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Kristin Harmel est originaire du Massachusetts. Diplômée de l’Université de Floride, elle exerce le métier de journaliste depuis 2000. Ses six romans ont reçu un accueil très enthousiaste de la critique et ont été traduits partout dans le monde. Elle vit désormais à Orlando en Floride.


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Kristin Harmel

LES JOURS D’A PR ÈS Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cédric Degottex

Milady


Milady est un label des éditions Bragelonne Titre original : The Life Intended Copyright © 2015 by Kristin Harmel Publié avec l’accord de Baror International, Inc., Armonk, New York, U.S.A. Tous droits réservés. © Bragelonne 2016, pour la présente traduction ISBN : 978-2-8112-1564-4 Bragelonne – Milady 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@milady.fr Site Internet : www.milady.fr


Remerciements Une fois de plus, je remercie du fond du cœur mon incroyable agente, Holly Root, et ma fabuleuse éditrice, Abby Zidle : je n’aurais pu rêver meilleure équipe créative que celle qu’elle a réunie. Je suis également redevable à l’excès à Farley Chase et Heather Baror-Shapiro, deux agents sensationnels au dévouement sans faille ; aux agents publicitaires Kristin « Kristin-avec-un-i » Dwyer, Marla Daniels, Louise Burke, Jennifer  Bergstrom, Michele  Martin, Liz  Psaltis, Melanie Mitzman, Mamie VanLangen, Laurie McGee, Diana Velasquez, Taylor Haggerty, Julianna Wojcik ; au reste de ma superbe équipe chez Gallery Books, ainsi qu’à la Waxman Leavell Literary Agency. Je salue également avec beaucoup de reconnaissance mes éditrices à l’étranger, et plus particulièrement Eva  Schubert en Allemagne et Elisabetta Migliavada en Italie, qui sont toutes deux devenues des amies très chères. J’ai une chance inouïe de pouvoir travailler avec vous ! J’ai eu l’immense chance de bénéficier pour ce roman de l’aide et du soutien de personnes fantastiques, parmi lesquelles Kristen O’Grady, musicothérapeute, Koli Cutler, spécialiste de la langue des signes, Paul Whittaker, fondateur de Music and the Deaf, Collin et Kari Andersen, Adam Kancher, Pam Kancher, Pamela et Jack Tonello, spécialistes en 5


appareillage auditif, ainsi qu’Arlene Goldsmith, présidente de New Alternatives for Children. Votre travail à chacun m’inspire énormément, et je ne sais comment vous remercier d’avoir ainsi pris le temps de m’aider. Toute erreur qui se serait glissée dans ce roman m’est entièrement imputable. L’un des thèmes centraux des Jours d’après est l’importance de la famille. Aussi, est-il primordial pour moi de remercier la mienne, et plus particulièrement ma mère Carol, mon père Rick, ma sœur Karen, mon frère Dave, mon beaufrère Barry, mon neveu James, ma nièce Chloe, mon filleul Colton et son frère Eddie, ma belle-mère Janine, ma tante Donna, mon oncle Steve, ma tante Janet, Courtney Harmel, Anne Walls, Fred Walls et mes autres cousins et cousines, mes parents par alliance Wanda, Mark, Bob et JoAnn, mon beau-frère et ma belle-sœur Jarryd et Brittany, ainsi que les Trouba qui m’ont acceptée comme l’une des leurs (même si je fais une tête de moins que tout le monde dans cette famille !). Merci également à mes merveilleux amis qui, au fil des ans, sont devenus autant de membres de la famille, et plus particulièrement Kristen  Bost, Marcie  Golgoski, Melixa Carbonell, Lisa Wilkes, Scott Pace, Walter Caldwell, Jon Payne, Christine Payne, Brendan Boyle, Kelly Galea, Amy Ballot, Amy Tan, Courtney Dewey, Amber Draus, Megan Combs, Scott Moore, Megan McDermott Lewis, Trish Stefonek, Robin Gage, Wendy Jo Moyer, Chad Kunerth, Gillian Zucker, Kat Green, Karen Barber, Nancy Jeffrey, Joe Grote, Kathleen Henson, Andrea Jackson, Ben Bledsoe, 6


Jay Cash, Pat Cash Isaacson, Jason Cochran et l’extraordinaire producteur/réalisateur de Broadway Andy Cohen. Je remercie aussi mes fantastiques frères et sœurs de plume, et en particulier l’incroyable Wendy Toliver et les autres écrivains de Swan Valley : Jay Asher, Linda Gerber, Aprilynne Pike, Allison van Diepen et Emily Wing Smith. Merci également à mon cher ami Chubby Checker qui a su rappeler à ma mémoire combien la musique occupe une place centrale dans la vie. Et, bien entendu, merci à cet adorable, intelligent, prévenant, créatif et ô combien superbe mari qui est le mien, Jason : le moins que l’on puisse dire, c’est que je suis sacrément chanceuse !


À tous ceux qui ont connu l’amour et la perte. À l’amour de ma vie, Jason. Je ne peux imaginer ce monde sans toi.


« La musique, c’est ce qu’il y a entre les notes. » Claude Debussy (1862-1918)


Chapitre premier

Il était 23 h 04, lorsque, il y a douze ans, pour ce qui serait notre dernière nuit ensemble, Patrick a passé la porte. Je me rappelle ces chiffres d’un rouge furieux sur le réveil numérique près de notre lit, le bruit de sa clé dans la serrure… Je me rappelle son air penaud, son habituelle barbe d’un jour qui s’était muée en barbe de trois, sa chemise fripée, tandis qu’il se tenait dans l’encadrement de la porte. Je me rappelle la façon dont il a prononcé mon prénom – « Kate… » –, d’une voix empreinte de remords. J’écoutais Fortress de Sister Hazel, mon album fétiche à l’époque, en l’attendant. J’avais lancé « Champagne High », la quatrième piste, un peu avant qu’il entre, et articulais les paroles : « the million hours that we are… », disait la chanson, et moi je me disais qu’il ne pouvait y avoir plus poétique pour décrire une vie d’amour partagé. Cela faisait tout juste quatre mois que Patrick et moi étions mariés, et je n’aurais pu nous imaginer séparés un jour. J’avais vingt-huit ans à l’époque, Patrick vingt-neuf, 13


et les années semblaient s’étirer devant nous en une promesse d’éternité. Des millions d’heures – un peu plus de cent ans –, voilà qui m’apparaissait alors bien court. La vérité, c’était que nos heures ensemble, celles qui faisaient notre amour, seraient bientôt écoulées ; car il n’y en eut, en tout et pour tout, pas plus de quinze mille neuf. Ce nombre, c’est celui des heures qui nous séparaient de notre rencontre, lors du réveillon du jour de l’an, en 2000 ; celui durant lequel nous avons été convaincus d’avoir trouvé l’âme sœur. Un peu plus de quinze mille, c’est si peu, si loin de ce que nous imaginions… — Je suis tellement désolé, ma puce… Patrick s’était avancé dans la chambre d’un pas gauche, l’air contrit, tandis que, assise sur notre édredon, les genoux repliés contre ma poitrine, les yeux rivés sur ma montre, j’étais soulagée qu’il soit rentré sain et sauf, mais je lui en voulais de m’avoir inquiétée. — Même pas un coup de fil. J’avais pleinement conscience de mon ton exaspéré, mais je m’en moquais. L’année précédente, juste après la mort de mon oncle dans un accident de chasse, nous nous étions promis de toujours prévenir l’autre en cas de retard. Ma tante n’avait découvert la mort de son mari que vingt heures après le décès ; cela nous avait horrifiés, Patrick et moi. — Je me suis retrouvé un peu coincé…, m’a expliqué Patrick en détournant le regard. J’ai vu ses épais cheveux noirs en bataille et ses yeux verts inquiets, lorsqu’il s’est enfin tourné vers moi. 14


