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littéraire.

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Numéro 29

1er au 15 juin 1967

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Un inédit de

• Julien .Gracq. Alain. La Belle Epoque Léautaud et Valéry. Mann et Lukacs Gramsci. W. Manchester. Informations Centenaire de


SOMMAIRE

1

LI: LIVRE DE LA QUINZAINB

4

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

8

10

Julien Gracq

Lettrines

par -Maurice N adeau

Jorge Luis Borges Jorge Luis Borges et M.E. Vasquez Jorge Luis Borges et AdoUo Bioy Casares Georges Charbonnier James Purdy Ann Quin

L'Aleph Essai sur les anciennes littératures germaniques Six problèmes pour don Isidro Parodi Entretiens avec lorge Luis Borges Le Satyre Berg

par Henri Ronse

L'entreprise exemplaire de Ramuz

par Michel-Claude J alard

CENTENAIRE CORRESPONDANCE

J oë Bousquet

Lettres à Poisson d'Or

par Raymond Jean

ROMANS FRANÇAIS

Michel Tournier

Vendredi ou les Limbes du Pacifique Ciel blanc Les Collines de l'Est

par Rémi Laureillard

Note sur le système actuel de la répression

par Georges Bataille

Thomas Mann Esquisse de nia vie La dernière année

par Georges Piroué

Léautaud, philanthrope écœuré

par Pascal Pia

12

Catherine Claude Jean Freustié

13

INÉDIT

14

ESSAIS

Georg Lukacs Thomas Mann

HISTOIRE LITTÉRAIRE

16

par Serge Fauchereau par Jean Wagner

ARTS

par Maurice Chavardès par Robert André

Le monde Vézelay

par Jean Selz

Lucien Musset J.P. Crespelle

Normandie romane Les Maîtres de la Belle Epoque

par M.-Cl. Jalard

18 1.

HISTOIRE CONTEMPORAINE

William Manchester Paul Tillard et Claude Lévy Pinchas E. Lapide Abbé Laurentin

Mort d'un Président La grande rafle du Vel'd'Hiv Rome et les luifs L'Eglise et les luifs à Vatican 11

par Pierre Maison par Nicolas BouIte

20 21

PHILOSOPHIB

Charles Morazé Jean Miquel

La logique de l'Hi~toire Les Propos d'Alain

par François Châtelet par Samuel S. de Sacy

13

ENTRETIEN

Marxisme et structuralisme

par Lucien Sebag

24

ANNIVERSAIRE

Gramsci et les intellectuels

par Jacqueline Risset

26

ÉCONOMIE POLITIQUE

P. Bleton Joan Robinson

Mort de l'entreprise Philosophie économique

par Michel Lutfalla

27

CINÉMA

R. Bellour et J.-J. Brochier M. Bessy et J .-L. Chardans

Dictionnaire du cinéma Dictionnaire du cinéma et de la télévision

par Marcel Marnat

18

LINGUISTIQUE

Bertil Malmberg

Les nouvelles tendances de la linguistique Histoire de la linguistique

par Delphine Todorova

28

LETTRES DE L'ÉTRANGER

Georges Mounin

Deux regards sur la France

Direction: François Erval, Maurice Nadeau Conseiller: Joseph Breitbach Direction artistique Pierre Bernard Administration: Jacques Lory Comité de rédaction: Georges Balandier, Bernard Cazes, Frariçois Châtelet, Françoise Choay, Dominique Fernandez, Marc Ferro, Michel Foucault, Bernard Pingaud, Gilbert Walusinski.

La Quinzaine littéraire

Secrétariat de la rédaction: Anne Sarraute Informations: Marc Saporta AssÏ-!tante: Adelaide Blasquez Documentation: Gilles Nadeau Rédaction, administration: 43, rue du Temple, Paris 4, Téléphone: 887.48.58.

, par François Bondy

Publicité littéraire: La Publicité Littéraire 22, rue de Grenelle, Paris 7. Téléphone: 222.94.03

Crédits photographiques p. 5 Gisèle Freund 9

Roger Viollet

Publicité générale: au journal.

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Roger Viollet

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Gallimard éd.

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Droits réservés

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Imprimerie: Coty S.A. Il, rue F.-Gambon, Paris 20.

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p. 27

Snark international

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p. 28

Cartier-Bresson, magnum


LE LIVRE DE LA QUINZAINE

Un esprit libre sa collection de printemps », même s'il donne à cette expression un sens tout particulier et prend la précaution d'ajouter : « honni soit qui mal y pense. Ji Cette liberté de jugement, à propo!' de quelques grands et moins grands écrivains, à propos de faits d 'h istoire ou de littérature, ou simplement à propos de la vie comme elle va dans son ·cour;;; plus ou moin~ extraordinaire, f ait le prix de (,l' ~ notati on~. réflexions au jour 1", jour consignées dans le but de rendre claires à soi· même et aussi probahlement aux autres les bases sur lesquelles se fondent une vie, un métier d 'écrivain, la création littéraire en général, ou encore la façon qu'on a d'appréhender le monde ou d'échapper à sa sujétion. Ce sont n otations d 'écrivain, voire de styliste, qui, dans uh apparent désordre, gouverne et son propos et sa prose, fixe la formule et n e répugne pas au bonheur d 'expression, met en œuvre ses dons de poète. Le plaisir qu'on prend à lire et relire ces Lettrines comble à la fois l'esprit et la sensibilité. Il y a bien longtemps qu'on n'en avait éprouvé de semblable.

Julien Gracq Lettrines José Corti, éd., 224 p .

Julien Gracq déteste la corporation des critiques . P armi les péchés dont il l'accuse, en voici un, probablement véniel : lc souci qu'elle a de classer les auteurs dans « ce qu'on appelle en sport la catégorie JJ. Sur un premier livre réussi, elle hésite et n'ose se pronon cer : « Ecrivain ou plumitif? Percheron ou pur.sang ? » « Au second ou au troisième galop d'es· sai, on est fixé : on fait une marque à la ql.t~ue ou à la crinière, pour simplifier. J' Julien Gracq n'a pas lieu de regretter pour lui-même ce traitement. Après Un beau ténébreux et le Rivage des Syrtes qui suivirent le Château d'Argol, il entrait, pour la critique, dans la catégorie des pur-sang. Il aurait plus de raisons d'être agacé par une « simplification JJ tout autre qui consiste à être à tout jamais considéré comme un écrivain post-surréaliste au sujet duquel on ne se pose plus de questions et qu'on place en fin de peloton. Même si, cherchant plus haut ses sources, on évoque l'influence sur lui du romantisme allemand, il n'en apparaît pas moins aux yeux du tout venant comme un héritier et un suiveur.

Lettrines, comme il y a quelques années Préférences, recueils d'essais, de jugements et de réflexions où l'auteur est amené, directement ou par la bande, à parler de luimême, corrigent ces vues sommaires. Ils montrent un esprit libre et original, un tempérament parfois ombrageux, qui regimbent à toute tutelle. C'est pour des raisons précises et qui tiennent à des conceptions personnelles sur la vie, l'écriture, le comportement des hommes, qu'il admire André Breton et juge qu'aucun mouvement n'a, comme le surréalisme, brillé avec autant d' « éclat » et de « variété ». Il n'en déclare pas moins «le beau mai passé» avec toutes ses « a~pines montées en graine » et on le trouvera peu respectueux à l'égard d'un homme qu'il aime quand il écrit : « Si on dressait la chronologie de ses admirations successives, on se rendrait compte que presque chaque année il a présenté à ses amis La

Q~

Bien qu'il ne s'agisse pas d'un journal in.time - même si l'auteur est amené à nous faire des confidences : sur ses goûts, son enfance, ses rêves, son métier et ses livres on pense à Gide ou Léautaud, pour écarter immédiatement la comparaison. Julien Gracq n'est pas amoureux de ses particularités et il ne songe il aucun moment à se mettre en scène. Il ne pose ni à l'homme torturé par ses problèmes ni à l'original fier de ses humeurs et qui ne s'en laisse pas accroire. Il a dépassé le légitime intérêt que chacun peut prendre à soi-même et qui, par l'écriture, aboutit toujours plus ou moins à se donner en spectacle - avec la distance que cela implique à l'égard du spectateur pour nous rejoindre au contraire dans ce que nous pouvons ou non avoir de commun avec lui. Il nous met ainsi à la question, du moins à l'épreuve. Le plaisir est tout de participation. Devant un auteur, un paysage, une ville, un fait d'histoire, une mode ou un courant de pensée, il paraît adopter l'opinion commune, prendre les choses comme elles sont, ou comme elles vont. Il les tient cependant sous le regard et, par un détail insolite, p8.l'-l1ne menue particularité qui généralement échappe et dérange l'apparent et strict agencement de leurs parties, voici leur surface lisse qui se craquèle, laisse apparaître des fonds insoupçonnables. C'est CI le froissement de mer du vent dans les branches »

littéraire, 1" au 15 juin 1967.

d'une sapinaie de Sologne qui « ramène au sentiment du lointain et de l'étendue, de l 'ailleurs JJ. Ce sont les forts de Verdun, « tassés, rentrés comme une tête entre les épaules sous d'énormes marteaux-pilons - des cuirassés coulés bas dans la glaise » qui font régner sur la campagne « un bizarre silence de bête assommée )J, et il suffit de se promen er à Venise sur les Fondamente Nuove pour qu' « avec ses fenêtres comme des yeux crevés, ses façades hagardes suant je ne sais quel relent de terreur m oisie et ruineuse JJ, la ville fameuse apparaisse comme tout au tre qu'u n romantique séjour pour les amou reux . Il visite une exposition d 'objets ayant appartenu à la duchesse de Berri. Exposition de reliques, comme bien d 'autres. Les médaillons, les boucles de cheveux, « les fragm ents de la robe de soie blanche de la duchesse tachée du sang de son m ari JJ le mènent à évoquer le côté mystique, « thaumaturgique » de la monarchie après Louis XVIII, tandis que le duc de Bordeaux en kilt ef les gravures de keepsake révèlent combien le romantisme naissant baignait dans « le royalisme mystique de la légitimité )l. En lisant Madelin, il pense, comme tout le monde, à « la tête de l'emploi )J qu'avait Fouché. Cette laideur l'arrête et le mène à montrer comment, la rapprochant de cette autre disgrâce physique qu'était pour Talleyrand son piedbot, elles étaient en fait, pour l'un et pour l'autre, des « gages )J sur lesquels ils savaient « qu'on leur prêterait à l'infini JJ. C'est sur une difformité physique « subtilement mise en valeur JJ que les deux compères ont assis un pouvoir tel que, les sachant momentanément d'accord, Napoléon « accourt à franc étrier du fond de l'Espagne JJ . « Tout Paris avait cru l'Empire par terre, puisque les signes s'accomplissaient - puisque le vieil argousin régicide voyait venir à lui l'écumeur de la forêt de Bondy. » Souvent, dans ces notations, on voit paraître l'auteur de la Littérature à l'estomac, qui ne mâche ni ses mots ni ses jugements et sait pertinemment où le bât blesse quelques-uns de ses contemporains. On verra pourquoi « Sartre est notre grand écrivain russe », pourquoi, aujourd'hui « l'avant-garde est imposée par les pions », de même que la lecture des œuvres compl~tes de nos romanciers les plus abscons est recommandée dans les familles. Il va en cela à l'encontre de l'opinion commune, mais il surprend davantage lorsque, paraissant la partager, il en prend subtilement le contre-pied. Quand il écrit: « Poète, Valéry n'a pas de démon. Prosateur, c'est si l'on veut le colosse de la pensée pour album », on le trouve peut-être injuste, mais on n'a pas trop envie de s'insurger. On a tort : quelques lignes plus loin, dénichant dans les vers du poète une blague d'étudiant, il vous montre que Valéry

est « éminemment le compagnon dont on ne se lasse jamais JJ. Comme tout le monde, il « admire » Proust. « Mais, ajoute-t-il, l'émerveillement qu'il me cause me fait songer à ces sachets de potage déshydraté où se recompose dans l'assiette, retrouvant même sa frisure , soudain un merveilleux brin de persil. l'admire. Mais je n e sais pas si j'aime ça. JJ Ce regard qui décape et fouille n 'est p as celui, desséchant et mesquin, du satiriste. C'est u n regard qui recompose et qui, avec l'aide des autres sens, crée des climats, des arrière.fonds, des zones de grande circulation et de libre écliange. C'est le regard d'un poète attentif en même temps au détail et à l'ensemble et à qui n'échappe jamais l'essentiel : d'u ne ville, d'un p aysage, d 'une œu vre. Le détail dont il est frian d, ce n'est pas à partir de lui qu'il ju ge, m ais pour ce qu'il révèle du tout. S'il relève par exemple l'affirmation de RobbeGrillet selon laquelle « les grands romans du passé sont centrés sur une étude de caractère », ce n'est pas pour prendre RobbeGrillet en flagrant délit de simplification outrancière, c'est pour montrer qu'un roman de Balzac ou de Dickens, le roman en général, « vit d'échanges multipliés : c'est le propos d'un des personnages qui fait descendre le crépuscule, et la fraîcheur d'une matinée qui rend soudain l'héroïne digne d'amour. Et comme toute œuvre d'art, ajoute-t-il, il vit d'une entrée ·en résonance universelle - son secret est la création d'un milieu homogène, d'un éther romanesque où baignent gens et choses et qui transmet les vibrations dans tous les sens. J) Robbe-Grillet est oublié tandis qu'est donnée la plus belle et la plus juste définition du roman.

A propos de lui-même, écrivain, il fait de menues révélations - la Littérature à l'estomac est une ven geance, curieusement détournée, contre les critiques de théâtre Gui avaient éreinté son Roi pêcheur destinées à montrer l'inanité de la critique. C'est ainsi qu'il avait imaginé un Balcon en forêt et le Rivage des · Syrtes comme de tout autres livres que ceux qu'il a écrits, et c'est pour révéler qu' « à chaque tournant du livre, un autre livre, possible et même souvent probable, a été rejeté au néant. Un livre sensiblement différent, non seulement dans ceci de superficiel qu'est son intrigue, mais dans ceci de fondamental qu'est son registre, son timbre, sa tonalité. » Pour peu qu'on ait quelque expérience de l'écriture, voilà qui ne nous étonne qu'à demi. Mais comment la


LITTÉRATURE

. : Un

e~prit

ÉTRANGÈRE

Merveilleux

libre

eritique pourrait-elle tenir compte de « ces livres qui n'ont pas vu le jour de l'écriture » et dont « le fantasme, pendant des pages, des chapitres entiers, a tiré, halé l'écrivain, excité sa soif, fouetté son énergie »? La critique qui s'en tient à la lettre'. ·erre nécessairement, mais pire est celle, psycha- ' nalytique, thématique ou abyssale qui prétend reconstruire les œuvres de l'intérieur et accompagner l'auteur dans sa création. Elle ignore les incidents de parcours. Elle ignore surtout que l'intelligence, et l'intuition, sont impuissantes à recréer le climat de « puissante charge af, f~tive » qui' constitue « la force - de gravitation» d'une grande œuvre. « J'appelle cohésion nucléaire cette force d'attraction centrale logée, et bien cachée, dans les grandes œuvres, qui leur permet non seulement de tenir étroitement soudés et incrustés à elle tous les personnages qui les habitent... mais enCore . d'attirer dans leur orbite des aStres errants de moindre calibre... .» Et de citer . en exemple «. 'un opéra comme la Tosca » « remagnétisé » par « l'Italie de Stendhal ». Comme on le voit, le plaisir qu'on prend. à lire Lettrines peut s'Ilccompagner d'un grand profit. On en est d'autant plus ravi que l'ouvrage tranche par sa modestie, j'allais., dire sa bonhomie, sur les orgueilleux trait~ qui font florès aujourd'hui et qui prétendent à qui mieux mieux nous dévoiler, par. l'utilisation .de savants appareils,. les arcanes de' la création. Ils ne soufflent, hélas! que le vent des salles d'études ou des. amphithéâtres. Ici, ce qu'on entend enfin, c'est une yoix humaine, et qui sait ce dont elle parle. M auTÎce Nadeau

Jorge Luis Borges L'Aleph trad. de l'espagnol par Roger Caillois et René L.F. Durand Coll. « La Croix du Sud » Gallimard éd., 224 p. Jorge Luis Borges et M.E. Vasquez . Essai sur les anciennes littératures germaniques trad. de l'espagnol par Michel Maxence Christian Bourgois éd., 237 p. Jorge Luis Borges et AdoHo Bioy Casares Six problèmes pour don Isidro Parodi trad. de l'espagnol par Françoise Rosset Coll. « Les Lettres Nouvelles ». .Denoël éd., 195 p. Georges Charbonnier Entretiens avec Jorge Luis Borges Gallimard éd., 142 p.

L'influence de Jorge Luis Borges, comme poète, créateur d'un univers de fiction e~ homme de ·.p ensée, cette influence visible et invisible tout à la fois, n'a cessé de se faire plus insinuante à l'intérieur de la littérature frànçaise, depuis dix ans. A tel point que le nom ;.même de Borges est devenu le symbole, excessivement sollicité~ d'une certaine « utopie » de la littérature, d'une imagination de la lettre où l'ancien et le nouveau communiquent. .

1

En inême temps ~'il accomplit le mouvement moderne par excellence - . de fusion de la critique pt~ . la fable, Borges s'inscrit,

en effet, dans le prolongement d'un geste d'écriture typique des liué. ratures hispaniques: le « cultisme », le Il conceptisme » sont les noms érudits de cet art maniériste de la « pointe », de l'agudeza dont Balthazar Gracian fit, à Huesca, en 1642, la théorie, après que Gongora en eût épousé les entours et détours dans le Polyphème, les Solitudes et l'Ode sur la Prise de Larache. Ecriture qui n'est rien moins que réaliste: écriture de culture, adossée à un savoir rigoureux ou fantaisiste, dont, en tous cas, elle se joue: par la manière dont elle ordonne, dont elle classe les éléments de ce savoir - œuvres, auteurs, citations, pensées - , par ce mélange d'innocence et de perversité où elle trouve sa plus juste mesure, elle témoigne d'une force qui n'est pas seulement parodique ou de dérision, mais qui appelle l'éclat du rire. (Ce rire de Borges - ce rire de la littérature bouleversant les ordres et classifications du savoir occidental - est inscrit au seuil de la plus récente tentative pour regrouper en un système - fût-il de « gai savoir » - les pensées de notre Occident: dans les Mots et les Choses, Michel Foucault cite, à la source de SOJ:? livre, la monstruosité de Borges.) Rire par lequel Borges oblitérant, d'une part, le savoir où nous sommes pris, dans la bibliothèque de Babel, à l'extrême pointe de notre culture, accuse, de l'autre, l'imposture de ce savoir, la dérision de cette culture, le tissu de sophismes dont vit l'art cette « chose passée » à jamais, pour nous, après Hegel. Quatre livres paraissent presque ensemble, en traduction, où Borges se trouve impliqué diversement:

tantôt comme auteur unique, l'Aleph, tantôt dans un trav&;.l collectif ( Essai sur les anciennes littératures germaniques; Six . problèmes pour don Isidro Parodi), tantôt comme interlocuteur, Entretiens. Quatre livres qui appartiennent à des genres différents: de la fiction pure au manuel d'histoire littéraire, du récit policier à l'entretien radiophonique. Quatre livres inégaux, certes, mais qui, à travers leurs dissemblances mêmes, indiquent l'espace où se joue l'œuvre de Borges et la pensée obsédante, confondante qui en est le centre et qu'on ne sait comment nommer tant elle est évidente et secrète: l'infini? l'éternité? la littérature?

Fasoination L'Aleph réunit dix-sept nouvelles (dont quatre formaient jusqu'ici un volume traduit en français par Roger Caillois sous le titre générique de Labyrinthes). Les textes qui composent ce recueil sont de la meilleure veine borgésienne. Récits fantastiques, dans la ligne de Fictions, dont certains - l'Immortel, l'Autre Mort, la Quête d'Averroès, Emma Zung reproduisent la fascination des plus fortes énigmes de l'auteur argentin. Récits qu'il est vain de vouloir ressaisir dans leur anecdote tant elle est toujours semblable (ou, dans ses variations, secondaire, inessentielle); qu'il est tout aussi vain, d'ailleurs, d'espérer couvrir sous une analyse « thématique » puisque les thèmes peuvent se réduire à leur plate énumération, dans un prière d'insérer: « fiction, mort, recherche de l'identité, lan-

tDITEURS L'Berne : oahie_ "Houvenu ,éDératio. . "

Les éditions de L'Herne qui publient principalement les fameu~ ~hlers ~Ie dernier en date est sur Michaux), feront paraître à ,l'automne un cahier qui ne contiendra ni critiques ni témoignages, mais seulement des inédits de William Burroughs, Bob Kaufman (notamment, semble-t-i1, certains poèmes écrits en prison, avant la récente libération de' l'auteur) et de l'ami et traducteur françaiS de Burroughs: Claude Pélieu. Ce volume réunissant textes, poèmes, collages et photographies inaugurera une nouvelle série de cahiers consacrés aux Jeunes générations de différents pays. Ils sont . publiéS sous la direction littéraire de Pierre Bernard. Un cahier critique, prévu pour le cours de la saison prochaine, sera consacré à Samuel Beckett et dirigé par un universitaire américain, Raymond Federman, auteur d'une impor·tante étude sur· Beckett.

Christian Bourgois qui diri"ge 'seln du groupe des Presses 'Clté - les éditions Julliard, propre maison (les éditions tian Bourgols) vers laquelle il

- au de la et sa Chrisdirige

de préférence des œuvres d'une valeur esthétique particulière en fonction d'un circuit de distribution plus réduit et plus sélectif que celui de Julliard, vient de franchir le cap de sa première saison. Parmi les projets immédiats, trois œuvres attendues : 66 poèmes de E.E. Cummlngs, l'un des plus iml>Qrtants rénovateurs des procédés poétl--, .. ques ; puis la correspondance entre Henry Miller et Anais Nin ; enfin la Machine molle de William Burroughs, l'auteur du Festin nu, traduit par Claude Pélieu. Au même programme, un ouvrage mi-prose, mi-alexandrins, de Jean Ristat qui s'est fait connaître par un excellent ouvrage: le Lit de Nicolas Boileau et de Jules Verne (10-18). e~

.;rean-Manuel Bourgoù

se trouve l'un des anciens dirigeants de Mc Graw Hill le plus grand producteur mondial de textes techniques et scientifiques. L'Age d'holDIDe

Vient de paraître en Suisse, aux éditions dt! • l'Age d'homme", que dirige le Yougoslave Dimitri Jevic, un roman important du Russe André Biely: Petersbourg. L'auteur, mort en 1952, y a mis tout ce qui hantait les jeunes auteurs • idéalistes " russes: le pourrissement du tsarisme, la caricature de la bourgeoisie, l'écartèlement de la révolution entre le monde mongol et le monde européen. Les éditions de l'Age d'homme ont publié jusqu'à présent· Ramuz, Cingrla, Michel Bernard. Elles veulent s'orienter à l'avenir vers la jeune littérature.

Jean-Manuel Bourgois, frère de Christian, et ancien directeur de la revue Sciences va ouvrir sa propre maison d'édition à la rentrée. • Edisciences" sera, semble-t-i1 la filiale frnçaise d'une firme américaine spécialisée dans les publications scientifiques (notamment mathématiques) Au Journal Officiel, vie.. , enfin de et fera paraître, pour commencer, des traductions d'ouvrages américains ' paraître le décret d'exécution qui met avant de commander sa propre pro- en application la loi du 8 juillet 1964 duction. sur la protection du droit d'auteur A la tête de la maison américaine, international.

L'histoire de ce décret qui, d'ailleurs, mécontentera les spéCialistes, car Il ne résout pas les principaux problèmes en suspens, fait l'objet d'une anecdote ' dont il est difficile de vérifier l'authenticité. Selon certains, le général de Gaulle aurait appris l'existence d'une tr!lduction de ses Mémoires entreprise en URSS sans son consentement et sans que les éditeurs soviétiques se soient souciés de traiter des conditions avec Plon - éditeur françaiS - ni avec l'auteur. Le Président de la République aurait ainsi été amené à se rendre compte de la situation des auteurs françaiS en URSS. En 1964, une 101 menaçait d'instau· rer, sous réserve d'un règlement d'exécution et de modalités à venir. la libre utilisation des œuvres émanant de pays où les auteurs françaiS n'étaient pas protégés de façon effi· cace et suffisante. Une réserve expresse permettait de sauvegarder les droits acquis par les ayants-droit français. Depuis lors, il semble que des tractations aient eu lieu entre les deux gouvernements pour que la solutlQn extrême adoptée par la France n'ait pas de conséquences directes. Il faut croire que les pourparlers ont échoué puisque le règlement d·exécution vient enfin d'être pris.


Borges gage, rêve, métamorphoses, érudi- qui est ' le sien de se raconter ce tion ». Nous sommes ainsi recon- qui lui arrive, dans ce langage qui duits au début de ces récits, à l'ins- ne peut pas changer le passé, mais tant abstrait, hors du temps, où qui peut changer les images du ils vont commencer à nous faire passé. Soutenir cette écriture-là, ce /ligne: s'il. est aussi difficile d'évi- jeu ·majeur, c'est suspendre un ter la paraphrase à propos des apo- instant (le temps d'un récit) la logues de Borges, c'est que, dans mort qui vient ' (L'Attente), c'est ces fictions parfaites, le temps de parler contre la ' mort pour la voir la fiction coïncide exactement avec . venir (L'Homme sur.. le seuil), pour le temps de la lecture. Rien ne la reconnaître obscurément, lucide- ' subsiste au-delà: aucun ailleurs ment, et l'explorer de ses doigts, substantiel dont la critique puisse la tatouer dans le corps de sa lanse satisfaire. Ecrire à propos des gue (maternelle), pour en dresser récits de Borges est impossible, il la carte et la légende. Cette inscripfaut écrire ces récits. tion-là, compacte, résistante, inciEt c'est notre lecture qui les écrit: ainsi Borges lui-même lorsqu'il s'efforce de déchiffrer l'énigme d'Averroès réfléchissant, dans une société où le théâtre est inèonnu, sur le sens des mots tragédie et comédie qu'il a rencontrés dans la Poétique d'Aristote, ainsi Borges peut-il affirmer: « Je compris, à la dernière page, qu~ mon récit était un symbole de l'homme que je fus pendant que je l'écrivais et que, pour rédiger ce conte, je devais devenir cet homme et que pour, devenir cet homme, je devais écrire ce conte, et ainsi de suite à l'infini. » Le démon de l'infini qui possède Borges est cause des redoublements, des répétitions, des retours où le même cesse d'être le même, où l'identité s'égare, où les lieux et les noms s'échangent. Car d'un certain point de vue (qui est celui sur lequel se ferment tous les récits de l'Aleph), le même et l'autre, l'ayers et le revers coïncident.

contours pour s'en écarter à mesure, disposant à côté les uns des autres les volumes de la bibliothèque. L'Essai sur les anciennes littératures germaniques, entrepris avec la collaboration de M. E. Vasquez, est une œuvre de bibliothécaire de. Babel. Manuel historique et anthologique des anciennes littératures allemande, saxonne, scandinave, ce livre recueille la parole d'Ulfilas, la geste de Beowulf, l'œuvre de Bède le Vénérable, le Niebelungenslied, la Grande Edda, le Minnesang, l'Heimskringla de Snorri Sturluson, les sagas historiques et

Jorge Luis Borgm

sion dans la pierre, griffe dans le parchemin, écoulement sur la page, qui pré-vient la mort, qui pré-dit la mort, c'est la littérature dans son être même que ces récits n'ont d'autre fin que d'accuser à l'infini. « Pour écrire, dit Blanchot, il faut déjà écrire. » Chaque écriture. vient ainsi en surcharge d'une autre, dont elle épouse d'abord les

~'~~imaille littéraire, 1 er au 15 juin 1967.

