Nantes 2.30 Nouveaux médias, nouveaux réseaux numériques

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Philippe Audic

Président du Conseil de développement

Éditorial Se projeter dans l’avenir est un exercice dont la difficulté varie souvent avec la thématique abordée. En matière de transports, d’habitat, d’énergie, l’horizon 2030 n’est pas si éloigné et les technologies de demain sont déjà, peu ou prou, en gestation aujourd’hui. S’agissant du «numérique» et de ses conséquences, la visibilité est beaucoup plus restreinte, tant les bouleversements sont grands et d’une rapidité telle que le «tendance» se transforme bientôt en «ringard» en quelques mois. Le Conseil de développement s’est pourtant attelé à la tâche en confiant une mission de réflexion au plus jeune de ses membres, Pierre Montel, sur un thème aussi large que passionnant, résumé dans l’appellation «nouveaux médias, nouveaux réseaux numériques». Cette publication, réalisée en forme de clin d’œil sur un support vieux d’au moins deux millénaires, est un des éléments de ce travail, lequel consiste, et c’est bien le moins pour une structure de participation citoyenne, à donner la parole. 24 acteurs nantais de la sphère des médias et du monde numérique émergent s’expriment donc ici pour tracer des avenirs possibles. Ils représentent des institutions traditionnelles ou des acteurs nouveaux de l’information, de l’entreprise, de la formation mais leur point commun est celui d’une forme d’attachement au territoire et à son devenir. Il manque certainement des expressions auxquelles nous ferons place dans d’autres supports car le débat a vocation à être enrichi en permanence. La mission du Conseil de développement est d’être ainsi un lieu d’échanges et de propositions, porteur d’une réflexion globale sur l’irruption du «numérique» dans les politiques publiques territoriales autant que dans la vie quotidienne des citoyens. Au-delà des effets de mode, il faut tenter de discerner les grandes tendances qui transforment la société. Comme celui du développement durable, le chantier du «numérique» nécessite une approche citoyenne pour en mesurer l’ensemble des effets. Il ne s’agit pas que de mutations technologiques mais aussi de mutations sociales et des prémices d’un monde nouveau dans lequel nos schémas de pensée traditionnels n’opèrent plus. Ce document est un des éléments de la réflexion à conduire. 03



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Philippe Audic Éditorial Pierre Montel Préambule Alain Astarita De près, on se comprend mieux Laurence Aubron Deux pieds ici, un œil là-bas Ellen Bencina & Laurent Mareschal Images de l’impuissance Jean-Marie Biette Du papier et du web, ambition et méthode Walter Bonomo Ma ville demain : Nantes, territoire apprenant et citoyen Pierre Boucard L’hertzien est mort, vive l’hertzien ! Walter Bouvais L’obèse et le pédagogue Olivier Bres Médias associatifs jeunes Pascal Couffin Jeunes et médias Marc Dejean Presse Océan à l’horizon 2030 Claire Gallon En 2030, Nantes Ville Ouverte Frédéric Lossent & Cécile Petident Emma, curieuse et bien informée Dominique Luneau Métropole et médias : la messe numérique reste à dire Yves Monteil Le nécessaire journalisme participatif Adrien Poggetti De la culture de l’innovation dans le domaine numérique Philippe Roux et Julien Kostrèche La fabrique des médias de demain Marc Saboureau Le « Libre » Cécile Thomas Numérique, de la fracture au lien Antony Torzec Le journaliste à l’ère numérique Eric Warin Pour un ”Médiacampus” au sein du quartier de la création


Pierre Montel

Directeur de la Fédération des Radios Associatives en Pays de la Loire Animateur de la délégation « Nouveaux médias, nouveaux réseaux numériques » au Conseil de Développement de Nantes Métropole

Préambule La numérisation des contenus, la dématérialisation des supports et des échanges, la distorsion du temps et des distances… Internet et les incessantes innovations qu’il suscite ont déjà profondément modifié notre société. Les impacts successifs de ses applications sur notre quotidien sont autant de doux chocs dont les proportions sont comparables aux bouleversements engendrés par l’invention de l’imprimerie à la fin du XVe siècle. L’étendue des possibilités offertes par cet incroyable réseau est immense. Nous n’apercevons pour l’instant que la partie émergée de cet iceberg titanesque. Les médias traditionnels font partie des premiers naufragés ; frontalement touché, le secteur prend l’eau, contraint de réinventer ses fondamentaux pour survivre. La diffusion internationale, instantanée et gratuite d’une information X relayée par un anonyme, témoin d’un événement Y, est devenue la principale concurrence de toutes les rédactions du monde. Réactivité, mobilité, gratuité… difficile de s’aligner, surtout lorsqu’il s’agit d’un « petit » média, à l’audience locale et aux finances proportionnellement importantes. Alors il est temps, il est plus que temps de réunir les différents secteurs concernés et d’en discuter ensemble sans attendre de solutions providentielles. L’échelle locale, ou métropolitaine, est la bonne pour discuter de l’avenir de médias locaux. Nantes en regorge. Nantes dispose également d’un formidable vivier d’entreprises du web, du numérique et du multimédia. Leur permettre de discuter, de se rencontrer, de se faire connaître, de présenter leurs projets, de s’acculturer aux spécificités et aux besoins des uns et des autres... c’est la démarche que nous avons entamé il y a maintenant trois ans au sein du Conseil de Développement de Nantes Métropole, à travers la délégation « Nouveaux médias, nouveaux réseaux numériques ». Aujourd’hui la démarche doit s’étendre, le débat doit s’ouvrir plus largement. Avant tout questionnement, partageons ensemble quelques certitudes : un territoire qui ne produit pas sa propre information est un territoire en déclin ; un territoire où l’information ne circule pas est en déficit démocratique. Ne prenons pas ces risques. Le débat à ouvrir est donc celui de l’entretien et du renouvellement du débat démocratique face à l’évolution des nouvelles technologies, de ses applications et des nouveaux usages. Il n’y a pour autant aucune opposition à entretenir entre ces deux mondes, au contraire, la solution tient sans doute davantage à de plus étroites relations et à de plus fréquentes collaborations entre les producteurs et les diffuseurs de contenus d’une part, et les développeurs techniques et technologiques d’autre part. 06


Aujourd’hui les questions sont multiples. La question du statut de l’information et du rôle du journaliste : l’information est-elle un bien public à financer comme tel, le métier de journaliste est-il une profession à protéger alors que son activité est de moins en moins rentable ? La question de l’éducation aux médias : comment apprendre à nos jeunes, cette génération née avec les nouvelles technologies, celle pour qui la « grand-messe du 20h » n’aura jamais aucun sens, à distinguer ce qui relève de l’anecdote, de la connaissance, du témoignage citoyen, de ce qui relève de la véritable information, vérifiée, étayée et mise en perspective ? La question de l’éducation aux nouvelles technologies : comment éviter qu’un fossé générationnel, géographique, culturel ou social ne se creuse davantage entre ceux qui maîtrisent les nouveaux outils et les nouveaux usages et ceux qui sont restés à la marge ou qui n’y ont pas accès ? La question de la maîtrise et donc de l’accompagnement de l’innovation technique et technologique : l’innovation pour l’innovation n’est pas une fin en soit, on connaît ses dérives. Il faut savoir faire des choix, affirmer des orientations.. Les questions à soulever sont encore nombreuses et le débat public doit s’ouvrir. Le chantier est vaste et les enjeux sont considérables. De nouveaux modèles sont à inventer, de nouvelles politiques sont à construire et les territoires qui s’en sortiront le mieux seront ceux qui auront anticipé et qui auront su innover. Nantes doit avoir cette ambition. Bon nombre d’acteurs de ces secteurs sont prêts et motivés à l’idée de travailler ensemble, de réunir leurs cultures, afin de faire émerger de nouveaux modèles. Cultivons cette dynamique nantaise qui « fait naître chez le visiteur l’envie, plutôt que de la visiter, de s’y immerger, de participer au secret insaisissable de sa singularité. »1 Bien avant 2030, passons à la vitesse supérieure : l’ouverture de la Cantine numérique nantaise est une première étape, la libération des données publiques de nos collectivités locales en est une seconde, mais cessons de courir après Rennes : posons-nous les bonnes questions, débattons-en et soyons audacieux dans nos choix. La démocratie 2.0 ne nous attendra pas, préparons-là. 1

Julien Gracq « La forme d’une ville »

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Alain Astarita

Délégué Régional France 3 Pays de la Loire

De près, on se comprend mieux « De près, on se comprend mieux ». Jamais aucun slogan n’a aussi bien décrit le lien si particulier qui unit la télévision régionale à ses téléspectateurs, depuis plus de 60 ans maintenant. Dans le foisonnement de l’offre de contenus audiovisuels, sur des supports diversifiés, la télévision régionale et ses éditions d’information, reste une « valeur refuge » si l’on en juge à ses excellentes audiences dans un secteur devenu pourtant si concurrentiel. Chaîne nationale à vocation régionale, France 3 apporte une réponse aux différents besoins d’information et de programmes de proximité exprimés par les téléspectateurs. En ce sens, la chaine est un outil de l’aménagement audiovisuel du territoire et elle participe à la décentralisation culturelle. Chaine de service public, au service de tous les publics, elle se réfère à des valeurs et des exigences constantes : indépendante, respectueuse et rigoureuse, elle tend à diffuser des programmes et des éditions d’information de qualité, voire de référence, alors que les citoyens sont soumis à un déferlement « d’informations » aux sources multiples pas toujours très identifiables… Se rapprocher de son public, c’est aussi le suivre - et même le précéder - sur les nouveaux supports. Alors qu’en sera-t-il demain ? En matière audiovisuelle, l’exercice nécessaire de la prospective comporte un risque majeur : celui d’extrapoler les tendances actuelles pour tenter de dessiner les comportements futurs. Si les 15-24 ans consomment aujourd’hui des contenus audiovisuels ailleurs que sur l’écran traditionnel de télévision, rien ne doit nous laisser penser qu’ils inaugurent ainsi la norme de demain : c’est un comportement générationnel, une période de vie, très en lien avec la notion de communauté portée par les réseaux sociaux. Cette consommation atypique revient à une certaine « normalité » avec l’entrée dans la vie active, la fondation d’un foyer, l’arrivée du premier enfant… 08


Cependant, ce retour à une consommation plus traditionnelle sera à l’avenir marqué par trois évolutions majeures : - La télévision de demain sera totalement choisie et non plus subie. La multiplication des écrans, ordinateurs, tablettes et smartphones, offre le choix de contenus disponibles à tout moment - La télévision de demain sera connectée pour dépasser l’expérience de visionnage en proposant une véritable interactivité avec le public et un enrichissement des contenus natifs - La télévision de demain restera un objet conversationnel, plus que jamais moteur de lien familial et social. Par conséquent, la télévision a de beaux jours devant elle, consolidée dans ses fonctions traditionnelles et réinventée dans la relation aux téléspectateurs, notamment en sortant « en dehors de sa boîte ». Dès à présent et au cours des années à venir, en cohérence avec les plans stratégiques de France Télévisions, l’antenne de France 3 Pays de la Loire prendra à cœur d’accompagner ces mutations dans la relation entre le téléspectateur et sa télévision régionale, notamment dans la déclinaison de la stratégie numérique de l’entreprise, structurée autour de 5 piliers : - Création de deux plateformes, l’une consacrée au sport et l’autre à l’info - Accroître la notion de partage avec les téléspectateurs en assurant la dissémination des programmes à travers les réseaux sociaux - Accompagner la télévision « Hors de la boîte » en prenant en compte les usages en mobilité, les services de télévisions de rattrapage et la VOD - Intégrer l’arrivée d’internet dans le téléviseur (TV connectée) - Développer et innover en permanence pour des contenus toujours plus proches, toujours plus disponibles. Sur les nouveaux supports comme sur les canaux traditionnels, la télévision régionale s’inscrit donc dans une complicité durable avec ses téléspectateurs, considérés comme des citoyens et non pas des consommateurs, auxquels elle doit rigueur et qualité. 09


Laurence Aubron Directrice d’Eur@dioNantes

Deux pieds ici, un œil là-bas « Vous écoutez Eur@dioNantes, il est 18h00. Eur@dioNantes, la diversité européenne, au creux de l’oreille. Bonsoir à toutes et à tous… ». Ce soir, c’est Ozie qui présente le journal de l’Europe, sur Eur@dioNantes. Ozie est turque et elle fait partie de la 109ème promotion d’étudiants accueillis par Eur@dioNantes. Arrivée il y a deux mois, son accent est encore très perceptible. Mais elle a de l’énergie, Ozie ! Et son journal est rythmé, bien orchestré. Au sommaire, ce soir : la révision des aides de la PAC pour l’agriculture biologique avec un reportage chez un agriculteur de la région nantaise, les débats sur l’interdiction des voitures dans le centre-ville de Nantes, grâce à une comparaison avec la ville de Fribourg, en Allemagne, et un reportage sur la jeunesse en Biélorussie, nouvel Etat… de l’Union Européenne. Non, non, vous ne rêvez pas. Nous sommes en 2030, et la Biélorussie, l’ancienne dernière dictature d’Europe, a rejoint l’Union Européenne en 2029. Dernière venue, deux ans après la Turquie ! 29 pays ! Qui l’aurait crû, en 1955, ou même, en 2005 ? L’idée européenne a parcouru du chemin. L’Europe des peuples devient chaque jour un peu plus concrète. Dans un dernier sondage, 75% des 15/35 ans disent se sentir européens avant d’être français ! Européens, mais aussi fortement attachés à leur région. Car c’est l’Europe des nouveaux territoires, des métropoles et des régions qui s’est mise en place. Nantes est devenue le centre d’un pôle économique et culturel de l’Union Européenne. Depuis qu’elle a été capitale verte européenne, en 2013, Nantes est aujourd’hui une ville à la pointe. Ses transports en commun, ses pistes cyclables, ses parcs et espaces verts, l’architecture de ses monuments et de ses logements font d’elle une référence en Europe. Reconnue pour sa qualité de vie et pour sa proximité avec la côte Atlantique, Nantes attire de nombreux touristes. C’est de cette petite ville européenne que les étudiants journalistes d’Eur@dioNantes parlent au quotidien. Depuis quelques années, Eur@dioNantes invite des auditeurs à participer à la fabrication de l’information. On les questionne, on leur demande leur avis. Eur@dioNantes a pignon sur rue. Les Nantais sont nombreux à franchir régulièrement les portes de notre rédaction, où des débats et des manifestations culturelles sont organisés. Et nos journalistes vont régulièrement sur le terrain, à la rencontre de la population. 10


Pendant un moment, on croyait qu’ils allaient disparaître, les journalistes. Inutiles, illégitimes, obsolètes, dans un monde où chacun a accès à toutes les sources d’information, devant son écran d’ordinateur. Mais face à la profusion d’informations, à l’accélération du rythme de publication, grosse confusion ! Le rôle des journalistes est devenu de plus en plus évident. Quant aux lecteurs, aux téléspectateurs, aux auditeurs, ils sont à la recherche d’informations sur leur territoire, leur quotidien. Du local pour mieux comprendre les enjeux auxquels nous sommes confrontés. Du local pour mieux agir. Mais de l’information locale comparée. Avec l’Autriche, la Belgique, l’Irlande ou la Turquie, etc. Deux pieds ici, un œil là-bas, de l’autre côté de l’Europe. Ces vingt dernières années, le réseau d’Eur@dio a essaimé, grâce au réseau Eurocités, qui a intégré le projet des Eur@ dios. A Londres, Bruxelles et Varsovie, trois radios écoles ont été créées. Avec les mêmes principes de fonctionnement que leur grande sœur nantaise : une équipe de jeunes européens, de l’information locale européenne et des reportages sur le terrain. Grâce à ce réseau, les échanges se sont intensifiés. Des échanges entre territoires européens, certes, mais aussi un bouillonnement local. En effet, la métropole Nantaise est reconnue à travers l’Europe pour ses projets innovants. Depuis quelques années, Nantes a mis en place un programme pilote européen d’éducation aux langues. Anglais, allemand, espagnol ou italien : de la première année d’école jusqu’a la fin de son parcours universitaire, ce projet propose un parcours éducatif dans toutes les langues. Toutes les écoles de la région s’y sont engagées. De toute l’Europe, on vient observer ce programme pour le reproduire. Après avoir lancé, en 2009, les forum « Nantes creative generations », Nantes métropole a fédéré de nombreux jeunes européens autour de projets innovants. La Communauté urbaine nantaise est devenue un laboratoire de recherche européen. A Nantes, des étudiants et des chercheurs de toute l’Europe viennent réfléchir à l’intégration des nouveaux espaces urbains dans l’environnement, à la citoyenneté, au ralentissement de nos rythmes de vie, aux nouvelles formes de travail, au vivre ensemble. Depuis 10 ans maintenant, les idées de ce laboratoire sont prises au sérieux. Testées, appliquées, évaluées. Localement, des gens de tous horizons participent à ces échanges. Et les initiatives nantaises servent d’exemple pour d’autres villes européennes. A l’image de son système politique local, qui a intégré l’échelon européen dans sa gouvernance. Les structures sont reliées, les problématiques sont mutualisées, les réflexions sont rassemblées. Au quotidien, Eur@dioNantes et les autres médias se font l’écho de ces transformations. Les étudiants étrangers sont nombreux à venir se former à Nantes, en journalisme radio et télé. Car Eur@dioNantes a aussi lancé une formation télé. Le principe est le même que pour la radio : proposer une formation sur un vrai média, grâce à des partenariats avec des télévisions européennes. Les étudiants peuvent donc choisir la double formation. Et passer un an à Nantes, un laboratoire européen d’initiatives. 11


Ellen Bencina & Laurent Mareschal Rédactrice en chef et Directeur de la publication de Pulsomatic

Images de l’impuissance « Il n’y a rien de plus difficile pour le politicien moderne visant la Maison Blanche que de paraître occupé sans pourtant rien faire dont il pourrait ensuite être tenu pour responsable. » Washington D.C. - Gore Vidal (1967) Il est toujours amusant, lors des soirées télévisées, d’écouter des hommes ou des femmes politiques déplorer le niveau immanquablement élevé de l’abstention (ou - d’ailleurs - du vote dit protestataire). Le propos est à peu près toujours le même, sur le ton de la digne contrition : crise de la représentation, grande responsabilité, humilité, nécessité de répondre aux attentes des Français, besoin d’exemplarité, faire de la politique autrement. De ce discrédit, les politiques sont largement responsables, notamment par leur pratique des médias en général et de la télévision en particulier. Qu’est-ce qu’un politicien à la télévision ? C’est littéralement quelqu’un qui vient parler entre Secret Story et Masterchef. Dans le flux continu des programmes, il tient le même rôle que les protagonistes des spectacles en question, celui d’un personnage qui vient chercher un assentiment matérialisé par un vote. Tout le monde n’a pas systématiquement les honneurs du 20 heures. Ou la visite de Paris Match qui permettra de voisiner avec telle princesse, telle catastrophe naturelle et telle vedette. Les dirigeants politiques n’en défilent pas moins de chaîne d’information en station de radio. Ce faisant, ils se présentent au citoyen comme partie prenante d’un monde auquel ce dernier n’a pas plus accès qu’aux coulisses de la Star Academy. Le débat politique se produit dans des lieux lointains où le citoyen n’a de place que celle de spectateur muet. Souhaite-t-il rencontrer en personne son député, il s’apercevra vite que celui-ci ne tient pas lui-même sa permanence. Se dit-il qu’adhérer à un parti politique lui donnera l’occasion d’exprimer son avis ou d’en apprendre plus long sur tel aspect de la vie du pays, il n’y trouvera que ses semblables, tenus dans un mépris identique. On dira qu’il est normal que le politique s’adresse à l’opinion et qu’il est plus efficace de s’adresser à des centaines de milliers de personne à la fois. À lui de se montrer pertinent et convaincant. Voire. On sait qu’un moyen classique de défense est de noyer le poisson, d’ensevelir une accusation sous tant d’arguments et de contre-arguments que la confusion ainsi produite finit par provoquer le désintérêt pur et simple. Toute question politique donne lieu, dans les médias, à tant de discussions, de querelles, de ressassements, de rhétorique qu’il faut de plus en plus d’efforts pour s’intéresser à la bouillie ainsi produite. 12