J’ai jeté un coup d’œil au téléphone posé sur notre table de chevet – ce téléphone qui était resté muet toute la soirée. — Au bureau ? lui ai-je demandé. Ce n’aurait pas été la première fois. Patrick travaillait comme expert-conseil en gestion des risques pour une entreprise de Midtown. Il était jeune, ambitieux ; le genre de personne à se porter volontaire dès qu’un peu de boulot, même inattendu, arrivait sur la table. J’aimais cet aspect de sa personnalité. — Non, Katelyn, m’a-t-il répondu, utilisant le surnom qu’il me donnait depuis le soir de notre rencontre. (Il venait de ce qu’il avait mal compris mon nom de jeune fille, Kate Leale, lorsque je le lui avais crié aussi fort que possible pour couvrir le brouhaha de la foule.) Katelyn, ma beauté…, a-t-il murmuré, tandis qu’il traversait la chambre, puis s’asseyait sur le lit à côté de moi. Il a effleuré ma cuisse du dos de la main, et j’ai lentement déplié les jambes, répondant aussitôt à son contact. Il s’est approché et a passé un bras autour de mes épaules. Il sentait l’eau de Cologne et la cigarette. — J’étais avec Candice, m’a-t-il révélé, les lèvres perdues dans mes cheveux. Elle avait quelque chose d’important à me dire. Je me suis détachée de lui et suis aussitôt sortie du lit. — Avec Candice ? Tu étais avec Candice ? Jusqu’à 23 heures ? Candice Belazar, serveuse dans un bar enfumé de Midtown, était l’ex de Patrick. Ils n’avaient vécu qu’une brève liaison et avaient rompu deux mois avant notre histoire, 15


mais Candice n’avait jamais cessé d’être un caillou dans ma chaussure. « C’était purement physique entre nous, avait-il essayé de m’expliquer la première fois qu’il m’avait parlé d’elle. Je me sentais seul, à l’époque, et elle était là. J’ai rompu dès que j’ai compris que nous n’avions rien à faire ensemble. » Mais ses mots ne m’avaient apporté aucun réconfort. Une fois, nous étions tombés sur Candice dans un restaurant de Little Italy, et avoir enfin un visage à mettre sur ce prénom n’avait fait qu’alimenter mes angoisses. Plus grande que moi de trop nombreux centimètres, la blonde décolorée, cheveux fins et regard vide, exhibait une poitrine énorme manifestement siliconée. Elle m’avait toisée d’un regard insolent et dédaigneux, avant de glisser à l’oreille d’une de ses amies que Patrick n’était visiblement plus capable d’assumer une vraie femme. — Kate, ma puce, il ne s’est rien passé, a lâché aussitôt Patrick en tendant une main vers moi. Je ne ferais jamais rien qui puisse te rendre triste. — Pourquoi tu n’as pas appelé, dans ce cas ? — Je suis vraiment désolé, m’a-t-il répondu en se passant une main dans les cheveux. Je n’ai aucune excuse. Par contre, jamais de la vie je ne pourrais te tromper. Jamais. Tu le sais bien. Si sa voix avait tressauté au milieu de sa phrase, il n’y avait pas la moindre trace de mensonge dans son regard. Mes épaules se détendaient à mesure que je me faisais moins inquiète. — Peu importe, ai-je lâché, vexée, incapable de trouver de réponse plus inspirée. 16


Je savais qu’il disait la vérité, mais le simple fait de l’imaginer dans un bar avec son ex pendant que je l’attendais ici m’était douloureux. Je ne pouvais pas lui dire que ce n’était pas grave, puisque, à mes yeux, ça l’était. — J’ai merdé, je sais, dit-il, les paumes ouvertes, en plein mea culpa. Mais c’était une conversation assez intense, et je n’ai pas eu le courage de l’interrompre pour passer un coup de téléphone. — Oui, Dieu merci, tu n’as pas vexé sainte Candice, ai-je maugréé. — Kate…, a-t-il protesté. — Je me couche. Je savais que j’aurais dû me calmer, lui dire que ce n’était pas grand-chose, mais je ne parvenais pas à m’y résoudre. — Tu ne veux pas qu’on en parle ? m’a-t-il demandé. — Non. Patrick a soupiré. — Kate, je t’expliquerai tout demain. J’ai levé les yeux au ciel, puis suis partie furieuse dans la salle de bains, claquant la porte derrière moi. J’ai examiné mon reflet dans le miroir en battant des paupières, me demandant comment, près de deux ans après leur rupture, Candice pouvait encore avoir la moindre influence sur mon mari. Pourtant, lorsque je me suis glissée entre les draps dix minutes plus tard, c’était un peu apaisée. Après tout, Patrick m’avait révélé aussitôt où il avait passé la soirée ; je savais qu’il était honnête. Et puis, c’est moi qu’il avait choisie, et je savais au fond de moi que je resterais son choix 17


exclusif chaque matin pour le restant de nos jours. Tout en tirant les draps sur moi, je sentais ma colère s’estomper peu à peu. J’étais à moitié endormie lorsque Patrick m’a rejointe dans le lit. Je lui ai tourné le dos, me suis mise face au mur et, après quelques secondes, il a passé un bras autour de moi. Il s’est rapproché, s’est blotti tout contre moi, puis a mêlé ses jambes aux miennes. L’espace d’un instant, j’ai pensé à me détacher de lui, mais c’était Patrick, après tout ; mon Patrick. Le matin suivant, il me raconterait ce qui s’était passé, et je comprendrais. Quelques instants plus tard, j’ai laissé la chaleur de son corps m’apaiser. — Je ne te ferai jamais de mal, Katelyn, tu le sais…, a-t-il murmuré. Jamais. Pas une seule fois en un million d’années. Il ne s’est rien passé. J’ai fermé les yeux et pris une profonde inspiration. — Je sais. Patrick m’a embrassée juste sous l’oreille, et un frisson m’a parcouru l’échine. — J’ai su, avant même de te rencontrer…, a-t-il murmuré alors que je commençais à m’assoupir. J’ai souri. — … que nous étions faits l’un pour l’autre…, ai-je soufflé en terminant sa phrase. C’était notre façon à nous de nous dire « Je t’aime » ; notre langage secret. Et j’étais convaincue que cette vérité survivrait à l’éternité.

