend un compartiment réservé au 1i v r e et un autre - secret - où résonne un grelot sphérique sur lequel les ombres de silhouettes d'objets ou d'oiseaux - découpés dans l'emboîtage extérieur - se réfléchissent.

Peter Hall

Un dessÏ1~ de Magritte pour Aube à l'antipode. »,

«

cle. La trOlsleme catégorie, enfin, groupe les ouvrages qui formulent des propositions d'urbanisme dogmatiques et sont le plus souvent écrits par des représentants d'une catégorie sociale aux qualifications imprécises, les « urbanistes ». C'est à ce type que ressortissent, en France, les livres de Le Corbusier. L'ambiguïté de la littérature urbanistique - source permanente de confuison et de contresens pour les lecteurs vient de ce que l 'hétérogénéité de ces trois cotégories n'est pas explicitée et que

celles-ci ne se présentent pas toujours dans leur pureté : les visions esthétiques ou éthiques de la ville se dissimulent souvent derrière un appareil pseudo-scien tifique et l'information glisse par fois dans l'affectivité. Deux livres, récemment traduits de l'anglais, abor dent la ville respectivement du point de vue de l'information et du point de vue éthique. Ce n e son t ni l'uJ? ni l'autre des livres de base, mais des ·ouvrages de vulgarisation au sens élevé du terme, et comme tels destinés à un vaste public. C'est pourquoi il est in téressant de leur faire illustrer .l'opposition de deux types ~'approche. . Les Villes mondiales de Peter' 'Hall appartiennent à la littérature d'information. Il s'agit d'une étude sur le gigantisme urbaiR analysé sous les aspects de la démographie, de l'aménagement de l'espace, des structures économiques, juridiques, administratives et enfin. des mesures prises pou r l'endiguer. Parmi les vingt-quatre agglomérations de 'plus de 3 millions d'habitants, Peter Hall en a choisi sept, capitales administratives, économiques et culturelles, correspondant à la définition donnée par P. Geddos des « villes mondiales». Ce sont : Londres, Paris, le Randstad2 , la région Rhin-Rhur, Moscou, New York et Tokio. Il y consacre sept monographies - sept petits chefsd'œuvre d'information précise et de synthèse qui constituent l'essentiel d'un livre de lecture facile, à la mise en page aérée et dont le moindre attrait n'est pas le nombre de ses cartes, tableaux statistiques et photographies. Chaque étude constitue un tout et peut être lue pour soi. Plus intéressante cependant, est la confrontation de ces monographies. Elle fait apparaître le protéisme de la grande ville moderne. Ainsi, au gré des structures économiques ou administratives, sous la poussée des traditions culturelles, ce n'est pas ~eulement la configuration de l'espace construit qui change, mais les mesures mêmes prises pour la planifier _ Par exemple, Londres et Pari~, deux vieilles cités d'origine historique comparable, ont spontanément débordé dans deux types de banlieues différentes correspondant à deux attitudes culturelles différentes en face du phénomène urbain. Et ces attitudes se retrouvent au niveau de l'aménagement concerté: le plan con centrique du grand Londres avec ses anneaux de villes satellites correspond à des préoccupations fondamentalement malthusiennes; le développement axial prévu par le Schéma Directeur s'insère au contraire dans une tradition pour laquelle la densité démographique et la concentration urbaine constituent des valeurs. Autre exemple, concernant cette fois le rôle différenciateur des structures administratives: à New York, 1 467 organes administratifs, dont le plus puissant est - para-


Mégalopoles

Le crépuscule des villes ...

doxe la Port of New York Authority, se disputent le pouvoir en matière de planification urbaine. Résultat: une absence complète de plan directeur. Alors que New York pourrait représenter une « sorte de laboratoire social» où mettre « à l'épreuve les conceptions des villes de demain», cette agglomération est aujourd'hui le symbole de la carence urbanistique. Cependant, au terme du livre de P. Hall, par-delà les différences, se dessine en filigrane le destin commun des « mégalopoles ». Leur pouvoir de fascination ne semble pas près de disparaître. Mais de plus en plus la grande ville tend à devenir le lieu de l'information, des occupations tertiaires, le centre électif d'activités toujours moins matérielles qui pourraient se résumer dans le commerce des produits de l'esprit (ceux dont le transfert est le plus coûteux). A l'opposé de l'ouvrage de P. Hall, le Crépuscule des villes de E.A. Gutkind appartient à la littérature éthique. Mais pour le lecteur innocent, cette orientation n'est pas évidente. Le livre, en effet, prétend apporter une solution « scientifique» au problème de la surpopulation des villes. Il s'agit de faire disparaître la megalopole tentaculaire, de supprimer la différence entre habitat rural et urbain, afin de promouvoir une

forme d'établissement humain dispersé et décentré, conforme à notre nouv~lle image d'un monde qui a cessé d'être héliocentrique pour devenir univers en expansion. Ainsi, de petites communautés régionales, également distribuées sur la planète, devraient assurer de façon organique et équilibrée toutes les fonctions urbaines (économiques et culturelles) tout en acquérant leur originalité propre due à une spécialisation partielle. Pour obtenir ce résultat, il faudrait commencer par ne pas reconstruire les taudis des grandes villes, et remplacer systématiquement, en particulier dans le centre, les espaces libérés par des parcs. Les populations délogées seraient relogées en d'autres points du territoire. Cette proposition, dont notre résumé ne trahit pas le simplisme, repose à la fois sur un système de valeurs implicite et sur une argumentation pseudo-scientifique. En effet, le livre de E.A. Gutkind doit être situé dans le courant antiurbain américain. Il s'agit là d'un mouvement de pensée qui depuis le XIXe siècle attaque et déprécie la cité (source de perversité, d'artificialité, d'aliénation) au nom d'une morale rousseauiste de la nature. Régénéré par la pensée (mal assimilée) de O. Spengler dont les œuvres connurent un succès considérable aux U.S.A. pendant les années 192.0 et 193.0,

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvier 196ï

ce manichéisme inspire l'œuvre de F.L. Wright et d'un ensemble d'urbanistes américains parmi lesquels E.A. Gutkind. Il est d'autant plus important de situer l'origine et les implications éthiques et affectives de ce type d'attitude- à l'égard de la ville, que cette idéologie est appelée en France à un développement considérable au cours des prochaines années. La traduction du Crépuscule des villes n'est qu'un signe avant-coureur. On doit à ce propos se demander si l'on n'assiste pas actuellement sous l'influence de l'urbanisation, de l'élévation du niveau de vie, d'une américanisation croissante de notre société, à un renversement de la tradition urbaine que nous signalions plus haut à propos du Schéma Directeur. Car, si l'actuelle démagogie pavillonnaire, en particulier la publicité exorbitante faite à un (( villagexpo » remarquable par son archaïsme et son insignifiance s'explique par la stratégie politique et l'approche des élections, il faut en revanche s'interroger sur les conséquences que risquent d'avoir en France l'implantation des usines Lewitt et la dissémination de leurs produits sous la forme de ces Lewittowns, pseudo-villages aux petites maisons indéfiniment juxtaposées dont un spécimen s'étale déjà au Mesnil-Saint-Denis. Le système de valeurs de Gut-

kind une fois explicité, libre au lecteur d'y adhérer ou de le rejeter. En revanche, son argumentation, tronquée par le prosélytisme, est irrecevable. C'est tout d'abord le télescopage en quarantecinq pages de l'histoire des villes depuis Sumer. Leur spécificité, leur hétérogénéité, liées à celles des cultures qui les ont produites, échappent; le concept de décadence résume leur pseudo-évolution depuis le moyen âge. On ne saurait assez souligner les dangers de ce type de synthèse pour un public insuffisamment informé pour en rire. Car, après tout, si l'on n'a pas étudié la civilisation islamique, on peut croire que les cheminements à l'intérieur des villes arabes correspondent à une motivation décorative, de même tel lecteur amerIcain ou patagon pourra croire, sur la foi de Gutkind, que c'est Balzac (mort en 185.0) et non Haussmann (nommé préfet en 1853) qui avait compris le Paris du Second Empire. Davantage encore est falsifiée la description des villes actuelles: envers et contre les données de la statistique (nous renvoyons à Hall) le dépérissement des villes est affirmé comme un fait - et les difficultés propres à l'urbanisme américain3 sont extrapolées à la planète entière. C'est que, de bout en bout, un idéalisme impénitent est à l'œuvre dans le Crépuscule. Tout en ayant fort bien perçu la valeur symbolique du processus urbain et son lien historique avec les systèmes du monde et les systèmes du savoir, il nie cependant qu'il soit conditionné par les forces économiques, politiques, administratives. Bref, cette démarche (qui prévoit de déplacer « entreprises, institutions et populations» afin d'en assurer une « répartition homogène et organique ») doit être rattachée à la pensée du XIX· siècle et à ses utopies. Ainsi, partis d'une même réalité historique, la mégalopole du XX· siècles, les Villes mondiales et le Crépuscule des villes sont deux livres qui pourraient ne pas appartenir au même temps. L'intérêt du premier est de faire saisir la complexité du phénomène urbain et la nécessité d'en intégrer toutes les dimensions dans la planification. L'intérêt du second - sans rapport avec le propos de l'auteur - ressortit à l'anthropologie. Ce livre illustre en effet la permanence, en plein XX· siècle, de la pensée utopiste et révèle les résistances qui s'opposent à une approche nouvelle du phénomène urbain. Il montre la charge affective dont l'inconscient collectif' a lesté l'image de la ville dans une culture qui a fait de la ville l'image de son destin. Françoise Choay 1. Editions Vie ouvrière, Bruxelles. 2. Complexe de 4 millions d'habitants comprenant les conurbations de Rotterdam et Amsterdam. 3. Ici encore nous renvoyons à Hall.

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Un precurseur Yves Lacoste Ibn Khaldoûn, naissance de l'histoire, passé du tiers monde Maspéro ,éd., 275 l'ages « Dans le domaine de · ce que l'on appelle aujourd'hui les « sciences humaines », les Prolégomènes, où la démarche scientifique se sépare de la réflexion proprement philosoplJ,ique, marquent l'apparition de la pensée moderne et celle de l'histoire en tant que science » : par ces fortes paroles, Yves Lacoste, maître-assistant de géographie à la Sorbonne, dont on connaît les premiers travaux sur le sousdéveloppement!, résume son nouveau livre. Il s'agit, cette fois, d'Ibn Khaldoûn ...

Fin de non-reoevoir Ibn Khaldoûn? Jusqu'ici, cela faisait partie du folklore para-universitaire. Une note sur 723 pages - du Manuel de sociologie d'A. Cuvillier (1962) : « Il semble que l'un des créateurs de la philosophie de l'histoire fut le philosophe arabe Ibn Khaldoûn » (p. 9, n. 1) ; Heinz Maus, dans son récent A short history of sociology (1962), pense que, « au Moyen-Orient, il est peut-être permis de compter l'œuvre d'Ibn Khaldoûn, le grand théoricien arabe du Moyen Age, comme faisant partie de la préhistoire de la sociologie dans les pays arabes » (p. 177). L'excellent volume de l'Encyclopédie de la Pléiade consacré à l'Histoire et ses Méthodes, sous la direction de Charles Samaran (1961), consacre huit lignes à Ibn Khaldoûn, dans le chapitre sur les bibliothèques (p. 1063) - huit lignes sur 1773 pages. Le penseur remarquable qu'était Georges Gurvitch ne trouve pas un seul

mot, pas un ligne pour mentionner Ibn Khaldoûn dans son Traité de sociologie (tome 1, ch. 2 : Brève Esquisse de l'histoire de la sociologie, 1958, p. 28-64) ... On pourrait continuer ce petit jeu, voire consacrer une étude systématique sur la fin de non recevoir opposé par l'Occident à celui dont Yves Lacoste nous dit aujourd'hui, au terme d'une étude sérieuse, le rôle et la valeur. Pourtant, quelques exceptions: d'abord, Howard Becker qui souligne, dès 1950, que la contribution d'Ibn Khaldoûn à la sociologie historique est la plus significative tout au long de la période qui va de Lucrèce à Ferguson2 ; mais, parmi les « généralistes », c'est Thomas Bottomore qui le situe à sa vraie place : son œuvre est « remarquable, écrit-il, en ce qu'elle développe une théorie de l'histoire qui préfigure celle des écrivains du XVIII· siècle, et même de Marx; mais aussi, parce qu'elle est l' œuvre d'un homme exceptionnel qui n'eut ni prédécesseurs, ni successeurs3 ». La fiche d'Abd el-Rahmân Ibn Khaldoûn (1332-1406) tout d'abord. Né à Tunis d'une grande famille originaire du Hadramout, il y fait de solides études traditionnelles, de lettres avec Al-'Hadramî, et, surtout, de sciences et de philosophie avec AI-Abilî. A vingt ans, il entre dans la politique, par la voie royale, au service du sultan de Fez. Quatre ans plus tard, en 1356, il est emprisonné pendant deux ans. Une période mouvementée suivra : émigration à Grenade, retour en Afrique (1364), nouvelles activités auprès du sultan de Tlemcen; de 1366 à 1378, date de sa retraite définitive, il se fait condottiere, médiateur, conseiller, chef de guerre, diplomate. Traqué par les factions, pris entre les tribus rivales, Ibn Khaldoûn assiste, la mort dans l'âme, à la' lente décomposition des royau-

mes du Maghreb. C'est alors qu'il renonce à l'action politique, prend sa retraite face au ·d ésert, pour méditer et faire le point. C'est là, et principalement à la forteresse de Taourzout, qu'il conçoit · le projet de Kitâb al-'ibar - son Histoire universelle, littéralement « le livre des leçons à méditer », dont la fameuse M ouqaddimah, les Prolégomènes, va l'immortaliser. Elle se compose de trois livres, dont les deux premiers - qui portent sur la science historique, la civilisation, les régimes politiques, l'opposition des villes et des campagnes et l'économie - sont rédigés en Afrique du Nord; le troisième - qui traite des sciences et de la philosophie sera fait en Egypte4 où il réside à partir de 1384, occupant le poste de qâdî à cinq reprises, et où il vivra jusqu'à sa mort : vingt-deux années consacrées à la rédactiOIl des quatre volumes d'histoire muuslmane générale et des deux volumes sur l'histoire des Berbères, à l'enseignement parmi l'élite cultivée. Déjà, Le Caire joue ce rôle de pôle culturel et de havre pour les intellectuels arabes qui sera si éminemment le sien à partir du milieu du XIX· sièclé'.