Un langage clos L'essentiel de cet Essai tient peut-être dans certains « collages » où se juxtaposent, par exemple, à propos de l'antique Alexanderlied, des textes de Juvénal et de Quevedo, ou le Roland de l'Arioste et les Niehelungen, ou encore les légendes celtiques de Saint Brandan, les Mille et une nuits, l'œuvre de- Milton et celle d'Herman Melville. De telles généalogies des thèmes et des -images qui n'obéissent pas à la plate chronologie historique permettent d'isoler, une fois encore, une compréhension proprement littéraire de l'histoire des littératures. L'énigme posée par la poésie des scaldes, par les admirables kenningar 1, recouvre l'ambition des récits de Borges - énigme d'un langage complètement hermétique, clos sur son secret, où le sens premier est à jamais perdu .sous les strates de métaphores qui com. posent un texte entièrement « second », « irréaliste ». Pour évoquer cette ambition intime, Borges convoque aux côtés des antiques scaldes Paul Groussac personnage » de certaines fictions borgésiennes) et Balt4azar Gracian, Giambattista Marino et Wladimir Maïakovski, Quevedo et ' Flaubert, Wilhelm KIemm et Rudyard Kipling, Chesterton et Joyce, tous auteurs de convaincantes ' 'm étaphores et <lont les noms individuels, finalement, importent peu dans cet iminense et incessant plagiat qu'est la littérature, où l'essentiel, comme dit Blanchot (à propos de Borges; précisément), demeure . tflujourS « qu'elle soit impersonnellement, en chaque livre, l'unité inépuisable d'un seul livre et la répétition lassée de tous les livres ». Nestor Ibarra, dans sa lointaine préface à l'édition française de Fictions (1951), nOus avait ' pré~ venu : « Il y a la plus abondante · verve dans maints passages de Seis problemas para Don Isidro Parodi, livre extraordinaire et manqué, où les intTÏgJl.el$ policières fumeuses et glaciales· obsèdent · malencontreusement des car,icatures de la plus, admirable bouffonnerif! »'. Maintenant que, par les soins de Françoise Rosset, cet ouvrage (publié en Argentine sous le ps~don}?D,e de H. Bustos Domecq par Borges et son ami Adolfo Bioy Cas~res, l'auteur de cet admirable récit qu'est l'Invention de MareP), est enfin traduit en français, -nous pouvons rendre hommage à la justesse du jugement d'Ibarra. Ces Six problèmes sont effectivement un livre extraordinaire, transposition dans l'univers du gaucho des méditations logiques, paralogiques et mathématiques du policier Du. ~

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Le bibliothécaire de Babel . Le zaphir est ainsi une plece de monnirie argentine qui ' cache un dieu, qui enveloppe le chiffre de la divinité. Chiffre secret sans doute, mais aucunement dissimulé: lisible çà et là, sur le poil d'uI!. jaguar, sur le sol d'un labyrinthe ou dans le zahir lui-même, l'écritu~e_ du dieu est ce pictogramme c;entral à partir duquel tout « cesse d'être perçu contràdictoirement ». Ce pictogramme, ce contour du dieu, c'est l'Aleph point de l'espace qui contient tous les points, lieu sans lieu reconnu dans une « extase » où le sens dernier est à. jamais sacrifié ' comme il l'est au dernier instant central chez Borges' - où la vie se brise dans la mort, excédant toute « réalité », ~aussant finalement la vérité de ce qUe l'on appelle « vivre » : une fiction. Georges Bataille écrivait, tentant de définir une écriture majeure, une écriture de la souveraine.té : « Rien n'est moins animal .. qUe la fic~on plus ou ~oins éloigné~ du réel, de la mort. » Les contes, les énigmes de Borges tienn.e~t leur pouvoir étrange de cet éIO:i'~e~ent, de ce jeu souverain Qi;i. :péil. :p.;est pris au sérieux de ce ~. i _. 've à l'animal humain en clehots de ce merveilleux pouvoir

dieront la poeste saxonne, plus encore, celle des scaldes, découvriront des exemples singuliers ' et baroques de métaphores. -»

l'œuvre érudite de Saxo Grammaticus. Sans doute ne s'agit-il ni d'un ouvrage spécialisé, ni d'une grande œuvre littéraire, il n'en reste pas moins que la marque de Borges y est lisible dans le rire léger qui parcourt ce savoir ingéRu, pourtant déjà perverti. « Les lecteurs de ces pages, préviennent les auteurs, y verront la préfiguration du roman moderne ; ceux qui étu-

s


~ Merveilleux

pin, héros d'Edgar Poe, et un livre manqué, dans la mesure où l'intention parodique, la séduction de l'énigme et le délire des conversations se contredisent à l'intérieur de chacun des six récits3. Cette parodie du roman policier n'est pas seulement, dans l'œuvre de Borges, une mystification plaisante (comme ce n'est pas en vain que le détective Parodi est consulté par ses clients, dans la cellule 273 de la prison de Buenos Aires, où il est retenu prisonnier). Ces six enquêtes - qui sont autant de problèmes logiques plutôt que policiers dénudent un système de la littérature dont Borges expérimente, ici, six modèles. Ainsi, dans le quatrième récit, les Machinations de Sangiacomo (dédié à Mahomet), la séduisante Pumita confie-t-elle à son soupirant ambitieux: « Il faut faire très attention à ce que l'on publie. Souviens-toi de Bustos Domecq, de Santa Fe, 'celui dont on publia une nouvelle et dont on s'aperçut qu'elle avait déjà été écrite par Villiers de l'Isle-Adam. » Merveilleux Borges. Extravagant Borges. Dans les" entretiens qu'il eut avec Georges Charbonnier (entretiens radiophoniques d'une rare pauvreté de ton, d'où est absente toute complicité qui dans le genre, en lui-même faux, de l'interview littéraire est la seule chance de réussite partielle), il intervient, un moment, pour évoquer les lectures de Joyce : « l'ai . entendu un disque de Joyce. On sent que Joyce s'amuse énormément. Les allitérations, les consonances sont pour lui un jeu, un beau jeu. Dont il rit. » Cette ironie souveraine, c'est le rire des dieux; et ce rire n'appartient à personne, à aucun individu mortel, ni Joyce, ni Borges,' mais c'est la littérature même qui rit en lui. Rire contagieux qui ouvre à l'espace divin où l'on meurt de rire, où l'on se rit de mourir. Rire qui est à l'œuvre dans l'écriture de Borges où l'auteur à jamais se trouve mis à mort par son œuvre même, disant à la fin, comme l'Immortel: « l'ai été Homère ; bientôt, je serai Personne, comme Ulysse; bientôt je serai tout le monde : je serai mort4• » Henri Ronse 1. Les kenningar sont des périphrases extrêmement complexes. On dit ainsi cygne sanglant pour le vautour, pré de la mouette pour la mer, arbre des corbeaux pour la mort, château du corps pour la tête, sang des rochers pour la rivière, etc. 2. Publiée, avec une préface de J.L. Borges, par Robert Laffont, collection « Pavillons », en 1952. 3. Sans vouloir discuter l'opinion de N. Ibarra, partagée par notre collaborateur, l'éditeur français tient à marquer que Borges a voulu publier ce livre chez nous sous son nom et celui de son ami. Tous deux ont aidé de leurs conseils, dans une entreprise longue et difficile, l'excellente traductrice qu'est Françoise Rosset. (M.N.) 4. Gérard Genette a suggéré, ici même, que Jorge Luis Borges n'était peut-être pas le nom d'un écrivain argentin connu de tous et vivant à Buenos Aires, mais l'un des pseudonymes de la littérature elle-même.

'6

Une satire

Borges

James Purdy Le Satyre Gallimard éd., 280 p.

Les débuts de James Purdy furent fracassants: parrainé par John Cowper Powys et Edith Sitwell, le jeune romancier suscita aussitôt diatribes et emballements. Il faut encore compter parmi ses admirateurs Angus Wilson et Edward Albee qui tira une pièce de Malcolm. Avant le Satyre, James Purdy avait écrit deux autres romans (Malcolm et le Neveu publiés en français chez Gallimard en 1961 et 1964, respectivement), un recueil de nouvelles (Couleur de ténèbres, Gallimard, 1965) et des pièces et récits rassemblés sous le titre Child· ren is all (à paraître). Malgré cela, il semble bien que James Purdy n'a pas encore en France l'audience qu'il mérite mais que le Satyre devrait agrandir singulièrement. A sa sortie de prison, Cabot Wright, un jeune financier de Wall Street, auteur de quelque trois cents viols, se trouve être un sujet rêvé pour les éditeurs en quête de best-sellers: Poussé par son épouse et par l'éditeur Princeton qui a délégué Zoé Bickle pour le contrô1er, le pauvre Bernie dont la seule ambition était de vivre tranquillement en vendant des voitures, se retrouve rédigeant une biographie imaginaire du satyre . .Lorsqu'il rencontre Cabot Wright lui-même, celui-ci n'infirme pas ces aventures imaginées car il ne se souvient ,plus guère de son passé. Le livre de Bernie et Zoé restera inachevé et ne paraîtra pas ; pourtant, se voir racont~ a libéré le satyre et lui a apporté une révélation de la vie véritable. Cabot Wright pourra enfin commencer à vivre - Cabot Wright begins est le titre américain d~. roman. La vie et les exploits de Cabot Wright contés par Bernie constituent un roman à l'intérieur du

roman; déjà la reconstitution d'une biographie d'un neveu disparu avait fourni à Purdy le thème de son roman précédent. Le Satyre marque plutôt un retour à Malcolm où l'on voyait un jeune garçon entraîné dans des aventures d'un comique grimaçant. Le monde de James Purdy est cohérent mais s'organise au fil des œuvres en une vision de plus en plus âpre et désespérée d'un humour noir très swiftien. Jeune homme de famille riche et bien pensante, Cabot Wright est un homme d'affaires plein d'avenir ; on le nantit d'une très américaine épouse de bonne famille ... Mais Cabot, révolté sans le savoir, dégoûté de cette vie où aucun contact n'existe entre les êtres, se met à violer, violer les femmes par dizaines jusqu'à ce qu'une dénonciation d'une petite bigote dépitée de n'avoir pas été violée mette fin à ses exploits. Le temps des héros tragiques est révolu: Cabot Wright et Malcolm, comme le Herzog de Bellow sont des héros pitoyables, des victimes comme l'avait été Charlot. La société américaine est en procès : « La peur de la réalité tenaille l'Amérique. Nul pays n'a jamais caché le visage de l'homme sous un masque si faux. » Sous le masque, malgré et à cause des chansons et meneurs de jeu, il n'y a rien que le vide et :une terrible indifférence. Il n'y a aucun contact humain avec les autres, pas même par le moyen extrême de Cabot Wright, le viol. Couleur de ténèbres présentait une galerie d'enfers privés : les parents et les enfants, les époux, les frères ne s'~ntendent pas parler. L'amour ~'existe pas, toute manifestation sexuelle est factice « En Amérique, l'orgasme a véritablement lieu de nos jours dan.~ le sac à pop-corn de votre voisin de cinéma, ou devant un match de base-ball qu'on regarde à la télé en mastiquant des hamburgers à 80 0/0

de matière grasse. » Dans cette nation de commis-voyageurs règne un matriarcat d'un type spécial : « Dans la publicité comme ailleurs, ce qui se fait en ce moment, c'est la femme d'âge mûr; d'ailleurs, elle gouverne la nation» ; de fait, presque tous les héros de Purdy, de Malcolm à Cabot et son biographe Bernie, sont menés et brimés par leurs épouses. Le cri de protestation du satyre ne sera pas entendu : en guise d'écrivains pour rapporter sa vie, il n'a qu'un vendeur de voitures et une bourgeoise pleine d'amertume. Les éditeurs veulent un livre à sensation, non un rapport véridique; cela permet à Purdy de présenter au passage une satire violente des milieux de l'édition. (Comment faire l'éloge d'un livre où l'on peut lire : « Pourvu que le livre soit suffisamment mauvais, ils le publieront, et s'il est vraiment mauvais mauvais, les critiques seront enthousiastes et ça se vendra »?) Un évangéliste clame : « Si seulement je pouvais obtenir de l'un d'entre vous qu'il sente quelque chose » et c'est justement là que se trouve pour quelques rares individus un peu d'espoir de reprendre contact avec la vie et la réalité: quand Cabot sera capable de rire, quand Bernie pourra pleurer. Le Satyre serait d'une lecture insoutenable sans la continuelle pulsion de l'humour particulier de James Purdy. C'est toute une étude qu'il faudrait consacrer aux ressources humoristiques de Purdy : ici, c'est la prière quotidienne du jeune mannequin qui s'adresse à Dieu pour aller à Hollywood, ailleurs c'est la description d'un viol avec une froideur et une précision technique SUIVIe de statistiques aberrantes. Quant aux malices satiriques embusquées de loin en loin au tournant des phrases, elles sont innombrables. Rares sont les livres aussi tragiques où l'on peut rire autant. Serge Fauchereau

ÉCRIVAINS ÉTRANGERS Galbraith romancier L'auteur de l'Etre de l'opulence, qui publiera au printemps prochain la Discipline économique, chez Houghton Mifflin et qui met la dernière main à une étude sur les miniatures hindoues du XV' au XVII" siècle (il a été ambassadeur aux Indes), vient d'avouer qu'il est en train d'écrire un roman. C'est ce qu'il a déclaré à Londres où il donnait une série de conférences à ra B.B.C. Il s'est refusé à tout commentaire quant au sujet de ce roman, mais les éditeurs américains sont déjà à l'affût.

Algren-Beauvoir? Les bruits courent d'une demande faite à l'écrivain Nelson Algren concernant la cession de sa correspondance avec Simone de Beauvoir. Il aurait en sa possession nombre de lettres de la romancière-philosophe, remontant à l'époque de leur intimité. Nelson Algren aurait rejeté la proposition - d'aucuns prétendent même que l'offre n'aurait pas été suffisamment élevée. On voit mal, au demeu-'

rant, 1'usage que l'acheteur peut faire de telles lettres, si ce n'est pour les collectionner ou les mettre en réserve. En effet, elles ne peuvent être publiées sans l'accord de l'auteur ; leur usage, même pour une étude littéraire ou biographique, . est illicite à défaut d'un tel accord. ' Reste que les deux correspondants autoriseraient peut-être la publication, sous leur contrôle.

Cortazar L'auteur de la Marelle vient de publier un recueil de nouvelles: Todos los fuegos, el fuego. «La autopista» (l'autoroute) a pour cadre l'autoroute du Sud. Un bouchon qui s'y prodUit et dont la durée s'annonce extraordinairement longue fait coexister un certain nombre d'automobilistes rapprochés par le hasard . Une fois la route débloquée, la fille de la Dauphine et l'homme à la 404 reprendront leur route séparément. «El otro cie10» (l'autre ciel) est plus typique encore des obsessions parisiennes de l'auteur. En quête, à Buenos Aires, d'une jeune prostituée parisienne, il

débouche, au carrefour d'une rue, sur le Paris de 1870, avant de révenlr chez lui vers sa mère, sa fiancée et notre ère.

.L e Living Theatre à Caen « La question qui se pose maintenant est de savoir si dans ce monde qui glisse, qui se suicide sans s'en apercevoir, il se trouvera un ' noyau d'hommes capables d'imposer cette notion supérieure du théâtre, qui nous rendra à tous l'équivalent naturel et magique des dogmes auxquels nous ne croyons plus. » Ces paroles d'Artaud ont été entendues par les dirigeants du Living Theatre: La puissance d'impact et de dérangement du . Living est redoutable, <m s'en rendra bientôt compte sinon à Paris du moins à Caen car, après un voyage en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, cette compagnie américaine se produira à la Maison de la Culture de Caen du 6 au 10 juin. Au programme: le 6 juin, the Brig; le 7, Mysteries; le 8 et le 9, Frankenstein, le 10, Les Bonnes.


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La !Dort du père

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PRIX INTERNATIONAL DE LITTERATURE 1967

• • brouillée ••

GOMBROWICZ

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phrase : « Une fenêtre par un embrun hors de saison. Au- • dessus de la mer, dominant la ville, • un corps roule sur un lit qui grin- • ce. » A la dernière phrase : « Une • fenêtre qu'on vient de nettoyer. : Au-dessus de la mer, dominant une • « Un homme appelé Berg ayant ville, un homme immobile, pri- • changé son nom en Greb, ' vint dans sonnier d'un divan couvert de ve- • une ville au bord de la mer pour lours. » Entre ces deux phrases • y tuer son père. » Tel est le sujet se déroule le roman, c'est-à-dire • du roman d'Ann Quin. Ce résumé l'engluement d'un homme dans une • • est de sa main et elle l'a placé en . réalité qu'il veut fuir. Dès le départ, Berg est prison- • tête de son ouvrage. Ce désir de révéler le support nier. Prisonnier des objets : une • romanesque a quelque chose de pièce couloir avec des rideaux sur • suspect. A première vue, on peut une fenêtre fermée. Prisonnier des • l'interpréter comme un mépris to- sons : le lit qui grince, la radio, • tal de l'anecdote. Si, en effet, le le dancing. Prisonnier des mots : • livre est cette anecdote, inutile d'al- Berg devient Greb lorsqu'il rencOn- • ler plus loin. Si elle est avouée, tre son père, la mère de Berg s'ap- • elle est inscrite comme un simple pelle Edith et la femme qui vit • canevas et l'auteur nous convie à avec son père s'appelle Judith : • Berg est devenu Greb pour tom- • admirer son savoir faire. ber d'Edith en Judith. Chacun • Certes, on peut se rendre à l'in- de ses actes devient signifiant à • vitation d'Ann Quin et goûter Berg l'intérieur du système de corres- • comme une sorte de roman à sus- pondance. Tout l'effort de Berg • pense. Tous les ingrédients qui font va consister à tuer ce père pour • les bons « policiers » sont réunis. trouver sa propre liberté. La cloi- • Par le décor : une ville triste et son qui le sépare de son père est • grise sous la neige avec, à deux la chose à abattre. C'est l'acte viril • pas, la présence de la mer, une qui le détache de sa mère. • pension de famille minable. Par l'action : le long trajet du héros Cette volonté de rupture atteint : avec un cadavre dans un tapis, une son point culminant lorsqu'il croit • poursuite sur terre et sur mer, un avoir tué son père. Il l'enroule dans • véritable combat en pleine mer. un tapis et veut cacher le corps. • Par le suspense : les . nombreuses Il parcourt la ville, réussit à le ca- • manœuvres de l'assassin et de la cher. Quand il va le rechercher, ce • victime désignée. .Il n'y manque qu'il retrouve c'est un mannequin, : ni le piment érotique, ni le coup un simple mannequin de music- • de théâtre final. En approfondis- hall. Et ce mannequin, le père • sant un peu, on pourrait montrer l'aime comme un fils. Il veut récU" • l'influence des films d'Alfred pérer son mannequin. Le père • Hitchcock sur le roman d'Ann mourra mais Berg restera avec Ju- • Quin. dith, sa belle-mère. Il est rentré : La référence à Hitchcock va, en dans sa prison. On ne peut ici • l'occurrence, nous servir : jadis qu'évoquer cet engluement dans • Eric Rohmer et Claude Chabrol, les objets, ce qu'on pourrait ap- aujourd'hui, Jean Douchet, ont peler une entreprise de réifica- • montré que sous · les histoires p0- tion. De ligne en ligne se tisse • licières et d'épouvante d'Hitchcock un réseau de correspondances: se cachait une véritable concep- d'objets, de langage dont la plus • tion du monde. TI en est de même simple est celle que j'ai notée en • ici : le schéma policier est un mas- premier (Berg-Greb, Edith-Judith). • que qui cache plusieurs réalités. Le fait que les héros soient juifs • Le livre peut se lire à plusieurs (Berg, Goldstein) doit également • niveaux mais toutes les réalités dé- avoir une valeur signifiante. • voilées, loin de se détruire, s'enUnivers clos et envoûtant, gla- • richissent les unes les autres. cial, où Jes individus sont mus par • C'est ainsi qu'on peut y lire un des forces élémentaires, onirique • roman psychanalytique, l'histoire et à coup sûr « magique ». Ann • d'un homme affligé d'un complexe Quin . a lu Alain Robbe-Grillet (le • d'<Edipe qui le pousse à tuer son long cheminement de Berg à tra- • père. Il ne guérit pas car on lui vers la ville avec le tapis sur le • vole la mort de ce père tandis qu'il dos fait, bien sûr, penser à Dans • tombe sous la coupe de sa belle- le labyrinthe comme y fait penser • mère. Les symboles psychanalyti- l'atmosphère blanche de la ville • ques sont nombreux et s'imbriquent avec sa neige, ses mouettes, les em- • admirablement dans le schéma p0- bruns de la mer, les poissons morts), • licier. mais elle s'en détache. par une vo- • Mais cette lecture, à son tour, Ionté d'enraciner son langage dans • ne nous satisfait pas. Car ce roman une réalité viscérale, dans . une • où la psychanalyse joue un grand sorte de magma pré-conscient. • rôle ne fait, d'autre part, jamais appel, dans son rythme interne, à Ann Quin, dès sa première ten- • la psychologie. TI importe donc de tative, nous fait entendre un chant • chercher ailleurs et cet ailleurs, nouveau. Et nous n 'oublierons pas. c'est dans le langage que nous al- de sitôt cette musique âcre et forte. • lons le trouver. A la première 1ean Wagner • Ann Quin Berg trad. de l'anglais par Anne-Marie Soulac Gallimard éd., 211 p.

Cosmos

roman

Bakakaï

récits

Lettres Nouvelles Collection dirigée par

"LIBERTÉ DE L'ESPRIT" collection dirigée par

RAYMOND ARON

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Maurice Nadeau

de l'Instiiut

LEON POLIAKOV

LES BANQUIERS JUIFS ET LE SAINT-SIEGE du XIIIe au XVIIe siècle .. Economie, société, droit de l'Eglise et droit des villes, l'ouvrage de Léon Poliakov nous apporte de vives lumières sur tous les domaines de la civilisation médiévale". GABRIEL LE BRAS - Doyen honoraire de la Faculté de Droit de Paris et M.-R. MAYEUX -(Revue historique de Droit)

......_ _ _ _ _"'_LMANN-LËVY_ _ _ _ _.....I

Les Lettres Nouvelles Mai- Juin 1907

Jorge Luis Borges et A. Bioy Cas ares - - - u s douze signes du Zodiaque Dionys Mascolo Nietzsche et l'Antéchrist Pierre Bourgeade Ombre des ombres Norman O. Brown Les frères contre le père Jean Todrani La noire Monique Fong Marcel Duchamp M. Khair-Eddine Histoire d'un Bon Dieu Victor Segalen Lettres -de Chine Léon Trotsky Le parti et /es artistes Serge Fauchereau : La poésie objectiviste américaine--P. Matvejevic : La littérature serbo-croate d'après guerre Geneviève Bonnefoi : Les travaux et les jours de Jean Dubuffet Dominique Nores : Don Juan à la Comédie Franfaise Mario Vargas Llosa: Marelle, de Julio Cortazar Lucette Finas : le Boileau de Pierre Clarac - - - - - - - - - -

• • Diffusion Denoël 192p.,6F

La Quim:aiM littéraire, 1" au 15 juin 1967.

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CENTENAIRE

L'entreprise exeDlplaire Mes idées me viennent des choses ... le n'ai jamais douté des choses, ni de leurs leçons. Elles existent en dehoT$ de moi, d'où leur solidité, et c'est leur permanence que je révère. Il ne faut pas les regarder, il faut les voir... Ce que j'aurais voulu... c'est que l'idée fût devant moi comme un objet, et visible de toutes parts, et qu'on pût la toucher de partout; qu'elle eût son grain, son poids, son volume, sa densité ; et que l'idée étant un objet, l'idée . de l'idée fût encore un ob jet et donc le système un objet, d'où sans doute un certain « matérialisme », mais je n'ai de goût que pour la matière (lournal-I-11-41). Ramuz ne nous survient pas à travers des raisons artistiques, intellectuelles, ou religieuses : tout au plus consent-il, comme par accident; à dire ce qu'il doit à Chateaubriand et Maurice de Guérin, son peu de goût pour Racine, Voltaire ou Stendhal, ce psychologue, et que son instinct, plus qu'à un pastel de la Tour, le porte à une idole polynésienne. L'originel seul le concerne : avec lui, on peut recommencer à vivre.

Un élan mystique

L'homme, écrit-il, est à la fois contenant et contenu: c'est le centre du problème. (Journal-21-5-19). Contenu, l'homme est le jouet du chaos et des signes indéchiffrables, de la sécheresse et des mystères. Ces moments de stérilité, d'accablement ou d'angoisse, Ramuz les a portés en lui, qui ne se maintient souvent qu'à force de volonté et de ténacité : le ne garde jamais rancune à personne, serait-ce qu'autrui existe trop peu pour moi ? (Journal - 24-5-03). le ne crois pas à la science. le ne crois plus qu'à la croyance. Et je ne suis pas croyant ... La vie n'a aucun sens qu'en dehors d'elle-même. (14-1203). le suis fataliste par tempérament, non par théorie... le veux être sans plainte devant les grandes forces qui composent l'harmonie du monde ; et, d'un autre côté, dans les petites choses, . volontaire et actif. (1-1-06). Nombre de ses romans, ainsi, mettent en œuvre une thématique tragique qui enferme, dans un conflit sans recours, le malentendu des êtres face au poids souverain du monde : drame des destinées individuelles avec Aline, et lean-Luc persécuté, l'un et l'autre meurtriers et promus à la mort ; drames de la solitude, celle du couple avec Adam et Eve, celle de la beauté, qu'incarne la Juliette pourchassée de la Beauté sur la terre ; triomphe du mal avec la Grande peur dans la M ontagne, un mal auquel la tendresse humaine ne peut opposer qu'un fragile rempart ainsi que le raconte Derborence. A la jointure de l'ordre et du désordre, il y a la menace, qui est signe mais ne se désigne pas - à quelles apocalypses nous préparent les Signes parmi nous ? et, son revers miraculeux, le merveilleux, à travers lequel, au plus fort de sa détresse et par la grâce du plus humble des siens, le monde rétablit son économie d'un coup_ Mystères, ici, de source chrétienne dans le Règne de l'Esprit malin, une fillette au cœur pur met fin au règne du Diable qui, sous les traits d'un cordonnier, ty-

Voir les choses, et dans les choses ce qui les assemble, cela est le fait d 'un élan mystique auquel Ramuz n'est pas étranger. Dès 1903, il note dans son . ./ournal : le ne vois les choses que ;dans la dépendance où elles sont les unes des autres ... l'idée ne m 'apparaît que dans son universel, ou elle y tend; elle épouse l'éternité. Mais c'est pour aussitôt y reconnaître une faiblesse. Ce balancement est très caractéristique d'une œuvre où, à l'amour et à la croyance, font souvent écho la solitude et le dou,te. Réaction d'artiste, bien sûr, qui sait . que la contemplation égalise et uniformise ; mais, enveloppant l'artiste (c'est toujours ainsi chez Ramuz),.J éaction d'homme vrai dont l'exigence se fait d'abord . méfiapce, qui n'oublie pas. qu'il appartient, lui aussi, au monde ~t, partant, veut d 'abord éprouver où il est et de quoi îl a je droit de parBibliographie .ommaire : ler -'- car l'universel, s'il veut être véritablement vécu, ne peùi être Les ouvrages de C.F . Ramuz ' ont été publiés par Grasset · et saisi que dans les limites particu- Gallimard. lières d'un homme par.!iculier .: Les éditions de l'Age d'Homme, à l'infiniment petit et l'infiniment Lausanne, viennent de rééditer Pache, peintre vaudois. grand n'intéressent que l'esprit . Aimé Les éditions Rencontre viennent (Journal - 12-7-15). Telle est la né- d'entreprendre la publication cessité de l'exil que Ramuz se don- des Œuvres complètes. na à Paris, comme son hé;ros Aimé Pache, et dont il retira sa cer- Sur R~muz, on peut consulter titude fondamentale : « Moi aussi, Bern~ Voyenne je suis du pays ». Il vit qu'il en C.F. Ramuz et la Sainteté de la Terre était jusque profondément là où La Baconnière éd. Neuchatel on touche aux racines (et tout est donné par-dessus) - et c'était vers Gilbert GuiSan quoi si longtemps il avait tendu. Ramuz Coll. « Poètes d'aujourd'hui » (Aimé Pache, peintre vaudois). Et Seghers éd. s'étant, de la sorte, situé et accepté, Ramuz, écrivain suisse, surmon- y vonne Guers-Villate Ramuz ta le régionalisme pour faire une Buchet/Chastel éd. œuvre qui parle à tous. 8

rannise son village; tandis que la Marie Grin de la Guérison des Maladies reprend sur elle les maux de ceux qui souffrent et les en délivre, et que dans Présence de la Mort, quelques montagnards, condamnés par la fin de la planète, débouchent, au-delà de la mort, sur un nouvel espace qui les rétablit en eux-mêmes. C'est à ces œuvres que pense Jean Paulhan lorsque, saluant en Ramuz l'homme d'aventure, il écrit : ... ses grands romans semblent vouloir dire quelque chose qui ressemble à la communication des saints, à la reversibilité des mérites, à la résurrection des corps. Ici, croyants et athées s'entendent pour l'acca· bler ... Mais quand au-delà de la mort, de la peur et de la maladie - la page du ciel une fois tournée - le monde des Signes parmi nous recommence à vivre, je me dis que l'espoir pourrait être vrai (Ramuz à l'œil d'épervier). C'est que ces déséquilibres, dra· matiques ou visionnaires, ne se résolvent pas, chez Ramuz, par une idéologie qui les dépasserait, mais, au contraire, à travers une vision, immédiate et originelle, qui les rapatrie: le sais ... qu'il n'est rien au monde qu'on doive dédaigner ; qu'on peut atteindre en tout à la beauté unique ; que les plus humbles choses et les plus sublimes se touchent et que tout peut se hausser au mode transcendant, car tout vient du cœur. (Journal - 1211-04). Ainsi, le sacré se confond-il avec l'ordre du réel : la foi et la croyance naissent de la vision des choses et s'en reviennent à elle, et, puisque tout se tient dans ce monde, un amour est tout l'amour. Si Ramuz, donc, n'hésite pas à utiliser le langage et les thèmes chrétiens - ils témoignent du sacré - c'est pour les transposer dans une conception nettement paganiste où se réconcilient le salut et le consentement à soimême.

L'enracinement On l'a vu, pourtant. Ramuz récuse le mysticisme. La vision du « partout», chez lui, n'exclut pas le sentiment du « là » ; mieux, elle se fonde sur lui. En l'homme, le contenu limite le contenant : Parce que tu es venu d'un certain point de la terre, il y a pour toi des obligations. Parce que tu as derrière toi une race, tu as des obligations, se répète inl~ssablement Aimé Pache. Le con,enant a . pour devoir de resituer par-delà le désordre et les maléfices, Ile contenu dont il est la conscience, agissante, de le r cndre à lui-m~me. Dans la Vie de Samuel Belet, modeste ouvrier de campagne, il y a une suite d'épreu. ves, et, au bout, l'apaisement, par l'acceptation d'une solitude qui, ce faisant, change de signe, n'est plus privation mais au contraire, révèle la place qui est vôtre. Cet enra-

cinement, c'est le secret du paysan où Ramuz voit le dernier espoir, un espoir peut-être déjà anachronique : Si une initiative partait enfin de vous, écrit-il dans Besoin de grandeur, s'adressant aux hommes de la terre, et vous sortiriez de votre mutisme, portant à la connaissance de tous une autre conception des valeurs et une autre hiérarchie des valeurs, les ayant vous-mêmes vécues, c'est-à-dire éprouvées et connues vraies; retrouvant en vousmêmes l'espérance que d'autres vont chercher très loin d'eux. Mais peut-être le paysan ne se tait-il que parce que c'est à l'artiste qu'il incombe de parler : Pointet le taupier tend ses trappes, moi je peins dans mon village, dit Aimé Pache. Pourtant, la. vocation artistique ne saurait tout à fait se confondre, chez Ramuz, avec les autres manières d'être au sein desquelles, cependant, elle doit initialement s'insérer. Tension extrême du contenant, l'artiste est celui qui non seulement voit, mais cultive sa vision et la dit ; (l'artiste) doit être d'abord tout près de ce qu'il aime avant de s'écouter, car la nature est pleine d'intentions confuses supérieures aux nôtres, elle nous dépasse en puissance ; nous n'avons qu'à l'ordonner; elle est plus riche que nous, mais notre pauvreté est plus haute. (Journal 30-5-05). Accouplé avec les choses, les embrassant d 'un regard à la fois plus large et plus précis, l'artiste éprouve sa création comme le sacerdoce majeur. Sa mission est d'abord de célébration : c'est par constat naturel que, chez Ramuz, le monde est reconnu comme beau, les choses comme bonnes. Mais aussi, et plus profondément, de réconciliation. L'ordre du monde existe, l'artiste le voit, mais il ne lui est lisible que par intermittence, au sein des malheurs et du chaos ; le rôle, presque providentiel, de l'artiste, ce sera donc d'aider cet ordre à s'instaurer, de rendre, par son activité, chaque être et chaque chose à son véritable sol : (la chose) n'est que partie du tout, et moi de même, mais je porte en moi ce tout, et elle pas. C'est à ce tout que je tends, emportant la chose avec moi pour l'y faire rentrer, elle aussi, l'y réincorporer, et moi mêlé à elle. La tirer de l'exil, me tirer de l'exil, nous tirer l'un et l'autre de notre double exil, et être deux d'abord mais redevenir un ... (Raison d'être)_ Point de fusion de l'artiste et du monde, articulation disc.ursive de leur entente, le langage sera, pour Ramuz, le lieu de cette réconciliation. Ecrire, ainsi, c'est capter : s'approprier les beautés du monde, donner voix à l'homme, épouser' sa démarche. Mais dans ce réel, chez lui si précisément défini et si profondément enraciné, Ramuz découvre un langage qui n'attend que d'être éveillé, la chère langue, un peu traînante, un peu chantante, qui est encore du latin (Aimé Pache, peintre vaudois ), et éveiller


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de Rallluz

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Située hors du temps, dans un présent indéfini, la vision de Ra- : muz est toujours globale et ses tex- _ tes vont le plus souvent du général _ au particulier, du confus au pré- _ cis (de même que l'intrigue de ses romans se présente le plus souvent comme la reconstitution progressi- ve de quelque chose que nous res- _ sentons comme déjà arrivé). Ainsi, _ le début de la nouvelle Vieux dans _ une salle à boire: Il faut d'abord les déshabiller de la fumée qu'ils font, on ne les a pas vus encore. Tout au plus, un bras qui se lève : dans une manche de chemise blan- _ che ou une tête qu'on secoue sous _ un chapeau de feutre mou. C'est une gravure qui se découvre petit à petit, comme certains paysages _ sont un Cézanne, ou la Fille en- _ dormie, sur l'herbe, au soleil, dans _ l'ordre des choses,. une baigneuse de Renoir. Car chez Ramuz, tout, cho· 'ses et gens, se donne d'abord com- me objets à yoir - d'où le monta- _ ge quasi-cinématographique de ses _ descriptions et le monde mê- _ me, parfois, semble ne se consti- t~r que pour la vue : Il ôte son chapeau, tandis que sa grosse bar- be sale va vers en bas et a été rem- : placée par son crâne' qui brillait en- _ , tre deux touffes de cheveux. (La Beauté sur la terre). Aussi renfor- ce-t-il le mot et l'adjectif aùx dé- pens du verbe .:...... spécifier le 'ver- be, c'est congédier les objets au : profit d'une, pure activité littérai- _ re, continuellement déployée : Ra- _ muz n'aime que les verbes d'existen- ce, être, avoir et voir, qui s'effa- - ' cent derrière les présences qu'ils _ instaurent: Son univers est immo- _ bile, la description est un acte d'at- _ trihution qui replace chaque .Jlétail _ dàns la dépendance de ce qui ' le commande et l'explique, et il n'y es~ pas de mot plus important, peut- _ être, que la préposition « avec» : • Et c'était tout · le temps une cho- • se nouvelle, devant quoi ils étaient obligés de se taire. .. Toute chose nouvelle, chacune avec un sens. (Aimé Pache, peintre vaudois).:

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Ramuz:

ce langage, l'écrire, c'est justement prendre possession de la totalité concrète du pays qu'il incarne. D'où cette synthèse complexe qu'est l'écriture de Ramuz: d'une part, une sensibilité formelle très contrôlée - mon esprit se complait aux architectures classiques. (lour" nal- 3-12-02) - et un style initial très soutenu, lui aussi, de type claSsique, et dont témoigne, notamment, le Journal ; de l'autre, une langue vive, de sève populaire, qui adultère, disjoint et enrichit d'une véritable pesanteur de réalité-ce style initial, tandis que, en retour, celui-ci lui confère sa dimension littéraire ; enfin, composant cet ensemble, le ton : ne chercher l'unité que dans le ton qu'on pourrait définir à peu près : le sentiment général. (Journal - 11-4-08). Démarche que l'on peut rapprocher de celle du premier Stravinsky - dont l'amitié fut décisive pour Ramuz.