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Lorsque je me suis éveillée le matin suivant, des senteurs de café et de bacon accompagnaient dans la chambre quelques rais de lumière solaire. J’ai cligné des yeux et me suis retournée vers le réveil : 6 h 47. Patrick, déjà levé, me préparait le petit déjeuner. Je savais que c’était là sa façon de s’excuser, mais, la vérité, c’était que je lui avais déjà pardonné. — Salut, ai-je dit quelques minutes plus tard en entrant dans la cuisine, dissimulant un bâillement derrière ma main. Patrick s’est retourné, une spatule à la main, et j’ai éclaté de rire : par-dessus un tee-shirt blanc et un boxer « I LOVE NEW YORK », il portait un tablier jaune sur lequel était inscrit : « UN BISOU POUR LE CHEF ! » Il était pieds nus, et ses cheveux étaient ébouriffés comme au saut du lit. — Buon appetito ! a-t-il dit avec un accent italien à couper au couteau qui m’a d’autant plus amusée. Asseyezvous, asseyez-vous, lança-t-il en désignant notre minuscule table à manger du bout de sa spatule. Le petit déjeuner est servi, madame. Il a posé avec panache sur la table deux assiettes garnies d’œufs brouillés, de bacon doré et de tranches de pain grillé tartinées de confiture de fraises. Quelques secondes plus tard, il est revenu avec deux tasses fumantes de café au lait déjà sucré et s’est assis à côté de moi. — Tu n’étais pas obligé de te mettre aux fourneaux, mon amour, lui ai-je dit dans un sourire. — Mais sì, signora ! (Il a déposé un baiser sur ma joue.) Je ne veux rien de moins que le meilleur pour la femme de ma vie. 19


J’ai pris une bouchée d’œufs brouillés et, lorsque j’ai levé les yeux vers lui, il me regardait intensément. — Quoi donc ? lui ai-je demandé, la bouche pleine. — Ne pas t’avoir appelée hier soir, c’est inexcusable, a-t-il dit de façon un peu précipitée. Je m’en veux terriblement. Je ne voulais pas t’inquiéter. J’ai pris une gorgée de café au lait, puis ai respiré profondément. — Pas de problème, dis-je. Le soulagement, tel un soleil providentiel, chassa l’inquiétude de son visage. — Tu me pardonnes ? — J’ai été excessive. Je le sais bien… — Pas du tout, m’a-t-il contredite aussitôt. (Il a pris une bouchée de bacon et s’est mis à la mastiquer de sa mâchoire puissante.) Il y a quelque chose dont j’aimerais vraiment te parler, m’a-t-il dit. Il a cligné plusieurs fois des yeux, et son air m’a soudain mise mal à l’aise. Il semblait presque nerveux. — Je t’emmène dîner, ce soir ? Au restaurant du SherryNetherland, peut-être ? Je sais que tu l’adores. J’ai souri. — Super idée. — Tu n’oublies pas quelque chose ? m’a demandé Patrick quelques secondes plus tard, tandis que je mâchais une fourchetée de bacon. J’ai relevé les yeux. — Quoi donc ? Il a tendu son tablier et s’est tourné vers moi. 20


— Un bisou pour le chef… C’est marqué là ! m’a-t-il répondu dans un sourire, avant de m’offrir un clin d’œil sitôt que mon regard eut croisé le sien. Suivre les instructions inscrites sur un tablier, je suis navré, mais il me semble que ça tient de la correction la plus élémentaire, non ? J’ai rigolé. — Ah, vraiment ? — C’est l’une des lois fondamentales des régimes cuisino­­­ cratiques internationaux. — Les régimes cuisinocratiques ? — Tout juste. Les cuisines-États comme celle-ci. — Je vois, ai-je dit sur un ton des plus solennels. Dans ce cas, je ne voudrais pas me poser en criminelle, monsieur… — Je pense que c’est dans votre intérêt, effectivement. Il m’a souri, s’est levé et a ouvert les bras. J’ai ri une fois de plus et me suis levée à mon tour. Il a penché la tête, je me suis hissée sur la pointe des pieds, et nos lèvres se sont rejointes. — Ça règle mes ennuis ? ai-je murmuré, après qu’il m’eut retenue entre ses bras. — Loin de là, murmura-t-il en retour. L’instant d’après, il m’embrassait de nouveau, écartant mes lèvres de sa langue avec délicatesse. Nous avons fait l’amour, ce matin-là, vite, avides, enivrés l’un de l’autre, après quoi j’ai nettoyé les restes de notre petit déjeuner, tandis qu’il se douchait et s’habillait pour sa journée de travail. — Tu es tout beau, dis donc ! me suis-je émerveillée en sifflant, alors qu’il entrait dans la cuisine les cheveux 21


fraîchement lavés, vêtu d’un pantalon anthracite, d’une chemise bleue impeccable et d’une cravate grise à rayures. — Je me suis dit que le tablier et le boxer, ça ne le ferait pas pour mon rendez-vous important de ce matin, a-t-il dit. Pourtant, sans vouloir passer pour un gros prétentieux, j’ai vraiment des jambes hyper sexy ! J’ai rigolé et me suis mise sur la pointe des pieds pour l’embrasser avant son départ. — Bonne chance avec tes clients. — Pourquoi j’aurais besoin de chance ? m’a-t-il demandé en souriant du coin des lèvres, les fossettes espiègles. J’ai la femme la plus formidable au monde : la vie est belle ! — La vie est belle, oui, ai-je acquiescé, avant de l’embrasser de nouveau. Cette fois, c’est lui qui s’est détaché de moi trop vite. Lorsque j’ai rouvert les yeux, il brandissait devant moi une pièce d’un dollar en argent de la collection de son grand-père. — Tu veux bien me la garder jusqu’à ce soir ? m’a-t-il demandé. Je l’ai prise en faisant « oui » de la tête. — Ce sera pour quoi, celle-ci ? Patrick avait une petite tradition : lancer un dollar non loin de l’endroit où il avait vécu un instant de bonheur. « C’est une sorte de témoin de la bonne fortune…, disait-il. La personne qui la récupère pourra faire un vœu ! » Nous avions jeté un dollar en argent à Central Park le jour de mon entrée à l’école doctorale, un autre dans la fontaine située à l’extérieur du New York City Hall l’année passée après 22


qu’il avait décroché un excellent poste, et un troisième dans l’océan près de la maison de ses parents, à Long Island, après notre mariage au printemps. — Quelque chose d’important, en tout cas, ai-je poursuivi. — Très, me promit-il. Tu verras. Je te dirai ça pendant le dîner. On la jettera dans la fontaine Pulitzer après le repas. Et, Katelyn ? — Oui ? Debout dans l’encadrement de la porte, il m’a regardée un long moment… — J’ai su, avant même de te rencontrer…, a-t-il fini par dire d’une voix douce. Mon cœur s’est affolé. — … que nous étions faits l’un pour l’autre. Il a refermé la porte derrière lui à 7 h 48. Je ne l’ai jamais revu. C’est arrivé pendant mon jogging matinal. Tandis que je filais vers le nord, le long de la voie verte de l’Hudson, m’émerveillant de ce que le ciel était éclatant et dégagé après plusieurs jours de pluie, une femme de trente-sept ans, Gennifer Barwin – une touriste venue d’Alabama –, terminait la bouteille de vodka qu’elle avait commencée à 3 heures du matin après une dispute avec son petit ami. Pendant que je me remémorais le cours de thérapie musicale de la veille – suivi dans le cadre du cursus de troisième cycle que je venais de commencer à l’Université de New York –, elle attachait sa fille de dix-sept mois, Lianna, dans le 23