L ' in.asion arabe Au départ, deux problèmes majeurs : l' « invasion arabe »; la crise du XIVe siècle au Maghreb. Sur l' « invasion », Yves Lacoste, à la suite de G. Marçais, montre qu'il s'agit « dans la plupart des cas d'une invitation, d'un véritable enrôlement » des Arabes par les sultans de Berhérie, soucieux de s'assurer le concours de milices aguerries : en tout, quelque 50 000 hommes. « Il est cependant certain, poursuit Yves Lacoste, que les nomades ont joué au Moyen Age un

rôle politique considérable : en effet, ils constituaient par leur mobilité, leur possession de bêtes de selle, un potentiel militaire beaucoup plus important que celui des sédentaires. C'est dans les rangs des pasteurs, qu'ils soient « arabes » véritables ou berbères plus ou moins arabisés, que se recrutait l'essentiel des forces militaires mises en jeu », qui, « dirigées par des chefs habiles, profitaient souvent de l'affaiblissement des pouvoirs pour se faire payer plus cher leurs services ou pour se servir eux-mêmes. » Dès lors, « l'antagonisme fondamental des nomades et des sédentaires, des Arabes et des Berbères, ne correspond pas à la réalité historique. Il s'agit d'un mythe (qui) a été consciemment forgé et inculqué dans le calque de l'idéologie colonialiste. » Yves Lacoste fait une critique serrée des textes de E.-F. Gautier (<< L'esprit oriental est au rebours du nôtre ( ... ), privé de sens critique rationnel ... il n'a pas le sens du réel »), de L. Bertrand, G. Bouthoul, et même de Ch.-A. Julien, auteur de solides travaux (<< Aussi loin que l'on remonte dans l'histoire de l'Afrique du Nord, on constate que tout se passe comme si elle était frappée d'une inaptitude congénitale à l'indépendance. »). « Or - dit Lacoste l'Algérie et la Tunisie actuelles ont été gouvernées du VIlle au XVIe siècle par des dynasties autochtones. Le Maroc a été en fait indépendant depuis les temps les plus reculés jusqu'au XX· siècle ( ... ). Et ces « éternels conquis ») ont dominé l'Espagne et l'Egypte. » (p. 87-105). L'essentiel demeure d'élucider la crise du XIV< siècle, qui va provoquer la réflexion d'Ibn Khaldoûn : jusqu'alors, « le pouvoir royal s'appuie pour une très grande part sur les profits retirés du grand commerce qui s'est pratiqué entre le Soudan, l'Orient et

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• des sCiences hUD1aines l'Europe. Or, au XIVe siècle, le Maghreb a progressivement cessé de contrôler les routes de l'or. » C'est .que, dès le milieu du XIIIe siècle, les Mamelouks d 'Egypte étendent leur empire des rives de la Méditerranée à celles de la mer Rouge, y compris tout le bassin du Nil : de là date le déplacement du centre de gravité du monde arabe et musulman, du Maghreb au ProcheOrient.

État et civilisation Dès lors, le problème central qui va dominer la pensée d'Ibn Khaldoûn sera celui de la civilisation, des causes de son épanouissement et de son déclin, et de l'Etat, conçu comme pièce maîtresse de la civilisation . Nous ne sommes pas ici dans les pays où dominent les ({ sociétés hydrauliques JJ. Pays de montagnes et de nomades où l'eau se fait rare, l'ensemble maghrébin, aux yeux d'Ibn Khaldoûn, est fait de deux groupes humains : celui du 'umrân 'hadârî - les citadins - et celui du 'umrân badawî les campagnards, et non les seuls bédouins. Une constatation: « Tous les Etats qui se sont successivement constitués dans l'Afrique du Nord médiévale ont été fondés par des tribus, caractérisées par l'umrân badawî. Lorsque, dans chacune de ces tribus qui dominait un empire, 1"l1'nrân badawî a progressivement cédé la place à l'umrân 'hadârî, la décadence politique et sociale n'a prts tardé. )J Pourquoi ? Ici intervient la notion de 'açabiyyah, « forme très particulière d'organisation politique qui met à la disposition d'une aristocratie tribale les forces d'une démocratie militaire JJ. « Force motrice du devenir de l'Etat », comme le dit justement F. Rosenthal, elle a tôt fait d'éclater du fait de sa contradiction interne dominante : « Le souverain veut unifier et centraliser un Etat qui n 'est en fait qu'un assemblage de tribus dominantes et dominées. Il est chef de tribu mais veut établir une dynastie ( ... ), aussi entame-t-il bientôt la lutte contre ses parents, contre ses anciens contribules J); mais, « faute de s'appuyer sur des tribus mercenaires ( ...), les efforts entrepris pour atteindre la plénitude du pouvoir tribal aboutissent à saper les forces qui soutiennent l'Empire. » (p. 123-57). Aux yeux d'Ibn Khaldoûn - infiniment plus perspicace que les historiens modernes - le principal responsable de cette incapacité à mettre sur pied des Etats solides et stables c'est le groupe urbain, non les nomades : « Il a décrit, en fait, l'absence de la bourgeoisie JJ, écrit justement Yves Lacoste. Voici l'œuvre, très schématiquement résumée. En quoi marque-telle l'apparition de l'histoire en tant que science ? Le Proche-Orient

ancien (où manque curieusement l'Egypte), l'Inde et la Chine ({ dontent l'exemple de l'étouffement total ou partiel de la pensée historienne sous le poids d'une idéologie et d'une organisation sociale »: Si Thucydide (460-395 av. J.-c.) fait de la vérité le critère premier de la valeur de l'historien, saint Augustin (354-430) étudie la cité terrestre pour y trouver les signes avant-coureurs de la cité de Dieu, Ibn Khaldoûn, le premier, écarte l'histoire événementielle, ({ l'histoire dans sa forme extérieure » : « L'historien, écrit-il, doit connaître à fond les causes de chaque événement et les sources de chaque renseignement. J) Il doit atteindre aux « caractères intérieurs J) de l'histoire, à sa « réalité profonde J). ({ Il faut que l'historien connaisse les principes fondamentaux de l'art du gouvernement, le vrai caractère des événements, les différences offertes par les nations, les pays et les temps en ce qui regarde les m œ urs, les usages, la conduite, les opinions et les sentiments religieux et toutes les circonstances qui influent sur la société )J. En un mot, « l'historien a pour véritable objet de nous faire comprendre l'état social de l'homme. JJ Yves Lacoste souligne justement que la conception khaldoûnienne de l'histoire est tout à la fois synthétique et évolutive : ({ M'introduisant par la porte des causes générales dans l'étude des faits particuliers, j'embrassai dans un récit compréhensif l'histoire du genre humain » ; puis: « L'état du monde et des peuples, leurs usages, leurs opinions ne subsistent pas d'une manière uniforme et dans une position invariable. C'est au contraire une suite de vicissitudes qui persistent pendant la succession des temps, une transition continuelle d'un état à l'autre. J) Le facteur causal central du changement? ({ Les différences que l'on remarque dans les usages et les institutions des divers peuples dépendent de la manière dont chacun d'eux pourvoit à sa subsistance. J) Il s'agit donc bien d'1.m authentique précurseur du matérialisme historique, comme l'a bien vu T. Bottomore.

devient nécessaire de rechercher les causes immédiates et profondes de chaque événement J). Il n'est pas seul, non plus, dans le contexte culturel arabe et islamique. Yves Lacoste le soutient

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Couverture d'un numéro spécial de la revue El Fikr consacré à Ibn Khaldoûn

pourtant, tout en montrant le zèle religieux d 'Ibn Khaldoûn, déjà remarqué par E. I. J. RosenthaP. La filiation avec les grands philosophes arabes, par-dessus tout l'A verrhoës, est à peine entrevue. Une étude sérieuse du contexte non point seulement maghrébin, mais arabe aurait montré Ibn Khaldoûn comme un penseur déchiré par la même contradiction qu'Ibn Roshd (A verrhoës), rationaliste et fidéiste, et Gâber Ibn Hayyân, le grand savant athée, précurseur des Encyclopédistes. Mais alors, l'essai si intéressant d'Yves Lacoste eût dû s'appuyer sur l'étude systématique des sources et de la bibliographie; car , les études khaldoûniennes sont très La Bibliothèque poussées, depuis deux générations, du Caire en Occiden:t comme dans le monde arabe6 • Il eût dû, également, comme Pourtant, Ibn Khaldoûn n'est font les spécialistes arabes, soulipas seul. La civilisation du livre, gner que, à travers Averrhoës, c'est qui se développe dans le monde la rationalité aristotélicienne qui arabe médiéval, « la bibliothès'impose à la réflexion islamique que des Fâtimîdes au Caire comp- puisque aussi bien Avicenne est dit tait, dit-on, près de deux millions de « le deuxième maître », al-mo'allem livres, et parmi eux, 1 220 exem- al-thânî; la rationalité en tant que plaires de la seule histoire de T a- processus de méthode, de moyen ban.. . )J fait à l'histoire une d'approche des choses. Averrhoës place essentielle. C'est dans cette lui donnera un contenu nettement ambiance qu'Ibn Khaldoûn brise le matérialiste. Mais, surtout, avec Ibn cours de l'histoire narrative : c'est Khaldoûn, cette rationalité se fait à lui que nous devons ({ la notion dialectique, et brise le moule fordu temps linéaire irréversible ( ... ). mel de la politique: le monde d'Ibn Dès lors que l'histoire ne se répète Kha1doûn est en révolution et susplus, la notion d'évolution histori- cite, dès lors, une pensée dont les que à long terme apparaît et il structures fassent la place la plus

La Quinzainp littéraire. 15 au 31 janvier 1967

large au mouvement, au grand vent de l'histoire. En abordant courageusement cette difficile entreprise, Yves Lacoste aura fourni un exemple de cette combinaison des « causes internes anciennes et des facteurs récents exogènes )J qui sont cause du sous-développement, ce lieu commun de la science sociale contemporaine.

Le mensonge est un démon

La science sociale? Pour Yves Lacoste, Ibn Khaldoûn a fondé l'histoire en tant que science - ce qui n'est pas une affaire mineure. Pour de nombreux spécialistes, il a été le père de la sociologie. Cet homme à la haute stature, ce philosophe-roi qui quitte volontairement la scène à quarante-six ans pour se vouer à la théorie à la création de l 'histoire en tant que science certes, mais aussi de la sociologie historique - ce précurseur quasiment ignoré par les universités et les éditeurs, longtemps rythmés par le conformisme de l'européocentrisme, n'est-il pas un homme de notre siècie? Et si « la vérité est une puissance à laqaelle rien ne résiste et le mensonge est un démon qui recule foudroyé par l'éclat et la raison », n'est-il pas temps d'arracher à la mort ce créateur d'idées, cet hu~aniste courageux, lucide et altier, notre maître, notre contemporain? Anouar Abdel-Malek 1. Les Pay,. sous-développés, « Que saisje? », P.U.F. éd., 1959; Géographie du sous-développement, P .U.F. éd., 1965. 2. Through values to social interpretation, New York, 1950. 3. Sociology, a guide to problems and lite· rature, Allen & Unwin éd., London, 1962, p. 14 (n.- 2), 31·2. (Peut.être le meilleur manuel général de base, élargi à l'expérience des « trois continents », notamment de l'Inde. Ccs deux auteurs ne sont pas mentionnés par Yves Lacoste.) 4 . Imposante bibliographie détaillée des travaux de, et sur, Ibn Khaldoûn, par 'Abd el-Rahmân Badawi: Mou'allafât Ibn Khaldoûn, Dâr al-Ma'âref, Le Caire, 1962, 333 pages. Il cite 56 publications en langne arabe, et 212 en langues européennes (p. 317-38). Yves Lacoste se contente d'une vingtaine de titres européens ... Il suit les Prolégomrmes dans le texte du baron de Slane (1862-65), alors que la traduction de Franz Rosenthal (3 vol., New York, 1958) est nettement plus précise. En fait, le public français aurait droit à une nouvelle traduction mise à jour, ainsi qu'à plusieurs petits volumes dans les collections à grand tirage (<< Ecrivains de toujours », « Philosophes li, etc.). 5. f'olitical thought in medieval Islam. an introductory outline, Cambridge U.P., London, 1952, p. 84·109. 6. Parmi les tr~~aux les plus récents, sigU'llons ceux de la commémoration solennelle d'Ibn Khaldoûn, au Caire et à Rabat: A'mâl mahragân Ibn Khaldoûn, Le Caire 2-6 janvier 1962, Dâr al-Ma'âref, 6:\11 uages, suivi du volume de hiblioe;raphie de A.·R . Badawi, déjà cité; Ibn Khaldoûn, Ed. Fac. Lettres et Sciences humaines, Univ. Mohammed V, Rabat, 120 pages; également, le numéro spécial de la revue tunisienne Al-Fikir, 1961), nO 6. 21


SO.CIOLOGIE

Société et sexualité Helmut Schelsky Sociologie de la sexualité Coll. Idées Gallimard éd. 256 p.

On disserte sur la famille; le mariage; une bibliothèque importante ne suffirait pas . à contenir les livres qui traitent de l'instinct sexuel ou du libertinage ou de l'amour. Peu d'auteurs se "lSOueient d'examiner l'expérience de la sexualité dans la trame de l'existence collective comme le tente Helmut Schelsky. L'intérêt premier de ce livre tient à ce qu'il nous fait grâce des discours sur l' « instinct» ou les « pulsions f~ndamentales); on y tient pour acquis ce que les anthropologues nous disent dep.~ ~ demi-siècle; que la sexualite resulte d'une socialisation des tendances « naturelles )), que la société ou le système de valeurs la « culture» qui lui correspond plus ou moins bien, modèle la différenciation entre les sexes, la définition de' leurs rôles réciproques, les attitudes mentales et ~es sentiments qui en résultent, vorre l'intensité du plaisir qu'on doit raisonnablement en attendre. TI est logique que l'auteur. vo~e dans le mariage non une « ~nsn­ tution primaire », fondement de la morale et de l'Etat, mais un moyen second « de régulation indirecte agissant sur les rapports sexuels )). En prolongeant cette analyse,. on en vient à regarder la. famille comme le résultat d'une intégration plus ou moins bien réussie (p~ la société ou par le groupe) d un~ expérience qui, autrement, échapperait. Non que c.ette. de~lllere soit « naturelle » ou « mstincuve ), elle implique au contraire la réalisation d'une plénitude sans cesse ' différée. Sch~ky . évoque les formes socHdês de la sexu~té, montre comment les normes qui établissent tel genre de mariage, réglementent plus ou moins officiellement la prostitution, définissent ~~ aspects « déviants » de la sexualite et n'épuisent j~mais complètement l'expérience érotique, pour laquelle les notions de normal et d'anormal sont d'ailleurs absurdes.