Le légendaire, l'immémorial Rencontre féconde mais communaute brève, d'ailleurs, que scelle l'Histoire du Soldat : alors qUe Stravinsky, naturalise la culture occidentale à son profit, Ramuz reste tourné vers les siens, et joue, comme il l'a dit, toute sa vie sur U1J,e seule carte. En transmuant la langue, les mœurs, les gens, la senLa Quinzaine littéraire,

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sibilité et les paysages de son pays; , en une organisation littéraire souveraine qui se projette hors de tout temps, il accède, tout naturellement, au légendaire et à l'ÎInplémorial. Sa voix se confond alors avec celle qui parle, à chaque instant et du fond des âges, aux membres d'une même race. C'est cette voix-ci qui récite le roman, s'insinue dans les personnages pour les commenter de l'intérieur, les situer par rapport à sa propre sagesse, dans un véritable espace du dicton. Ainsi : Une idée ,s'est formée au fond de sa tête, il ne sait pas encore tout à fait ce qu'elle est, mais on fait avant de savoir. (La Fille endormie) ; ou encore « C'est deux sous, disait l'homme, deux sous par partie. » Ça va ainsi, c'est sur la terre. « Votre avenir, messieurs, mesdames ... (La Beauté sur la teTTe). Parfois, cette voix se démasque tout à coup comme sujet du récit, en un « nous» absolu qui ne renvoie à aucun narrateur mis en scène dans le livre : C'est ici, sur le, bord du lac, une région assez plate (et les régions plates sons rares chez nous). (La Beauté sur la teTTe) ; à moins qU'elle n'interpelle le lecteur, le prenant aux épaules comme ' pour l"mcorporer à sa, parole : V ous êtes assis sur une pierre, vous vous tepenché en avant, les bras sur les genoux, vous écoutez. Personne. (Ainsi débute la nouvelle Trois vallées). '

nez

au 15 juin' 1967.

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Ainsi, en dernière aqalyse, peuton voir, dans cette démarche comme une double mise en ordre, l'une garantissant l'autre : ,mise en ordre des incertitudes et des malheurs de notre monde par l'unité d'une vision fortement enracinée en son centre ' '; mise en ordre de cette vision par une écriture qui' s'y sUbstitue et l'installe dans l'être _ . et, avec cette écriture, l'écrivain lui-même, ' en dépit de ses doutes : incessants. C'est , là une entreprise- _ exemplaire qu'il convient, àujour- _ d'hui, de réinterroger, après l'avoir dépouillée de son barrésisme de surface ainsi que d'une rusticité de mauvais aloi à laquelle 'certains succombent encore, et alors que les noms de Holderlin et de Heî, degger nous paraissent, tout compte - ' fàit, constituer à Ramuz une plus juste famille. Car il a répondu au souci le plus grave, ayant su éta- _ blir sa 'demeUre. Michel-Claude /alard • 9


COR:Q.ESPONDANCE

ROMANS FRANÇ_AIS

Une illuminante beauté J oë Bousquet Lettres à Poisson d'Or Gallimard éd., 231 p.

Il est devenu inutile de rappeler ce que fut le destin de Joë Bousquet : il avait vingt et un ans lorsque, jeune officier, il fut frappé en mai 1918 d'une balle qui, l'atteignant à la colonne vertébrale, le condamna à une paralysie de toute la partie inférieure du corps et à une réclusion qui devait durer trente-deux ans. Mais il n'est pas inutile de l'entendre évoquer luimême l'instant de cette blessure. Dans une de ces admirables Lettres à Poisson d'Or il réussit à « fixer » le drame, comme Rimbaud « fixait des vertiges ». Il vient de dire qu'une force obscure l'a toujours

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poussé dans sa vie à aller au-devant sée et son imagination vivent. Il Michel Tournier de ce qui le délivrerait de l'amour sait mieux que personne que la Vendredi ou les Limbes impossible : un jour de sa ' jeunesse création est d'abord la conquête du Pacifique ,en Angleterre, à Southampton entre d'un espace inconnu. Gallimard éd., 208 p. le pier et Queen 's terrace, sous une Qu'il s'agisse là d'une attitude allée d'arbres, attendant un bateau authentiquement « poétique », on qui revenait de l'île de Wight, il ne peut en douter et encore moins En 1719 un sexagénaire londofaillit fuir à jamais une fille noire s'en étonner de la part du poète nien quelque peu désargenté entre« au grand rire d'argent » qu'il de Traduit du silence ou de la prit d'écrire un livre afin d'assurer aimait pourtant follement; un auConnaissance du soir. Toutefois il une dot à ses filles. Il choisit pour tre jour, au bord du canal, à Car- serait faux de croire que, dans le thème l'aventure d'un marin écoscassonne, il leva mystérieusement cas d'une correspondance réelle sais qui, quelques années auparales yeux « vers les branches pleines comme celle-ci, la poésie soit pure vant, avait défrayé la chronique. d'étoiles » pour ne plus voir et aventure mentale et verbale. Ce qui Les espoirs du père écrivain furent entendre une femme qui lui parlait frappe au contraire dans ces lettres, comblés, les filles dûment dotées, le trop d'amour. Il raconte mainte- ce qui en fait la beauté profonde, succès mondial. Robinson Crusoé, nant que de la même façon, à Ver- c'est qu'on y sent à tout moment qui annonçait les couleurs du sièdun' il se détourna définitivement la présence d'un homme vrai et cle de Swift, de Rousseau, de Berde la lumière de la vie pour aller d'une femme vraie qui s'écrivent, nardin de Saint-Pierre, était né. Par à la rencontre du noir tracé de qui se voient, qui se parlent. L'uni- la suite, d'innombrables » robinsoncette balle qui devait le foudroyer vers de la parole ne s 'y substitue nades », non moins lues, devaient et le délivrer de ses propres limites : pas à leur existence réelle, il la voir le jour en tous pays jusqu'à « Le 27 mai, ma chérie, quand, prolonge et l'amplifie. Joë Bousquet ce que le mythe affadi, édulcoré environné d'Allemands et perdu est d'ailleurs pleinement conscient fût relégué dans le fourre-tout d'une avec sôixante pauvres types sur de ce que la situation de Germaine littérature enfantine dont on sait un plateau déchiré d'éclatements en face de lui peut avoir de dra- qu'elle est le coffre bien fermé de et de balles, je me suis levé, matique sur le plan humain: toutes les merveilles allégoriques, la cigarette au bec, déjà étonné que les chatoyants cryptogrammes, les « Oui, je sais que c'est humainece soit si long d'attraper à quarante canevas ésotériques de l'huVIeux ment une situation hideuse que, mètres une b,llle en pleine caisse, jolie comme tu l'es et promise à manité. c'était encore cette faillite de la Esotérique, le roman de Michel un bonheur moyen, mais complet, passion qui me commandait d'aller tu traînes comme un reflet de mon Tournier l'est dès les premières voir ailleurs s'il y avait des yeux, infirmité cet amour sans solution. » pages. Il s'agit pour lui d'inventoassez purs pour éclairer des songes Mais il n'en tire pas argument pour rier tous l~s possibles à l'intérieur comme les miens... » instaurer entre , eux un langage du destin chiffré de Robinson. Cet ailleurs, il le trouva en en- désincarné. Certes on peut admirer Après Defoe, qui lui aussi, d'ailtrant dans une nouvelle vie, en l'extraordinaire pudeur, l' extraordi- leurs, avait scellé la carrière de son devenant un autre homme (c" thom- naire· réserve, au sens le plus haut héros, fils rebelle à toute allégeance me qui est né .en moi le jour dë ,'de ce, terme, qu'il y a dans telle courant à sa perte et à sa rédempma blessure ». Et ces yeux purs" ou telle page que l'on sent pour- tion, Tournier, d'une façon singuil les trouva aussi. Germaine avait tant brûlante d'émotion ou de fiè- ,lière et prémonitoire, marque dès vingt et un ans lorsqu'il fit sa vre. Il ~:en est pas moins vrai que un préambule la voie du naufragé connaissance, en 1937, à Carcas- le charnel, dans: ces lettres, vibre solitaire par le jeu énigmatique du sonne. Il la surnomma Poisson et tremble sans cesse au cœur du tarot égyptien. Récrire Robinson, d'Or. spirituel. Il y a même quelque part en évitant l'écueil d'un vérisme de' L'amour que cet homme infirme, un texte prodigieux sur lequel on mauvais aloi ou d'une lyrique déparalysé, qui ne vivait que couché, bute. C'est un passage d'une lettre sordonnée, mais en gouvernant au porta à cette jeune fille s'affirma, écrite à la fin de 1937, c'est-à-dire contraire fermement la fable et s'intensifia, s'épura ' pendant douze au lendemain de la rencontre, à l 'homme pris dans cette fable, telle années. Germaine se maria en avril l'époque où la correspondance de est l'eXpérience passionnante de 1950. Joë Bousquet mourut quel- J oë Bousquet et de Germaine est Michel Tournier qui accède, dès ques mois après. la plus régulière, la plus serrée. On ce premier roman, à une création Les Lettres à Poisson -d'Or, qüi y lit ceci: « Me comprends-tu bien? littéraire allégée ' de sédiments tranous sont livrées aujourd'hui avec Si je me trouvais ramené à mes ditionnels et rendue à ses véritables une préface de Jean Paulhan, non années de gllerre, avec toute la fré- exigences. Tout le roman, en effet, s'orgas~ulement décrivent avec minutie nésie, de ma jeunesse et qu'un le chemincment, le progrès de cet hasard m'amenât au sein d'une nise dès avant le naufrage - six amour, mais surtout nous montrent ville prise, si, avec la folie du sang pages Çl'italiques où le capitaine de ce que fut l'intériorisation lucide aux yeux, je cherchais une fille à la galiote perdue dans la tempête, d'une aventure qui pour le reclus violer, à martyriser, à mettre en vieux silène au scepticisme corrode Carcassonne n'avait de sens que croix, un corps où unir lumineuse- sif, dévoile avec une bienveillante si elle était dominée par la pensée ment toute ma sauvagerie et toute ironie à Robinson, auditeur rétiet le langage. Il ne s'agit pas là ' ma douceur, ce serait une jeune cent, les arcanes de sa destinée. Ainsi la vie de Robinson se trouve d'une attitude « mystique » comme fille comme toi que je chercherais. inscrite dans une série de symboles on l'a dit un peu vite. Ou plutôt Non pas par ressemblance avec toi qu'éclairera son évolution future. s'il est un mysticisme pour lequel que j'aime, non! Congénitalement, Joë Bousquet ait eu une vocation j'ai toujours conçq sous l'aspect Il est curieux de noter -que dans profonde, ce ne peut être qu'un que tu incarnes le seul être que Portrait de l'artiste en jeune singe mysticisme de l'art. Robbe-Grillet, je pouvais aimer. » Il faut ressentir ' Michel Butor marque d'une madans un de ses tout premiers textes tout ce qu'il y a de violence danS nière analogue les « degrés » d'une (loë Bousquet le rêveur, 1953), a ces lignes pour comprendre à quel progression néèessaire au moyen aussi savantes montré qu'une expérience comme équilibre entre le désir et le lan- de « patiences» la sienne avait ceci de capital gage J oë Bousquet a su parfois qu'alambiquées. Assistons-nous à qu'elle .« marque l'avènement de atteindre. Plus que d'une expérien- la naissance d'une nouvelle kabbale l'art en libérant la littérature du ce spirituelle, il s'agit ici d'une qui opposerait ses signes à l'absurSOlfci de transcrire ou de témoi- expérience de la surréalité. Si ce dité apparente d'un monde de disgner ». L'homme immobile qui ne mot peut avoir encore un sens au- cordance? peut bouger de son lit ou sortir de jourd'hui, les Lettres à Poisson d'Or Le récit, une fois amorcé, prend sa chambre, est sans cesse obligé nous le révèleront dans son illu- ses données pratiques à Defoe, tout d'engendrer autour de lui une nou- minante beauté. en s'écartant rapidement, par une velle étendue, s'il veut que sa penRaymond Jean voie subtile, de son modèle. (Un


Une nouvelle histoire de Robinson clétail, sans doute plus important Iu'il n'y paraît, mérite d'être cité: Tournier .rapproche de nous l'histoire, la situant tout juste cent ans après l'originale, c'est-à-dire vers la fin du XVIIIe siècle.) Sobre, précis, d'une indéniable élégance qui évite toute recherche, le style du maître d'œuvre nous introduit immédiatement au cœur du drame de Robinson, naufragé solitaire pour qui autrui a brutalement cessé d'exister: impérieux désir d'évasion au mépris du bon sens, défaillance, chute dans la « souille» fangeuse où l'homme est bien près de se dissoudre, ressaisissement et « administration » forcenée de l'île par celui qui en devient, tout à la fois, le gouverneur, le ministre du culte, l'intendant, le cartographe, l'exploitant ... Robinson, puritain de formation quaker, instaure un ordre avare et autocratique qui vise à transformer cette terre luxuriante, Arcadie insulaire, en une cité-jardin rigoureusement planifiée. Bien plus, le solitaire s'impose, tout au long de ses journées rythmées par une clepsydre tintant d'uu goutte à goutte inexorable, des tâches « officielles » dont il est bientôt surchargé. Ayant d'abord construit un château retranché, il édifie ensuite un temple, un pavillon des poids et mesures ... Tous ces travaux, érections de monuments publics, irrigations et assèchement de lopins, domestication d'un cheptel, enfin promulgation d'une Charte de l'Ile, d'un Code pénal, nous mènent à une allure étourdissante vers l'inévitable explosion de ce palais des mirages, de cette construction solipsiste, que Robinson pressent par une autre maturation qui se développe comme en parallèle. Recréer autrui dans ces «choses» qu'il inventorie, mais qui l'assiègent aussi de toutes parts, c'est le besoin inévitable d'une âme exi-

Robimon et Vendredi.

geante, solidement installée ' dans une réalité obsidionale, et qui re. fuse, malgré les apparences, de céder aux tentations de ' l'imaginaire. A travers les notes de son journal ou log-book, nous suivons la progression du héros. Ainsi l'île devient la mère, puis l'épouse, et l'on verra dans la perversion sexuelle de l'homme seul le résultat

effroyablement logique d'une situation pervertie, c'est-à-dire changée de sens. A ce compte, le naufragé voit surgir des formes animées, spirituelles autant que tangibles qui exigent de lui une révision déchirante de sa place et de son rôle. Vœuvre suspecte et dérisoire d'ordonnateur de forces supérieures

à laquelle il s'était jusqu'alors adonné sans retenue et sans discernement lui apparaît sous sa véritable couleur. Il lui faut à présent monter d'un degré vers l'homme originel, solaire, rendu à sa vérité immédiate. L'apparition, fortuite et d'abord importune, de Vendredi ne fait qu'accélérer le processus: entraînant la ruine de l'artificielle « civilisation» patiemment édifiée, cet Araucan, être mi-bestial, mi-éolien, mène toujours davantage Robinson vers une existence extatique, instinctive, en étroite communion avec les forcesmères de l'Univers. . Quand enfin survient' un navire anglais, après vingt-huit années d'isolement, Robinson a déjà franchi le pas, sa vocation est celle du stylite, en suspens dans l'éternité, qui marque la prodigieuse course du soleil sur le cadran d'une mer sans fin. Dirai-je assez l'envoûtement, la beauté formelle, l'impérieuse architecture de cé roman? Nulle recherche langagière, nul artifice de présentation ne vient distraire le lecteur d'un récit qui est, avant tout, une aventure de la raison. L'ironie de l'auteur avive le tragique de la déréliction - avec quelle souveraine maîtrise! Se défiant de toute fausse psychologie, l'écrivain fonde et édifie son livre avec une autorité appliquée et conquérante. On s'étonne et on admire de voir Michel Tournier, dès cette première œuvre, parvenir aussi pleinement à une perfection classique. Aussi bien le cercle de ses lecteurs ne devrait-il pas se. limiter aux seuls prospecteur@ d'une littérature de l'avenir. Le charme de l'écriture, la magnificence de la composition, la qualité et la gravité impressionnantes de l'ensemble, devraient réconcilier sur cette œuvre les Anciens et les Modernes ...

Rémi Laureillard

DISQUES LITTÉRAIRES L'EDcycl~pédi.

SODore

Fondée en 1953, l'Encyclopédie sonore, dirigée, chez Hachette, par Hacquard, compte aujourd'hui quelque 400 disques. Elle publie près de 40 disques par an et, de façon générale, un disque par semaine. Les disques sont tirés à 1.000 ou 2.000 exemplaires. L'Académie Charles Cros a couronné l'ensemble de la collection et près d'une dizaine d'Efnregistrements ont obtenu, au cours de ces dernières années, le Grand Prix du Disque attribué par l'Académie du Disque; parmi les succès: le Neveu de Rameau, interprété par Denis d'Inès et Jean Debucourt; Don Juan, avec Jean Vilar, Daniel Sorano; l'Avare, avec Françoise Rosay, Fernand Ledoux, etc.; le Bourgeois Gentilhomme, avec Arletty, Sophie Desmarets, Poiret et Serrault, etc.; le Tartuffe, avec Michel Bouquet, Fernand Ledoux, etc.; et, dans la collection Phares, SaintExupéry, en 1967. En ce qui concerne les disques proprement littéraires, l'Encyclopédie sonore groupe six grandes collections : La vie du théâtre : elle propose,

sous forme d'albums 'de 2 ou 3 disques, des enregistrements complets des grandes œuvres dramatiques. Le choix des comédiens est fait par le directeur de la collection, Georges Hacquard, en fonction de leur voix et de leur tempérament. Le grand bestseller de la collection est '1e Cid, interprété par Gérard Philipe (30.000 ex. vendus). Phares : elle présente un choix de textes d'auteurs contemporains et compte déjà une dizaine de titres ; elle s'implante fort bien. Parmi les succès: Camus (de Noces à Actuelles III en passant par le Mythe de Sisyphe) ; Saint Exupéry, Grand Prix du Disque 1967 ; Cocteau, etc. Visages: très proche de la précédente cette série présente des auteurs plus anciens: Visages de Descartes, Visages de La Fontaine, Visages de Mérimée, etc. Les grands textes: le texte est enregistré dans son intégralité. C'est dans cette collection qu'ont paru le Neveu de Rameau; Un cœur Simple de Flaubert. enregistré par le9 comédiens du TNP; la Mare au diable de

lA Quinzaine littéraire, 1" au 15 jKin 1967.

George Sand, enregistré par Jean Martinelli; Robinson Crusoé, de D. Defoe. Un grand soin est apporté au ch'oix de la partition musicale qui est toujours contemporaine de l'écrivain enreg~stré.

Les pages qu'il faut connaître: ces disques en 17 cm et 33 tours se présentent comme une discothèque littéraire de poche, au prix modique de 7 F. Trois séries : Poésie, Théâtre, Prose où sont reprises les séquences les plus représentatives des disques présentés dans les collections précédentes. Trésor de la poésie lyrique .française : elle comprend d.éjà 8 disques dont chacun est consacré à une époque littéraire particulière : le MoyenAge, la Renaissance; Dix-septième siècle, Dix-huitième siècle et Préromantiques, Grands Romantiques, Romantisme et Parnasse, Symbolisme, Poètes d'hier. Pour l'enregistrement de ces disques, on a réuni 70 Interprètes parmi les meilleurs du genre, ainsi" que des orchestres, des ensembles vocaux, chaque poème étant accompagné d'une musique d'époque.

eD projet _

Dans la coll. • La vie du i théâtre _, la suite de l'enregistrement du Jeu de l'amour et du hasard, avec Danièle Lebrun ; le Misanthrope avec Michel Piccoli ; le Médecin malgré lui. avec les Frères Jacques. Dans la coll. • Phares -, Col~t.t8 aux quatre âges de ,sa vie, avec, notamment, Edwige Feuillère et Berthe Bovy, ainsi qu'un enregistrement d'autant plus émouvant que ses . deux interprètes sont morts depuis : . Gide avec Jean Marchat et Roland Alexandre ; Proust ; Zola ; MQI1therlant i Aragon, Anouilh qui fera lui-même le choix de ses textes. . Dans la coll. • Les p'a ges qu'il faut connaître -, Chateaubriand, Molièrè, Racine, Victor ' Hugo. Dans la collection • Trésor de la poésie lyrique française -, deux' disques qui viendront clôturer là série, tous deux consacrés à des poètes d'aujourd'hui. Prix des disques : de 5,70 F .pour les 45 tours à 29,70 F pour les 33 tours, en 30 cm. 11


L'expérience de la Résistance Catherine Claude Ciel blanc Gallimard éd., 260 p.

Avec ces lignes de Stendhal en tête de son ouvrage : « Je n'ai de prétention à la véracité qu'en ce qui touche mes sentiments; quant aux faits, j'ai peu de mémoire », Catherine Claude nous prévient qu'il ne s'agit pas ici d'histoire au sens où l'entendent archivistes et universitaires, mais, sous une forme romanesque, du récit d'une expérience : l'expérience de la Résistance. Ceux qui l'ont vécue savent que le temps n'y avait pas la même valeur, le même aspect, la même continuité que dans les autres moments de la vie, et qu'en parler avec les mots et la logique de tous les jours serait risquer de n'en saisir que l'écume, d'en trahir la vérité profonde. Une telle expérience ne peut être rappelée que globalement, comme on ramène à la conscience claire un rêve, à la fois désordonné et incohérent, clos et obscur comme un cocon. C'est pourquoi ce qui s'est passé à Grenoble, certains jours d'une certaine année 1944, paraîtra avoir été du cinéma, ou un cauchemar. D'ailleurs, la vie et la mort de cinquante-cinq millions d'hommes à travers le monde quelques-uns s'appelaient Gina, Paul-Louis, Vincent, Simon, Etienne, Laure, Madeleine, Edouard, Cécile - ne pourraientelles faire un roman, ou plutôt des romans ? « Cinquante-cinq millions de roman§' qui arracheraient des torrents de larmes à leurs -lecteurs. » Le paradoxe est que les personnages réels de -ces romans vécus -ne versent pas, eux, une seule larme sur le souvenir de leurs deuils et de leurs souffrances. Revenus - pour les survivants, du moins à la vie quotidienne, ils se trouvent exclus de l'univers onirique qui fut, pour eux, la vraie vie, celle dont Rimbaud disait qu'elle _était ab-

sente. C'est cette absence que Catherine Claude tente de nous restituer ... Auteur témoin, elle part d'un fait divers: la mort, en 1964, sur une route d'Espagne, d'une femme dans la chambre de qui, en 1944, se réunissaient les garçons et les filles d'un réseau de résistants grenoblois. Pourquoi Gina a-t-elle choisi de se tuer (car l'accident est volontaire) vingt ans, jour pour

puissent s'aimer sans honte» ; Laure et Madeleine, plus effacées, _e t Etienne, qui, par peur, donnera ses compagnons ... Adolescents pour la plupart, ils vont au lycée les poches bourrées d'armes et de tracts; timides et maladroits comme les garçons et les filles de leur âge, ils parlent parfois trop, sc taiscnt brusquement, s'observent et n'osent se dévisager : chacun, ou presque, sent

Catherine Claude

jour, après la mort de l'un d'eux, Vincent, dont le groupe n'a jamais su s'il avait donné sa vie pour l'amour de Laure ou par haine des Allemands? Le personnage de Gina occupe dllJl& le recit une place privilégiée : eUe llpparaît comme la reine du huis clos où tour à tour émergent de l'ombre Paul-Louis, visage de conquistador et façons de prince de la Renaissance; Cécile, qui l'aime, qui l'épousera et qui, avec ses cheveux de Burgonde et ses airs de nymphette, franchit allègrement toutes les embûches; Vincent et sa tête de marin du Potemkine; Edouard, l'aîné, qui - répète-t-il se bat « pour le bonheur », « pour que les garçons et les filles

naître en lui une inclination amoureuse, dont il peut sortir plus fort ou dangereusement diminué. Tout est possible. Même que rien n'arrive.Et si c'est la mort, eh bien! comme dit Jean Cassou dans la préface de Ciel blanc, c'est « une chose attendue là où on ne l'attendait pas », simplement. Un refrain de chanson populaire revient, à quatre ou cinq reprises, dans le fil du récit : Aucune idée sur terre n'est digne d'un trépas... Ainsi parle la sagesse (pas celle des généraux ni des révolutionnaires). Or, la folie de Gina, d'Edouard, de Vincent, il semble qu'elle tienne toute dans ce qu'on nomme platement la recherche du bonheur. Aucun d'eux ne pense

que les idées vaillent vraiment qu'on meure pour elles. Ceux qui sont morts, et qui l'out voulu, cette histoire nous laisse entendre que c'est d'amour qu'ils sont morts. Laisser entendre, suggérer, proposer, Catherine Claude y réussit à merveille dans un récit fait de chuchotements, de tâtonnements et de redites, où l'espace-temps historique est peu à peu recouvert par l'espace-temps mémoriel, où le passé décomposé recompose un présent qui lui-même tend à se dissoudre dans la continuité de la conscience. A cause de Pétrarque et de Stendhal, constamment rappelés par Gina, de Stendhal surtout, dans Grenoble toute pleine de lui, on aperçoit quels jalons pose la mémoire lorsqu'elle investit non les faits, mais les sentiments. La Résistance est plus un état d'âme qu'une stratégie. Il n'est pas sûr qu'elle ne se termine pas sur un échec, un échec pressenti, un échec comme les acceptait Henry Brulard, persuadé qu'ils se trouvaient « au bout d'une si prodigieuse tentation ». Le bon, l'optimiste Edouard ne dira pas autre chose en constatant où aboutissent « tant de passion pour le bonheur et tant d'amour assassiné ». N'est-il pas en effet typique que, lorsque Gina, en juin 1944, décide de rapprocher Laure et Vincent, afin qu'ils s'aiment enfin comme tout semblait le rendre souhaitable, son initiative ait pour résultat la mort du garçon? Voilà sans doute pourquoi, en juin 1964, Gina met fin à une vie qui, désormais, n'offre aucune de ces « tentations prodigieuses » qui justifient l'échec. Etre libre, c'est peut-être pouvoir se payer le luxe d'échouer au nom d'un grand sentiment. Le climat de la fraternité clandestine autorisait paradoxalement un tel luxe qui plus que les conventions typographiques inévitablement artificielles de Ciel blanc - fait la singulière beauté du roman de Catherine Claude.

Maurice Chavardès

Une ingénuité ironique Jean Freustié Le~ Collin~

de

l'E~t

Grasset, éd. 148 p.

La nouvelle exige un difficile alliage de rigueur et de souplesse. La brièveté va de pair avec l'économie des moyens, une densité sans faille, tandis que sont imprécises les frontières qui séparent la longue nouvelle du récit, voire du roman court. Mais une règle ne souffre pas d'exception : celle de l'harmonie entre la durée et le thème. Il y faut un instinct, sinon l'échec est immédiat et sans remède. Les lecteurs de ce recueil peuvent être immédiatement rassurés. Le plus souvent, en particulier dans les Colline~ de l'Est, celles de Rome, le Verre de mirabelle, cet instinct existe et fonde la réussite :

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l'histoire ne pouvait pas être contée d'une autre façon. Mais quelles histoires? Ici intervient la vision singulière de l'auteur, malaisée à définir, car elle est liée au charme. Un jeune médecin est mobilisé pendant la « drôle de guerre », quelque temps avant l'offensive allemande. Il fait une courte halte à Rome avec l'armée il'Afri· que. Le retour de la paix marque le commencement de l'expérience d'un métier pour lequel il croit n'être pas fait, le contact avec la lai,deur de la maladie ..• Si l'on ne savait que la matière compte pour peu dans la qualité d'un récit, on serait tenté de penser qu'il est à la fois trop facile et difficile d'intéresser par la description de la vie de caserne et de la médecine légale. C'est oublier précisément que chaque individu aborde une expé~ence selon un angle particulier,

unique. S'il parvient à la réfracter dans récriture, la réalité la plus banale prend l'apparence de la nouveauté. Or cet angle que certains trouvent seulement à force de travail, de tâtonnements, Freustié a la chance de ne pas avoir à le chercher. Il y a là un don ou une grâce, évidente, un peu irritable parfois eu égard à la ténuité de certains thèmes, dont le secret réside peut-être dans la simplicité. Il ne s'embarrasse guère de méditations, de philosophie, de recherches formelles, et l'on s'avise que le récit le plus attachant est souvent celui où l'auteur s'abandonne, c'est·à-dire témoigne tout bonnement de ce qu'il a vu et vécu avec une ingénuité ironique, empreinte de mélancolie et de bonté, mieux, d'humanité. Car le thème n'est pas toujours frivole. C'est la souffrance, la misère, la

mort qui s'offrent à son regard étonné et distrait : « Cela a commencé en 00' tobre, un lundi par hœard ensoleillé; MUS no~ climau le beau temps n'~t pas la règle. J'ai vu un café au soleil Jœu l'île de la latte et une place vacante pour ranger ma voiture... » Remarques qui nous amènent à la description d'un infarctus mortel pour aboutir à la réflexion suivante : « le me suis mis à appeler « grand-mère! » Elle n'était pl~ là ou bien elle s'en foutait et il n'était pas utile de se c~ser la tête SUT un problème métaphy~ique. » Cependant, un regard promené avec candeur sur l'existence ramène par nécessité à la métaphysique, celle dont les manuels, en leur début, nous rappellent qu'elle est un étonnement. Ce qui achève de définir la nature du charme attaché au talent de Jean Freustié. Robert André


INÉDIT

Georges Bataille : Note sur le systènte actuel de répression Dans quelques jours va paraître un numéro de l'Arc l cO Il.:S(J.(:Té à George.s B ataille. Il réunit des lecturcs de Michel Leiris. Jacques Der· rida, Michel Degu:y. Denis Hnllier, Thadée Klossowski, notam ni ent. Cet ensem ble d 'es· sais montre la multi plicité de!: aspt'cts dl! la pensée et de l'écriture di! celui que l'Oll [wait qualifié un peu vite d e " philosophe de l'érotisme ». Depu.is dix an s, 1(/ référenct' ù Bataille, comme intersection des discours de Sade, Hegel et Nietzsche , n 'a cessé de se faire plus insistante. Cinq inédits jalonnent l'œuvre de Bataille, et l'illustration du nume· ro, qui est d'André Masson, est placée sous le signe d'Acéphale, personnage devenu en 1936 pour Masson et Bataille l'incarnation de leur effort pour ouvrir la culture à une transgression incessante où la littérature .découvre son enjeu.

