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P o rtf o li o En 1968, alors que le mouvement pour les droits civiques bat son plein aux Etats-Unis, un jeune photographe français part à la rencontre de la communauté Noire de Montgomery, Alabama. Il en ramènera une incroyable série de portraits en noir et blanc, publiés ici pour la première fois. Quarante ans après ce premier voyage, Bruno Sauerwein est retourné sur place pour tenter de retrouver, en vain, l’âme de l’époque. Une quête qu’il a poursuivie devant son ordinateur sur Google Street View. Par leur banalité assumée, ces images en couleur saisissent au regard de la série initiale. Récit d’un parcours initiatique à travers deux époques bien différentes.

Bruno sauerwein Alabama 1968/2008

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Alabama 1968

La photo du dessus, je l’ai prise dans ce bar, le Jimmy Fun Center, en réalité une petite baraque en bois où les gars se retrouvaient pour boire un coup. Il y avait un billard dans un coin. Le premier jour, je m’installe avec mon pote, je pose le Leica sur la table. Je ne bouge pas, heureux, hébété. Je ne fais même pas de photo, je vis le moment. Le deuxième jour, l’appareil finit par monter tout seul et je déclenche. J’aime beaucoup cette photo.

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D’autres photos de bars. Je m’y sentais bien. En bas à gauche, je me baladais dans les quartiers d’habitation et j’ai vi ces enfants sortant d’une maison qui tenait à peine debout. Ils m’entourent et rigolent, ils se demandent ce qui se passe, et se placent naturellement. Ils ne posent pas vraiment, ils composent la photo avec toi, c’est une sorte de collaboration inconsciente... Le gars devant les panneaux est pauvre, il se demande ce qu’il va pouvoir s’offrir et porte visiblement des fringues de récupération. Mais il est si élégant. Celui avec le caddie semble plus riche, il me regarde en se demandant si je suis de l’art ou du cochon. Je n’ai pas l’impression de le déranger plus que ça, je l’intrigue un peu mais c’est tout. Lors de ce premier voyage, je n’avais aucune appréhension à faire des images. Un simple contact visuel suffisait à établir cette confiance tacite.

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Alabama 1968

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Alabama 2008

En arrivant pour la seconde fois à Montgomery, en 2008, je croise ce personnage mystérieux et élégant au volant de sa voiture (page de gauche, en bas à droite). Estce un homme Indien, une femme Noire ? C’est une vieille femme. Je m’arrête à sa hauteur, je baisse ma vitre et je commence à la photographier. D’abord méfiante, elle finit par me raconter qu’elle vient méditer ici tous les jours. Elle m’apparait comme une conscience de Montgomery. Cette rencontre marquante fut l’une des seules de ce voyage, et bientôt, je ne photographiais plus que des rues désertes...

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Alabama 2008

Les images capturées sur Google Street View comme celle du dessus correspondent pour moi à un besoin de trouver des lieux habités, après l’échec de mon second voyage. Ce ne sont pas des images satisfaisantes d’un point de vue photographique, mais elles sont très importantes à mes yeux. Elles fonctionnent en contrepoint avec les images très léchées mais complètement vides que j’ai pu faire au moyen format 6x7, comme l’image de gauche.

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Interview La photographie, c’est fulgurant. A un moment précis, on sent que ça prend forme. RP : Tu réalises la première série alors que tu as tout juste 20 ans. Dans quelles circonstances as-tu découvert Montgomery ? Bruno Sauerwein : En 1967, j’abandonne mes études de droit pour partir quelques mois à New-York afin de changer d’air. En fait, j’y suis resté trois ans ! J’y ai découvert la photo et j’ai commencé à réaliser des piges pour des magazines. Je passais mes nuits à faire des tirages au labo. Fin 68, un pote me propose de partir pour Montgomery avec sa vieille Mercedes : un ami activiste des droits civiques nous prêtait sa maison pour une semaine. J’ai dit ok, on y va ! On atterrit dans cette maison en plein quartier Noir de la ville, avec sur les murs tous les leaders des mouvements de l’époque, Martin Luther King, Black Panthers… on se retrouvé plongé au cœur de quelque chose d’important. Montgomery, qui est située entre Atlanta et la Nouvelle Orléans, est le berceau des droits civiques, c’est dans cette ville que Rosa Parks a refusé de laisser sa place à un Blanc dans un bus. A peine sorti dans la rue, j’ai immédiatement été happé par l’aspect humain. Ces gens dégagaient une énergie incroyable. Je me suis tout de suite senti à l’aise et en une semaine on est passés de rencontres en rencontres. Cette série d’image, c’est le résultat d’une expérience très personnelle. A ce stade, je n’avais pas de projet photographique en tête. Je me promenais, ravi, malgré la sale grippe que j’avais attrapé, avec mon Leica M4 muni d’un Summicron 35 mm f:2. Puis les images se sont faites naturellement, au fil des rencontres. Cet accueil à bras ouverts, je me suis senti envahi par le désir d’en faire quelque chose de visuel, à mon rythme. En fait, je n’ai pas tellement photographié durant cette semaine. Mais, à certains moment précis, on sent que ça prend forme, comme si les lieux s’emparaient de toi. C’est fulgurant. Alors l’appareil monte tout seul, et les gestes qu’il faut te viennent.