Mais le pire n’est pas là. Le politicien qui cherche l’assentiment de la foule dans les médias, segmentant son électorat comme d’autres une clientèle, ne faisant le moindre geste que sous l’oeil des caméras se prive par cette méthode même de la possibilité d’agir significativement. Qui conquiert le pouvoir à la télévision gouverne à la télévision, c’est-à-dire sous l’emprise constante de l’émotion, de la mesure de la popularité, de la compétition et de la crise. Dans cette campagne permanente, sous la pression d’un score qui évolue sans cesse et qu’il doit surveiller constamment, le politique ne fait pas grand chose sinon chercher à asseoir son positionnement, son personnage et son slogan de campagne. «Ensemble tout est possible», «Présidente des solutions» ou «Remettre la république à l’endroit», autant de promesses vagues qui ne produiront rien sinon toujours plus d’engagements, de déclarations d’intention, d’interprétations plus ou moins byzantines de résultats fugaces. L’inflation législative souvent déplorée par les politiques mêmes qui la mettent en œuvre s’explique ainsi. Que peut-on faire à la télévision sinon annoncer une loi et essayer de montrer à l’opinion que l’on agit en la faisant voter rapidement ? Aucune action politique un tant soit peu profonde ne se fait sans les citoyens, sans un travail avec les citoyens. En faisant des médias leur principal terrain de jeu, les politiques créent une double impuissance. Celle du citoyen, renvoyé au monologue rageur (devant sa télévision, dans la section commentaires des sites web ou au comptoir du bistrot) et à l’abstention découragée. Et leur propre impuissance puisque le pouvoir conquis dans les médias est si fragile qu’il ne peut s’exercer que pour tenter de se perpétuer et accroître de ce fait le sentiment d’impuissance (justifié) du citoyen. Que souhaiter pour 2030 ? Beaucoup et pas grand-chose. De même qu’un élu peut (et devrait) s’interdire le cumul de mandats sans attendre que cette pratique soit réglementée, de même il peut s’imposer d’exercer le mandat qui lui est confié dans le monde réel au contact réel de ses mandants. 13


Jean-Marie Biette

Directeur départemental de Ouest France

Du papier et du web, ambition et méthode En matière d’évolution de la presse écrite dans un univers de plus en plus numérisé, il convient d’être à la fois clair et humble. Les analyses fleurissent et ressemblent bien souvent à des exercices de voyance. Un peu comme le calendrier Maya, des pseudo experts prévoient la fin de la presse écrite en décembre 2012, ou encore 2015 ! La presse libre, sans quoi une démocratie ne peut exister, mérite mieux que ce concours de pronostics ne s’attachant qu’à la forme de l’information, oubliant totalement le fond. Journaliste à Ouest-France, j’ai évidemment un attachement quasi sensuel, tactile ou olfactif au journal papier. Dans le grand Ouest, 2,4 millions de lecteurs quotidiens nous font confiance et nous demandent avant tout d’exercer notre métier, de la plus petite des communes au monde : à savoir chercher des informations, les recouper, les vérifier, les hiérarchiser. Le tout dans une ligne éditoriale basée sur des valeurs essentielles, comme la justice, la liberté, en faisant vivre le débat démocratique dans le respect des personnes. Pardon de ce propos introductif un peu long, mais il me paraît essentiel de distinguer le fond, c’est à dire le métier et le rôle du journaliste dans la société, de la forme (journal papier ou écran numérique). Ensuite, je souhaite tordre le cou à des rumeurs à la mode voulant que de « grands médias » comme Ouest-France regarderaient Internet et le numérique avec peur et frilosité. Internet est clairement une opportunité pour Ouest-France dans sa mission d’informer, mais qu’il soit permis à la direction du journal et plus généralement du groupe Sipa Ouest-France de ne pas confondre vitesse et précipitation, de construire avec méthode son avenir numérique sans céder immédiatement à toutes les modes et formats. Depuis l’arrivée du numérique, Ouest-France garde un cap : se développer sur internet dans l’épure économique afin de conserver son indépendance et son statut associatif, sans actionnaires ni dividendes à verser. C’est ainsi que la filiale multimedia a été créée dès 1987, avec les activités télématiques du minitel. Le premier site internet à été créé en 1996. A l’époque, le paysage était très clairsemé... Ainsi, plutôt que de mettre en place, comme d’autres grands groupes, des structures internet indépendantes de la Rédaction, donc forcément déficitaires et peu mobilisatrices pour les journalistes, Ouest-France a longuement négocié avec la Rédaction. Chaque journaliste a ainsi clairement un statut bimédia. Il peut être appelé à travailler indifféremment pour le journal papier ou les sites internet, par écrit, en photo et en vidéo. 14


Moins spectaculaire que des campagnes de pub vantant la toute dernière application iPhone ou iPad, la démarche de notre journal est en tout cas efficace. La participation des 535 journalistes permet au fil info du site général, mais aussi des sites locaux (cinq en LoireAtlantique : Nantes, Saint-Nazaire, La Baule, Châteaubriant et Ancenis), d’être irrigué tout au long de la journée de dernières minutes d’actualité, de photos de vidéos. La partie nationale et internationale étant gérée, comme c’est le cas pour le journal, au siège rennais de OuestFrance. La politique méthodique et volontariste de Ouest-France donne des résultats plus qu’encourageants : Ouest-France multimédia attire 18 millions de visites chaque mois sur ses différents sites (10 millions pour le fil général ouest-france.fr, et déjà 500.000 pour la page de Nantes, avec une croissance régulière et rapide). L’info en temps réel, ce sont plus de 1000 news par semaine, avec un million de consultations des vidéos OF par mois. Par ailleurs, et contrairement aux déficits parfois abyssaux accumulés par des groupes nationaux, Ouest-France multimédia est une filiale parfaitement saine économiquement, qui emploie déjà 60 personnes pour un budget annuel de 10 millions d’euros. Il me semblait nécessaire de rappeler ces chiffres et surtout la politique du groupe, méconnue du grand public et surtout de certains « experts ». Rien n’est acquis pour autant. Si la diffusion payée de Ouest-France en Loire-Atlantique a progressé régulièrement ces dernières années, le fragile équilibre économique est mis à mal par certains secteurs de l’univers numérique. A commencer par les petites annonces qui migrent en masse vers l’internet gratuit, ce qui représente une perte de chiffre d’affaire considérable pour le journal. Et il n’y aura pas de retour en arrière en la matière. Les sites internet, et pas seulement ceux d’information, captent de plus en plus de publicité, forcément au détriment des médias « traditionnels ». Ouest-France en récupère bien-sûr, mais le rapport en terme de recettes est pour le moment de un à dix entre le numérique et le papier. Or, la publicité assure 40% des recettes, permettant à Ouest-France de rester, au prix d’une grande rigueur budgétaire, le journal le moins cher de France (80 cts d’euros). Une baisse constante de la publicité couplée à une hausse des charges (prix du papier, carburants, etc.) pourrait obliger à une augmentation du prix de vente, insupportable pour nombre de ménages dont le pouvoir d’achat stagne depuis des années. Et, pour le moment, internet n’est pas un relais de croissance suffisamment fort pour assurer l’équilibre financier. Même si le numérique représente déjà 11% du chiffre d’affaire publicitaire du groupe. Il y a donc un effet de ciseau à combattre afin de garder un journal à son très haut niveau de diffusion (780.000 ex/OJD), à un prix le plus bas possible, tout en conservant un équilibre économique, seul garant de notre indépendance éditoriale. En cela, les plus sérieux des experts ont raison de voir des nuages sombres s’amonceler au-dessus des journaux de presse écrite. Et personne ne sait quand et à quelle vitesse s’effectuera, ou non, un transfert de nos lecteurs vers les supports numériques. 15


Face à cet avis de mauvais temps, il y a plusieurs attitudes possibles. Soit céder à la panique ambiante et faire du suivisme moutonnier en changeant de formules et de formats au gré des modes, soit garder fermement le cap et la barre, en adaptant sans cesse la voilure aux changements de temps. Notre tropisme naturel vers l’océan et l’ADN de notre journal nous font évidemment pencher pour la seconde solution. Ouest-France va donc continuer de se moderniser, d’évoluer, en gardant le cap sur ses fondamentaux : indépendance par rapport aux grands groupes financiers et industriels et affirmation continue d’une ligne éditoriale plaçant la justice et la liberté en exergue. La modernisation s’exerce tous azimuts. Confiant dans l’avenir du journal papier, le groupe Sipa Ouest-France vient d’investir assez lourdement dans une nouvelle rotative installée à La Chevrolière, au Sud de Nantes. L’objectif est de multiplier les pages en couleur tout en créant de nouvelles éditions. Afin d’être toujours plus proches de nos lecteurs, nous allons bientôt ajouter deux éditions (La Baule-Presqu’île guérandaise et Saint-Nazaire) à celles existantes (Nantes, Nantes Nord Loire, Nantes Sud Loire Vignoble, Pays de Retz et Châteaubriant-Ancenis). Trois nouveaux cahiers locaux du Dimanche Ouest-France verront également le jour à l’automne. Concernant l’information diffusée sur les supports numériques, les projets de développement ne manquent pas non plus. Des applications pour iPhone, iPad et smartphones seront proposées fin 2011. Afin d’augmenter le nombre de vidéos sur nos sites et d’en améliorer la qualité, tous les journalistes de Ouest-France suivent des formations spécifiques sur iPhone. Des projets innovants sont dans les cartons du côté des annonces, notamment pour la formation. L’interactivité avec nos lecteurs va par ailleurs être renforcée. Déjà présente à travers les forums, il va désormais être possible de réagir directement à certains articles. Nous le ferons en restant fidèles à nos principes, à savoir faire vivre le débat sociétal et démocratique dans le respect des personnes. Contrairement à ce que l’on peut lire ailleurs, cela ne servira ni de défouloir ni de mise au pilori de tel ou tel par des internautes voyant dans ces espaces d’expression un café du commerce géant où l’on confond allégrement diffamation et liberté d’expression. Les projets ne manquent donc pas à Ouest-France pour s’adapter au monde du numérique. Mais si les réflexes des lecteurs de presse écrite changent et évoluent sous nos yeux, il serait faux et prétentieux de prétendre que les contours du futur paysage journalistique numérique sont clairement identifiés. D’où l’impérieuse nécessité de demeurer humbles et créatifs. Une réflexion qui s’inscrit plus généralement dans un objectif de participer activement au développement de notre zone de vie, le grand ouest, et plus particulièrement à celui de la métropole nantaise en Loire-Atlantique. La dimension métropololitaine est présente chaque jour sur le papier comme sur le web. Nantes métropole mérite une presse dynamique et influente. Nous y travaillons chaque jour, en nous réjouissant des concurrences nouvelles et complémentaires voyant le jour ici ou là. C’est stimulant pour tout le monde. Et Nantes, à l’horizon 2030, a tout intérêt, au sens propre du terme, à compter sur son territoire des médias eux aussi de taille européenne. Que ce soit sur du papier ou des écrans numériques. 16


Walter Bonomo

Université de Nantes et fondateur de TVREZE.fr

Ma ville demain : Nantes, territoire apprenant et citoyen

Appel à la création d’un réseau de web-contributeurs dans les quartiers de Nantes Métropole Penser les médias de demain : un défi pour la pensée Le conseil de développement, via sa commission « Nouveaux médias, nouveaux réseaux numériques » invite à penser l’avenir des médias dans l’agglomération nantaise, si possible dans une vision de long terme. Autant le dire de suite, une telle prospective des médias me parait impossible. En effet, qui d’entre nous a su présager en son temps la place prépondérante qu’occupent aujourd’hui un Google ou un Facebook ? Peut-être sous nos yeux le nouveau Google existe déjà, mais nul en réalité n’est en capacité de le dire avec certitude. En premier lieu, l’effort prospectif invite donc à la modestie du regard. Si dans le domaine de l’information et des médias toute prospective semble donc réduite à l’échec, c’est avant tout parce qu’elle ne relève pas de la science exacte. A l’évidence les valeurs et les attentes sont prépondérantes et la seule certitude qui vaille, c’est que celles qui prévalent aujourd’hui ne seront pas celles de demain. Bien malins sont ceux qui sauront les pressentir et les plus chanceux d’entre eux sont assurément promis à un bel avenir. Pour les autres (les moins chanceux), rien n’interdit de rêver l’avenir et la plus sure manière qu’il puisse peut-être un jour se réaliser est d’en faire partager le désir. Par expérience, l’avenir d’un média relève avant tout d’une vision subjective qui, au travers d’une confrontation avec ses publics, parvient à se distinguer par la cohérence de son projet et sa capacité à se rendre désirable. Société numérique et des individus, comme source d’inspiration Au-delà du projet et du désir, l’avenir des médias me semble cependant devoir également compter avec quelques tendances de long terme. En premier lieu, le numérique qui, dans le domaine de l’information et de la culture, est devenu vecteur dominant. Les modes de production, de diffusion et de consommation de l’information sont aujourd’hui profondément impactés par le nouvel ordre du numérique. Immédiateté, gratuité, mise en réseau sont désormais la règle : on assiste actuellement à un déplacement de l’information et des audiences vers les réseaux sociaux, les blogs et les services de partage de contenus en ligne. A côté de ces évolutions techniques, une autre tendance majeure me parait tout aussi incontournable. Celle des individus qui, quotidiennement sur les réseaux numériques et avec leur active contribution, animent de vastes réseaux d’expression et de partage d’idées, produisant ainsi individuellement ou collectivement, des masses de données au sein des 17


territoires. Quelque part entre lieux réels et réseaux virtuels, ces individus dessinent de nouveaux espaces et de nouveaux liens avec les territoires. C’est ainsi que, face aux médias classiques, bloggers et autres médias citoyens prennent place et proposent d’autres rapports à l’information. De façon individuelle ou collective, ces individus sont devenus les piliers de la révolution du numérique, et par les compétences qu’ils y déploient, ouvrent de nouvelles voies à l’expression, la participation, à la solidarité, la culture... Autour du quartier de la création, des réseaux fédérés de contributeurs pour une ville nouvelle, créative et apprenante A l’heure où autour du quartier de la Création se dessine une ville nouvelle, où la mobilisation de tous les talents est souhaitée par les politiques publiques, il devient vital de trouver des points d’appui à cette mobilisation. Au côté des acteurs classiques de la recherche, de l’enseignement, de la culture et des médias, il apparaîtrait pertinent de miser sur ces réseaux contributifs déjà existants au sein de la Métropole dans la perspective de créer de façon non artificielle, une dynamique de production de contenus véritablement partagée. A cet égard, la métropole nantaise a la chance de disposer d’un riche terreau de médias citoyens particulièrement dynamiques. Considérés isolément, ces acteurs ont une influence limitée à un, voire plusieurs quartiers. C’est en réseau que leur dynamique devient significative. Des web-TV comme TVREZE.fr ou celle du campus étudiant le VLIP, des médias de quartiers comme Citizen Nantes, nantes.com, ou terristoires.info ou bien fragil.org… animent autour d’eux, tout au long de l’année, un vaste réseau de plusieurs centaines de contributeurs qui s’expriment sur Internet. Ces médias contributifs, fédérés en réseau, peuvent constituer un solide point d’appui pour un projet d’information et de culture populaire partagée par tous. La démarche Médias 2030, point d’appui d’une mobilisation des médias citoyens et des réseaux contributifs dans la Métropole nantaise Se sentant concernés par l’avenir des médias, un collectif de médias citoyens a initialisé sur Internet une démarche contributive labellisée « médias 2030 ». Cette action se situe dans le sillage direct de l’initiative portée par la métropole « Ma ville Demain » et qui invite les citoyens à contribuer activement au débat sur le devenir de la métropole. A cet égard, Médias 2030 se définit comme une contribution émanant de la société civile qui entend intervenir dans le débat ouvert par l’AURAN et qui porte sur le thème des médias et l’information dans la métropole. Depuis février, un réseau social d’une centaine d’acteurs s’est ainsi constitué : médias, collectivités ou simples citoyens de toute la France interagissent sur la plateforme medias2030.ning.com. En ligne, ils partagent leurs pratiques et définissent de gré à gré des coopérations. Ouvert à tous, ce réseau social constitue un point d’appui pour exposer ou proposer des projets porteurs d’avenir dans la Métropole. 18


A partir de ce lieu d’échange virtuel, le collectif medias 2030 s’est mobilisé pour créer une journée évènement. Cette initiative a pour objectif premier de créer un espace de rencontre entre acteurs désireux d’en savoir plus sur ces médias citoyens et de mieux identifier les enjeux de l’économie contributive pour les territoires. Par cette rencontre, l’ambition poursuivie est d’activer des coopérations de plus long terme entre médias citoyens et collectivités, pour développer ensemble un rapport ouvert et non marchand à l’information. Passer du désir à l’action partagée : le défi de la coopération Au niveau de la Métropole, il apparait que la création d’un réseau de médias citoyens associant des contributeurs issus des quartiers dans une dynamique de production de contenus commence à prendre forme dans les esprits. Indéniablement ce projet constituerait un support pour une citoyenneté active, sous-tendant des applications multiples : culturelle, artistique, académique, informationnelle, etc… Cette perspective aurait pour avantage de mobiliser sur les territoires des populations habituellement exclues (jeunes, inactifs ou retraités) les engageant concrètement dans un rapport non marchand à l’information. En outre, il aurait pour autre intérêt de servir de base au développement de compétences techniques et relationnelles, dans le cadre de collaborations engagées avec des acteurs économiques de la formation, de l’information, du journalisme, de la communication, des télécoms, de la recherche… qui, au travers de ce dispositif, pourraient déployer leur expertise et savoir-faire. Mais pour passer du cadre d’intention à sa concrétisation, il me parait important de prendre appui sur les réseaux et dynamiques existants. Si certains acteurs locaux entretiennent des relations d’échanges de contenus et de services, dans une grande mesure ces dynamiques échappent à la lecture des collectivités. Aussi avant de « plaquer une solution », il apparait souhaitable de prendre le temps de l’inventaire, en se dotant par exemple d’un outil d’observation et de mobilisation de ces médias citoyens, à l’image de l’observatoire mis en place en région Rhônes-Alpes (www. mediascitoyens.org). A l’évidence, le projet de réseau de web-contributeurs tel que présentement défini à l’échelle de la Métropole dans une perspective non-marchande, ne saurait voir le jour sans le soutien des collectivités. Pour autant, pour que celui-ci ne soit pas vécu comme un artefact, « une opération de com’ » de plus, sa conception et son pilotage doivent être partagés. C’est sur ces bases, à mon sens, qu’il semble souhaitable de poser la question du futur des médias, pour escompter entretenir le désir de s’informer, de rencontrer pour connaitre l’autre, pour apprendre à mieux vivre ensemble dans nos territoires locaux. 19


Pierre Boucard

Directeur de la radio SUN Membre du Conseil National du SNRL (Syndicat National des Radios Libres), délégué aux nouvelles technologies