L'existence de la répression sous la triple forme de l'emprisonnement, du supplice et de la mise à mort met en cause l'existence même des sociétés humaines. Or, s'il était possible que la volonté consciente et réfléchie puisse disposer d 'une façon catégorique et en connaissance de cause de ce qui a lieu entre les hommes, il est probable que toute répression serait écartée et les sociétés dissoutes. Mais il ne peut en être ainsi et tout ce qu'il est possible d'envisager, aujourd'hui qu'il n 'est plus temps de revenir aux organisations primitives et aux tabous efficaces d'eux-mêmes, c'est que la société soit organisée de telle façon qu'il n'y ait presque plus jamais de raison de tuer ou de voler, la propriété étant supprimée en principe. Il serait idéaliste d'imaginer que les choses puissent se transformer à tel point qu'il ne soit plus question de répression sociale, Il y a lieu, tout au contraire, de supposer que certains hommes moins asexués et plus sauvages que les autres continueront à tuer et à voler par passion. Ceux des sentiments humains qui sont irréductibles à la vie sociale ne peuvent être détruits en aucun cas et il est nécessaire qu'ils trouvent une expression dans les représentants les plus admirables2 de l'espèce, qu 'il s'agisse de personnages géniaux et non nuisibles, de déments ou de criminels. Or, il est probablement temps, parlant au nom tant de ces criminels que de ces personnages géniaux ou de ces déments, de formuler les plus strictes exigences auxquelles il faudra bien que les sociétés et leur répression finissent par se plier. IL EST INADMISSIBLE QUE LA SOCIETE FRAPPE LES CRIMINELS AUTREMENT QU'AU GRAND JOUR. Il est inadmissible que l 'on égorge des hommes à l'aube à la dérobée comme on abat les animaux de boucherie. Il est inadmissiblc qu'on envoie des hommes pourrir vivants à Cayenne et que les honnêtes bourgeois puissent éviter de les voir pourrir. Il est inadmissible que des inspecteurs de police puissent infliger des tortures à des prévenus (souvent d'ailleurs innocents) sans que le public puisse assister librement à ces tor'tures et sans que les noms et les visages des policiers bourreaux soient publiés par les journaux avec les photographies et le récit des supplices. Il est inadmissible si l'on frappe que l'on porte les coups avec l'affreuse lâcheté du bourgeois repu qui ne tremble pas seulement devant le mal que le criminel peut lui faire mais aussi devant le mal (infiniment plus atroce, il est vrai) qu'il fait au criminel: le supplicié possèLa Quinzaine littéraire, 1" au 15 juin 1967.

de, et d'une façon imprescriptible, le droit de troubler le sommeil des lâches et des pleutres pour la digestion paisible desquels il meurt. IL EST TEMPS DE CRIER PARTOUT ET DE TOUTES LES FAÇONS QUE LE SYSTEME DE REPRESSION ACTUELLEMENT EN VIGUEUR EST LE PLUS MONSTRUEUX ET LE PLUS DEGRADANT POUR LES HOMMES DE TOUS CEUX Qill ONT JAMAIS ETE APPLIQUES. Relativement aux conditions générales d'existence, aussi cruel qu'aucun n'a jamais été, il

une société sans hypocrisie, le fait criminel ne peut être regardé par ceux qui s'y opposent en raison d'une triste nécessité~ qu'en tant qu'il désigne un .homme à la façon de l'extase du martyr ou du délire sexuel de l'insecte, à une mort violente et sacrificielle. La mort, à la condition qu'elle soit appliquée de la façon la plus provocante possible, à la condition qu'aucun autre homme ne puisse échapper à la terreur ou à la jouissance qui en résulte, à .1a condition surtout que le condamné soit traité jusqu'au momént du suppli-

ACÉPHALE RELIGION SOCIOLOGŒ PHILOSOPHIE RE\·UJo: l'ARAISSAf>;T

N"S'3'r-s+ t

DIO N Y SOS

PAR G. BATAILLE' R. CAILLOIS' P. KLOSSOWSKI' A. MASSON '

~ FOI~

P,\R A!" H ' IL\.H

1937

J. !\IOll:!liERO'r

Gou t:erlure d'un numùo de la revue Acéphale.

a perdu entièrement l'élément passionnel sans lequel la répression sociale n'aurait jamais pu naître . Les sentiments d'un Chinois à l'égard d'un supplicié paraissent humains si on les compare à ceux d'un bourgeois européen à l'égard de ceux qu'il erivoie paisiblement au bagne ou à la mort. En Chine, le foie de celui qui est mort en subissant orgueilleusement un supplice est mangé par un autre homme qui l'a admiré et qui veut s'approprier sa valeur. Ceci conduit à dire qu'une société n'a le droit de frapper les criminels que dans Ja mesure où elle reconnaît le caractère sacré du crime, que dans la mesure où elle sacrifie un homme qui, en choisissant volontairement la voie du crime, s'est voué lui-même au sacrifice. Dans

ce non comme un criminel mais comme un dieu ou une victime, la mort (et pour les simples voleurs le pilori, à l'exclusion de toute prison, comme de tout bagne) peut être admise dans une société avec la valeur d'une répression - écartant du crime les lâches - seulement en tant qu'elle élève celui qu'elle frappe au-dessus de toutes les chiffes humaines terrifiées, de mêmc qu'un oiseau de proie audessus de la volaille. 1. 96 pages, 6 planches, 7 F 50. L'Arc, Chemin de Repentance, Aix-en-Provence. 2. Ce mot doit être pris ici non dans le sens idéaliste (que l'on doit admirer ) mais dans le sens strictement technique: qui provoque un sentiment volontaire ou involontaire, généralement conscient mais parfois aussi inconscient de stupeur, d'admiration et d'horreur.

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ESSAIS

HISTOIRE LITTÉRAIRE

Thomas Mann et Lukacs Georg Lukacs Thomas Mann trad. par Paul Laveau Maspéro éd. 240 p . Thomas Mann Esquisse de ma vie, Essai sur Kleist, Essai sur Tchekhov Erika Mann La dernière année trad. par Louise Servicen Gallimard éd. 216 p.

En 1909, le philosophe hongrois Georg Lukacs écrit son premier texte sur Thomas Mann "; en 1955, son dernier, à l'occasion de la mort de l'écrivain. Entre ces deux dates s'échelonnent une série d'études de longueur et d'importance variables qui constituent le présent essai, composite certes, mais d'une remarquable unité de pensée. On y trouve, simultanément, la dénonciation d'une Allemagne qui, s'imaginant travailler à sa propre édification, n'a cessé, au contraire, depuis 1848, d'aggraver son échec historique, et l'éloge d'un individu qui, à contre-courant des options aberrantes qui ont mené son pays au nazisme, se construit et s'affirme sous nos yeux comme « le seul écrivain bourgeois de cette période pour lequel la démocratie est devenue une question de philosophie ». Si la lecture des Lettres, l'année dernière, nous avait évoqué l'image d'un littérateur honoré qui, en contre-partie, consent à honorer « décorativement » sa dette à l'égard du public en assumant un rôle non seulement officiel mais politique parmi ses concitoyens, Lukacs nous fait constater à quel point ce devoir, en apparence extérieur, a été, en réalité, l'élément créateur caché de l'œuvre entIere de Thomas Mann, moins d'ailleurs dans les écrits théoriques de circonstance que dans les romans réputés les plus éloignés d'une quelconque préoccupation sociale. Une telle démonstratio~ exigerait de longs développements. Nous nous en tiendrons à deux points. Tout d'abord; la notion de « maintien ». Dans la première partie de sa vie, troublé par le spectacle que lui présentait la déchéance de la bourgeoisie si bien décrite dans les Buddenbrook, intimement fasciné par les pouvoirs obscurs de la dégradation et de la mort; comme l'atteste la Montagne Magique, mais aussi inspiré par une certaine éthique protestante ou « prussienne » de résistance à l'anarchie des sensations et des passions, Thomas Mann a placé ses espoirs en la rigidité d'un héros qui, opposant la volonté et « une sage administration » à la montée de la barbarie, défend l'ordre contre le désordre, « le normal, le décent et l'aimable "» contre l'innommable. Ainsi se conduisent Thomas Buddenbrook et l'écrivain de la Mort à Venise, Gustav Aschenbach, et ils échouent. Ce combat 14

d'arrière-garde ne vaut rien. Il re plus générale, Lukacs paraît accun'est que don quichottisme sans ler au choix un Thomas Mann qui consistance, qui conduit à la défai- semblerait, tout au contraire, beaute. Déjà à ce moment-là, Thomas coup plus subtil et sage qu'il ne Mann, avec la nouvelle Mario et le le dit, pour avoir consacré sa vie à Magicien, se rend compte que ce essayer de concilier l'inconciliable : formalisme moral négatif, cette l'instinct et la raison, la vie du monmanière de dire non par principe de et la vie de l'esprit. Un Thomas sans l'accompagner d'aucun oui à Mann qui surtout, s'il a lutté de quelque solution d'avenir ne suffi- toute son énergie contre l'attrait sent pas pour survivre. Il n'est pas des dangereux abîmes intérieurs, n'a sans prévoir également qu'ainsi ré- pas été sans remarquer ce que le duite à l'impuissance par l'évolution culte de la santé pouvait avoir lui des temps, cette honnêteté de quel- aussi d'aliénant. ques-uns les condamne à l'isolement. Tout ce qu'ils ont cru pouIl l'avoue dans Esquisse de ma voir sauver de l'héritage spirituel ou vie, à propos du suicide de sa sœur culturel du passé ne sera bientôt Carola : « Toute réalité, écrit-il, a plus qu'insulaire et dérisoire « vie un caractère mortellement sérieux de l'esprit sous l'égide du pou- et c'est la morale, tout comme la VOLr ». vie, qui nous empêche de rester Ce qui nous amène à aborder la fidèle à la pure réalité de notre seconde notion annoncée, celle du jeunesse ». Il cite ailleurs cette « petit monde » et du « grand monphrase de Gœthe que « nul ne dede ». Petit est le monde où s'enfer- meure entièrement celui qu'il est, me le musicien Adrian Leverkühn lorsqu'il se connaît lui-même », du Docteur Faustus dans l'exerci- suggérant par là son regret que la ce d'une invention créatrice nar- connaissance soit toujours une forcissique qui ne peut aboutir qu'à me d'infidélité à soi-même. Lukacs l'exaltation du subjectif au détri- voit dans cette phrase le signe que ment de la réalité, à l'imitation et Thomas Mann se serait pressenti à la parodie de l'art, bref au contrat devenu autre, c'est-à-dire socialiste. avec des forces maléfiques aux- L'un regarde vers le passé, l'autre quelles l'artiste, par l'ascèse, vou- vers le futur. Contre Lukacs il semlait justement et en toute bonne ble qu'il faille tenir pour révélateur foi échapper. Grand, à l'inverse, est que le dernier texte de Thomas le monde où Thomas Mann lui- Mann soit un éloge de Tchekhov qui même se situe pour juger son per- " s'il croyait au progrès ce que sonnage : non plus dans la perspec- nos amoureux de l'âme slave nous tive du conflit qui oppose l'artiste cachent toujours soigneusement et la vie, l'art et la réalité - pro- - n'en était pas moins incapable blème auquel Proust s'est par exem- d'apporter la moindre solution aux ple limité - mais dans l'optique de questions que l'existence nous pose. ce qu'une situation sociale donnée Qu'un homme qui avait pris pour révèle des rapports que l'artiste et modèle Gœthe et qui a souhaité son œuvre entretiennent avec le l'égaler se soit penché, dans ses destin terrestre de l'humanité. De derniers jours, sur quelqu'un cette confrontation, il peut conclu- d'aussi obsédé par l'envie d'agir re à juste titre que ce type d'hom- sans savoir comment agir, place me a grand tort de faire « l'école toute sa biographie sous un singulier buissonnière» et de s'évader « dans éclairage. l'ivresse infernale : il y perd son Malgré l'étalage de " son intelligence, ou plutôt de son intellecâme et finit à la voirie ». " Ainsi se trouve définie, selon Lu- tualisme, qui aujourd'hui nous le kacs, l'attitude fondamentale de dissimule et parfois nous indispoThomas Mann, qui aura été réaliste se, Thomas Mann n'aurait-il pas pour avoir promené comme Sten- été plus simplement et secrètement, dhal ou Flaubert son miroir au long pour reprendre une expression de des chemins - d'où l'aspect appa- Tchekhov, un malheureux qui nuit remment décadent de son œuvre, après nuit aurait souffert « d'une ce miroir ne pouvant refléter que insomnie respectable :i) ? l'état de la société qui lui est En dépit de ses excès, de ses lacontemporaine. Mais. dans la mesure où Thomas Mann n'aura pas cunes, de ses spéculations pérempété dupe de telles images et s'en toires, c'est bien à quoi nous fait sera détaché assez pour en recon- songer le livre de Lukacs. Ecrit naître et en faire reconnaître la mal- sous le coup des événements qui faisance, il aura été, mieux qu'un ont bouleversé l'Europe de 1914 à 1945, il nous rappelle combien nous témoin, un moraliste critique d'où le caractère éducatif de ses serions légers de les oublier trop vite et d'accepter que nos historiens, principaux romans. Certes, plus d'une fois et peut- nos écrivains, nos artistes les traiêtre trop souvent, Lukacs tire la tent par-desous la jambe. Alors que couverture à soi. Le marxiste mon- tant d'entre nous dorment à poings tre le bout de l'oreille. Il n'est pas fermés, rêvent à n'en plus finir, sûr qu'en limitant son analyse de ou n'éprouvent que de la colère la Montagne Magique au duel ora- à voir leur sommeil troublé, il nous toire entre Settembrini et Naphta, enseigne que notre dignité et notre sans citer même les noms de Mme salut résident dans l'inconfort de Chauchat et de Peeperkorn, il ne demeurer encore d'honorables indéforme pas le sens de cette his- somniaques. toire d'envoûtement. D'une manièGeorges Piroué

Dans un récent catalogue de librairie figurent une quarantaine de lettres autographes de Paul Léautaud à Paul Valéry , s'échelonnant de 1898 à 1914, et groupées par sujets. Sous la rubrique « Philanthropie » se trouvent ainsi rassemblées six lettres, - une d'octobre 1906, quatre de décembre 1906 et une de janvier 1907, que le directeur de la librairie, notre ami M . C., a eu la complaisance de nous communiquer, et qui apportent, sur une affaire décevante rapidement évoquée par Léautaud dans son Journal Littéraire, quelques précisions assez piquantes. A la date du 27 octobre 1906, le Journal mentionne la visite que Léautaud avait faite ce jour-là à un de ses anciens patrons, M. Lemarquis, administrateur judiciaire, pour recevoir de lui quelque argent destiné à une famille pauvre. Le riche M. Lemarquis ne s'était fendu que d'un louis, au grand désappointement de Léautaud, que la détresse des Gatin avait apitoyé. Quels étaient ces Gatin?' Le Journal ne donne sur eux que des renseignements fort vagues. Il est vrai que son texte est loin de nous être parvenu en entier, Léautaud lui-même l'ayant notamment allégé d'une bonne partie de ce qu'il devait contenir sur sa liaison intermittente avec une certaine Blanche Blanc, légèrement plus âgée que lui, et qu'il fréquenta environ quinze ans.

Le récit d'une infortune C'est cette Blanche, appelée BI... dans le premier tome du J ournal, - qui avait lié connaissance avec les Gatin. Le 18 octobre 1906, s'étant assise dans le jardin du Luxembourg où Léautaud devait venir la rejoindre, elle était entrée en conversation avec une grandmère qu'accompagnaient trois enfants. Trois jours plus tard, un dimanche, Léautaud et Blanche assistaient en qualité de parrain et de marraine au baptême d'un des enfants, en l'église Saint-Sulpice. Que ces Gatin fussent misérables, le Journal le laisse nettement entendre par les indications qu'il fournit sur les démarches de Léautaud auprès de diverses "personnes estimées susceptibles de s'attendrir au récit d'une infortune. Sans doute est-ce parce que Léautaud avait déjà fait plusieurs fois ce récit que, le 9 novembre, il se contente de noter: « L'histoire de la famille Gatin m'assomme à écrire. » Mais sa sollicitude à l'égard de cette famille n'allait pas se démentir durant plusieurs semaines. Le 20 novembre, il se rendait chez les Gatin avec une petite fiole d'encre qu'il portait « entre deux doigts comme le Saint Sacrement » et leur remettait deux brouillons de lettres à adresser l'une à l'Assistance publique, l'au-


;

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Léautaud, philanthrope ecœure tre au procureur de la République. Un mois plus tard, le 19 décembre, il intervenait encore en faveur des Gatin dans une lettre à M. Edouard Lebey, dont Valéry était le secrétaire particulier, et qu'il connaissait un peu, ayant déjà remplacé Valéry plusieurs fois à la saison des yacances. Mais, le 30 décembre, le dernier passage du Journal relatif aux Gatin témoigne d'un complet désenchantement: « On m'y reprendra à faire le philanthrope. Le sans-gêne, le manque de procédés de cette femme, commence à me dépasser. »

Quelle femme ? De quelle femme . s'agissait-il ? De la grand-mère, rencontrée par ,Blanche le 18 octobre, ou de la 'mère, dont le Journal Ji'avait encore rien .dit? La première des lettres à Valéry où il soit question des Gatin comble en partie les lacunes du Journal. Elle est datée du 21 octobre 1906:

Mon cher Valéry, Voici un peu de mes nouvelles. l'ai fait il y a deux jours la découverte - je n'en suis pas fier! et vous raconter comment serait trop long, mais je me porte garant

Ne pensez-vous pas; mon cher Valéry - et si je me suis trompé, et si je me suis montré indiscret, vous voudrez bien me le pardonner - que quelques mots de vous à M. Lebey, de qui j'ai vu si souvent se manifester .le bon cœur et la générosité, pourraient faire mériter à cette mère digne, réservée, travailleuse, et d'une telle misère! un secours assez efficace pour lui permettre, à l'entrée de l'hiver, de vêtir plus suffisamment ces enfants, et de les nourrir aussi un peu plus solidement ? Voici le nom et l'adresse : Madame Gatin, 22, rue du ChercheMidi. Aujourd'hui, j'ai assuré de mon mieux un meilleur dîner à la famille. Mais comme vous le savez, .la littérature déjà ne nourrit pas son homme. Ç'a été là pour moi un véritable extra. Valéry éluda-t-il la corvée que Léautaud lui ' demandait? Une autre lettre le donne à penser. Elle est du 16 décembre, et Léautaud, revenant à la charge, y confesse le sentiment qu'il Ji d'être importun: « le voudrais que vous fussiez bien assuré que le caractère rasoir, embêtant, exagéré même, de ma démarcl},e, ne m'échappe pas du tout. » Mais la situation de la

seconde tactique. D'où la lettre que Léautaud adressa le 19 décembre à M. Lebey et dont le Journal littéraire fait mention. D'où également une autre lettre, envoyée le même jour à Valéry pour être éventuellement montrée, et dans laquelle, comme si c'était la première fois que Valéry entendît parler des Gatin, Léautaud lui peint leur misère, ajoutant qu'il n'a pas voulu, en écrivant à M. Lebey, « fatiguer » celui-ci avec les détails suivants :.

Il s'agit de louer une chambre, d'acheter une ou deux couvertures, de quoi se chauffer: un petit poêle et un peu .de charbon, et encore quelques provisions, en attendant que la mère arrive à un meilleur salaire. Je pense qu'il faudrait bien .cent francs, au moins, surtout que d'après mes recherches, la plus modeste ' chambre, pour cinq personnes, et dans le quartier le plus ouvrier, ne coûte pas moins de 200 à 220 francs, ce qui fait déjà une -. soixantaine de francs pour le terme. C'est du reste moi-même, si M. Lebey n'y voit rien à redire, qui dirigerai l'emploi de la somme qu'il voudra bien m'accorder.

Les lettres ultérieures prouvent que M. Lebeyconsentit à secourir

Savez-vous que je commence à avoir s. .... dîné de Madame Gatin (pas la grand-mère mais la fille) ? On m'y reprendra à faire Il? philanthrope! La hauteur, le dédain, le sot orgueil, et le manque de procédés de cette femme sont inimaginables. Madame ne veut pas se déranger: il faut qu'on lui porte à domicile les bonnes nouvelles la concernant. Il faudrait même, _si on se laissait faire, qu'on lui cherchât soi-même sa \nouvelle chambre. Tout ce que l'on demande et obtient pour elle lui semble dû, naturel, etc. Depuis 15 jours je ne l'avais pas vue, après lui avoir fait obtenir crédit chez un fournisseur pour lui permettre d'aller jusqu'à sa première paye chez 'son nouveau patron, et c'est seulement hier qu'elle a daigné venir me raconter la visite ( mirifique, généreuse au possible et dont je ne reviens pas, vraiment, mon cher Valéry, vouS pouvez le dire à Madame Lebey). qu'elle a reçue de la part de Madame Lebey. le vous l'assure, les remercièments je les ai en horreur, ils ,me gênent et je ne les accepte jamais. Mais cette allure ,le condes-

Léautaud, par Simon Auguste.

Valéry

de l'intérêt - d'une malheureuse famille: une femme abandonnée depuis un an avec trois enfants: 10 ans, 5 ans et 20 mois, plus la grand'mère âgée. Pour toutes ressources 2 francs par jour, salaire de la mère comme ouvrière tapissière. le suis allé voir ce monde aujourd'hui, dans une chambre, une cave! mais d'une propreté parfaite (presque le vide, du reste!) comme eux tous. Le gamin de 10 ans ne peut aller en classe faute de vête-. ments, le malheureux tout petit pousse à peine, tout ce monde, cinq personnes, mange à peu près une fois par jour, et pas toujours, et de quelle façon!

à regretter l'excès d'altruisme que lui avait inspiré une compassion un peu bien naïve. Le 31 décembre 1906, il écrivait à Valéry:

famille Gatin s'est aggravée. Installée en juillet -rue du ChercheMidi, elle n'a pu régler le terme d'octobre et risque de se trouver dehors le 8 janvier, ayant reçu congé du propriétaire pour cette date. Il faudrait qu'elle se mît en quête d'un autre logis: « Le. denier à Dieu ne serait rien, je m'en occuperais. Mais arrêter une chambre, et ensuite ne pouvoir payer le premier terme, exigible dès l'entrée ! » Aussi Léautaud presse-t-il Valéry de lui dire s'il se chargera de signaler à son patron la détresse des Gatin, ou s'il ,p réfère que lui, Léautaud, sollicite directement M. Lebey. Valéry conseilla certainement la

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les Gatin sans se faire tirer l'oreille, mais en prenant soin toutefois de s'assurer de la réalité des faits. Administrateur de l'Agence Havas, il ne manquait point d'expérience. Il ne pouvait lui échapper que si Mme Gatin et ses enfants avaient bien été abandonnés par leur mari et père, cela justifiait amplement une action judiciaire contre ce dernier. Léautaud, lui, s'était dépensé quasi sans réflexion. Pour ces Gatin qu'il n'avait jamais vus avant la seconde. quinzaine d'octobre, il avait hardiment tapé une dizaine de personnes. Contrairement à ses principes, ' il était allé jusqu'à tenir un enfant sur les fonts · baptisma~. Il ne tarda pas

cendance, .c omme si c'était elle qui me rendît service! Non, on ne m'y reprendra pas. l'ai oublié, moi qui le' connaissais si bien, pourtant, le mot de Talleyrand: Méfiez-vous du premier mouvement, il est toujours généreux. le ne l'oublierai plus. En fait, Léautaud était trop homme d'humeur pour observer le conseil de l'évêque d'Autun. Mais ce qui est bien possible, c'est que l'attitude de Mme Gatin l'ait fortifié dans la conviction, qu'il avait déjà, qu'on s'expose à moins de déboires en s'occupant des bêtes qu'en s'occupant des femmes.

Pascal Pia 15


ART

Vacances rOlllanes

Le monde de Vézelay Poèmes de Paul Claudel 80· pl. noir, 4 pl. coul. Zodiaque éd., 200 p. Lucien Musset Normandie romane, t. 1. 128 pl. noir, 8 pl. coul. Zodiaque éd., 344 p.

« Je suis pour l'instant enfumée. Par la suite je serai belle. » Cette confidence que nous fait en latin (Sum modo fumosa ... ), par un texte gravé dans la pierre, une femme au sourire un peu goguenard, assise à la manière d'un Christ en majesté et tenant dans sa main une église minuscule, nous paraîtrait plutôt mystérieuse si nous ne savions pas que cette femme est l'incarnation de l'église même où elle est discrètement sculptée dans une clef d'arcade : Vézelay. La basilique dédiée à Marie-Madeleine offre diverses énigmes à notre perplexité et l'on s'interroge encore sur cette sainte enfumée, bien qu'il soit inutile sans doute de s'éloigner de l'explication la plus simple, celle qui s'en tient à une allusion à l'incendie du 21 juillet 1120 qui coûta la vie à plusieurs paroissiens et eut pour conséquence la reconstruction de l'église. Le sanctuaire incendié avait été lui-même construit sur l'emplacement d'un ancien monastère fondé au IXe siècle. L'actuelle Madeleine est donc le troisième édifice bâti sur la colline de Vézelay, au milieu de ce vaste paysage où l'Auxerrois se confond avec le Morvan et dont les chemins « avec tous leurs détours, qui savent si bien où ils vont », ont été célébrés par Claudel. C'est un autre Claudel, celui de la Cantate à trois voix que nous trouvons entre les images de ce M onde de Vézelay où le poème, bellement typographié, s'insinue

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parmi les pierres historiées dont l'animation semble se refléter dans le Cantique de l'Ombre : « Tout se meut! c'est la Création qui reprend contact avec elle-même et le mot d'ordre à l'infini se propage et se multiplie ! )) Le chant s'accorde ici à l'élan de l'architecture. Nos yeux, en le lisant, l'offrent à nos oreilles, comme le chœur nécessaire à remplir la plus vaste des nefs romanes. En vérité, tout le livre est conçu comme un poème, avec son rythme scandé par les « gros plans )) des figures qui, descendues des voussures et des chapiteaux, s'approchent de nous pour nous faire participer plus intimement à ces scènes où le merveilleux se mêle au tragique. Car, la mort de Caïn, le sacrifice d'Abraham, le meurtre de l'Egyptien par Moïse, l'exécution de l'Amalécite, la mort d'Absalom, la pendaison de Judas, c'est aussi cela le monde de Vézelay : la mise en scène brutale, réaliste, . de tous les malheurs survenus aux héros de la Bible. Seule la naïveté du style en adoucit parfois la violence. C'est alors comme la voix d'une chanson populaire la complainte du pauvre Caïn qui vient se mêler aux stances éthérées de la Cantate. C'est elle, pour" tant, qui donne le ton, en sourdine, à toute cette symphonie, comme à Vézelay, c'est l'extraordinaire tympan du narthex qui domine de ses d~mensions métaphysiques tout ce que la pierre a été chargée de raconter aux quatre coins de la basilique. Cette conception de l'ouvrage, qui tend à suggérer plus qu'à approfondir le sens multiple d'une œuvre aussi complexe, aussi riche en significations que l'est une église romane, nous surprend tout d'abord par l'absence de tout appareil scientifique. Mais c'est évidemment dans cet appel à notre seule contemplation que réside le principe de cette collection des « Points cardinaux )). Nous ne manquons pas, par ailleurs, de matériaux historiques et de méditations littéraires sur Vézelay. Ici nous n'y faisons qu'une promenade attentive mais pareille à un rêve émerveillé qui nous préserverait de toute distraction même savante et nous détournerait de tout sujet d'affliction. C'est pourquoi il nous est épargné de voir le tympan de la façade, si fâcheusement conçu entre 1840 et 1860 par Viollet-leDuc qui crut pouvoir faire plus roman que le roman. Il n'en est pas soufflé mot dans le livre comme s'il n'avait jamais existé. Discrétion décente, utile à ne pas souligner la petite part 'd'erreur contenue dans les promesses de la Madeleine « enfumée )). Un lout autre esprit préside à l'élaboration, aux mêmes éditions Zodiaque, de la collection « La Nuit des temps )). Ici un vaste travail de recherches archéologiques enveloppe chaque sujet d'une étude remarquable. Un nouveau titre

vient de s'ajouter aux ouvrages déjà nombreux de la collection : le premier tome de Normandie romane, écrit par Lucien Musset, professeur à la Faculté des Lettres de Caen. Dans ce volume consacré à la Basse-Normandie, c'est-à-dire aux départements du Calvados, de la Manche et de l'Orne, l'auteur nous apprend d'abord que l'attribution à une époque et à un style du mot roman est due à un archéologue normand, Charles Duhérissier de Gerville (1769-1853). Il était justice que cette paternité nous fût signalée à l'instant de partir à la découverte des églises romanes, plus nombreuses qu'on ne pourrait le supposer dans cette campagne normande où la guerre a été si destructrice qu'on s'étonne de voir encore debout tant de constructions médiévales. Il est vrai que plus d'un édifice a dû être réparé. Par chance, la magnifique abbatiale de Lessay, minée par l'armée allemande en 1944 et gravement endommagée, fut confiée pour sa restauration à Y.M. Froidevaux, architecte en chef des Monuments Historiques, dont le travail, mené avec intelligence et patience, aboutit à une réussite exemplaire. Par-delà cette lande, la plus échevelée du Cotentin, proche de Saint-Sauveurle-Vicomte et hantée par l'ombre de Barbey d'Aurevilly, Lessay représente un moment important, voire capital, dans l'histoire de l'art roman. Car l'église est tenue pour le premier édifice ayant été doté d'une série complète de croisées d'ogives, en quoi se trouvait annoncée, dès la fin du XIe siècle, la voûte ogivale. Œuvre maîtresse de ce même siècle, Saint-Etienne de Caen (l'Abbaye-aux-Hommes) est le monument où se reflète le mieux le caractère austère du roman normand. Sa façade rectiligne, symétrique, nue, ne faisant qu'un bloc avec les tours,

constitue le prototype de la « façade harmonique)) dont le principe se prolongera dans beaucoup d'édifices jusqu'à l'époque gothique. Il y a là une be;mté purement linéaire, assez inhumaine, et pourtant émouvante par sa pureté et sa sobriété grandiose. Nous sommes loin, ici, de Notre-Dame-Ia-Grande. Mais la grâce poitevine n'existe pas dans le Calvados. Les Normands furent des bâtisseurs et non des sculpteurs. Ils ont laissé d'admirables architectures, aux volumes rigoureux et aux lignes sévères, mais la statuaire s'y montre presque partout indigente. A quoi faut-il attribuer cette tendance qu'on pourrait croire prématurément réformiste? A un goût de l'efficacité, suggère l'auteur. Sans doute, mais encore faudraitil reconnaître qu'un tel goût, révélateur d'un esprit pragmatique, est très proche de ce qui fut appelé (probablement par un Breton) « une vertu normande )) : l'avarice. Il ne fallait pas gaspiller des pierres ni du temps à fignoler des ornements. Toujours est-il que c'est surtout par des éléments géométriques, c'est-à-dire simples, des figures stylisées, animales ou végétales, que se sont signalés les sculpteurs normands, plus enclins à s'exprimer par le bas-relief que par la rondebosse. Curieusement, ce n'est pas dans les cathédrales ou autres grands édifices qu'on trouve les meilleurs morceaux de sculpture, en particulier des chapiteaux, mais dans de petits sanctuaires ruraux come à Rucqueville ou au prieuré de Goult, dans la cluse de la Cance. C'est là aussi qu'on découvre les clochers les plus joliment façonnés et ce goût du bel appareil de pierre taillée, à quoi la pierre de Caen était d'un précieux usage. A l'époque de Guillaume le Conquérant, on la recherchait aussi en Angleterre où elle servit à édifier la cathédrale de Canterbury et la Tour de Londres. Dans le Bessin, Saint-Pierre-deThaon est une de ces petites églises dont le raffinement magnifie la simplicité campagnarde. Elle a conservé sa belle tour carrée, sœur de celle de Notre-Dame-sur-l'Eau à Domfront, dans les Marches du Sud. Mais celle-ci devait perdre une partie de ses travées en 1836, le jour où les Ponts et Chaussées prirent la décision impardonnable de faire passer la route de Mortain à travers sa nef. Malgré les protestations de Prosper Mérimée. L'itinéraire roman établi par Lucien Musset passe encore par Tollevast, près de Cherbourg, Cerisy-la-Forêt, Bayeux, Meuvaines, Ouistreham, Sainte-Marie-aux-Anglais et, tout en bas de cette BasseNormandie, Saint-Céneri-le-Gér~i, au bord de la Sarthe : une véritable route de vacances à travers ces paysages les plus verdoyants de France qui, pour le promeneur, feront constamment souriante la leçon d'archéologie. Jean Selz


Des dieux, des pODlpiers, des tODlbeaux J .-P. Crespelle Les Maîtres de la Belle Epoque Hachette éd., 220 p.

