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Abdelaziz Belkhodja

LES ÉTOILES DE LA COLÈRE Roman

EDITIONS APOLLONIA

14 av. de la République, 2016 Carthage, Tunisie. www.apollonia.com.tn


Vous intéresse-t-il d’être tenu au courant des livres publiés par l’éditeur de cet ouvrage ? Envoyez simplement un mail avec la mention : “vos publications” sur notre email : apolonia@gnet.tn ou votre carte de visite à notre adresse ci-dessous mentionnée. Apollonia Éditions 4 rue Claude Bernard, 1002 Tunis, Tunisie. Tél. : 216 71 786 381 - Fax : 216 71 799 190 www.apollonia.com.tn - apolonia@gnet.tn

© Apollonia Editions 1999 ISBN 9973 - 9737 - 4 - 7 Tous droits réservés pour tous pays. Dépot légal 2e trimestre 1999


« J’espère que ces quelques pages rendront moins pesant le fait que l’Histoire, le plus généralement, est écrite par les vainqueurs. » Alex Halley, « Roots »


Chapitre 1

Environs de Jérusalem 9 avril 1948

« Attention, voilà l’ennemi ! » Les miliciens de l’Irgoun1 s’enfoncèrent plus profondément dans les fourrés et fixèrent les cavaliers palestiniens qui s’engageaient sur la piste de Jérusalem. Menehem attendit quelques secondes puis s’approcha à plat ventre de l’opérateur radio, prit le combiné et souffla : « Opération Unité. Ils viennent vers vous. Tenez-vous prêts. Terminé ». 1 Organisation juive fondée en 1931 en Palestine. Politiquement inspirés par le sionisme révisionniste, nationaliste d'extrême droite, les membres de l'Irgoun organisèrent l'immigration illégale et s'opposèrent à la puissance mandataire britannique. L'lrgoun se signala surtout par son terrorisme dirigé contre la population palestinienne. Après la proclamation de l'indépendance d'lsraël, I'lrgoun fut dissoute

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Menehem vérifia une nouvelle fois la disposition de ses hommes massés autour des Jeeps surmontées de mitrailleuses. Une seule de ces armes aurait pu venir à bout des cavaliers, mais ce n’était pas son objectif. Près de lui, Haïm, un nouvel engagé, ne saisissait pas le sens de la manœuvre. Il osa, malgré le silence de rigueur : « Chef, qu’est ce que vous attendez ? — Silence ! » souffla sévèrement Menehem. Excité par la proximité de l’ennemi, le jeune Haïm insista : « Mais ils sont à notre… » Menehem lui coupa la parole : « Ce n’est pas notre objectif. — Mais… » Le chef foudroya du regard le jeune milicien qui finit par se taire. C’était sa première mission et il ne comprenait pas pourquoi le chef laissait passer une pareille occasion. Les vieilles pétoires des cavaliers palestiniens, à peine aptes à fêter les mariages, ne feraient certainement pas le poids face à leurs armes. Il réfléchit un instant, Ce n’est pas notre objectif, avait dit Menehem. Quel pouvait donc être l’objectif si ce n’était la mort de l’ennemi ? Il regarda les cavaliers s’éloigner puis osa une nouvelle fois : « Chef, pourquoi les laisser vivre ? Les Arabes tiennent toujours la route de Jérusalem et ceux-ci vont… — Le sort de ceux-ci est déjà réglé », lâcha Menehem, irrité. Il considérait ce genre de remarque comme une atteinte à son autorité. Et puis, ces nouveaux engagés l’énervaient. L’opération en cours, dénommée « Unité », — car elle réunissait pour la première fois tous les groupes paramilitaires juifs — avait requis de nouveaux engagés et celui-ci en faisait partie. 6


« Si leur sort est déjà réglé, alors ça va ! » conclut le jeune Haïm. Menehem le toisa froidement sans répondre. Soudain, au loin, dans la direction prise quelques minutes plus tôt par les cavaliers, de longues rafales de mitraillettes retentirent. Haïm sursauta et regarda le chef. Celui-ci ne broncha pas. Quelques secondes plus tard, le grésillement caractéristique de la radio se fit entendre, Menehem posa l’écouteur sur ses oreilles et demanda : « Y a-t-il des blessés ? » Puis il ajouta : « Achevez-les à l’arme blanche. Je ne veux plus entendre un seul coup de feu ». Que prépare-t-il donc ? pensa Haïm. Mais il se garda de poser cette nouvelle question.

Nada se réveilla en sursaut. D’habitude, les échos de la bataille n’arrivaient qu’affaiblis, et jamais auparavant ils ne l’avaient réveillée. Mais ceux-ci étaient plus intenses que les autres. Peut-être étaient-ils plus rapprochés ? Dieu nous préserve de la haine, pensa-t-elle. Elle regarda l’heure. Il était bien trop tôt pour se lever et se préparer à rejoindre son poste à l’hôpital de Jérusalem. Elle pensa profiter encore d’un peu de sommeil, mais elle se ravisa : les déflagrations l’avaient complètement réveillée. Ont–elles aussi réveillé Tarak ? Cette pensée l’excita. Elle se leva et ouvrit la fenêtre. Celles des maisons voisines étaient également ouvertes. Elle s’interrogea sur ce fait, inhabituel à cette heure, et une profonde angoisse l’étreignit. Elle s’élança vers la chambre voisine, poussa la porte et découvrit sa sœur qui donnait le sein à Seïf, son nouveau-né : « Bonjour Amina », dit-elle en jetant un regard sur le râtelier d’armes. Il était vide.

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« Bonjour Nada. — Où est Iyad ? » Amina leva les yeux et répondit : « Ils sont tous partis tout à l’heure. » Le cœur de Nada se serra. « Tarak aussi ? » Amina hocha la tête. Nada retourna dans sa chambre et enfila à toute vitesse un pantalon kaki et un pull-over rouge. Sa sœur la rejoignit. « Mais que vas-tu faire ? » Nada ne répondit pas. Amina changea de ton et déclara avec gravité : « Ils sont venus pendant la nuit demander des renforts, les forces juives sont sur le point de prendre le contrôle de la route de Jérusalem. Tarak n’a pas voulu te réveiller. — Depuis combien de temps sont-ils partis ? » demanda Nada en chaussant ses bottes. « Pourquoi ? » Nada évita de lui parler des déflagrations qui l’avaient réveillée. « J’ai besoin de parler à Tarak », répondit-elle en se dirigeant vers la porte. « Mais à présent ils doivent être loin… » lança Amina, mais Nada était déjà dehors. Elle courut jusqu’à l’écurie, sella un splendide pur-sang noir et l’enfourcha. Mon dieu, faites que je me trompe, faites que je m’inquiète pour rien… pria-t-elle en dévalant la piste de Jérusalem au galop.

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Le mitraillage des Palestiniens avait eu lieu depuis dix minutes et Menehem n’avait toujours pas donné de nouveaux ordres à sa troupe. Haïm se demandait ce qu’il attendait. Les nouvelles recrues n’étaient pas dans le secret de l’objectif de l’opération « Unité ». En fait, peu de membres de l’Irgoun et du groupe Stern le connaissaient, et d’ailleurs, la plupart d’entre eux ne tenaient pas particulièrement à le connaître : la curiosité et les états d’âme n’étaient pas conseillés. Deux ans plus tôt, l’attentat contre l’hôtel King David de Jérusalem1 avait été suivi d’une « épuration » : tous ceux qui avaient émis des réserves avaient été éliminés. Menehem regarda sa montre et resta un long moment figé : il attendait la fin du redéploiement du groupe chargé de la liquidation des cavaliers. Puis il se leva brusquement et, d’un geste, intima l’ordre de reprendre le chemin de l’objectif. À cet instant précis, un hennissement déchira l’air. Les miliciens levèrent en même temps la tête et leurs fusilsmitrailleurs. Entre deux pins, au sommet du tertre qui les dissimulait, ils découvrirent Nada qui, terrifiée, frappait avec fureur l’encolure de son étalon pour l’obliger à faire demi-tour. Une détonation retentit, faisant sursauter tout le monde. Haïm se tourna et vit Menehem. Son pistolet fumant était pointé sur la cavalière. « Tirez ! tirez ! Il ne faut pas qu’elle donne l’alerte ! » criat-il en tentant d’ajuster son tir sur la cavalière. Trois coups de feu éclatèrent. Le troisième atteignit Nada dans le dos. Tout son corps en tressauta. Elle s’affala en avant et s’agrippa désespérément à l’encolure du cheval qui, affolé par les détonations, s’emballa et se mit à galoper vers le village. « Tirez, mais tirez encore » !

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Certains miliciens escaladèrent le monticule et tentèrent d’ajuster leur cible, mais le relief accidenté les en empêcha. Hors de lui, Menehem ordonna à l’opérateur radio : « Dis aux autres d’activer l’encerclement. » Puis il s’engouffra dans l’une des Jeeps qui, dans un vrombissement, s’ébranlèrent sur le chemin escarpé du village de Deïr Yassin.

Lancinante, la douleur se propageait rapidement dans le corps de Nada. Accrochée à l’encolure de sa monture, elle la suppliait de galoper de toutes ses forces, avant que les siennes ne l’abandonnent. Les cris stridents de celui qui avait tiré le premier sonnaient encore dans ses oreilles, il ne faut pas qu’elle donne l’alerte ! Cette pensée la fit s’accrocher avec plus de vigueur encore, et chaque galop se répercutait dans tout son corps, l’empêchant de perdre connaissance.

Depuis l’aube, Mazen n’avait pu se rendormir. Il fut d’abord réveillé par les chuchotements des villageois et les cliquetis de leurs armes, puis par son père qui, avant de partir, s’était doucement penché pour l’embrasser. Enfin les rafales lointaines et le départ précipité de sa tante Nada eurent définitivement raison de son sommeil. Il se leva, s’habilla, ouvrit la porte de la maison avec douceur et sortit. De la maison voisine, une petite voix lança : « Mazen ! » Surpris, il se retourna et découvrit Khalil, son ami et voisin, penché à la fenêtre.

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« Bonjour Khalil. — As-tu entendu ? — Oui, viens, allons voir, ça venait du Nord, » lança Mazen, fier de sa connaissance toute fraîche des points cardinaux. Khalil sauta gaillardement par la fenêtre et ils traversèrent le village encore endormi. « Ton père aussi est parti à la guerre ? demanda Mazen. — Oui, et même mon grand frère. Père a dit que tous ceux qui avaient fait leur premier ramadan pouvaient combattre… » Ils dépassèrent les dernières maisons du village et scrutèrent les alentours. « Qu’est ce que c’est ? » lança soudain Khalil, désignant les pins en contrebas. Mazen ne vit rien. « Les arbres », insista Khalil. Mazen regarda plus attentivement et vit les branchages frémir. Tout à coup, un bruit sourd se fit entendre et le pur-sang noir jaillit de la lisière de la pinède et se rua à l’assaut de la colline du village. Mazen reconnut immédiatement la silhouette affalée contre la monture. « C’est Nada. Cours appeler ma mère ! » Khalil s’en alla et Mazen rejoignit le pur-sang qui commençait à peiner du fait de la pente abrupte. Il saisit la bride et tira le cheval. Le temps d’arriver aux premières maisons, plusieurs villageoises accoururent. Elles prirent avec précaution la cavalière et la couchèrent sur une couverture. Amina arriva rapidement, traversa le cercle formé autour de sa sœur et s’agenouilla à ses côtés : « Nada ! qu’est-il arrivé ? »

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Nada entrouvrit ses yeux sombres et remua imperceptiblement les lèvres. Amina se pencha sur elle et l’entendit murmurer avec difficulté : « Ils arrivent… » Amina crut qu’elle divaguait. En posant sa main sous sa nuque pour tenter de l’asseoir, elle sentit une moiteur. « Tu es en nage ! » lança-t-elle, mais lorsqu’elle appuya pour la relever, le corps de Nada se convulsa violemment. Amina reposa doucement la tête de sa sœur sur le sol, puis, retirant sa main, découvrit le sang. Réalisant alors que les paroles de Nada n’étaient pas du délire, elle approcha une nouvelle fois sa tête vers les lèvres tremblantes et entendit les mêmes mots, répétés sans relâche : « Ils arrivent… l’ennemi arrive… sauvez-vous… » Hagarde, Amina se retourna vers le cercle des villageois et lâcha : « Elle vous dit de vous sauver, elle dit que l’ennemi est là ! » Une clameur sinistre, mêlée d’effroi, s’éleva et plusieurs partirent vers leurs maisons. Négligeant l’avertissement, Amina se pencha à nouveau contre Nada et lui chuchota avec douceur « Ne crains rien, ne fais pas d’efforts, nous allons te soigner. » Elle se tourna vers son fils, accroupi à sa droite. « Mazen, cours chercher des pansements ». Alors que l’enfant détalait vers la maison, la voix bouleversée d’une vieille dame s’éleva : « Mais… les hommes sont au combat… il n’y a que nous… et les enfants… ils ne vont pas oser nous toucher… nous n’avons jamais eu de problème avec les juifs des villages voisins… » Alors, tous ensemble entendirent Nada agonisante leur lancer de toutes les forces qui lui restaient : 12


« Ils m’ont tiré dessus… fuyez… » et subitement elle se tut et son corps se relâcha. Alors qu’Amina secouait désespérément le corps de sa sœur, la panique saisit le groupe. « Allons-nous-en, fuyons ! » proposa une femme avant de courir vers sa demeure pour avertir les siens. La vieille dame pour qui la fuite ne pouvait plus rien signifier, tentait de tromper son angoisse : « Mais ils n’oseront pas nous faire de mal, nous sommes sans défense, nos hommes sont partis ! » Puis, comme si elle venait de réaliser, elle aussi, qu’ils avaient pourtant bien tiré sur la jeune femme sans défense, elle se tourna vers la pinède et la regarda longuement avant de lancer à haute voix : « Je ne pourrai jamais aller aussi loin ! » Alors que certains cédaient à l’affolement et que d’autres décidaient de fuir ou de se barricader dans leur logis, Mazen, revenu en catastrophe avant d’avoir atteint la maison s’approcha de sa mère. Celle-ci, bouleversée par la mort de sa sœur, la tenait assise en la serrant très fort dans ses bras. Mazen tira doucement sur la jupe de sa mère et dit : « Viens voir, il y a des hommes qui arrivent. » Amina recoucha avec douceur le corps de Nada et interrogea son fils : « Que veux-tu dire ? De quels hommes parles-tu ? Des nôtres ?» L’enfant secoua négativement la tête. Amina ôta son foulard, le posa sur le visage de sa sœur, souffla : « Que Dieu lui accorde sa miséricorde », puis, à son fils : « Où sont-ils ? » Mazen la guida à pas rapides vers le bord de l’esplanade et désigna les hommes qu’il avait aperçus. Ils étaient à cent mètres en contrebas et s’affairaient autour des Jeeps. 13


Amina regarda avec effroi les lugubres silhouettes des assassins de sa sœur. Leurs gestes étaient lents et ils agissaient à découvert, sans songer à se dissimuler derrière les nombreux fourrés disséminés sur les flancs de la colline. Des cris jaillirent soudain de l’autre bout du village. Amina tendit l’oreille : « Ils arrivent de tous les côtés, » entendit-elle. Ceux qui tentaient de fuir ne tardèrent pas à prendre conscience de l’effroyable évidence : le village était encerclé. Alors que les villageoises et les enfants se barricadaient dans leurs maisons et que les rares vieillards à peu près valides, armés de quelques pétoires et de gourdins, se concertaient pour la défense des leurs, Amina continua à observer les miliciens qui, alourdis par les armes, s’apprêtaient à escalader la colline. Trois sentiers escarpés menaient aux maisons et Amina attendait de voir lequel ils allaient prendre, car le moins abrupt passait derrière un gros rocher qui pouvait servir à se dissimuler pour fuir, à condition de ramper derrière les buissons, mais comment pourrait-elle ramper en portant Seïf, son nouveau-né ? Et puis, aurait-elle le temps d’aller le chercher ? Tout à coup, Amina frémit. L’un des miliciens venait de lever la tête vers eux. Instinctivement, elle recula en tirant son fils vers elle.