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Parole et amour S'il a raison de noter que « ces'· normes indispensables ont pris dans toutes les sociétés un caractère absolu ), il est malaisé de le suivre quand il s'oppose au radicalisme qui, seul, permettrait de définir concrètement les fonctions diverses exercées par la sexualité dans des types de structure sociale différente. TI est incontestable que chaque groupe humain, à quelque niveau de l'évolution historique qu'il se situe, se fixe à lui-même des règles. Les anthropologues l'ont dit et redit. Mais ces normes ne sont 22

Temple, détail sculptural, Indes

absolues que dans un cadre déterminé: celui où leur expression symbolique et officielle accapare et, pour ainsi dire, capitalise toutes les significations qu'on accorde à l'érotisme. Elles cessent d'avoir cette efficacité dans un autre type de .société, fût-il contemporain. Si la rencontre d'un homme et d'une femme implique dans les sociétés féodales une intense spiritualisation; justifiée par le caractère iufranchissable des frontières entre les groupes, dans les .sociétés libérales, l'amour, au-delà du particularisme étriqué de chaque individu, cherche à s'affirmer dans une fatalité a-sociale et a-historique qu'on appelle « romantique ». On devrait dire que dans toutes les sociétés, même dans celles où ce genre de relation ne trouve pas un langage pour se manifester, cette contradiction entre le principe formel absolu de la réglementation et la diversité des fonctions exercées par l'érotisme entraîne une tension qui trouve son expression toujours dramatique dans les conflits de la vie privée et dans la littérature. Cette relation entre la parole et l'amour, entre la sexualité et le langage (que manifeste si paradoxalement dans l'Europe chrétienne l'aventure d'Héloïse et d'Ahé-

ports qu'ils entretiennent plus ou moins trivialement. Devons.nous en conclure que ces règles définissent la richesse même de l'expérience érotique ? Schelsky nous dit que (( la complexité d'une civilisation et celle des possibilités d'émotion et de comportement qui s'y rattachent correspondent à la complexité et à la hiérarchie de ses conventions, de ses refoulements et à sa capacité de renoncement émotionnel )). Mise à part cette conclusion « gœthéenne » sur le renoncement, source de spiritualité, il semble que le parallélisme entre société, culture et expérience soit à. la fois trop rigoureux et trop mécanique. Inadmissible en tout cas. pour ~ne sociologie dynamique quI devraIt valoriser la créativité des formes qu'elle décrit. Si l'exogamie a un sens, n'est-il pas celui d'échange, au sens que Marcel Mausse et Georges Bataille donnait à ce mot - ( un échange qui est consommation en commun d'une substance humaine dont les divisions en groupes, en castes, en classes, retardent ou interdisent la . possession complète » ? Echange au niveau des groupes~ qui activent ainsi puissamment la vie collective, échange au niveau des personnes, manducation en commun d'une nourriture qui nous est promise et dont nous projetons trop souvent l'image vers une divi. nité qui n'existe que par nous ... L'auteur, s'il indique clairement les méfaits de la (( vulgarisation psychologique ) sur le comportement érotique, ne définit pas le double rôle que l'expérience érotique paraît exercer dans notre vie collective présente, la (( double frénésie ) d'une expérience à laquelle lard) nous rappelle que ie sacrifice nos conventions, notre culture et de la. chair paraît répondre à un no~ religions ne nous préparent approfondissement spirituel; mais guere. la spiritualité vaut-elle cette mutilation-là ? Ne désigne-t-on pas plutôt par cet acte symbolique l'obsLe Paradis existe tacle qu'il faudrait surmonter ? L'expression littéraire du conflit entre la réglementation et la diverL'une de ces fonctions serait sité des rôles de l'amour n'est pas d'exalter l'échange entre les parteune (( sublimation ·» comme le naires de l'amour. L'autre serait pense Scblesky lui-même; elle nous représentée par le schéma apparent paraît, au contraire, résulter de la de l'amour romantique: fusion de rencontre, dans une conscience deux êtres au-delà de la société et individuelle, du système des régIe. contre elle. Image qui devrait être mentations et d'une vocation de renversée: ce n'est pas la société liberté liée elle-mênie à la destruc- en soi qu'affronte l'amour, mais tion historique d'un système de Une réglementation désuète, qu'elle valeurs. veut briser. Non pour accomplir Il est difficile de séparer l'éro- une fusion mystique. mais pour tisme de cette liberté humaine qui tenter d'inventer u n _ ('ommunauté cherche sa voie à travers les mille où notre plénitude nous soit accesembûches que lui opposent les sible. L'ombre d'une société libre institutions figées et les contraintes. flotte à côté des amoureux. Dans cette perspective, l'amour Au-dessus du Gange où croupis.serait non pas une revendication sent - aujourd'hui de misérables de la nature, mais ranti-culture et Indiens, les anciens princes mon. la recherche d'une communauté gols ont élevé voici des siècles le encore inconnue. Palais Rouge de la vieille Delhi. Schelsky a raison de poser le Partout sur les murs court leur problème de l'exogamie. Il ne fait devise, leur cri de guerre, plutôt: pas de doute que cette loi univer- (( Si le paradis existe, il est ici, il sellel soit une auto-défense et une est ici, il est ici ». On peut dire la auto-régulation de la société qui même chose de l'amour, forme peut ainsi élargir les relations entre sociale et individuelle de la liberté. les groupements et activer les raplean Duvignaud


RELIGION

Après Vatican II Rock Caporale

l.es Hommes du Concile. Etude sociologique sur Vatican Il Coll. L'Eglise aux cent visages. F..d. du Cerf, 221 p. Yves Congar

public restreint, présentent tour à tour, à l'état pur, deux caractères qui se retrouvent à l'état combiné ~ les ouvrages promis à une diffusion plus large et traitant de sujets plus généraux: l'esprit partisan et le pragmatisme.

Le Concile au jour le jour. Coll. L'Eglise aux cent visages. Ed. du Cerf. 1 : 144 p. II : 221 p. III : 181 p. Henri Fesquet

Le Journal du Concile. Robert Morel, éd. ; 1.156 p. René Laurentin Bilan du Conéile. Le Seuil, éd. : 449 p. Robert Prévost

Vatican II. Pierre ou le Chaos. Coll. L'Ordre du Jour. La Table Ronde, éd. : 298 p. Vatican II n'a pas fini de faire imprimer ou encore chanter. C'est même une chanson gaie qui propose l'un des rares diagnostics sérieux portés sur l'assemblée des évêques et sa problématique : « A l'ère de l'incroyance, vendre la marchandise1 ». Car les voix de l'intelligence critique n'ont guère troublé, dans sa propagation, le son des cloches célébrant l'avènement du nouveau triomphalisme, finassier, mimétique et vaguement repentant. Mais qui donc expliquera pourquoi la débâcle oontem~ raine du Divin s'accompagne d'une défaillance de la Raison ?

discourir,

Un pQOJlo-BOCÏologue Le Concile est à l'origine d'une littérature abondante où l'allégresse vient toujours s'assortir de circonspection. Un premier type d'auteurs s'attachent à des questions particulières. Ainsi l'abbé Prévost expose-t-il comment, lors de la première session, l'autorité papaline, la Tête, oscilla sous la poussée du collège des évêques, le Corps. Indignations. Prêche. Craintes. Hosannas enfin quand la Tête, dissipant d'un discours l'incertitude, réaffirme sa primauté sur le Corps. Soit dit en passant, l'abbé - cofondateur de la Jeunesse étudiante chrétienne (J.E.C.) devenu intégriste bien tempéré - tient que quiconque n'a pas la foi est, par nature, intéressé et jouisseur (p. 174); voilà qui fera méditer sur le danger des généralisations excessives ! On classera dans cette même catégorie, M. Caporale, jésuite doublé d'un psycho-sociologue, qui a voulu analyser la djnamique des groupes' au Concile, ce qui revient, par exemple, à estimer le degré respectif de sociabilité et de popularité des diverses délégations nationales (les plus liants et les plus courus : les Français ; les plus renfrognés : les Portugais), etc. Ces deux livres, destinés à un

Mise à jour ~ ouvrages généraux couvrent l'ensemble des délibérations conciliaires. Ils sont l'œuvre de théologiens et de journalistes, qui assistèrent à Vatican II. Le dominicain Congar est très représentatif des premiers, comme il l'est du courant , pour les réformes. Ses quatre petits livres., reprennent divers articles, publiés au jour le jour, une somme de contributions à la nouvelle théologie conciliaire, épiscopale, pastorale ou autre - mais peu volontiers mystique! - dont le poids ne fut pas négligeable à Rome mais qui, à se vouloir concrète et efficace, glisse souvent dans une rationalisation opportuniste du cours actuel des choses. La même constatation s'applique à la chronique de M. Fesquet, un excellent panorama certes. Son Journal, en effet, a l'avantage du genre : la richesse de l'information ; mais aussi son inconvénient: l'absence d'étude en profondeur. (On regrettera, d'autre part qu'une table des matières détaillée remédie bien peu au manque d'index). Le chanoine Laurentin conjugue en lui le théologien et le journaliste. C'est là sans doute ce qui lui a permis, après cinq volumes consacrés au sujet, de dresser du Concile un Bilan et lisible et instructif, utile préface à une réflexion libre. Pourquoi Vatican II ? En général, les auteurs catholiques font découler la nécessité d'une « mise à jour» du recul accentué de ' la pratique religieuse à notre époque. Dans les pays européens à majorité catholique, il semble que la pro· portion des pratiquants n'excède pas le quart ou le tiers de la population globale (Pologne exceptée). En certains quartiers des grandes villes, les édifices cultuels ne sont plus guère fréquentés que par des vieillards, souvent des petit-bourgeois vieux style, s.auf peut-être en quelque jour faste. La jeunesse française, par exemple, ne compterait pas 12 p. 100 de « chrétiens convaincus». Et ce pourcentage va s'amenuisant avec le desserre-' ment des pressions 'traditionnelles. Quant à la crise des vocations sacerdotales, déjà fort ancienne, elle prend maintenant des allures de taris.semenf (sauf en PologDe et en Espagne grâce, en partie, : à la sollicitude de l'Etat). Cependant, si le déclin des pratiques religieuses catholiques a toutes chances d'être aussi irréversible que l'évolution historique qui leur a donné naissance, il convient également de noter que le poids politique et social de l'Eglise est

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvier 1967

plus élevé à présent, au niveau des institutions, qu'il ne l'était cinquante ou même trente ans auparavant. Et ceci n'est pas sans compenser cela. Car l'Eglise bénéficie aujourd'hui d'une situation spéciale dans de nombreux pays. Bien sûr, il ne s'agit plus de s'accrocher aux vestiges de ce qui fut le quasi-monopole des hôpitaux, des œuvres dites charitables et de la manipulation des consciences. L'évolution moderne de l'ensei. gnement ou la Sécurité sociale ont fait ici table rase ou peu s'en fau~. Mais il s'agit - et c'est fait - de s'assurer une position de force au sein de l'Etat contemporain (par le canal de partis politiques, de syndicats ouvriers et patronaux, de groupes de pression parlementaires, intellectuels, etc.) et de renouer sur de nouvelles bases l'alliance avec les classes dirigeantes transformées. Aussi bien, la haute bureaucratie ecclésiale (évêques, experts, dirigeants laïcs d'organisa-

formation de la bourgeoisie petite et moyenile qui, prènant toujours davantage la « position cadre», met beaucoup moins d'ardeur à défendre la propriété privée et beaucoup plus à prôner la participation active au bien prétendument commun, les beautés de la croissance économique (curieusement dite aussi : socialisme) et le respect confiant dû aux hiérarchies compétentes et aptes à susciter et s'approprier les suggestions du vul-

gus. Tels sont également les leitmotive de la nouvelle baute bureaucratie ecclésiale, en prolifération constante depuis quelque quinze ans. Or ce développement s'est trouvé freiné, sinon entravé, par des institutions chenues recrutées et formées en vase clos dans un :milieu jaloux des prérogatives individuelles de ses membres. Au premier rang de ces institutions figurait l'appareil central de l'Eglise : la Curie romaine. Vati-

Le ciel et la terre ...

tions confessionnelles) est-elle de nos jours, dans sa grande majorité, issue des classes moyennes. Comme on le sait, les modèles d'idéologie et de conduite sociale, diffusés par les clas.ses privilégiées, se sont singulièrement modifiés avec l'extension des pouvoirs de l'Etat et des monopoles l'évolution du mode d'appropriation de la plus-value - et aussi la trans-

cao II a servi d'arène à cet affrontement, mené sauf exception à fleurets mouchetés. Dès lors, rien d'étonnant si le Concile s'est donné pour objet principal de mettre en lumière les

prérogatives constitutionnelles de l'épiscopat, selon les termes mêmes de Paul VI (H.F., p. 418). Et M. Congar, sans craindre le super· ~ 23