L’hertzien est mort, vive l’hertzien ! Après la TNT, le média radio prépare à son tour sa mutation vers le numérique hertzien. Certains se posent cependant la question de la pertinence de créer un nouveau réseau pour la RNT (Radio Numérique Terrestre), alors qu’Internet existe et se développe. Malheureusement ni d’un point de vue technique, ni d’un point de vue éthique, le réseau Internet ne peut être utilisé par la radio comme vecteur principal de diffusion. En effet la distribution par voie IP impose d’accepter la logique d’un modèle payant (abonnement pour l’auditeur pour accéder à internet d’une part et diffusion à coût variable pour l’éditeur qui dépend alors de l’opérateur du réseau d’autre part), alors que le modèle hertzien est gratuit pour l’auditeur et maîtrisé par la radio qui exploite à coût fixe une fréquence attribuée gratuitement par le CSA. Le coût d’équipement pour accéder au média radio est faible, un transistor FM peut s’acheter à partir d’une vingtaine d’euros, contre 150 € pour un téléviseur ou 500 € pour un ordinateur, hors coût de l’abonnement à Internet. La RNT comme la FM, garantissent par ailleurs une écoute anonyme et permettent de créer une connexion directe et fiable entre la radio et ses auditeurs. De plus, Internet donne l’illusion d’appartenir à tous, alors que le réseau qui permet de s’y connecter est privé et détenu par des acteurs qui se positionnent progressivement en tant qu’agrégateur de contenus (information, musique, film, TV, ”radios” musicales personnalisées via Deezer, Spotify, iCloud...). La volonté de ces acteurs est de proposer des services addictifs et de prendre une place prépondérante dans la vie de chaque citoyen en connaissant ses goûts, ses opinions, sa géolocalisation,… laissant craindre des dérives qui peuvent également peser sur l’indépendance des médias. Même si la tentation du Gouvernement de vendre à prix d’or la ressource hertzienne aux opérateurs télécoms est grande (la recette attendue pour la licence 4G est fixée à 2,5 milliards d’euros), laissera-t-on ces acteurs privés contrôler la distribution de la totalité des médias ? La Radio Numérique Terrestre est l’évolution technologique qui doit être privilégiée et engagée pour préserver un modèle démocratique et diversifié tout en permettant l’accès à de nouveaux outils et services innovants. Les radios nantaises poursuivent le travail engagé dans ce sens depuis plusieurs années. L’auditeur et son évolution Plus de 8 français sur 10 (42,3 millions d’individus) possèdent en moyenne 6 postes par foyer et écoutent la radio durant 2h54 chaque jour (source médiamétrie 2009-2010). La radio est principalement écoutée au domicile, en voiture et au travail. Le lieu d’écoute diffère selon la nature du programme (les stations musicales et locales génèrent plus d’audience en voiture, à l’inverse les stations généralistes et thématiques sont plus écoutées au domicile). 20


La radio est le média auquel les français font le plus confiance et ce, pour la 20ème année consécutive selon le Baromètre TNS SOFRES mesurant la confiance des français dans les médias. Les informations apparaissent comme l’une des principales motivations d’écoute, juste derrière la musique. L’intérêt pour les services (trafic, météo...) ainsi que le caractère divertissant du média sont également soulignés. Sa particularité est d’être écoutée tout au long de la journée en suivant le rythme de vie de l’individu, elle est aussi et avant tout un média nomade. La radio touche toutes les générations. Au sein d’un univers pluri média, elle est très complémentaire de la télévision. Très tôt présente au sein des véhicules (80% des Français possèdent un autoradio), la radio a développé son nomadisme avec l’explosion des baladeurs et des smartphones. Il est possible d’écouter un programme en direct ou à la carte grâce au système de catch-up radio (podcast). La multiplication des écrans sur les terminaux permet également d’enrichir le programme par des informations visuelles (photo de l’invité, de l’album, la référence d’un titre...) et permet d’accéder à des services interactifs (vote, poser une question à l’invité...) L’écoute de la radio par Internet reste actuellement marginale par rapport à la FM. L’Angleterre qui a démarré la RNT au milieu des années 90 est précurseur dans ce domaine. Son approche du média radio à l’ère numérique donne les orientations de ce que pourrait être le paysage radiophonique de demain. En Europe, en France (et notamment à Nantes) la commercialisation de récepteurs de radio numérique “hybrides” (RNT/IP/FM) commence désormais à voir le jour à des prix raisonnables. Le marché propose des récepteurs équipés d’écrans tactiles permettant d’accéder à de nouveaux services (réseaux sociaux, météo, bourse, vidéo...). Ce nouveau type de récepteur cible les nouvelles générations en proposant une radio technologiquement “enrichie” qui permet d’intervenir sur le programme musical, de réagir au cours d’une émission par le biais des nouveaux réseaux, de commenter l’actualité en direct... Dans les mois à venir, la RNT va s’installer dans tous les récepteurs traditionnels (poste de cuisine, radio-réveil...), mais également dans tous les supports mobiles (smartphone, tablette...) ; le lancement commercial de la RNT en Allemagne, en Suisse, en Belgique, en Suède... et bientôt en France devrait également accélérer son déploiement. Les évolutions prévues autour de la consommation nomade et sédentaire des médias laissent apparaître une tendance : l’utilisation généralisée des tablettes pour remplacer l’ordinateur personnel, afin de répondre aux attentes des consommateurs. Cette évolution est une aubaine pour les médias traditionnels et en particulier pour la radio car la faible consommation des technologies permettant la réception de la RNT intéresse fortement les fabriquants de terminaux mobiles qui voient là une opportunité de proposer de manière native (sans nécessairement avoir besoin d’un accès à Internet) des services répondant aux attentes des utilisateurs. 21


La production de contenus radio et son évolution Ces dernières années ont fait apparaître une forte mobilisation des radios autour des technologies et de la présence du média sur l’ensemble des plateformes (site Internet, box des opérateurs, application mobile,...) au détriment de l’investissement dans la production des programmes, alors que le défi de l’enrichissement des contenus se fait de plus en plus sentir notamment sur le plan local. Pour les radios associatives, la FM a induit une gestion individualiste, chaque radio possédant son propre émetteur. L’arrivée du numérique favorise désormais la mutualisation entre radios locales et permet d’accélérer leur développement et d’améliorer leur impact au cœur des régions. Contrairement aux radios commerciales qui doivent satisfaire à une demande de forte rentabilité, les radios associatives se démarquent en favorisant l’information de proximité, la mise en avant des talents locaux et l’implication des bénévoles d’un bout à l’autre de la chaîne : de la production à la diffusion. Les démarches engagées par les radios associatives nantaises en 2006 ont mené à une mutualisation à l’échelle de la métropole et à la création d’une plateforme régionale d’échange de contenu en 2010. Ces radios représentent le premier média participatif local. En 2030 la majorité des services disponibles sur Internet seront structurés autour de quelques grands acteurs dominants. La RNT se sera pratiquement substituée à la FM. La radio créera des relais de croissance autour de services enrichis, interactifs, lui permettant de reposer sur un modèle économique innovant autour des services data, de sponsoring et de partenariat. Comme la radio, la presse se pose également des questions concernant son indépendance face aux acteurs d’Internet. Des mutualisations à l’échelle régionale entre la presse et la radio sont possibles afin de mettre en œuvre un service de distribution innovant de journaux dématérialisés... Cette initiative ouvre une nouvelle ère intelligente et solidaire, celle d’une union des médias traditionnels locaux pour qu’ils prennent ensemble l’avenir de leur distribution en main afin de se développer et qu’ils soient plus forts sur l’ensemble des supports tout en continuant à se différencier par leur contenu. Les intérêts économiques, culturels, démocratiques, sociaux et techniques convergent pour préserver une diversité médiatique locale. Les possibilités technologiques offertes par la RNT, permettant de créer un nouveau réseau de distribution indépendant et régional, sont considérables. L’avenir de la radio tel qu’il est défendu par les radios favorables à la RNT permet de leur assurer une diffusion à coût fixe, de garantir leur indépendance face aux opérateurs télécoms, de préserver la présence des radios locales de proximité, de maintenir un espace public hertzien répondant à l’intérêt général et de pérenniser les systèmes vertueux de financement qui permettent de rémunérer les journalistes, les techniciens, les artistes... 22


Walter Bouvais

Walter Bouvais, cofondateur et directeur de la publication de Terra eco

L’obèse et le pédagogue En 2030, les éditeurs pourraient devenir des médiateurs de la ville, des pédagogues de la citoyenneté et du développement durable. A moins qu’ils ne préfèrent se transformer en dealers d’un public en quête compulsive de mal-information. Imaginer ce que sera le paysage médiatique nantais en 2030 s’apparente à une gageure. Avezvous seulement songé au nombre de paramètres qu’il faudrait traiter pour avancer un début de réponse à cette question, passionnante au demeurant ? Pour esquisser le champ des possibles, faisons l’exercice inverse et remontons le temps suffisamment loin, par exemple en 1980. Trente ans en arrière. Qu’avions-nous : un Presse Océan pimpant, L’Eclair toujours debout, Ouest France solidement ancré. Les ondes – pas encore libérées – étaient bien peu diversifiées. Pas de radio locale, encore moins de télé. Internet n’était pas même à l’état de projet et les PTT poursuivaient leur effort d’équipement des ménages en lignes téléphoniques et bon vieux terminaux à cadran. En apparence, que de changements depuis cette époque ! Pourtant, à bien y regarder, au fil de ces années d’évolution technologique, d’expansion de l’équipement informatique, d’apparition du Web d’un côté et des téléphones portables de l’autre, de croisement des deux aujourd’hui... Les fondamentaux de l’information n’ont pas vraiment changé. Il s’agit toujours de collecter, traiter et diffuser les nouvelles auprès du public. Lequel, on le note, est toujours en quête d’informations dans toutes leurs dimensions : citoyennes, pratiques et/ou récréatives. Les principes de production et de quête d’une information honnête et rigoureuse n’ont, a priori, pas changé non plus. Si les supports physiques qui transportent l’information ont clairement été bouleversés, si les canaux de transmission ne sont plus tout à fait les mêmes, prenons un peu de hauteur pour constater que, aux côtés d’internet, papier, télévision et radio occupent toujours une place de choix dans notre consommation d’information, qu’elle soit locale ou nationale. D’où nous vient, alors, ce sentiment que les métiers de l’information ont, eux, radicalement changé et que nous ne sommes qu’au début de bouleversements encore plus importants ? Sans doute s’agit-il d’un effet de loupe, lié à la charge croissante de notre information quotidienne en technologie : à certains égards, le média et le message se confondent. La révolution de l’octet – la numérisation – et la multiplication des écrans ont produit trois tendances de fond, qui touchent de nombreuses activités de la société et donc l’information. Ces trois tendances sont, à mon sens, la vitesse, la profusion et l’ubiquité. Ce triptyque constitue l’ADN de notre information dès demain et a fortiori en 2030. 23


Première tendance, la vitesse de circulation de l’information semble aujourd’hui à son maximum. Quand un téléphone permet de transmettre en direct les débats d’une assemblée ou rendre le monde entier témoin d’un soulèvement populaire, et ce de façon plus spontanée et légère que n’importe quel dispositif de captation télévisée ou radiophonique ; quand un logiciel de téléphonie sur internet permet de faire intervenir en direct le témoin d’un tremblement de terre à Haïti ou un habitant de la région de la centrale nucléaire de Fukushima au Japon... Alors on peut imaginer que la vitesse de collecte/ traitement/diffusion de l’information frôle l’instantané. L’équipement en terminaux mobiles léger rendra les habitants de la terre entière potentiellement correspondants d’un jour et d’un événement, de manière bien plus certaine que quelque correspondant d’agence de presse que ce soit. De ce fait, la vitesse de circulation de l’information, à l’échelle du territoire nantais, se trouvera certainement en 2030 à un maximum, que même de nouvelles ruptures technologiques ne permettront plus de dépasser. Deuxième tendance, la profusion de l’information est la conséquence de nos usages, couplés à une offre sans précédent. Si l’on met à part, encore une fois, la télévision, le métier d’éditeur – web, papier, webradio, voire webtélévision – n’a jamais été aussi accessible et peu coûteux. La multiplication des titres de presse (en kiosques) et des sites internet d’information est, incontestablement, une double chance. Elle permet de mailler de plus en plus finement les territoires de l’information, donc de ne laisser aucun citoyen livré à lui-même et à ses aspirations. Elle rend le métier d’éditeur accessible, a priori, à n’importe quel professionnel ou passionné. Mais la quasi-disparition des barrières à l’entrée fait peser un risque de mal-information. Parce que le « métier » est accessible à tous, il devient extrêmement difficile pour le lecteur de faire la part des choses entre une information solide et vérifiée d’une part, et une rumeur infondée véhiculée sur un forum, d’autre part. Du reste, tout le monde « court après l’information » mais comme le monde est rarement binaire, les éditeurs professionnels se trouvent régulièrement pris en flagrant délit de dérapage, tandis que de « simples passionnés » s’avèrent de solides informateurs. L’enjeu, pour le lecteur, consiste donc à pouvoir évaluer l’information qu’il lit. Troisième tendance, l’ubiquité de l’information constitue vraisemblablement l’élément essentiel de la prochaine rupture. Elle est déjà en germination avancée, comme en témoigne la multiplication des « écrans », terme générique dont on me permettra qu’il inclue les supports papier (demain, la feuille électronique...). A nos écrans individuels – ordinateur, tablette, smartphone – s’ajoutent les écrans commerciaux – bureaux de poste, bureaux de tabac, magasins, gares, arrêts de bus, dispositifs d’information urbaine... Il n’y a, à ce stade, aucune raison pour que l’on n’assiste à une multiplication de ces écrans dans les années à venir. 24


Si l’on croise ces trois tendances – vitesse, profusion, ubiquité – il y a matière à inquiétude. Le risque est grand, d’abord, que la vitesse continue à être confondue avec la précipitation, c’est largement le cas aujourd’hui. Je prends l’information, je la jette dès qu’une autre surgit : le temps de l’analyse, de la mise en perspective, de la digestion lente, disparaît peu à peu. Le risque est grand, ensuite, que la profusion rende plus complexe l’identification des sources fiables pour un public qui manque cruellement de temps. Et que ce dernier devienne le principal adversaire des éditeurs « sérieux », professionnels ou amateurs. Le risque est grand, enfin, que l’ubiquité de l’information portée par la multiplication des écrans, ne transforme le public en un obsédé de la nouvelle, un détraqué de l’information, qu’il ne consommerait plus que de façon compulsive. Alors le public deviendra obèse de mal-information. Il n’y a, toutefois, pas de fatalité. Le « combat » contre la vitesse me semble définitivement perdu. Mais la profusion redonne paradoxalement du pouvoir aux éditeurs professionnels s’ils sont capables de se singulariser en travaillant le contrat de lecture et le pacte de confiance avec la communauté de leurs lecteurs. Quant à la profusion, intelligemment transformée en disponibilité pour des citoyens obligatoirement formés aux nouveaux usages, elle peut contribuer à faciliter la vie quotidienne. Voire, elle peut devenir matière à innovation journalistique, lorsque les éditeurs deviendront des médiateurs de la ville, à Nantes ou ailleurs. Et que les écrans seront principalement au service de la pédagogie citoyenne, notamment sur les thématiques – cruciales et complexes – du développement durable. Il n’est pas interdit de rêver. 25


Olivier Bres Président de Prun’

Médias associatifs jeunes : nous testons aujourd’hui les pratiques de demain L’évolution des médias, la place désormais incontournable des technologies numériques, l’omniprésence d’internet, l’instantanéité de l’information : tous ces faits amènent un certain nombre d’interrogations et de craintes concernant les années à venir. Il est malheureusement difficile d’y apporter des réponses, puisque celles-ci reposeraient essentiellement sur la spéculation, qui n’a jamais rassuré personne. Cependant, en observant les habitudes médiatiques des jeunes et l’activité de certains médias jeunes, on pourrait envisager l’avenir plus sereinement que ce que l’on pourrait craindre. Et ce, parce que ces évolutions, et les problématiques qui en découlent, reposent sur deux phénomènes éminemment positifs : l’élargissement du public des médias — surtout chez les jeunes, qui ont désormais accès à l’information dans (presque !) toutes les régions du monde, ce qui est en soi une bonne raison d’être confiant en l’avenir — et la démocratisation des techniques et technologies nécessaires à la production de contenus médiatiques. Ce second point est essentiel : produire un programme acceptable pour le public, il y a seulement 10 ans de cela, nécessitait du matériel coûteux et des connaissances qui n’étaient pas données à tous. Ainsi, il n’y a pas si longtemps, monter un reportage radio demandait de découper des bandes magnétiques et de les recoller sur un banc de montage, ce qui demandait du matériel et un savoir faire bien particulier et ne laissait que peu de place à l’amateurisme. Mais aujourd’hui, les logiciels de montage permettent -après une prise en main de quelques jours- un résultat sonore quasi professionnel, à la portée de n’importe quel journaliste en herbe doté des connaissances en informatique d’un élève de troisième. Et cet exemple est valable pour la retouche photo, le montage de vidéo, l’édition de texte, bref, tous les médias. 26


Certes, les différences entre le travail amateur et professionnel n’ont pas totalement disparu. Mais l’important est que pour le grand public la nuance de qualité est désormais plus ténue : alors qu’il y a 15 ans de cela, il était particulièrement pénible de naviguer sur un site internet en PHP laborieusement bricolé à la maison, ou de visionner une vidéo de mariage montée par un oncle touche-à-tout, on peut aujourd’hui lire le blog d’un ado ou regarder un court métrage réalisé par un lycéen, sans que l’amateurisme technique de l’auteur ne décrédibilise totalement son propos. Cette tendance ne fait que se confirmer, et on peut légitimement penser que cette simplification des outils va continuer. La barrière technique et technologique étant tombée, chacun étant capable d’une mise en forme acceptable, et les jeunes producteurs de contenus médiatiques étant potentiellement de plus en plus nombreux : les chances de voir apparaitre dans cette masse des esprits de qualité seront multipliées et avec elles le nombre de productions méritant l’attention du public. Reste bien sur le problème que représente le défrichage de cette « jungle » médiatique où les bons contenus et leurs producteurs risquent d’être étouffés par des productions de moindre intérêt. C’est ici que le rôle des médias associatifs, et en particulier des medias jeunes, prend toute son importance. En effet, les médias jeunes et étudiants ont déjà pour objectif et pour habitude de former, d’accompagner la démarche des jeunes producteurs de contenus et le cas échéant, de mettre en valeur les productions de qualité auprès du grand public. A Nantes, aujourd’hui, les médias jeunes et étudiants comme la radio Prun’, mais on pourrait aussi citer le magazine Europa par exemple, remplissent d’ores et déjà ce rôle de défrichage et d’aiguillage qui permettra aux jeunes producteurs de contenus talentueux d’émerger de la masse, et d’apporter en leur temps la qualité de leur réflexion aux nouveaux médias conventionnels. Car c’est au sein de telles structure que l’immense majorité des hommes et femmes de médias d’aujourd’hui ont fait leurs premières armes. On rentre dans un medium associatif jeune pour exercer sa plume et son esprit, pour apprendre à travailler en groupe, et parfois pour faire valoir une opinion, une vision. On y trouve un espace d’expérimentation unique, où toutes les formes d’information y compris les idées nouvelles peuvent être testées, mais surtout, un espace d’expression rarissime dans le monde des médias, ou l’on peut (doit !) faire primer la réflexion de fond sur la forme, quitte à sortir de la logique du « buzz » et de l’info en vogue. Dans la perspective d’un monde médiatique grouillant de producteurs avec des moyens techniques égaux luttant pour sortir de la masse et attirer le public le plus important, la seule alternative à la surenchère d’informations sensationnelles (du type faits divers ou tranche de vie de célébrités) sera la suivante : proposer aux jeunes producteurs, un cadre de réflexion, de formation, ainsi qu’une ligne directrice affranchie de toute contrainte de rentabilité financière. Simultanément, il s’agira d’offrir au public un espace d’information délimité et identifié où il saura pouvoir trouver une information de fond sur de nombreux sujets et se créera une habitude médiatique enrichissante. Comme dit plus haut, cet espace, à la fois cadre de formation pour les producteurs de contenus et support gratuit d’information de fond pour le public, existe déjà depuis longtemps : c’est le médium associatif jeune. 27


Pour continuer à exercer ce rôle et l’enrichir par une plus grande coopération avec les écoles et centres de formation traditionnels -dont les étudiant viennent déjà en grand nombre effectuer des stages au sein de ces structures associatives- il est nécessaire de donner aux médias associatifs jeunes les moyens d’effectuer une transition majeure : à l’avenir, un média étudiant comme Prun’ devra proposer plusieurs formes d’expression (radio bien sûr, mais aussi vidéo, écrit et autre) afin que le support médiatique choisi ne soit pas un frein pour un jeune producteur de contenu talentueux. Et, dans le cas où effectivement la barrière technique serait abolie par la simplicité des outils de mise en forme, l’encadrement de la structure devra essentiellement consister à inciter les contributeurs à pousser leur réflexion au maximum et à produire du travail de fond. Pour que cette transition se fasse, les institutions doivent soutenir les médias associatifs jeunes, et notamment leur permettre de pérenniser les postes d’encadrement ainsi que les fonctionnements internes qui ont fait leurs preuves, sans lesquels ces structures deviendront de simples clubs de médias participatifs noyés dans la masse. Ainsi, à condition que les structures jeunes restent, tout au long de ces 20 prochaines années, toujours composées de jeunes ; à condition qu’elles gardent comme principal objectif non pas de copier les médias conventionnels mais d’expérimenter de nouvelles façons d’informer et à condition qu’on leur donne les moyens de s’adapter toujours aux nouveautés et de remplir leur rôle de formation : elles devraient toujours avoir la possibilité de garder une voix à part dans le monde médiatique, de former les futurs hommes et femmes de télé, radio, presse écrite et donc d’agir sur la forme que prendront les médias conventionnels de demain, tout en donnant au grand public de 2030 les clés pour s’en servir. 28