Tout en hissant le tube d’un mortier sur son épaule, Haïm pensait à la cavalière. Quand le chef avait donné l’ordre de tirer, il avait la jeune femme dans sa ligne de mire, mais il avait tiré à côté. Tuer une jeune femme sans défense, cela lui répugnait. Les mots d’ordre lancés par Menehem lors de la réunion qui avait précédé le départ l’avaient certes enflammé, mais voici que l’idéal se réduisait à l’assassinat pur et simple. Il leva les yeux vers le village et vit tout à coup une femme et un enfant qui les observaient.

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« Chef ! » lança-t-il. Menehem se retourna. Haïm s’apprêtait à lui dire ce qu’il avait vu, mais le souvenir de la cavalière lui vint à l’esprit. Il improvisa : « Chef, nous sommes à découvert et bientôt nous allons avoir le soleil en face ». Menehem, qui était occupé à étudier les sentiers, se retourna et, une nouvelle fois, fusilla Haïm du regard. Voilà qu’il s’occupe de stratégie à présent ! songea-t-il. Certes, la stratégie la plus élémentaire interdit d’attaquer lorsque le soleil est en face, mais la question ne se pose pas : les hommes du village sont tous morts. Alors que signifie cette question ? Des scrupules ? Il voulut s’en assurer et rappela, avec le ton dédaigneux de ceux qui détestent les rappels : « Leurs hommes sont morts, sinon, ils nous auraient déjà tiré dessus ». Haïm répondit aussitôt : « S’il n’y a pas d’hommes, qu’allons nous faire là-haut ? » Menehem resta silencieux, caressant nerveusement son pendentif en faisant crisser l’ongle de son pouce sur une fissure le traversant. Haïm répéta, d’un ton insistant : « Qu’allons nous faire là-bas ? » Autour d’eux, certains miliciens suspendirent leurs activités : la situation n’était plus celle d’un banal dialogue entre un chef et un subordonné, il y avait de la rébellion dans l’air. Menehem se garda une nouvelle fois de répondre. Un simple coup d’œil autour de lui, et tous ceux qui s’étaient arrêtés reprirent leurs tâches.

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« Allons sur le front, nous avons besoin de toutes nos forces pour chasser les Arabes ! » proclama le milicien. Excédé par ce nouvel affront, véritable atteinte à son autorité, Menehem, d’un geste vif, dégaina son arme et tira. Alourdi par le mortier, Haïm s’effondra. Sans rengainer, Menehem se tourna alors vers les miliciens et lança, d’une voix froide et calme : « Y a-t-il d’autres suggestions » ?

Lorsqu’Amina voulut empêcher Mazen de voir l’assassinat, il était trop tard : le milicien s’était déjà effondré. Troublé, l’enfant regarda sa mère, attendant une explication. Amina s’agenouilla et, appuyant sur les mots pour cacher son émotion, elle chuchota : « Mazen, regarde, » elle désigna les hommes puis le sentier qu’ils venaient d’entamer, « dans quelques instants, ils seront derrière les rochers. Si, à ce moment-là, tu descends la pente en rampant derrière les buissons, ils ne te verront pas. Quand tu seras tout en bas, cours jusqu’à la carrière et cache-toi entre les blocs de pierres, et, je t’en supplie, ne sors pas avant la nuit… — Je ne veux pas partir seul, » lança-t-il d’une faible voix nerveuse en secouant sa tête brune. — Je vais chercher Seïf et nous te rejoindrons, » mentit Amina qui savait que seul un enfant pouvait se dissimuler à la vue des hommes. De plus, la maison était de l’autre côté du village, alors que les miliciens n’étaient plus qu’à quelques dizaines de mètres… « Maman, je vais avec toi chercher Seïf… » Une gifle puissante l’atteignit avant qu’il n’eût terminé sa phrase. Amina se mordit les lèvres jusqu’au sang pour retenir

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ses larmes puis elle étreignit son fils et, le poussant littéralement sur la pente, elle chuchota : « Rampe, Mazen, ne te fais pas voir, je t’en prie, va jusqu’à la carrière, cours, ne t’arrête pas. » Accroupi sur le sol rocailleux, Mazen leva la tête vers sa mère et demanda : « Maman, tante Nada est-elle morte ? — Tais-toi ! ce n’est pas le moment, va ! cours ! » Il insista : « Elle est morte ? » Amina s’apprêtait à le gronder, mais elle se retint, et, malgré les précieuses secondes qui s’écoulaient, elle déclara : « Nada est partie… elle est là-haut, lança-t-elle en pointant son doigt vers le ciel, elle nous regarde et elle te demande de partir. » L’enfant ne comprenait pas, voulait en savoir davantage. Mais le geste désespéré de sa mère, ses yeux en larmes, ses mâchoires crispées, n’admettaient pas de réplique. D’un bond, il détala et disparut parmi les buissons et la rocaille. Amina regarda du côté des miliciens. Comme elle l’avait prévu, ils étaient toujours derrière les rochers. Soudain, les premiers d’entre eux apparurent et commencèrent à se déployer pour former une ligne infranchissable. Amina jeta un dernier coup d’œil vers Mazen qui avait déjà atteint le vallon. Mon Dieu, il est entre tes mains pria-t-elle avant de s’élancer vers la maison.

Les miliciens surgirent de toutes parts, mitraillant sur leur passage tout ce qui bougeait. D’interminables rafales d’armes automatiques retentirent, ponctuées d’explosions. Par groupes de trois, ils attaquaient les habitations. Le premier brisait une 17


porte ou une fenêtre, le second lançait une grenade fumigène et, après l’explosion, le troisième lâchait une rafale sur ceux qui tentaient d’échapper à la fumée suffocante. Les villageois étaient abattus sans distinction, femmes, vieillards et enfants. Quelques maisons, solidement barricadées et défendues avec l’acharnement du désespoir, étaient bombardées au mortier. Certains réussissaient à passer à travers les miliciens, mais l’implacable précision des armes coupait net leur course. Derrière les mitrailleurs, d’autres hommes armés de couteaux égorgeaient méthodiquement les blessés. « Débarrassez-moi de tout ça ! je ne veux plus rien de vivant », lança Menehem avant d’ajouter à l’intention d’un porteur de bazooka, lui désignant le petit minaret de la mosquée : « En miettes, je veux que cette saloperie tombe en miettes ! » Le tireur visa la base du minaret qui s’effondra dans un nuage de fumée et de poussière sur le dôme de la mosquée. Menehem était surexcité, hystérique. Il ne criait plus, il beuglait à s’en rompre les cordes vocales, en désignant le reste du bâtiment : « Vas-y, continue ! Je ne veux plus un seul mur debout » Puis, à quelques miliciens hésitants : « Remuez-vous ! Achevez-les tous ! Pas de survivants ! Que cette racaille sache ce qui l’attend ! Cherchez partout ! Débusquez-les ! Écrasezmoi toutes ces larves » ! Et pour montrer l’exemple, il s’approcha de la margelle d’un puits et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Un jeune garçon y était dissimulé. Agrippé à la corde, les pieds calés contre les pierres de la paroi, il était terrifié et tremblait de tout son corps frêle. Il ne vit pas venir le terrible coup de crosse sur son crâne, le faisant tomber dans le vide. En ricanant, Menehem dégoupilla une grenade, la lâcha au fond du puits et recula vivement. Une sourde explosion, puis un geyser de fumée, de vapeur et de gouttelettes d’eau rougies, s’éleva quelques mètres au dessus de la margelle. Menehem jubilait : « Un chien galeux de moins

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! » puis il se hissa sur la margelle et profita de sa hauteur pour observer les miliciens des autres groupes et voir si quelques bâtisses avaient échappé à la destruction. Il vit trois enfants qui s’apprêtaient à sauter du toit d’une maison située de l’autre côté du village et donnant directement sur le flanc de la colline. Ceux-là étaient pour lui. Il se rua dans leur direction. Quand il atteignit la maison, les enfants avaient déjà sauté dans les fourrés. Il regarda autour de lui et vit un groupe de miliciens sur le point de faire céder une porte : « Venez par ici ! cria-t-il, il y a des gosses qui viennent de sauter du toit. » Les trois hommes arrivèrent en courant. « Poursuivez-les ! fouillez partout et tuez-les ! Toi ! donnemoi cette grenade », ordonna-t-il à l’un d’eux, « je vais finir votre boulot ». Alors que les miliciens sautaient par-dessus la rambarde, Menehem s’approcha de la porte branlante et d’un violent coup de pied, la fit sauter. Au moment où la porte tomba, Amina fut saisie de terreur. Sur la porte couchée se dressait l’ombre de l’ennemi. Son fils contre sa poitrine, adossée au mur juste à côté de la porte brisée, elle attendait la fin et dans son cœur, récitait la sourate de YâSîn1. Tout à coup, avant d’atteindre le dernier verset, Amina vit la main de l’ombre s’affairer sur un objet. Réalisant que c’était fini, elle embrassa son enfant, le posa à terre, contre le mur et se jeta dehors. Elle se retrouva face à Menehem qui venait de dégoupiller la grenade. Surpris par cette apparition soudaine, celui-ci resta interdit. Elle se rua sur lui, l’agrippa à la gorge et la serra de toutes ses forces. L’homme se débarrassa de la grenade qui partit exploser par dessus la rambarde, sortit son couteau de son étui et le lui planta dans le ventre jusqu’à la garde. Amina trembla de tout son corps, lâcha son étreinte et 19


glissa lentement par terre « Couche-toi sale bête ! » gémit-il d’une voix enrouée par la strangulation. Puis il regarda furtivement autour de lui. Les miliciens étaient loin, il était isolé. Craignant une nouvelle surprise, il courut rejoindre ses hommes. Dans sa hâte, il ne vit pas que dans son acte désespéré la femme lui avait arraché son collier. Il ne la vit pas non plus user de ses dernières forces pour ramper vers l’intérieur de la maison et dissimuler de son corps meurtri le petit Seïf.

Quelques heures plus tard, après avoir effacé toute vie, détruit au mortier les dernières constructions et pillé tout ce qui avait de la valeur, les miliciens se réunirent au centre de ce qui restait du village et, ravis de leur bravoure, portèrent leurs chefs en triomphe. L’un d’eux demanda alors le silence et proclama : « Cette victoire scelle notre union ! Bientôt Jérusalem sera libérée et alors le pays entier nous appartiendra… pour l’Éternité !» Puis, sous les vivats des assassins, les chefs entonnèrent des chants patriotiques. Enfin, ils ordonnèrent à leurs hommes de descendre sur la route de Jérusalem et d’y prendre position. Un peu plus tard, les bruits des moteurs s’éteignirent progressivement, ne laissant que le silence de la mort.