HISTOIRE ~

Une curieuse biographie

Après Vatican Il

latif, dit de cette opération C'est dans le même esprit que le « L'Eglise a fait. pacifiquement, sa Concile s'est en définitive, après révolution d'octobre» (II, p. lIS). mainte tergiversation, refusé à Cela. tous nos auteurs l'admettent « déplorer et condamner la haine et également. En tout premier lieu,. les persécution:; contre les juifs » ; Vatican Il s.'est donc attelé à des il les déplore seulement. Sur 'ce tâches de zéorganisation bureaucraplan, l'Eglise s'est voulue_. comme tique. Ensuite, mais ensuite seule- toujours dans sa grande masse, respectueuse du fort, oublieuse du ment, il s'est penché sur la <t mise à jour ») des attitudes. sociales faible et prompte aux arguties. (d présence au monde », (t dialo- Ainsi la bureaucratie ecclésiale estelle demeurée fidèle à ses - tradigue )}J, des rites et de l'idéologie catholiques. S'agissant des rites, le , tions et ' conforme à sa situation de puissance intermédiaire. Coneile s'est bomé il. reprendre aux concurrents foree procédés ayant Un jour d'hiver, il y a bien longfait leu.rs preuves, de. la liturgie en temps, Auguste Bebel - leader de langues vivantes au polycentrisme. la social-démocratie allemande exégétique et théologique. ApYès la concluait un discours fracassant levée des tabous alimentaires, reste par cette citation : « Nous abanencore œl1e des inte:rdits. sexuels. donnons le ciel aux anges et aux Mais: le suspense dewa, là aussi, moineaux. » Dans le grand parti prendre fin un joUI" proche. marxiste, quelques-uns s'indignèQuant à l'idéologie, c'est ,t ourent : on allait perdre des voix et jOUl'S du ,areil au même. L'Eglise, des militants. Combien ces alarsyncrétiste par tradition et par mes se révèlent périmées, soixantenécessité, a pris au tas : la pa~ dix ans plus tard ! Recueillir des la liberté- de consèience, la misère voix, donner des tâches aux milidu pauvre tiers' monde et autres tants et des postes ' aux professionenjoliveurs des. mscours à l'O.N.U. nels, .bref, se justifier par l'action ou de l'humanisme universitaire - même et surtout mythique -:moderne. lIn échantillon de ce à notre époque, les grands réseaux nouveau style ecclésiastique; orad'influence n'ont pas d'autre destoire'et vide? En voici u n, empruntin. té au cardinal Cardijn, le pro~é­ A Vatican II, il va presque de taire en chapeau rouge, fondateur· soi,' persorine n'a invoqué nos frède la Jeunesse ouvrière chrétienres les moineaux. Mais, comme le ne ~ «( Que l"Eglise appuie les . note M. Laurentin (p. 356), -perTellendic(,lnOns ouvrières du tiers sonne non plus n'a parlé des m~e.. Qu~elle rappelle aux patrons anges et nul ne ,s'est beaucoup leurs responsabilités. Puiss~ du soucié du Ciel et de l'Enfer. Min voyage (à l'O.N.U.) de . Paul VI de rameuter les brebis errantes, sortir quelque chase de concret l'Eglise a décidé de se mettre au pour les pauvres» (H.F., p. 941). goût du jour, celui des élites nouIci comme ailleurs, le parti curé se velles, tout en gardant au fond du veut «: dans. le vent »,. celui de sac suffisamment de bons papes rHistoire s'en'lend, le vent donc Jean et de mariolâtrie pour reteqne font souffler ceuX qui, le plus nir à soi les fidèles vieux jeu. La géné:ralement"ont les moyens de le curieuSe nécessité tout de même :

faire.

Mais quand Paul VI~ s'adressant aux memb:res de l'O.N.U., leur dit : « Laissez tomber les mrmes de vos m:ains... surfa.u t les tern"bles armes que la science mooeline vous a données » (H.F., p. 932), il fait comme s'il ignoJ::ait les glorieuSes applications de la chimie et de la biologie américaines au peuple du Vietnam.

un peu dépeupler le ciel pour un peu repeupler les églises !

Serge Bricianer 1. To seU the proouct in the secular age, comme le dit le mathématicien et chansonnier américain Tom Lehrer (Vat:ican Rag; disque Reprise R. 6179). 2. sur ce pa!!S3ge, consulter le travail documenté de Philippe Ahneyras, les Catholiques français, la Table Rondè éd., Pa· ris, 1963.

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Louis Fischer Lénine traduit de l'anglais par Serge Bricianer Christian Bourgois éd., 502 p. Jo~te amertcain d'origine .russe, Louis Fischer vient de consacrer un gros ouvrage à la biographie de Lénine_ Il s'était rendu pour la première fois à Moscou en 1922, encore du vivant de son modèle. Il a séj.ourné souvent en U.R.S.S. jusqu'en 1938. Il.a quitté le parti communiste en 1939 et a raconté cette rupiure dans le Dieu des ténèbres, recueil de témoignages auquel ont collaboré Gide, Silone, etc. Fischer est revenu en U.R.S.S. après les événements de 1956, dont il a fait le récit dans le Retour à Moscou (1957). Il a nine de reprendre à ce propos publié en 1953 Vie et mort de Dzerjinski » (p. 197). Or c'est le Staline. contraii-e qui a eu lieu, comme Pour rédiger son Lénine, Fischer l'auteur le constate plus loin: a compulsé les études et souvenirs Lénine, peu avant sa mort, accudéjà connus. Il n'a eu accès à ausait Staline et Dzerjinski d'être des cune source nouvelle ou inédite, russificateurs et des chauvins qui lui aurait permis de compl~ter grands-russiens. où de corriger notre connaissance « Lénine prêchait une modéra-du sujet, notamment en ce qUi tion droitière en Europe pour préconcerne les origines de Lénine. coniser un extrémisme gauchiste Cette biographie, qui se veut exen Asie et en Afrique », écrit Fi&: hapstive, n'est pas toujours, malgré cher (p. 311). -E rreur évidente! la bonne volonté de l'auteur, d'une Lénine a imposé, contre l'avis de exactitude et- d'une rigueur scienTrotsky, l'offensive de 1920 sur tifique exemplaires. Varsovie, pour venir en aide aux -C'est ainsi, par exemple, que Fis- communistes allemands. En revancher donne à Nadejda Kroupskaïa, che, il a combattu les velléités de femme de Lénine, un an de moins Staline de soviétiser la Perse et n'a que son mari (p. 24) alors qu'en -rien dit de précis sur -la révolution fait elle avait un an de plus. Il en Afr.ique. « Lénine plaçait la -parle également d'une « précé4ente théorie bien au-dessus de la pratidemande en mariage» de Lénine, que de la lutte des classes» (p. qui aurait échoué, sans en apporter 367). Preuve en est qu'il a boulela moindre preuve (p. 25)~ En reversé les notions traditionneIres de vanche, Fischer, tenu par une sorte la théorie marxiste, en prc>Clamant de conspiration du silence, se la dictature du prolétariat danS un 1 montre singulièrement discret sur pays agricole arriéré! « Lénine l'amour de Lénine pour Inessa désignait, par capitalisme d'Etat, Armand, militante bolchévique le. commerce privé» (p. 418). Nuld'origine française. D'autres in- lement! Il ,définissait comme capiexactitudes sont à signaler. Le petit talisme d'Etat les concessions oflogement occupé par Lénine au fertes à des capitalistes étrangers Kremlin avait deux pièces et non, par l'Etat soviétique. Lénine aurait comme récrit Fisch~r (p. 239), cinq parlé, au - Ille Congrès du Kominpièces. Il dit encore (p. 363) que tern, en 1921, du « caractère for« Lénine se délectait à la lecture tuit » de la révolution russe des romans..de Tchékhov. » Or (p. 385) Tellement fortuit, qu'il Lénine n'était pas un grand admi- considérait cette révolution comme rateur de Tchékhov, lequel de sur- inévitable depuis son entrée dans croît n'a_ jamais écrit de romans_ la vie politique, en 1893. Citons encore un jugement quelque « C'était un Pougatchev moderpeu sUrprenant: « La poésie révone», écrit Fischer (p. 441). -pre. lutionnaire [celle de Maïakovski, cisons que Pougatchev était un notamment, V.F.] choquait le récosaque illettri, qui, au XVIII" sièvolutionnaire, épris de sa tranquil- cle, prit la tête de la révolte de paylité» (p. 360). sans, sous le règne de Catherine II. Fischer présente le journal Ra- Et terminons sur. cette re1Ilarbotchaïa Myls (la Pensé~ omrière, que savoureuse: '« A présent (avril et non, comme l'écrit le traducteur, 1922), Staline acceptait de devenir la Voix ouvrière) comme une secrétaire général du parti J) (p. 1 publication révolutionnaire, alors- 421). C'était à l'issue du XIe Conque c'était l'orglUle · de la tendance grès du parti bolchévique, le der1 « économiste J& modérée du mouvenier auquel a participé Lénine, déjà ment socialiste 'lUSSe. Chose plus gravement ~de. Staline y est grave,_Fischer interprète à rebours parvenu à s'emparer' du secrétariat 1 certains faits notoires. Il prétend et à en chasser les amis de Trotsky. La succession de Lénine était vir1 que « Staline et Dzerjinski ( ... ) tentèrent de dérussifier les Grands- tuellement ouverte... Russiens » -et qu'il « arriva à LéV.F.

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iCONOMIE POLITIQUE

Une planification centralisée? Charles Bettelheim Problèma théoriques el pratique& de 14 planification. Coll. Economie et Socialisme Maspéro éd., 304 p. La troisième édition de l'ouvrage de M. Bettelheim décevra sans doute celui qui espère trouver l'explication des réformes intervenues et en cours dans les pays socialistes. Il procurera certaines causes de satisfaction à ceux pour qui la véritable planification est, et restera, une planification très centralisée ayant trouvé son expression dans les grands plans quinquennaux soviétiques. Dans l'introduction à son ouvrage, l'auteur nous prévient : il a repris l'édition de 1951 en « supprimant les développements de caractère descriptif ayant aujourd'hui un intérêt limité », il n'a pas pris en considération les analyses récentes dans le domaine de la planification.

Plan et prévision Cette manière de limiter le sujet correspond à une conception de la théorie économique marxiste; Bettelheim reste partisan de la planification centralisée parce qu'elle lui paraît être la seule valable, tant sur le plan de l'efficacité que sur celui de l'interprétation de la loi fondamentale de la valeur travail. De ce fait, il n'a pu accepter le renouvellement théorique proposé par les auteurs marxistes. Retenant la définition de Staline, Bettelheim estime que «les plans ne sont pa3 des plans de prévisions, des plam de conjoncture, mais des plans de directives qui ont . un caractère obligatoire pour les organe! dirigeants et qui déterminent l'orientation du développement à l'avenir et à l'échelle de tout le pays D. En soi une telle définition ne s'écarte pas des définitions actuelles, elle s'en distingue cependant par le contexte dans lequel elle a été utilisée. Tout le monde est d'accord pour admettre que les ajustements ex ante des plans individuels (des entreprises) assurent une satisfaction optimale en évitant les tâtonnements dans les processus d'ajustement. Nul ne conteste que le plan doit être adapté aux besoins sociaux. Bien plus, si nous poursuivons la lecture de l'ouvrage nous constatons que l'auteur, tout comme en apparence le XXIIIe Congrès du p .C.U .s., estime que le choix centralisé ne porte que sur les principales décisions, directives obligatoires (p. 54). Tout le problème consiste à savoir quelles sont ces principales décisions. Pour l'auteur, seuls les actes de «caractère courant ou destinés à répondre à des problèmes particuliers restent en La Quinzaine littéraire, 15

GU

Cette efficacité serait due à un PrinPpe en delrors de 14 planifica- paraît simplement être un timide tion centrale» (p. 54). C'était là la prodrome de la prise en considé- meilleur ajustement quantitatif position retenue dans les textes ration de l'interdépendaDce secto- dans une économie centralisée. En antérieurs à 1957 en U.R.S.s., ce rielle. dépit des affirmations de l'auteur, fut l'interprétation adoptée par les De telles positions nous parais- lorsque croît le niveau des revenus, sovnarkhoz. Sans doute, M. Bet- sent liées à une interprétation les consommations se diversifient et telheim indique-t-il que la délimi- restrictive de la loi de la valeur satisfont des besoins de plus en tation des compétences entre les travail. plus éloignés de la simple subsisorganes centraux et les entreprises tance. TI en résulte que les aspects devra évoluer avec le niveau de qualitatifs, difficilement planifiadéveloppement économique mais, bles, tendent à remporter sur les Prix et valeur pour lui, les droits des cellules de éléments quantitatifs, mesurables. .L 'ajustement ex ante au niveau base doivent demeurer très limités. Cette prédominance du centraLa loi de la valeur exige que le central de données planifiées « délisme est, selon l'auteur, nécessaire prix global de la production natio- taillées» risque fort d'être partielet rationnelle_ Les critiques qui ont nale soit égal à son coût en travaiL lement illusoire. été adressées à ce mode de direc- Elle n'exige pas que pour tout Cette efficacité serait optimale tion quant à son coût (dépenses produit, et à tout instant, il y ait parce qu'il n'existerait pas dans d'administration, gaspillages, im- égalité entre le prix et la valeur. une économie socialiste d'autre possibilités d'un calcul a priori des Si M. Bettelheim avait adopté une moyen pour transmettre la décibesoins dont découlent des désajus- telle interprétation, il n'eût sans sion que de recourir à un centratements) lui paraissent illusoires. doute pas été contraint de recourir Iisme de caractère administratif. Les charges imposées par un tel à de longues digressions pour « ex- Or, en restant dans le cadre de la système sont selon lui beaucoup cuser» les écarts entre les prix et théorie marxiste, nous constatons plus faibles que celles qui résulte- la valeur, pour justifier le finance- que, outre .l 'interdépendance sectoraient d'un ajustement ex post ou ment de travaux « improductifs », rielle qui augmente le rôle des à l'utilisation de stimulants maté- . pour expliquer la formation du liaisons économiques, on assiste, riels tendant à l'exécution d'un plan profit. . avec le développement économique, à une transformation de l'homme, défini par l'Etat. Ces derniers La loi de la valeur implique à un renforcement du rôle du feraient naître des fluctuations qui entraveraient tout essai de calcul l'égalité P=c+v+m, dans laquel- parti. L'homme est devenu capable le P est le prix, c le travail anté- d'administrer la cellule productive économique valable. rieur incorporé dans les biens et à laquelle il appartient, et il Ce centralisme apparaît à l'aumoyens de production, v le ·travail . accomplit cette tâche en se conforteur comme la conséquence de actuel, m le taux de profit. Tout le mant à l'intérêt général tel qu'il est l'application de la loi de la valeur problème consiste à déterminer m_ défini, transmis, précisé par le dans le cadre d'une économie Sur ce point, les discussions se parti depuis un centre jusqu'aux socialiste. Selon lui, la loi de la développent entre économistes so- exécutants de base. Les stimulants valeur travail doit s'appliquer à cialistes. Elles nous paraissent moraux et matériels servent à chaque bien pris isolément, c'està-dire que le prix d'un bien doit intéressantes tant sur le plan théo- assurer l'identité de l'intérêt indirique où elles suscitent un appro- viduel et de l'intérêt général, lorsêtre égal à sa valeur ou du moins fondissement de la connaissance qu'elle risquerait d'être comproen être très proche. Les exceptions de la loi de la valeur travail, que mise. à cette règle ne doivent se renconsur le plan pratique où elles se C'est la transformation de trer que pour les denrées périssatraduisent par des essais d'élimina- l'homme, le renforcement du rôle bles ou les biens fortement déficition des incohérences du système du parti dans une économie où taires. Faute de respecter une telle actuel de prix. On regrette que les éléments qualitatifs tendent à loi, le système ne pourra pas l'auteur parle de prix au niveau de prédominer qui nous paraît justidéterminer les mesures qui assula valeur sans faire état de telles fier une atténuation des liens reraient la plus grande économie en discussions, donnant ainsi l'impres- administratifs, et ce sans que l'on travail social, c'est-à-dire les mesusion d'une sclérose dans la pensée assiste pour autant à une réducres les plus efficaces, tant dans économique. tion de l'efficacité dans la trausl'orientation des investiSsements Dans sa conception de la loi de mission et dans l'exécution de la (p. 96) que dans la production des la valeur, l'auteur reste attaché à décision centralisée. biens de consommation (p_ 106). M. Meyer l'éliminatiun du temps dans le 1. Denis, Lavigne, le Problèrr.e du pris calcul économique. Il rejette ces en Unùm soviétique, Cujas, 1965. DaDa prodromes de taux d'intérêt que La rentabilité ce même ouvrage on trouvera également sont les . périodes de récupération, une présentation cIaire des controversell les calculs d'économie. Or, dans théoriqUes relatives à la détermination des Comment effectuer un tel cal- l'allocation optimale des ressour- prix. cul ? L'auteur nous prévient qu'il ces, ne pourrait-on pas recourir à un faut distinguer entre rentabilité et taux d'actua~tion des avantages Vo", tm"on" cho' ,ouo libraire habituel les livres efficacité. Reprenant une citation nets procurés par les investissedont parle la QUINZAINE ments et qui traduirait la dépréde Staline, il écrit : CI( La rentabilité -:::;:..- LlTTËRAIRE_ A défaut la ciation d'un bien entre deux périone doit pa3 être considérée du point de vue mercantile du bouti- des successives? L'essai de M. quier, du point de vue du moment Denis et de Mme Lavigne!, en présent. La rentabilité doit être ce sens, permet de retrouver le vous les enverra, franco considérée du point de vue de l'en- théorème de l'égalisation des propour toute commande de semble de l'économie nationale dans ductivités marginales et de fixer le plus de 30 F accompagnée de son montant (Chèque, 14 perspective de plusieurs années D. prix des biens de production sans chèque postal ou mandat). M. Bettelheim se livre alors aux sortir du cadre marxiste. Pour les commandes de L'analyse de l'auteur nous paraît analyses partielles qui étaient moins de 30 F_, ajoutez retenues par les auteurs soviétiques rester très traditionnelle, pour ne au prix des livres 2 F pour point dire dépassée. · il y a quelque vingt ans, en accorfrais d'envoL De plus, cette étude ne seraitdant une place de choix à l'essai de Mtsiliavski qui consiste à ramener elle pas unilatérale? L'auteur toutes les charges d'exploitation conclut à la nécessité du centralisaux investissements directs qui leur me en se fondant sur l'hypothèse 22, rue de Grenelle PARIS (7e) correspondent; méthode qui ne que, quel que soit le niveau de LlT_ 63-79 peut être retenue, ainsi que l'admet développement économique, il assuC_C_P_ Paris 1390531 notre auteur (p. 172), et qui nons re l'efficacité optimale.