siège-auto de sa Toyota Corolla 1997. Alors que je savourais ma chance que Patrick m’ait encouragée à quitter mon travail à la banque pour embrasser la carrière dont j’avais toujours rêvé, elle sortait du parking du Starlite Motel d’Hoboken. « Fais ce que te dicte ton cœur. » Les mots d’encouragement de Patrick résonnaient en mon esprit, tandis que mes pieds battaient le pavé. « La vie est trop courte pour ne pas poursuivre tes rêves, Kate. » Pendant que je levais les yeux vers le ciel, ce matin-là, louant mon mari pour son soutien indéfectible, la voiture de Gennifer Barwin zigzaguait dans le tunnel Lincoln en direction de Manhattan. Alors que je virais vers le sud pour rentrer à la maison, elle percutait un panneau en prenant la sortie qui ouvre sur la 40e Ouest. Et puis, tandis que je souriais en me demandant quelle bonne nouvelle avait incité Patrick à me remettre son dollar d’argent le matin même, lancé à 75 kilomètres-heure, le véhicule de Gennifer Barwin percutait la portière arrière du taxi dans lequel voyageait mon mari. Trente minutes plus tard, je tournais dans la rue où nous habitions, rejoignais notre appartement au quatrième étage et, pantelante, découvrais devant ma porte d’entrée deux officiers de police en uniforme. — Madame Waithman ? m’a demandé le plus jeune. J’ignore si c’était à cause de son regard plein de commi­ sération, son air sinistre ou la façon qu’il a eue de prononcer mon nom, mais j’ai tout de suite su que quelque chose de terrible était arrivé. 24


— Que s’est-il passé ? lui ai-je demandé, les jambes soudain tremblantes. Le jeune officier m’a attrapée juste avant que je ne m’effondre. — Madame, nous sommes au regret de vous annoncer que votre mari a été victime d’un grave accident de voiture ce matin, dit-il d’une voix égale. Il se trouvait à bord d’un taxi, près de Times Square. — Non, c’est impossible, ai-je protesté aussitôt, mon regard allant sans finir d’un officier à l’autre. (Ils prirent un air défait.) Il est au travail. Il y va en métro. Mais, tout de suite, j’ai repensé à son rendez-vous, celui avec ses clients les plus importants. Il avait dû prendre un taxi pour aller de son bureau au leur. — Mon Dieu, non… — Madame, n… — C’est lui, vous en êtes sûrs ? ai-je articulé à grand-peine. — Oui, madame, j’en ai peur. — Mais il va bien, n’est-ce pas ? ai-je lancé, brisant un silence affreusement pesant. Oui, hein ? Il va bien ? — Madame Waithman…, s’est aventuré le plus jeune. — Où est-il ? l’ai-je interrompu, avant de me tourner vers le plus âgé qui, comme il me rappelait mon père, me donnait l’impression qu’il pourrait tout arranger. À quel hôpital ? Pouvez-vous m’y déposer ? Il doit avoir besoin de moi. À leur raideur soudaine, à leur immobilité suspecte, j’ai su ce qu’allait m’annoncer l’agent avant même qu’il ouvre la bouche. 25


— Madame, a fini par dire le plus âgé, les yeux vitreux. Je suis navré, mais votre mari est décédé sur les lieux de l’accident. — Non, c’est faux, ai-je répliqué sur-le-champ tant la nouvelle me semblait impensable. À peine deux heures plus tôt, Patrick et moi avions fait l’amour ; il m’avait tenue dans ses bras, puis m’avait embrassée avant de partir pour le travail, comme chaque matin. Il était chaud, vivant et il m’appartenait. — Vous vous trompez… Non…, ai-je dit entre mes dents. Vous vous trompez forcément. Il y a erreur… — Madame, je suis navré, mais c’est la vérité, confirma le jeune officier en saisissant mon autre coude de la main, si bien que je me suis retrouvée suspendue entre les deux hommes. (Je ne m’étais même pas rendu compte que je m’effondrais.) Y a-t-il quelqu’un que nous pourrions contacter pour vous ? me demanda-t-il d’une voix bienveillante. — Patrick, ai-je répondu sans réfléchir. C’est lui qu’il faut appeler s’il m’arrive quelque chose… Jamais il ne m’était venu à l’esprit qu’il pourrait un jour être injoignable. J’ai laissé les agents de police m’aider à entrer dans l’appartement où ils m’ont assise avec délicatesse sur le canapé. Je leur ai tendu mon téléphone portable, et ils ont dû y trouver le numéro de ma sœur Susan, car c’est elle qui m’a sortie de mon hébétement, trente minutes plus tard, en faisant irruption dans mon salon, les cheveux en bataille. — J’ai fait aussi vite que j’ai pu, m’a-t-elle lancé, mais je n’ai rien pu faire d’autre qu’acquiescer. (Ce n’est qu’en voyant les deux traînées sombres qu’avaient laissées ses 26


larmes sur ses joues que je me suis rendu compte que je n’avais pas encore pleuré.) Papa et maman ne sont pas en ville, mais Gina est en chemin. — Oh…, ai-je réussi à prononcer. — Kate, m’a-t-elle interpellée d’une voix douce tout en s’asseyant à côté de moi sur le canapé. Est-ce que ça va ? Qu’est-ce que je peux faire ? Je me suis tournée vers elle, le regard dans le vague ; c’était comme si elle parlait une autre langue. Je savais que j’allais devoir appeler les parents de Patrick, ses amis aussi, organiser ses funérailles et m’acquitter de tout ce qui doit être fait lorsque quelqu’un meurt, mais… je n’étais pas encore prête à admettre qu’il était parti. Tant que je restais là, sur ce canapé – ce canapé sur lequel nous avions passé des centaines d’heures ensemble, convaincus que nous avions un avenir –, j’arrivais à me persuader que ce monde tenait encore debout. Ma meilleure amie, Gina, qui avait perdu son mari un an plus tôt dans les attentats du 11 Septembre, est arrivée un peu plus tard. Longtemps après l’heure à laquelle Patrick aurait dû rentrer du travail, elles étaient toutes deux encore là à me caresser le dos en silence. Des heures durant, j’ai gardé le regard rivé sur la porte, tenue par l’espoir de voir Patrick franchir le seuil, l’espoir que tout cela n’était qu’une terrible et regrettable erreur. Mais ce n’en était pas une. Alors, lorsque minuit a sonné, que le 19 septembre est devenu le premier jour de ma vie que, sur cette Terre, je ne partagerais pas avec Patrick, je me suis mise à pleurer.