Qu'il y ait de la bonne et de la mauvaise peinture, sur cette nécessité repose tout le commerce que nous entretenons avec elle puisqu'il s'agit, pour nous, d'aimer en distinguant : mais nous voyons, alors, que, le plus souvent, la mauvaise est la faiblesse de la bonne, son échec possible ou sa réplique sans talent. Si la mauvaise peinture de la Belle Epoque nous fascine à ce point, c'est que nous avons le sentiment qu'elle constitue un univers original dont il nous faut trouver les clefs, qu'elle se déploie parallèlement à ce qui est aujourd'hui, pour nous, la vérité de l'histoire de l'art, bref, qu'elle est, Pllradoxalement, une mauvaise peinture absolue. Les dates, du reste, sont significatives : si Meissonier, le pape de l'art « pompier », naît en 1811, soit un an après Courbet, un de ses ultimes champions, Paul Chabas, peintre de nymphettes frissonnantes et gros fournisseur du calendrier des postes, voit le jour en 1869, la ·même année que Matisse. Cormon, spécialiste des scènes préhistoriques, naît en 1845 ; il n'a donc que trois ans de plus que Gauguin qui, lui, est le contemporain exact de Detaille, le chantre des batailles. Rochegrosse (1858-1939), unanimement admiré pour ses scènes historiques et exotiques - au point que Flaubert, dont le goût pictural était des plus médiocres, lui avait réservé l'illustration de Salammbô - a cinq ans de moins que Van Gilgh et huit ans de plus, seulement, que Kandinsky. Et Cézanne a, à peu près, le même âge que J.-P. Laurens et Carolus Duran. Ainsi, à côté de la peinture qui vit, se transforme, se renouvelle, stagne une peinture close qui dure, un art qui a ses règles esthétiques, ses raisons historiques et ses justifications secrètes, un art qui est à la fois officiel et assumé par tous, au point que les véritables créateurs de la seconde moitié du XIX' siècle feront toujours figure, en leur temps, de marginaux, voire d'asociaux. Cet univers pictural qui, au lendemain de la Première Guerre, allait sombrer dans un discrédit aussi radical que sa gloire avait été éclatante, le livre de J .-P. Crespelle le ressuscite et l'explore de façon exhaustive, en une recension allègrement conduite, sérieusement documentée et abondamment illustrée (mais sans aucune' reproduction en couleurs, malheureusement). Ce qui, à la lecture, ressort à l'évidence, c'est que l'art pompier constitue un système, et de type religieux: la peinture, pour la bourgeoisie désormais dominante, a la mission d'incarner son rapport à l'idéal, un idéal qui l'exprime mais a besoin d'être garanti par un

e.

Maxence: L'âme de la forêt.

passé artistique catégoriquement accepté. C'est la réaction caractéristique du parvenu: se targuer d'un héritage qui ne vous appartient pas et, en même temps, se justifier à travers lui, parce que justement il ne vous appartient pas. Ainsi le rapport à l'art se mue en relation religieuse d'extériorité, qui substitue, à la délectation esthétique, des sentiments de dévotion, de respect et d'obéissance, et la peinture des musées, dérobée à toute confrontation vivante, renvoie à une discipline intemporelle, celle même de l'académisme. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce que la vie artistique revête une dimensio,n cultuelle, avec un calendrier liturgique (Salon des Artistes français, exposition de la Société Nationale des Beaux-Arts), des étapes initiatiques (ateliers des Beaux-Arts, prix de Rome, médailles, commandes officielles) et des pontifes hiérarchiquement investis, du peintre d'Histoire à l'anecd9tier, célébrés par les gloses d'une critique confessionnelle, appuyés par des œuvres privées :-- mécénat de Chauchard, créateur des grands magasins du Louvre, soutien de divers salons mondains - ou publi-

La Quin:uzine littéraire, 1" au 15 juin 1967.

ques protection de DujardinBeaumetz, sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, et de Benedite, conservateur du musée du Luxembourg (le temple), ceux-ci incarnant l'Etat et la Nation, dépositaires premiers de l'idéal. Tous les peintres qui ne rentraient pas dans ce cadre, qui n'appartenaient pas à cette caste de « professionnels » (où, selon certains, on n'aurait dû être admis qu'avec un brevet) étaient, on le comprend dès lors, pires que des étrangers, des hérétiques, des pervertisseurs: « la peinture des impressionnistes, dit un client de Vollard, c'est contre mes id~es et puis ma femme m'a dit que, quand on a des filles, il faut avoir un intérieur sérieux» ; et, à l'exposition de 1900, le peintre Gérome, barrant au président Loubet l'accès de la salle de ces mêmes impressionnistes, s'écrie: « Arrêtez, monsieur le Président, ' c'est ici le déshonneur de l'art français ! » Qu'en est-il donc de cette peinture qu'il s'agissait moins d'inventer que d'exercer? « Idéal et impersonnalité» proclamait Couture, un de ses premiers grands prêtres. Autrement dit, priorité au

sujet et intangibilité d'une facture strictement codifiée. L'idéal est à la fois sublimation et appropriation: sublimation du nationalisme à travers les scènes du patrimoine historique et le militarisme revan. chard, de l'actualité mondaine ou officielle à travers les portraits, du moralisme à travers les scènes de genre (le Constat d'adultère), de la médiocrité quotidienne à travers les anecdotes de la rue et la pornographie inquiète des nus de Bouguereau; mais aussi appropriation de l'univers des musées - scènes de la mythologie gréco-latine ou de l'histoire universelle, Franz Hals ou Watteau petit-bourgeois. Quant à la facture, elle privilégiait nécessairement le dessin toujours d'après l'antique ,puisqu'il s'agissait d'abord de proposer un contenu. Cette peinture combinait alors, curieusement, l'exactitude photographique avec un représenté imaginaire ou arbitraire, les paysages mêmes étant gauchis par une intention ou un effet car ces minutieux - plus grande était la minutie, mieux s'affirmait la qualité de « professionnel» ne détestaient rien tant que le réalisme. Gleyre, spécialisé dans une Antiquité minaudière, disait à ses élèves : « La ' nature, c'est bien comme élément d'étude mais ça n'offre pas d'intérêt. Le style, voyez-vous, il n'y a que ça. » Et Debat-Ponsan : « La nature! Si maintenant on se met du côté des peintres qui peignent sans savoir dessiner, tant pis pour la nature. » C'est que la bourgeoisie de l'époque, annexant l'art pour imposer, grâce ~ lui, une idée souveraine et purifiée d'elle-même, affectait de confondre l'actuel et le vulgaire: Gervex, pompier s'il en fut, n'avait-il pas fait scandale en représentant, dans la salle des mariages du XIX' des dockers et des bouchers des abattoirs de la Villette? Et l'on voit bien que la liberté heureuse de la palette, chère aux impressionnistes, ne pouvait, dans cette perspective, apparaître que comme l'indécence même : car c'est l'immédiat, le plaisir sensuel de l'artiste, et, par-delà, la revendication anarchique d'une peinture qui ne renverrait qu'à elle-même, que traduit toujours la suprématie de la couleur. L'art des pompiers était ainsi justiciable presque exclusivement de l'enseignement, l'Ecole des Beaux-Arts ne se distinguait pas essentiellement de Polytechnique. Très judicieusement, J .-P. Crespelle fait remonter cette tradition à l'académie des frères Carrache pour qui le beau pouvait être enclos en des règles précises. Reste que la dimension religieuse qui scelle la peinture des pompiers constitue un apport spécifique de la société du XIX" finissant - ipécifique mais non peut-être unique en son genre, et l'on aurait aimé que l'auteur examinât plus systé~ 17


HISTOIRE CONTEMPORAINE

Que de1t M anch ester r

~ Des dieux, des

ft

pompiers, des tombeaux

William Manchester matiquement si l'histoire de l'art Mort d'un Président ne nous propose pas d'autres avaRobert Laffont éd., 780 p. tars de ce type. Le lecteur, en revanche, lui saura gré du brio qu'il apporte à faire l'anthropologie de Il est difficile de distinguer la caste des « chers maîtres ». Car ces personnages ne man- l'histoire de ce livre du livre luiquaient pas .de saveur dans leur même. Il faut pourtant le tenter, souci d'incarner socialement toutes car toutes les discussions, les bruits les implications de leur sacerdoce, et le procès qui ont précédé sa juxtaposant en eux les normes de la publication semblent avoir nui à dignité bourgeoise et le délire ins- une appréciation objective de la piré de l'artiste - intérieurs extra- tentative de William Manchester. C'est en février 1964, il y a donc vagants, déguisements variés, soin apporté à se faire une tête, prophé- un peu plus de trois ans que la tique chez Meissonier, réplique de famille Kennedy a demandé à celle de Michel-Ange chez J .-P. Manchester d'écrire l'histoire de Laurens - , affichant, le plus sou- l'assassinat du Président. Pendant vent, la vanité autoritaire de qui plus de deux ans Manchester a travaillé dans le silence. Puis, brusa la conscience d'être élu A quement, l'automne dernier, on moi, Velasquez» s'écriait Carolus Duran sur le point d'entreprendre commence à discuter de ce livre un tableau), pratiquant tout natu- dans les milieux de la presse et rellement, dans une société d'ar- de l'édition. Des dizaines de millions de gent, des prix monstrueux dont notre époque, qui en a vu pourtant francs sont offerts pour acquérir les droits de publication ou de d'autres, a perdu la notion. Doit-on en conclure, malgré tout, « sérialisation ». Pourtant le maque ces artistes étaient totalement nuscrit lui-même reste inaccessible. Très peu de gens ont lu le livre dépourvus de talent et de goût? Bonnat, en léguant ses collections et toutes les surenchères se font au musée de Bayonne, en fit un des en quelque sorte dans le noir. plus beaux de France, et Helleu, Comment expliquer que des édidont Proust avait repris certains teurs qui ne dépensent pas à la traits pour composer le personnage légère des millions entrent dans d'Elstir, était un des meilleurs spé- cette compétition ? !l y a d'abord" bien entendu, le cialistes du XVIIIe ; l'un et l'autre ainsi que Meissonier, peignirent sUJet. Le mythe Kennedy garde des petits paysages fins et sensibles toute sa puissance. La réputation dont les amateurs, justement, ne de l'éditeur américain, ainsi que voulaient pas, et les premières toi- l'importance du journal (Look) qui les de Bouguereau se souviennent a acqUis les droits de presse semagréablement de Corot (sans par- blent offrir une sorte de garantie ler, d'autre part, de Gustave Mo- préalable aux acquéreurs. A ce premier stade suit un reau, Fantin-Latour et Carrière, ici étudiés, mais qui, tout de même, second: la prépublication dans la en appellent à un autre univers). presse. C'est cette étape. qui a le La vérité, c'est que le système a plus nui à William Manchester. dévoré ses ministres; et il n'est Les extraits déçoivent après une pas étonnant que le meilleur se attente qui a fait prévoir des r~vé­ manifeste à sa lisière, chez les por- lations sensationnelles. Les descriptraitistes (Sargent, Clairin) et les tions ~inutieuses des préparatifs dessinateurs (Sem, Steinlen, Forain du voyage présidentiel, le ' voyage et surtout Boldini dont J .-P. Cres- lui-même .et enfin l'assassinat sempelle vante à juste titre le style en . blent noyés . dans '. une foule de coup de fouet), c'est-à-dire partout détails inutiles ou secondaires. La où un contact actuel a' quelque chance de s'établir entre l'artiste et ce à quoi il s'attache. _, Mais le pire, cependant, a également son charme, qui est d'une autre sorte. Toutes ces toiles; on les regarde comme l'archéologue interroge les vestiges des Incas, signes troublants d'un univers spirituel à la fois disparu et sans cesse pressenti. Une dimension poétique, ici, nous séduit, qui ne dépend en rien de ce par quoi ces œuvres, désuètes et médiocres, prétendaient nous rallier: d',a ulant que cet exotisme nous concern~ encore, qu'il appartient à notre enfance, à travers celle de nos parents, et que le déchiffrer, c'est parfois tenter de reSSaISIr, fugitivement, . quelque chose de nous-même. Devenu définitiveI\lent ridicule, ' cet art entreprend aujourd'hui de nous reconquérir en se faisant objet.

«(

couleur de la cravate du Président semble une précision dérisoire, alors que Manchester n'apporte rien de nouveau sur l'assassinat lui-même. Ces détails et ces précisions ne présentent, en effet, aucun intérêt au milieu de quelques extraits choisis par les journaux. Aucun d'eux n'a dû publier plus d'un quart de l'ensemble du livre qui, ne l'oublions pas, comporte presque huit cents pages, grand format. C'est cette quantité, c'est cet immense travail, c'est la réunion d'une documentation InvraIsemblable qui donnent toute son importance à Mort d'un Président. Deux ou trois détails, arrachés du contexte peuvent paraître inutiles. Mais des milliers de détails, la description, minute par minute, de cinq journées fatidiques finissent par former un document passionnant qui se transforme, sous nos yeux, en un monument à la mémoire de Kennedy. Non pas que ce monument soit parfait. Loin de là. La presse américaine a déjà déchiqueté ce livre, révélé des erreurs, des partispris ou des oublis. Mais ces erreurs mêmes sont souvent passionnantes. Lorsque tous les collaborateurs de Kennedy qui l'ont suivi à Dallas ont affirmé à Manchester qu'aucun d'eux n'a assisté à la prestation de serment du nouveau Président et qu'un journal américain publie des photos montrant "que tous étaient présents, on mesure brusquement le choc qu'ils ont dû subir et qui a complètement transformé leurs souvenirs, rendant tout leur témoignage douteux. Il en est ainsi de tous les autres témoins, car tous ceux qui ont vécu les quelques heures tragiques de Dallas ont été sous l'effet d'un traumatisme qui a oblitéré leur faculté d'observation ou de réflexion. Mais l'amoncellement de tous ces témoignages partiels et partiaux permet, à la fin du livre de se former une opinion et · l'auteur réùssit à recréer une

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Michel-Claude /alard 18

réalité qui, probablement, ne sera pas considérée par les historiens de l'avenir comme trop éloignée des faits eux-mêmes. Ce livre, contrairement à ce que semble croire Manchester, n'est pas le livre d'un historien. Il a été écrit par un journaliste et un ami. Il complète la trilogie publiée par les collaborateurs les plus intimes du président - Schlesinger, Si:irensen et Salinger dont aucun n'a été présent à Dallas. Manchester ne le fut pas non plus" mais au cours de plus de deux ans de recherches et après plus de 2 000 interviews, il a réussi à imaginer qu'il y fût. Il a refait, en voiture, les neuf 'kilomètres du trajet qu'a suivi Kennedy à Dallas et il a revu tous ceux qui ont vu ou cru voir quelque chose. Il sait tout et n'ignore même pas que le jeune fils de Kennedy, âgé de trois ims, a joué pendant la préparation des cérémonies funéraires" avec l~assistani du Président · de la Chambre, grand collectionneur de drapeaux miniatures qui lui en a offèrt quelques-uns. Or, au moment de choisir parmi ceux qu'il préférait, « les inspecteurs, gênés, virent ses doigts s'arrêter un instant sur le drapeau cubain, avant de choisir celui du Pakistan ». Les passages les plus remarquables de Mort · d'un Président se passent pendant les deux heures qui ont suivi le crime à l'hôpital de Dallas ou on voit les collaborateurs de Kennedy, habitués à ce que tous leurs ordres soient exécutés sans discussion, désarmés en présence d'un petit médecin ou d'un juge local qui invoquent quelques lois du Texas pour empêcher le départ du cercueil du Président à Washington, avant l'accomplissement de certaines formalités habituelles. Tous ces puissants du monde étaient dépassés par les événements et avaient perdu la tête. 11 n'y a qu'une seule personne qui n'a pas flanché: Mme Jacqueline Kennedy.

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Qui a laissé faire ? Paul Tillard et Claude Lévy La grande rafle du Vel' d'Hiv' Robert Laffont éd., 272 p. Pinchas E. Lapide Rome et les luifs Le Seuil éd., 432 p. Abbé Laurentin L'Eglise et les luifs à Vatican II Casterman éd., 128 p.

Six millions de juifs qui ne sont jamais revenus ... Depuis près de vingt ans, la littérature abonde sur ce moment de notre histoire. Moment atroce et comme presque incroyable. Et pourtant, il faut bien se rendre à l'évi-. dence, faire un peu de lumière après trop d'ombres et de silences dans cette affaire: Aussi, les hommes et les femmes qui ont vécu ce drame continuent-ils d'interroger témoins et acteurs, et de compulser les archives qui veulent bien s'ouvrir. Ils veulent savoir, comprendre, tenter ainsi de remonter de leur souffrance qui n'en finit plus. Telle est l'entreprise de Paul Tillard et Claude Lévy. Ils livrent leur témoignage sur ce 16 juillet 1942 où 12.884 juifs furent arrêtés à l'aube, transférés en hâte au V élodrome d'Hiver avant de connaître la longue route qui, de Drancy, devait les mener à Auschwitz, Mauthausen ou ailleurs, dans ces camps de la mort par le gaz et l'épuisement ... Ainsi, ils font céder le silence sur l'épisode le plus scandaleux de notre collaboration avec l'oc~upant nazi. Sans aucune émotion feinte, avec le seul souci de faire la vérité, et de la raconter. Aussi la Grande Rafle ne se présente-t-elle pas comme un procès. Plutôt comme un bilan sous forme d 'histoires, de rapports, de chiffres et d'anecdotes. Le tout sur le fond de préparation de la « solution finale du problème juif » dans le cadre français. Au matin du 16 juillet 1942, lorsque commence l'opération « Vent printanier », lorsque les 888 équipes p0licières chargées de la rafle entrent en action, 27 388 noms de juifs sont portés sur les listes de la PO-' lice parisienne par l'intermédiaire du Commissariat Général aux Questions Juives. Heureusement, ' certains, prévenus, ont réussi à fuir ou à se cacher. D'autres y parviendront encore, par la clémence ou l'inadvertance de la police. Et finalement 12 884 juifs seront arrêtés. On serait presque tenté de dire « seulement », tellement tout cela est incroyable! Incroyable, ces femmes, enfants, vieillards, malades ou infirmes de guerre sans aucune distinction, entassés pêle-mêle dans l'enceinte des Sports. Sans ménagements d'aucune sorte! En quelques heures, le Vel' d'Hiv' deviendra un véritable lazaret, où effroi et humiliation cohabitent, premières étapes de l'aOO-

tissement auquel ces hommes et ces femmes vont être soumis avant de mourir. Les auteurs ne font aucun cadeau à notre sensibilité parfois douillette. Ils font voir et sentir quelque chose d'immonde que l'on imagine vraiment mal. Et chaque tentative pour fuir, ou faire fuir un enfant de cet enfer pren d alors tout son relief. Presque aucun des ({ raflés )) ne reviendra d'Auschwitz ... Pour essayer de comprendre, Paul Tillard et Claude Lévy ont dû parcourir le dédale des souvenirs des rares témoins encore vivants. Ce qui donne un visage humain, douloureusement humain à ces journées. De petits espoirs, des

travail, donnent une idée, presque charnelle, pesante, de cette complicité. De tous et de chacun. Et les récits de résistance qu'ils livrent, exemplaires et bouleversants, renforcent encore ce sentiment. Pénible à la limite, car , il force une question que nous refusons généralement de nous poser : qui a laissé faire ? Claude Lévy et Paul Tillard (mort des séquelles de sa déportation avant d'avoir vu l'entreprise achevée) ne se tiennent pas pour des juges. Mais on sent bien qu'ils livrent là, à l'état brut, les pièces brûlantes du dossier. Ainsi, par exemple : le télégramme envoyé à Eichmann par Théo Dannecker,

pas que le proche passé conduisait assez normalement à ces états de folie. L'affaire Dreyfus n'est pas si loin. La force des auteurs consiste cc· pendant à ne jamais tomber dans les simplifications. Ils exposent simplement le rôle de la police, de certains organismes de juifs, le piège d'une organisation de sauvegarde de l'enfance ... L'attitude des catholiques est mentionnée. Longuement. Sans parti pris notable, mais fermement. Ainsi les auteurs citent le journal tenu à l'époque par deux jeunes filles : « Mais l'Eglise n'a finalement usé de la violence que pour les guerres de religion et n'a brûlé

Une rafle.

fuites mmlmes, presque dérisoires, des enfants seuls, sans un sou, dans les rues de Paris, qui se feront bientôt reprendre, des gardiens de la paix qui décousent l'étoile jaune d'une jeune femme en fuite, des suicides aussi, des crises de folie, deux médecins qui luttent contre les épidémies, les grossesses en cours, la saleté partout. Paris hébété, la résistance qui cherche à s'organiser, minoritairement,très minoritairement, alors que la grande masse vaque à ses occupations le plus normalement du monde. Vous pensez, les juifs ! ... C'est que l'antisémitisme - latent - est profond dans cette France occupée, curieusement prête dans sa grande masse à tous les compromis avec l'occupant. Bizarrement, sans l'avoir le moins du monde cherché, les auteurs, au fil de leur

La Quinzaine littéraire, 1" au 15 juin 1967.

chargé des questions juives en France : « Le président Laval a .proposé, lOTS de la déportation des familles juives de la zone non occupée, d'y comprendre également les enfants âgés de moins de 16 ans. La questl.on des enfants juifs restants en zone occupée ne l'intéresse pas. »4051 enfants partiront pour l'Allemagne. Pas un seul n'en reviendra ! ...

que les hérétiques, pas les salauds , ... ») C'est sévère mais est-ce inexact? C'est ce que, de son côté, Pinchas E. Lapide tente d'éclairer. Dans Rome et les juifs, il passe en revue toute l'histoire du christianisme, depuis les origines jusqu'à Vatican II,face à ce problème. Brûlant, on le sait, depuis que des accusations ont été portées contre l'attitude de Pie XII pendant la Dix, cent exemples pourraient seconde guerre mondiale. L'auteur être cités. Mais il faut lire. Quitte apporte à ce propos, en historien, à perdre son calme et sa sérénité,. une contribution inestimable. Il à réviser certaines idées rapides sur présente des témoignages et des soi-même et les aînés qui furent documents qui sont difficilement mêlés au drame. Qui a laissé faire? réfutables, d'aut;mt qu'il met en Les auteurs ne laissent pas cette lumière le fond d'antisémitisme question sans réponse. Du moins « théorique » et pratique sur lepas totalement. Au fil de l'his- quel l'Eglise s'est développée de. toire récente ils aident le lecteur à puis toujours. ~ se faire une opinion. Ils ne cachent 19


PHILOSOPHIE

~

Pourtant, sur ies actes du Vatican et de Pie XII au cours du conflit, Lapide tente trop de justifier, de nous convaincre de la bonne foi du pape. Pour ce faire, il s'appuie sur les témoignages d'estime et de reconnaissance des communautés juives reçues par Pie XII. Tout ce qu'il cite est exact. Toutefois trop « événementiel », et qui ne tient pas compte de la « spécificité » de l'Eglise. Car le problème central est bien de savoir, si de par sa vocation et ses prétentions, l'Eglise ne doit pas faire l'objet d'une critique interne, inhabituelle chez l'historien. A un contenu propre doit correspondre . des gestes appropriés. C'est ce que Lapide semble ignorer. Aussi, si convaincant que soit l'auteur, un chrétien pourrait lui objecter que Pie XII, certes généreux, habile sans doute, ne s'est pas montré précisément chrétien : il a plus calculé pour lui-même et pour les chrétiens que pour le service de la vérité et de la justice. Certes Pie XII était prisonni~r d'un système séculaire, et l'auteur ne manque pas de le rappeler en citant le titre d'un éditorial de l'organe du Vatican, l'Osservatore romano. de 1927 : « Péril juif menaçant le monde entier. » Et Lapide de reprendre à son compte la conclusion de Léon Poliakov dans Bréviaire de la haine : « .. .le silence du Vatican n'a fait que refléter le sentiment profond des masses catholiques en Europe. » C'est précisément là que réside, pour un catholique, la pire accusation. Qu'un pape ne puisse dépasser à la fois l 'histoire passée de son église et son état présent, manifeste que l'exigence de vérité et de justice n'est pas déterminante. Cette accusation, Lapide n'a pu l'assumer, faute de pouvoir entrer au cœur de la problématique chrétienne. Chroniqueur au « Figaro », l'abbé Laurentin vient précisément de publier un petit ouvrage (L'Eglise et les Juifs à Vatican II) ' qui tente de préciser, documents à l'appui, l'évolution récente de la pensée de l'Eglise en la matière. L'abbé Laurentin est un expert et son travail un outil précieux, d'autant qu'il restitne des textes qui sont essentiels à la compréhension du sujet. Seulement, on pourra regretter que l'abbé Laurentin verse trop facilement dans une certaine forme d'apologétique, qui consiste à croire que la seule production théorique dans l'Eglise suffit à modifier la pratique. Hélas ! Lapide montre fort justement comment il n'en est rien, et combien l'antisémitisme est une réalité historique qui déborde largement l'Eglise, et devrait l'obliger à examiner profondément son rapport au monde et à l'histoire. Le chemin est long qui va de notre histoire à la justice. Nicolas Boulte

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Histoire et civilisations

Qui a laissé faire?