Comme un linceul, la nuit enveloppa les ruines. Au loin, quelques chiens, seuls êtres vivants épargnés, hurlaient à la mort sous le froid clair de lune, amplifiant le silence fantomatique des ombres du village, ou plutôt de ce qui en restait. Dissimulé dans une faille traversant la carrière de pierres, Mazen tremblait de peur, de faim et de froid. Les explosions et les rafales s’étaient tues depuis longtemps. Quelquefois, il

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avait osé sortir sa tête de la cavité, mais, se rappelant les ordres de sa mère, il n’était jamais resté bien longtemps à découvert. Mazen avait toujours entendu parler de la guerre et des « ennemis », mais pour lui, cela était confus. Il ne concevait pas que ces militaires qui avaient escaladé la colline étaient les fameux « ennemis ». Et puis, son père et les hommes du village étaient partis au combat, alors, qu’étaient donc venus faire les autres ? La guerre ne se faisait-elle pas entre hommes ? Le froid se fit plus vif et il se rappela les derniers mots de sa mère : « Ne sors pas avant la nuit ». Il sortit la tête de la brèche. La nuit était bien là. Il grimpa sur un bloc de pierre et regarda vers le village. Des volutes de fumée s’élevaient, et il sentit une forte odeur de poudre et de brûlé, la même que celle des salves tirées lors des fêtes, mais bien plus forte. Bondissant d’un rocher à l’autre, il descendit jusqu’au vallon. Là, évitant les sentiers et sautant entre les fourrés, il se dirigea vers le village. Son pied heurta un obstacle mou. Il tomba. En se redressant pour voir ce qui avait provoqué sa chute, il vit un petit corps inanimé étendu dans les buissons. Il le retourna et reconnut soudain, éclairé par un pâle rayon de lune, le visage de son ami : « Khalil ! » Il se releva, s’approcha du corps familier et lança : « Tu dors ? » réveille-toi ! L’enfant ne se releva pas. Mazen se dit qu’il fallait le laisser dormir, mais il avait compris : Khalil, comme Nada, était parti au ciel. Il reprit son chemin et escalada la colline. Il atteignit l’esplanade et découvrit les ruines fumantes et les corps mutilés. Évitant de regarder le sol, il se faufila parmi les cadavres et les maisons éventrées, se dirigeant grâce aux oliviers, restés seuls debout. Mais il ne pouvait s’empêcher de deviner la multitude de corps déchiquetés. Alors, pour ne pas céder à l’envie de fuir, il accéléra le pas, mais ses petits pieds butèrent 21


sur d’autres cadavres et il se retrouva affalé près de visages défigurés et de corps meurtris. Horrifié par ce qui, le matin même lui était familier, Mazen se releva avant de tomber encore et encore… jusqu’à atteindre ce qui restait de sa maison. Là, il hésita un instant, espérant une méprise, mais il se rendit à l’évidence : ce mur ruiné qui côtoyait le muret d’enceinte du village était bien celui de sa maison. En regardant l’ouverture béante, il aperçut deux jambes qui dépassaient et, à la hauteur des genoux, il reconnut la jupe qu’il avait tirée le matin-même pour avertir sa mère de l’arrivée des miliciens. Cette vision familière dans les ruines le fit bondir en avant. Il contourna le mur et découvrit le reste du corps de sa mère, mutilé par les poutres du toit qui s’était effondré. Il resta un instant interdit, ne sachant que faire. Puis il s’acharna à soulever une des poutres qui écrasait les flancs de sa mère, comme pour la libérer de ce poids mortel. Mais ses petits muscles n’y pouvaient pas grandchose. Alors, il enjamba les travées et s’agenouilla devant son visage. Il posa sa petite main contre sa joue et la retira prestement : le froid, l’inconnue froideur de ce corps familier lui glaça le sang. Il resta à genoux, immobile, les mains jointes devant sa poitrine quand soudain, il perçut un gémissement étouffé. Il secoua sa mère par l’épaule et lança, tout doucement, pour ne pas l’effrayer : « Maman ? » Le gémissement s’amplifia, et Mazen reconnut son frère nouveau né : « Seïf ! » lança-t-il avec chaleur. Puis, écartant le bras rigidifié, il découvrit l’enfant blotti contre le flanc d’Amina. Il le retira avec précaution, l’assit contre lui puis secoua de nouveau le corps de sa mère et, se rappelant ses propos sur Nada qui était là-haut, il dit : « Reviens ! » et il leva la tête vers ce fameux ciel où ils étaient tous partis. Il y découvrit les étoiles, de quoi loger tous les habitants du village… et bien plus songea-t-il.


Tout à coup, il perçut un bruit. Il reposa son frère, escalada le mur en ruine et tendit l’oreille. Le bruit se précisait, c’était le même que celui entendu ce matin-là : un lointain vrombissement de moteur. L’enfant scruta l’obscurité et devina au loin les feux d’une voiture arrêtée sur la route de Jérusalem, puis il devina des silhouettes prenant le chemin du village. Il sauta par terre pour reprendre Seïf et fuir. Quand il se pencha vers l’enfant, il vit un objet scintiller. Il tendit le bras et découvrit le pendentif qu’Amina avait arraché au cou de son assassin. Il le regarda un instant, le mit dans sa poche, prit Seïf dans ses bras et s’éloigna.

Pour un enfant, porter un nouveau-né est malaisé. Avec peine, Mazen se faufila entre les ruines et, doucement, afin d’éviter de trébucher sur les cadavres, il retraversa le charnier pour prendre la piste opposée à celle par où les inconnus venaient. Celle-là même que les cavaliers avaient pris ce matin-là. La peur inhibant sa fatigue, il traversa la pinède, puis quelques champs. Dix fois, il fut obligé de poser Seïf par terre pour se reposer ou pour chasser des chiens à coups de pierres. Mazen connaissait ce chemin qu’il avait souvent parcouru, à cheval, avec son père qui le conduisait jusqu’en haut des collines pour voir Jérusalem et son resplendissant Dôme du Rocher. L’évocation du Dôme lui remit en mémoire les images d’un bonheur aujourd’hui étrangement si lointain, et confusément douloureux : les veillées du dernier ramadan, le seul dont il se souvînt, l’Esplanade tout en lumières de la mosquée, éclaboussée de rires d’enfants, baignant dans une atmosphère de fête et de bienveillance générale… Son petit frère dans les bras, il marcha aussi longtemps qu’il put, mais vaincu par l’épuisement, il dut s’arrêter. Il regarda alors derrière lui et aperçut la colline du village. Il fut déçu car, malgré sa fatigue, il n’avait parcouru qu’une très courte distance.

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Il reposa une nouvelle fois son frère quand il tressaillit au bruit d’un reniflement d’ogre, sitôt suivi d’un hennissement strident qui le rassura. Ce hennissement, Mazen l’aurait reconnu entre mille, il cria immédiatement : « Altaïr ! » Et la monture de son père hennit de plaisir. Mazen l’embrassa puis il ajusta les étriers, reprit son frère et monta sur un rocher. Docilement, Altaïr vint se mettre en position. Sans lâcher Seïf, Mazen enfourcha le cheval. Altaïr avança doucement pendant un bon quart d’heure puis s’arrêta, baissa la tête et renifla très fort. Mazen baissa les yeux et, dans la pénombre, il devina une forme. Il fit tourner Altaïr pour que la lune l’éclaire, et il se figea : c’était son père. L’angoisse l’étreignit affreusement. Comme dans un cauchemar, il ouvrit plusieurs fois la bouche, sans parvenir à produire le moindre son. Puis, de sa petite gorge nouée, sortit enfin un long cri déchirant qui lacéra le silence de la nuit. Affolé, Altaïr se rua en avant, Mazen serra son frère contre lui et d’une main tira sur la bride, mais, déchaînée, la bête ne s’arrêta pas, elle galopa avec acharnement et ne fit halte qu’après une interminable course, à côté d’un gros rocher, et Mazen comprit qu’il fallait descendre. Il le fit doucement, en tenant Seïf contre lui. Alors, comme pour lui indiquer un chemin, Altaïr fit quelques pas. Mazen descendit et le suivit. Le cheval s’arrêta devant un figuier dont les branches s’abaissaient jusqu’au sol, et se coucha. Mazen se faufila derrière le feuillage et découvrit un amas de feuilles sèches et de paille que les paysans du coin avaient entassées pour leur sieste. Il posa Seïf, s’étendit près de lui et s’endormit aussitôt.

Le soleil était déjà haut quand, criant sa faim, Seïf réveilla Mazen. Celui-ci se demanda ce qu’il faisait là, sous cet arbre, quand la terrible réalité le gifla : la veille, les cadavres, sa mère,


les bêtes et les gens du village affolés, son père mort, les explosions, Nada sa tante, les coups de feu, l’odeur pestilentielle, la fumée, son ami Khalil, les décombres… un tourbillon d’images l’assaillit. Des images atroces, trop atroces pour sa petite âme d’enfant. Il se mit à pleurer, pleurer… ses pleurs se joignirent aux cris de Seïf et l’émouvante cacophonie, qui n’avait que le figuier pour témoin, car Altaïr avait disparu, s’éleva dans la campagne déserte. Découvrant tout à coup sa propre faim et saisissant ainsi la raison des cris de son frère, Mazen se tut, le prit et le berça, mais Seïf cria de plus belle. Il le reposa sur la paille, écarta les branches et regarda autour de lui. Ne voyant personne, il courut vers un tertre et l’escalada rapidement pour tenter de déceler quelque signe de vie. Dès qu’il atteignit le sommet, il n’en crut pas ses yeux : un gigantesque chapelet humain, formé de dizaines de milliers d’individus se déroulait en une immense vague et se perdait vers l’Orient.

La terrible nouvelle du massacre de Deïr Yassin s’était répandue comme une traînée de poudre et les juifs armés profitaient du désarroi pour saccager les villages et chasser leurs habitants quand ils ne les tuaient pas1. La stratégie de Begin et de ses assassins avait réussi2. Brisés, dispersés, dépossédés, impuissants, les Palestiniens se cramponnaient à quelques objets, quelques vêtements, un peu de nourriture, peut-être un peu d’argent ou quelques bijoux soustraits aux pillards qui mettaient à sac leurs villes et leurs villages.

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Mazen retourna prendre son frère et se dirigea vers la colonne d’exilés la plus proche. Quelques minutes plus tard, il fut remarqué par une femme portant un nouveau-né. Elle le désigna à son mari qui posa son balluchon et partit à sa rencontre. Arrivé à la hauteur de Mazen, il le libéra du poids de son frère et ils s’en furent rejoindre les autres. « D’où viens-tu petit » ? demanda l’homme. Mazen ne répondit pas. « Où est donc ta famille ? » insista-t-il. Mais l’enfant garda le silence. Lorsqu’ils eurent rejoint les autres, la femme qui avait profité de l’arrêt pour allaiter son petit entendit les cris de Seïf et devina aussitôt sa faim. Elle tendit son enfant à son mari et prit des mains de ce dernier le petit Seïf qui s’agrippa goulûment à son sein. Pendant ce temps, la petite famille s’était agglutinée autour de Mazen et l’interrogeait. Mais l’enfant demeurait muet. « Laissez-le, il n’a pas envie de parler, donnez-lui plutôt quelque chose à grignoter, il doit avoir au moins aussi faim que son frère », recommanda la femme. Mazen confirma ses dires en se ruant sur la première miche exhibée. L’un des hommes du groupe intervint alors : « Reprenons notre marche, l’ennemi est juste derrière nous ». Et le petit groupe qui s’était arrêté reprit sa marche. En fin d’après-midi, alors que le flot humain ne cessait de grossir, Jéricho fut en vue.

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Chapitre 2

Jéricho avait l’apparence d’un énorme campement. Malgré le flot ininterrompu des réfugiés, l’espoir était là, colporté par le bouche à oreille. Les uns clamaient : « les armées arabes vont gagner, c’est une question de jours », les autres rapportaient des faits d’armes glorieux des forces palestiniennes, toujours actives malgré des années d’affrontements1. Certains demandaient des nouvelles de leur famille, de leurs amis, des autres villes et villages. Les femmes espéraient n’avoir pas oublié, dans la précipitation, d’éteindre le feu dans les cuisines, elles pensaient aux bijoux de famille volés par les miliciens, à leurs maisons restées ouvertes. Les hommes songeaient à leurs champs désertés avant les moissons. Personne alors n’imaginait qu’ils ne reverraient plus jamais leur terre. Du monde entier, dans un élan spontané, les associations caritatives avaient envoyé médicaments, vivres et couvertures, mais le nouvel afflux dépassait l’entendement car de quelques centaines, le chiffre était passé à quelques milliers puis à des

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dizaines de milliers de réfugiés. Submergé, le rare personnel d’encadrement ne s’occupait plus que des cas urgents, et une totale désorganisation régnait. L’homme qui avait recueilli les enfants conduisit le groupe vers les baraquements de fortune où se faisaient la répartition des tentes et la distribution des vivres et couvertures. Lors des contrôles médicaux d’usage, la pédiatre, une jeune volontaire américaine qui connaissait quelques bribes d’arabe, usa de toute sa sollicitude envers Mazen pour en savoir plus sur son identité et sa provenance, mais il resta silencieux. Elle lui expliqua qu’il devait parler afin que ses parents eux-mêmes puissent les retrouver, son frère et lui. Mais rien n’y fit. Après avoir subi des examens, ils furent conduits dans un dispensaire de fortune où étaient réunis les enfants perdus. On leur donna à manger puis ils furent couchés sur des paillasses. Tard dans la nuit, Mazen fut réveillé par des cris et des pleurs. C’étaient ceux de la joie de parents qui venaient de retrouver leurs trois enfants égarés lors de l’exode. La petite famille s’embrassait nerveusement quand, jetant un coup d’œil autour de lui, le père remarqua les yeux tristes des enfants perdus. Il poussa alors délicatement vers la sortie sa femme et ses trois fils. Cette nuit-là, plusieurs enfants ne quittèrent pas la porte des yeux. Mazen, lui, tira la couverture sur sa tête.

Les jours, les semaines puis les mois passèrent. Les réfugiés qui avançaient que la victoire n’était qu’une question de jours s’étaient tus. La Hagana1 s’était emparée de Tibériade, Haïfa et Safad. Jaffa était sur le point de tomber et la route de Jérusalem était aux mains des armées juives. Le 15 mai au matin, l’espoir renaissait : les armées de Transjordanie, d’Égypte et de Syrie aidées de contingents libanais et irakiens, entraient en Palestine. Cet espoir ne dura que deux mois. Les 28


armées arabes n’avaient aucune coordination entre elles, alors que les forces juives bénéficiaient d’un commandement unique. Mais ce qui décida du sort de la guerre fut sans conteste le pont aérien soviétique2 opéré à partir de la base aérienne tchèque de Zatec. Munis d’armes lourdes, les Israéliens eurent logiquement le dessus sur des forces arabes sous-équipées par la GrandeBretagne1.