Chapitre 2

Douze ans plus tard — Lève les mains bien haut ! chanté-je à tue-tête, grattant ma guitare en souriant à Max, mon client préféré. Et les pieds, maintenant ! Allez, les pieds ! continué-je. Maintenant, on tourne, tourne ! On se baisse et on touche ses… — Chaussures ! crie Max. — Super, Max ! J’invente au fur et à mesure, et Max – qui est autiste – glousse comme un fou, mais ne se prête pas moins à l’exercice. Dans un coin de mon bureau, sa mère, Joya, rit en le voyant qui se redresse de son toucher d’orteils et commence à sautiller. — Encore, Miss Kate ! me supplie Max. Encore, encore ! — OK, lui dis-je d’un ton solennel. Mais, cette fois, tu chantes. Tu te sens d’attaque ? — Ouais ! s’exclame-t-il, ivre d’une joie insouciante en jetant ses mains en l’air. 28


— Tu me promets que tu chantes ? lui demandé-je. — Ouais ! Son enthousiasme est tellement contagieux que je me remets à rire. — Allez, Max, articulé-je de façon bien distincte, tu chantes avec moi, OK ? Cela fait cinq ans que j’exerce le métier de musi­cothérapeute privée. Je me suis spécialisée dans le suivi des enfants aux besoins spéciaux, et Max a été l’un de mes tout premiers clients. Joya me l’a amené sur le conseil de l’orthophoniste de son fils – il avait cinq ans à l’époque –, car il ne progressait pas avec elle et refusait de parler. Petit à petit, au fil de nos séances hebdomadaires, j’ai pu l’amener à me répondre par un mot unique, d’abord, puis par des phrases ; aujourd’hui, nous pouvons tenir une conversation entière. Nos sessions sont désormais consacrées au chant, à la danse, au partage d’instants d’insouciance. À première vue, on pourrait penser que j’aide simplement à son développement verbal et moteur, mais c’est bien plus profond que cela : je l’aide à sociabiliser, à accorder sa confiance aux autres et à s’ouvrir à eux. — Quand je ne dis rien, Max, c’est toi qui complètes, OK ? commencé-je. (Je me mets à jouer de la guitare et à chanter.) Je m’appelle Max, et j’ai… — Des cheveux bruns ! crie Max dans un gloussement. Je m’appelle Max et j’ai des cheveux bruns ! Je rigole. — Joli ! (Je change d’accord et chante de nouveau.) Je suis tellement mignon que toutes les filles me regardent dans la rue, chanté-je en levant un sourcil à son intention. 29


Max se laisse tomber par terre et glousse sans retenue. J’attends qu’il se relève. — Miss Kate, ça, c’est foufou ! — Foufou ? m’exclamé-je, feignant d’être choquée. C’est celui qui dit qui l’est, mon cher… Tu comptes chanter avec moi, au fait ? — Rechantez-le, rechantez-le ! me lance Max. Je lui décoche un clin d’œil. — Je suis tellement mignon que toutes les filles me regardent dans la rue, répété-je en grattant ma guitare. Cette fois, Max répète la phrase en chantant. Satisfaite, je passe à la suivante. — Je viens d’avoir dix ans : je suis de plus en plus…, chanté-je. — Vieux ! hurle-t-il, poitrine bombée, en me montrant ses dix doigts. Je suis de plus en plus vieux ! — C’est vrai, ça, papi ! dis-je en faisant vibrer les cordes, avant de terminer par une rime improvisée. Mais j’ai un cœur énorme à en faire des envieux ! J’arrête de jouer et pose une main sur mon cœur, tandis que Max chante sa réponse. — Mais j’ai un cœur énorme à en faire des envieux ! (Il pouffe, pouffe encore et plaque une main sur sa bouche.) J’ai un cœur normal, pas énorme, moi ! s’exclame-t-il entre ses doigts. Ça aussi, c’est foufou ! — Tu as raison, acquiescé-je. Ce que je veux dire par là, c’est que tu es vraiment adorable, Max. Il sourit soudain et lève les mains en l’air. — Vous aussi, vous êtes adorable, Miss Kate. 30


Je pose ma guitare pour pouvoir le prendre dans mes bras : aujourd’hui, j’avais davantage besoin de lui et de sa joyeuse innocence qu’il avait besoin de moi. Cependant, je préfère qu’il n’en sache rien ; ces séances ne sont pas les miennes. — Merci, Miss Kate ! lance Max en serrant fort ma taille, la tête appuyée contre mon épaule. Je vous aime ! — Max, tu es vraiment une belle personne, lui dis-je, surprise de sentir mes yeux me picoter. Tu es gentil avec ta maman, aujourd’hui, OK ? — OK, Miss Kate ! lâche-t-il, joyeux, avant de bondir vers Joya pour l’embrasser. — Merci, Kate, m’interpelle-t-elle dans un sourire, tandis qu’elle se lève et rend à son fils son câlin. Max, tu veux bien aller voir Dina dans la salle d’attente ? J’ai quelque chose à dire à Miss Kate. Je n’en ai pas pour longtemps. — D’accord ! acquiesce Max. Au revoir, Miss Kate ! criet-il en fusant hors de la pièce et en claquant la porte derrière lui. Je me retourne vers Joya. — Tout va bien ? Elle sourit. — J’allais vous demander la même chose. Vous n’avez pas l’air dans votre assiette aujourd’hui. Je fais « non » de la tête, me maudissant d’avoir laissé les ombres de ma vie personnelle obscurcir mon travail. — Oh, tout va bien, Joya, dis-je. Merci. Elle avance d’un pas, l’air perplexe. — Cela se passe toujours aussi bien avec Dan ? me demande-t-elle. 31


— Plus que bien, lancé-je de but en blanc. Joya et moi avons appris à bien nous connaître au fil des cinq dernières années. Je sais, par exemple, qu’en mère célibataire elle lutte pour joindre les deux bouts et offrir à son fils la meilleure vie possible. Elle sait que j’ai encore du mal à me remettre de la mort de Patrick il y a douze ans, mais que je fréquente enfin quelqu’un ; un homme auquel je suis sincèrement attachée, et que tout mon entourage trouve absolument parfait pour moi. — Il y a autre chose, peut-être ? s’enquiert-elle, pleine de bienveillance. — Un tout petit rien, lâché-je trop vite et avec une assurance trop surjouée pour qu’elle puisse y croire. Ne vous inquiétez pas pour moi, ajouté-je avec autant de conviction que possible. Ça va aller. Pourtant, lorsque Joya, toujours aussi peu convaincue, prend Max par la main et qu’ils s’en vont, je m’affale sur la chaise derrière mon bureau et prends mon visage entre mes mains. Il me faut encore cinq minutes avant de trouver la force d’ouvrir la chemise que m’a donnée mon médecin ; celle dans laquelle se trouvent des feuilles sur lesquelles se lisent des mots aussi effrayants qu’« anovulation chronique » et « stérilité primaire ». Deux heures plus tard, après avoir achevé de compiler mes notes sur les clients du jour, je me dirige plein sud sur la 3e avenue en direction de Chez Zidle, le petit resto à l’atmosphère intimiste situé à l’angle de Lexington et de la 48e, qui est devenu l’un de nos coups de cœur, à Dan et moi, 32