Charles Morazé La logique de l'Histoire Gallimard, «( Les Essais », 327 p.

d'hui, selon laquelle la « natnre mine un équilibre, l'équilibre des humaine » est essentiellement et conflits répétitifs, dans lequel vicnécessairement historique. Mais toires et défaites des individus, fipeut-être, si cette contestation sur- nalement, se compensent. Tel n'est vient aujourd'hui, est-ce parce que pas l'ordre du devenir humain, qui l'ère historique est en train de est cumulatif ; f."y introduisent la Voici un ouvrage qu'il faut s'achever et qu'avec la domination différenee, ]a disparité, la contracomprendre comme étant à dou- de la science, Vl\ s'instaurer bien- diction. S'est instaurée ce que ble . entrée. A chaque page du tôt un monde où l'homme aura à Charles Morazé appelle la fonction texte, deux niveaux de lecture se penser moins comme être libre . d'historicité. interfèrent constamment pour le ayant à se faire que comme être On songe ici à un des passages plus grand bien de la pensée, raisonnable ayant à calculer ses les plus significatüs de Platon : d'ailleurs. Il y a, d'une part, une conduites. Il n'est pas suffisant de Glaucon, dans la République, réanalyse systématique de la manière dire que les civilisations sont mor- clamait de Socrate, alors que celuidont un historien passionné et telles: elles peuvent ' changer ci décrivait les délices simples de admirablement informé conçoit et la société patriarcale, une amélioreconstruit le passé des hommes, ration du statut matériel de l'homla matrice en laquelle l'humanité me : « des lits, des tables, des s'est forgée, dans l'alternance courtisanes, des mets cuisinés » ; mystérieuse des destructions et et Socrate, sentant qu'il ne pouvait des réussites ; il y a, d'autre part refuser cette demande - ainsi est et en même temps, une réflexion fait l'homme de l'ère historique sur la façon dont les hommes, au acceptait d'entrer dans la « civicours de leur devenir, ont conçu, lisation » et dans sa dialectique nérêvé, vécu leur présent, leur passé cessairement néfaste. On songe et leur avenir. Ce double point de aussi à Rousseau qui, quelque trisvue, c'est au fil des pages que le tesse qu'il en ait eu, se résolvait, lecteur en expérimente la richesse lui aussi, à 'cette solution malheuet la nouveauté. Il n'a pas affaire reusement inéluctable. Que le ici à une nouvelle « philosophie travail créateur ne puisse être sans de l'histoire » qui prétendrait enengendrer des besoins qui, du mêfermer entre la première et la derme ' coup, suscitent d'autres tranière pages du livre le destin de vaux, d'autres peines, c'est ce stal'humanité ; il ne se trouve pas' tut qui fut imposé à l'espèce huconfronté avec les affres d'un hismaine que traduit cette notion de torien qui, brusquement, s'aperfonction d'historicité. Des cultures çoit que son entreprise est aléaont pu y échapper ; l'homme n'y toire et que, peut-être la discipline échappe pas. Et, par des biais à laquelle il s'est consacré n'est comme l'évangélisation et la coloque médiocrement scientifique. Il nisation, tous les h ommes, enfin, s'agit ici d'un travail qui tout eny sont soumis, pour leur détriment tier s'abandonne à sa pratique et majeur. qui - dans le double registre que Sortie de l'ordre biologique, sornous venons d'indiquer - s'effortie de la « sauvagerie », Charles ce de faire le point ... Morazé nous montre l'humanité en La logique de l'Histoire: le titre proie à l'histoire. Elle se débat ne doit pas abuser. C'est moins de pour trouver à ses problèmes des logique qu'il s'agit au sens solutions efficaces : elle apprend formel du mot - que d'expérimenla logique, elle suscite un type de tation contrôlée. Le contrôle est cohérence qui, à la fois, la rasfourni par le donné historique luisure et accroît son pouvoir. Elle se même, certes ; mais il emprunte à tourne vers un avenir dont elle d'autres registres du savoir: la bioattend qu'il l'accomplisse. Elle logie, la mathématique, la recherche s'invente des actions d'éclat ; elle sociologique et ethnologique. De la construit rétrospectivement l'évé~ sorte, se déploie, dans des direcnement et se donne la possibilité, tions multiples, une réflexion qui du même coup, d'en secréter de se sait tout entière au creux du nouveaux, qui seront sa libération devenir, mais s'efforce d'en faire et son salut. Elle se forme, croitapparaître les lignes d'intelligihielle, au contact du réel. La part lité. Il est impossible, tant il y a d'imaginaire qui est présente, toud'hypothèses originales, de résutefois, . dans ce processus d'autoCharles Morazé mer ce texte foisonnant. Pour donconstitution, elle ne le connaît pas ner une idée de son intérêt, il est bien ; elle feint de l'ignorer. Chapréférable, sans doute, de rapporque civilisation se nourrit de ter quelques-uns des thèmes autour l'homme au point que l'idée d'hom- « mythes d'origine » qui illustrent, desquels il s'organise. me, pivot de la pensée à l' « épo- en contrepoint, le travail angoissé Charles Morazé, par exemple, que historique », s'efface et cesse qu'elle effectne pour assurer les processus logiques ponctuant et remarque ceci, qui est important : d'être une référence légitime ... Il y a un autre aspect, que si- fondant sa pratique. L'imaginaire, la « civilisation historique », dans les deux significations du terme : gnale La Logique de l'Histoire, sur reprise irréelle du « pratiqué » , qui fait l'histoire et qui fait de lequel, peut-être, historiens et phi- est le lieu à partir de quoi - contre l'histoire, en est probablement à losophes de l'histoire n'ont pas quoi, en dépit de quoi et grâce à son terme. Une civilisation post- assez réfléchi. L'histoire (entendez quoi - se construit la logique. De la sorte, l'Europe a construit historique se dessine, qui s'articu- ici : la science historienne) veùt lera autour d'autres concepts et un ordre. Mais elle élude l'ordre son « humanisme rationnel ». Lts une autre vision de l'homme. Dé- qui la présuppose: l'ordre biologi- trois autres types de civilisation que jà l'étude des « sociétés froides », que même, sans lequel son appro- distingue Charles Morazé n'en sont des civilisations préhistoriques che et ses notions n'auraient aucun point arrivés à ce stade : les soapportait une dure contestation à sens. Or, cet ordre biologique, con- ciétés sauvages en sont restées à la conception dominante, aujour- cernant une espèce donnée, déter- une logique implicite ; les peuples


L'aventure des «Propos » amérindiens se sont bloqués autour d'une « arithmétique stérilisée » ; les cultures d'Asie n'ont pas su faire « un système des infinies prllcédures de leur prodigieuse expérience ». L'homme européen, lui, a mis la nature au travail ; il a imposé ce modèle à la planète entière. Comment se pourra effectuer le passage de l'ère historique à l'ère post. historique ? La fonction d'historicité n'est-elle pas précisément en train de se retourner contre elle-même ? La domination que l'humanité exerce sur la nature, le triomphe qu'il remporte dans cette opération n'entraînent-ils pas une domestication toujours accrue de l'homme par lui·même ? Charles Morazé espère en « une certaine morale humanitaire» rendant possible l'instauration de la civilisation post-historique ... Ce ne sont là, répétons-le, que quelques-uns des thèmes présents dans la Logique de l'Histoire. Il en est d'autres, tout aussi attachants, comme, par exemple, la réflexion sur le hasard. L'ouvrage, dans son ensemble, participe à cette entreprise d'approfondissement du travail historien qu'inaugurèrent Lucien Febvre et Marc Bloch et que continua Fernand Braudel, pour ne , citer que les historiens « spécialistes ». Les perspectives qu'il ouvre seront un apport précieux pour la refonte à quoi est contrainte, de par son statut de discipline primordiale, la science historique. Reste, bien sûr, une question qu'on a envie de poser constamment au cours des pages. Distance est prise par rapport au style traditionnel du récit historien ; des questions sont posées qui contestent l'omnipotence méthodologique et ontologique de la pensée vouée à l'histoire ; des hypothèses inaccoutumées apparaissent qui appellent la réflexion. Il ne semble pas que l'opération soit radicale ; elle se' développe à l'extérieur, dans la riches~e , du questionnement ; se préoccupe-t-elle d'en revenir à ses fondements ? Est-ce là brièveté à quoi s'est contrainte, comme par pudeur, l'analyse ? Il demeure que celle-ci paraît accepter comme allant de soi la référence à un continuum temporel homogène en fonction duquel se situeraient non seulement les diverses temporalités : celle des « événements », celle des découvertes, celle , des œuvres, mais encore les ères préhistorique et post-historique. ta distinction décisive est-elle accomplie, celle qui disjoint essentiellement la théorie et le « fait » que la théorie conceptualise ? Le devenir historique, bien qu'il soit profondément désarticulé, se donne encore comme ce personnage dont ,il y aurait à rendre compte, comme tel. Le concept de chien n'aboie pas. La science désignée comme « histoire» s'il en est une n'est pas historique. François Châtelet

1906 à 1914 ; ils le "ooevinrent en 1921 ; ensuite seulement ils commencèrent à s'espacer, tandis que se multipliaient les livres composés. Ne me racontez pas que la fréUn petit livre comme on les quence et la quantité ne font rien aime, comme on aime les ai- à l'affaire : elles y ont fait beaumer. (Je l'appelle « petit» malgré coup. Et il y fallait d'abord une ses presque trois cents pages, parce allégresse, une joie, une ardeur à qu'il est fait, pour plus de la moi- écrire, et une fidélité, et une obstitié, de textes reproduits.) , Modeste nation, et un parti pris de ne jamais dans son allure, mais , honnête et renoncer quoi qu'il arrive. Parler, loyal.' Non pas percutant, mais parler : on peut toujours parler, pénétrant. Rien de prétentieux ; pourvu qu'on ait du bagout, une aucune tension, encore moins de assurance intrépide, beaucoup de vaticination :' il répond avec sim- rapidité dans le style, quelques plicité à son objet, qui est d'éclai- astuces dans le langage, et pas rer le lecteur, et de le guider. trop de scrupules sur la justesse ; Fonction élémentaire de la criti- .on vous lira demain, après-demain que ; fonction digne et noble, il sera trop tard : c'est l'amère qu'on néglige un peu trop ces condition du journalisme. L'aventemps-ci quand on philosophe sur ture des Propos fut d'accepter la critique ; laquelle ferait mieux cette conditiün pour ensuite en surd'abord de surmonter ses com- münter les servitudes. La quantité est conséquence plexes : un bon critique est plus véritablement créateur qu'un mau- aussi de la brièveté ; et l'ambition, vais romancier ou un poète plat. de la , müdestie. Faire très court ; L'aventure des Propos d'Alain.. et néanmoins très clair et très soufut bien extraordinaire ; elle le ple : et néanmüins prétendre, gademeure : je ne crois pas que nous geure qui sera tenue, exercer dans en mesurions encore toute la sin- leur plénitude toutes les facultés gularité. Je saute sur l'occasion de signaler aux amateurs l'Essai de bibliographie de Suzanne Dewit (Bruxelles, 1961), et une étude anonyme sur « Alain journaliste » dans le précieux Bulletin de l'Association des Amis d'Alain (nO 22, novembre 1965) ; sans omettre, bien entendu, de rappeler les confidences d'Histoire de mes pensées ni, naturellement, le recueil de près de huit cents Propos; choisis par Maurice Savin et préfacés par André Maurois, dans la Pléiade. Un genre littéraire entièrement nouveau, créé à partir de l'une des conditions les plus ' asservissantes du journalisme. Oui, c'est vrai, Alain nous avons eu naguère, nQus avons encore des chroniqueurs et des chro- de l'esprit, dans quelque domaine niqueuses charmants, voire bril- qu'elles aient à s'exercer, - ce qui lants : mais aucun, que je sache, est faire aux puissances et au poudont on ait chance, un demi-siècle voir de l'esprit une confiance forplus tard, de conserver ou d'entre- midable. Les phares de la rocheuse tenir en librairie vingt ou trente et dangereuse Bretagne - puisque recueils aussi vivants et dont la ce Percheron fut normand par jeunesse continue à toucher le lec- choix et finalement breton de cœur teur aussi directement. Œuvres de - ont à balayer incessamment une l'instant, et qui tiennent aux années mer toujours changeante dans sa comme un bon voilier tient au vent. constance. Cinq à six mille Propos, il n'en fallait pas moins pour permettre à un regard d'homme farouL'équivalent de Saintchement rustique, et à une pensée Simon sourcilleusement gardée contre les Cinq à six mille écrits fort brefs , cümmodités piégées de la rhétori(deux pages chacun, à peu près), en que, de quadriller la mer et la un tiers de siècle : soit environ terre des hommes. l'équivalent de tout Saint-Simon. Les Propos, pour la plupart, se La performance étonne d'autant lisent sans difficulté. Ce qni est plus que des ouvrages comme Sys- difficile à saisir, c'est l'esprit même tème des Beaux-Arts, comme les , des Propos. Alain le savait lui-même Idées et les Ages, comme les Dieux, beaucoup mieux que nous ne somcomme Entretiens au bord de la mes encore capables de l'apercevoir_ mer, etc., soit, ensemble, deux au- Je songe à une certaine dédicace de tres tomes de la Pléiade, pas moins, Minerve, reproduite dans l'édition se décomptent en sus. Restons aux de 1956 du Club du Meilleur liPropos : ils furent quotidiens, ou vre : il y est dit que les textes de il ne s'en faut que de quelques ce recueil forment l'introduction la unités, durant huit ans et demi, de plus sérieuse, et d'ailleurs la plUs

La Quinzaine littéraire; 1" au 15 juin 1967

Jean Miquel Les Propos d'Alain Coll. « Mellottée » La Pensée moderne éd., 280 p.

ardue, à la phtlosophie. Ce qui surprend, - et que confirme un arti-, cle intitulé « Rapports de la philosophie et des Propos d'Alain» repris dans le livre posthùme , Portraits de fa~ille (Mercure de France, 1961).

Une ooouite philosophie

Les familiers <Je , l'œuvre d'Alain se souviennent du décasyllabe Lag;neau-Comte : « L'Esprit rêvait, le Monde était , son rêve. » Imaginons up. passB:ge de l'Esp:r:it au Monde et du Monde à l'Esprit qui se fasse autrement que par le rêve : ngus approcherons de l'occulte phj.losophie' des Propos, dissimulée sous l'expérience ,quütidienne et sous un vocabulaire parfaitement exotérique. « Ayant au fond de moi la , grande philosophie, je , me suis bien , gardé de la juger trop belle pour le journalisme; en quoi j'ai inventé un. genre de journalisme. Les hommes ne s'y sont pas trompés. Ils ont reconnu leur ami véritable. » Et véridique. A-t-il existé un exemple plus poussé, depuis JeanJacques Rousseau, d'un esprit aussi profondément démocratique ? Il ne s'agit pas seulement de militer comme Alain d'ailleurs le faisait inlassablement pour une politique de la démocratie. Il s'agit d'oser dire du plus déshérité des humains, et d'oser Je dire sincère- ' ment, ' non à la façon des dames patronnesses, qu'il est mon ' semblable. Il n'est pas tellement aisé de le, dire ' ; et encore moins d'agir en conséquence. Alain le faisait ' tous les jours dans la Dép~che de Rin~en. Et je ne puis me tenir de recopier ici quelques lignes' d'un Propos de 1929 qui demeure> étourdissant, malgré tant d'années et tant d'expérience qui s'étaient entassées sur lui, de foi en l'homme : « A vez-vous remarqué cette grande politesse du génie, qui me parle à moi comme à son frère et comme à son égal ? Il ne me connaît pas ; il ne m'a jamais vu. l'ouvre 'son livre : le voilà chez moi ; mais il n'y pense point et je n'y pense point ; plut,ôt nous sommes ensemble dans la maison de l'homme. Obscur ou clair, tout passe; et ,'il le faut bien. Ce n'est pas communiquer que communiquer seule,ment' ce 'qui est 'clair) Ce choix est injurieux. "» Nous avons oublié aujourd'hui que les Propos eurent longtemps ,des adversaires acharnés. Gaillards, ils en présentaie~t la fragmentation, l'émiettement, la pulvérisation, l'atomisation - qui en fait y étaient de méthode - comme signe d'une impuissance. Alain laissait aboyer les roquets ; il l'a toujours fait. Cependant il - discernait fort bien lui-même les lignes de forces selon lesquelles se polarisaient ces ' apparences de limaille ; et dès 1907, c'est-~-dire bien avant qu'OIi

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une révolution •• technique au service de la réforme de 'enselnement: ~~:p~se~x~:::u::~:ue ~:~~i~~;~:!: l • • • • • •

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L'aventure des «Propos»

le prît assez au sérieux pour reconnaître en lui un homme à abattre, il songeait déjà à des regroupements, par thèmes, qui correspondissent aux orientations principales de sa propre réflexion. M. Jean Miquel a eu raison, je crois, de suivre cette ligne-là jalonnée par tant de recueils déjà - pour présenter les soixante Propos qui occupent 180 des 300 pages de son livre. En soixante textes seulement, impossible de donner l'autre image, peut-être plus saisissante encore - et, me semble-t-il, plus proche de l'homme pensant d'une pensée surtout attentive à s'exercer sur des circonstances généralement quelconques, comme disent les huissiers ou les clercs. Six têtes de chapitres, donc : le politique, le professeur, le moraliste, l'artiste, le lecteur, le philoso-

:: aurait plu à Alain, qui s'attachait à enserrer entre des contraintes les facilités qu'il se ' donnait. Mais • comme un choix aussi étroit n'au• rait pas suffi certes à suggérer • l'ampleur d'une telle réflexion ni • ses approfondissements, les pages • de 'présentation, de liaison et de • conclusion en indiquent opportuné• ment les relations, les tenants, les • aboutissants, - et, sans complica• tions complaisantes, la complexité • essentielle que masquent et dévoi• lent tour à tour les apparences,

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qui malgré l'apparence ne 'sont ici jamais trompeuses, de la simplicité. Je regrette l'absence d'un chapitre sur l'imagination, d'une de ces « p'h ysiologies » comme Descartes ne manquait jamais d'en mettre dans ses traités: à l'origine commune de toutes les routes d'Alain se trouve également une doctrine physiologique de l'imagination. (( Je hais sottise » ( ceCi est de 1921 ) (( encore plus que méchanceté ; mais réellement je ne crois ni à l'une ni à l'autre ; ce sont les dehors de la timidité, qui est peur de soi et honte de soi ensemble. Quand ce corps tremblant nous assiège, la colère n'est pas loin; et ce remède d'instinct est pire que le mal. Est-il rien de plus sot qu'un petit chien qui fait le terrible. Je crains ces êtres inquiets et farouches qui retiennent peur et fureur ensemble, mauvais attelage. Le rire est le remède humain ... }) Samuel S. de Sacy

Nous avons reçu le tome III des 'Œ uvres complètes de Zola, publiées sous la direction de Henri Mitterand (Cercle du Livre précieux). V oir le nO 25 de la Quinzaine littéraire. Ce volume rassemble la Faute de l'abbé Mouret, préface de Roger Ripoll, Son Excellence Eugène Rougon, préface d'Hubert Juin, l'Assommoir, préface de R.-M. AIbérès, et une Page d'amour.

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Grande-Bretagne L'insularité anglaise .. ~"'( pas sans rapport avec la crise qUi secoue actuellement l'une des plus grandes et des plus solides maisons d'édition du Royaume-Uni: la Penguin Books. Le principal actionnaire et ancien propriétaire exclusif de la firme, Sir AIlen Lane, qui n'a cédé une partie de ses actions qu'en 1961, vient de demander la démission de son directeur Tony Godwin après un intermède qui dure depuis plusieurs années, Ce que Sir Allen reproche à Godwin et à ses collaborateurs dont une demi-douzaine vont abandonner à leur tour la vieille maison, c'est de compromettre le rôle vénérable du Pingouin qui est de publier des volumes à bas prix, apparentés aux livres de poche, dont la qualité est demeurée au fil des ans à un niveau élevé. Certes, la qualité n'a pas souffert de l'esprit novateur de Tony Godwin et de son équipe, mais la typographie sobre et classique à laquelle Sir Allen tient par-dessus tout a été substantiellement remise en cause par les jeunes éléments de la maison, depuis que le fondateur avait apparemment décidé, il y a quelques années, de passer la main. C'est ainsi que les couvertures iIlustrées et les • self-services. avaient la faveur de Godwin, tandis que l'ancienne équipe tenait pour une présentation pleine de dignité et réservait aux libraires patentés l'exclusivité de la vente. Ce sont les anciens qui l'ont emporté sur les modernes, et Sir Allen a tranché en dernier ressort, surtout parce que ce vieux gentleman de 65 ans ne se résignait pas à voir sa maison autrement qu'il l'avait faite pendant toute sa vie, avec un succès que

confirme le chiffre de 3,700,000' livres sterling auquel est évalué Penguin's aujourd'hui. Mais la question est aussi de savoir si une maison d'édition peut se maintenir longtemps sur le marché devant le raz de marée des éditions au format de poche si elle s'obstine à conserver des méthodes de publication et de vente traditionnelles. Désormais, donc, les éditions Penguin, vont renoncer aux couvertures illustrées qui avaient donné apparemment un air trop moderne aux dernières nouveautés, et l'accent sera mis plus que jamais sur les livres • sérieux. au détriment d'ouvrages plus légers que Godwin avait discrètement introduits au catl'llogue. Parallèlement, Sir Allen démentait qu'il était disposé à céder un paquet important de ses actions, comme il en avait été question ail moment de sa semi-retraite. Il a ainsi mis fin à des tractations que l'on disait pourtant bien avancées.

AlleDl&gne Joseph Caspar Witsch, directeurfondateur de la maison Kiepenheuer et Witsch, un des éditeurs allemands les plus importants vient de mourir. Il avait publié parmi les tluteurs français : Marcel Aymé, Jean Giono, Henry de Montherlant, Nathalie Sl\rraute, Manès Sperber, parmi les auteurs allemands et étrangers: Heinrich Boil, Erich K.iistner, Erich Maria Remarque, Joseph Roth, ainsi que Brendan Behan, Saul Bellow" Marek Hlasko, Bernard Ma'amud, Czeslaw Milosz, Jérôme D. Salinger et Ignazio Silone.


ENTRETIEN

Freud

MarxisDle et structuralislne .

lamais les éditions dites de poche n'auront joué un rôle. plus important qu'avec la republication du livre de Lucien Sebag : Marxisme et structuralisme (Petite bibliothèque Payot), à bien des titres précurseur lorsqu'il parut en 1964. Ce fut alors la première tentative cohérente, concertée, rigoureuse, née à. l'intérieur de la pensée marxiste pour évaluer celle-ci à la lumière de l'anthropologie moderne. Avant les travaux d'A~ thusser ce livre ouvrait une voie que son auteur allait fermer pour lui-même dans le suicide. Il peut sembler paradoxal de rapprocher deux entreprises apparemment opposées puisque Sebag « met en question » un Marx qu'il voit à travers Luckacs et qu'Althusser le « relit » et le sauve par l'introduction d'une coupure épistémologique entre les œuvres de jeunesse et le Capital. Mais c'est là chose de peu d'importance comparée à la similitude de leur projet : s'interroger sur les con,ditions d'une cc théorie » scientifique dans le domaine social. L'itinéraire de Sebag n 'est pas un itinéraire purement philosophique. Il m 'aJ.r paraîtrait indécent d'analyser ses motivations ·personnelles. Mais en 1964, pour Révolution africaine alors dirigée par M. Harbi, Sebag m 'avait dicté au magnétophone une explication de son entreprise que des contingences politiques qu'il est inutile d'évoquer empêchèrent de faire paraître. le veux profiter de l'occasion pour la publier, dans sa forme parlée qll'il ne m'appartient plus de corriger. le me suis contenté de supprimer de notre conversation mes questions et les objections ou réserves qu'alors je formulais. Sebag avait insisté pour mettre au premier plan non les problèmes théoriques qui faisaient l'essentiel de son livre, mais le rapport qu'avait celui-ci avec ses cc engagements », parce qu'il s'adressait à des amis politiques. Communiste, Sebag n'a pas été un fonctionnaire de la révolution. Chercheur, il ne prenait . pas le chemin qui aurait fait de ltri un fonctionnaire de la science. André Akoun Mon livre peut être considéré de deux points de vue. De l'extérieur c'est la discussion d'un certain modèle idéologique : le marxisme. Sa problématique est de savoir comment, à partir du progrès des sciences de l'homme, on peut repenser la question des idéologies. De l'intérieur, il se définit comme une élucidation politique à partir d'une double expérience : l'expérience stalinienne et l'expérience des révolutions dans les pays sous-développés, les seules qui ont existé et qui, pour la plupart, se sont situées en marge des organisations se réclamant de l'idéologie marxiste ... J'ai été membre d'un parti qui se disait révolutionnaire, dans un pays où il s'agissait de faire la révolution. Mais ce parti n'était pas révolutionnaire et le problème de ma société n'était pas celui d'une révolution. Dans nos sociétés, les gens entrent en révolution comme ils entrent en religion. Ils y trouvent une doctrine absolue, complète, valant pour tous les pays, à tous moments. Cette vue aujourd'hui me paraît absurde. Je p~nse que - par exemple - les paysans péruviens ont à faire une révolution peur résoudre le problème agraire parce que, dans leur société, se pose un problème fondamental qui traverse l'ensemble de la vie des gens et qui n'est pas soluble dans les structures socio-économiques existantes. Si j'étais dans un de ces pays, dans une position de cet ordre où je déchiffrerais que les hommes sont en train de lutter... je serais révolutionnaire sans aucune hésitation ... La Quinzaine littéraire, 1" au 15 juin 1967.

Si je ne suis pas révolutionnaire en France, au sens où on entend ce mot, ce n'est pas que j'ai - comme m'en accuse Georges Cogniot remplacé Marx par Lévi-Strauss; ce n'est pas parce que je pense que Marx s'est trompé. De toutes manières une révolution - même des plus radicales pourrait être justifiée par d'autres théories que le marxisme et peutêtre plus profondes. Il ne faut pas croire que le marxisme a l'apanage des révolutions radicales. Sous la forme que nous lui avons connue depuis trente ans il a plutôt l'apanage des révolutions qui n'ont pas réussi. Mais je ne crois pas que la société française soit devant un problème dont la solution exige la révolution et je ne vois rien dans le comportement des hommes de ma société qui ouvre la voie aux révolutions de cet ordre. Quant aux institutions qui se disent révolutionnaires, elles participent de la même rationalité - ou de la même irrationalité sociale. Elles n'amènent rien de nouveau. On peut très bien être révolutionnaire en Algérie, non révolutionnaire en France. Il y a des lieux révolutionnaires : là où les hommes sont dans une situation telle que ce soit la seule solution pour briser des structures féodales, agraires, coloniales, ou d 'autres freins à la constitution d'une nation existant virtuellement ... Il ne s'agit pas d'être dans une société de la satisfaction. Il s'agit de savoir si, quand je proteste contre le caractère non satisfaisant de cette société, j'ai un modèle d'une satisfaction véritable différente, et si ce modèle n'est pas purement utopique. Au reste, le problème révolutionnaire n'est pas du tout de savoir si on va vers une société de la jouissance; c'est de savoir si en faisant une révolution, je vais hâter la marche vers cette jouissance. A bien des égards, je sens les irrationalités de ma société, son côté non satisfaisant en bien des domaines. Mais ce n'est pas une insatisfaction absolue. En aucun cas je ne me pense comme un marginal total, comme un rebelle ... Il est très possible qu'il y ait toujours besoin d'idéologies mystificatrices pour atteindre certaines fins. Peut-on maintenir comme utopie active le modèle d'une société de la participation ? Ce n'est pas cette utopie que je choisirais si je devais en prendre une. Je pense que l'élément fondamental dans le dynamisme de la société reste la science. Tôt ou tard, sur un siècle, ou deux, ou trois, les sciences de la nature vont transformer les problèmes, le statut et la condition de l'homme y compris peutêtre au niveau biologique, dans des pl:0portions telles qu'elles échappent à toutes imaginations. Il se développera de moins en moins de projets politiques. Que pourraient viser politiquement ces sociétés? Leur irrationalité ne viendra absolument pas d'une couche de possédants, ou de quoi que ce soit de cet ordre. Il y aura une telle homogénéisation des fonctions et des niveaux qu'on ne voit pas quel pourra être l'ennemi à visage humain. Les cc luttes de classes » relèveront de plus en plus de la superstructure. L'idée de projet collectif semble avoir moins de sens dans la société industrielle parce qu'elle s'y est réalisée complètement. Tout le monde fait la même chose aussi les antagonismes peuv.ent se développe; tranquillement. De là vient que ces sociétés paraissent chaotiques et anarchiques ... Cominent définir le marxisme? C'est une doctrine . totalisante qui unifie la pensée et la praxis dans un but tourné vers une société dont la forme se déchiffre dans le comportement des hommes d'aujourd'hui. Pour nous, cette doctrine est devenue une idéologie au sens le plus plat, le plus limité du terme.

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Marx

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Dans la classe ouvnere, c'est quelque chose . de rigoureusement vide qui est médié par certaines institutions dont le maintien renvoie à autre chose. Chez les intellectuels, il offre un modèle d'intégration de leur pensée au vécu et à la praxis d'un tout autre ordre que celui qui est impliqué par la société industrielle elle-même et a donc une fonction à la fois compensatrice et mystificatrice. Dans les pays sous-développés il a une double fonction : il apparaît comme un moyen d'industrialisation, et, d'autre part, quelque chose passe de son souffle gestionnaire qui rejoint le mouvement révolutionnaire. Je vois bien combien contiennent de marxisme mes analyses. C'est qu'une part énorme de Marx est entrée dans les sciences sociales et dans la pensée cOI;ltemporaine. Mais on peut en dire autant de Freud! Je pourrais demain critiquer" abondamment Freud. Il n'empêche que tout passera par lui; même pour quelqu'un qui ne l'a jamais lu. Et c'est la même chose pour Nietzsche ! ... Le vrai problème, c'est qu'il y a dans le marxisme une certaine conception du rapport du Sujet aux significations sociales qui se fonde à partir d'un lieu réel : le prolétariat. Mais justement le prolétariat, défini comme classe homogène, sujet de l'Histoire, n'existe pas. Il n'y a pas de discours absolu. Les discours que nous pouvons tenir peuvent présenter certaines garanties scientifiques; ils n'ont pas cette garantie scientifique maximum que le marxisme comme doctrine prétend avoir. C'est pourquoi le vrai problème est celui des idéologies, c'est-à-dire des discours que nous tenons en tant qu'hommes d'une certaine société visant à la transformer ... Sur quoi est-ce que je fonde mon décryptage des idéologies, si je récuse le marxisme comme doctrine? Sur un siècle d'élaboration des sciences sociales. J'ai des techniques et une architectonique conceptuelle qui, relatives à un certain état de la science, me permettent de faire certains constats. Je peux parler mal, c'est-à-dire qu'un autre se référant à la même architectonique conceptuelle tiendrait un discours plus profond, plus cohérent, plus valable. De toutes façons, dans cinquante ou cent ans on se réfèrera à une architectonique différente. Il en va là comme dans les sciences de la nature ... J'explique dans mon introduction sur quoi se fonde le choix de la science. Liées à l'activité scientifique, il y a des valeurs que j'ai faites miennes, par exemple : le plus de conscience possible chez les gens, dans leur rappOrt à la société, à eux-mêmes, etc. Ces choix initiaux sont contingents. Simplement pour moi la conscience supérieure est un statut ontologique supérieur; de la même manière que je préfère un être humain à une amibe. Mais c'est contingent. C'est en ce sens, et en ce selL!! seulement, que quand j'écris un livre de seÏence, je manifeste un projet politique. Il serait erroné de tirer des implications politiques directes de mon travail. Il est important de comprendre la nécessité des idéologies, c'est-à-dire des discours imparfaits qui tendent à donner une vue radicale de la société que la science ne validera pas nécessairement. Il s'agit là de discours dont la légitimation ne peut être de l'ordre de la science. On n'est pas révolutionnaire au nom de la science et la confusion est destructrice et de la science et du projet révolutionnaire. Une pensée révolutionnaire authentique ne peut l'être que dans les limites de l'action politique et avec la contingence qui la supporte. Lucien Sebag 23


vÎent de paraître

JEAN-PAUL DELAMOTTE A.

••• ANNIVEBSAIBE

• • • • • • • • • •

« Pendant vingt ans, nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner :Il (Le procureur du gouvernement

SANSHATE ••• CETTE • NUIT... • •

fasciste au procès de 1921).