31 jantlÏer 1967

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PHILOSOPHIE

L'Orient philosophique Les Jésuites en Chine La Querelle des rites (1552-1773) présentée par Etiemble Coll. « Archives» Julliard éd., 296 p.

A l'amitié débordante qu'il éprouve pour la Chine, et dont il ne fait pas mystère, Etiemble assigne aujourd'hui l'ascendance la plus respectable et aussi la plus inattendue: celle des jésuites. Dans un des dossiers qui font l'originalité et le mérite de la collection « Archives », mi-compilation de bibliographie, mi-plaidoyer d'avocat, il évoque la célèbre Querelle des rites, et prend fougueusement le parti des vaincus d'alors~ les Pères de la Compagnie de Jésus. Arrivés en Chine à la fin du XVIe siècle, les . missionnaires jésuites avaient accepté que les Chinois convertis continuent à célébrer le culte des ancêtres, à rendre hommage à l'Empereur, ' Fils du Ciel, à vénérer le canon confucéen; il ne s'agissait pour eux que de cérémonies purement civiles. Mais leurs rivaux, dominicains et Messieurs des Missions étrangères, y voyaient au contraire des pratiques idolâtres, incompatibles avec la· qualité de chrétien. La controverse (Querelle des rites, ou des Cérémonies chinoises) fut interminable, et acharnée; les méthodes libérales des jésuites furent finalement condamnées par Rome, et cet échec précéda de peu la dissolution de la Compagnie par Clément XIV en 1773. Cette joute théologique et sociologique à la fois (car il s'agissait autant du sY$tème social coIifucéen que d'orthodoxie chrétienne) n'était guère connue que des spécialistes . . Etiemble n'a pas été rebuté par cet amas confus de libelles et de mémoires ; il en présente un aperçu extrêmeme:pt vivant, qui abonde en silhouettes pittoresques et en documents savoureux. Il se délecte visiblement à faire revivre toute cette aHaire, même quand elle confine à la cuistrerie. IlIa retrace comme de l'intérieur, surtout dans les premiers chapitres, où le lecteur regrettera sans doute de ne pas disposer d'un peu plus de recul. Mais il faut lire ce livre, à la fois brillant et solide. Si Etiemble s'est tant passionné pour cette querelle ' de moines, au point ,de ne pas toujours nous traduire les pièces en latin seprimacaronique qui figurent au dossier, ce n'est pas seulement par goût du paradoxe, par défi à la mémoire de l'Enfant de chœur. C'est qu'il s'agit d'un épisode dont la portée philosophique et historique est considérable. Pour nourrir leur polémique contre les dominicains et leur plaidoyer à Rome, les jésuites ont fait un effort considérable pour étudier la civilisation chinoise Classique et pour la faire connaître en Europe. Ils sont bien les fondateurs de la sino26

logie scientifique, et c'est la raison pour laquelle Etiemble prend leur parti. Un Etiemble noir, dit spirituellement l'éditeur. Découvrant paT l'intermédiaire des jésuites cette histoire de Chine d'une si singulière continuité, l'Occident se trouvait contraint de se situer dans un univers humain dont il n'était qu'une des composantes entre d'autres. Avec la Querelle des rites, l'Occident doit pour la première fois compter avec la Chine, réfléchir sur la Chine, commencer cette longue confrontation qui est aujourd'hui plus animée que jamais. C'est peut-être là que se trouve la véritable modernité de cette affaire, beaucoup plus que dans ses aspects proprement ecclésiastiques. Faute de place, l'auteur est passé sommairement sur une autre originalité de la méthode jésuite d'evangélisation: la conjonction entre ·christianisme et science occidentale. Ricci, le fondateur de la nnssion jésuite « à la Chine », avait initié les Chinois à la science occidentale de son temps, pensant favoriser les conversions grâce au prestige ainsi conquis. A sa suite, et pendant deux siècles, les jésuites « artilleurs et mathématiciens» avaient été très actifs à la cour impériale de Pékin. Mais on peut se demander1 si cette habileté, tant vantée par Etiemble, ne contenait pas une contradiction fondamentale: celle qui opposa~t une science occidentale en prpgiès constant, et un enseignement chié-' tien ' formulé une fois pour toù.tes. L'auteur (p. 152) trouve notre critique trop systématique et cite une correspondance entre les jésuites et Galilée, après la condamnation de celui-ci; on lui demandait communication de ses calculs « sous promesse de secret». Mais il n'en demeure pas moins, comme nous l'apprend un autre texte cité p. 189, qu'en 1710 les jé!?uites de Pékin se refusaient encore à introduÎre dans leurs tables .astronomiques les nouveaux éléments de La Hire « pour ne pas avoir l'air de blâmer ce que leurs prédécesseurs avaient eu tant de mal à établir ». assez

Un efrort dfit synthèse

Cette science jésuite de Chine est donc une science figée; sur des points fondamentaux, elle est en même temps un pas en arrière, par rapport à la science chinoise traditionnelle2 . -Pour les besoins de la polémique avec les dominicains, les jésuites introduisirent en Occident l'image d'une Chine sage et mesurée, dont l'Etat et la société civile étaient libres de toute construction religieuse; ainsi se développa le « mythe jésuitique de Confucius » (titre du chap. 6). Mais, ce faisant, les Pères allaient nourrir l'argumentation de leurs pires adversaires, les Philosophes. Pendant tout le XVIIIe siècle, les Voltaire, Diderot, Quesnay, Bertin, Silhouette, et cent autres adversaires de l'Ancien Régime français (y compris de ses bases religieuses) tirèrent parti des écrits jésuites; ils opposèrent une Chine, d'ailleurs très idéalisée, à la décadence de la France sous Louis XV. Il La Chine, modèle pour l'Europe lI, ira _ même ~jusqu'à dire Quesnay, 'le plus radical des sinophiles de l'époque. « En fondant la sinologie, Iles jésuites ne se doutaient sûrement pas des idées qu'Us donneraient aux Européens. Ainsi va le monde: les hommes ne font jamais l'histoire qu'ils préparent lI, note Etiemble à ce propos. Mais la légendaire « habileté » des jésuites ne trouvet-elle pas ici ses limites? N'ont-ils pas dans toute cette aHaire fait preuve d'une extraordinaire myopie politique? A moins qu'ils aient eux aussi cédé à la fascination de la Chine, passion qu'Etiemhle ,connaît bien. Ce rebondissement de la Querelle des rites ( chap. 6 et 7), sous forme du «mythe chinois» dans l'Occident du XVII~ siècle, sous forme de «l'Orient philosophique lI, est saJll! d«?nte plus important que la . Querelle elle-même, pour révolution intellectuelle de l'Occident moderne. Jean Che&nemu 1. Histoire Générale de& Sciences, P.U.F. éd., tome 2, chap. sur la science moderne en Chine. 2. Voir la Quim:aine littéraire, n° 11, présentation de l'ouvrage de J. Needham.

Jean Lacroix Panoral1UJ de la philos6phie ~ contemporaine

P.U.F., 256 p.

L'ouvrage est une suite d'articles parus dans le Monde et traitant chacun d'un philosophe contemporain, que Jean Lacroix a réunis pour la circonstance. Un panorama pellt être aussi bien une synthèse qu'un regard circnlaire sans idée directrice. On trouve les deux choses dans le livre de Jean Lacroix, sans qu'elles parviennent à s'accorder parfaitement. Dans l'introduction, il présente un tableau d'ensemble de la philosophie française contemporaine. On y doit distinguer trois grands courants. Un premier mouvement vers le concret, le vécu, dans leqncl on s'interroge plus s~ les choses que sur les idées. Un secOnd courant (marxisme exclll) de retour au sujet, mais dans son rapport avec le monde, d'9Ù l'intérêt porté au corps et à la libertévaleur. Un dernier mouvement enfin, plus récent et qui tend à supplanter les deux autres, précise Jean Lacroix, la recherche deS structures objectives et leur interprétation. Cet effort de synthèse se retrouve au niveau de la classif:i.catiOJl adoptée pour les divers articles. Les auteurs sont en effet répartis en trois groupes : « philosophie de la réflexion », où figurent entre autres Jean Nabert, Paul Ricœur, Alain Lachièze-Rey ; « philosophie de l'existence », personnalisme, e:ristentialisme, marxisme ; enfin, dans une dernière partie plus diversifiée consacrée aux sciences humaines, on relève les noms de Bachelard, Foucault, Lévi-Strauss. Bien sûr, cette classification s'avère à la fois trop large, étant donné la diversité des problèmes abordés et des réponses données et trop étroite, car bien des auteurs (les marxistes notamment) débordent ce cadre trop exigu. C'est donc dans les analyses particulières qu'il faut chercher l'intérêt de l'ouvrage. Elles ont d'abord l'avantage d'offrir un éventail très objectif et très complet puisqu'elles ne concernent pas moins de trente philosophes. Ensuite, la méthode d'exposition, forcément schématique, est claire et pratique. Pour chaque auteur, Jean Lacroix indique d'abord la pensée maîtresse ou la préoccmpation fondamentale. Dans un tel ouvrage, le lecteur désireux d'avoir sur un philœophe actuel une information à la fois claire et 'rapide trouvera ce qu'il désire. TI reste qu'une série d'articles écrits à des dates différentes en fonction de l'actualité ne peut pas former un livre à proprement parler. On: peut tre demandœ si Jean Lacroix, qui déclare dans son avant-propos avoir réllni cet ouvrage en cédant à de multiples sollicitations - lni, qui nous informe si précisément chaque !pois - , a eu raison de s'y résoudre .. Ieœt.-François Nahmi&

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MUSIQUE

Wagner Theodor Adorno Essai SUT WagneT traduit de l'allemand Coll. « les Essais » Gallimard éd. 224 p.