cette dernière année. Nous avons une réservation pour 19 heures et mon cœur s’affole à l’approche du rendez-vous. Je vais devoir annoncer à Dan ce que m’a appris le médecin, le fait que – pour résumer – mes ovaires ont cessé de fonctionner, et j’ai peur qu’il ne se mette à douter de la pertinence d’un avenir commun… Il est le premier homme avec qui j’entretiens une relation sérieuse depuis que j’ai perdu Patrick. J’ai décidé – enfin – de partager ma vie avec quelqu’un d’autre, et je suis bien décidée à saisir ma chance. Je ne supporterai plus d’être seule. Tu ne peux pas deviner ce que Dan dira, de toute façon…, me rappelé-je en tournant dans la 48e. Nous n’avons jamais vraiment parlé des enfants, sauf de façon superficielle lors de notre premier rendez-vous. Je venais d’avoir trente-huit ans lorsque nous nous sommes rencontrés : je suppose que mon horloge biologique aurait dû se manifester, mais, étrangement, elle est restée silencieuse. Je crois qu’à l’époque je pensais – ce même si je savais pertinemment, de façon raisonnée, que plus je vieillissais, plus tomber enceinte serait difficile – que j’avais tout le temps de décider si je voulais ou non avoir des enfants. Jamais je n’aurais imaginé qu’à bientôt quarante ans on allait m’annoncer que toutes mes chances d’en avoir s’étaient volatilisées. Je ne suis même pas sûre de vouloir devenir mère ; ce que je sais, en revanche, c’est que je ne suis pas prête à voir cette porte-là se refermer. Et si c’ était pareil pour Dan ? J’arrive devant l’entrée de Chez Zidle et regarde ma montre. J’ai déjà dix minutes de retard, mais j’hésite presque 33


à tourner les talons et à rentrer chez moi. Je pourrais toujours m’excuser par SMS auprès de Dan, lui dire que je suis restée coincée avec un client et qu’il vaudrait peut-être mieux qu’il rapporte le repas à la maison. Cela me laisserait une heure pour mettre un peu d’ordre dans mes pensées. — Kate ? Mon plan s’effondre sitôt que j’aperçois Dan sortir du restaurant, les sourcils froncés. — Oh… (Je me force à sourire.) Salut ! — Pourquoi est-ce que tu attends comme ça sur le trottoir ? Il s’approche d’un pas et pose une main sur mon épaule ; tout de suite, je me sens mieux. Dan est comme ça, parfait : blond, des yeux noisette, il est ami avec tout le monde, raisonnable, rationnel et… il m’aime. Tout va bien se passer. Ce n’est pas parce que mes ovaires m’ont lâchée qu’il va faire pareil. Je prends une profonde inspiration. — Dan, j’ai quelque chose à te dire. Une ombre passe sur son visage, mais il se met à sourire et fait « non » de la tête. — On rentre, d’abord ? — Eh bien…, commencé-je. — Tu me raconteras ça quand on sera à table, tu veux bien ? Il me prend par la main et se retourne sans même attendre ma réponse. Je soupire et le laisse me guider à l’intérieur. — Surprise ! 34


L’assemblée s’est exclamée en chœur sitôt que nous avons passé la porte. Je lâche un soupir de surprise et fais un pas en arrière, tandis que mes yeux s’habituent à l’éclairage tamisé du restaurant. Il me faut quelques secondes pour me rendre compte que nombre des personnes que j’aime le plus au monde m’attendaient ici, à l’entrée : ma sœur, Susan, et son mari, Robert ; leurs enfants, Sammie et Calvin ; ma meilleure amie, Gina, et son mari, Wayne ; une dizaine d’autres de mes amis et connaissances glanés au fil des ans. Le frère de Dan, Will, est ici aussi, ainsi que son meilleur ami, Stephen, et une poignée de couples avec qui nous avons l’habitude de sortir. — Pourquoi tout ce monde ? demandé-je, reportant toute ma surprise sur ma sœur. Même si elle ne se prive jamais de me juger dans le même temps, elle est la seule à savoir toujours comment éclairer ma lanterne lorsque je suis perdue. Cette fois, pourtant, elle se contente d’une esquisse de sourire et désigne quelque chose par-dessus mon épaule. Comme prise au piège d’un ralenti de cinéma, je me retourne vers la porte d’entrée et découvre, interdite, que Dan a mis un genou à terre. Je cligne des yeux, le cœur martelant ma poitrine. — C’est une demande en mariage ? Il éclate de rire. — Ça m’en a tout l’air… (Il sort de sa poche un écrin turquoise, l’ouvre et le tient ainsi devant moi.) Kate, veux-tu m’épouser ? 35


Nos amis applaudissent aussitôt à tout rompre et, tandis que mes yeux se posent sur le solitaire Tiffany – d’une perfection irréelle – que Dan brandit devant moi, le temps semble se figer. L’espace d’une seconde, je ne peux penser à rien d’autre qu’à ce que ce joyau a de différent de celui avec lequel Patrick m’avait demandée en mariage. Aussitôt, une déferlante de culpabilité m’envahit : je ne devrais pas penser à Patrick dans un moment pareil. J’ai vraiment un problème… Il n’y a qu’une chose à laquelle je suis en droit de penser : c’est si je peux dire « oui » à Dan avant de lui avoir annoncé la nouvelle du médecin. Cela étant, puis-je vraiment lui dire « non » devant cette assemblée ? Je n’ai pas la moindre envie de refuser sa demande, de toute façon…, me corrigé-je d’emblée. Dan est parfait : il tient toujours la porte, n’oublie ni les « s’il vous plaît » ni les « merci »… Le gendre idéal, en somme. D’ailleurs, ma mère ne manque jamais une occasion de me rappeler combien je suis chanceuse de l’avoir rencontré. Je n’avais jamais vraiment pensé à l’épouser, mais s’il doit y avoir une suite logique à notre histoire, ce ne peut être qu’un mariage, non ? N’est-ce pas ainsi que procèdent les gens lorsqu’ils s’aiment ? — Kate ? La voix de Dan me ramène au réel. Je sens un sourire se dessiner sur mes lèvres ; mon pouls s’affoler. — Oui. Ma propre voix me semble distante. Aussi, comme je sais que c’est la bonne décision à prendre – bien entendu, c’est évident… –, je le répète. 36


— Oui. Bien sûr que oui… (C’est la juste logique des choses et, tandis que je m’en convaincs, la joie envahit mon cœur.) Oui, je veux t’épouser, Dan, répété-je en lui souriant. Il pousse un cri de joie, se relève d’un bond, me prend dans ses bras et nous fait tournoyer sous les sifflets et les acclamations de nos amis. — Kate Waithman, me dit-il, je vais faire de toi la femme la plus heureuse du monde. Nous rions à l’unisson, alors qu’il me passe la bague au doigt. Le diamant, caressé par la lumière, fait voler partout un million de minuscules étoiles. — Je t’aime, Kate, me murmure-t-il en me serrant contre lui. Mais je l’entends à peine dans le vacarme assourdissant de la célébration. J’ai passé l’heure suivante à sourire et à rire : j’ai l’impression d’être en plein rêve, tandis que nos amis s’agitent çà et là, racontant diverses anecdotes de nos vies, nous donnant du « couple d’or », donnant des tapes amicales dans le dos de Dan et m’embrassant sur la joue. Une demi-douzaine de personnes au moins me font part de leur joie de me voir avancer, et une autre de ce que Dan est fantastique. Je remarque plus d’une fois la serveuse, derrière le bar, le regarder avec insistance, et suis contente qu’il semble s’en moquer. Comme Susan est trop occupée à canaliser ses deux petits trublions, c’est Gina qui reste près de moi, tandis que Dan se mêle à la foule de ses amis. Je sais qu’elle comprend l’étrange 37