Etats-Unis. Et puis ils n’ont pas oublié d’où ils viennent, et cela leur donne une profonde inspiration. Je découvre alors une culture forte de sa récente prise de conscience. C’est l’époque des grands rassemblements, des gens meurent pour soutenir cette cause, les choses changent. Cela donne cette incroyable tendresse que l’on sent partout, avec quelque chose de l’ordre du rêve permanent. C’était donc facile de se sentir chez soi dans ce quartier noir. Je pouvais rentrer dans les bars écouter du rythm and blues en buvant des coups, comme si je faisais partie des meubles. D’ailleurs, les clients m’ont vite surnommé “Blacker than black” ! Mon rapport avec Montgomery depuis toutes ces années est donc avant tout lié à des personnes, comme cette grosse dame noire avec qui j’ai dansé le soir du réveillon et qui m’a paru si légère… Au contact de ces gens, je me suis senti à la fois complètement moi-même et, dans le même temps, totalement transformé. Ce travail est donc très différent d’un reportage classique, il représente pour moi une implication personnelle profonde, quelque chose de très intime.

Une telle ouverture de la part de ces gens est étonnante, compte tenu du fossé culturel et de leurs conditions de vie difficiles. Je n’avais aucune appréhension à photographier à Montgomery. Pourtant j’avais connu une déconvenue dans les quartiers Noirs de Washington : on m’avait volé mes deux appareils photo… avant de me les rendre ! Certes, les gens de Montgomery étaient pauvres, mais loin d’être misérables. Ils ont de l’allure, et surtout un réel optimisme : ils ne sont pas sans savoir qu’une revalorisation de la condition des noirs est en marche dans le sud des

Quel a été le déclic pour y retourner ? J’ai fini par renouer avec la photographie lors d’un stage que j’ai suivi à Arles en 2008, avec comme maître de stage un certain Jean-Christophe Béchet ! Dans la foulée, je me suis dit que le moment était venu de retourner à Montgomery. Ma motivation, c’est de retrouver des gens encore vivants. Je pars donc avec mon Leica, mon moyen format Mamiya II et 30 tirages d’époque en poche. Ce second voyage me fit l’effet d’un ouragan : je ne m’attendais absolument pas à découvrir une ambiance aussi plombée. Je fus terrifié de voir à quel point l’atmosphère

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C’est pour cette raison que tu as gardé pour toi ces images pendant 40 ans ? C’est vrai, cette expérience humaine est longtemps restée sacrée pour moi, et je ne voulais pas faire n’importe quoi de ces images. Pourtant, j’ai toujours eu des critiques très élogieuses quand je les montrais à des proches ou à des agences. Minor White, photographe proche d’Ansel Adams, avait adoré celles du bar. Une agence m’a proposé de me les prendre en dépôt, mais j’ai refusé. J’ai juste vendu quelques tirages à des proches. A l’époque, je suis bien lancé comme photographe de presse, mais je ne sens pas l’envie de publier mes photos personnelles. J’avais d’autres choses à faire avant, et j’ai fini par exercer d’autres métiers. Mais j’étais hanté par les photos que j’avais faites en 68.

s’était dégradée. Pourtant, l’élection imminente d’Obama correspondait à un autre moment très fort. Le centre ville avait été complètement refait avec de beaux monuments célébrant les droits civiques, mais le quartier noir était complètement délabré et vide. Les gens étaient devenus méfiants et ne se déplaçaient plus qu’en voiture. J’ai quand même réussi à entrer en contact avec quelques personnes pour leur montrer mes photos. Au départ ils étaient effrayés et agressifs, mais quand je sortais de ma poche les tirages, ils se détendaient. C’était mon passeport. Malgré tout, j’ai eu beaucoup de mal à retrouver des gens, j’ai rencontré de nombreuses entraves. Et quand l’occasion se présentait, je n’avais plus de film dans mon appareil… et pour couronner le tout, j’ai perdu les bobines contenant le peu de portraits que j’avais réussi à faire ! Je sentais bien que je n’allais pas pouvoir revivre les mêmes expériences humaines et faire les mêmes images qu’auparavant. J’ai alors rangé mon Leica et décidé d’opter pour des images plus contemplatives au moyen format. J’ai choisi des lieux vides, évoquant une sorte de présence en creux. J’ai aussi profité de mon séjour pour donner mes images de 1968 aux archives de l’Alabama. Bien que tous Blancs, ils étaient ravis ! Comme je n’ai pas pu aller au bout de mon investigation, j’ai écourté mon séjour pour partir à la Nouvelle Orléans photographier l’après-Katrina. Pourquoi avoir complété ce travail avec des captures d’écran collectées sur Google Street View ? Je suis revenu très frustré de ce second voyage. Je voulais le prolonger, je tenais à tout prix à retrouver une présence humaine. De chez moi, je me suis donc connecté à Google et j’ai passé des nuits entières à parcourir à nouveau tous les endroits que je connaissais à la recherche de gens. C’est très troublant, au bout d’un moment on a vraiment l’impression d’y être, mais selon l’angle choisi des gens apparaissent puis disparaissent. La qualité des images est très pauvre, mais seul l’aspect documentaire m’intéressait ici. Je cherchais des scènes de vie qui ne dévalorisent pas les personnes. Cela m’a permis de faire le deuil de cette expérience, et je sais que j’y retournerai libéré la prochaine fois. Peut-être avec mon 5D Mark II, j’ai un projet de film en tête ! Quoi qu’il en soit, la photographie est redevenue mon fil conducteur. J’ai exercé d’autres métiers passionnants, mais le fait d’émouvoir les gens avec des images, c’est l’ambition suprême de ma vie. C’est très difficile, mais ça me plait.

Propos recueillis par Julien Bolle

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Bruno Sauerwein Alabama 1968/2008