Un cercle Richard Wagner a été fondé l'an dernier dans cette même ville qui accabla de sarcasmes et d'injures la première représentation de T annhiiuser et de Lohengrin. L'écho des tumultes soulevés par « le gnome saxon, avec sa taba,tière à priser, son talent explosif et son caractère mesquin », que décrit Thomas Mann dans une lettre, paraît donc bien affaibli. Cependant, si les audaces de la musique wagnérienne ne nous sont plus guère perceptibles, la persoilllalité prodigieuse de l'homme, ses rapports profonds avec l'œuvré retiennent encore l'attention. C'est ainsi que Theodor Adorno, fondateur à Francfort d'un centre d'esthétique musicale dont les travaux font autorité en Allemagne, reprend aujourd'hui l'exatnen du « cas Wagner», mais dans une perspective nouvelle. L'art lyrique, ses livrets sont le produit d'une société, c'est-à-dire une marchandise qui e~ reflète les contradictions et enferme une aliénation. Celle-ci est, cn l'occurrence, de nature complexe. Le caractère de Wagner, sa philosophie, ses théories scéniqu~ expriment la condition de l'artiste au XIX· siècle, né en milieu bourgeois, à l'ère de l'expansion industrielle du capitalisme. Toutefois, les recherches musicales vont dans un sens profondément novateur. Par son instrumentation, ses rythmes, ses timbres, son écriture, Wagner épuise les dernières ressources de la tonalité, annonce Schoenberg. En même temps, cette recherche est contrariée par l'invention du « drame musical». On se souvient de cette ambition grandiose : soutenir par la poésie les émotions lyriques du chant, ouvrir à la poésie et au chant l'espace même de la musique, de façon à opérer une fusion totale entre les genres. « L'œuvre la plus complète du poète devrait être celle qui, dans son dernier achèvement, serait une parfaite musique. » (Lettre sur la muisque.) Pour Adorno, l'erreur de Wagner tiendrait dans le choix de son univers poétique. Le message musical est faussé par la structure réactionnaire du mythe. Ainsi l'effort vers la modernité se dissoudra dans l'exaltation du germanisme primitif. Jusqu'ici Adorno ne fait guère que reprendre les thèmes d'une certaine sociologie marxisante. Or, à l'intérieur de cette dialectique de la superstructure et de ses supports, la psychanalyse a un rôle à jouer. Quelle est l'origine de cette fascination eX8l'cée par les mythes sur Wagner ? Ce serait la névrose qui trouve là un lieu privilégié. La névrose est la persistance, dans le present individuel, d'une préhistoire. Elle est nostalgie d'un passé im-

mémàrial. Le mythe lui offre un miroir où elle trouve ce qu'elle cherchait en vain. Lui aussi est intention régressive, négation du temps historique. Ses récits exaltent les commencements et ces comun âge d'or. En outre, les histoires choisies par Wagner auraient pu servir plus tard d'exemple à Freud. Elles traitent de l'inceste, de la haine du père, de la castration. Sous cet angle, l'œuvre dans son ensemble se rapproche de l'idéal analytique : rendre à la conscience

ne de Nietzsche lui-même, celle de Hegel contiennent des éléments tout aussi menaçants. Pourquoi absoudrait-on les philosophes et pas le musicien ? Ces philosophes eurent une postérité de droite et de gauche. En admettant, si cette manière de s'exprimer présente un sens, que le modernisme musical de Wagner ait quelque analogie avec la gauche hégélienne, ne serait-ce pas suffisant pour contrebalancer les rêveries des Niebelungen ? Quant aux analyses sur les rapports de l'art et de la société, elles ne paraissent guère convaincantes. Notons seulement que si le drame musical avait vraiment été au service de la bQurgeoisie, on ne comprendrait plus du tout pourquoi celle-ci aurait refusé, si longtemps et si furieusement, ,de s'y reconnaître. Le fait que Wagner fût d'abord défendu par un névrosé et un fou,

Baudelaire et Louis II, me semble beaucoup plus significatif. Répétons-le encore : il est toujours dangereux de juger l'artiste d'après des critères extérieurs à son art. Le milieu, les rapports de classes sont parfois des conditions nécessaires, mais jamais suffisantes ; et n'est-ce pas, par un glissement plus ou moins insidieux de l'explication au jugement de valeur, commencer à le- contester dans son existence même ? Quoi de plus Inquiétant, de pl. ':, irritant en effet que ce foyer en partie irrationnel, irréductible, de liberté ? J'accueille en revanche avec une jubilation profonde ce signe de la grandeur de Wagner : la controverse qui renaît sans trêve autour «du gnome saxon avec sa tabatière ii priser, son talent explosif et son caractère mesquin... » Robert André

Beethoven Edmond Buchet Beethoven, légendes et vérités Buchet-Chastel éd., 445 p.

Wagner

claire ce qui demeurait caché. Telle est la profonde ambiguïté de l'art wagnérien, condamné, par sa situation historique et les racines du génie de l'homme, au paradoxe d'une modernité réactionnaire ! Enfin l'ouvrage foisonne en vues de détail, d'un grand intérêt, SUl' les problèmes techniques posés par le drame musical. Il n'était pas possible de les exposer sans faire appel à des notions d'harmonie. Soulignons que ce n'est pas sans regret car le meilleur du talent d'Adorno s'y exprime. Alors que les lignes générales de sa pensée demeurent souvent floues, son ingéniosité est grande pour trouver des exemples, ménager des rapprochements subtils, qui permettent la compréhension intuitive de l'ensemble. Néanmoins, sans me dissimuler que cet effort de schématisation ôte à l'Essai une partie de sa force, il paraît difficile d'accepter ses conclusions sans réserve. Il est vrai, et Adorno ne nous l'apprend pas, que certains aspects de l'œuvre wagnérienne reflètent les tendances les plus inquiétantes du génie allemand. « Gardons-nous de croire, écrivait déjà Nietzsche dans la Naissance de la tragédie, que 'l'âme allemande a perdu pour toujours sa patrie mythique ! Un jour elle s'éveillera à la fraîche aurore qui suit un sommeil matinal; alors elle tuera les dragons, elle anéantira les nains perfides et la lance de Wotan lui-même ne pourra lui baTrer le chemin ». On sait que la doctri-

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvier 1967

Le Beethoven d'Edmond Buchet ne prétend pas renouveler la figure de l'illustre compositeur. Il n'apporte aucune trouvaille, aucun point de vue sensationnel; Mais c'est une étude commode pour le lecteur car elle rassemble de nombreux textes de commentateurs, aujourd'hui épars ou qui n'existent plus en librairie. Elle veut définir une vérité, alors que tant de légendes triomphent: c'est le sens du sous-titre. En fait elle pose des questions plutôt qu'elle n'y donne des réponses. Mais ces questions mêmes sont à présent l'essentiel de la biographie de Beethoven. Peut-être, faute de documents, n'y pourra-t-on jamais répondre. D'autre part, l'auteur mêle le récit des faits, des événements qui constituent une vie, à l'analyse brève de l'œuvre, contrairement à une étrange attitude de la critique contemporaine qui juge que l'œuvre n'est pas conditionnée par la vie. Aujourd'hui, après les recherches de Massin (le Club français du Livre) et des Sterba - (Corréa) deux questions dominent la biographie de Beethoven. Qùi est la bien-aimée? (cette questi<ln troubla les âmes sentimentales dès la mort de Beethoven, et suscita une abondante bibliographie). Beethoven a-t-il eu vraiment des tendances homosexuelles?/ (beaucoup, horrifiés par la chose, ont répondu non un peu trop vite). L'auteur ne prend pas parti. Simplement, il expose les thèses. Au lecteur de décider. Quant à la « lointaine bien-aimée», les Massin assuraient que c'était Joséphine Deyms, née Brunswick. On

a opté, :;;clon les époques, poUl' Giulietta Guicciardi (la fameuse Sonate au Clair de Lune semblait une preuve en sa faveur), pour Amélie Sebald, pour Thérèse ,de Brunswick. Les sages paraissent ' être ceux qui l'ont déclarée inconnue, les .sages sont prudents ~t ne peuvent se' tromper. Des diverses solutions de ce problème, et de ,ceu:x: qUi les ont adoptées, Edmond Buchet donne , un tableau soigneusement d~té. D'ailleurs cela a-t-il tant d'importance? Faut-il nommer . « l'immortelle bien-aimée? » Immortelle et anonyme sont-ils en contradiction? Que Beethoven ait eu des tendances homosexuelles, le livre des Sterba en apportait des preuves, ou du moins apporte des faits qui pourraient paraître des preuves. L'hypothèse 'était séduisante en ce sens qu'elle expliquait beaucoup de choses. Cela ne veut pas dire qu'elle soit conforme à la réalité. On objectera que ce n'est point parce que Beethoven aimait son neveU et prit sa tutelle au sérieux qu'il en était amoureux. Sans le savoir évidemment; mais cela ne change rien à rien. E. Buchet fait état de cette thèse, mais on ne sait s'il l'adopte; il ne semble pas. Quoi qu'il en soit, voici un livre qui rappelle l'attention sur Beethoven, un peu trop oublié et négligé de nos jours et qui, pour cela, était nécessaire, après les livres de Jolivet et de Boucourechliev. Ce qu'il y a d'héroïque dans la vie du maître transparaît presque dans les faiblesses et peut toujours faire naître l'émotion. Ce qu'il y a d'admirable dans l'œuvre nous exalte toujours sur les sommets romantiques, car Beethoven est plus un romantique qu'un classique. Maurice Faure 27


REVUES ÉTRANGÈRES

The New Yorker C'est pour l'hebdomadaire The New Yorker que Hannah Arendt avait suivi le procès d'Eichmann à Jérusalem, et c'est dans trois numéros de cet hebdomadaire qu'avait paru insupportablement encadré de publiCité pour des parfums, des bijoux et des liqueurs, ce qui allait devenir le livre le plus controversé sur l'holocauste. Mais on se souviendra que le même hebdomadaire avait publié jadis en un numéro spécial le récit des survivants d'Hiroshima rédigé par John Hersey et que c'est dans cette même publication que l'on a trouvé les essais d'un grand écrivain polémique Dwight Macdonald. Or voici que The New Yorker a publié le 9 novembre un grand essai de Hannah Arendt sur Bertold Brecht (pages 68 à 122 - je précise parce que The New Yorker ne publie pas de sommaire). Pour le dixième anniversaire de la mort du poète, on n'aura rien écrit de plus pénétrant. Il s'agit en grande partie des options politiques et morales de l'écrivain. Annah ' Arendt rappelle qu'il fut un soir, à New York, mis à la porte par des amis antistaliniens parce que, à propos du procès de Moscou, il avait dit « plus ils étaient innocents, plus ils ont mérité d'être punis ". Brecht ne voulait-il pas dire, se demande Hannah Arendt, que la vieille garde bolchevique aurait eu le devoir d'empêcher le despotisme de Staline? Mais il l'avait dit à sa manière, à la fois interrogative, provocatrice et prudente, et pour son avenir à Berlin-Est, c'était peut-être • sa chance de ne pas avoir été compris ; . L'auteur montre bien que l'œuvre de Brecht n'est pas « un bloc " et que par exemple Maha· gonny est une pièce • nihiliste -. La « bonté • de Brecht qui a été ici même l'occasion d'une controverse - s'est manifestée par sa conscience que les pauvres étaient les invisibles de la société et que la tâche de l'ar· tiste était de les rendre visibles. Il y a de tout dans Brecht et son ambiguïté est éclairée par ces deux citations : « Tu n'as que deux yeux et le parti a mille yeux - - « Regarde toi· même, ce que tu ne sais pas par toimême, tu l'ignores, examine ia note, c'est toi qui la payeras -. Pour expliquer la situation toujours difficile du réfugié dans tout pays, Brecht disait • c'est un porteur de mauvaises nouvelles -. Mais sa propre polémique contre le III" Reich portait à faux puisqu'elle se confinait dans l'anticapitalisme banal comme si les ouvriers étaient les principales victi· mes du régime, ce qui n'était pas le cas. L'essai de Hannah Arendt fait pen· ser aux essais que Herbert Lüthy a consacrés à Brecht. Avec l'essai qu'elle a consacré récemment à Rosa

Luxemburg dans The New York Review of Books, celui·ci est sans doute un des écrits les plus importants de l'au· teur d'Eichmann à Jérusalem et d'Ori· gines du totalitarisme, pour citer le titre de son œuvre la plus célèbre, et qui n'a pas encore été traduite en français.

CommentaET Dans la revue américaine Commen· tary paraît une interview d'Igor Stra· vinsky qui, pour une fois, n'a pas été prise par l'inévitable Robert Craft mais par le compositeur lui·même. Stra· vinsky dit qu'il ne s'identifie pas profondément à la musique américaine, « mais lorsque je me trouve en Eu· rope, je me sens dans le camp américain de la musique et j'ai la nostalgie des nuages qui se reflètent sur les gratte·ciel en verre -. Le composi· teur dit encore qu'il se sent parfOiS tenté de se voir comme le dernier musicien artisanal qui travaille sans • computer - et comme si après lui allait s'installer un hiver de durée géologique.

Tempo presente Le Cérémonial de Jean Genet, tel est le titre du plus récent des essais que publie Nicola Chiaromonte dans la revue Tempo presente qu'il dirige avec Ignazio Silone, et qui mérite d'être lu avec une attention particulière. Celui-ci fait suite à un essai sur Antonin Artaud et situe Genet comme continuateur de Pirandello, comme l'homme qui porte sur la scène le fait théâtral lui·même, convaincu que l'existence même est entièrement « théâtrale - et que cha· que spectateur peut être confronté avec cette vérité·là. Rien de plus cu· rieux que de confronter l'analyse historico·sociologique des pièces de Jean Genet par Lucien Goldmann parue dans les Cahiers Renaud·Barrault et cet essai insiste sur la différence entre l'action et la cérémonie.

Arcadia On sait que la langue française n'est pas de celles qui se prêtent le plus aisément à s'assimiler à la poésie étrangère. Une des réussites récentes les plus admirables dans ce domaine est constituée par la traduction du Pèlerin chérubique du poète baroque allemand Angelus Silesius par Eugène Susini. Dans la revue de littérature comparée Arcadia (éditée par Walter de Gruyter à Berlin), le romaniste Fritz Schalk rend hommage à ce traducteur qui par son introduction et par son commentaire se rattache, pense Fritz Schalk, à certains thèmes de Georges Poulet.

Wort in der Zeit VIENT DE PARAITRE

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L'EPHEMERE CAHIERS TRIMESTRIELS DE LITTÉRATURE Numéro 1 Paul Celan Le Méridien Gaëtan Picon Comme si en secret ... André du Bouchet Poèmes Yves Bonnefoy L'Ordalie Alberto Giacometti par Michel Leiris Gaëtan Picon Yves Bonnefoy André du Bouchet Alberto Giacometti Notes sur les copies Écrits et dessins

ÉDITIONS DE LA FONDATION MAEGHT

06 Saint-Paul 28

Comme le • Vilain Améric.din -, y aurait·iI un « Vilain Autrichien - ? C'est la revue viennoise Wort in der Zeit qui a posé cette question à de nombreux écrivains, pensant sans doute aux acquittements par jury en Autriche de quelques·uns des plus épouvantables massacreurs nazis. Mais les réponses dépassent le propos qui vise à montrer l'Autrichien comme le virtuose de l'accommodation aux circonstances, comme le .. Herr Karl" d'après le titre du célèbre monodrame de l'auteur satirique Qualtinger. En effet, l'Autriche est à la fois le reste de l'empire habsbourgeois et celui du bref empire pangermanique, et ce dou· ble passé pose quelques problèmes au regard de l'identité de l'Autriche d'aujourd'hui. Par sa langue, l'Autriche est à sa manière une « autre AI· lemagne -. Cela ne constitue pas actuellement un problème politique mais c'est une probl6matique cultu· relie .dont les lecteurs de Doderer ou d'Ingeborg Bachmann devraient tenir compte. F. B.