Pendant ce temps, les orphelins étaient toujours au camp de Jéricho. Le petit Seïf restait au dispensaire pendant que Mazen passait une partie de la journée assis sur les sacs de l’école qui avait été improvisée sous une grande tente. Le soir, Susan Grant, la pédiatre, lui lisait des contes et lui apprenait à lire et à écrire en Anglais. Parfois, elle essayait d’en savoir plus sur ce qui était arrivé, mais à chaque fois, Mazen se murait dans le silence. Souvent, Susan se présentait au bureau de recensement où arrivaient les avis de recherches, mais on lui répondait invariablement qu’il fallait encore attendre, que les exilés arrivaient à tout moment et que des parents finiraient bien par se manifester. Mais avec le temps, la jeune femme commença à en douter et un jour elle en fit part au docteur Mortimer Harris, le médecinchef du camp : « Docteur, il y a désormais peu de chance que des parents se manifestent. Ne peut-on rien faire pour eux ? — Mademoiselle Grant, ce ne sont pas les seuls orphelins du camp ! — Oui, mais ceux-là sont ici depuis cinq mois ! Nous avons retrouvé les familles ou du moins les noms et l’origine de la plupart des autres, mais nous ne savons toujours rien sur Mazen et Seïf. »

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Le médecin lui prêta plus d’attention : « D’après vous, pourquoi l’aîné ne veut-il rien dire ? — Je crains le pire, avança Susan. — Que voulez-vous dire ? Cela pourrait nous aider dans nos recherches ! — Peut-être pas, lâcha Susan. » Le médecin l’interrogea longuement du regard, elle poursuivit : « J’ai peur que ces enfants aient tout perdu ». Harris resta songeur, puis il avança : « J’ai envoyé des câbles à tous les camps et villes qui ont recueilli des réfugiés, mais je n’ai reçu aucune réponse concernant ces enfants. Il faut dire que la désorganisation est totale. Il n’y a aucune coordination entre les organismes ! J’ai même envoyé des notes aux ambassades à Amman, leur demandant de l’aide, mais je n’ai rien reçu de ce côté-là non plus… sauf une note de l’ambassade des Etats-Unis, mais sans rapport direct avec le cas des enfants », ajouta-t-il, sans conviction. « De quoi s’agit-il ? — Les services de l’ambassade m’ont indiqué qu’une délégation de diplomates et de dirigeants d’associations caritatives allait venir ici pour superviser la mise en place d’un nouvel organisme chargé exclusivement des réfugiés Palestiniens1, mais il y a eu un imprévu et je pense qu’on ne les verra pas de sitôt. — Quel imprévu ? — La délégation devait arriver hier, mais l’assassinat du médiateur de l’ONU2 a dû bouleverser les plans. — Mais quel rapport avec les enfants ? » demanda-t-elle, intriguée. — Je pensais rapporter leur cas à tous ces dirigeants et diplomates réunis en espérant que leur position leur permettrait d’obtenir des résultats. D’ailleurs je vais envoyer une note à l’ambassade américaine pour demander que la visite de notre


camp ne soit pas annulée. Nous avons tellement de problèmes et si peu de moyens ! » conclut-il.

Le docteur Harris avait vu juste. L’assassinat du comte Folke Bernadotte avait bouleversé la communauté internationale et la délégation attendue avait dû remettre à plus tard sa visite. Mais il fut bien inspiré d’envoyer une nouvelle note à l’ambassade américaine, car quelques semaines plus tard, profitant d’une trêve, Arthur Windley, le second de l’ambassade américaine à Amman, accompagné de sa femme, venait visiter le camp de Jéricho. La voiture, entourée d’une nuée d’enfants, s’immobilisa devant les premières tentes, et les Windley furent accueillis par le personnel médical et administratif du camp avec à leur tête les docteurs Susan Grant et, bien sûr, Harris qui serra avec beaucoup de chaleur la main du diplomate : « Bienvenue à Jéricho, Monsieur Windley. Nous savons que la situation politique est très délicate et qu’elle requiert toute votre attention, merci de vous être déplacé, je suis Mortimer Harris, médecin chef de ce camp ». Et il présenta l’ensemble du personnel au diplomate. Celui-ci les salua chaleureusement, exprima son admiration pour leur mission et les assura de son aide : « D’ailleurs, je vais de ce pas étudier vos besoins et je vous assure que je ferai tout pour y répondre au mieux et au plus vite ». Harris invita Windley à l’accompagner jusqu’aux baraquements faisant office d’administration du camp. Le diplomate lança à son épouse, qui était en pleine discussion avec la pédiatre : « Eva, veux-tu nous accompagner à l’administration ?

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— Merci ! » répondit-elle avec un petit signe de la main, « je préfère vous laisser travailler. Mademoiselle Grant propose de me guider… Nous vous rejoindrons tout à l’heure ». Alors que les deux hommes se dirigeaient vers les baraquements, Eva Windley déclara à Susan : « Je ne suis pas sortie d’Amman depuis bien longtemps, mon époux est toujours en déplacement et vu le drame que vit la région, je ne peux pas l’accompagner, sécurité oblige ! Il m’arrive toutefois, pendant les trêves, de visiter des camps ou des hôpitaux, et pour rendre ces visites quelque peu utiles, je prends des notes, je recueille des observations, et je les transmets à mon époux qui fait son possible pour les faire suivre d’effet. Alors, je vous en prie, docteur, n’hésitez pas, parlez-moi de tout ce qui ne va pas… — Il serait plus simple de vous parler de ce qui va, Madame Windley. — Vous êtes donc dans de si mauvaises conditions ? — C’est désastreux, complètement décourageant ! On pense toujours que c’est provisoire et que tous ces réfugiés vont rentrer chez eux, mais j’ai la nette impression que cela va s’éterniser. — Qu’est ce qui vous fait dire cela ? — Il paraît que l’ONU va mettre en place un organisme chargé des réfugiés. — J’en ai entendu parler, mais quel est le rapport ? — C’est de la pommade, Madame, on met de la pommade là où on devrait crever l’abcès ! » Eva Windley se tut. Elle sortit de son sac à main un petit carnet soigneusement recouvert d’un papier rose et commença à noter ses observations.

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Susan Grant, qui ne s’était jamais cantonnée à sa mission médicale, connaissait toutes les ficelles, tous les problèmes du camp. Ses remarques firent impression sur Eva Windley. « Docteur, êtes-vous ici pour longtemps encore ? — J’ai demandé une prorogation de ma mission et on me l’a accordée. » Eva Windley fut surprise : « Vous devez être la seule personne à demander à rester ici. — J’ai beaucoup hésité… mais je crois qu’on a besoin de moi. — Et pourquoi ici particulièrement… si ce n’est pas indiscret ? — J’ai été une des premières à venir. J’ai assisté à l’afflux des réfugiés, j’ai vu les puits s’assécher, la terre se fendre, les rations se faire plus maigres. Je crois que je me suis attachée à cette mission. — Mais il y a plusieurs camps ! Si vous voulez, je peux demander à mon époux d’intervenir en votre faveur pour une mutation à Amman. On y travaille dans de meilleures conditions et c’est quand même une ville importante, vous pourriez y rencontrer du monde, sortir, vous changer les idées. Susan songea que cette proposition venait trop tard, car l’arrivée de Mazen et Seïf avait transformé sa mission. « Ce n’est pas tout », confia-t-elle avec réserve, « il y a aussi deux orphelins qui sont arrivés depuis cinq mois. Personne ne les a réclamés. Le plus petit n’a même pas un an et je crois qu’il a besoin de moi, et puis… les sourires des enfants sont une véritable tyrannie », ajouta-t-elle. Une lueur d’intérêt traversa le regard d’Eva qui demanda : « Et son frère, quel âge a-t-il ? — Cinq ou six ans.

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— Comment ont-ils perdu leurs parents » ? La subite curiosité d’Eva agaça Susan. Dissimulant sa gêne, elle répondit : « Nous n’avons jamais réussi à le savoir, l’aîné n’en parle jamais. — Que voulez-vous dire ? — Il occulte complètement le sujet. Je pense que c’est le résultat d’un traumatisme. — Est-il normal ? — Certainement ! » lança Susan, troublée cette fois-ci, « il est très intelligent, très poli. — Et où sont-ils ? — Au dispensaire. — Pouvons-nous y aller ? — Bien sûr, je devais de toute façon vous y conduire. Nous pouvons, si vous le voulez, le faire dès à présent. — Ma foi, oui ! — Venez, c’est par ici ». Eva suivit Susan qui l’avertit de faire attention aux cordages des tentes et aux irrégularités des sentiers. Elles traversèrent toute une partie du camp et Eva constata les ignobles conditions de vie des réfugiés. Elle n’avait pas besoin d’observer les haillons qui n’arrivaient pas à dissimuler les côtes saillantes des Palestiniens pour comprendre leur misère, les regards suffisaient. Eva fut troublée par ces yeux qui s’attardaient sur elle un instant avant de se détourner. Mais les regards qui la bouleversèrent au plus haut point n’étaient pas ceux, éteints, de vieilles malades ou ceux, absents, des vieillards qui avaient tout perdu. C’était ceux de jeunes hommes forts et virils, grands, aux jambes musclées et aux torses parfaits. Leurs visages brûlés sur les champs ingrats rendaient plus intenses encore les flammes de leurs regards. 34


Eva accéléra le pas.

Quelques minutes plus tard, Eva Windley était penchée sur le berceau de fortune de Seïf dont le sourire et le babillage effacèrent toute la misère du camp. Eva fut littéralement conquise par les mimiques et les gestes de l’enfant qui ne la lâchait plus des yeux. Il l’invitait au jeu, la touchait, la caressait et de toutes ses petites forces, lui tirait les mains, les cheveux et tout ce qui venait à sa portée. Mazen lui-même fut attiré par Eva. Il était captivé par sa fraîcheur. Ses traits évoquaient pour lui les héroïnes des contes que Susan lui lisait chaque soir. Blonde, elle avait des yeux bleus, un petit nez retroussé et son visage enfantin était orné d’une belle bouche gourmande. Petit à petit, il se dérida et se rapprocha des deux femmes qui étaient tellement amusées que n’importe quel geste ou parole de Seïf les faisaient rire aux éclats. Celui-ci, debout sur un lit, voulait absolument plonger la tête dans le corsage de sa visiteuse. Mazen et Susan se retenaient difficilement de pouffer et Eva subissait avec de plus en plus d’émotions les assauts de Seïf qui tirait furieusement sur son chemisier.

En fin d’après-midi, sur la route du retour vers Amman, assise près de son époux, Eva, d’habitude volubile, ne lui adressa pas un mot. Windley l’interrogea à plusieurs reprises, puis, ne recevant pas de réponse, lui prit la main et se tut à son tour. Arthur Windley se doutait pourtant bien de ce qui n’allait pas : chaque fois que son épouse s’occupait d’enfants, elle en était par la suite bouleversée et il lui fallait plusieurs heures pour se remettre.

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L’absence de progéniture dans leur foyer les avait poussés à embrasser une vie mouvementée. Ils avaient gardé intact leur goût de l’aventure, souvent même, ils pensaient que la présence d’enfants les empêcherait de vivre aussi intensément. Mais tout au fond d’eux mêmes, ils n’étaient pas dupes. Cette recherche effrénée d’émotions ressemblait trop à une fuite. Surtout que le choix n’existait pas : la stérilité du couple s’était révélée incurable. Eva rompit le silence : « Arthur, il faut que tu fasses quelque chose pour le petit Seïf et son frère Mazen. Ils ne peuvent pas grandir dans un camp de réfugiés ! — J’y pensais justement, chérie. Je vais proposer à Harris de les transférer à l’orphelinat d’Amman avec la pédiatre. Harris m’a dit que seule leur compagnie la retenait à Jéricho. — Elle me l’a confié aussi. C’est une bonne chose de les amener à Amman ». Elle resta un long moment silencieuse puis déclara : « Mais ne peux-tu faire plus, Arthur ? » Il décela dans sa voix un ton inhabituel. « Par exemple ? » demanda-t-il, prudent. « Je ne veux pas qu’ils aillent à l’orphelinat, je les veux avec nous, à la maison, je veux les adopter » ! Sa voix était calme et déterminée. Un profond malaise s’empara de lui. Arthur Windley ne s’attendait pas à cela. En son for intérieur, il savait qu’un jour ou l’autre la question se poserait. Mais cela venait de se faire trop brutalement. La précipitation était mal venue dans un domaine aussi délicat. D’autant plus que ces enfants-là étaient des Palestiniens. Windley connaissait trop bien les Arabes. Il savait la force de leurs liens familiaux, leur « tradition du sang ». Il savait que si certains peuples sacrifient la parenté pour le bien-être de leurs enfants et admettent

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l’adoption, les Arabes eux, excluent cette relation. Mais Windley savait aussi que son épouse rejetterait cet argument. Eva n’était pas capricieuse, elle n’avait jamais mis son époux devant un fait accompli, et savait déceler à l’avance un éventuel refus et agir en conséquence. Depuis leur rencontre, elle n’avait pas failli à ce comportement, et c’était bien la première fois qu’il l’entendait parler avec une telle fermeté. Il accusa le coup, réfléchit un moment et, bien qu’étant certain du contraire, il avança : « Eva, il est encore trop tôt pour conclure que ces enfants n’ont plus de famille ! La guerre se poursuit, les réfugiés sont éparpillés, la désorganisation est totale… Pourquoi nous attacher à ces enfants alors qu’un jour quelqu’un peut venir les réclamer »? Eva le considéra un instant et répliqua : « Je suis déjà attachée à eux ! Et si quelqu’un vient un jour me les reprendre, eh bien, je ne regretterai pas de leur avoir donné de l’amour, ne fût-ce que pour un jour ! — Je veux bien te croire, Eva, mais ne cède pas de manière trop impulsive à tes sentiments. Aujourd’hui, tu peux encore supporter une petite souffrance, mais pense à demain ! Si des parents venaient les chercher ! Imagine ta douleur et pense surtout à la leur ! Nous n’avons pas le droit de les adopter dans le doute. — Personne n’est venu les réclamer ! pas un cousin ni même une simple connaissance ! Si leurs parents étaient encore vivants, ils les auraient retrouvés, or cela fait presque six mois qu’ils sont arrivés à Jéricho ! Le petit a vécu plus longtemps dans les bras de la pédiatre que dans ceux de sa mère ! » Arthur savait que les arguments d’Eva étaient fondés. Des milliers d’avis de recherche concernant les familles d’enfants en bas âge étaient restés sans suite et des centaines de villages avaient résisté jusqu’au dernier homme pour couvrir la fuite 37


des femmes et des enfants. Il y avait eu aussi des milliers de rapports sur des viols et des assassinats à grande échelle, et rien n’avait filtré sur le sort de plusieurs dizaines de villages… Le docteur Harris avait d’ailleurs exprimé sa petite idée concernant Mazen et Seïf. D’après la date et l’endroit où ils avaient été recueillis lors de l’exode, il avait remonté le fil des événements et, après avoir effectué des recoupements sur des cartes, il avait pensé à Deïr Yassin. Windley lui avait alors proposé de mentionner le nom du village devant Mazen et d’observer sa réaction. Mais Harris le lui avait déconseillé, arguant qu’il fallait mieux laisser faire le processus de l’oubli plutôt qu’éveiller de cruels souvenirs, surtout que dans ce casprécis, personne n’avait survécu au massacre. Mais maintenant, Windley regrettait de ne pas avoir tenté l’expérience, car s’il s’avérait que Mazen et Seïf étaient effectivement des rescapés de Deïr Yassin, la question de l’adoption se poserait bien plus délicatement : si l’aîné avait assisté au massacre, il en resterait probablement marqué sa vie durant…Reste le petit, songea Windley qui regrettait de ne pouvoir partager ces pensées avec sa femme. Elle n’y verrait que des arguments supplémentaires pour les adopter. Arthur hésita : exprimer ses inquiétudes ne servirait qu’à renforcer la conviction d’Eva. Cependant il ne pouvait les occulter, c’était l’avenir de son couple qui était en question. Il déclara alors, se voulant calme et persuasif : « Eva, on n’adopte pas des enfants sur un coup de tête, il faut y réfléchir longuement, penser à toutes les conséquences… » Elle l’interrompit et lança furieusement : « Je veux ces enfants ! Si on vient les réclamer un jour, tant pis, mais d’ici là, je veux les avoir avec moi. L’éventualité d’une douleur à venir ne me touche pas, c’est leur situation présente qui m’interpelle. Nous n’avons pas le droit de laisser ces orphelins dans un hospice où ils sont mal nourris et exposés