Pascal Couffin

Président de l’association FRAGIL, magazine Culture et Société

Jeunes et médias : Un chantier éducatif pour un impératif démocratique Avec le développement de l’offre d’outils et de médias numériques, les espaces d’échanges, de débats et d’interactions sociales s’accroissent. Désormais nous devenons au quotidien des producteurs d’informations avec nos téléphones portables, par notre participation aux réseaux sociaux, aux contributions à des sites Internet venant à concurrencer les journalistes auxquels la société a conféré le rôle de chercher l’information, la vérifier, la commenter, la mettre en forme et la hiérarchiser. Bien que la défiance envers les médias s’agrandit (et son corollaire : la perte d’influence dans la posture du journaliste), une nécessité de disposer de repères, de connaissances vérifiées s’imposent à nous pour progresser dans un monde en profonde mutation. Nous devons tous être en capacité d’analyser les messages produits par les industries des médias qui sont le résultat de constructions car ces représentations ne sont pas le simple reflet de la réalité. Les pratiques des jeunes Les mass-médias s’imposent désormais comme supports de socialisation. Les objets culturels qui ne procurent aucun profit de sociabilité sont de moins en moins acceptés dans les cultures juvéniles. Emerge chez les adolescents une culture numérique où le matériau issu des mass-médias (musique, séries, cinéma) devient l’objet même des échanges entre pairs. De ce nouveau rapport aux médias nait de nouvelles formes d’échanges, de pensée, d’écriture, de lecture qu’il convient d’analyser. Agnès Pecolo appelle Génération-Média, les jeunes qui sont sans complexe, branchés nouvelles technologies, autodidactes dans une culture du bidouillage1. Dès lors, il faut s’attacher à observer ces relations sous l’angle de l’appropriation. Les jeunes ont tendance à imiter ce que font leurs amis, à se conseiller mutuellement par le bouche à oreille et à découvrir entre eux de nouveaux usages. Si Internet s’est imposé au quotidien dans les usages des jeunes, ils sont loin d’en connaître les principes de fonctionnement et d’organisation. Google, Facebook, MSN, Twitter… les réseaux sociaux préférés des jeunes sont aussi des outils privés qui déploient en réseau le nouvel esprit du capitalisme. Dans un monde en plein basculement identitaire, la société de l’information doit avoir un rôle central. C’est par l’information et le savoir que le citoyen se positionne dans la sphère sociale et publique. Les jeunes ont besoin de repères et de clés de compréhension transmis par les éducateurs (parents, enseignants, animateurs… l’éducation est l’affaire de tous !) pour exercer pleinement leur vie de jeune citoyen vers l’autonomie. 29


Un chantier éducatif A mesure que les jeunes deviennent des producteurs et des créateurs de contenus sur les réseaux numériques, l’appropriation des TIC permettent de tourner l’apathie citoyenne actuelle en activisme citoyen2. Les outils et médias numériques contribuent à l’émergence de nouvelles modalités de participation citoyenne à la vie publique. Besoin de redonner du sens à la démocratie qui se fait conjointement avec l’apparition d’une nouvelle revendication : la réappropriation de l’espace public par les citoyens. Les réseaux et médias propres au mode connexionniste sont autant d’outils susceptibles de favoriser de nouvelles formes d’émancipation dans une démarche qui conjugue militantisme, éducation, expérimentation sociale, critique et prise en compte des enjeux sociaux3. Face à un impératif démocratique s’ouvre alors un chantier éducatif pour proposer aux citoyens et notamment les plus jeunes une compréhension et une maîtrise plus fines. Les pratiques des TIC, des médias contribuent à fédérer les jeunes. En partant de leurs expériences et de leur intérêt, il sera plus facile de créer des actions éducatives autour des médias plutôt que de leur soumettre une approche qui ne correspond pas à leur désir. On a affaire à des technologies participatives très évolutives qui font que les élèves seront de plus en plus exigeants sur ce plan. Il y a une obligation pour les éducateurs à intégrer le fait qu’ils ont affaire à des publics outillés sur lesquels ils doivent compter. Il faut tenir le plus grand compte de ces nouvelles pratiques4. 30


Les initiatives à encourager dans la métropole nantaise C’est à partir de leurs usages des TIC, de leur mode de consommation de l’information, de leurs questionnements que les éducateurs disposeront d’une latitude pour apprendre aux jeunes à déconstruire les représentations transmises par les messages médiatiques, et ainsi forger leur esprit critique. Certaines initiatives fort intéressantes expérimentent une démarche d’éducation aux médias dans la métropole nantaise où l’on note une pluralité de médias (Presse écrite, radios, télévisions, presse en ligne, des médias de statuts privés côtoient des médias associatifs). Du côté de l’école, soulignons le travail du CLEMI, ou celui du groupe Ouest-France pour la semaine de la presse à l’école. Pour les actions complémentaires de l’école publique, notons les actions éducatives conduites par les fédérations d’éducation populaire (les CEMEA, Les Francas…), le travail militant conduit par l’association les Pieds dans le PAF, mais aussi l’engagement de médias associatifs qui favorisent l’expression et la citoyenneté : les radios, les médias jeunes Europa et DIPP et le magazine Fragil qui fort de son expérience de la contribution volontaire de citoyens, de jeunes a inscrit au cœur de son projet5 la volonté de mener sur les territoires une expérimentation de l’éducation aux médias. Pour y parvenir, l’association Fragil propose une méthode éducative active : grâce à l’immersion permise par la production d’un média, les contributeurs découvrent un événement, explorent une thématique, comprennent les mécanismes de production de l’information. Sûrs de leurs compétences acquises de manière ludique entre pairs avec l’aide de professionnels, ils en viennent à exercer leur esprit critique et à agir en citoyens libres et informés. Une démarche d’accompagnement, d’apprentissage avec la présence de formateurs, d’animateurs, d’éducateurs est essentielle pour les participants, notamment ceux qui sont éloignés des offres éducatives et culturelles, afin de les mobiliser comme acteurs des médias et non pas comme simples consommateurs. A l’horizon de Nantes en 2030, il convient d’encourager et de soutenir le développement de ces initiatives dans l’accompagnement des usages. L’éducation aux médias permet d’apprendre à exercer sa citoyenneté, en ouvrant des fenêtres sur le monde et sur les autres pour enrichir ses connaissances et devenir un explorateur autonome, comme un spectateur actif, capable d’une lecture critique des messages et des représentations que proposent les médias. Elle favorise l’expression et contribue à développer les capacités critiques et créatrices des citoyens. 1

Agnès Pecolo, Maître de Conférence à l’Université Bordeaux III

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Divina Frau Meigs, Sociologue des médias, Université Paris 3 Sorbonne, Directrice du Master Pro «Ingéniérie de la formation à distance et éducation aux médias ».

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Nathalie Boucher-Petrovic, La société de l’information appropriée par l’éducation populaire, une tradition en question.

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Bernard Stiegler

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Le projet associatif du Magazine Fragil : www.fragil.org/fragil/419

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Marc Dejean

67 ans en 2030 et en retraite alors depuis… six mois ?

Presse Océan à l’horizon 2030 Presse Océan en 2030 ? Prospective et anticipation, clins d’œil et réflexion. L’exercice est périlleux face à tant d’incertitudes, tant de mutations en cours et à venir. Devant tant de possibles. Mais il faut «jouer le jeu», avec sérieux et légèreté, passion et un peu d’imagination. Les lignes qui suivent ne relèvent pour autant ni du vœu pieux ni de la science-fiction. C’est d’ailleurs avec détermination et enthousiasme que tous ceux qui font vivre Presse Océan au présent vont permettre, je l’espère, de construire les suites de l’aventure en la conjuguant au futur. Proche et plus lointain. En 2030, Presse Océan existera évidemment toujours dans le paysage nantais et nazairien. Avant tout comme une «marque de presse» identifiée, reconnue et appréciée. Davantage sans doute qu’un simple journal. Non pas que le papier en tant que tel aura totalement disparu. Mais il ne sera alors que l’un des supports parmi d’autres d’une agence multimédi@s capable de répondre à des demandes diversifiées et parfois très segmentées. Smartphones, tablettes multiples et variées et notamment «molles», @paper translucides et tous formats, grands écrans «home cinema» sans oublier le pare-brise des voitures électriques doté de fonctionnalités qui faisaient la fierté des avions de chasse dès la fin du XXe siècle… Autant de moyens matériels - et bien d’autres encore à concevoir - qui permettront à l’info d’atteindre ses cibles hétérogènes. Dans ce paysage à la fois familier et modernisé, les «héritiers» de presseocean.fr seront nombreux, le site généraliste ayant donné naissance à une progéniture web assez bigarrée. Le papier sera multifacette lui aussi. D’une version quotidienne recyclable chaque soir pour les irréductibles et les plus jeunes adeptes du revival, au digest hebdomadaire sans oublier des déclinaisons thématiques et des hors-série au graphisme soigné à l’attention des esthètes plus argentés, les références d’antan auront muté. Pas disparu. 32


Au cœur d’un environnement très urbanisé mais aux espaces naturels sauvegardés, immergés au sein d’un pôle démographique en croissance raisonnée, les journalistes de PO seront sur la brèche. La concurrence encore de mise (tous les acteurs du début du XXIe n’auront cependant pas survécu) sera gage de qualité. Une qualité et une fiabilité qui sera plus que jamais la raison d’être de notre profession. Sans exclusive ni monopole mais avec des savoir-faire et une indépendance économique qui feront tout le prix - au sens propre et figuré - des infos siglées PO. Au milieu d’une foison de messages, d’une jungle de paroles, de mots et d’images, les citoyens lecteurs auront plus que jamais besoin d’y voir clair. Echaudés par de nombreux dérapages et plusieurs scandales retentissants, les consommateurs d’infos seront exigeants et vigilants. En matière de «locale et de microlocale», Presse Océan sera une agence référente. Maillage du territoire nantais, nazairien et presqu’îlien, réseaux d’informateurs exclusifs, groupe d’experts faisant autorité sur la place… : voilà qui facilitera et agrémentera la vie de tous les abonnés devenus très majoritaires grâce aux offres privilèges et aux nombreux «atouts» proposés par le pack PO. La 3D viendra souvent compléter la mise en perspective des faits et proposera des présentations aussi ludiques que pratiques. Le tout-image 24h/24h, le PO des minots pour s’initier à l’info sur son cahier électronique, le trois minutes audio pour reposer des yeux tant sollicités, l’alerte éco, les jobs libres en direct et les Confidentiels PO à lire sur un revers de manche discrètement bourré d’électronique feront ainsi de l’ancien journal de la rue Santeuil un média local intégré multisupports et prestataire de services. Presse et Océan seront en 2012, 2015, 2020… 2030 deux mots qui iront encore très bien ensemble. 33


Claire Gallon Association LiberTic

En 2030, Nantes Ville Ouverte En 2030, la ville a opéré son adaptation au changement sociétal provoqué par l’émergence du numérique. La révolution technologique a changé notre société de manière aussi spectaculaire que le passage à la révolution industrielle. Les capteurs de données sont partout dans la ville, qui relèvent les informations, les traitent, les diffusent pour faciliter le quotidien des citoyens. Ceux-ci utilisent les services depuis leurs téléphones, sur Internet où ils sont connectés en permanence. Cette société de l’information, de l’accès au savoir, de l’immédiateté, de la transparence et de la personnalisation a notamment changé notre façon de nous socialiser, d’échanger et de nous organiser. Une Révolution Sociétale Désormais l’immense majorité des nantais passe plusieurs heures par jour en ligne. Chacun s’y exprime et a son mot à dire. Cet individualisme de nouvelle génération a fait émerger de nouvelles valeurs et une éthique altruiste, enthousiaste et innovante. Une forme d’individualisme communautaire, où l’individu est actif et contributeur de biens communs, pour le simple plaisir de la chose. Ainsi fonctionne la communauté du libre, ainsi se sont développés des projets phares tels que Wikipedia. Or, ces nouveaux comportements ont également changé les paradigmes et les formes d’échanges entre les citoyens, les administrations et les acteurs du territoire de manière générale. La société est désormais plus complexe, plurielle, multiculturelle, fragmentée, le tout dans un contexte de globalisation mondiale où les grandes décisions sont supranationales. Elles sont donc peu adaptées aux spécificités locales. Dans ce contexte, l’administration publique a compris le besoin d’intégrer le potentiel contributif des citoyens dans la conception de la politique publique locale et de créer une administration centrée sur l’usager, qui oriente ses activités autour des nécessités de chacun d’entre eux. Désormais la ville a modernisé son administration pour répondre à ces enjeux et est entrée dans l’ère du Gouvernement Ouvert. 34


Le Gouvernement Ouvert Des citoyens plus connectés, plus actifs, plus impliqués, et en perpétuelle conversation présentent une opportunité pour le territoire dont le mot clé est : implication. Le Gouvernement Ouvert est l’application de la culture du web 2.0 à l’administration publique, où les processus sont désormais flexibles, en phase permanente de Beta et où ceux-ci peuvent être améliorés en continu grâce à l’interaction avec les acteurs du territoire via internet. L’administration a su s’appuyer sur ces canaux d’échanges ouverts pour favoriser la transparence, la participation et l’implication des citoyens dans la vie locale en modernisant son propre système de fonctionnement. Il s’est agit de réinventer le fonctionnement de l’administration en adoptant les principes du web social, en reformulant les méthodes et la représentation grâce aux fonctionnalités que permettent les nouvelles technologies : accès, échanges, diffusion, partage, discussion, etc. Cette modernisation de l’administration a induit de nombreuses adaptations. Un changement culturel : le citoyen se retrouve au centre du processus de l’administration qui a pour objectif de le servir. Un changement fonctionnel : les processus sont désormais conçus pour servir le citoyen en direct. Un changement organisationnel : les services et les postes ont été repensés pour les adapter vers un modèle du net, orienté autour des projets et des objectifs. Un changement relationnel : la communication est désormais multicanale et multidirectionnelle, les conversations en ligne sont privilégiées et la présence sur les réseaux sociaux indispensable. La Modernisation La première étape de modernisation de l’administration locale a été la mise en place d’un programme d’ouverture des données publiques, de facilitation du droit d’accès à l’information et de la réutilisation des données locales, dont la mise en œuvre a généré de nouvelles pratiques. Le dialogue : la place publique de cette nouvelle société est désormais internet. La ville s’est approprié cet espace qui s’est transformé en une gigantesque conversation globale où tous ceux qui sont en ligne peuvent être acteurs. Et même si une partie de la population ne participe pas à la conversation, cela la touche également car les medias traditionnels utilisent régulièrement internet comme source d’informations. La transparence : transparence de l’action de la collectivité, les citoyens ont désormais accès aux études qui appuient les politiques locales ou aux postes de dépenses. Le droit d’accès à l’information est appliqué à tous les documents publics qui sont publiés régulièrement sur la plateforme de données de la ville. La participation : la transparence a généré de la confiance et a légitimé l’action publique. Grâce à cette réappropriation de la démocratie par le citoyen, la collectivité peut désormais s’appuyer sur l’intelligence collective pour développer des projets. Elle a ouvert son agenda politique et toutes les mesures peuvent être débattues, valorisées et complétées par les citoyens. 35


L’implication: l’administration tient le rôle d’une plateforme technologique de services créés par et pour les acteurs du territoire. Tous s’investissent dans l’échange et la co-création afin de produire des informations et des services plus efficaces pour le territoire. Les services : la masse monumentale de données en ligne est désormais structurée. Les données sont liées entre elles, communiquent, synthétisent... et permettent d’offrir des informations et services personnalisés et en temps réel pour faciliter le quotidien des nantais. Le développement : la société de l’information a alimenté l’émergence d’une nouvelle économie basée sur le traitement des données. Des filières locales se sont développées. Les écoles ont intégré les données dans leurs cursus scolaires : design de données, exploration de masses, datajournalisme, etc. Ces filières travaillent en étroite relation avec les structures privées, favorisant le développement de projets innovants. Le privé : la relation des nouvelles générations de la société de l’information a changé face au consumérisme et provoque de nouvelles formes de relations entre producteurs et consommateurs. Le secteur privé s’est donc également mis à l’application des standards 2.0 dans son organisation. Il participe à l’ouverture des données, à la transparence et au dialogue en ligne. Démocratie 2.0 Cette évolution a impliqué à un profond remodelage de la politique, à commencer par une refonte de notre système démocratique et en commençant par le fonctionnement des partis politiques. Les traditions de contrôle de l’information ont fait place à l’ouverture, les partis sont devenus réactifs et coproductifs. Ces nouvelles pratiques ont légitimé les institutions démocratiques qui sont désormais perçues comme source légitime de prise de décision, qui représentent la volonté du peuple. En 2030, le système de gouvernance nantais a marqué l’émergence d’une démocratie plus démocratique. Cet article a été écrit autour de l’interprétation de « Open Government : Gobierno Abierto », par Calderon et Lorenzo, Algon Editores, 2010.