SCIENCES

Le 24 novembre dernier, l'heb· domadaire anglais New Scientist a fêté son dixième anniversaire. Il faut croire que nous ne sommes pas seuls à considérer cela comme un événement important, car The Economist du 26 novembre en rendait compte et soulignait la réussite unique au monde de son confrère scientifique. Le rapprochement entre CliS deux hebdoma· daires s'impose d'ailleurs à bien des égards: même format, même sérieux dans l'information, avec un peu plus d'humour peut.être chez le jeune scientifique, une plus grande richesse d'illustration aussi que dans l'austère revue politique et économique du monde qui reste, après plus de cent ans d'existence. un modèle inégalé. Mais la réputation de The Economist n'est plus à faire, alors que New Scientist n'est pas connu et diffusé en France autant qu'il devrait l'être. Imaginez, chaque jeudi, plus de quarante pages de nouvelles scientifiques (la revue oscille entre 48 et 56 pages, mais je ne compte pas la publicité encore que son contenu et sa raison d'être soient ici à considérer). Non pas des notices savantes comme celles des comptes rendus de l'Académie des Sciences ou comme la plus grande partie de la revue anglaise Nature (hebdo· madaire elle aussi), notices savantes dont la publication est indispensable à la vie de la recherche, mais qui n'ont pas pour but d'informer ou de former le grand ·public . . New Scientist a su, sait toujours et de mieux en mieux assurer ce service civique fondamental sans verser dans ce qui est appelé souvent « vulgarisation », qui est trop souvent déformation de la vérité scientifique et témoigne d'un certain mépris du lecteur.

La formule Pour tenter de découvrir le secret de cette réussite, examinons un numéro ordinaire, celui du 29 décembre par exemple. Le premier éditorial, d'une demi-page, traite de l'urgence d'une réglementation sur les stupéfiants pour limiter leurs ravages chez beaucoup de jeunes. Le second, rappelant le succès d'une série d'études parue il y a deux ans sous le titre Science and the City, ouvre une rubrique permanente sur les développements économiques qui résultent du progrès scientifique; dans le cas présent, l'article traite des « fluidics » (j'avoue ignorer le terme français s'il existe: il s'agit de l'utilisation des fluides dans la constitution de circuits de contrôle, système plus complémentaire que concurrent des circuits électroniques déjà fort répandus). Les articles essentiels, écrits par des spécialistes mais accessibles à des non-spécialistes (là est . un des secrets de N.S.), traitent de certains

renseignements sur les connaissances astronomiques des hommes qui, il y a 4 000 ans, ont dressé des grandes pierres en Angleterre comme dans notre Bretagne; de certaines modifications génétiques chez les mouches par le DNA; des problèmes de l'entrée d'un satellite artificiel dans l'atmosphère mal connue d'une autre planète; des recherches de semi· conducteurs organiques; de la technologie des superconducteurs; des productions comparées de café et de thé à Ceylan.

Pourquoi ce succès? Il ne faut pas compter pour négligeables, bien au contraire, les rubriques de ce que nous pourrions appeler les faits divers: la science dans l'industrie (les progrès technologiques), tendances et découvertes (courtes notes sur des résultats récemment publiés), une lettre des U.S.A. (ici le vaste programme de la N .A.S.A.), les lettres des lecteurs (trois pages 21 X 27), la chronique des livres (avec, cette fois, la collaboration d'Arthur Kœstler dont on nous rappelle qu'il fut éditeur scientifique avant d'écrire des romans et qu'il revient avec The Sleepwalkers et The Act of Creation! à ses premières préoccupations). J'attache, pour ma part, une grande importance aux commentaires sur les nouvelles qui suivent les éditoriaux et où il est rare que le lecteur ne puise pas matière à réflexion. Trois exempies: l'aide que la navigation aérienne trouvera bientôt dans certains satellites de communication; un nouvel élan en océanographie. Je ferai une mention spéciale au succès remporté par un club de radio de la grammarschool de Kettering : en captant les signaux de Cosmos 112 puis de Cosmos 114, ces jeunes amateurs eurent la preuve que ces satellites n'avaient pu être lancés, comme les autres, depuis la région de la mer d'Aral, mais d'un nouveau cosmodrome, au sud d'Arkhangelsk; les Russes devaient être bien placés pour le savoir, mais personne ne l'avait annoncé! Une des premières raisons du succès du New Scientist tient à la qualité permanente de la rédaction: une vaste et sûre information, une lucide audace, un certain humour, ce qui fait la qualité connue des hebdomadaires anglais de The Economist à Times Literary Supplement ' en passant par Spectator ou New States man. Choix heureux des grands thèmes d'enquête: les ordinateurs et leurs divers emplois dans tous les domaines ( articles recueillis sous la forme d'une brochure, The Gentle Computer, qui serait à publier en français); une vaste enquête a permis à des savants de premier plan d'envisager quels


Le secret d'une réussite pourraient être les progrès de leur discipline d'ici à 1984 : une sorte de réponse à la vision pessimiste (mais pas forcément fausse) d'Orwell. Tirage hebdomadaire: 52 000 exemplaires, qu'il faut comparer au tirage mensuel (400 000) Scientific Ameman. Les formules cependant sont très différentes: articles plus longs dans le mensuel, souvent plus difficiles, et la revue n'a pas le même souci de suivre l'actualité et de participer à l'action générale, et p()litique, en faveur du développement scientifique. La rentabilité économique de la revue est attestée par le fait que les bénéfices de N.S. ont permis le lancement d'un autre hebdomadaire, New Society, consacré aux sciences humaines. Elle est assurée par ses milliers de lecteurs ou abonnés, et par une publicité relativement importante (20 % du volume), sans que celle-ci devienne envahissante, au contraire de ce qui se passe dans Scientific Ameman. Il est d'ailleurs séant que de grandes firmes, comme I.C.1. (Imperial Chemical Industries, qui éditent pour leur propre compte le remarquable trimestriel Endeavaur) soutiennent de leurs annonces la publication d'un hebdomadaire qui participe au mouvement scientifique et facilite par conséquent la formation et le recrutement des jeunes chercheurs. L'abstention de certains annonceurs révélerait plutôt, chez ceux-ci, la méconnaissance de leur intérêt à long terme.

assuré. A la question « What next ? », que pose le prince Philip dans le numéro anniversaire, doit répondre la prise de conscience de plus en plus nette, par une partie du public de plus en plus étendue, de l'importance du développement scientifique et technologique dans une « affluent society ». On peut se demander, cependant, pourquoi le succès de N.S. reste, pour l'instant, limité à la GrandeBretagne. Proche de la formule du Scientific American, l'anglais Science lournal qui vient d'incorporer Discovery, est un mensuel de très bonne qualité mais qui ne concurrence pas N.S.: il le complète plutôt. En France, Sciences et Avenir ou Sciences Progrès se situent au niveau de la vulgarisation. Des revues comme l'Astronomie, la Re-

cherche spatiale, la Revue d'histoire des sciences, d'excellente

Un sièole de déoouvertes Mais la raison profonde du succès de N.S. tient à l'extraordinaire progrès des sciences pendant ces dix ans. Le mérite des rédacteurs du journal est porté par le puissant courant des découvertes qui donnent à cette décennie la valeur d'un siècle. Lisons plutôt lcs dix articles, écrits par des personnalités éminentes qui, dans le numéro anniversaire, passent en revue ces dix années. 1957: P. Auger, directeur de l'E.S.R.O . à Paris, rappelle le lancement du premier satellite russe: bientôt on ne s'étonnera plus d'apprendre qu'un homme a atterri sur la Lune. 1958: J.D. Watson, de Harvard, prix Nobel de médecine, traite de la biologie moléculaire. 1959: H. Massey, de Londres, à propos de la nomination pour la première fois d'un ministre de la Science, Lord Hailsham, insiste sur la nécessité d'une politique de la recherche. 1960: C. Townes, du M.I.T., prix Nobel de physique, un des inventeurs du laser, en rappelle la découverte. 1961: D. Dunlop, d 'Edimbourg, à propos des méfaits de la Thalidomide. montre comment les médicaments nouveaux doivent être bénéfiques. 1962 : P.S. Sukhatme,

Maquette du projet « Appollo » de débarquement sur la lune

du F.A.O. de Rome, étudie certains produits qui doivent augmenter considérablement la productivité des sols. 1963 : M. Ryle, de Cambridge, raconte l'étonnante découverte des quasars, ces astres qui ne sont ni des étoiles ni des galaxies et dont l'étude est un des grands problèmes de l'astronomie actuelle. 1964: B. Gregory, du C.E.R.N. de Genève et de l'Ecole polytechnique de Paris, à propos de la découverte d'une nouvelle particule élémentaire, remarque combien nous restons ingorants sur les liaisons fortes ou faibles dans le noyau atomique. 1965: D.A. Barron, du Post Office de Londres, étudie le rôle des satellites de communication du type Early Bird. 1966: C. Dodds, célèbre rhumatologue anglais, traite du cœur artificiel et des prochains progrès de la médecine ou de la chirurgie. Les rédacteurs du N.S. savent traiter les sujets d'actualité au bon moment. Est-ce un hasard si le journal posait la question « pourquoi envoyer un homme dans l'espace '?» la veille du vol de

La Quinzaine littéraire. 15 au 31 janvier 1967

Gagarine? I.S. Menzies dans un article sur les thèmes de la sciencefiction note que 28 sujets pris dans les trois derniers numéros de N.S. auraient relevé, dix ans plus tôt, de ce genre littéraire où l'imagination la plus audacieuse se laisse guider par une certaine ~onnaissance des possibilités -:réelles de la science.

« Wha.t nellt»? A l'actif des rédacteurs de N.S. il n'y a pas que ce sens aigu de l'actualité (qui suppose un énorme effort d'information); N.S. favorise l'action politique et économique en faveur de la recherche. Lors des deux dernières élections générales, N.S. a donné la parole aux grands partis anglais pour exposer leur politique de la science. Dans aucun domaine de la recherche scientifique, on ne constate d'essoufflement. L'avenir de New Scientist paraît donc bien

qualité, sont très spécialisées. La tentative de Sciences (Hermann, éditeur) me paraît un échec : revue de prestige plus que d'information, et dont la publication est trop irrégulière. La revue mensuelle Atomes marque, depuis un an, un remarquable redressement et semble décidée à mener de prur l'information véritable et une certaÏne action: articles sur le plan calcul du gouvernement français, article~ de MM. Giscard d'Estaing, lecanuet. et Mendès-France sur l'organisation de la recnerche. Seule Atomes" en France, se rapproche du style de N.S., mais sa périodicité ne lui permet pas une action aussi souple. n faut d'ailleurs reconnaître que, dans ce pays, on ne s'intéresse guère aux problèmes scientifiques hors des questions de prestige ou des distributions de prix. La présence épisodique d'une page scientifique dans le Monde est une nouveauté, mais lorsque ce journal augmente le nombre de ses pages c'est au bénéfice des programmes de la télévision. Profitons-en pour dénoncer la carence presque totale de ce moyen d'information extraordinaire en ce qui concerne les questions scientifiques. Aux bonnes heures d'écoute sont réservés les feuilletons qui n'intéresseraient plus nos grands-mères, et lorsqu'un débat a réuni, récemment, quelques savants sur le petit écran, c'était à 23 heures! On pense que le public ne peut pas s ;intéresser aux choses sérieuses, qu'il est incapable de faire Ul!effort; on y trouve une excuse à sa propre paresse. Les rédacteurs de N.S. , je n'en ai nommé aucun voulant les honorer tous, nous montrent, par leurs efforts renouvelés, qu'une entreprise de ce genre est possible et même commercialement viable. Au titre de lecteur assidu, j'atteste qu'elle est utile.

Gilbert Walusinski 1. Tous deux publiés en français ehez Calmnnn.Lévy .

29


: TOUS LBS LIVRES

CES VOITURES

QUI TUENT

cOInplété pour I(>M voltul'p~ rrançul~e!oO

par

ro~er

brloult

• • • • • • • • • • LITTÉRATURE • • • • • • • • •

••

André Alter Jean-Claude Renard Seghers, 200 p., 7,10 F Un poète chrétien d'aujourd'hui. Voir la Quinzaine Littéraire, n° 18_

Henry Bauchau La pierre sans chagrin Poèmes du Thoronet Images de ' F. Vercelotti Ed. de l'Aire • (Rencontres)

• • • • •

•• François-Régis

Bastide

• • • • •

La Palmeraie Seuil, 190 p., 12 F Un ancien Français de Marrakech dit adieu au monde d'hier.

• • • •

L.-F. Durand Jorge Carrera-Andrade Seghers, 200 p., 7,10 F Un poète équatorien.

• • • • •

Ladislas Gara Gyula lIIyès Seghers, 200 p., 7,10 F Un grand poète hongrois d'aujourd'huI.

• • • • •

Gilbert Guisan C.-F. Ramuz Seghers, 200 p., 7,10 F Une étude biographique et esthétique.

• • • •

Amour de Béatrice III. de CarzOl" Seghers, 56 p.

• • • • • • •

Sandra Jayat Moudravl 00 va l'amitié? III. de Chagall Seghers, 208 p. La première poètesse gitane.

• René

EP

flaIllIllarioIl

•• Gérard ' Mourgue Pour protester contre l'agression amrlcalne au Vietnam mille artistes, écrivains, professeurs, médecins, avocats, religieux, syndicalistes, responsables politiques ont déji yersé une journée de leur salaire pour la Croix-Rouge Nord-Vietnamienne. Ils YOUS appellent i 'man6tester votre IOIldarlté au Peuple Vietnamien en participant i la campagne

UN MILLIARD POUR LE VIETNAM Versez YOUS aussi yotre cotisation 1 une Journée de yotre salaire soit 1 cinq, dix, Ylngt, cinquante, cent francs ou plus par ch~ue bancaire, postal, mandat-carte ou lettre au (( Mouyement du MIlliard )J C. C. P. 17.JB-Ol Paris. IcrlYez-nous pour nous aider i orga. _ _ la campagne 1 B.P. 34-13 Paris

•• Alain-Gérard Schritta • Chant dans la nuit • Debresse, 142 p., • 12,60 F.