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à la maladie. Ils ont le droit d’avoir une famille, de jouir d’une éducation normale ! » Elle marqua une hésitation, puis ajouta avec gravité : « Arthur, si tu n’es pas de mon avis, je crois que je suis capable d’assumer seule cette responsabilité ». Elle marqua un nouveau silence pour donner à cette affirmation tout son poids, et poursuivit : « J’aurais voulu que tu m’assistes. N’avons-nous pas toujours tout partagé ? Le sort nous a fait rencontrer deux orphelins qui se sont attachés à moi dès le premier instant. Nous n’avons pas le droit de les ignorer ! Je n’ai jamais éprouvé ce que je ressens pour eux. Ce n’est pas une lubie, je suis prête à me dévouer ». Arthur freina sèchement et fixa la route désertique qui s’enfonçait en ligne droite vers l’horizon. Il était résolu à user de sévérité, à remettre en cause ce subit désir de maternité. Il quitta la route des yeux, regarda sa femme et sa sévérité fondit brusquement devant son expression. Le regard d’Eva exprimait cet amour intense devant lequel toute raison, toute rhétorique, baissent les armes. Arthur savait qu’elle venait de gagner. Il sourit. Elle se blottit alors contre lui et, d’une voix tendre qui fit fondre en lui toute velléité de résistance, lui confia son bonheur. Puis elle tourna le volant de la Packard.

Lorsqu’ils s’approchèrent du camp, deux petites silhouettes se détachèrent sur la route. Eva reconnut les enfants et s’exclama : « Ce sont eux, ils nous attendaient » ! Dès que le véhicule se fut immobilisé, elle sauta de son siège et courut vers les enfants. Mazen, son frère dans les bras, avança à sa rencontre. Elle les prit dans ses bras et les couvrit de baisers. Derrière le pare-brise, Arthur s’attendrit. Il sortit à son tour, s’agenouilla auprès d’eux et chuchota à l’oreille d’Eva :

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« Je te demande pardon, chérie. » Un long sanglot échappa alors à Eva et le petit Seïf se mit à pleurer lui aussi. Ils s’enlacèrent plus étroitement encore, jusqu’au moment ou Mazen leva la tête et fixa quelque chose. Arthur suivit son regard et vit des dizaines d’enfants qui les regardaient. Ils avaient été attirés par le bruit du moteur, croyant à l’arrivée du camion ravitailleur qui se faisait de plus en plus rare, et ils étaient restés là, à regarder, les uns la voiture, les autres l’attendrissante scène. Arthur se remit debout et dit : « Allons voir Harris » .

Windley et Harris discutèrent de l’aspect juridique de l’affaire qui était préoccupant, car les apatrides n’avaient aucun statut. Ils décidèrent alors de s’en remettre à la seule personne habilitée à juger de la question en cas d’absence d’autorité civile : l’imam de la mosquée de Jéricho. Harris entretenait d’excellents rapports avec cet homme qui l’avait toujours aidé à résoudre les problèmes fréquents que posaient les interdits religieux face aux nécessités médicales. Il partit retrouver l’imam et lui fit un exposé détaillé de la situation. Arguant de la chance inestimable qui se présentait à ces enfants qui avaient tout perdu, Harris ne parla que d’aide et d’appui, il n’évoqua pas l’adoption. L’imam connaissait bien les deux enfants. Il saisissait l’importance de la chance offerte par les Windley, d’autant plus que l’avenir semblait bien sombre : la perspective du retour en Palestine se faisait de plus en plus hypothétique et les conditions de vie des réfugiés, toujours plus nombreux, se dégradaient de jour en jour. Seulement, il n’était pas question de transiger avec la Loi. Il redoutait une adoption plénière qui romprait les liens originels des enfants, entraînant leur dépersonnalisation. Il refusa de donner une réponse à Harris avant 40


d’avoir discuté avec tous les protagonistes, et il demanda d’abord à voir les Windley. Harris partit donc les rejoindre à l’hospice où, les attirant loin des enfants, il leur fit part de son entretien avec l’imam et conclut : « C’est à lui qu’appartient la décision, c’est un homme ouvert, venez, il vous attend. » La joie d’Eva s’assombrit : elle n’imaginait pas que la décision dont dépendait son bonheur pût relever d’une tierce personne. Arthur l’éclaira hâtivement, et ils se dirigèrent vers la mosquée devant laquelle les attendait le religieux. Celui-ci, dans un anglais approximatif mais clair, les pria de se déchausser et les invita à entrer et à s’accroupir sur une natte de paille. Les époux Windley s’installèrent tant bien que mal et attendirent un long moment l’intervention du religieux qui, assis en tailleur, se balançait doucement. Petit à petit, l’impatience d’Eva l’emporta et elle lâcha avec véhémence : « Monsieur, excusez-moi d’intervenir, mais je tiens à vous exprimer mon désir de recueillir ces enfants. Je m’en occuperai exactement comme le ferait une mère, sans les gâter ni les priver. » L’imam quelque peu désarçonné par cette impulsivité, décida de modérer l’ardeur de la dame en lui rappelant : « Dieu seul sait si les parents sont encore de ce monde… » Eva l’interrompit : « Mais ces petits doivent vivre dans un cadre familial ! Le camp et l’hôpital vont les traumatiser. Et puis, tous les enfants ont retrouvé leurs parents ou au moins un frère, une sœur, un oncle, un cousin, un parent éloigné… mais eux… personne n’est venu les réclamer ! Laissez moi les recueillir, je vous en prie… »

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Windley posa une main réconfortante sur l’épaule de sa femme et déclara : « Monsieur, nous voulons aider ces enfants à évoluer dans un milieu favorable à leur épanouissement, nous voulons les aider, et non nous les approprier. Je connais la Loi musulmane, et je ne tiens aucunement à la transgresser. Nous ferons en sorte de les élever en respectant leur origine, ils jouiront d’une éducation musulmane et apprendront tout ce que de jeunes Palestiniens doivent savoir. » L’imam marqua son approbation d’un hochement de tête répété puis déclara : « Le malheur que vit notre peuple nous impose de ne refuser aucune faveur. La misère et l’orgueil font mauvais ménage. Cependant ce n’est point l’orgueil qui conditionne ma décision, mais la Loi de Dieu. A travers vous, Il procure un refuge à ces orphelins, mais en aucun cas, vous ne devrez remplacer le père, vous aurez les devoirs et les droits du père, mais vous ne devez pas vous substituer à lui. Les enfants doivent garder leur identité. Vous devez vous y engager devant Dieu qui sera le juge de votre engagement. — Nous nous y engageons, lança Eva. — Alors que Sa volonté s’accomplisse… » Les larmes de la jeune femme se mirent à couler, elle ne savait que dire. S’adressant aux époux, l’imam ajouta, avec sagesse : « Mais rappelez-vous la parole divine :Dieu n’a pas fait que vos enfants adoptifs soient comme vos propres enfants. Ils doivent garder leur nom, le nom que leur a donné leur père » Il resta un long moment silencieux puis ajouta : « Il faut que je parle à Mazen, il doit rester une dernière nuit auprès de nous, ainsi le départ sera moins brutal pour tout le monde. Revenez donc demain. »

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Eva s’apprêtait à intervenir, mais elle se ravisa. Ils sortirent de la mosquée et se dirigèrent vers l’hospice où ils retrouvèrent les enfants, les embrassèrent puis repartirent vers Amman. Quelques heures plus tard, alors que la nuit tombait sur Jéricho, tenant Mazen par la main, l’imam le conduisit à travers les tentes du camp au sommet d’une butte qui dominait la plaine. Ils s’assirent tous deux à même le sol, puis l’imam déclara à Mazen qui regardait les étoiles s’allumer : « Tu n’as jamais voulu parler de ce qui s’était passé avant ton arrivée. Peut-être sais-tu que les tiens ne reviendront pas… » Il marqua un long silence, leva lui aussi la tête pour regarder le ciel et ajouta : « ton frère et toi avez besoin d’une famille, d’une maison, vous devez aller dans une véritable école. Ici, vous n’avez rien de tout cela. L’homme et la femme que tu as vus aujourd’hui reviendront demain. Ils veulent s’occuper de vous, vous aider, Seïf et toi, à évoluer dans de bonnes conditions. Veux-tu emmener ton frère et partir avec eux ? » Il attendit une réponse qui ne vint pas puis poursuivit : « Rien ne t’oblige à accepter, tu sais que vous êtes chez vous parmi nous. Nous aimerions tous que vous restiez, mais vous serez mieux avec ces gens qui vous offrent un foyer. Et puis, Harris et Mademoiselle Grant partiront un jour, alors avec qui resterez-vous ? Avec leurs remplaçants ? » Mazen acquiesça d’un hochement de tête. « Alors tu acceptes de partir ? » Mazen fit signe que oui. L’imam marqua encore un silence. Regardant à nouveau le ciel, il songea à l’étrange destinée de ces enfants et s’interrogea sur sa responsabilité à leur égard. Quelques heures auparavant, face aux Américains, il avait cité des versets se rapportant aux orphelins, mais il avait omis le dernier d’entre eux qui dit : 43


Appelez ces enfants du nom de leurs pères… mais si vous ne connaissez pas leurs pères, ils sont vos frères en religion, ils sont des vôtres. L’imam le récita plusieurs fois tout en méditant : fallait-il éviter de confier les enfants à ces gens parce qu’ils n’étaient pas musulmans ? Issu d’une terre où depuis des millénaires s’était engagé un dialogue entre les civilisations du monde, l’imam refusait, alors même que son pays était confisqué au nom de la foi juive, de céder au reflux de la foi qui se manifestait chez les musulmans par réaction au colonialisme. Pourtant, répondre à l’agression par l’humanisme n’était pas chose aisée. Parler de dialogue quand les siens se faisaient égorger frôlait la lâcheté. Mais là, se dit-il, dans le cas de Mazen et Seïf, quelle serait la voie à suivre ? Fallait-il refuser de les confier à ces Américains sous prétexte qu’ils n’étaient pas leurs frères en religion et laisser les enfants grandir dans un camp de réfugiés ? Comment rejeter la chance qui s’offrait à ces orphelins d’avoir un véritable avenir ? Mais d’un autre côté, ce changement radical n’allait-il pas être propice à l’oubli ? L’imam se rendit soudain compte que cette éventualité ne présentait pas que des inconvénients. Dans leur cas, l’oubli serait-il une mauvaise chose ? N’avaient-ils pas connu un peu trop tôt une terrible épreuve ? Il rejeta cette pensée. Dieu est celui qui sait et Il est juste récita l’imam. Mais comment éviter l’oubli ? Tout à coup, claire et pleine d’émotion contenue, la voix de Mazen s’éleva : « Je n’oublierai jamais. » L’imam tressaillit : comme s’il avait lu dans ses pensées, Mazen venait de répondre à son embarras. Alors, ses doutes s’envolèrent, emportés par la puissante conviction que tous ces événements n’étaient point le fruit du hasard.

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Il comprit qu’il n’y avait rien à ajouter. Il regarda l’enfant. Celui-ci, assis en tailleur, levait la tête vers la nuit. L’imam fit de même juste au moment où, telle une graine divine surgie du néant, une étoile fendit le ciel et disparut vers l’Occident, laissant derrière elle une traînée de feu et une puissante et fugace sensation de beauté. « Dieu est grand ! » lâcha le vieil homme, tout à fait surpris. Mazen sourit : lui n’était jamais confondu par le ballet céleste. Tous les soirs, lorsque les feux s’éteignaient, il levait la tête et contemplait les astres. Souvent, il s’attardait sur ceux que son père, un soir de ramadan, lui avait désignés. C’était le plus intense de ses souvenirs. Ils avaient alors passé la soirée sur l’Esplanade des Mosquées, et Mazen avait remarqué trois étoiles alignées obliquement. « C’est la Ceinture d’Orion » lui avait dit son père, et devant l’air admiratif et songeur de son fils, il avait ajouté : « Vois-tu le filet lumineux sous l’étoile centrale ? C’est l’Épée d’Orion. Et les quatre étoiles qui entourent le tout sont Betelgeuse, Bellatrix, Rigel et Seïf ». Plus tard, à Jéricho, Mazen avait été ravi de les retrouver et un soir, l’étoile dont son frère portait le nom lui avait donné une idée : il baptisa celles d’à côté des noms de son père, de sa mère et de Nada et, ainsi de suite, il donna un astre à tous les siens. A la famille de Khalil, son voisin, il fit don de la Constellation du Taureau, à celle de Tarak, il accorda la Grande Ourse et c’est ainsi que, petit à petit, tout le village prit place dans son ciel. L’imam se releva et lança tout doucement : « Bonne nuit ».