tour de montagnes russes émotionnel dans lequel je suis embarquée. Elle s’est remariée six ans après la mort de son mari, Bill, et je me souviens encore qu’elle m’avait dit avoir ressenti une véritable tourmente intérieure après avoir dit « oui » : la culpabilité d’aller de l’avant, la joie d’avoir retrouvé l’amour, un optimisme prudent à l’aube de cette nouvelle vie, et le regret de laisser l’ancienne définitivement derrière elle. — Ça va aller ? me demande-t-elle en me tendant une coupe de champagne. — Oui, dis-je dans un sourire. Merci. Elle m’offre une brève accolade. — C’est dingue qu’il ait réservé le restaurant entier pour te demander en mariage devant tous vos amis. (Elle sourit et secoue la tête.) C’est un sacré type, hein ? — Gina ? l’interpellé-je en la retenant par le bras, alors qu’elle s’éloigne. Tu penses que Dan voudrait toujours m’épouser s’il savait que je ne peux pas avoir d’enfants ? — Pardon ? (Elle se fige et me dévisage, inquiète.) Que se passe-t-il, Kate ? Mes yeux se gonflent de larmes. — J’avais rendez-vous chez le médecin, aujourd’hui. La voix tremblante, je lui répète ce qu’on m’a annoncé. — Ça va aller, je n’ai pas d’autre choix que m’y faire, ajouté-je en voyant combien la nouvelle l’affecte. C’est pour Dan que je m’inquiète. — Kate, ma pauvre… (Elle me prend dans ses bras en silence.) Sais-tu seulement s’il veut des enfants ? finit-elle par ajouter. Je hausse les épaules et me libère de son étreinte. 38


— Non, je l’ignore. Nous n’avons jamais abordé le sujet. — Jamais ? répète-t-elle d’un ton qui, s’il n’est pas accusateur, me donne tout de même l’impression que j’ai commis une erreur. — Ça ne m’a jamais semblé le bon moment… (Dit à voix haute, cela me paraît idiot.) Qui plus est, dans ma tête, c’est avec Patrick que j’aurais dû avoir des enfants…, ajouté-je dans un murmure. Je lis aussitôt dans les yeux de Gina qu’elle m’a comprise. Elle se mordille la lèvre inférieure, et je la connais assez pour savoir qu’elle se retient de dire quelque chose. — Et… tu en veux, toi, des enfants ? finit-elle par me demander. — Je ne sais pas. Mais je ne suis pas prête à entendre que je ne peux pas en avoir. Je m’essuie les yeux, juste avant que mes larmes coulent. — Personne n’a dit ça, objecte-t-elle, péremptoire. Tu pourrais essayer une FIV, voire engager une mère porteuse si tu as encore des ovaires viables. Tu peux même adopter… Des options, tu en as plein. Que je ne te prenne pas à te dire que tu ne pourras jamais en avoir. — Merci…, lui dis-je en esquissant un sourire poussif. — Il faut que tu le dises à Dan, en tout cas, ajoute-t-elle. Mais ça ne le fera pas changer d’avis : il t’aime. Ne te soucie pas de ça ce soir, tu veux ? Profite. Simplement, dis-le-lui, Kate. Si tu ne peux pas parler de tout avec l’homme que tu vas épouser, là, il y a un souci. — Je sais. Je vais le faire. Je n’aurais pas dû t’embêter avec ça. Ne t’inquiète pas pour moi, d’accord ? 39


Avant qu’elle puisse ajouter le moindre mot, je m’éloigne, un sourire greffé sur le visage. C’est lorsque, vingt minutes plus tard, je vois la mère de Patrick franchir le pas de la porte que tout s’écroule autour de moi. — Kate ! s’exclame-t-elle en accourant vers moi. (Elle me serre fort dans ses bras, et je sens émaner d’elle ses senteurs habituelles de cannelle et de farine.) Gina m’a invitée ; j’espère que ça ne te dérange pas que je sois venue. — Bien sûr que non ! Nous sommes restées très proches depuis la mort de Patrick, et le sommes devenues plus encore après le décès de son mari, Joe, neuf ans plus tôt. Patrick était leur fils unique et, Joe n’étant plus là, je me sens responsable d’elle. Pour autant, c’est une responsabilité que j’embrasse avec joie, tant je l’aime comme une seconde mère. — Je suis tellement contente que tu sois là, Joan ! — Et moi contrariée de ne pas être arrivée à l’heure ! lance-t-elle en roulant des yeux. Tu me crois si je te dis que j’ai loupé mon train ? J’ai fichu à l’eau tout mon emploi du temps ! Joan habite à Glen Cove, une petite ville de Long Island, dans la maison où Patrick a grandi. Parfois, le fait qu’elle vive seule cernée par son passé me préoccupe. Personnellement, j’ai déménagé trois semaines après l’enterrement de Patrick : je ne supportais plus l’appartement dans le centre où nous avions partagé tant de choses, et désespérément vide depuis sa mort. Chaque fois que je franchissais la porte, je m’attendais malgré moi à le voir apparaître. Qui plus est, les voisins 40


avaient commencé à se plaindre que parfois, au beau milieu de l’après-midi, je restais dans le salon et me mettais à crier… Je ne pouvais plus m’arrêter. Le propriétaire n’avait été que trop heureux de me voir partir. — Ne t’inquiète pas : ce qui compte, c’est que tu sois là, maintenant. (Je suis aussi surprise que décontenancée de sentir des larmes couler sur mes joues.) Écoute, Joan, je… je suis désolée. — Désolée de… ? me demande-t-elle, perplexe. — Je… je ne voudrais pas que tu penses que j’ai oublié Patrick, expliqué-je en reniflant, avant d’essuyer mes larmes. L’espace de quelques secondes, j’évite son regard, puis relève enfin la tête. — Ma douce, me dit-elle d’une voix délicate, aller de l’avant est ton droit le plus cher. C’est même ton devoir. (Elle passe un bras autour de ma taille.) Si nous allions prendre un peu l’air ? Elle m’escorte à l’extérieur du restaurant et, une fois debout à l’angle des deux rues, elle sort un mouchoir de son sac et me le tend. — Kate, ma chérie, cela fera bientôt douze ans. Patrick voudrait que tu sois heureuse. Je sais qu’il est là-haut, au paradis, et qu’à l’instant même il te regarde en souriant. Ensemble, nous levons les yeux au ciel, et je me demande si, comme moi, elle remarque que la ville est recouverte ce soir d’une canopée de nuages qui masque les étoiles. Le paradis semble bien loin… — La pièce, tu l’as toujours sur toi ? me demande-t-elle d’une voix douce. 41