• L'obscurité qui, trente ans après • la mort de Gramsci (en avril 37), • subsiste encOre autour de son œu• vre, est liée sans aucun doute au • caractère extrêmement fragmen• taire de cette œuvre, rédigée à peu roman • près entièrement en prison et sous • la forme de notes éparses - si bien • que, malgré la force unitaire et • cohérente qui soutient en chaque • point la pensée, les interprétations • partielles sont presque inévitables. • Il a suffi en effet de privilégier un • ou deux concepts-clefs en les isodocumentation gratuite : lant arbitrairement de leur consur demande • texte et des analyses .qui les sous• tendaient en d'autres lieux de l'œu• vre pour en fausser complètement : la portée théorique, et dénaturer • par là tout le sens du « message» • gramscien. • C'est ainsi qu'on a pu assister • à des tentatives de récupération • idéalistes de cette œuvre (suivant : la ligne Hegel-Croce) (,lu trotskys• _tes, ou lukacsiennes (grâce au • concept de (( national-populaire»). • D'autre part, autour d'une édition libra iri e 1Or du T em ps • tronquée des Lettres de la prison 27 Bd rvla lesherb es Pa ris 8 : (celle de 1947) s'est édifié très rapi• dement une sorte de mythe héroÏ• que: la figure du martyr du fas1 • cisme comme paradigme affectif, • en dehors de toute qualification de .. classe. De telle sorte que les lec• tures les plus diverses pouvaient , , ces 1ettres l'image •• f ormer d'apres Aux Editions Rencontre • d'une (( humanité exemplaire », • privant ainsi la pensée de Gramsci • de toute sa violence effective et • même de toute sa réalité . • Or, depuis quelque temps se des• sine un m:ouvement d'approche plus _ • rigoureux - dont le signal a été • donné par la nouvelle édition des • Lettres de la priso'J- publiées chez : Einaudi (comportant 119 lettres • jusqu'alors inédites ,et le rétablisse• ment de tous les passages (( censu• rés» dans les éditions précédentes). • L'image de Gramsci qui émerge de • cette nouvelle lecture - et même ' • au Dlveau psychologique le plus • élémentaire- apparaît considéra• blem,ent enrichie, enfin non réducCollection établie et dirigée • tihle au schéma univoque et sentipar ROBERT KANTERS et • mental du .( héros ' positif» (<< diMAURICE NADEAU, ,avec : gnité de la souffrance », « élévation d'importantes ' préfaces • des sentiments », etc.). La rigueur pour chaque période. • morale elle-même renvoie à une • rigueur intellectuelle,(qui implique, 12 volumes • au lieu de la ( pureté », de ( l'humagnifiquement reliés • manité » - seules attitudes relevées : jusqu'alors - , la « froideur », la par abonnement, le volume • « dureté », le « détachement »; tél"• :rues que Gramsci emploie de ' plus • en plus souvent, et qui désignent, (+ port 0.60 F) • plutôt qu'une sensibilité éprouvée • par les atrocités de la réclusion, , Ecrivez aux • une pensee capable d'assumer jus. ' qu'au bout ses propres con!équenEditions Rencontre • ces, même au prix de l'isolement 4, rue Madame, Paris Vie • croissant et de l'amertume inéviTél. Lit. 19 - 70 : table). Le dévoilement du texte, et • du texte dans ses aspects les plus

PlON

L'AnthOlogie de la

Poésie Française Du Moyen Age ,à nos jours

9.60 F

24

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anti-héroÏques, a eu pour résultat de faire apparaître la pensée, son fonctionnement effectif, jusqu'alors confisqué. D'autre part, les critiques de cette pensée, qui ne consistaient guère, dans l'ensemble, qu'en une série de polémiques partisanes et d'interprétations réductives, ont commencé, avec le débat de la dernière génération marxiste italienne, à se faire beaucoup plus articulées, conscientes. La dérivation idéaliste, indéniable chez Gramsci - et reconnue par lui dans ses premiers écrits - , fait à présent l'objet d'études attentives, qui découvrent

trer qu'à partir d'une orlgme certes idéaliste, et dans le cadre précis de « l'historicisme absolu », c'est une pensée authentiquement 'marxiste qui se développe, où l'historicité de la connaissance ne réduit ,p as nécessairement la science à la fonction « pratico-sociale » de l'idéologie, non plus qu'à l'éternel (e Que sais-je?» des philosophies sceptiques. En fait, il y a probablement autour de ce problème un léger flottement de la pensée gramscienne (ce que semblent indiquer certains points de la correspondance où Gramsci reproche précisément il

,

'

Antonio Gra1n$ci

en ce point une limite de la théorie gramscienne, liée à une limite de la culture italienne de cette époque à ses conditions cc provinciales », encore restreintes par le fascisme.

La forme de la scientificité En France, Althusser discerne cette limite dans ( l'historicisme » et dans (e l'humanisme» (analysés comme phénomènes de ~action au mécanisme et à l'économisme de la deuxième Internationale), qui amènent Gramsci à négliger ct la forme

de l'im1n(lnence absolue introduite par le marxisme: la forme de la scientificité» et par conséquent à réduire · toute, science à l'idéologie, toute théorie à · la superstructure. Tandis que Jacques Texier, dans un livre 1 consacré à la «philosophie» de Gramsci, essaie de mon-

Croce .la confusion entre « principe philosophique» et ( idéologie ou instrument pratique de gouvernement »). Il reste néanmoins que, sur plusieurs aspects essentiels, cette pensée garde sa force et son actualité révolutionnaires, notamment sur la question: des intellectuels (l'un des principaux pivots de sa réflexion, depuis les années 20 jusqu'à la mort). GrlqllSCi renverse en effet la façon habituelle et pour ainsi dire obligatoire de poser le problème: en général (et même chez Lénine), la définition de l'intellectuel est fondée sur la qualité intrinsèque de l'activité intellectuelle (ce qui équivaut à PQSCr-un jugement de valeur implicite), sur la. (e noblesse » de cette a!rtivité, e~ à situer, au point de départ, l'intellectuel dans une position privilégiée: légèrement en dehors du fonctionnement de la société, et du jeu . brutal de la production (c'est


Gramsci et les intellectuels encore dans cette perspective que se situe par exemple le rapport Lénine-Gorki). Pour Gr a m s c i, l'analyse part du point de vue contraire: d'une réflexion sur la notion d'Etat. La question est donc posée non pas au niveau de la qualité d'intellectuel mais au niveau de la fonction de l'intellectuel dans la société, ce qui permet de renverser l'ordre d'analyse du phénomène, et de démystifier violemment la figure de « l'intellectuel traditionnel », individualiste et bourgeois. L' « intellectuel traditionnel » est celui qui n'est pas, ou qui ne se sent pas lié directement à une classe, qui se considère au contraire comme en dehors de toute classe, et en rapport réel seulement avec les autres intellectuels, sans s'apercevoir que précisément cette fausse classe est en fait l'instrument utilisé par la classe dominante po~r faire pénétrer sa propre idéologie dans la masse sociale. « Les diverses catégories d'intellectuels traditionnels sentent avec esprit de corps leur continuité historique ininterrompue et leur qualification. Elles se posent comme autonomes et indépendantes du ' groupe social dominant. » (La philosophie idéaliste elle-même, qui correspond à une « valorisation des intellectuels » est l'expression de « l'utopie sociale selon laquelle les intellectuels se voi~nt indépendants, autonomes, revêtus de caractères propres, etc. )J) Mais cette continuité historique, et cette autonomie sont contredites par la collusion de fait avec le groupe dominant. L'intellectuel, qui ·se considère, au sein d'une société asservie au mécanisme de la production, comme l'incarnation de la liberté, n'est en fait que le « suc gastrique» de cette société (Benedetto Croce, note Gramsci, se sent lié fortement à Aristote et à Platon, mais il ne cache pas qu'il est lié aussi au sénateur Agnelli2 ). De fait, les rapports entre intellectuels et production ne sont pas inexistants ; ils sont simplement médiats (médiatisés par l'ensemble des superstructures et des idéologies); la fonction des intellectuels dans la société est précise: elle consiste à introduire la théorie dans la pratique, à permettre au groupe dominant de « conformer les nouvelles forces à ses intérêts vitaux ». Historiquement, le type de l'intellectuel traditionnel (représenté aujourd'hui par l'artiste, l'homme de lettres, le journaliste) remonte au modèle du clergé lié au moyen âge à l'aristocratie foncière mais le premier à se percevoir comme catégorie indépendante et comme constil. :.. . une continuité historique ininterrompue. Socialement, les intelL ';els ne proviennent pas indistinctement de toutes les ,classes; ils sont issus, à quelques exceptions près, de certaines couches de la société, celles qui se sont « spécialisées dans l'épargne» (la petite bourgeoisie rurale ou ci-

tadine). On pourrait en somme affirmer que le statut de l'intellectuel traditionnel (qui recouvre aujourd'hui encore la quasi-totalité des intellectuels occidentaux) consiste . pratiquement en une double tentative de refoulement - refoulement de l'origine, de l'appartenance à une classe sociale déterminée ( celle de l' « épargne » ), refoulement de la fonction effectivement accomplie à l'intérieur de la société (mise en place de l'idéologie du groupe dominant).

lectuels qui lui donnent homogénéité et conscie~ce de sa propre fonction. » Le rôle de ces intellectuels élaborateurs d'une nouvelle idéologie est fondamental . au point que, ' pour Gramsci, la possibilité d'affirmation historique d'une classe sociale est exactement liée à la capacité de celle-ci de créer ses propres intellectuels organiques (et d'assimiler en même temps le plus grand nombre possible d'intellectuels traditionnels) ; (c'est ainsi que peut s'expli-

ser (au sens large) et il n'y a pas d'organisation sans intellectuels, c'est-à-dire sans organisateurs et sans dirigeants, sans que l'aspect théorique de l'ensemble théoriepratique se distingue concrètement en une couche de personnes spécialisées dans l'élaboration intellectuelle et philosophique. » C'est le parti poiitique - « cerveau collectif», « Prince moderne», « creuset de l'unification théorie-pratique» qui assure, d'une part l'élaboration des nouvelles catégories d'intellectuels organiques, d'autre part la soudure entre les intellectuels organiques d'un groùpe donné et les intellectuels traditionnels. Et, par le moyen du parti, ce que la classe ouvrière doit travailler à susciter, ce sont « des élites d'intellectuels d'un type nouveau, qui surgissent directement de la masse tout en restant en contact avec elle, pour devenir en quelque sorte les baleines du corset ».

Le «persuadeur permanent»

Il.

~ <:fVX'QUINl/'''RENT. DANS- ' :"'1 .(5 fJ~IC::.N~ iIIu~~t:Jtl"" Couverture d'une brochure imprimée en France.

L'analyse de Gramsci ne se borne pas, c'est bien évident, à une telle radiographie négative. A l'intellectuel traditionnel, flottant, sans classe, s'oppose « l'intellectuel organique », lié de façon explicite et directe - « organiquement» - à une classe sociale donnée, dont il apparaît comme le représentant le plus qualifié, et le plus actif: « Chaque groupe social naissant sur le terrain originaire d'une fonr.tion essentielle dans le monde de la production économique, se crée en même temps, organiquement, une ou plusieurs couches d'intel-

La Quinzaine littéraire, 1" au 15 juin 1967.

quer par exemple l'échec des communes italiennes au moyen âge, ou le triomphe de la bourgeoisie française au XVIIIe siècle). C'est très précisément de l'action des intellectuels que dépend le moment historique de « l'hégémonie », sans lequel ne pourrait s'effectuer aucune pénétration d'une nouvelle idéologie dans la société - aucun développement réel, par conséquent, de l'action révolutionnaire conduite dans le moment de la «dictature » : « Une masse humaine ne se distingue pas et ne devient pas indépendante par elle-même ·sans . s'organi-

C'est en fait toute la définition en cours de l'intellectuel qui doit subir un bouleversement radical. Sa « façon d'être )J, enfermée dans la tradition de «. l'éloquence» et dans la poétique de « l'expression », .loit passer tout entière dans la pratique de la « construction», de la « science )J. Au lieu du « tempérament individuel» apparaît le « persuadeur permanent)J, non plus jouet mais organisateur de l'idéologie. (Définition étonnamment proche de celle que retrouve Althusser lorsqu'il décrit « un type spécifique; et à bien des égards inédit, d'intellectuels militants »: « armés de la culture scientifique et théorique la plus authentique, instruits de la ' réalité écrasante et des mécanismes de toutes les formes de l'idéologie dominante, constamment en éveil contre elles, et capables d'emprunter, dans leur pratique théorique à contre-courant de toutes les « vérités officielles » - , les voies fécondes ouvertes par Marx, mais interdites et barrées par tous les préjugés régnants ». Pour Gramsci le bouleversement exigé est d'une telle ampleur qu'il devra s'exercer au niveau du corps même : « Le problème de la création d'une' nouvelle couche d'intellectuels c.onsiste à élaborer critiquement l'activité intellectuelle qui existe en chacun en modifiant son rapport avec l:effort nerveux - musculaire vers un nouvel équilibre... » Bouleversement à l'élaboration très lente, dont la réalisation commence peut-être aujourd'hui, selon des modes de remise en question qui retrouvent de très près la pensée gramscienne, sa façon d'être le plus possible, sur tous les plans, rigoureusement « en éveil». 1acqueline Risset 1. J. Texier : Gramsci, Seghers éd. 1966. 2. Dirigeant de la Fiat.

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ÉCONOMIE POLITIQUE

De l'entreprise à la flrme P. Bleton Mort de l'entreprise Laffont éd. 251 p.

prise, et ' bientôt elle s'internationalise comme Shell ou Unilever, devenant ce que les économistes appellent une grande unité interterritoriale.

M. Bleton se veut anti-conformiste. II a donné à son livre un titre provocant, mais ses audaces ne vont pas beaucoup plus loin : toute son offensive le conduit à attaquer des moulins et à enfoncer des portes déjà bien entrebaîllées. Défendre le profi~, es~ devenu, banal, à l'est encore plus qu a 1 ouest. D /lutre part, nous savions déjà que l'entreprise n'est plus ce qu'elle était au XIX' siècle; nous avions déjà appris à regarder avec circonspection les éternels « réformateurs » de l'entreprise, qui portent dans leurs cartons plans ou amendements visant à résoudre, à jamais, la « question sociale ». Pour qui donc M. Bleton a-t-il écrit son livre? Est-ce pour les économistes, qu'il ramène, dès la première page,. à deux catégories, le technocrate de l'administration et le doctrinaire en chambre? Pour les syndicats et la classe ouvière alors? Il ne semble lui aussi voir ces derniers qu'à travers certains théoriciens à la mode, MM. Belleville, Mallet ou Gorz. La littérature proprement ouvrière n'apparaît que fort peu, et encore s'agit-il par deux fois du même tract destiné aux ouvriers de la Thomson. M. Bleton s'adresse en fait au grand public. Il vise à le rassurer : il n'y a plus d'entreprise, donc plus de problèmes à ce niveau. Une bonne partie du mal vient de l'administration publique et privée dont M. Bloch-Lainé fournit, aux yeux de M. Bleton, un bon exemple. Quelle est rorigine de cette disparition de rentreprise ? Deux ordres d'arguments sont présentés. M. Bleton analyse longue· ment le développement du gigantisme relatif des entreprises françaises et la complexité croissante de l'organisation et de la gestion de celles-ci. Ainsi disparaîtrait la relation simple entre le pa· tron propriétaire et ses salariés pour laisser la place à un réseau complexe d'interactions entre conseil d'administration, actionnaires, cadres administratifs et techniques, et salariés de base. Les établissements se multiplient au sein de l'entre·

LETTRES A

Pourquoi le mot « entreprise » n'a-t-il plus cours? A-t-il été rendu suspect par son accouplement avec réforme? Il me semble que les économistes en sont aussi responsables. Par paresse, ils traduisent l'anglais firm par firme, qui avait jusque-là dans notre langue le sens bien précis qu'évoque la marque commerciale. Ils pensent avoir de la sorte précisé et rendu plus scientifique leur jargon, le dégageant ainsi de toute consonance réformiste. La magie des mots est telle ... Le tour de passe-passe de M. Bleton n'est pas des plus convaincants, même s'il tente de s'appuyer sur l'autorité de M. Fr. Perroux. Sa phrase de conclusion conduit à penser qu'il cherche une via media entre le capitalisme monocratique d'hier (relayé par le collectivisme monocratique d'aujourd'hui, puisqu'il est entendu que les conseils ouvriers, pour ne pas parler des soviets, ont échoué) et l'extrême dilution des pouvoirs dans nos économies mixtes et abâtardies. Ce livre est rapide; il n'est cependant pas inin· téressant, notamment lorsqu'il rappelle les enquêtes sur l'origine sociale de nos « élites » et qu'il montre que le monde des affaires est beaucoup plus ouvert que celui des professions libérales. De là à l'annoncer comme un livre neuf, il y a une étape que seul son éditeur a franchi.

Michel Lutfalla

Joan Robinson Philosophie économique Gallimard éd., 237 p.

Enfin un économiste qui parle d'économie. Les sublimes naïvetés de Mme Robinson raviront tous les honnêtes gens qu'intéresse encore la réflexion sur la pensée économique et qui sont lassés des dialectiques sans pieds ni tête que leurs offrent nos philosophes. L'anglocentrisme convaincu de Mme Robinson achè· vera de rafraîchir lesdits honnêtes gens. Mais qui est Mme Robinson, Reader à l'Université de Cambridge, Grande-Bretagne? Je dirai qu'elle est la Passionaria de la théorie keynesienne de gauche. Elle a été formée par la pensée keynesienne, à laquelle elle consacre d'ailleurs une des parties de son livre. Mais elle vibre aussi à l'unisson du T iers Monde. A Marx, elle a, dans un petit livre qui aurait dû depuis longtemps être traduit, Marxian Eco· nomics, rendu un hommage d'économiste. A Rosa Luxemburg, elle a emprunté le titre de son grand livre, l'Accumulation du capital, auquel le traducteur de la Philosophie économique a consacré sa thèse. C'est dire si Mme Robinson se situe nettement à gauche de l'actuelle direction du parti travailliste dont le chef avoue n'avoir pu lire trois pages du Capital (et M. Wilson est pourtant économiste de formation). Mme Robinson allie une certaine fantaisie personnelle à l'abstraction la plus profonde. L'étude de ses œuvres antérieures requiert un sérieux effort de la part de ses lecteurs; aussi devons-nous la remercier d'en avoir résumé et simplifié les grands traits dans une série de conférences, présentées ici. Pourquoi « philosophie économique »? Parce que Mme Robinson est consciente du caractère idéologique, au sens moderne du mot, d'une bonne partie de l'acquit de la science économique et d'abord du concept de valeur, valeur travail comme valeur uti· lité. Il s'agit là, nous dit-elle, d'une croyance métaphysique (p. 64). Elle divise la philosophie sous· jacente à la pensée économique en trois périodes ~ les classiques, de Smith à Marx, les néo· classiques et surtout Marshall, la révo· lution keynesienne enfin. II est entendu

qu'il s'agit de l'économie politique britannique : Walras est en fait beaucoup moins étudié que le cantabridgien Marshall. II y a plus grave; quelques pages avant de citer le nom de Frédéric List qui est le père, après les mercantilistes, du protectionnisme éducateur, Mme Robinson va jusqu'à écrire que, avant 1918, « l'idée, lieu commun de nos jours, que le protectionnisme peut encourager le développement de toute l'industrie dans les pays arriérés, n'avait jamais été soulevée »! (p. 104). Les idées de Mme Robinson sur développement et sous-développement, énoncées à la fin de l'ouvrage, ne sont guère originales. C'est bien essentiellement sur la valeur qu'elle a les choses les plus intéressantes à nous dire. Elle reprend les recherches de M. Sraffa, économiste italien installé depuis toujours à Cambridge et auquel nous devons la publication annotée des Œuvres complètes de Ricardo. M. Sraffa, et Mme Robinson après lui, exposent comment Ricardo était à la recherche d'un étalon invariable des valeurs. Cette quête, notons-le, est également au centre de l'ouvrage, non cité ici, du fameux Thomas de Quincey qui écrivit les peu connus Dialogues de trois templiers sur les principes de l'économie politique. II s'agit, dans un monde où le travail gouverne la valeur d'échange et où la productivité, à cause des rendements décroissants dans l'agriculture et du progrès technique, évolue d'une manière variable selon les secteurs, de trouver un étalon qui, lui, ne varie pas. La monnaie, équivalent général de toutes les marchandises, ne peut être cet étalon puisque rien n'assure que les accroissements et diminutions sectoriels de productivité se compensent exactement à l'échelon global. Ce problème a hanté les économistes du XIX' siècle. Des décennies d'inflation nous ont fait voir toute son ampleur et l'impossibilité de le résoudre, malgré toute l'élégante mathématique de M. Sraffa. n reste que l'exposé de Mme Robinson est sur ce point remarquable et appelle à lui seul, malgré les « défauts » cités plus hauts, et malgré certaines imperfections de la traduction, la lecture de ce petit livre qui rend, répétons-le, un son neuf.

M. L.

«LA QUINZAINE»

c L'oncle» Ho Dissent A Quaterly of Socialist Opinion New York

Je viens de lire dans votre numéro 25 la critique de Jean Chesneaux à propos d'Un héritage amer sur le Vietnam. Je trouve que vous auriez dû informer M. Chesneaux qu'Ho Chi-minh n'est pas votre « oncle ». Vow auriez dû l'informer que parmi le& coopitres de la vie de son « oncle » il y a de& coopitres staliniens, le coopitre sur l'assassinat de notre ami Ta·ThuToon et d'autres trotskystes vietnamiens, le coopitre sur la liquidation des paysans après 1945 et pas mal d'autres si l'on veut faire une biographie politique complète. Quel e&t le plus important : qu' « oncle ,. Ho ait été dans les caves du Yenan avec Mao, ou bien ce qu'il a fait là-bas avec l'autre « oncle» : Mao? Now, de la gauche américaine, qui luttons contre la guerre au Vietnam dans des conditions difficiles, nous n'avons ' pas besoin d' « oncles », mais de clarté de pensée. Cela nous dit en ce moment qu'il faut lutter pour la paix, pour la fin de la guerre par les négociations. Nous sommes contre la guerre, mais il me semble que vos amis én France ' favorisent la victoire d'un

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II reste qu'il subsiste des dirigeants et des salariés, et des causes de conflits entre les deux, même si leur résolution doit tenir compte de plus de variables. Est-ce suffisant pour annoncer la mort de l'entreprise? En fait, en forçant un peu, on peut expliquer ce trépas par de pures raisons linguistiques : l'entreprise était un concept. Supprimons le concept, et elle disparaît, avec tout ce qu'elle impliquait de relations sociales de production et de revendications. La voie est alors libre pour ce qu'en un autre mot vague et vide, l'auteur propose dans la dernière phrase du livre comme but de recherche «les communautés humaines de demain ».

Une keynesiennede gauche

camp contre l'autre ce qui est une toute autre histoire, n' est·ce pas? Stanley Plastrik Jean Chesneaux n'a pas voulu retracer la biographie complète d'Ho Chi·minh, et l'appellation « oncle » est celle que les Vietnamiens du Nord donnent à leur leader. Nous ne l'avons nullement prise à notre compte. Quand à la gauche américaine, dont notre correspondant exprime la position, nous nous demandons comment elle peut se déclarer contre la guerre sans souhait~r la défaite de' son propre pays_

Cendrars Je suis, comme l'on dit, un fidèle lecteur de la Quinzaine littéraire, et j'ai constaté avec plaisir la présence dans votre dernier numéro d'un article sur Cendrars. M. Ramondot a effectivement « parfaitement assimilé l'œuvre de Cendrars ». le regrette pourtant que M. Lucien Galimand se soit cru obligé de reprendre après tant d'autres les légendes qui constituent véritablement un mythe Cendrars finalement peu utile à l'auteur: fuite, activités révolutionnaires, figure du père, etc.

D'autre part, je me permets de vous signaler que Frédéric-Louis Sauser naquit en 1887 (et non en 1897) à la Chaux-de-

Fonds, et que ses Pâques à New York sont écrites en distiques plus ou moins réguliers dans lesquels certains critiques ont vu une influence de Claudel. Cendrars déclarait à Michel M anoll (Blaise Cendrars vous parle, in Œuvres Complètes, Denoël éd., tome VIII, p. 547) qu'il ignorait et méprisait la grammaire. Est-ce une raison pour parler du « tryptique » formé par la réunion de ses trois grands poèmes, dont l'un est composé de « dyptiques d'U/.e forme encore classique »... ? Jean-Pierre Goldenstein Vincennes Lucien Galimand répond: M . Goldenstein a raison sur un point. C'est en 1887 et non en 1897, date erronée de l'article résultant seulement d'une coquille - que Frédéric-Louis Sauser est né, le 1 0 ' septembre, à la Chauxde-Fonds. L'acte de naissance a été enregistré le 2 novembre sous le n° 580, page 291 du registre. D'ailleurs, la correction de cette erreur typographique était suggérée par la date, exacte (1909) de la rencontre à Londres avec Charlie Chaplin. Mais les quelques faits marquants de la jeunesse de Cendrars que j'ai signalés ne sont nullement « mythiques »_ Ils sont attestés par témoignages et documents. Sur la réalité des activités révolutionnaires que conteste M. Goldenstein, j'ai été, n'estimant pas suffisante l'affirmatbn de Jean Buhler, à dessein réservé. E-;. effet, j'ai écrit : « dit-on __ . Cendrars

prépara de Finlande quelques bombes... » Pour le reste, toute l'aventure poétique de Cendrars a été effectivement vécue et des photographies prouvent, par exemple, son séjour en 1896 à Naples; en 1904 et 1905 à Saint-Pétersbourg, dans le village de Rogovine; en 1907, à Multien où l'apiculture lui rapportait « huit mille francs par an ... », etc. Que Du Monde Entier soit un tryptique de poésie autobiographique, c'est attesté par la réunion sous ce titre, par Cendrars, en 1919, des trois œuvres publiées de 1912 à 1918. Que les distiques - et, là" M. Goldenstein corrige un lapsus de Pâques à New York aient paru à certains critiques avoir subi une influence de Claudel, c'est leur affaire. Mais en 1912, année de Pâques ,à New York, la poésie de Claudel, notamment celle des Cinq Grandes Odes et de Corona ... (1911) n'avait pas « la forme encore classique... des distiques plus ou moins réguliers » alors que, depuis 1903, date de sa découverte de Gourmont, Cendrars tenait de lui son goût pour un classicisme évolué de la forme poétique. Mais l'essentiel, puisqu'il s'agit de bibliophilie, c'est que M . Goldenstein, malgré ce que j'ai sciemment rappelé de la vie de Cendrars pour expliquer son œuvre, ait ressenti du plaisir à découvrir, comme moi, que M. Ramondot, dans ses lithographies pour Du Monde Entier a « parfaitement assimilé l'œuvre de Cendrars ». Lucien Galimand


LINGU·I STIQÙE

CINÉMA

Le cinéma de A à Z

Des exigenoes contradictoires Bertil Mairriherg Les Nouvelles tendances de la linguistique Georges Mounin Histoire de la linguistique des origines au xx· siècle Coll. « Le linguiste » P.U.F. éd.

Fred Astaire dans Top Hat.

MariZyn Monroe dans Comment épouser un millionnaire.

Raymond Bellour, Jean-Jacques 8rochier, Gérard Guégan, ClaudeJean Philippe, etc. Dictionnaire du Cinéma Illus. Ed. Universitaires, 780 p. Maurice Bessy, J.-L. Chardans Dictionnaire du Cinéma et de la T éZévision 4, vol. illus. de 500 p. J.-1. Pauvert, éd. De tels dictionnaires étaient impensables il y a seulement quinze ans. Utizen Kane passait alors devant des salles désertes et, dans un ciné-club d'étudiants (milieu significatif) Chantons sous la pluie suscitait le plus beau chahut auquel il nous {ut donné d'assister... Dans le même sac, sous le même opprobre étoufraient Big Heat et Une place au soleil taxés de « sentimentalisme à l'américaine». Max Ophuls passait pour un fignoleur attardé et le Plaisir avait provoqué, à la radio, les commentaires apitoyés d'une dame acquise à Vittorio de Sica... On a peine à croire que seuls les Cahiers du Cinéma, Positif et la « Nouvelle vague » ont changé tout ça, et le défaut majeur des deux ouvrages monumentaux qui nous parviennent est d'ignorer un public si longuement décourageant que son revirement soudain ne peut être que paradoxal ou suspect. Aussi maniable qu'élégamment présenté, le dictionnaire des éditions Universitaires s'en tient aux réalisateurs (et aux auteurs de dessins animés). Un tel parti se heurte à l'évidence selon laquelle le « metteur en scène» n'est pas l'auteur de ses films mais plutôt celui qui leur imprime certaines tournures techniques, ce qu'on peut assez bien appeler une écriture. L'accablement que nous valent depuis quelque temps certains « auteurs » (responsables, ceux-là) devrait rendre circonspect, face aux Ford ou aux Hitchpock d'avant la crise mégalomaniaque du cinéma récent. Il n'en est donc rien et cette . conyention critique est si généralement admise qu'on se bornera à relever ici des artisans de génie et maints auteurs médiocres. On regrettera seulement que les dimensions de l'ouvrage aient nécessité une si sévère se1ection de noms car presque toutes ces fiches critiques en deviennent louangeuses, d'où un aspect bénisseur au premier abord un peu Îaquiétant. . Il faudra donc dépasser cette impression pour rendre justice à une entreprise qui, bien au contraire, évita de se saouler de la « politique des auteurs» et sut faire une

place belle à nombre de «fabricants)) auxquels nous devons des merveilles de série, chefs-d'œuvres que l'aveuglante politique susdite interdisait d'applaudir (un exemple cocasse fut la récente réhabilitation de la Femme à abattre, Raoul Walsh en ayant distraitement avoué la paternité, soudain). Pour ce parti pris aventureux comme pour ses filmographies aussi complètes que possible (et annoncées comme partielles· lorsqu'il ne peut en· être autrement), pour son souci, également, de reproduire titre original et titre français de tous les films tournés dans des langues usuelles, pour la qualité et la clarté constante de ses articles enfin, ce dictionnaire s'offre ainsi, dès cette première édition, comme l'un des plus attachants (et les moins constellés d'erreurs ). L'entreprise des élUtions Jean-Jacques Pauvert est infiniment plus vaste, même si dans l'immense majorité des cas elle n'ambitionne pas d'être autre chose qu'un aide-mémoire. En retenant tous les artistes de la profession cinématographique, on imagine que les auteurs ont multiplié les risques. Acteurs de second plan, chefs opérateurs, vedettes, scéna- · ristes, musiciens (pas toujours) et, bien sûr, réalisateurs sont ainsi situés par leurs dates biographiques et la liste (pas toujours complète, sans qu'on nous en prévienne) des films auxquels ils ont participé. Cette énorme compilation est pourtant privée de tout commentaire appréciateur, partipris « objectif » qui met mieux en valeur une série d'articles donnant son intérêt spécial à ce dictionnaire, les auteurs ayant ainsi eu la place d'aborder largement différents problèmes intéressant aussi bien la technique (automation, anamorphose, enregistrement, dessins animés, machinerie, objectifs, trucages) que l'histoire du septièw" art (Hollywood, Gaumont, décors célèbres, avant-garde, festivals, oscars), les différentes compagnies ou organismes internationaux que les législations (contrats, censure, exploitation, commissions de contrôle, conventions collectives). Très abondamment illustré (son concurrent l'est moins, mais avec chic) cet ensemble doit s'achever par un travail gigantesque qui, à lui seul, l'imposera auprès du public des cinéphiles un essai de recensement de tous les films (exploitables) tournés dans tous les pays depuis 1895... Qui, désormais, voudra choisir entre la tradition critique représentée par les éditions Universitaires et l'objectivité encyclopédique envisagée par le dictionnaire Pauvert? Marcel Marnat

La Quinzaine littéraire, 1er au 15 juin 1967.