Le lendemain, Mazen reçut ses cadeaux d’adieu. L’imam lui remit un petit Coran imprimé à Istanbul, Harris lui offrit une

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paire de jumelles fabriquées en Autriche et il reçut des mains de Susan une belle édition des Contes d’Andersen. En milieu de matinée, arrivant d’Amman, Eva entra au dispensaire. Refrénant son émotion, elle s’approcha de lui, s’accroupit à sa hauteur, lui caressa les cheveux et déclara avec une extrême douceur : « Mazen, viens, on va prendre ton frère et aller à la maison » Mazen désigna Susan et demanda : « Et Susan ? Va-t-elle rester ici ? — Susan sera tout près de nous, elle aussi va aller vivre à Amman. N’est-ce pas, Susan ? » La jeune pédiatre hésita un instant puis se rapprocha de Mazen et expliqua : « Maintenant que Seïf et toi allez partir d’ici, plus rien ne m’y retient. Je vais donc aller à Amman comme vous… et làbas, je viendrai vous voir dès que je le pourrai. » Mazen parut satisfait. Il prit la main d’Eva et la conduisit vers le petit lit où Seïf dormait encore. Eva prit l’enfant contre elle puis, dans un murmure, demanda à Susan de les accompagner jusqu’à la voiture. Susan fit oui de la tête, non pour éviter de réveiller l’enfant, mais parce qu’elle craignait que sa voix ne trahisse son émotion. La jeune femme savait que les enfants lui manqueraient terriblement. Quelque chose lui disait qu’elle ne les reverrait plus, et, plus profondément encore, qu’elle ne devait plus les revoir. Elle réalisait que dans leur vie, elle ne représentait qu’une étape, une sorte de transit. Ces pensées l’accablaient. Elle s’en voulait d’avoir manqué de courage. L’envie de les adopter ne lui avait pas manqué, mais elle n’était pas libre de décider. Elle parlait souvent des enfants dans les lettres adressées à son fiancé qui accomplissait son service militaire aux Etats-Unis. Cependant, elle n’avait jamais osé lui dire qu’elle souhaitait les adopter.

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Elle voulait qu’il l’assiste dans une décision qui engageait leur vie commune. Mais, malgré ses sous-entendus et ses allusions, il ne lui avait jamais laissé entrevoir, ne fût-ce qu’un petit espoir sur cette éventualité. Elle savait qu’il avait saisi son désir, mais son silence, légitime, était éloquent : pourquoi s’encombrer d’enfants adoptifs alors que rien ne nous empêche d’avoir les nôtres ? « Y a-t-il quelque chose à prendre ? des affaires ?… » La question d’Eva chassa les pensées de Susan. « Oh ! » répondit-elle, « ils n’avaient que leurs habits sur le dos, les pauvres petits ! à part peut-être »… elle allait parler du pendentif que gardait Mazen, mais, se rappelant de la discrétion de l’enfant à ce propos, elle enchaîna : « à part quelques jouets que le docteur Harris a taillés dans le bois et quelques livres de contes… » Le petit groupe se rapprocha de la voiture et Susan réalisa ce que signifiait vraiment le départ. Elle en devint livide. L’imam, Harris et une demi-douzaine de personnes saluèrent les enfants, et Susan en profita pour respirer profondément : elle n’avait pas le droit de laisser ses émotions déborder, car elle savait que cela bouleverserait Mazen. Elle fut la dernière à les saluer. Elle prit contre elle Mazen qui la serra de toute son énergie, puis elle embrassa le petit Seïf et lui murmura des adieux. La voiture démarra enfin et Susan vit s’éloigner la silhouette de Mazen qui la fixait à travers la lunette arrière. Spontanément, elle leva la main, mais, étrangement, l’enfant ne répondit pas. Peut-être refusait-il un signe qui pouvait s’apparenter à un adieu.

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Chapitre 3

1949

Les premiers temps furent vécus dans la plus grande joie. Eva était comblée, son mari joyeux et l’atmosphère de la villa en était métamorphosée. De la cuisine jusqu’aux bureaux, Seïf alimentait les conversations. Toute la journée, il marmonnait des expressions inintelligibles et dès qu’on le conduisait au jardin, il apostrophait les eucalyptus, demandait des comptes aux lauriers et prenait les palmiers à témoin. Les adultes, charmés, jouaient à qui parviendrait le premier à décrypter les mystérieux discours. Seïf dansait sur n’importe quel bruit, pourvu qu’il fut répétitif et Eva ne se lassait pas de le regarder. Si l’air était gai, il bougeait avec une heureuse vélocité, s’il était triste, il évoluait lentement, affichant un air grave. Les mouvements de son petit corps suivaient tous les rythmes, du be-bop à la valse, et, extrême raffinement, il dansait aussi sur 48


la musique classique, s’attachant à un instrument puis le quittant dès qu’un autre emportait le mouvement. Eva, aussi ravie qu’étonnée du don de son artiste en herbe, empilait plusieurs disques sur le chargeur de l’appareil et découvrait avec délectation les nouveaux rythmes adoptés par le petit mélomane. Cependant, un jour, Eva Windley eut une mauvaise surprise. Ce jour-là, elle avait glissé parmi les disques une cantate dont l’expression, essentielle et simplifiée, avait un effet des plus puissants. Comme pour toutes les autres musiques, Seïf commença à bouger, cherchant le rythme, mais lorsque s’élevèrent les psalmodies et les chœurs, il s’immobilisa, écarquilla les yeux et se boucha les oreilles en tremblant de tout son corps. Eva arrêta immédiatement la musique, mais c’était trop tard : Seïf pleurait. Ses sanglots exprimaient quelque chose d’irréparable, et malgré la délicatesse d’Eva, il resta un long moment inconsolable. Les puissants chœurs avaient-ils choqué l’enfant ? Avaient-ils provoqué l’émergence de quelque souvenir inconscient ? Eva ne le pensa qu’un instant et l’angoisse qu’elle ressentit alors fut terrible. Tenant l’enfant serré contre elle, elle ferma les yeux, releva la tête et pria du plus profond de son âme pour que son petit Seïf retrouvât son calme et sa gaieté. Quand elle rouvrit les yeux, elle vit la porte de la chambre de Mazen se refermer. Le lendemain, la maisonnée ne garda aucune trace de l’incident et la musique, à l’exception de la cantate incriminée, reprit ses droits. Mazen, quant à lui, était bien moins expansif que son petit frère. Sa chambre débordait de jouets, mais il les ignorait superbement. La seule chose qui l’interpellât dans la résidence était la collection d’aigles empaillés qu’entretenait Windley. Les oiseaux, exposés sur le pan de mur le plus large de son cabinet particulier, étaient placés sur de petits socles disposés en ordre pyramidal. Au sommet, se trouvait le plus gros et le plus puissant

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de tous les rapaces : l’aigle royal, protagoniste des plus anciennes légendes, symbole de la force, de l’invincibilité, de l’élégance et de la majesté. C’était le préféré de Mazen qui avait appris, par Windley, que la fidélité de cet aigle à son territoire est sans faille, que tous les jours, même quand les conditions climatiques ne le permettent pas, il visite l’aire qu’il a adoptée. Rien n’échappe à son regard perçant. Il n’a pas d’ennemi en dehors de l’homme. Son fils, l’aiglon, se lance dans le vide à l’âge de quatre-vingts jours. Windley avait chassé lui-même les aigles de sa collection. Chacun d’entre eux avait nécessité des jours, parfois des semaines de marche, d’escalade et de traque. Il les avait pourchassés dans toutes les régions du globe et peu d’espèces manquaient à sa collection. Lui qui n’avait jamais réussi à communiquer sa passion à sa femme, avait été ravi de la fascination exercée par les aigles sur Mazen qui aimait l’entendre raconter ses chasses et lui parler du caractère des aigles. Mais en fait c’était là leur seul sujet commun car la plupart du temps l’enfant l’évitait, comme il évitait par ailleurs tout le monde. Sa discrétion frôlait l’insociabilité, il ne retrouvait le cercle familial que par obligation, disparaissant dès que celle-ci cessait. En peu de temps, il s’était découvert des dizaines de cachettes. Les pièces inhabitées, le toit de la maison, les dépendances et les recoins les plus éloignés du jardin constituaient ses repaires favoris. Insaisissable, il avait son univers personnel et même lorsqu’il s’amusait, il le faisait seul. Souvent, il jouait à piéger les oiseaux. Pour ce faire, il plaçait un appât sous un filet suspendu sur deux fines tiges de bois attachées à un long fil permettant d’actionner le piège à distance. Puis, dès qu’une proie se glissait sous le filet, Mazen tirait sur le fil, faisant tomber les tiges, et les mailles enserraient alors l’oiseau, pour le plus grand plaisir de l’enfant qui, se délectant de sa réussite et riant de son pouvoir, le caressait quelques instants puis, d’un mouvement ample, le relâchait et le regardait prendre son envol. 50


Mazen était aussi bricoleur. L’un des jardiniers lui avait appris à fabriquer un arc à partir de roseaux, et Mazen prenait plaisir à en fabriquer d’autres, plus grands, plus solides, plus puissants. Il bricolait également des frondes, des sarbacanes et même une sorte de fusil tirant des noyaux d’olive. Mais ce qui le captivait par-dessus tout, c’était le feu. Il avait une véritable fascination pour le feu, et son plaisir était de le dompter. Pour ce faire, il rassemblait des brindilles, de fines lamelles de tissus, du papier et tout ce qu’il pouvait trouver d’inflammable, agençait l’ensemble selon sa convenance, allumait le bout de son ouvrage, puis, regardant les flammes évoluer et les avivant par-ci, les étouffant par-là, il apprivoisait son feu et le conduisait là où bon lui semblait. Mazen ne voyait jamais son frère en présence des Windley, il aimait l’approcher seul. Intriguée, Eva l’avait parfois surpris à murmurer quelques mots à l’oreille du petit, mais elle n’avait jamais réussi à saisir une seule de ses parole car, dès qu’il se rendait compte de sa présence, Mazen se taisait et disparaissait. La jeune femme était agacée par son comportement et particulièrement par son éloignement et ses disparitions. Mais elle n’avait jamais réussi à y changer quoi que ce soit car naturellement, par son regard, son allure, sa politesse, le petit garçon forçait le respect. Il allait au collège anglais d’Amman. A son niveau, il n’avait pas de devoirs à faire à la maison, mais, depuis que la pédiatre de Jéricho lui avait appris à lire, il prenait plaisir à feuilleter tout ce qui lui tombait sous la main, et, obéissant aux préceptes de Susan qui lui disait toujours « lis, un jour tu comprendras » Mazen lisait et retrouvait, par l’enchantement des lettres qui s’épousent pour enfanter le sens, les bonheurs et malheurs des héros d’Andersen contés naguère par Susan. Celle-ci, qui exerçait et habitait désormais à Amman, venait parfois rendre visite aux enfants. C’étaient les seuls moments où Mazen restait en compagnie d’Eva, les seuls moments où il se départissait de son silence, où il était affectueux, plaisant, 51


enfant. Mais cela n’eut qu’un temps, car un jour, au moment du départ de Susan, alors qu’elle la raccompagnait jusqu’au portail, Eva lui signifia avec beaucoup de délicatesse qu’elle n’allait plus la recevoir, et cela pour le bien des enfants qui selon elle, devaient rompre avec cette période trouble. « Je ne veux pas de scène d’adieux » avait-elle conclu. Mazen se trouvait alors dans le jardin et, soupçonnant quelque chose, observait les deux femmes. Quand il vit Susan prendre son visage entre ses mains, il comprit tout de suite ce qui se passait. Il se mit alors à courir à toutes jambes pour la rejoindre, mais une fois arrivé prés du portail, celui-ci se referma, et le vigile, sur les ordres d’Eva, s’interposa pour lui interdire de sortir. Mazen se mit alors à suivre, le long du mur du jardin, les pas rapides qui, de l’autre côté, dévalaient la rue. Puis il les précéda et courut vers une grille qui faisait le coin du jardin. Quand Susan atteignit le bout de la rue et le vit, elle se jeta contre la grille et le serra comme elle le put, à travers les barreaux de fer.

Quelques mois plus tard, la mission de Windley en Transjordanie prit brusquement fin et il fut nommé au Caire. Eva fut très heureuse de l’apprendre. L’Égypte et ses divinités avaient peuplé ses rêves, et la perspective de contempler enfin ces splendeurs millénaires la remplissait de bonheur. D’autre part, elle pensait que ce changement de cadre ne pouvait être que bénéfique pour son aîné dont la tristesse était manifeste. Par une belle journée de janvier, ils quittèrent Amman à bord d’un Douglas DC 3 des lignes britanniques. Effrayé par les vibrations et le bourdonnement des moteurs de l’appareil, Seïf se blottissait contre Eva, alors que Mazen, le nez fixé sur le hublot, était émerveillé par l’altitude. Trop jeune pour sentir l’amertume d’un nouveau déracinement, pas 52


assez pour se plaire auprès de ses parents adoptifs, il regardait l’ocre Transjordanie s’estomper dans le crépuscule. Sans quitter le hublot du nez, il tâtait parfois sa poche, qui contenait son unique héritage : le collier ramassé dans le charnier de Deïr Yassin.