J’acquiesce et tire le dollar de sous ma chemise : c’est la dernière chose que Patrick m’a donnée, et, quelques mois après sa mort, j’ai trouvé un joaillier qui a accepté de percer un trou au centre, puis d’y glisser une longue chaîne. Elle sourit discrètement. — Patrick croyait en toutes les belles choses que ce monde a à nous offrir, Kate, dit-elle en venant caresser la pièce du bout des doigts. L’amour, la bonne fortune et le bonheur – il aurait voulu que tu connaisses tout cela. Ces pièces, c’était cela qu’elles symbolisaient. Tu ne dois jamais l’oublier. Ce qu’il aurait voulu pour toi, c’est un avenir radieux. — Je ne cesserai jamais de l’aimer, tu sais. — Je le sais, me répond Joan, avant de me rasséréner d’une nouvelle étreinte chaleureuse. Mais cela ne veut pas dire que tu ne peux plus aimer personne d’autre. Il faut que la vie continue. Tu es heureuse, ma douce, n’est-ce pas ? Je fais « oui » de la tête. — Alors tu as fait le bon choix, conclut-elle. Et si nous rentrions pour profiter un peu de ta fête ? J’aimerais beaucoup rencontrer ton fiancé. Après que j’ai présenté Dan à Joan et descendu une autre coupe de champagne, quelqu’un a lancé sur le juke-box « Wonderful Tonight » d’Eric Clapton. Dan, tout sourires, me tend la main. — On danse, ma sublime future épouse ? Dans un geste théâtral, il me fait tournoyer en me guidant vers la piste de danse improvisée, puis, comme à notre habitude, nous allons bientôt à l’unisson. 42


— La mère de Pat a l’air très gentille, murmure-t-il, tandis que des couples de nos amis se mettent peu à peu à danser autour de nous. — Patrick, le corrigé-je. (Dan a la fâcheuse habitude d’appeler mon mari par un surnom qui n’a jamais été le sien.) Mais tu as raison, Joan est vraiment géniale. Je suis chanceuse de l’avoir. — Je comprends, dit-il. Donc, tu… vas continuer à la côtoyer ? demande-t-il après une brève hésitation. Je me détache de lui et le regarde. — Bien sûr ! (Comme il ne dit rien, je poursuis.) Pourquoi je couperais les ponts ? Comme j’ai le sentiment d’être plus abrupte que je ne le voudrais. Je lui souris pour paraître plus douce. Dan m’attire de nouveau contre lui. — Je m’étais dit qu’une fois que nous serions mariés, tu laisserais peut-être cette partie de ton passé derrière toi. Mais peu m’importe : elle a vraiment l’air très gentille. — Elle fait partie de ma famille, Dan. Et ça ne changera jamais. — Ça me va, s’empresse de conclure Dan. Mais ça n’a pas l’air de lui aller tant que cela. J’ai le sentiment qu’à ses yeux je fais une erreur, et cela sème le doute dans mon esprit. Dès que la chanson s’achève, Gina débarque avec une nouvelle coupe de champagne : alors même que nous quittons la piste de danse, je la descends en deux gorgées. Elle me dévisage, préoccupée. 43


— Tu as besoin de parler, peut-être ? me demande-t-elle en prenant ma coupe et en faisant signe au serveur d’en apporter une autre. — Non. Les bulles commencent à me monter à la tête. — Un problème avec Joan ? me demande-t-elle. Dan t’a dit quelque chose à son sujet ? J’acquiesce et tourne la tête vers Dan ; il est en train de danser sur « YMCA » avec des amis de son boulot. J’ignore comment il s’y prend, mais il parvient à apporter quelque chose d’assez chouette à la chorégraphie. — C’est ça, acquiescé-je. Je ne m’embête pas à en dire davantage, puisque je sais que Gina a tout compris. — Tu ne fais rien de mal, au cas où tu te poses la question. Le serveur arrive avec une nouvelle coupe de cham­ pagne, que je bois plus doucement que la dernière. La tête commence à me tourner. — Tu es sûre de ça ? — Certaine, dit-elle, convaincue. Joan fait partie de ta vie. Elle fera toujours partie de ta vie. Il n’y a pas le moindre mal à cela. — OK. Les quelques heures suivantes, tandis que la fête épouse la nuit, j’enchaîne les verres de champagne. Je me déhanche de façon plus que loufoque sur « Call Me Maybe » avec Sammie et Calvin, avant que Susan les récupère et les ramène chez eux pour les mettre au lit. Aux alentours 44


de 22 heures, je prends Joan dans mes bras pour lui dire au revoir, puis l’aide à monter dans un taxi en lui faisant promettre de m’appeler sitôt qu’elle est arrivée chez elle. Aussi, je danse avec Dan qui me serre contre lui et me dit qu’il est l’homme le plus chanceux sur Terre. Vers minuit, Stephen, l’ami de Dan, lance « Sweet Child O’ Mine » des Guns N’ Roses et attire mon fiancé sur la piste de danse où l’attendent une poignée de ses amis. Je m’en retourne à un tabouret du bar et, même si je sais que la chanson ne parle pas véritablement d’un enfant, en l’écoutant, je ne peux m’empêcher d’y penser. Peut-être est-ce le champagne, le fait que le monde autour tourne comme si je me trouvais sur un manège, toujours est-il qu’en baissant la tête je me demande soudain ce qu’il se serait passé si Patrick et moi avions essayé d’avoir un enfant après notre mariage. Que serait-il arrivé si j’étais tombée enceinte avant sa mort, bien avant que mes ovaires lâchent ? J’aurais un enfant de onze ans, aujourd’hui ; un héritage de Patrick, pour toujours dans ma vie. Soudain, le regret m’envahit, et ma gorge se serre. Lorsque la chanson se termine et qu’un titre des Rolling Stones lui succède, Dan glisse soudain vers moi et passe un bras autour de mes épaules. — Moi aussi, je suis heureux, tu sais ? me murmure-t-il. Je me rends alors compte que je pleure, et qu’il a pris mes larmes de tristesse pour des larmes de joie. Je ne le corrige pas, car je suis bel et bien heureuse. Très heureuse. Rares sont les gens qui ont droit à une seconde chance… Alors je lui offre un baiser intense, jusqu’à ce 45


que, de l’autre côté du bar, Stephen et quelques-uns de leurs amis se mettent à siffler en fanfare. Je me recule alors et regarde Dan droit dans les yeux. — Merci, lui dis-je, solennelle. — De ? Il sourit, puis dépose un baiser sur mon front. — De m’aimer. De me donner l’impression que je suis unique, de m’épouser, d’essayer de me comprendre, d… Ma voix se fait traînante, car je ne sais plus exactement ce que je voulais dire. Dan se met à rire. — J’ai l’impression que quelqu’un a bu un peu trop de champagne ! (Il m’aide à me relever et, quand je peine à trouver mon équilibre, je me rends compte qu’il a raison.) Que dirais-tu que je raccompagne ma superbe femme à la maison, et que je la mette au lit ? — Nous… nous ne sommes pas encore mariés, protesté-je, surprise d’entendre mes mots s’engluer les uns les autres, comme pris dans le miel. Mais, OK… Au lit. Il rit de plus belle, me porte dans ses bras, puis, après avoir salué nos amis, me raccompagne à la maison, tandis que je m’endors contre son torse.

Extrait harmel les jours d apres  
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