Un professeur de linguistigue amenca"in, Karl Teeter, écrivant récemment sur Bloomfield et Sapir, avait intitulé son article: « La linguistique descriptive en Amérique : banalité ou non-pertinence. » Bloomfield est, disait-il, banal, c'est-à-dire exact et ennuyeux; Sapir, non-pertinent: inexact et intpressant. On ne peut s'empêcher de penser à cette alternative en lisant Georges Mounin et Bertil Malmberg . Dès les premières pages de son livre, Georges Mounin se pose deux exigences contradictoires qui vont bientôt le renvoyer d 'un piège à l'autre. Il veut replacer les réflexions linguistÎcTUes ou passé dans leur contexte historique, et, en même temps, les étudier d'après le point de vue 'de la linguistique actuelle. Suivre la premlere méthode, c'est viser une reconstruction archéologique, objective (si une telle chose existe), extrêmement complexe (si elle a une limite), et par là même indigeste. Tenir compte du point de vue actuel, en revanche, qu'est-ce, sinon chercher des prédécesseurs aux théories linguistiques vivantes aujourd'hui, c'està-dire découvrir ces hommes sous un jour nouveau, intéressant, mais déformer leur pensée? Il faut d'ailleurs être plus précis. Il n'existe pas un mais plusieurs points de vue actuels sur la linguistique, et eu particulier celui de Mounin. II suffit de remarquer par exemple son dédain pour la grammaire de Port-Royal, mise à l'honneur chez d'autres linguistes du xx· siècle, Ferdinand de Saussure et après lui Noam Chomsky (chacun d'ailleurs pour des raisons différentes). Le résultat est que Mounin fait

tout et rien. II suit la deuxième méthode avec mauvaise conscience et esquisse à peine la première. La tenter anrait exigé un travail beaucoup 'plus important et fouillé, ne serait-ce que parce que quantités de réflexions du passé sur le langage restent inconnues. Malmherg, de son côté, prétend à l'objectivité tout en s'excusant de ce que « ses propres vues déterminent parfois dans une certaine mesure le mode de l'exposé ». Dans l'un et l'autre livre on ne sait donc jamais très bien à quoi s'en tenir. Mais les passages « les mieux dits » et les plus riches indiquent un II!oment. de reconstruction subjective plus passionné. La méthode la plus naïve et la plus ouverte de présenter sa propre vision de l'histoire est de formuler sur elle des jugements de valeur. Mounin et Malmherg en préfèrent une autre, plus discrète: celle d'insister sur ce qu'ils aiment et d'escamoter ce qu'ils n'aiment pas. II est clair que tous deux s'intéressent presque exclusivement à la phonétique et à la phonologie. _et c'est la seule image de la linguistique que l'on retient de ces livres. Etudiant l'Antiquité, Mounin est tout absorbé à parler des élaborations de l'écriture, comme l'une des premières prises de conscience linguistique (phonétique et phonologique), et oublie toute autre interrogation sur le langage. II ne dit que trois mots, insignifiants, des Hébreux, parce que ceux-ci n'offrent rien d'intéressant du côté écriture; gomme de son livre les Sophistes, qui pourtant ont perçu les premiers le langage comme quelque chose en soi et non comme une image de la réalité. Malmberg, de même, consacre ses pages les plus précises aux problèmes touchant la phonétique ou la phonologie. La grammaire, à leur côté, joue un triste rôle. La sémantique aussi. On pourrait ne pas le regretter si on a les mêmes amours qu'eux. Dans le cas contraire, on se sent frustré par la non-coïncidence entre le titre et le contenu. Delphine Todorova

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LE-TTRE DE L'ÉTRANGER

Deux regards

L'île de la Cité et la pointe du Vert-Galant.

Pendant les années qu'il passa en France, rien n'aura autant frappé Guido Piovene, romancier et chroniqueur, que l'esprit d'économie ce terme étant compris dans le sens de l'epargne comme dans celui de l'adéquation des moyens à la fin. On peut dire aussi que ce qui l'a frappé comme la qualité maîtresse deE Français, c'est la réserve dans son triple sens de possessions cachées, de distinction et de distance. Le titre qu'il a choisi pour ses chroniques de France entre 1948 et 1958 ( avec un trou pOl,J.r les années de 1952 à 1955) prouve qu'il a voulu lui-même respecter cette réserve. Ce titre révèle en outre que si Piovene pense avec Michelet, à savoir que ({ la France est une personne », il ajouterait pour sa part qu'elle est une personne distinguée. Les variations de la mode, les motifs des vitrines du ' faubourg · Saint-Honoré, les visites aux écrivains illustres, plusieurs évocations des Halles, où des personnes de condition font leurs emplettes, et en province les dîners· dans les préfectures et les châteaux, ainsi qu'une description des parures ob!?ervées à Monte Carlo · tout cela donne aux chroniques de Piovene une allure un peu mondaine. Mais Guido Piovene et son épouse, Mimi, n'ontils pas fait partie de ce qu'on appelle le Tout-Paris? Leur villa à Neuilly a été un des lieux les plus accueillants de la capitale, car les Piovene appartiennent ·à ce genre d'étrangers qui ne sont pas seulement bien accueillis, mais, si l'on peut dire, « bien accueillants », et qui font pOur une large part la réputation d'hospitalité de Paris. èomte, écrivain célèbre, fortuné, Guido Piovene aura certes été un observateur privilégié, et l'on est parfois tenté de comparer ses observations et ses réflexions aux chroniques d'Alfted Fabre-Luce et aux souvenirs de Maurice Martin du Gard. Ce livre s'est élaboré au jour le jour, pour alimenter la troisième J;>age du Corriere della Sera et de -la 28

Stampa (comme le fait aussi Alberto Moravia, autre romancier voyageur), et Piovene a évité tous les dangers du genre, aussi bien ceux du snobisme que celui d'un ton grinçant et maussade que n'évitent pas toujours - c'est le moÎns qu'on puisse dire les écrits italiens sur la France.

plus « antique» que l'Italie. « Partout, dans la culture, dans la finance, dans la société, on découvre des cadres, des hiérarchies, des personnages importants, des noyaux de conservatisme encore solides. On concède à l'intelligence toutes les libertés qui ne sont pas concédées dans la pratique de la vie. » Sur le rôle de l'étiquette, Piovene donne Malices, venins et un exemple que l'on retrouve souescarmouches vent dans les chroniques d'étranger: ({ Un Italien qui séjourne à Paris Le texte de la couverture du livre ne parvint à rencontrer aucune des fait allusion aux « malices, venins personnes amies qu'il s'était proet escarmouches » qui ont constitué posé de voir. Ayant l'habitude d'impour une part le dialogue franco- proviser, il est incapable de décider italien. Chez Piovene, il s'agit d'au- ce qu'il va faire d'iti deux jours. tre chose_ Cet écrivain aime for- Or, si l'on veut voir des Français, muler des jugements vifs, qu'il il faut renoncer aux improvisations nuance ensuite, par retouches suc- et aux impatiences. Ici, les rapports cessives_ Rien ne l'a autant frappé sont de puissance à puissance; cela en France que le conservatisme de . tient à l'importance que chacun a toute la société, y compris ~ monde tendance de se conférer à lui-même, des lettres, avec ses révolfltionnaires et que les autres à leur tour lui et ses révoltés qui, malgré un lan- contèrent ou feignent de lui confégage fracassant, constitue un ({ es- rer. » tablishment » bien plus cohérent qu'en Italie. Devant ce conserva«Madame la France» tisme où toute nou~eauté s'agrège à la tradition, l'attitude de Piovene est d'abord admirative, mais elle Guido Piovene a publié précé~ devient ensuite plus critique, bien demment des « itinéraires » concerque, tout compte fait, il préfère l'ad- nant les Etats-Unis et l'Italie, en ministration des gloires reconnues de gros ouvrages qui ont connu un à l'angoisse constante des intellec- succès mérité, en France comme ailtuels italiens : celle d'être « dé- leurs. Mais il y avait dans ces livres quelque chose d'appliqué et passés ». Piovene trouve à ses compatrio- d'exhaustif. Si j'ai souvent feuilleté tes plus de spontanéité qu'aux Fran- ou consulté son enquête sur l'Italie, çais : « Pour nous, écrit-il, une mai- je n'ai pas pu la lire d'une traite, son est d'autant plus agréable qu'elle comme je l'ai fait, agréablement, diffère davantage d'une ambassade, pour les cinq cent soixante grandes d'un palais ou d'un ministère. Ici, pages de Madame la France, qui a au contraire, ce sont des modèles l'avantage de ne suivre que des dont on se rapproche volontiers. goûts et des caprices ; et si presque Tous les salons français convergent toutes les provinces finissent par y sur Versailles. » Or, Piovene ne passer, ce n'est pas par souci d'être cache pas que Versailles et tout ce complet, mais par plaisir personnel. Piovene est à la fois analyste et qui s'y rattache est ce qu'il a le moins aimé èn France. Et pour- sensuel, et s'il réfléchit sur les protant, la solennité, l'étiquette, la blèmes de la création chez tel écriforce des conventions qui cachent vain, il ne manque pas de se de-aux étrangers la liberté du langage mander à quel animal il ressemble. et des coutumes apparentes font Pour François Mauriac, Piovene esde la France, selon Piovene, un pays time que c'est un « rat de ville ll_

mais qui serait devenu un emblème héraldique. « De la fenêtre , je vois une espèce de petit port, un bateau remorqué, des tas de charbon. C'est un panorama parisien. Les eaux ont le gris du poisson, la brume est d'un gris plus bleu; le charbon qui luit, le bateau rouge vif, un pont, une grue, des fantôm es de coupoles et de tours. » Ces lignes font partie du récit d'une visite à Raymond Aron, et se prolongent par la description du paysage intérieur, avec des livres « ouverts les uns sur les autres », et qui paraissent bouger comme des lézards. « On dirait qu'Aron les lit simultanément, comme un chef d'orchestre qui de sa baguette appellerait tous les instruments. » Puis c'est l'analyse méticuleuse de ce que son hôte lui a dit, mais le climat des idées est donné tout d'abord par ce double paysage du 'fleuve et de la bibliothèque. Certaines remarques font sentir à quel point les années 50 s'estompent déjà. Ainsi, Piovene est frappé par la différence entre l'Italie, où entre les villes - grandes, petites et moyennes :...- il y a une certaine uniformité, alors qu'en France il y a encore un abîme entre Paris et les villes de province, dans celles-ci, les magasins sont d'un style différent ; « elles vendent des chapeaux, des bijoux, des valises comme on n'en voit pas à Paris l). C'était vrai hier, mais ne l'est presque plus aujourd'hui.

Du côté de chez Genêt « Genêt » (Janet Flanner) n'est pas seulement le vétéran des correspondants étrangers à Paris, elle est elle-même un sujet de reportages, partie intégrante de la vie culturelle cosmopolite de la capitale. Pendant les années trente déjà, c'était un plaisir et un besoin pour un Parisien de lire dans le New Yorker les « lettres de Paris» de « Genêt ». Elles sont rares à


sur la France présent. et je le regrette. Ecrit-elle moins souvent ou l'hebdomadaire américain s'intéresse-t-il moins à la France? Je l'ignore. Mais il m 'arrive encore, comme jadis, de trouver dans les correspondances de Genêt des notes sur un événement parisien qui m'a échappé. Il y a toujours un Paris du côté de chez Genêt. Elle-même, après la dispa. rition de Sylvia Beach, d'Alice Toklas, n'est-elle pas avec son amie, Marie Jolas, le dernier grand té· moin du temps des expatriate writers de Gertrud Stein, de Heming. way, le relais entre eux et leurs successeurs: James Baldwin (à présent expatriate à Stamboul), James Jones, Mary McCarthy. Genêt, ce n'est donc pas qu'une signature de chroniques, c'est une légende vi· vante, et de la retrouver dans ce volume! avec son regard intelligent d'oiseau de proie, cette écriture in· cisive, c'est aussi le réconfort d'une continuité. Comme l'a dit Alan Pryce, Jones, Genêt est à l'aise en parlant de René Char comme de Robert Schuman, des poujadistes comme des cubistes. Pour un lec· teur « anglo-saxon » (terme incon· nu en dehors de France) c'est le film de vingt ans d'histoire fran· çaise qui se déroule ici, et par la variété des remarques politiques et artistiques le Prix américain des arts et lettres pour le meilleur livre du genre qui lui fut décerné était parfaitement mérité.

Politique et littérature Mais le passé s'éloigne si vite que même ceux qui l'ont vécu se· ront surpris par certains rappels. Que la sévérité de la presse française pour l'intervention américaine en Corée - jugée trop lente, trop inefficace - était grande ! Le M oncle la condamnait, et François Mauriac estimait qu'au contraire des Etats-Unis, la Russie soviétique poussait tous ses' pions avec · une intelligence supérieure. Genêt commente, le 19 juillet 1950 : « Les Français, experts en 'matière de prestige, sont plus alarmés par ce qui arrive aux Américains en Corée que par ce qui leur arrive à eux en Indochine. » Des procès Pétain et Laval, Genêt évoque la salle d'audience « mesquine, étouf· fante, miteuse ». En janvier 1946, elle observe que les éditoriaux qui commentent la démission du général de Gaulle sont d'un ton héroÏque et élégiaque « comme si c'était lui et non pas ses critiques qui en avait inspiré le style ». Le 12 juin 1946 Genêt note qu'au gala de l'Opéra en l'honneUr d'une rencontre des Quatre Grands, on demandait aux invités de se mettre en tenue' de soirée « -dans la mesure du possible -». A ce moment les vi· trines du faubourg Saint-Honoré évoquent le péché de gourmandise par « des bananes fraîches et des oranges », . Genêt analyse avec pertinonce le Nouveau Roman en LA Quimaine UUéroirf!.

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1947, elle décrit les premiers spectacIes Ionesco, ·Beckett. Malraux (1948) ne paraît rien entendre que ses propres paroles. Sartre a « des idées politiques moins claires et plus optimistes que ses romans » . De Gaulle en 1948 est devenu majestueux, plus un man .of dynasty qu'un man of destiny. Quand le pain renchérit, Genêt apprend aux lecteurs du New Yorkèr que les Français en mangent « un mètre par jour ». Le 24 septembre 1958 Genêt remarque que de la presse parisienne seul Combat est « hystériquement gaulliste ».

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LES GRAf'v'DES CIVILISATIONS

Quand paraît le Planetarium de EIIClc!o!){:die hilforÏilll1' dirig( :(' !,ar Ranl/ond Bloch Nathalie Sarraute, Genêt conseille • de lire les Aperçus de Robbe-Gril- • Guido. A. l\lansuelli let pour consta~er que ce roman • ne leur ressemble nullement; dans • la même chronique, elle rend comp- _ te de la Gangrène et cite M. Debré • qui juge ce ·livre mensonger et _ déshonorant. A propos de la ren- • Texte français de Syh·ain Contou contre de Melun, elle remarque • Le lem {l'arail de l'homme SIII' l'homme pOUl' accéder qu'au moment où il s'agit de la • à la cirilisarion guerre et de la paix pour la pre- • L'ECROPE :\ÉOLITHIQUE - DE LA PIERRE .\l'X :\IÉTAl'Xmière fois dans l'histoire un do- • cument officiel aura fait état du - LE PREMIER AGE DL FER - LES ETRl'SQl'ES - LES téléphone puisque les plénipoten- • SCYTHES - LES CELTES - L'ELROPE DEYA:\T LA GRÈCE ET DEYA~T RO:\lE - LE :\lO'iDE BARBARE tiaires algériens se plaignaient de • ne pas avoir pu s'en servir. Le • Relie · 3/3 illllstratio/ls - 8/2 paxes 17 octobre 1961, Genêt décrit la • nuit de la razzia des Algériens à • Paris et, à propos d'une menace • du préfet de police déclarant que • toute critique de ses agents serait : l'objet d'un procès, remarque sim- • plement : « De cette journée hor- • rible, c'était la seule note d'hu- _ mour. » On trouve - mais rare- • ment - quelques remarques qui • étonnent : Pierre de Boisdeffre est : présenté comme « le critique fran- _ çais le plus notable », Gœthe aurait • lui-même écrit. ses conversations • 1 l , j avec Eckermann. André Malraux • l ' 1 ' ' . : apparaît, page 585, comme « le plus : puissant homme de cultllre euro- • la seule édition Intégrale du célèbre péen » et quatre pages plus loin • DICTIONNAIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE à . propos de l'urbanisme de Paris • UII6 ~xtr.D,din,ire ri us· comme helpless. A la télévision, • " Ct monument national " {'omme disait P aste ur, sile, ce Lil/ré ". ee .. trésor <le noIre lang,i," (Le Fi}.>;ar o). ,'ett e les pouces du président lui parais- • JEAN PAULHAN .. bible <le l'homme cli/liué " (Arts) est l'ouvrage d e base de t oute bibliothèque. Qui v eut ée rire ou de l'Académie Française sent « deux énormes bananes dres- : p a rler c.orrectem ent le fra nça is d oit se référer à .. C'eslle plus beau c.deau sées ». La dernière des 600 pages • "ette a utorité ind iscutée. que l'on puisse f.ire à un La nouvelle édition Ga limard H a ehette,la vra ie r nous apprend que le visiteur étran- • homme instfait et désireux la seule! r eproduisant serupuleu sement le t ext e de s'instruire de l'a ncienne devenue introuvable, lui es t supéger est moins impressionné par • rie ure pa r l a clarté et la m a niabilité. 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15 juin 1967.

Les Civilisations de l'Europe Ancienne

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L Janet Flanner : P4TÛ-/ounuzl, 19441965. Victor Gollal.Icz, éd. Londres.

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TOUS LES LIVRES

Ouvrages publiés entre le 5 et le 20 mai aOMAJlS rRANçAIS Jean-Louis Béchu La nuit logique Gallimard, 104 p" 7 F Au cours d'une nuit passée dans une prison espagnole, un homme libère son esprit et sa mémoire. E. de Capoulet-Junac Pallas ou la tribulation Denoël, 224 p., 6,15 F Dans une planète morte. Roman d'anticipation. René Fallet Charleston Denoël , 224 p., 12,35 F Le Londres insolite et plein de poésie des années vingt. Gi Ibert Gaston Le refuge Gallimard, 216 p., 10 F Réduite à la solitude , une femme mêle le présent et le passé. Pierre Hulin Les rentrées d'octobre Gallimard, 256 p., 12 F Les joies et les peines d'un instituteur laïc nommé en Vendée. Jean Lorbais Le gratte-ciel Gallimard, 280 p .. 15 F La vie d'un homme qui constamment oscille entre la terre et le ciel, Dieu et les hommes. Charles Paron Les vagues peuvent mourir Gallimard, 272 p., 14 F Crime passionnel dans la Chine d'aujourd'hui. Jorge Semprun L'évanouissement Gallimard , 224 p., 10 F Le difficile retour à la vie civile du héros du « Grand voyage ». Louise de Vilmorin L'heure maliciôse Gallimard, 312 p., 16 F Intrigues familiales dans le décor d'une ville morte .

ROMANS ÉTRANGERS Alfred Andersch Un amateur de demi-teintes trad. de l'allemand par S. et G. de Lalène Seuil, 173 p., 9,50 F Dans la grisaille du miracle allemand. Nouvelles. Giorgio Bassani Derrière la porte trad. de l'italien par Gérard Genot Gallimard, 232 p., 12 F Dans le microcosme d'une classe de lycée, Giovanni Dusl Ma femme trad. de l'italien par .L. Bonaluml Seuil, 255 · p., 15 F Un couple d'aujourd'hui tente de dominer une crise conjugale.

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Bruce Jay Friedman Mom trad . de l'américain par Solange Lecomte Seuil. 281 p., 18 F La féminité débor.dante et la personnalité écrasante d'une mère. Herbert Gold Le voyage de Grack trad. de l'américain par J. Bloch-Michel Calman-Lévy, 328 p., 17,90

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Le monde des spectacles ambulants américains . William Goyen En un pays lointain trad . de l'anglais par M . Weill Gallimard, 232 p., 14 F Espagne de pacotille et Espagne de rêve , Will i Heinrich Les enchaînées trad. de l'allemand par L. Marsiac A. Michel, 272 p., 16,97

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L'enfer de Lesbos . D. H. Lawrence La dame exquise trad. de l'anglais par J. Fournier-Pargoire Calmann-Lévy, 248 p., 15,40

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Nouvelles inédites en français. Bernard Malamud Le tonneau magique trad. de l'anglais par J. Rosenthal Gallimard, 256 p" 15 F Nouvelles couronnées en 1959 par le «National Book Award ». Peter Matthiessen En liberté dans les champs du seigneur trad. de l'anglais par M. Rambaud Gallimard, 392 p., 22 F Les missionnaires américains dans la jungle amazonienne. Elsa Morante · Le châle andalou trad. de l'italien par Mario Fusco Gallimard, 240 p., 14 F Quatorz.e nouvelles dans le cadre du rêve éveillé . Peter O'Donnel Modesty Blaise trad. de l'anglais par Michel Deutsch Denoël, 352 p., 14,40 F Le roman dont fut tiré le film de Losey. Mario Picchi Le héros du Pincio trad. de l'italien par F. Vincent-Malettra Denoël, 232 p., 17,45 F La brève révolte d'un jeune homme épris de justice, Patrick White Voss trad. de l'anglais par Lola Tranec . Gallimard, 250 p., 27,50

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Un homme exceptionnel dans un paYS . exceptionnel : l'Australie en 1845.

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Bernard Voyenne C.-F. Ramuz et la sainteté de la terre A La Baconnière, Diff. Payot, 198 p., 18 F. Un art de penser issu d'un art de vivre .

BIOGRAPHIES MEMOIRIIIS René Char Trois coups sous les arbres Gallimard, 256 p., 15 F L'ensemble du théâtre de René Char, de 1946 à 1952. Charles Duits Le pays de l'éclairement Lettres Nouvelles Denoël , 192 p .. 13,35 F Une drogue insolite qui ouvre au miracle de la vie quotidienne. Guy-Emmanuel Richard L'œil à facettes P. Belfond, 156 p., 12,30 F Un curriculum vitae poétique. Jude Stefan Cyprès Gallimard, 136 p., 9 F Poèmes en prose. Jean Todrani Cano Pierre-Jean Oswald 80 p., 9,90 F Poème en prose.

RÉÉDITIONS Antonin Artaud Œuvres complètes Tome VII Gallimard, 504 p., 25 F Héliogabale et les Nouvelles révélations de l'être. Bénigno Cacérès Le mouvement ouvrier Introduction d'A. Camus Seuil, 287 p" 9,50 F Histoire, bilan et perspectives du mouvement ouvrier. Eschyle Sophocle Théâtre complet trad. de Jean Grosjean introductions et notes par R. Dreyfus Cartes, bibliographie, index, lexique. La Pléiade, 1544 p., 55 F. D. H. Lawrence Lady Chatterley A. Michel, 320 p., 16,50 F Première version du célèbre roman qui fut récrit trois fois. Nicolas Leskov M, E. SaltykovChtchédrine Œuvres Préfaces, chronologies, notices par S. Luneau et Louis Martinez Traductions et notes par S. Luneau, L. Martinez, H. Mongauit, P. Pascal et Boris de Schioezer La Pléiade, 1676 p., 55 F.

Jean Campistron Les aventures d'un cafouilleux Calmann-Lévy, 280 p ., 14,80 F De la résistance à la navigation à voile , souvenirs d'un amateur d'aventures . Maurice Chapelan Amours, amour Grasset, 266 p., 24,50 F Un sexagénaire moraliste et poète fait le bilan de sa vie.

Jean-Pierre Monnier L'âge ingrat du roman A la Baconnière éd . Diffusion Payot, 174 p., 18 F Le roman contemporain replacé dans une perspective de continuité. Georges Piroué Pirandello Denoël, 240 p., 16,45 F Un Pirandello méconnu, auteur de sept romans, deux cent cinquante nouvelles et plusieurs essais. Jean-Pierre Richard Paysage de Chateaubriand Seuil, 189 p. , 15 F La hantise du vide et le goût de la mort chez Chateaubriand .

ESSAIS PHILOSOPHIE

Constant Mémoires intimes de Napoléon ' "' par Constant, son valet de chambre. Edition présentée et annotée par Maurice Dernelle Mercure de France, 912 p., 37 F Mémoires depuis longtemps introuvables.

Max Born La responsabilité du savant dans le monde moderne Payot, 192 p., 15 F Par un des grands maîtres de la physique. Prix Nobel 1954.

Nino Frank Mémoire brisée Calmann-Lévy, 320 p., 15,40 F De l'amitié de Joyce à celle de Malraux, en passant par celle de Max Jacob, un itinéraire picaresque du souvenir.

Frank S. Caprio Le droit au bonheur sexuel trad. de l'américain par Paul Chwat Denoël, 192 p., 11,30 F . Un . psychiatre dénonce l'ignorance de notre société en la matière.

Rosamond Gilder Ces femmes de théâtre préface de Jeanne Laurent trad. de l'américain par B. Chabrol O. Perrin, 292 p., 39 F Par la présidente de l'Institut International de Théâtre . Curzio Malaparte Journal d'un étranger à Paris trad. de l'italien par Gabrielle Cabrini Denoël, 304 p., 16,45 F Journal écrit entre 1947 et 1948, au retour de l'auteur à Paris. Simone Ce qui restait à dire Gallimard, 304 p., 16 F 35 ans de vie parisienne vus par une comédienne devenue écrivain.

Jacques Derrida L'écriture et Iii différence Seuil, 439 p., 29 F Le concept- d'écriture et ses liens avec l'histoire et la culture occidentale. Pierre Francastel La figure et le lieu L'ordre visuel du Quattrocento Gallimard, 392 p., 30 F Pédagogie de l'œil en partant d'un cas historique précis le Quattrocento. Georges Gusdorf Les sciences de l'homme sont-elles des sciences humaines ? Publication de la Faculté des Lettres de Strasbourg

Henri Lefebvre Contre les technocrates Gonthier, 240 p., 15,40 F L'espèce humaine peut-elle se sauver de la trivialité ? Thomas Merton La sagesse du désert trad . de l'américain par Marie Tapié A . Michel, 128 p., 9,25 F Choix d'apophtegmes dus aux ermites chrétiens du IV' siècle . Robert Sabatier Dictionnaire de la mort A. Michel, 544 p., 39 F Témoignages , anecdotes et pensées . Louis Soubise Le marxisme après Marx Préface de F. Châtelet Aubier-Montaigne, 347 p., 21 F La vitalité du marxisme à travers l'œuvre de quatre marxistes contemporains.

Marc Ferro La révolution de 1917 La chute du tsarisme et les origines . d'octobre Préface de R. Portal Aubier-Montaigne, 606 p., 28,50 F 1917, année cruciale dans l'histoire des temps modernes. Pierre Gascar Histoire de la captivité des Français en A!!emagne (1939-1945) Gallimard, 320 p., 14 F D'après les documents officiels, les témoignages, les chiffres et les statistiques. Carl von Klinckowstrœm Nouvelle histoire des techniques trad. de l'allemand par Arlette Marlnie 150 illustrations A. Michel, 412 p., 39 F. Un aspect essentiel de l'histoire de l'humanité.

CRITIQUE HISTOIRE LITTÉRAIRE

Jacques Henriot Existence et obligation P.U.F., 434 p., 30 F Origines et explications du phénomène moral.

Guido A. Mansuelll Les civilisations de l'Europe ancienne trad. de l'italien par Sylvain Contou 315 ill. Arthaud, 720 p., 95 F. La fusion des civilisations périphériques et des foyers de culture classique.

Léon Binet et divers Georges Duhamel 1884-1966 Mercure de France. 192 p., 15,40 F Hommages et témoignages.

Louis Lavelle Psychologie et spiritualité A. Michel. 264 p., 15,42 F Suite des chroniques philosophiques parues dans • Le Temps-.

André-Jean Tudesq Les conseillers généraux en France au temps de Guizot A, Colin. 296 p., 35 F. Une Institution qui servit de modèle à notre actuel Sénat.

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Bilan de Mai DOCUMENTS Centre Français du Théâtre Dictionnaire des hommes de théâtre français contemporains Préfaces d'A. Salacrou, H. Sauguet, S. Lifar O. Perrin, 151 p., 27 F. Pierre Chambry A cheval Denoël, 120 p., 11,30 F. Conseils pratiques à un jeune cavalier. Allen Dulles Les secrets d'une reddition trad. de l'américain 12 p. de hors-texte Calmann-Lév-y, 352 p., 18,50 F. L'action des services secrets américains sur la capitulation allemande. Eléments pour une politique des mutations professionnelles en agriculture. Ouvrage collectif Ed. de l'Epi, 184 p., 15 F. Textes du colloque organisé en mars 66 par l'A.M.P.R.A. Evguenia S. Guinzbourg Le vertige trad. du russe par Bernard Abbots et Jean-Jacques Marie Seuil, 424 p., 19,50 F. La vie des communistes ' russes victimes de Staline. Eric Hodgins Mon cerveau ne fonctionne plus trad. de l'anglais par J. Collin-Lemercier Gallimard, 288 p., 15 F. Victime d'une thrombose cérébrale, un journaliste raconte cette expérience par le menu. Denis LangloiS Le cachot Maspéro, 141 p., 9,90 F. Le récit de 45 jours passés au • mitard de Fresnes. Jean Stéphane Un monde à part Denoël, 160 p., 11,30 F. Un homme, tombé dans l'enfer de l'alcool, se sauve grâce à un appel aux • Alcooliques anonymes -. Jürgen Thorwald La grande aventure de la criminologie trad. de l'allemand par J.-M. Ursyn 80 hors-texte A. Michel, 416 p., 24,68 F. La genèse et les développements d'une science née à la fin du XIX' siècle. Cord Christian Trœbst L'art de survivre en montagne, en mer, S~ les Tropiques, etc. trad. de l'allemand par A. Rosenblum 12 p. de hors-texte Calmann-Lévy, 304 p., 17,60 F. Quelles sont les chances de l'homme moderne aux prises avec les éléments?

E.R. Wickhan, et J. Rowe Mission industrielle ou prêtres-ouvriers? Préface d'Emile Poulat trad . de l'anglais par Sylvère Monod Seuil, 138 p., 8,50 F. Le problème des prêtres-ouvriers dans l'église anglicane.

PO LITIQUII: ÉCONOMIB Claude Delmas Histoire politique de la bombe atomique A. Michel, 400 p., 19,75 F. La politique mondiale à l'ombre de la menace nucléaire. André Gorz Le socialisme difficile Seuil, 248 p., 15 F. Le monde socialiste à la recherche de son modèle de civilisation. Robert Mossé Les problèmes monétaires Internationaux Payot, 320 p., 19 F. Vers une organisation monétaire vraiment mondiale.

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A.'I'S Raymonde Moulin Le marché de la peinture en France Ed. de Minuit., 612 p., 30 F. Voir • la Quinzaine -, n° 28. Katharina Otto-Dorn L'art de l'Islam trad. de l'allemand par J.-P. Simon 61 pl. en couleurs 121 dessins, 50 plans et 6 cartes. A. Michel, 272 p., 46,27 F. Des débuts de l'art omeyyade jusqu'aux œuvres de Sinan. Erwin Panofsky Architecture gothique et pensée scolastique précédé de l'Abbé Suger de . Saint-Denis traduction et postface de Pierre Bourdieu 69 illustrations Ed. de Minuit, 216 p., 24 F. Genèse, structure et évolution de l'architecture gothique. André Verdet Vers une république du soleil Pierre-Jean Oswald 48 p., 6 F. Picasso et la Provence.

THÉATRE LeRoi Jones Le métro fantôme L'esclave trad. de l'anglais par Eric Kahane Gallimard, 160 p., 10 F. Armand Salacrou la rue noire Gallimard, 256 p., 12 F.

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Arma'nd Lanoux A.P. de. Mandiargues Joseph Kessel J.M.G. Le Clézio Norman Mailer* Claude Simon* Michel Butor* Pierre Molaine Georges Perec Jean-Pierre F~ye

Maupassant, le • bel ami • Fayard la marge Gallimard Les cavaliers Gallimard L'extase matérielle Gallimard Un rêve américain Grasset Histoire Minuit Portrait de l'artiste en jeune singe Gallimard Le sang Calmann-Lévy Un homme qui dort Denael Le récit hunique Seuil

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