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Frédéric Lossent & Cécile Petident Rédacteur en chef & Directrice de publication Le Canard Social

Emma, curieuse et bien informée Dans son appartement du centre ville nantais, Emma s’apprête à attaquer une nouvelle journée. Avec la cafetière en bruit de fond, elle n’entend pas bien la radio. Alors, elle monte le volume. Sur les ondes d’Euradio, un sujet l’intéresse : comment enrayer l’envolée du coût des denrées alimentaires ? C’est vrai que sur les étals du marché de la Petite Hollande, c’est la valse des étiquettes depuis quelques mois. En trois minutes, elle en sait déjà un peu plus sur la question grâce aux éclairages d’un expert et d’un parlementaire européen. Sur le chemin du travail, à bord du tramway, elle pianote sur son smartphone. Dans sa boite mail, elle voit arriver une sélection d’articles de la lettre API. Un dossier sur les retombées économiques de la Folle journée, les chiffres de l’emploi dans la région et puis une alerteinfo : c’est confirmé, les chantiers navals de St Nazaire ont reçu une nouvelle commande de bateaux. Emma n’a plus trop le temps maintenant, mais elle se dit qu’une fois arrivée au bureau, elle irait bien jeter un coup d’œil sur meretmarine.com. Ce site spécialisé a la réputation d’être bien informé sur la navale. En sortant du tramway, Emma croise un collègue. « N’oublie pas de prendre des places pour le festival de ce week-end. Ils en ont parlé à Jet FM ce matin, c’est quasiment complet ! » Vu les têtes d’affiche, ce serait dommage de louper ça. 9 h : Emma est arrivée sur son lieu de travail, elle allume son ordinateur. Les derniers articles du Canard Social s’affichent sur son écran. Dans un reportage, elle reconnaît un des ses voisins qui travaille dans une association de solidarité. Quelques clics plus tard, la news letter Com & média lui en bouche un coin : Nantes Métropole s’apprête à lancer une campagne de communication décoiffante. En « exclu », elle découvre les affiches qui feront sûrement réagir les habitants dans quelques semaines… Emma n’est pas une nantaise hors du commun. Elle s’intéresse à la vie locale, c’est vrai. Par contre, elle a quelque chose de particulier : sans s’en rendre compte, elle s’informe tous les jours par des médias indépendants. Des radios associatives, des journaux en ligne, des sources d’information généralistes et grand public, des médias spécialisés. Sur des supports variés, il y a aujourd’hui à Nantes une grande diversité de médias indépendants. Indépendants mais pas « bricolos » : animés par des professionnels, ces médias ont leur identité bien à eux, et parfois ils sont uniques en leur genre. Mais ils ne sont pas adossés à des grands groupes de presse, ils n’ont pas derrière eux des actionnaires aux ressources sans limite. Et pourtant, Emma n’a pas l’impression d’être informée par des artisans qui travaillent « au rabais ». 37


Voilà pour le décor, le fond visuel et sonore de l’habitant qui s’intéresse un tant soit peu au territoire de Nantes Métropole. Ce monde médiatique indépendant est là, à la fois solide et fragile mais a besoin de soutiens. La multiplicité des sources d’information est gage de démocratie. Le développement sur le territoire nantais de nombreux médias spécialisés permet d’anticiper et de répondre à l’exigence du citoyen. La collectivité soutient déjà certains de ces médias, et elle doit le faire encore, voire encore plus, comme elle aurait à gagner également à bien distinguer le soutien qui relève de la communication de celui qui relève de la liberté d’expression. Il est question de cela, de liberté d’expression et de liberté d’information. Aucun territoire, aucune collectivité n’a à gagner à ce que l’information soit concentrée entre un minimum d’acteurs. Aujourd’hui, aucun élu ne peut se satisfaire de médias consensuels et lisses, parce que tous savent que le public est exigeant et ne se laisse pas duper aisément. Si une collectivité accepte de soutenir financièrement la création ou le développement d’un média indépendant, elle le fait en sachant que demain elle pourra elle même faire l’objet d’un article sans complaisance. Elle prend le risque parce qu’elle sait très bien que refuser la contradiction, l’opposition, c’est se décrédibiliser. Le débat fait partie de la démocratie et les médias sont vecteurs de débats. En réalité, les médias indépendants, plus que tout autre, valorisent un territoire sans se contenter d’être dans la valorisation !! Précisons les choses. Même montrer les limites de telle ou telle action, donner la parole aux détracteurs de telle ou telle initiative, relater une actualité plus morose contribue à valoriser un territoire. Nantes et sa métropole ne sont pas un décor de Walt Disney. Ici comme ailleurs, ça bouge, ça dérape, ça crée, ça innove, ça râle, ça critique, ça avance, ça se développe, ça commet des erreurs, ça subit celles des autres, bref, ici comme ailleurs la vie est riche de ses aspérités. Un paysage médiatique multiple, diversifié c’est la garantie d’une vision juste du territoire. Tout le monde en a besoin. L’élu, qui a besoin qu’on lui donne la parole comme il a besoin d’entendre celle des autres ; l’habitant qui a besoin qu’on lui montre ce qu’il ne peut voir de sa fenêtre, et d’entendre ceux et celles qui font, agissent, tentent ; les décideurs, qui ont besoin qu’on leur renvoie leur réussite comme leurs limites. Si la richesse d’un paysage médiatique diversifié n’est plus à démontrer il est bon de rappeler qu’elle est aussi à préserver. Les médias indépendants, spécialisés pour beaucoup, généralistes pour d’autres, sont par définition isolés économiquement. Ils ne sont pas adossés à un groupe de presse, ni à aucune autre structure. Leur modèle économique est forcément fragile. D’ailleurs qui pourrait croire qu’il ne l’est pas alors même que les plus grands titres de la presse, nationale ou régionale, écrite ou audiovisuelle rencontrent de réelles difficultés financières. Sauf que le média local indépendant ne peut s’appuyer sur les mêmes soutiens. Les poids lourds de l’économie, les grands banquiers n’investissent pas facilement dans un média local ou régional, leur auditoire étant trop faible. Mais mis bout à bout, ces médias auxquels Emma est attachée, touchent un nombre important d’habitants. 38


L’indépendance économique pour un média est toujours compliquée à atteindre. L’information coute cher et les programmes de distraction aussi. Le papier coute cher, et de moins en moins de gens sont prêts à payer pour y avoir accès. Alors, bien sur les médias vivent aussi de publicité mais le marché est tout petit et la part de gâteau n’est pas extensible, il faut la diviser, toujours plus. Oui les médias doivent développer de nouvelles sources de revenus, ils le font d’ailleurs, mais force est de constater que les médias dans leur ensemble cherchent malgré tout l’équilibre et sont coincés par des marges de manœuvres trop faibles qui limitent leur développement. Alors oui les médias locaux et indépendants ont besoin de soutiens. Financiers mais pas seulement. Et la collectivité parce qu’elle est aussi la garante de l’expression de la démocratie sur son territoire, a sans doute un rôle à jouer. La collectivité peut être un prescripteur. Parce qu’elle est au cœur de l’action, en contact avec les acteurs grands et petits, elle peut les inciter à ne pas tourner le dos à ces médias qui contribuent à la liberté d’information du territoire. Ne pas les ignorer, les traiter à égal avec les grands médias, c’est contribuer à les légitimer, à les crédibiliser et c’est donc participer à leur développement. La collectivité doit apprécier les savoir-faire de ces médias indépendants, leur expertise dans tel ou tel domaine : l’un est imbattable sur l’économie, l’autre sur la culture underground, un autre encore sur le militantisme associatif, ou bien sur l’ensemble parce qu’il est généraliste mais en très grande proximité. Ça c’est pour l’expertise, le savoir faire lui se traduit par une maitrise de certains outils, audio, visuels, graphiques. Maitrise de techniques encore, animations, écritures, conseils… De nombreux médias, pour atteindre leur autonomie financière, ou pour s’en approcher mettent à disposition ces savoir-faire sous forme de prestation, la collectivité peut penser à y faire appel comme elle peut là encore être prescripteur pour que d’autres y pensent. Mais au-delà, le soutien financier ou d’aide à la création d’emploi par exemple, qui existe déjà, doit se poursuivre et se développer. Se diriger vers le plus grand nombre et non se concentrer sur quelques-uns. Pour autant il n’est pas facile pour la collectivité de toujours y voir clair dans ce paysage. Les frontières se brouillent de plus en plus entre média d’information et média de communication. Si les deux ont leur place et si les deux répondent à un besoin, ils n’ont pas la même vocation. Ils n’ont pas non plus la même responsabilité. La collectivité doit s’interroger sur sa propre responsabilité. Si elle ne porte pas à elle seule l’avenir des médias indépendants locaux, ce serait injuste et disproportionné, elle la partage avec d’autres acteurs, et sans doute se doitelle de veiller à ce qu’ensemble, ils parviennent à garantir aux habitants comme Emma un accès libre à l’information de proximité, indépendante, spécialisée ou non. 39


Dominique Luneau

Directeur de l’agence de presse API Président de l’asociation des Médias Indépendants Nantais (MIN)

Métropole et médias : la messe numérique reste à dire Les technologies numériques ouvrent des horizons mais ne changent pas la problématique des médias. Les groupes présents sur la métropole nantaise ont entamé leur mue et resteront longtemps incontournables. La télévision nantaise et d’autres médias indépendants de la place pourraient apporter une composante manquant au paysage de la métropole. Les médias ont aussi leurs déclinologues, tirant des conclusions définitives des bouleversements en cours. La presse et désormais la télévision sont, à les entendre, condamnées à disparaître prochainement dans un grand soir numérique. Les technologies seraient donc les seuls enjeux de la production et de la diffusion d’informations ? Leur rôle est bien sûr déterminant. Mais attention à ne pas confondre les contenus et les contenants, la fin et les moyens, en négligeant ce qui fait que les acteurs actuels sont en place et ont de bonnes chances de le rester un moment. Rechercher les points d’inflexion et les dynamiques dont émergera le futur des médias de la métropole nantaise suppose d’observer, sans a priori, la réalité présente. Il y a vingt ans, lors de la création de l’agence de presse Api, Internet n’était connu que de quelques scientifiques. Imaginer en 1990, Google, Wikipedia, le Huffington post, Youtube, Twitter, et l’horizon ouvert aux médias par l’économie numérique était parfaitement impossible. Mais les problèmes contemporains d’adaptation des journaux, radios et télévisions aux attentes de leurs publics existaient déjà. En mettant fin à leurs monopoles de production et de diffusion, les nouvelles technologies ont rendu plusvisibles ces décalages. Elles ne les ont pas créés. Trois groupes solidement implantés sur la métropole L’explosion de contenus dont ces technologies sont à l’origine a même redonné aux médias leur raison d’être : repérer, trier, valider, mettre en forme et donner du sens aux informations préexistantes, créer la confiance indispensable à leur accueil et à la confrontation de points de vue. Mais dans une configuration beaucoup plus mouvante, permettant l’arrivée de nouveaux médias, sans condamner par principe les plus anciens à disparaître. Les premiers sont plus créatifs et mobiles, les seconds ont l’expérience et les moyens. La messe numérique n’est donc pas dite. L’existant, ici, ce sont d’abord des groupes privés et publics puissamment implantés : Sipa-Ouest-France, France télévision, Radio France. La métropole nantaise et la Loire-Atlantique sont une part de marché ou d’audience importante à tenir : 1,2 million d’habitants, un bassin de consommation, des acteurs économiques et publics de poids, formant le premier ensemble urbain et le premier foyer de développement de la façade atlantique. Ils lui consacrent donc des moyens significatifs pour alimenter leurs pages 40


ou tranches horaires de diffusion locale, diffuser leurs supports et collecter des ressources financières. Le cumul des effectifs en Loire-Atlantique de leurs rédactions, régies publicitaires, services des ventes, équipes de production, d’impression et de distribution serait intéressant à connaître. Il en surprendrait certainement beaucoup par son ampleur. Les médias sont, sous cet angle aussi, une des industries culturelles majeures. La mue à son rythme de Sipa Ouest-France Leur audience locale est à ce stade sans équivalent. La diffusion de Ouest-France et Presse océan atteint 145 000 exemplaires en Loire-Atlantique et un quotidien est lu en moyenne par deux à trois personnes. Le groupe rennais Sipa Ouest-France diffuse également le quotidien gratuit 20 minutes sur Nantes et quatre hebdomadaires locaux, très lus sur la Presqu’île guérandaise, le Pays de Retz, le Castelbriantais et le Vignoble nantais. Avec les sites internet de ses quotidiens, ceux de maville.com (Nantes, Saint-Nazaire, La Baule), et la radio Hit west, il possède un portefeuille de titres et une audience globale très solides sur la LoireAtlantique. Cet ensemble ne manque certes pas de clignotants allumés : érosion du lectorat payant alors que la population augmente, âge moyen des lecteurs plus élevé que la moyenne, difficultés de tel ou tel titre. Sur une cible de jeunes urbains, il est moins présent. De là à prédire son déclin rapide, il y a une marge. D’autant que sa mutation vers le web est amorcée, avec des audiences déjà significatives. Les sites internet, les reprises d’articles (et de plus en plus souvent de vidéos) via les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et les plateformes de partage comblent une partie du fossé creusé avec les non lecteurs de journaux. A leur rythme, qui est aussi celui de la société dans son ensemble, toujours plus lente que son avantgarde éclairée, ces médias feront leur mue, sans jeter le papier avec l’eau du bain numérique, en attentant qu’un jour les deux univers ne fassent plus qu’un. Une métropole sans porte-flambeau L’audience des rendez-vous régionaux et locaux de France 3 et celle de France bleu Loire océan sont également très significatives. Avec également des reprises sur le web ajoutant des audiences diversifiées aux rendez-vous rituels. Le groupe France télévision affiche de grandes ambitions sur le numérique, les web tv, la « catch up tv » (télévision de rattrapage), la télévision connectée, etc. Son financement par la redevance lui donne le temps de s’adapter… y compris en collant mieux aux identités de territoires. S’y ajoutent la notoriété des marques, et surtout la puissance symbolique que leur accorde le grand public comme les décideurs. Pas toujours aimés ni considérés, ces grands médias restent craints et jugés incontournables pour diffuser de l’information, se faire connaître. « Lu dans le journal », « entendu à la radio » ou « vu à la télé » demeurent des sésames sociaux, des signes de reconnaissance majeurs, l’occasion de jouissances narcissiques, leur donnant une importance dépassant de loin les questions d’audience. Dans la famille des mythologies modernes, les médias occupent une place de choix. Incontournables pour longtemps, ces groupes sont présents sur la métropole NantesSaintNazaire mais n’en sont pas l’une des composantes. Pas un n’a son siège à Nantes, n’en incarne l’identité au sein et à l’extérieur de la communauté de ses habitants, ni ne peut prétendre en être l’un de ses piliers, comme l’est le groupe Ouest-France à Rennes ou le groupe multimédia de La Voix du Nord à Lille. Une métropole peut exister sans un média basé et dirigé sur ses terres, bien sûr, mais comme tout corps social, ne lui manque-t-il pas quelque chose si elle n’a 41


pas un porte-flambeau dans le domaine essentiel de la représentation ? D’autres médias nantais et indépendants Ce triumvirat de groupes extérieurs n’est toutefois pas la seule réalité des médias nantais. Je n’évoquerai pas ici les magazines papiers et sites web de communication institutionnelle des collectivités territoriales, dont l’audience est considérable et, de facto, concurrente de celle des médias d’information. Quel que soit leur modèle économique, leur financement, leur statut juridique, ceux-ci doivent être indépendants, et pour cela produire librement un contenu répondant à la demande sociale d’une communauté. C’est sur ce terrain que se situe l’enjeu démocratique et économique des médias, à Nantes comme ailleurs. La réalité nantaise s’est beaucoup enrichie grâce à l’apparition de nombreux acteurs indépendants, à vocation locale ou nationale, diffusant sur supports papier, radio, ou télévision et bien sûr internet. Une quinzaine d’entre eux sont réunis au sein del’association des Médias indépendants nantais (Min). Selon un comptage réalisé l’an dernier, leur budget cumulé est de 7,5 millions d’euros, ils emploient 120 personnes et sont en lien avec 1000 bénévoles. La diversité de leurs modèles économiques, privés ou publics, de leurs positionnements éditoriaux, grand public ou spécialisés, professionnels ou associatifs, et leur créativité en font un laboratoire vivant des nouveaux médias, affrontant toutes les questions ouvertes aujourd’hui : modèle économique et indépendance éditoriale, contribution citoyenne et journalisme professionnel, papier et web, mobilité, multidiffusion, indexation de contenus, animation de communautés, etc. Tous sont nés d’une exigence éditoriale, d’une envie d’explorer au-delà des modèles existants, et de l’initiative d’entrepreneurs, privés ou associatifs, soucieux d’indépendance. L’énergie qui les anime est inversement proportionnelle à leur taille ou leur notoriété. Il n’est pas interdit de penser que de ce bouillonnement sortiront les idées et talents les plus susceptibles de faire bouger les lignes du paysage médiatique nantais. 42


L’exemple des radios et des médias spécialisés Les radios associatives Alternantes, Fidélité, EuradioNantes, Jet FM, Prun et Sun, réunies au sein d’un groupement des radios de la métropole nantaise (Gram), sont très actives sur l’expérimentation de la radio numérique terrestre et la mutualisation de moyens techniques. Et leur modèle repose de longue date sur la contribution de citoyens, bien avant qu’internet en fasse son miel. Certains, comme Terra éco ou Millénaire presse, ont montré que l’on peut développer à Nantes un média national sur des univers exigeants comme le développement durable ou les industries culturelles, et diversifier les sources de revenus en développant des activités complémentaires, compatibles avec leur coeur de métier : formation, événements, etc. Sur une échelle régionale, La Lettre Api, Com & médias, ou Le Canard social, fondent eux aussi leur existence sur la vente d’informations utiles à leurs lecteurs et le développement d’activités connexes, issues de leurs contenus et de leur connaissance des univers abordés. Pulsomatic, Idîle, Wik et Kostar, médias papiers axés sur la culture et les modes de vie urbains ont une diffusion gratuite, exigeant reconnaissance du public et audience pour convaincre les annonceurs, donc des savoir-faire élevés dans des économies privées très contraintes. Sont également apparus sur la place des médias pure web. Certains fondés sur des démarches journalistiques, comme Mer et marine, qui a remarquablement percé au plan national, et Terristoire. D’autres lancés à partir d’expertises métiers, tels Numerama, devenu référent en France sur l’économie et le droit numérique, ou nantes.com qui surfe sur la contribution des internautes. A suivre de près aussi, les « médias citoyens », revendiquant leur origine non professionnelle, comme TV Rezé, « la web TV qui vous regarde » ou Citizen Nantes, qui se présente comme « blog d’informations et d’expressions citoyennes des quartiers nantais ». Financements publics tous azimuts Certains de ces nouveaux médias nantais reçoivent des financements publics, liés à des missions d’intérêt général, tout en affirmant leur indépendance. Le magazine en ligne Fragil, le média étudiant Dip ou la revue Place publique explorent, chacun à leur façon, le champ de cette économie subventionnée faute de modèle purement marchand possible. Leurs apports éditoriaux sont réels dans leurs domaines respectifs. Même état de fait, mais dans un cadre juridique spécifique et avec des moyens financiers d’une autre ampleur, pour Télénantes, qui a repris début 2010 sa consoeur Nantes 7. On peut s’en étonner. A condition là aussi de regarder les faits. La presse écrite française, constituée d’entreprises privées, est elle-même championne du monde des subventions. Le rapport Cardoso a révélé que le milliard d’euros annuel d’aides publiques qui lui sont accordées représente 10 % de son chiffre d’affaires global ! Quels groupesde presse ou journaux bénéficiaires le resteraient sans ces nombreuses (et opaques) aides à la diffusion postale, au portage, sans ces dégrèvement de charges sociales et fiscales, ces aides aux investissements industriels ou numériques, sans financements spécifiques des départs en pré-retraite dans les imprimeries, etc. ? Probablement aucun, y compris ceux qui exigent le recul de l’Etat en lui donnant des leçons de gestion. 43