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Chapitre 4

1953

La matinée était moite à Garden City, sur la rive droite du Nil. Un matin comme les autres, n’eussent été ces fumées noires qui s’élevaient de différents endroits du Caire. Au balcon de la villa donnant sur le Nil et El Gezira, Mazen était à l’affût des explosions et des incendies. Au salon, Eva et Aïda Noureddine, une Egyptienne rencontrée à son arrivée, avaient les yeux fixés sur la radio, comme si elles pouvaient y voir les événements rapportés par les dépêches spéciales. Passant sans arrêt de la BBC à Radio Le Caire, elles étaient à l’affût de nouvelles sur les événements qui depuis trois heures du matin, en ce 23 juillet 1952, secouaient la capitale égyptienne. A dix heures, un flash de la chaîne londonienne annonça :

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« Très tôt ce matin, un groupe de militaires se faisant appeler « Officiers Libres » a pris le siège du gouvernement et la maison de la radio… nous vous donnerons d’autres informations dès que possible » Eva était de plus en plus inquiète. Windley, qui était en réunion avec l’Ambassadeur, l’avait maintes fois rassurée en lui disant qu’il ne pouvait y avoir de dépassements incontrôlés « le quartier diplomatique est invulnérable », lui avait-il affirmé, mais Eva était tout de même très inquiète. Depuis l’incendie du Caire, quelques mois auparavant, elle était très tendue et ne sortait pratiquement plus. A ses côtés, Aïda Noureddine essayait de la rassurer. Son mari, ancien membre du gouvernement Nahas Pacha, révoqué par le roi au lendemain de l’incendie du 26 janvier, comptait certains amis parmi ces « Officiers Libres », et leurs vues sur l’avenir du pays étaient proches. Elle tenta à nouveau d’apaiser son amie : « Ne crains rien, Eva, nous nous y attendions un peu, la situation était bloquée. En somme, ce n’est qu’une remise à l’heure des pendules ». A des lieues de ces considérations politiques, Eva se leva pour téléphoner, et au moment où elle passait devant la baie vitrée, elle vit Mazen. Il était debout sur la balustrade du balcon et rien ne le séparait du vide. « Mazen ! » cria-t-elle, descends de là, c’est très dangereux, et rentre tout de suite ! Mais l’enfant ne l’entendit pas. Fasciné par son vieil allié, le feu, il contemplait les volutes noires qui s’élevaient des brasiers épars. Eva s’élança vers le balcon, jeta un regard craintif sur les noires fumées, prit Mazen par la taille et le poussa vers l’intérieur. Il se débattit et supplia : « S’il te plaît, laisse-moi regarder ! » Mais elle le ramena fermement à l’intérieur. Cependant, à force de se contorsionner, 56


il s’échappa de ses bras et bondit à nouveau vers la terrasse. Eva le rattrapa par sa chemise, tira furieusement, déchirant le tissu, et le gifla violemment. Mazen s’immobilisa. C’était la première fois qu’elle portait la main sur lui. Sans dire un mot, il la toisa comme il ne l’avait jamais fait, et ce regard ne la trompa pas : il exprimait la distance, l’éloignement, avec une note de défi jamais atteinte. Tout à coup, derrière eux, s’éleva un cri. Seïf, sensible à ce qui venait de se produire, commençait à pleurer. Mazen s’approcha de son frère, lui caressa les cheveux et chuchota : « Ce n’est rien Seïf, ne pleure pas. » Bouleversée par le regard de Mazen, et ébranlée par sa propre nervosité liée aux événements, Eva apostropha violemment son aîné : « Laisse ton frère tranquille, et retire-toi dans ta chambre ! » Mazen la regarda à nouveau puis, obéissant, se dirigea vers les escaliers. Eva ferma la porte-fenêtre donnant sur la terrasse, prit Seïf dans ses bras et s’effondra sur le canapé, le dorlotant et lui chuchotant des mots doux. Puis, calmée, elle pria d’un regard Aïda de rejoindre Mazen à l’étage.

Depuis leur rencontre lors d’une réception donnée par le roi Farouk, Eva et Aïda ne restaient pas un jour sans se voir. L’Égyptienne, Conservateur au Musée du Caire, avait conduit Eva du Delta jusqu’à la Nubie. Ensemble, elles étaient entrées au cœur des pyramides, avaient exploré des nécropoles, examiné les structures des temples, reconstitué des statues, déchiffré des hiéroglyphes… Aïda connaissait tous les sites de la vallée du Nil et, au grand plaisir d’Eva, les divinités et les pharaons avaient peu de secrets pour elle. Lorsque les deux femmes

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n’assistaient pas à de nouvelles fouilles à Abou-Simbel, Amarna, Thèbes ou Karnak, Aïda guidait Eva dans les couloirs et les réserves du Musée du Caire et, lui présentant les merveilles dénichées dans les caveaux, elle lui contait la splendeur des reines, la puissance des rois, le génie des architectes et la finesse des artisans. Les deux amies savaient aussi chercher des sensations ailleurs que dans l’antiquité égyptienne. Souvent, elles montaient à cheval, non seulement dans la plaine de Gizeh mais aussi sur les plages d’Alexandrie, les rivages de la Mer rouge ou sous les palmes des oasis de Farafra, Siouah ou Baris. Parfois aussi, elles s’amusaient à fréquenter les Studios du Caire où, chaque année, étaient réalisés des dizaines de films. Eva avait adoré les tournages des comédies musicales où s’illustraient les plus grandes valeurs artistiques arabes. Quelquefois, après les tournages, elles étaient invitées avec les comédiens dans des soirées où elles étaient charmées par les voix envoûtantes et les danses fascinantes des plus éminents artistes, qui souvent, entre deux élévations, se mettaient à composer, là, au gré d’une soudaine inspiration qu’ils tentaient de graver sur le coin d’une nappe ou d’un billet de banque. Des chefs-d’œuvre s’élevaient alors pour un instant ou une éternité. Les deux amies avaient ainsi partagé des moments inoubliables et très vite, elles étaient devenues inséparables. Mais ce qui les rapprochait le plus était beaucoup plus subtil que la culture ou les loisirs. En fait, Eva était la personne la mieux à même de comprendre Aïda. Elle la devinait même mieux que sa propre famille ou que ses plus anciennes amies. Car elle avait vécu le calvaire d’Aïda. En Égypte, comme dans beaucoup d’autres sociétés, la femme n’atteint sa véritable plénitude sociale que lorsqu’elle assure à son époux une filiation. Or Aïda ne pouvait pas avoir d’enfants et c’est cette similitude de situation qui les fit s’aimer et se comprendre immédiatement.


N’ayant jamais osé adopter d’enfants, Aïda suivait avec attention l’expérience de son amie et, naturellement, l’observation fit place aux sentiments. L’aîné éprouvait un élan naturel pour l’Égyptienne. Ses traits, sa voix, ses intonations nourrissaient ses réminiscences. Un transfert affectif se fit petit à petit, et Mazen, conquis par la douceur d’Aïda, s’attacha à elle, au grand étonnement d’Eva, inquiète au début, puis apaisée par la métamorphose de l’enfant. En effet, lui, si solitaire et taciturne, passait désormais des heures auprès d’Aïda qui, délicatement, l’amena à reconsidérer ses rapports avec ses parents adoptifs et, au bout de quelques mois, Mazen parvint à communiquer avec eux. C’est pour cette raison qu’en voyant voler la gifle, Aïda éprouva une douleur bien plus vive que celle que ressentit Mazen, car au fond d’elle-même, elle savait que ce geste réduisait à néant toute la sollicitude dont elle avait usé pour le rendre plus réceptif aux Windley.

Aïda gravit les escaliers en pensant à ce qu’elle pourrait lui dire pour atténuer le geste malencontreux de son amie. Elle ouvrit doucement la porte de la chambre et le trouva en face d’elle. Debout et impassible, il l’attendait. La jeune femme en resta interdite. Sans sourciller, Mazen déclara : « Je ne veux plus rester ici, je veux partir avec toi. » A ce moment précis, venant des profondeurs du Caire, une déflagration plus puissante que les autres fit vibrer les vitres de la maison.

Aïda Noureddine fut bouleversée par cet appel de détresse. Sa première pensée fut que c’étaient des paroles d’enfant,

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lâchées dans un moment d’énervement. Mais au fond d’ellemême, l’éventualité de recueillir l’enfant ne la laissait guère indifférente. Quelques jours après le 23 juillet, Aïda constata que Mazen ne semblait pas avoir gardé rancune de la gifle d’Eva. Elle pensa que tout était rentré dans l’ordre. Mais peu à peu, au détour d’un regard de doute ou de mélancolie, elle réalisa la subtilité du comportement de l’enfant et comprit qu’il agissait comme s’il craignait de la brusquer. Sa délicatesse, sa gentillesse, sa sociabilité avec ses parents, sa promptitude à évoquer n’importe quel sujet dès qu’il se retrouvait seul avec elle — évitant ainsi de la mettre dos au mur — n’étaient destinés qu’à elle. En vérité, dès qu’Aïda partait, Mazen disparaissait. Eva en était découragée et Windley, trop occupé par les bouleversements de l’Égypte, n’avait cure de l’attitude de son fils adoptif. Cependant les événements allaient s’accélérer car quelques jours après la prise du pouvoir par les « Officiers Libres », Windley reçut du département des Affaires Étrangères l’ordre de fin de mission et donc, de retour aux Etats-Unis. Eva fut très heureuse d’apprendre cette nouvelle. Après tant d’années passées à l’Étranger, l’idée de retrouver son pays l’enchantait.

Quelques jours avant le départ, les Windley organisèrent la traditionnelle réception d’adieux où fut convié le cercle diplomatique du Caire. Ce jour-là, malgré l’atmosphère enflammée de la capitale, l’essentiel des invités était présent. Bien que ce fût une cérémonie d’adieux, Arthur présenta à sa femme certains diplomates qu’elle n’avait pas eu l’occasion de rencontrer. L’un d’entre

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eux, James Wilson, attaché militaire du Royaume-Uni, nouvellement nommé, présenta à son tour sa femme à Eva : « Mme Windley, je vous présente Cynthia, mon épouse. Si vous ne l’occupez pas un moment, elle est capable d’avaler tout le buffet. » Les deux femmes se saluèrent et immédiatement, de la sympathie s’établit entre elles, peut-être du fait de la singularité de leur situation : l’une venant d’arriver dans un pays que l’autre s’apprêtait à quitter. « Je suis ravie de vous rencontrer, Mme Windley », lança Cynthia qui malgré sa gourmandise dévoilée par son époux, avait une agréable silhouette. « Quel est votre sentiment à la veille de votre départ ? Avez-vous aimé l’Égypte ? — Les sites sont pour la plupart merveilleux. Ne vous laissez pas décourager par la distance, visitez-les tous. — Et à part l’Égypte ancienne, qu’est-ce qui d’après vous vaut le déplacement ? — Il y a des centaines d’endroits à visiter, mais peut-être êtes-vous attirée par quelque chose de particulier ? — Parlez-lui donc des restaurants ! » lança l’attaché militaire par dessus son épaule. « Vous n’avez vraiment pas le physique de vos péchés », avança Eva. « Vous allez me manquer ! » dit Cynthia en riant, « je n’aurai malheureusement pas le temps de vous connaître, alors dites moi tout ! — En commençant par les restaurants ? » plaisanta Eva. « Oui ! » s’exclama Cynthia après avoir vérifié que les oreilles de son époux étaient hors de portée. « Qu’est-ce que je vous disais ! » lança celui-ci qui avait tout saisi malgré le brouhaha.

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Cynthia éclata de rire et confia à Eva tout en avalant un canapé : « Il m’étonnera toujours ! Croyez-en la rumeur, Eva, les attachés militaires sont tous des espions ! James peut suivre quatre conversations en même temps ! — Vous avez de la chance ! Arthur, lui, en suit difficilement une seule… surtout si c’est la mienne ! — Votre buffet est délicieux ! » déclara Cynthia en avalant son dernier toast. — Allons nous resservir », proposa Eva, amusée. Cynthia la retint : « Tout à l’heure, pensiez-vous réellement votre compliment ? » demanda-t-elle en écartant les bras pour mieux dévoiler sa silhouette. « Tout à fait ! » assura Eva. « Alors, allons-y gaiement ! Deux minutes et dix toast plus tard, Cynthia demanda : « Avez-vous connu des gens du pays ? — Oui. — Comment sont-ils ? — La bourgeoisie est très british, vous ne vous sentirez pas le moins du monde dépaysée. Que faisiez-vous donc à Londres ? — Je suis psychanalyste. » La réponse de Cynthia laissa Eva pensive jusqu’au moment où Arthur vint réclamer sa présence pour accueillir des invités. Elle s’excusa, puis déclara avant d’y aller : « Cynthia, j’ai besoin de vous, pourrais-je vous rencontrer au plus tôt ?

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— Mais bien sûr ! » assura Cynthia, étonnée par le ton d’Eva où pointait la détresse, elle ajouta : « Voulez-vous venir prendre le thé chez moi demain ? — Oui ! » souffla Eva. « Vers… cinq heures ? — C’est entendu ! Merci infiniment ! » lança Eva avant de rejoindre son époux.

Le lendemain, à cinq heures précises, Eva arriva chez Cynthia qui la conduisit dans un joli jardin d’hiver plein de lumière. Après avoir causé, l’une de l’Égypte, l’autre de son métier, Cynthia demanda à son invitée qui n’était pas tout à fait détendue : « Eva, avez-vous des enfants ? — Oui, » répondit Eva puis elle précisa : « en fait, c’est pour eux que j’ai tenu à vous rencontrer… enfin… pour mes fils adoptifs… » confia-t-elle difficilement. Cynthia la rassura avec douceur : « Eva, n’hésitez pas à me dire ce que vous avez sur le cœur. J’ai été maintes fois confrontée à ce genre de difficultés. Exprimez-vous sans réserve. Eva respira profondément et, avec un sourire amer, dit à voix basse, comme s’adressant à elle-même : « Oh, mon Dieu ! Maintenant que quelqu’un veut vraiment m’écouter, tout se bouscule dans ma tête… Je ne sais ni par où ni par quoi commencer. » Cynthia se pencha vers elle et lui prit doucement la main. « Détendez-vous, Eva. Et commencez par ce qui vous passe en premier par la tête. » Eva resta un moment silencieuse, puis se mit à parler.