• Pierre

• • • •

Torreilles Mesure de la terre G.L.M. 50 p.

•• BIOGRAPHIES • • • • • • • •

Jacques Nicolle Bernard Palissy Seghers, 200 p., 7,10 F Un potier de génie qui fut à la fois un styliste et un précurseur.

• • • •

Prlnet et Antoinette Dilasser Nadar 60 ill. A. Colin, 264 o., 8,50 F

•• Jean

••••• ••••••••••• ••••••••••• ••••••• •

~:~:~:o~dav:;:,

• s:es • dossiers, ses travaux ..

• Le prochain numéro de « La Quinzaine littéraire» sera en vente le 31 janvier. Errata Probablement parce qu'il écrivait sur les Etats-Unis, le nom de notre ami Georges Friedman a été, dans notre 30

• •• BSSA.IS •

• Jean-Marie Auzias : Clefs pour la technique Seghers, 192 p., 7,10 F dernier numéro, anglicisé. Nos lecteurs • La signification de la auront d'eux-mêmes rendu à Georges • technique 'et ses l's que ce prénom comporte en fran- • rapports avec l'homme çais. • et la société.

Ouvr. .es publiés du 20 décembre 1988 au 5 janvier 1987. Ignace Lepp La mort et ses mystères Approches psychanalytiques Grasset, 2.88 p., 18 F Peut-on vaincre la peur de la mort et élucider son mystère? André Rouède Le Lycée impossible Seuil, 316 p., 18 F Un proviseur explique les difficultés d'une réforme de l'enseignement secondaire. P.-H.Simon Pour un garçon de vingt ans Seuil, 127 p., 7,50 F Un académicien interroge la jeunesse. M.-A. Tonnelat Louis de Broglie Seghers, 200 p., 7,10 F Un choix de textes scientifiques et philosophiques du grand physicien. 'Jean Franco Makalu Livre de Poche. Albert Olliver Saint-Just Livre de Poche. Nada Tomiche L'Egypte moderne Que sais-je?

HISTOIRE POLITIQUB ÉCONOMIE

Pierre Bauchet La Planification française Seuil, 394 p., 24 F L'apport des dix dernières années en matière de planification. Réédition.

Michelle Perrot Annie Kriegel Le socialisme français et le pouvoir E.D.I., 221 p., 11,50 F Deux essais sur le socialisme et le P.C. français. Jean Planchais Une histoire politique de l'armée 1940-1967 De de Gaulle à de Gaulle Seuil, 384 p., 18 F La division de l'ordre militaire françaiS entre les traditionalistes et les héritiers de la Résistance, René Schwerer Casoars, képis et grandes manœuvres Promotion et Edition, 220 p., 14 F La vie des jeunes officiers dans les années trente. Jacques Wilhelm La Vie quotidienne au Marais Hachette, 368 p., 15 F Une résurrection du passé d'un quartier en plein renouveau,

ART

Jean-Paul Crespelle Les Maitres de la belle époque 340 doc. Hachette, 224 p., 55 F Ces peintres dits de «second ordre» qui sont aussi des témoins de leur temps. Vitold de Golish Trésors de l'Inde 177 photos Hachette, 300 p., 40 F Une invitation au voyage.

Louis Castex Les Secrets de l'île de Pâques Nomb. ill. Hachette, 208 p., 15 F Une civilisation qui excite plus que jamai~ la curiosité des archéologues et des ethnologues.

B.-G. Groslier Indochine 35 ill. coul. 110 ill. noir. Coll. Archéologi<l Mundi. Nagel, 284 p.

G. Heinz et H. Donnay Patrice Lumumba Avec deux disques. Le Seuil, 196 p. Les 50 derniers jours de sa vie.

FORMATS DE POCHE

J.-J. Marie B. Nagy P. Broué Pologne - Hongrie 1956 E.D.I., 368 p., 24,50 F Objectifs du mouvement révolutionnaire de 1956. Maurice Niveau Histoire des faits économiques contemporains P.U.F., 584 p., 26 F Les fluctuations du développement capitaliste.

Victor Hugo Les Miséràbles Garnier-Flammarion. Henri Pourrat Gaspard des Montagnes Livre de Poche. Jean Ray Harry Dickson Marabout Géant. J.D. Salinger Nouvelles livre de Poche. Marguerite Yourcenar Le Coup de grâce Livre dE! Poche.


QUINZE JOURS

LECTURE ET TÉLÉVISION

Joyce and Joyce 1" janvier: loyce Mansour, loyce, l'artichaut, Dieu. On me donne à lire l'œuvre de Joyce Mansour : quatre recueils de poèmes : Cris, Déchirures, Rapaces, Carré blanc; trois romans: les Gisants satisfaits, Iules César, la Pointel. Au verso du dernier volume publié (Carré blanc), ces mots : « Joyce Mansour, née en Angleterre, a séjourné en Egypte et vit en France. Spécialiste du saut en hauteur, elle a été championne de course à pied )J. Cela incline à la lecture : de Montaigne à Paulhan, les lettres françaises sont le refuge de gymnastes qui ont réussi (ou non). Je lis les trois romans d'un trait. Ils sont déments, violents, et poétiques. Quel charme ! La première phrase des Gisants est celle-ci : « Marie avala ses lèvres et cessa de mobiliser les astuces de son sexe pour observer dans la rue )J. La première phrase de Iules César est celle-ci: « Ils étaient nés ensemble à Sodome, d'une vache et d'un fossoyeur, après deux heures de travail bien arrosé de bière )J. La première phrase de la Pointe est celle-ci: « L'artichaut a des limites, l'anormal n'en a pas )J. On désire vivement savoir la suite. On n'est pas déçu. Les aventures de Marie, les aventures de Jules César, les aventures de Saignée (la Pointe) sont de celles qu'on n'oublie pas. Les femmes y traînent en hurlant des déchirures où l'univers s'engouffre avec fracas (je simplifie). Rien n'y est vraisemblable ; tout y est vrai. Rarement femme aura donné des femmes image plus folle : plus exacte. Il y a dans ces romans plus de choses à prendre, et à apprendre, que dans les romans traditionnels les mieux venus. Oublions Palerme et lisons Joyce. Que la femme soit ce qu'elle est, et autre chose que ce qu'elle est, et jusqu'au contraire de ce qu'elle est, c'est la moindre des choses, qu'à l'égard de la femme, nous, hommes, désirions. C'est pourquoi nous ne pouvons cesser de l'entraîner dans une infinie-délirante substitution, c'est-à-dire pro-stitution, et c'est pourquoi nous aimons celles qui s'y prêtent. A ce nécessaire dérèglement, non seulement Joyce (Mansour), d'elle-même, nous _invite, mais Joyce (James) invitait expressément Nora, sa femme. On peut penser, avec une certitude raisonnable, qu'il tira d'elle seule (comme il tira de lui Dedalus, Mulligan, Bloom, Haines, etc.) les femmes si diverses dans leur être moral (si j'ose dire) et plus diverses encore dans leur structure physique, qui traînent dans son œuvre, molécules géantes et polymorphes, et qu'il enferma, un jour, dans ce nom générique : Miss Plurabelle. Joyce Plurabelle Mansour : c'est ce que je suis tenté d'écrire. Cela dit. je ne puis pas ne pas revenir sur la première phrase de la Pointe: « L'artichaut a des

limites, l'anormal n'en a pas )J. Cette proposition me laisse, comme on dit, rêveur. Je vois bien qu'elle tire une certaine force poétique du rapprochement inattendu qui y est fait entre l'artichaut et l'anormal, selon le_ procédé cher aux surréalistes, mais il me semble aussi qu'elle recèle une double tare, poétique et logique, qui en diminue singulièrement le charme. Poétique : je ne vois pas en quoi l'artichaut est normal, ni de quelle manière, ni

sion a des racines lointaines. Elle remonte à ma prime jeunesse, à l'âge où j'entendis parler, pour la première fois, des preuves philosophiques de l'existence de Dieu. Nous naissions; nous étions en troisième, et nous disputions fanatiquement contre nos maîtres, docteurs en théologie, super-prélats qui avaient étudié vingt ans à Rome, de la preuve logique, dont tout dépend. Car, ou bien Dieu, infini par définition, est tout, donc le

L'association Peuple et Culture, qui a créé une filiale, Culture et Télévision, publie une fiche technique dont une partie est consacrée aux émissions littéraires.

Lecture pour tous Au cours de vingt sondages téléphoniques sur l'émission, il est apparu que son audience pouvait être évaluée à 24 % (l'indice de satisfaction, dans la mesure où cet Îndice présen· te une signification réelle dans les conditions de l'enquête, est estimé à 60) . Il faut relever, dans la fiche de P.E.C., que l'émission, diffusée trois mercredis par mois à 22 h 30, n'est pas tenue par ses animateurs, Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet « pour une émission littéraire, mais pour une émission utilisant la matière des livres proposés ". En fait, l'attitude des deux responsables, devant les caméras, tend surtout à donner une image de l'auteur presque à son insu, ou tout au moins « à travers les expressions d'un visa-ge, les mouvements d'une main " qui révèlent ce qu'il ne dit pas plus qu'une image du livre. C'est le contraire de ce que fait Max-Pol Fouchet, dans la même émission, où il fait ressortir par son commentaire, la valeur humaine de l'œuvre.

Livre. mon ami Claude Santelli, qui présente ses amis les livres un lundi sur deux à 18 h 55, bénéficie d'une audience encore plus réduite : 9 % - comme le révèle un sondage qui ne fait pas état de l'indice de satisfaction. Cette émission qui fait usage d'éléments visuels plus variés est, en principe, destinée aux jeunes, à partir de 14 ans, mais intéresse aussi un certain nombre d'adultes. Claude Santelli y fait place aux classiques de fous les temps plus qu'à des ouvrages écrits pour la jeunesse.

A la vitrine du libraire Huit sondages montrent une audience de 12,5 % (avec un indice de satisfaction de 56) pour cette émission de Jean Prasteau qui a succédé à Georges BortoU (nommé représentant de l'O.R.T.F. à Moscou). Dépendant de l'Actualité tétévisée, elle est orientée vers un public potentiel plus vaste et cherche à mettre en vedette des ouvrages qui ont un rapport avec les événements. Diffusée le samedi vers 17 h, elle est caractérisée par la présentation d'images en rapport avec les livres commentés.

Lire

Joyce Mansour

sous quel rapport, il peut être opposé à l'anormal. Bien au contraire, à le considérer de près, et quand nous n'aurions aucune idée de ce que peut être l'anormal, si un objet peut nous donner une idée de l'anormal, c'est l'artichaut. Logique : car, ou bien l'artichaut a réellement des limites, et l'anormal qui est sans limites par hypothèse en a du moins une : l'artichaut ; ou bien l'anormal, puisque sans limites, inclut de toute évidence l'artichaut, dont on ne peut plus dire ni qu'il a des limites, ni qu'il est opposable à l'anormal: il n'en est qu'une catégorie. Ces à-peu-près logiques m'ont toujours été insupportables. Mon aver- _

La Quinzaine littéraire, 15 au 31 janvier 1967

Mal, le Faux, l'Inexistant: et s'il n'existe pas, il n'est pas Dieu; ou bien Dieu est le Bien, non le Mal; le Vrai, non le Faux; l'Etre, non le non-E~re: et n'étant pas tout, il n'est pas infini, il n'est pas Dieu. Impossible de sortir de là. Les bons Pères avaient beau nous arracher les oreilles, de fureur, nous ne démordions pas de ce raisonnement. Pour ma part, à treize ans, je l'eusse soutenu la tête dans la lunette de la guillotine. On croit les témoins qui se font égorger. Pie"e Bourgeade 1. Cris, Jules César, Rapaces : Seghers ; Déchirures : éd. de Minuit; le.. Gisants satisfaits : J .-J. Pauvert éd. ; la Pointe, Carré blanc : le Soleil noir éd.

Deux fois par mois, sur la deuxième chaine, le premier vendredi du mois vers 21 h ou 22 h et le deuxième dimanche du mois vers 17 h, Daniel Costelle, Bernard Cwagenbaum et Jean-Pierre Lajournade bénéficient de la collaboration littéraire de Roger Grenier. Bien que cette émission n'ait fait l'objet d'aucun sondage, la fiche de P.E.C. la présente comme « un magazine très varié " qui traite des sujets aussi divers que des rencontres avec un auteur, des explications de textes, des nouvelles de l'actualité littéraire ou des thèmes , tels que « la littérature de gare ".

Bibliothèque de poche Bien que cette émission soit récente et ne fasse encore l'objet d'aucun sondage connu de P.E.C. - encore n'est-elle diffusée qu'une fols par mois, le mercredi à 22 h 30, sous la direction de Michel Polac, elle appelle, de la part d'André Brincourt, une série de réserves quant à son efficacité « si le but est de donner, dans des directions diverse~, le goût de la lecture au max!mum de Français " .

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Hall d'exposition du Collège Expérimental de Sucy-en-Brie.

une révolution technique au service de la réforme de l'enseignement Le

se

Plan prévoit, dans les cinq années

à venir, la construction de 1200 CES, 300 CEG, 26800 classes 'primaires et maternelles, que nécessite la scolarisation de 8 millions d'enfants. Une expérience de sept ans, un souci constant de perfectionnement technique permettent à GEEP CIC de répondre à ces trois impératifs: Rapidité • Quantité • Originalité. En 1966, GEEP CIC réalise les collèges expérimentaux de Sùcy-en-Brie, de Gagny, de Marly-le-Roi, dont l'architecture particulière a ~té étudiée pour répondre aux besoins pédagogiques nouveaux : salles de cours transformables, équipées pour l'enseignement audio-visuel, prolongées par des terrasses, cc studios » d'équipe, combinant salle d'étude et chambre. Ces trois réalisations de GEEP CIC démontrent que l'assemblage des modules industrialisés ne signifie pas monotonie mais variété, élégance et harmonie.

GEEP C1C -

Bâtiment Externat du Collège Expérimental de Sucy-en-Brie.

Chantiers Industrialisés de Construction Procédés ALUMINIUM FRANÇAIS/SAINT-GOBAIN 22, rue St-Martin Paris 4" Tél. 272.25.10!-887.61.57

La Quinzaine littéraire n°20 - 15 janvier 1967  

La Quinzaine littéraire n°20 - 15 janvier 1967

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