Le financement public d’un média n’est en soi ni plus vertueux ni plus mauvais que le financement privé. Dépendre d’un gros annonceur ou d’un actionnaire ne vaut pas mieux, par principe, que dépendre d’un acteur public. L’indépendance éditoriale, qu’elle soit protégée par la loi, des statuts, ou des conventions, dépend d’abord de la capacité d’un éditeur à respecter les règles du journalisme, à obtenir la confiance d’un public libre de ses choix, et à rendre risquée économiquement ou politiquement sa mise au pas. Ce qui n’empêche nullement d’attendre d’un actionnaire ou d’un pouvoir politique qu’il respecte cette indépendance. La responsabilité particulière de la télévision nantaise Dans ce foisonnement nantais, la place de la télévision locale est particulière. Le mot télévision a fait rêver financeurs privés et publics. Les groupes Socpresse, Dassault puis Ouest-France, accompagnés d’actionnaires puissants, ont porté Nantes 7 jusqu’à son dépôt de bilan, fin 2009, six ans après son lancement. Les sommes englouties, d’augmentation de capital en augmentation de capital, approchent probablement dix millions d’euros. Les collectivités territoriales, Ville et Communauté urbaine de Nantes, département de Loire-Atlantique, qui ont financé Télénantes, ont de leur côté apporté depuis 2004 un montant cumulé au moins du même ordre, sous la forme de « contrats d’objectifs et de moyens ». Vingt millions d’euros d’argent privé et public injectés en six ans pour quel résultat ? Espérons que la fusion en cours des deux chaînes cohabitant sur le même canal de diffusion permettra d’améliorer une situation qui n’est pas à la hauteur de ces moyens engagés, sans équivalent en France pour une télévision locale, et des promesses annoncées. Il ne doit plus être question de sauver le court terme mais de refonder ce média sur de nouvelles bases. La télévision nantaise doit avoir une stratégie de développement et faire preuve de sa capacité à la mettre en oeuvre. Ma conviction est qu’elle peut allier la force des médias traditionnels et les opportunités qu’ouvre l’économie numérique, pour entrer en relation avec les différentes communautés formant, in fine, celle des habitants de son territoire de diffusion. Développer un « média social » Elle doit trouver sa place dans un univers extraordinairement concurrentiel, créer sa valeur dans l’« économie de l’attention », celle qu’accepte ou non de lui accorder un habitant devant sa télévision, son ordinateur, et de plus en plus souvent devant son smartphone ou sa tablette. La télévision nantaise possède un atout de premier plan : la proximité géographique avec ceux à qui elle s’adresse. Mais cette proximité est insuffisante, la faible audience actuelle en témoigne, si elle n’est pas enrichie par une relation forte, qui en l’espèce est à construire. Les technologies numériques permettent de développer ces liens manquants, en s’engageant résolument sur la co-production et la co-diffusion de contenus. L’intérêt du numérique se 44


situe davantage sur ce terrain que dans la multidiffusion rendue possible sur les différents types d’écrans, où la problématique de l’attention reste la même. La co-production de contenus peut être citoyenne, via internet et l’interactivité que permet la télévision, ou économique grâce aux partenariats. Leur co-diffusion également, via les recommandations sur les réseaux sociaux et blogs, les plateformes de partage vidéos, les moteurs de recherche, les sites internet des partenaires, et demain l’économie connectée. Cette « économie de la contribution » émergeant sous nos yeux peut lui permettre de devenir un véritable « média social », contraction de média et réseau social. Or le principal capital d’un média a toujours été relationnel, internet ou pas. Du capital social au modèle économique Pierres angulaires de cette stratégie éditoriale, les contenus doivent être pensés selon les communautés auxquels ils s‘adressent et faciliter l’entrée en relation avec elles. Une communauté est composée de personnes ayant un centre d’intérêt commun. La plus importante numériquement est celle des habitants ayant un sentiment d’appartenance au territoire, mais sa force est inégale. Les communautés thématiques permettent de créer des liens plus forts. Une personne peut bien sûr avoir plusieurs communautés d’intérêt. La somme des différentes communautés avec lesquelles le média entre en relation, et leur chevauchement, lui garantissent de rester un média généraliste. L’interaction entre contenus et communautés doit nourrir, via les contacts qualifiés recueillis, une base de données relationnelles permettant les échanges directs, de faire connaître, enrichir, tester ou évaluer les contenus, d’en susciter de nouveaux. Elle permet également de personnaliser et contextualiser la communication partenariale ou publicitaire, ce qui la rend moins intrusive, plus efficace et lui donne sa valeur. Le modèle économique est ainsi fondé sur un capital social, au premier sens du mot. Il justifie l’apport d’argent public, gage du long terme et du positionnement d’intérêt général. Il permet une collecte de ressources privées, assise sur des partenariats avec des co-producteurs et co-diffuseurs. La vente d’espaces publicitaires fondée sur la seule audience demeure mais devient marginale. La marque sera plus importante que la grille La coproduction de contenus ne signifie pas la perte de la maîtrise éditoriale. L’équipe journalistique et technique, la direction, doivent rester garantes des contenus et de la crédibilité du média. Elle les enrichit au contraire par l’apport de nouvelles sources et de nouveaux liens avec le public. Elle ne doit pas entraîner non plus un mélange des genres entre information et communication, mortel car l’existence d’un média repose sur la confiance inspirée, issue elle-même de sa crédibilité et de son indépendance éditoriale. Les conditions 45


de la production doivent être indiquées clairement lors de leur diffusion, qu’il s’agisse de contenus réalisés par des internautes non journalistes, dans une émission ou sur le site internet, ou de contenus coproduits avec des partenaires financeurs. Le téléspectateur et l’internaute ne doivent pas être trompés sur ce qu’ils regardent. Grâce à la diffusion sur de multiples écrans et via l’internet social, les membres des communautés pourront découvrir les contenus au moment et sur le support de leur choix, avec un intérêt démultiplié par la recommandation ou les recherches qu’ils mènent. Le lien principal entre les contenus ne sera donc plus une grille de programmes mais de plus en plus la marque du média. D’où l’importance de la confiance qu’elle doit susciter. Organisation, outils et pilotage stratégique Cette stratégie de média social est plus complexe à mettre en oeuvre que l’actuelle. Elle exige de choisir ses combats et de les mener durablement pour engranger des résultats. La télévision nantaise ne doit donc pas disperser ses moyens en voulant être présente sur tous les fronts. Elle doit être assumée et affirmée clairement, puis être mise en oeuvre par étapes. L’organisation, le management, les compétences et les outils techniques doivent être conçus pour la mettre en oeuvre. Deux fonctions nouvelles apparaissent en particulier : l’indexation thématique et géographique des contenus, en vue de leur rediffusion, et l’animation de communautés. Le pilotage stratégique doit être clair, en interne et en externe, pour que toutes les concertations, décisions et actions engagées en soient des déclinaisons. Il doit être surtout basé sur des objectifs permettant une évaluation par les financeurs publics ou privés. Les métiers de journaliste et d’éditeur demeureront J’ignore ce qu’il adviendra dans les vingt années à venir. Mais j’ai la conviction que deux métiers demeureront, quels que soient les scénarios : le journalisme et l’édition, aussi indispensables l’un que l’autre à la diffusion et l’échange d’informations. Le journalisme repère, trie, vérifie et contextualise une information, la rend attractive. L’éditeur définit un positionnement stratégique et organise de façon pérenne les conditions de production et de diffusion. Tous deux ont de beaux jours devant eux s’ils s’adaptent à l’ère du partage numérique et à la légèreté des outils techniques. Sans eux, le chaos des informations serait anxiogène et le monopole de la communication mortifère. Trois suggestions face aux attentes et aux possibles Ce tableau des médias de la métropole nantaise et des mouvements qui l’animent débouche sur trois suggestions : approfondir les liens avec les médias « historiques » pour développer avec eux des contenus répondant aux attentes nouvelles. Se servir de la télévision nantaise comme d’un socle, et des autres médias indépendants nantais comme l’un des réservoirs de talents, d’idées et d’énergies dont elle a besoin. Permettre, grâce à ces deux préalables et à la stratégie esquissée plus haut, le développement d’un média nantais contemporain, démultiplié et cohérent, à la hauteur de ce qu’est en droit d’attendre la métropole nantaise en 2030. En gardant en tête qu’un média ne se décrète pas. Il se construit en répondant bien et durablement à des demandes sociales. 46


Yves Monteil

Directeur de la rédaction de Citizen Nantes

Le nécessaire journalisme participatif Naissance du « journalisme actif » (1920) Tout va si vite dans la sphère des médias participatifs, que rares sont ceux qui ont pris le temps d’en fixer l’histoire. Dans les années 1920 Walter Lippman, journaliste, interroge l’attitude passive des américains face à la politique et à la chose publique. On lui doit, avec le philosophe John Dewey, l’émergence de l’idée d’un « journalisme actif » faisant le lien entre la sphère civile et la sphère dirigeante. Cette théorie s’appuie sur l’implication du citoyen dans le processus de production de l’information afin de le rendre plus responsable et plus impliqué dans les choix de société. Une brèche est ouverte, n’importe quel individu est désormais encouragé à rechercher et diffuser l’information. L’idée d’un « journalisme actif » ou « citoyen» est née. L’essor du « journalisme citoyen » (1980) Tanny Haas dans The pursuit of public journalism1 estime qu’au cours des années 1980, plus de 600 initiatives citoyennes naissent dans un cadre journalistique. La plupart lors d’élections politiques en réponse à une opinion publique qui ne se sent pas représentée dans la presse professionnelle et réclame ses propres espaces d’expressions et d’échanges. L’avènement de l’ère numérique dans les années 90 vient renforcer cette dynamique avec de nouveaux outils internet et le web 2.0 qui vont permettre au « journalisme citoyen » de définitivement s’arroger des frontières. Avec internet, l’espace d’informations et d’expressions devient infini. Tous les internautes peuvent désormais participer à la mise en ligne de contenus à l’échelle planétaire. Médias et « violences urbaines » de 2005 2005 marque un tournant dans le rapport entre les médias français et les citoyens mis au ban des centre-villes, ignorés et souvent mal connus des élites médiatiques et politiques. Particulièrement les jeunes qui le leur rendent bien. Ce n’est sans doute pas un hasard si le point de départ de ce changement soit un fait divers qui se déroule le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois. Zyed et Bouna (14 et 16 ans) meurent électrocutés au contact d’un transformateur EDF près duquel ils s’étaient réfugiés pour fuir la police. Suivra une inéluctable et violente « crise des banlieues » qui secouera une à une les cités françaises. La presse et avec eux les dirigeants politiques, jusque-là sourds et aveugles, s’inquiètent 47


soudainement des banlieues et de leurs classes populaires dont ils ne connaissent rien de la grisaille quotidienne, de la précarité mais aussi de l’extraordinaire force d’avenir qu’elles représentent. Mais de ça on ne parlera point. Place au grand show journalistique à l’objectivité douteuse sur fond de course à l’audience… La naissance du Bondy Blog Ce sont des journalistes suisses de l’Hebdo qui vont rapidement tirer les leçons du rapport distendu entre les quartiers populaires français et leurs médias. Ils sont une poignée à se rendre à Bondy et à se démarquer de leurs confrères en ouvrant, le 11 novembre 2005, un petit bureau dans le 9.3. Les journalistes s’y relaient et créent un blog pour « comprendre et raconter les maux français ». « C’est ainsi, sans le vouloir, en recevant des cailloux sur la tête mais en nouant aussi des amitiés extraordinaires, que nous avons dressé, à Bondy, un véritable état de la France. » explique Serge Michel, Chef du service étranger de l’Hebdo, qui confiera, quelques mois plus tard, les clefs de cette petite révolution médiatique à des blogueurs locaux. Le Bondy Blog était né. Journalistes, vos papiers ! L’avènement d’internet associé à cette crise des banlieues aura eu le mérite de souligner la fracture médiatique et d’envisager autrement le traitement médiatique des quartiers. En région parisienne et dans d’autres villes françaises fleurissent des initiatives d’expressions et d’informations dans les quartiers2. Le réseau Presse et Cité, qui fédèrent ceux qui se retrouvent dans ce journalisme nouveau et pluriel, référence une trentaine d’initiatives (radio, web, magazine). Près d’un siècle après la théorie du « journalisme actif » de Lippman et Dewey, des citoyens, des experts et parfois des journalistes s’unissent pour porter la voix des franges les plus en marge de la société française en ouvrant en ligne des espaces contributifs. Au départ ceci ne va pas sans critiques qui aujourd’hui s’estompent. Légitimes quand elles questionnent le métier de journaliste « professionnel » mais beaucoup moins quand ces mêmes journalistes snobent les initiatives contributives en se targuant d’être les garants de l’objectivité non sans avoir eux-mêmes « bouffé du subjectif jusqu’à la nausée3 ». Nos deux américains avaient prévenu qu’il ne s’agissait pas pour le « journalisme actif» de concurrencer le « journalisme professionnel » mais étrangement c’est le journalisme professionnel lui-même qui s’est senti concurrencé. Non pas par les moyens et l’audience réduits des petits-nouveaux-médias mais bien parce que dorénavant d’autres voix se font entendre et d’un autre ton. 48


Journalistes, experts, citoyens, vers un modèle à plusieurs voix Si la connivence entre les médias, la politique et les groupes industriels n’était déjà plus à démontrer, dorénavant le manquement des médias à leur devoir de rôle d’intermédiaire va pouvoir être contrebalancé sur la toile ; par des professionnels de l’information ou des citoyens et bientôt par l’association des deux. Citons la création de deux médias pur-playeurs4 : Rue 89 en 2007 et Médiapart un an plus tard. Tous deux sont dirigés par des anciens journalistes de la presse papier (respectivement Pierre Haski, ex de Libération et Edwy Plenel, ex du Monde). Ils vont à jamais bouleverser la donne médiatique en incluant experts et citoyens à la vie de leur journal. Médiapart crée « Le Club » qui ouvre ses colonnes virtuelles aux internautes abonnés. Rue 89 opte pour un modèle à 3 voix associant journalistes, experts et citoyens. En 2010, LeMonde.fr raccroche les wagons « en proposant désormais aux auteurs de publier leur point de vue »5 dans leur version papier et sur internet. Dans « les quartiers » ce modèle participatif est incarné par le Bondy Blog qui se démarque en 2009 en s’associant à l’École Supérieure de Journalisme de Lille pour lancer, en direction des jeunes, un programme de formation d’envergure nationale sous la dénomination «nouveaux médias, nouveaux usages». « Ce partenariat entre la plus ancienne école de journalisme de France et l’un des blogs à la pointe du journalisme participatif a pour vocation de démocratiser l’accès aux grandes écoles et de mettre à disposition de la société civile les outils pour une éducation aux médias numériques6 » explique Nordine Nabili Et demain ? On l’a vu, les journalistes professionnels n’ont plus le monopole de l’information. Avec la démultiplication des médias en ligne une ère nouvelle s’est ouverte. D’autres voix se font entendre. Le dernier verrou est économique, mais gageons que demain les artisans médiatiques d’aujourd’hui pourront vivre d’un « journalisme actif » complémentaire de la presse traditionnelle. C’est dans ce cadre d’une démarche innovante qui associe des professionnels de l’information et des citoyens pour « fabriquer » une information de qualité qu’est le pari. Le chantier est ouvert qui inclut les nouveaux usages que sont les réseaux sociaux, le crowd-sourcing7, le data-journalisme. 1

Édition Routledge. 2007

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À Nantes, le « Blog du Breil » est en ligne dès novembre 2006. Il deviendra Citizen Nantes en 2009

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«Objectivité, c’est subjectivité saturée. Mais être objectif avant d’avoir bouffé du subjectif jusqu’à la nausée, c’est comme entrer dans une église parce qu’il pleut.» Georges Perros - Papiers collés (1973)

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Média dont le seul support est Internet

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Monde.fr 8 juin 2010. Gérard Courtois, directeur éditorial du Monde et Boris Razon, rédacteur en chef du Monde.fr

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« Journalisme et diversité sociale, un partenariat ESJ Lille/Bondy Blog » - Nordine Nabili 9 mars 2009

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Le crowdsourcing (en français, externalisation ouverte) est un des domaines émergents du management de la connaissance : c’est le fait d’utiliser la créativité, l’intelligence et le savoir-faire d’un grand nombre de personnes (des internautes en général). Source : Wikipédia - Littéralement « approvisionnement par la foule »

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Adrien Poggetti Délégué Général d’Atlantic 2.0

De la culture de l’innovation dans le domaine numérique En février 2011, la Cantine numérique Nantaise, premier espace de coworking à Nantes, a ouvert ses portes. Ouvert sur l’écosystème constitué par les acteurs du numérique, la Cantine se veut le lieu de croisement des entrepreneurs, développeurs, communiquants ou simples citoyens curieux. En contribuant au financement d’un lieu de ce type, Nantes Métropole a montré sa volonté de soutenir les entreprises numériques innovantes. Une étape importante, voire essentielle, lorsque l’on sait qu’Internet est directement responsable de 25% de la croissance Française et a contribué à la création de 700 000 emplois sur les quinze dernières années, soit un quart des créations nettes d’emploi sur la période, le rythme s’accélérant fortement ces dernières années. Nul besoin d’être prophète pour savoir que cet état de fait devrait perdurer dans les années à venir. Dans la région, et plus particulièrement sur Nantes, se concentrent des dizaines d’entreprises qui s’engagent quotidiennement dans cette voie, valorisant le territoire chaque jour un peu plus comme une place forte du numérique Français. Comme toutes les entreprises, cellesci ont besoin d’accompagnement dans leur développement. Sur le modèle de la Silicon Valley, les analystes observent que le cercle vertueux de l’innovation se nourrit de plusieurs éléments : • des entrepreneurs ambitieux, • des chercheurs et des écoles ouverts sur le monde de l’entreprise, • des investisseurs expérimentés et ouverts sur la culture digitale, • des observateurs, journalistes ou blogueurs avertis, • des « connecteurs. » 50


Concurrencer San Francisco est un vœu pieux, évidemment. La Silicon Valley a une histoire forte, une capacité d’attraction et une culture de l’innovation telle que cet objectif n’apparaît pas réaliste à court terme. Sans aller jusque là, et même si rien n’interdit d’être ambitieux, force est de constater que Nantes dispose déjà de quelques atouts et d’un potentiel certain. Les investisseurs, bien qu’assez peu nombreux encore, prennent conscience du potentiel des startups Internet après des années de méfiance dues à l’effet bulle des années 2000. Les pouvoirs publics, à l’instar de la Région qui vient de lancer Idée, un fonds destiné à soutenir les entreprises innovantes et responsables de la région, ont senti le besoin. Les journalistes se renseignent et commencent à mieux cerner les enjeux liés au numérique, les blogueurs sortent du bois, les jeunes entrepreneurs sont mieux armés, mieux regroupés, et baignent dans l’Internet depuis des années… Reste à favoriser les interactions entre ces mondes. Les troisièmes lieux de type Cantine sont là pour ça, mais ils sont seulement une indispensable première étape. Demain, il nous faudra être capable d’accompagner mieux ces entreprises à forte valeur ajoutée en structurant une offre de services attractive : • aide à la recherche de bureaux, • montage d’accélérateurs sur de courtes périodes (cf Le Camping à Paris), • partenariats avec les écoles et les laboratoires de recherche, • mise à disposition de réseaux d’experts, • multiplication d’événements spécifiques, • accès facilité aux financements, • développement des espaces de travail partagés et de la collaboration… Les actions à mener sont nombreuses et demanderont du temps. Elles sont cependant nécessaires si Nantes souhaite s’imposer comme une terre d’accueil idéale pour une nouvelle génération d’entrepreneurs, créatrice de valeur et d’emplois et symbole du dynamisme d’un territoire. Les premières pierres ont été posées, mais le chemin est encore long. 51


Philippe Roux et Julien Kostrèche Porteurs du projet Ouest Médialab Membres de Télénantes l’Asso

Ouest Médialab : la fabrique des médias de demain Les médias traditionnels connaissent un bouleversement considérable depuis l’arrivée du numérique et le développement de ses nouveaux usages dans les modes de « consommation » de l’information. Alors que s’ouvrent de nouveaux horizons avec la télévision sociale et connectée, la radio numérique terrestre ou l’encre numérique, sur des supports mobiles et personnalisables, tous les acteurs du secteur, en particulier les médias d’information locale, sont aujourd’hui contraints de repenser leur métier, leurs publications, leurs modes de diffusion et conséquemment leurs modèles économiques. Eric Scherer, directeur de la prospective chez France Télévisions, écrit : « Nous assistons à la construction d’un nouvel écosystème des médias, où les nouveaux entrants, agiles et créatifs, s’emploient à exploiter, à leur profits tous les centres d’innovations. Un écosystème où tout le monde pense pouvoir être millionnaire, sauf les producteurs de contenus qui, s’ils sont contournables, seront... contournés. » 1 Le risque est grand, en effet, de se réveiller dans un futur proche avec un paysage médiatique asséché, notamment à l’échelon local, où ne coexisteront plus que les géants du Web d’un côté (Apple, Google et autre Facebook...) et les médias de service public de l’autre (France Télévisions et Radio France en tête), avec une multitude de blogs au milieu... Peut-on sérieusement envisager ce nouvel espace public numérique avec une information indépendante et des journalistes réduits à la portion congrue ? Dans le même temps, ces technologies ont ouvert de nouvelles perspectives à de très nombreux autres acteurs du territoire dans les domaines de l’information, mais aussi du partage de la connaissance, de l’échange avec les citoyens, de la recherche, de la création ou de l’éducation. On pense, en particulier, à l’ouverture des données publiques pour les collectivités. Ces perspectives exigent des pratiques et des savoir-faire renouvelés, ainsi que des niveaux d’investissement en R&D rarement à la portée de chaque acteur pris isolément. L’innovation mutualisée Les éditeurs, privés ou publics, ont compris qu’il y a avait plus à gagner aujourd’hui à s’ouvrir aux contenus extérieurs, aux contributions des citoyens comme aux collaborations avec d’autres médias - y compris ceux qu’ils considéraient hier comme des concurrents - plutôt que d’ériger des barrières pour protéger «leurs» infos et leur modèle. Chacun a bien compris l’intérêt qu’il y a à mutualiser les moyens et additionner les énergies pour surmonter la crise. 52


«Tout le défi des médias, qui ont déjà du mal à associer rédacteurs, photographes et reporters d’images, va être désormais de faire travailler ensemble designers, développeurs, informaticiens, statisticiens, économistes, architectes de l’information et journalistes», résume Eric Scherer. Comment imaginer y parvenir sans multiplier les passerelles entre médias, laboratoires de recherche, universités & grandes écoles, collectivités et entreprises du numérique (éditeurs de logiciels, de services, agences web...) ? L’innovation doit être au cœur de ce rapprochement, c’était d’ailleurs l’une des conclusions de « Médias 2030 », 1ères rencontres des médias citoyens et contributifs organisées au CCO (Centre de Communication de l’Ouest) en juin dernier. Nantes bénéficie d’un écosystème riche, où les initiatives et les collectifs foisonnent, tant au niveau des médias que des nouveaux acteurs du numérique : côté médias, citons la Min (association des Médias indépendants nantais), le Gram et la FRAP (Fédération des Radios Associatives en Pays de la Loire), le GIE des télés locales de l’Ouest, les pureplayers et les médias citoyens en ligne (Numérama, Citizen Nantes, Tv Rezé, Terristoire, Nantes Actu...) ; côté numérique, citons Atlantic 2.0 et la Cantine, Ouest Numérique, le quartier de la création avec le pôle des arts numériques de La Fabrique ou encore Libertic sur l’open data... Un Médialab à Nantes L’objectif consiste à créer un Médialab, plateforme de R&D mutualisée dédiée aux nouveaux médias numériques et destinée à faire émerger : - de nouveaux contenus, des nouvelles formes éditoriales, adaptés aux nouveaux usages et aux nouveaux supports - de nouveaux outils, de nouvelles solutions logicielles - de nouveaux savoir-faire, de nouvelles compétences - des nouveaux modèles économiques (redonner et créer de la valeur dans un univers dominé par le gratuit) Le Médialab accompagnera des projets d’innovation et de coopération, et ce dans 4 champs d’expérimentation : - l’information (notamment de proximité et hyperlocale) - l’expression citoyenne - la création numérique (artistique et audiovisuelle) - l’e-education Le Médialab, méta-laboratoire, regroupera plusieurs équipes de recherche sur les axes suivants : • Sciences de l’information, journalisme, communication • Sciences humaines : sociologie des usages, e-éducation • Informatique & télécom : logiciel, réseaux, cloud computing • Economie : étude et expérimentation des modèles 53


Le Médialab sera un living lab dans lequel sont impliqués, en partenariat public/privé et autour de projets innovants et concrets, des acteurs économiques et industriels, des médias, des collectifs d’artistes et de citoyens, des journalistes, des vidéastes et des graphistes, des établissements d’enseignement et des collectivités... Tous animés d’une même ambition : inventer les contenus et les médias de demain. Ce Médialab, adossé au pôle de compétitivité Images et Réseaux, s’inscrira à Nantes, dans le Quartier de la Création, proche de la Cantine Numérique et du MédiaCampus (associant Télénantes et Sciences Com). Il offrira ses services à tous les acteurs de Bretagne et des Pays de la Loire impliqués dans des projets d’édition ou de production. Le récent programme Investissements d’avenir va impulser une très forte dynamique de recherche et d’innovation sur le numérique dans l’Ouest, particulièrement en Bretagne, avec les projets structurants B-COM, ImaginLab et Comin Labs. Cependant, ces projets structurants portent essentiellement sur les technologies, l’imagerie ou les réseaux et leurs usages dans des domaines comme la santé ou les télécoms. La problématique des contenus numériques, des médias ou des solutions logicielles d’information est insuffisamment traitée alors qu’elle représente un enjeu essentiel pour les territoires et mérite un travail approfondi. C’est ce qui constituera la mission du Médialab. Un projet en marche Ouest Médialab mènera des activités de conseil, de montage et de gestion de projet, de recherche de financements, de transfert de compétences et de valorisation des innovations émergeant des projets. Ces activités s’organiseront en complémentarité et en synergie avec les structures d’animation du territoire et en s’appuyant sur leurs compétences : le pôle Images et Réseaux, les technopoles, Atlantic 2.0, les Cantines numériques, Ouest Numérique, la SAMOA, les Régions, les CCI, etc. Plusieurs projets innovants sont en préparation avec les premiers membres et partenaires intéressés : des solutions logicielles de partage ou de recommandation d’information personnalisée (éditeurs de la MIN, projet « e-cité » porté par Télénantes...), des outils d’information locale pour la TV connectée (télés locales), des webdocumentaires crossmedia pour l’open data… Afin de porter ces projets et de mener ces activités, il est prévu de constituer, au printemps 2012, une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) qui sera composée de plusieurs collèges d’associés : académiques (laboratoires et établissements), éditeurs/médias, collectivités, entreprises, salariés, collectifs et réseaux. L’automne 2011 a été marqué à Nantes par l’ouverture de La Fabrique, ambitieux laboratoire des arts numériques. En 2012 Nantes peut aussi devenir une ville où l’on fabrique les médias de demain. 1

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A-t-on encore besoin des journalistes ? Manifeste pour un journalisme augmenté», éditions PUF, 2011


Marc Saboureau

Président Alliance Libre Vice-Président du Consil National du Logiciel Libre

Le « Libre » : un enjeu international, une opportunité économique régionale Genèse L’industrie du logiciel est à l’évidence stratégique et la France y accumule un retard très important, à la fois par rapport aux Etats-Unis et au Japon mais aussi aux pays émergents comme l’Inde ou la Russie, et très bientôt la Chine et le Brésil, où les coûts de développement sont faibles et les formations supérieures en sciences de l’information performantes. L’industrie du logiciel présente un grand nombre de spécificités : - C’est une industrie jeune, encore artisanale. L’industrialisation de la production des logiciels constitue donc un enjeu majeur ; - C’est une industrie en évolution très rapide, notamment sur le plan technologique. Cette dynamique constitue une chance pour les pays industrialisés face aux pays à bas coûts salariaux s’ils savent conserver et exploiter leur leadership technologique ; - C’est une industrie dans laquelle les modèles économiques sont en perpétuelle évolution ; - C’est ainsi que l’émergence des modèles fondés sur le logiciel libre modifie sensiblement la perception de la valeur marchande de l’outil informatique. Ces évolutions représentent des opportunités pour repositionner la France dans cette industrie du logiciel. A titre d’illustration, on peut souligner le dynamisme français sur les logiciels libres qui démontre qu’il n’y a pas de fatalité dans la situation actuelle. 55


L’explosion du « libre » Dans la première moitié des années 1980, l’avènement de la micro-informatique donne une place de choix aux éditeurs de logiciels qui s’orientent vers la vente de licences d’utilisation. C’est à cette période que naît la notion de logiciel libre autour de la création d’un projet de construction d’un système d’exploitation compatible mais dont la totalité des logiciels est librement partageable. Parallèlement, se développe le concept de licence publique générale (GPL) qui permet, par le droit d’auteur, de garantir la pérennité du droit au partage. Un logiciel libre est donc un logiciel qui donne à toute personne qui en possède une copie, le droit de l’utiliser, de l’étudier, de le modifier et de le redistribuer. Ce droit est donné par une licence dite libre. Le monde du « Libre » affiche une croissance exceptionnelle avec une véritable explosion en 2003 et 2004. Pour preuve, entre 2004 et 2006, Linux, système d’exploitation libre, a augmenté de 36%. La proportion des logiciels libres installés dans les collectivités publiques et locales atteint aujourd’hui 49%. Les grandes entreprises prennent également part à cette croissance : plus de 49% des grands groupes internationaux mettent en place une stratégie Open Source (intégrant des «briques » de logiciels libres) pour l’année 2009. Entre 2004 et 2006, le poids du logiciel libre en France est passé de 146 millions d’euros à 450 millions d’euros, pour l’année 2009 il se monte à 1,5 milliard d’euros et une projection à 2,5 milliards d’euros en 2011. Autant dire que l’engouement pour le logiciel libre dépasse aujourd’hui largement le cadre de la petite communauté des techniciens. Le « Libre » propose un nouveau modèle de développement et de distribution du logiciel, une alternative crédible et compétitive, et le marché du logiciel libre semble aujourd’hui arriver à maturité. Une opportunité territoriale Dans le domaine de l’informatique et du logiciel, Nantes dispose d’atouts importants : -Un tissu économique diversifié et en forte croissance. Ce tissu est composé de SSII importantes (la plupart des grandes SSII sont implantées dans la région), d’éditeurs de logiciels, mais aussi de start up technologiques. Le développement de ce secteur est lié à la présence de grands utilisateurs (services publics, SNCF, Poste, banques et assurances) et au dynamisme économique et démographique de la région ; - Des laboratoires de recherche de haut niveau et reconnus. L’ensemble AtlanSTIC (fédération de recherche) représente plus de 400 enseignants chercheurs et constitue un pôle de taille comparable à celui beaucoup plus connu de Bretagne sur les télécoms ; - Des structures fédératives importantes pour la structuration et l’amélioration de la compétitivité de l’ensemble de la filière: le pôle Images et Réseaux bien sur, mais aussi le CRI Ouest, le CENIO, La cantine 2.0, Alliance Libre, le Syntec, Atlanpôle... L’ensemble constitue un écosystème dynamique et porteur de développement et de croissance. 56


L’esprit de communauté Le partage est à la base du libre. Organisé sous forme de communautés, les ingénieurs du libre, partagent leurs nouveaux développements sur la toile internationale et mettent en commun leurs connaissances. Les apports sur tel ou tel logiciel profitent ainsi à l’ensemble de la communauté du libre et sont intégrés dans les produits commercialisés par les sociétés de logiciels libres. Une philosophie qui tranche avec la forte concurrence que se livrent les acteurs économiques en matière de recherche et développement. Les fondamentaux de l’entreprise De l’innovation à l’émulation Le logiciel libre est également un accélérateur de l’innovation. L’un des atouts majeurs du libre, sa raison d’être, au-delà des questions de budget, est l’état d’esprit, de ses utilisateurs, et donc de l’entreprise qui l’adopte : le libre est fondé sur le partage d’idées, sur l’échange, sur l’apport de savoir faire, sur l’amélioration continue d’un même outil par ses utilisateurs. L’usage du libre est fondé sur la confiance réciproque, mais aussi sur la conviction que chacun peut y apporter quelque chose : il représente un formidable stimulant intellectuel, puisqu’il synthétise l’esprit d’équipe, l’innovation constante et finalement bien sûr le service. La valeur ajoutée génératrice d’emploi Important vecteur de compétitivité pour les entreprises qui en font usage, le logiciel libre, par le service et des outils informatiques de qualité à un moindre coût qu’il apporte, conduit à des entreprises mieux armées pour lutter dans la compétition internationale, et à leur tour créer des emplois. Ainsi, une stratégie appuyée sur le logiciel libre ne bénéficie pas aux seuls acteurs d’une filière, mais se propage en création de valeur pour l’ensemble de l’économie. 57


Cécile Thomas Directrice de Médiagraph

Numérique, de la fracture au lien Après treize années d’existence, l’association Médiagraph* dispose aujourd’hui de l’expérience et du recul indispensables à l’observation et à l’analyse des usages de ce qu’on appelle communément les outils numériques. Treize ans c’est peu pour l’action publique mais c’est une très longue période pour comprendre les changements apportés par les usages numériques dans la vie quotidienne de nos concitoyens. Le numérique est désormais présent partout avec l’introduction de changements qui s’étalonnent de la simple modification au bouleversement complet. Nos démarches de tous les jours, notre travail, nos courses, notre communication avec les autres, notre rapport à l’information, notre vie affective : autant de thématiques qui n’échappent plus à l’irruption permanente du numérique. Tout le monde est impacté et chacun s’y adapte…avec plus ou moins de facilité. Mais comme pour tous les changements de civilisation, le mot n’est pas trop fort, apparaissent des fractures, voire des ruptures, qui laissent au bord du chemin ceux qui n’ont pas la capacité de faire face aux évolutions trop rapides. Une culture de l’ultra-expertise se développe parfois au point d’accentuer encore l’écart entre ceux qui participent à la création du nouveau monde numérique et ceux qui finissent par s’essouffler, faute de comprendre ce qui se passe vraiment. Mon expérience à Médiagraph me conduit donc à m’intéresser d’abord à ces «écarts» et aux conditions nécessaires à l’appropriation citoyenne des usages numériques. Nous avons en effet besoin d’une lecture «politique», au sens noble du terme, de l’horizon numérique pour comprendre les enjeux sociétaux qui se profilent. La lecture «Geek» est certes originale et indispensable mais elle reste insuffisante pour appréhender toutes les conséquences du phénomène. 58


La fracture numérique existe-elle encore? Au sein de l’association Médiagraph, nous avons vu arriver l’internet dans les foyers, et la fracture numérique a été longtemps et principalement générationnelle. Aujourd’hui, cette fracture nous semble bien davantage liée à la catégorie socio-professionnelle et à l’isolement des personnes qu’à l’âge. Plutôt que de fracture il faut parler aujourd’hui d’inégalité, et ce à plusieurs niveaux : l’équipement, l’utilisation de base et la consultation/création de ressources. Notre expérience quotidienne, avec tous ceux qui fréquentent l’association Médiagraph, et l’analyse que nous pouvons en faire sont d’ailleurs très largement corroborées par l’étude récente du Centre d’analyse stratégique http://www.strategie.gouv.fr/article.php3?id_ article=1402 Un effort important a été accompli avec la création de lieux d’accès libre pour faciliter l’apprentissage du numérique. Cette initiative a été une étape mais il faut admettre que ces lieux sont parfois désertés au sein des quartiers. Peut-être sont-il trop «généraux» et ne permettent-ils pas une réelle appropriation à partir d’usages spécifiques ? Il faut donc des lieux spécialisés dans les usages numériques et Médiagraph est un de ceux-là. Il favorise l’apprentissage de ceux qui sont les plus éloignés par une approche plus adaptée, plus «familiale». Il est de plus en plus pénalisant de ne pas savoir maitriser les outils numériques, depuis l’utilisation basique de l’ordinateur jusqu’à la pratique de logiciels spécifiques indispensables pour accéder à l’emploi. Comme pour un permis de conduire, certains peuvent aujourd’hui avoir honte d’avouer qu’ils ne savent pas utiliser un traitement de texte. Il en va de même pour l’utilisation des téléphones et maintenant des smartphones Il y a donc une nécessité à multiplier dans tout le territoire les lieux d’appropriation du numérique et pas seulement dans les «quartiers». Ces lieux doivent être spécialisés pour cibler des «clientèles» spécifiques : association, parents, entreprises, demandeurs d’emploi, personnes âgées… 59


Comment former au numérique ? Chacun s’accorde sur le fait que le numérique ne doit pas être excluant mais au contraire rassembleur. Ce monde nouveau qui émerge doit être conforté par un projet social partagé. Dès lors la question de la manière de «former» est posée et toutes les réponses ne sont pas trouvées. Elles ne le seront d’ailleurs jamais totalement puisque ce monde numérique émergent oblige à des remises en cause permanentes. Les schémas ne sont pas figés et ne doivent surtout pas l’être. Faut-il d’abord assurer cette formation dans les quartiers prioritaires ? Doit-on s’appuyer obligatoirement sur les associations de quartier ? Cela participe-t’il à la mixité inter-quartiers et même inter-cités ? Les questions sont nombreuses, mais peut-être convient-il d’y apporter des réponses nouvelles avec… d’autres questions, parfois moins politiquement correctes. Les habitants doivent t-il se satisfaire de se former sur leur quartier ? Ne faut-il pas ouvrir davantage et mettre en musique une mixité dont on écrit souvent que les paroles ? («nous on ne veut pas se former dans le quartier, l’espace numérique est en rez de chaussée et je ne veux pas que l’on me voie apprendre») Il faut peut-être partir de l’idée qu’il faut former un grand nombre de catégories sociales et ne pas se contenter d’attendre que les «non natifs» de l’ére numérique n’existent plus. Il faut donc imaginer une formation «maillée» qui puisse s’adresser aux acteurs de terrains, lieux de proximité, associations d’usagers (de type offices de personnes âgées), qui pourront orienter vers des espaces d’apprentissage. Tout le monde ne s’improvise pas formateur au numérique, à plus forte raison si les publics concernés en sont très éloignés. Mais ces publics ne pousseront pas, seuls, la porte des espaces numériques, par peur de ne pas savoir, par crainte de ne pas être à la hauteur. Le phénomène est d’autant plus amplifié qu’ils sont souvent dans une situation d’exclusion sur d’autres sujets. Le coût de l’apprentissage du numérique Si on peut considérer que l’intervention publique est nécessaire pour assurer un minimum d’égalité devant la capacité à apprendre, la gratuité ne constitue pas non plus la seule réponse pour développer les apprentissages. A ce titre, Médiagraph est un exemple d’espace d’apprentissage ancré dans le champ économique. Il n’est pas gratuit et pourtant il ne désemplit pas avec plus de 4800 visites par an. Malgré les effets de la crise économique, le nombre de participants à nos stages de premier niveau (prise en main) a encore progressé en 2010. Il y a donc lieu de ne pas privilégier tel ou tel modèle économique mais bien davantage de l’adapter au territoire et aux conditions sociales locales. Il faut être imaginatif et savoir combiner les modes : subventions publiques mais aussi privées, notamment avec les Fondations, tarifs modulés pour les usagers… C’est à cette condition que nous serons efficaces. S’agissant de l’Ecole, Il existe des financements pour des interventions en milieu scolaire autour de la création numérique. Mais si la formation des enfants est une nécessité, on peut regretter qu’il n’y ait pas de dispositif similaire pour leurs professeurs. Former les enseignants serait moins couteux à terme et plus profitable aux enfants. 60


Les logiciels libres, une solution sociale ? L’utilisation des logiciels libres, même s’ils apparaissent comme un modèle séduisant, ne constitue pas aujourd’hui une réponse suffisante aux problèmes de l’appropriation par les plus éloignés puisque la fracture n’est pas uniquement liée à la dimension économique. En outre, l’utilisation du logiciel libre ne doit pas s’enfermer dans un ghetto réservé au personnes à faible revenu et au monde associatif ou alternatif. En risquant la caricature, il y aurait alors deux mondes : celui de l’entreprise utilisant le logiciel «propriétaire» et celui de l’association qui serait par nature un monde culturellement «libre». La réalité est plus nuancée ; il existe de bon outils propriétaires et de mauvais libres. Il appartient aussi aux espaces numériques et aux structures de promotions du logiciel libre de participer ensemble à la généralisation des bons outils libres et d’appréhender simultanément les deux environnements qui sont complémentaires et relativement symétriques. Là encore, il faut nous dégager des schémas traditionnels qui nous conduisent à la pensée binaire opposant seulement le vice à la vertu. La réutilisation, une fausse bonne idée Dans un monde dont on découvre, chaque jour un peu plus, les limites, la réutilisation peut apparaître comme un bon moyen pour les particuliers de s’équiper à moindre coût, les entreprises renouvelant régulièrement leurs parcs. Si cette solution peut être utilisée, à la marge, pour certains publics, elle ne participe guère à la réduction des inégalités. Pour une famille, l’acquisition d’un ordinateur «neuf» est un événement important. Acquérir une machine ancienne peut être vécu comme «dévalorisant» et participe à une forme de déclassement social. Par ailleurs, l’offre «d’ancien» n’est pas vraiment pas à la hauteur de la demande ; les structures concernées sur le territoire ne sont pas entièrement concluantes, entre une entreprise d’insertion qui peine à trouver des clients et des associations sans modèle économique autonome. En revanche, les écoles primaires sont équipées en matériel neufs, l’utilisation au sein des écoles primaires ne nécessitant pas pourtant de matériels très récents. Les outils dédiés ? Ils ont pour nom Ordissimo, Tikeasy, Ipocarte... et sont censés faciliter l’usage des technologies de l’information par ceux qui en sont exclus, notamment les personnes âgées. S’ils peuvent être utiles dans certains cas, ils ne constituent pas non plus une solution idéale puisqu’ils participent aussi à l’exclusion en offrant des fonctionnalités fermées. 61


Le numérique ne doit pas renforcer l’isolement des personnes et l’appropriation repose d’abord sur la transmission entre parents, enfants, grand’ parents, espaces d’apprentissage. L’outil dédié peut favoriser le repli sur soi («tiens grand mère, c’est facile, débrouille toi avec ton ordissimo…») alors que le besoin de lien social suppose le partage. Le numérique doit au contraire être une occasion de découverte, de liens nouveaux, d’échanges multipliés. Une personne âgée qui pratique les technologies de l’information est souvent moins isolée, à tous points de vue ; son autonomie est renforcée par la multiplication des liens créés et elle pourra rester plus longtemps dans son logement. Une action associative au service du lien social Notre expérience associative nous apprend au quotidien à dépasser la culture du «spécialiste» pour participer, à notre niveau, à construire un monde numérique basé sur les liens. On oublie trop souvent le «C» de TIC car c’est bien de communication humaine qu’il s’agit. Nous avons le sentiment qu’il ne faut pas attendre que les «migrants» du numérique aient totalement disparu au profit des «natifs» pour agir et surtout pour penser le monde qui vient. C’est le sens de notre action quotidienne pour favoriser les apprentissages ; action que nous conduisons avec le souci de l’adapter en permanence à une donne «numérique» sans cesse changeante Le dernier changement en date concerne l’open data et il impactera aussi notre manière de concevoir les apprentisages et l’appropriation citoyenne. L’ouverture des données publiques est un petit séisme culturel pour les collectivités publiques mais c’est aussi une opportunité nouvelle pour le territoire. Mais elle ne portera vraiment ses fruits que si le citoyen s’en empare vraiment. C’est un enjeu immense de gouvernance et de renouvellement de la démocratie (utilisation des données par les associations, reformulation des chiffres, nouveaux services, nouvelles formes de participation à partir d’informations de toutes natures, techniques, financières..) à la condition qu’il ne soit pas l’affaire des seuls spécialistes. D’autres changements se produiront et d’autres adaptations seront nécessaires. Quel est l’avenir du e-learning et pour qui ? A mesure que des réponses sont construites un plus grand nombre de questions se posent. C’est la raison pour laquelle nous aurons de plus en plus besoins d’outils réactifs capables de traduire, en termes de proximité et de lien social, des grandes questions sociétales. 62


Antony Torzec

Président du Club de la Presse Nantes Atlantique, Rédacteur en chef de la radio « Fidélité »

Le journaliste à l’ère numérique Ce n’est pas un scoop, le journalisme et les médias traditionnels traversent une crise profonde. La révolution numérique a transformé les modes de communication et la communication elle-même. Elle séduit, agace et fait peur à la fois. L’usage intensif d’Internet avec le développement des sources d’information, dont les réseaux sociaux, a contribué à accélérer la remise en cause du rôle du journaliste. Les frontières entre le producteur, le diffuseur et le consommateur d’information ont volé en éclat. Des questions se posent aussi autour du professionnalisme : le bloggeur ou l’amateur des réseaux sociaux est-il devenu un journaliste ? Cette révolution du numérique est une chance inestimable pour la profession d’engager une véritable réflexion sur sa mission propre. Même si nous ne connaissons pas encore les outils numériques de demain, une chose est sûre : quel que soit leur support, les journalistes auront à évoluer dans l’environnement numérique. L’adaptabilité aux outils numériques sera le gage de réussite, c’est-à-dire d’une bonne diffusion de l’information. Les smartphones et les tablettes vont-ils détrôner les médias traditionnels (presse-écrite, radio, télévision) ? Le nombre de pages lues sur Internet (smartphones compris) répond déjà à la question. Tout l’enjeu est de trouver maintenant les modèles économiques. Au plan national, des expériences telles que Médiapart, Rue89 ou des sites spécialisés sont encourageantes. Ce n’est pas le cas au plan local. C’est un chantier qui s’ouvre petit à petit. Dans l’arène numérique, les diffuseurs d’information pleuvent. Les journalistes, devenus multimédias, pourront s’appuyer de plus en plus sur l’info participative. Les bloggeurs, les rédacteurs de sites personnels, les administrateurs de pages de réseaux sociaux sont autant de sources d’information. Mais cet apport de la Toile ne doit pas nous faire oublier les fondamentaux. Sur le Web, comme sur n’importe quel support, le journaliste ne souffrira d’aucune concurrence, si et seulement si, il se consacre à la « substantifique moelle » de son métier : la recherche d’information, la vérification de cette information et la hiérarchisation. Le danger serait grand de devenir des journalistes d’écran. Il est important de garder à l’esprit que les contacts virtuels et les pages Web ne peuvent et ne doivent pas se substituer au contact humain. 63


Aller à la source du journalisme, c’est aller à la recherche de l’information. La mémoire numérique représente là un potentiel considérable. Une étape importante peut être franchie avec la libération des données publiques (l’open data). La France est en retard dans ce domaine (par rapport aux pays anglo-saxons par exemple), et les Pays de la Loire en particulier. « Libérer une donnée », c’est la mettre en circulation sur Internet. C’est donc ouvrir des opportunités mais aussi prendre le risque qu’elle soit exploitée. En France, l’Etat et les collectivités locales ne se pressent pas à ouvrir la boîte de Pandore. En février 2011, la ville de Nantes et la communauté urbaine ont annoncé qu’elles allaient libérer leurs données publiques. Mais il ne s’agit pour le moment que des informations relatives aux services aux habitants (info trafic, qualité de l’air, idées de sorties…). Ces informations existent déjà sur Internet. Ce type de libération de données donne peu de grain à moudre aux journalistes. Quant au conseil général de Loire-Atlantique et au conseil régional des Pays de la Loire, ils n’en sont qu’au stade des réflexions… On est donc loin d’une véritable libéralisation des données qui permettent aux journalistes d’enquêter, de vérifier, de recouper des décisions politiques. Mais la libéralisation des données ne fera pas tout. Une donnée est, contrairement à une information, un élément non structuré. Pour lui permettre de donner du sens et la transformer en information, il faut développer le caractère « utilisable » des données publiques. Là encore, on revient aux fondamentaux du journalisme. Dans cette ère numérique, le chantier journalistique implique donc plus que jamais de se poser la question de la valeur ajoutée, une véritable « ingénierie de l’actualité ». Non pas du « copier-coller » de l’existant mais une aptitude à construire et à inventer de nouveaux moyens qui facilitent la compréhension d’une information. Encore faut-il que les moyens alloués donnent aux journalistes le temps de la recherche, de la vérification de l’information, puis celui de la créativité du mode de diffusion… Cette contrainte économique dépendra en particulier de l’intérêt du citoyen à bénéficier d’une information de qualité. Dans ce registre, de nouveaux outils voient le jour : des plateformes de dons pour la presse en ligne. En contribuant au financement des sites de presse, des blogs d’information et de leurs projets, les internautes peuvent marquer leur attachement à l’investigation et à l’information de qualité. Cette source de financement, « du producteur au consommateur » pourrait se développer, même au niveau local, grâce aux recherches sur les applications Internet et de téléphonie… Bref, des chantiers passionnants à explorer sans tarder. N’attendons pas 2030 pour accompagner ces changements profonds. 64


Eric Warin

Responsable de la filière médias de Sciencescom, Président de N7 TV (Télénantes – Loire Atlantique) Directeur du Centre de Communication de l’Ouest

Pour un ”Médiacampus” au sein du quartier de la création Les difficultés économiques des médias couplées à l’émergence du numérique, du participatif, du gratuit, de la mobilité ou de la mondialisation de la société de l’information… ont fait prendre conscience que les professionnels des médias étaient en train de négocier un tournant majeur et vital, en particulier au niveau local. Ces mutations incitent à innover, à inventer de nouvelles choses, notamment dans le domaine de la formation et de la recherche, dans une logique collaborative et pluridisciplinaire. C’est un paradoxe : Nantes est la seule grande Métropole française privée du siège d’un grand média. Pour autant, et bien que dans une situation économique souvent instable, voire précaire, il existe ici une densité de médias - anciens ou nouveaux - supérieure à la moyenne nationale qui constitue un foisonnement particulièrement riche1 et plutôt bien organisé2. Mais ici, comme ailleurs, tout démontre que ce dynamisme de l’offre fragmente le secteur dans une addition de contenus de tous types sans cesse en augmentation, remettant en cause les fondements structurels et bouleversant les positions acquises. Ici comme ailleurs, se posent les mêmes questions sur les usages (pas encore en phase avec la technologie), sur l’offre (qui augmente plus vite que la consommation), sur la démocratisation des outils (qui fait naître de nouveaux acteurs), la montée en puissance des réseaux communautaires (qui modifient les rapports de confiance et de proximité avec l’info), la viabilité… Mais ici plus qu’ailleurs la multiplicité des marques, la variété des modèles économiques, des formes juridiques et des supports, l’addition des effectifs de professionnels et la somme des budgets publicitaires et des potentiels d’audiences, constituent le cadre d’un véritable laboratoire : un écosystème représentatif de l’ensemble des problématiques auxquelles est confrontée la totalité de la filière média et qu’on pourrait, pour ainsi dire, étudier à la loupe sur une échelle locale, c’est à dire, à taille humaine. Un laboratoire sur les nouveaux médias En janvier 2009, les Etats Généraux de la Presse Ecrite, organisés par le Ministère de la Communication préconisaient, entre autres mesures, la création d’un « laboratoire de recherche ”cross média” avec une approche transversale sur l’éditorial, la technologie, l’économie et la gestion ». Une bonne partie du diagnostic posé par ces Etats Généraux, (révolution des usages – vaporisation des supports – pollinisation des audiences) pouvait concerner l’ensemble du secteur des médias. Ce laboratoire des médias n’existe pas encore vraiment3. Pourquoi ne pas le créer à Nantes ? Et pourquoi ne pas lui attribuer les médias locaux comme sujet particulier d’étude ? L’information de proximité est en effet un enjeu majeur dans une économie globale de l’information désormais mondialisée. Elle représente un enjeu considérable à l’échelle des métropoles mais est aussi, répétons-le, confrontée aux mêmes problèmes que la totalité du secteur. 65


Il serait légitime qu’à Nantes, un laboratoire soit engagé dans un programme de recherchedéveloppement autour d’un groupement d’intérêt scientifique (GIS) et d’un partenariat public/privé (PPP) qui permettrait d’associer l’Université, Sciencescom-Audencia, l’Ecole de Design, celle des Beaux Arts… et les médias locaux autour d’un même projet. Le futur quartier de la création est un berceau idéal pour ce projet. Il va générer une effervescence propice à la formation et la recherche, à l’innovation et la réflexion collective dans le secteur des médias parce qu’il a vocation à rassembler des établissements d’enseignement supérieur, une plate-forme régionale d’innovation (la Cantine Numérique) et des médias (Télénantes, Hit West, France Bleu, Euradio…) Un outil mutualisé, au service du rayonnement de la métropole En avril 2011, l’Université annonçait la construction, au cœur de l’île de Nantes, d’un pôle universitaire lié aux industries créatives à l’horizon 2014. Depuis janvier 2010, une réflexion commune entre Télénantes, Sciencescom-Audencia, la CCI et la Samoa a permis d’adapter le programme initial du bâtiment de Sciencescom, qui dispose d’un département médias reconnu et d’une tradition collaborative avec les entreprises du secteur. Prévu sur le même périmètre avec des échéances comparables, il est désormais destiné à accueillir la TV et d’autres acteurs. Ce type d’approche, au delà des économies de moyens, porte en germe une nouvelle façon d’imaginer, à Nantes, les rapports entre l’enseignement supérieur, la recherche et les médias locaux autour de la création d’un véritable « MEDIACAMPUS ». Ce concept, unique en France, permettrait : - de mutualiser coûts d’investissement et d’exploitation sur les locaux et le matériel technique, - de proposer des ressources supplémentaires à la télévision et aux autres médias grâce à la formation - initiale et continue - et la professionnalisation de collaborateurs de qualité, adaptés aux évolutions du secteur, - de créer, avec les Grandes Ecoles et l’Université, un laboratoire des médias numériques, incitant à l’innovation et la collaboration entre les différents acteurs de la profession (de la formation, de l’information, des études, de la publicité, de la communication, des télécoms, de la gestion…). Ce MEDIACAMPUS pourrait contribuer fortement au rayonnement du quartier de la création et de la Métropole aux niveaux national et européen. Il pourrait se donner pour but d’être un carrefour de formation, d’échanges et d’influence, qui proposerait des pistes de recherche au secteur et à la profession et génèrerait des solutions innovantes. Ce projet va dans le sens des orientations stratégiques du cluster sur le quartier de la création et doit intégrer des acteurs variés, autour d’un socle pluridisciplinaire. Encore faut-il, puisque les bases en sont déjà posées, commencer à construire avec un plan cohérent autour de quelques points clé qui pourraient constituer l’armature partagée de ce projet ambitieux. Eviter les redondances Le regroupement sur l’île de Nantes, de la télévision, d’un établissement de formation supérieure (Audencia-Sciencescom) et la syndication avec d’autres médias (autour de La MIN ?) ou centres de formation (l’Université, l’Ecole de Design…) ouvre, sur le principe de la mutualisation, des opportunités stratégiques immédiates d’économie d’échelle, de 66


collaboration transversale, d’exploitation optimisée sur des investissements évolutifs et lourds à porter seuls. Le but est d’assurer un outil toujours en pointe, des investissements ciblés et totalement exploités, plus souples, et évidemment de qualité. Tout ce qui permet d’éviter la redondance de moyens et de personnels, de diminuer les coûts de structure, doit permettre à chaque opérateur de valoriser son cœur de métier, sa compétence, sans être distrait par ses outils. On peut considérer cette mutualisation d’outils et ce partage de locaux comme une “société de moyens“, sorte de satellite technique cofinancé qui a pour objectif, d’offrir des services à la carte à des structures de l’économie locale. La proximité entre établissements de formation supérieure aux médias et les médias locaux, multi-réseaux et multi-écrans, est propice à la création de conditions optimales pour la formation de professionnels des médias, qui disposeraient alors d’un terrain de jeu grandeur nature à l’efficacité incomparable. Encore faut-il que soit repensée l’approche générale des formations dans une logique toujours résolument pluridisciplinaire. Une approche transversale de la formation Jusqu’alors forcément très compartimentées et correspondant chacune à un métier, les différentes phases d’un projet média correspondent peu ou prou à différentes formations spécifiques (écoles de journalisme4, de la technique, de l’informatique, du graphisme, de la gestion, du management…) Sans remettre en cause la spécificité et l’expertise de chacun, la pluridisciplinarité doit être recherchée, ne serait-ce que pour faciliter les mobilités, en terme de spécialisation ou de type de médias dans une approche « cross média » (print, web, radio, télé, téléphonie mobile…) La transversalité – « global média » - doit aussi être un objectif pour que, s’il ne les maîtrise pas toutes, un jeune professionnel intègre mieux les contraintes d’ensemble des médias : économiques, technologiques, juridiques ou réglementaires…. Prenons l’exemple du journaliste. La valeur ajoutée du métier est invariable : rechercher, vérifier l’information et la mettre en perspective. Rien de nouveau sur les fondamentaux. En revanche, la donne, elle, ne cesse d’évoluer. Déjà bouleversée par l’avènement du numérique, la profession risque de connaître un changement radical avec la généralisation de l’ouverture des données publiques. L’ « open data » est en train de créer le « data journalisme » et de faire bouger les lignes. Pour Bernard Stiegler, cette révolution est comparable à celle de l’apparition de l’alphabet. Par tradition, en effet, le journalisme reste plutôt attaché à la littérature et aux sciences humaines. Avec l’open data, il va devoir apprendre à collecter des données complexes, multiples et chiffrées pour, par recoupement, en extraire le sens et le rendre visuel sous forme de map ou de graphiques. Aux règles de la narration, s’ajoutent donc celles de la visualisation. A l’indispensable maîtrise des lettres, s’ajoute désormais celle des chiffres, voire des langages informatiques. Après la plume, la calculette. Avec la souris, la palette graphique. Dans ce contexte, les journalistes doivent aussi apprendre à gérer des communautés capables de les aider à éplucher ces incommensurables bases de données de chiffres, de statistiques, de coordonnées géographiques…. qui ne demandent qu’à parler (le « crowdsourcing »). Alors, plutôt que d’essayer de former un « journaliste-MacGyver », à qui l’on demande déjà de savoir manier un crayon, une clavier, un appareil photo, une caméra… mieux vaut l’habituer à travailler avec des spécialistes dans divers domaines d’expertise en constituant de nouveaux pôles rédactionnels dans le cadre de news factories où ils pourraient côtoyer des designers, des développeurs ou des statisticiens… 67


Cette approche pluridisciplinaire qui vaut pour les règles de l’information, vaut aussi pour les règles de la dramaturgie (un média, c’est de l’info et du divertissement) également renouvelées à la fois par la technologie et par la place du public qui devient un véritable acteur, comme dans le web documentaire par exemple ou, bien sûr, la télévision connectée. C’est la même chose dans le domaine de la fiction, avec les premières expérimentations d’écriture transmédia qui génèrent de véritables innovations formelles et bousculent les modèles économiques avec, en particulier, l’avènement possible du micro paiement, comme dans le monde de la musique ou des applications smartphone. Décloisonner les disciplines et dépasser les tabous Cette recherche de la transversalité pluridisciplinaire est une clé de voûte fondamentale de ce projet qui nécessite de travailler ensemble sur les complémentarités et éviter les redondances. Elle implique la concertation, la collaboration et le brassage des cultures. Sur le papier, personne ne peut remettre en cause ce qui semble relever du simple bon sens ou des bonnes intentions. Mais on voit bien comment toutes ces questions peuvent – doivent – faire bouger les lignes et entraîner quelques débats. Comment marier les cultures sans entretenir la confusion entre information, communication et spectacle ? Comment créer et adapter les formations en fonction des besoins d’un secteur sans se transformer en simple prestataire de main d’œuvre ? Comment une collaboration vertueuse entre établissements de formation et entreprises médias, peut elle contribuer aux modèles économiques des uns et des autres ? Le doit-elle ? Comment fédérer les équipes existantes autour d’objets de recherche collective ? Doit-elle être plutôt fondamentale ou plutôt appliquée ? Quelle mobilisation attendre des pouvoirs politiques ou institutionnels sans remettre en cause l’indépendance des uns (les médias) ou celle des autres (les établissements de formation supérieure et les labos de recherche) ? Etc. Ces questions ne sont pas nouvelles. Ce sont les réponses que nous devons y apporter qui doivent l’être, en s’autorisant à sortir des chapelles et à dénoncer des tabous. On l’a dit en commençant, les temps invitent à innover. Le quartier de la création offre une opportunité exceptionnelle de travailler et d’inventer ensemble. Alors allons-y. Il n’y a plus qu’à… 1

Groupe Ouest France : Ouest-France - Presse Océan - Hit West - Précom - Cityguides - 20 minutes - 44 annonces Maville.com / Association des Médias Indépendants Nantais (MIN) : Jet FM - Sun FM - Prun - Alternantes - Fidélité Euradio - API - Wik - Kostar - Pulsomatic - Citamoslup - Place Publique - Fragil - Terra Economica, Com & médias... / Divers éditeurs : Le Télégramme (Journal des entreprises), Bolloré (Direct Nantes) Métro - Sortir - Nouvel Ouest... / Initiatives Citoyennes : Citizen - TV Rezé - Blog Breil... / Presse nationale : France 3 - France Bleu - Fip - Le Mouv PQN... / Presse territoriale & Institutionnelle : Nantes Passion - Nantes Métropole - Journaux CG 44 et RG PdL - Clear Channel Outdoor - Plein Ouest... / Opérateurs internet : Partage vidéo (Dailymotion - Youtube - Myspace...) Réseaux sociaux (Facebook - Viadeo - Human connect...) Micro-blogging (Twitter)...

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Autour, notamment, d’associations (La MIN, Médias Indépendants Nantais, le Club de la Presse) ou de collectifs (Médias 2030).

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Le Livre Vert des Etats Généraux de la Presse Ecrite, incitait les médias eux-mêmes à créer leur propre Laboratoire sur le modèle de ceux créés par certains titres avant-gardistes de la Presse Internationale : New York Time, Washington Post, BBC, RTBF…

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Il existe plus de 70 formations au journalisme en France. 13 seulement sont reconnues par la commission paritaire nationale des écoles de journalisme qui a décidé de durcir ses critères, notamment dans la dimension « cross média » et « international ».

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Conseil de développement Tour Bretagne 44047 Nantes Cedex 1 Tel 02 40 99 49 36 - Fax 02 40 99 48 56 conseildedeveloppement@nantes-citoyennete.com www.nantes-citoyennete.com

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