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Elle raconta les camps de réfugiés Palestiniens, les péripéties de l’adoption, l’attitude étrange de Mazen, son indifférence croissante vis-à-vis d’elle et de son mari, sa prédilection pour la solitude, la fascination que le feu exerçait sur lui. Puis elle réfléchit un instant et ajouta : « Ce que je ne comprends pas, c’est son comportement… comment dire ?… responsable… oui, adulte et responsable, vis-à-vis de Seïf. On dirait qu’il veut à tout prix que son frère s’intègre totalement, qu’il soit notre enfant véritable. Il fait tout pour ne pas entraver cette intégration, tout en rejetant ce privilège — si j’ose dire — en ce qui le concerne. Dois-je m’en réjouir, où plutôt m’en inquiéter ? Je ne sais pas. Je suis perdue. » Puis elle parla de Aïda, de son influence relativement positive sur Mazen… Cynthia posa plusieurs questions de détail, dont certaines semblaient hors de propos aux yeux d’Eva, qui y répondait cependant. Quand elle eurent fini, Cynthia, après un assez long silence, déclara : « Eva, il ne faut pas trop compter sur la psychanalyse pour résoudre ce problème. Vous m’avez dit que lors de son adoption, l’aîné avait six ans, je crains que les effets conjugués de son âge, de son patrimoine génétique et de tout ce qu’il a vécu avant de vous connaître ne soient irréversibles : votre aîné pourra difficilement s’intégrer à votre foyer : il s’y sentira toujours étranger. D’après ce que vous m’avez appris, il ne serait pas exclu qu’il ait été perturbé par la perte de ses parents et par les conditions dans lesquelles le drame s’est produit. Ce qui expliquerait la différence de comportement par rapport à son frère qui était alors trop petit pour subir le même choc émotionnel. Et si, grâce à vous, l’effet de l’environnement adoptif a été prépondérant et bénéfique sur le cadet qui s’est intégré à sa nouvelle famille, l’aîné lui, a encore le souvenir de ses parents… de sa mère… Peut-être même retrouve-t-il

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cette chaleur perdue dans le regard de votre amie dont la physionomie évoque davantage sa mère naturelle que vous. — Mais, sans aller jusqu’à l’intégration », demanda Eva, « existe-t-il au moins un espoir de progrès ? Pourra-t-il un jour se sentir bien auprès de nous ? Arrivera-t-il à se sentir luimême, tout en nous sentant proche de lui ? — Rien n’est exclu, mais cela me semble difficile, car la présence du cadet influe sur son comportement. Votre aîné doit faire des efforts pour lui dissimuler son « jardin secret » qui est parfaitement matérialisé par ses repaires et cachettes, prolongement de ce qu’il dissimule au plus profond de lui-même. Mazen doit probablement ressentir la différence d’intégration, et cela crée en lui un conflit. Il sait ce que son frère ignore. Ils sont frères, mais pas par les souvenirs. — Mais ne s’y habituera-t-il jamais ? — Je n’ai pas assez d’éléments pour faire des projections, nous ignorons trop de choses de l’enfance de votre aîné. D’ailleurs tout ce que je vous dis est sujet à caution, on ne fait pas de la psychanalyse comme on épluche un fruit, les choses sont infiniment imbriquées, on maîtrise déjà difficilement les concepts généraux. — Mais en clair, Cynthia, que faut-il faire ? — En me référant aux généralités, les choses sont claires : l’un se souvient, l’autre pas. Le cadet est intégré, l’aîné rejette l’intégration. A partir de là, nous pouvons broder à l’infini. Mais ce qui nous intéresse, c’est la possibilité de faire évoluer le comportement de l’aîné. Or, vu qu’il ne développe pas une insociabilité pathologique — puisqu’il s’entend parfaitement avec votre amie — il est évident qu’il cultive envers sa famille adoptive un rejet conscient, et c’est un comportement qui n’est pas nécessairement anormal. L’environnement post-adoption crée en lui une dissociation traumatique. Il n’est pas nécessaire

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d’être psychanalyste pour le deviner : en clair, votre aîné ne retrouve « ses marques » qu’auprès de votre amie. » A ces mots, Eva tressaillit. Se rendant compte de l’effet de ses paroles sur son invitée, Cynthia détourna la conversation : « Bien, je crois qu’il est temps de servir le thé, n’est ce pas ? » Elle servit Eva et demanda : « Êtes-vous prête pour votre retour aux Etats-Unis ? »

Depuis qu’elle avait réalisé que Mazen n’avait pas parlé dans un moment d’énervement, mais que sa décision était mûrement réfléchie, Aïda perdit de sa sérénité et son comportement s’en trouva affecté jusque dans son foyer. Essayant, dès qu’elle se retrouvait seule avec son époux, de lui faire part du problème, elle ne réussit qu’à l’irriter par des phrases amorcées et tout de suite interrompues. Et lorsque son époux, intrigué, tentait de connaître les causes de sa fébrilité, elle détournait le sujet, justifiant son état par le départ de son amie. Ne sachant à qui parler en premier — à son conjoint ou à Eva — du désir de Mazen d’être recueilli par elle, Aïda se perdit en conjectures. Sa seule certitude était son désir de répondre au besoin du garçon. Elle n’était aucunement obsédée par un besoin de maternité, elle désirait simplement l’aider à suivre son propre chemin. Toutes ces considérations se bousculaient dans son esprit lorsqu’elle arriva, ce jour-là, chez les Windley. Eva, qui savait que son amie lui manquerait terriblement, l’embrassa plus chaleureusement que d’habitude. Aïda découvrit la maison dans un état de désolation dû au départ : amas d’affaires, cartons béants.

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« Excuse ce désordre… Viens, je vais tenter de préparer du thé, j’espère que ma théière n’est pas déjà dans les cartons… » Elle conduisit son amie vers la cuisine où, tant bien que mal, elles se frayèrent une place. Petit à petit, s’engagea une conversation complètement empruntée mais doublée de pensées. Leur amitié était profonde et le départ tellement irréel par son caractère précipité que seuls les cartons du déménagement leur firent sentir la proximité de leur séparation. Sentant l’aspect factice de leur dialogue, les deux femmes se turent, se regardèrent avec émotion puis se serrèrent enfin l’une contre l’autre. Tout à coup, derrière le dos d’Eva, Mazen apparut puis disparut. Aïda, emportée par l’émotion du départ, ne pensait plus à lui. Sa soudaine apparition la fit tressaillir. Eva ressentit le sursaut et s’écarta pour la regarder. Elle la trouva bouleversée. « Qu’y a-t-il ? — C’est Mazen, je viens de le voir passer, je crois qu’il a été surpris par notre présence ici. Au fait », demanda-t-elle en essayant de regarder Eva dans les yeux « comment va-t-il, comment réagit-il au départ ? — Très mal. Mon mari a tenté de lui parler hier, sans résultat. Il refuse de ranger ses affaires et dès que nous avons le dos tourné, il défait ses cartons. C’est dramatique. De plus, son attitude envers Seïf a changé. Il ne le quitte plus. Il lui montre ses livres, ses cachettes, il lui dévoile tout ce qu’il lui a dissimulé. J’ai peur qu’il lui dise que je ne suis pas sa vraie mère… Peur, c’est peu dire, ce serait pour moi comme une malédiction. Je suis très tourmentée, Aïda, c’est affreux, il faut que tu lui expliques. » Eva était désespérée. Aïda s’agenouilla prés d’elle, lui écarta les mains du visage et proposa avec douceur : « Si tu le veux, Mazen pourra rester quelque temps avec moi avant de vous rejoindre aux Etats-Unis. Ce serait peut-être préférable pour toi… et pour lui… » ajouta-t-elle délicatement. 67


Eva cessa de pleurer et resta un long moment songeuse. Oui, elle préférait le laisser auprès de son amie au Caire, mais comment exprimer ce que la conscience devrait réprouver ? Elle réfléchit un moment puis répondit : « Ce serait moins douloureux pour lui, mais le voudra-t-il ? Comment le prendrait-il ? » Aïda prit alors son courage à deux mains et lança d’un trait : « Mazen m’a demandé de le garder. » Eva regarda son amie avec stupeur puis éclata en sanglots. Au fond d’elle-même, depuis que la psychanalyste lui avait parlé, elle savait qu’il eût été préférable, un jour où l’autre, de séparer les deux frères. Que la demande vînt de Mazen, cela la libérait tout en la blessant. Malgré leur totale incompréhension mutuelle, elle se rendait compte qu’au fond, elle l’avait toujours admiré et respecté. Mazen ne s’était jamais comporté en gamin, et les frictions avaient toujours résulté de son refus de laisser les autres pénétrer dans son monde. Elle réalisa qu’elle ne l’avait jamais compris. C’est au moment où elle le perdait qu’Eva comprenait enfin Mazen. Ce soir-là, dès qu’Arthur arriva à la Résidence, Eva lui apprit la délicate nouvelle. Surpris, Windley resta un long moment pensif. Enfin, pragmatique, il déclara : « Penses-tu que cette séparation pourrait avoir des conséquences néfastes sur le petit ? — Il n’a pas cinq ans ! », objecta Eva, « et Mazen n’a jamais été très proche de lui. Je pense qu’avec notre départ aux EtatsUnis et le changement de cadre que cela va entraîner, d’ici quelques années, le souvenir s’estompera. — Et sinon ? — Nous lui dirons la vérité. 68


— L’acceptera-t-il ? » Eva pensa à Seïf, à sa tendresse et à son besoin d’amour qu’il ne cessait jamais de manifester. Elle ne pouvait imaginer qu’un jour il pourrait la blâmer. « Je crois que oui », dit-elle. Arthur Windley respira profondément puis déclara : « Mazen doit avoir neuf ans, crois-tu que lorsque Seïf saura la vérité, il admettra qu’on ait laissé son aîné décider de son sort à cet âge-là ? » Eva pensa au mal de vivre de Mazen, à son rejet des Windley, et tout à coup lui revinrent à l’esprit les paroles de Cynthia. « J’ai eu un entretien avec une psychanalyste. Elle a assez clairement suggéré qu’il fallait les séparer. » Eva rapporta à son époux les paroles de Cynthia. Arthur l’écouta attentivement démontrer le bien-fondé de la séparation. Il avait la même certitude à ce sujet, mais son raisonnement était plus simple. Windley connaissait la puissance de l’instinct de l’espèce, il savait qu’on ne remplace pas les liens du sang par la prévoyance ou la sollicitude. C’était en connaissance de cause qu’il n’avait jamais cherché à forcer l’intégration de Mazen. Du plus profond de lui-même, il souhaitait que ce garçon trouvât sa voie auprès de sa nouvelle famille. Il fit part de cette dernière pensée à sa femme, et, avec toute la tendresse dont il était capable, il lui assura que c’était mieux ainsi, qu’il ne fallait pas qu’elle pense un seul moment qu’elle laissait tomber Mazen, mais au contraire, qu’ainsi, elle l’aidait à se réaliser.

Deux jours plus tard, alors que la situation politique égyptienne n’était pas encore tout à fait stabilisée, Arthur apprit qu’un avion de l’armée américaine en escale technique au Caire devait

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décoller le soir-même pour les Etats-Unis et qu’il disposait de toute la place nécessaire pour sa famille et les bagages. Il décida d’en profiter d’autant plus qu’une occasion pareille ne se renouvellerait probablement pas avant longtemps. Il chargea les services de l’ambassade de toutes les formalités, appela sa femme et lui annonça la nouvelle. Eva la rapporta à Aïda : « Nous partons ce soir. » Elle resta un instant silencieuse puis murmura : « Je ne sais quoi dire à Mazen. — Eva, ne te tourmente pas, je me suis chargée de lui apprendre… — Non Aïda, ce n’est pas pour lui annoncer notre séparation que je veux le voir. Depuis longtemps, je n’ai plus aucun contact avec lui… mais il était là, physiquement… et je sais qu’il va me manquer. L’espoir de le voir heureux avec moi a vécu, mais il ne s’est éteint que petit à petit… » Eva songea : je n’ai pas le droit de faire cela à Aïda. Elle se leva, se dirigea vers la terrasse, s’appuya sur la balustrade et lança à son amie : « Je te demande pardon. Je ne voulais pas étaler ma douleur, je veux simplement lui parler avant de partir… » Elle réfléchit un instant et dit : « Il faut que tu ailles le préparer, je dois lui dire quelques mots. » Eva s’assit sur une table basse, posa la tête dans ses mains et, à travers la balustrade, contempla Le Caire, nouvelle patrie de Mazen. Elle sentait que c’était plus qu’un départ, qu’elle ne le reverrait plus jamais. A cette pensée, elle réprima difficilement ses larmes. Tout à coup, la silhouette de Mazen apparut et il vint s’asseoir à ses côtés. Eva ne broncha pas, de peur que la fragile beauté du moment ne s’évanouît. Elle resta silencieuse, Mazen aussi. Enfin, elle murmura : « Mazen, je vais… »

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Levant avec douceur sa main vers la bouche d’Eva, Mazen l’interrompit. Une larme coula sur le visage d’Eva et vint se poser sur les doigts du garçon qui la porta à ses lèvres. « C’est salé ! » lança-t-il avec une intonation enfantine. Émue, Eva se sentit subitement très proche de lui : « Mazen, je dois te demander quelque chose. Tu es peut-être trop petit pour me répondre vraiment, mais je dois te poser la question : veux-tu vraiment rester chez Aïda ? — Oui, » répondit-il simplement. « Et ton frère ? » demanda alors Eva, il t’en voudra de l’avoir laissé seul. — Mon frère est tout petit », lui répondit-il.

Quelques heures plus tard, la voiture transportant les Windley, Mazen et Aïda pénétra dans l’enceinte de l’aérodrome et, escortée par une Jeep militaire, se dirigea vers les hangars. Après avoir longé un bâtiment surmonté d’une tour de contrôle, le cortège passa devant quelques avions, au grand plaisir de Mazen qui ne quittait des yeux un appareil qu’à l’apparition d’un autre. Tout à coup, le chauffeur annonça : « voici votre avion ». Mazen se retourna vivement et vit un impressionnant quadrimoteur flambant neuf : un Lockheed Constellation frappé de l’étoile de l’US Air Force. Les voitures s’immobilisèrent à quelques mètres de la passerelle et du bas de celle-ci, le commandant de l’appareil s’avança vers Arthur Windley qui venait à peine de sortir de son véhicule : « Bonjour Monsieur Windley, vos bagages sont à bord, je viens de recevoir l’autorisation de décollage. Si vous le voulez bien, nous partons tout de suite, car la situation n’est pas très claire et un contrordre peut arriver d’un moment à l’autre. « Allons-y, commandant. » 71


Windley chercha Mazen des yeux et l’aperçut sous la carlingue de l’appareil, observant le train d’atterrissage. Il l’appela : « Mazen, viens nous dire au revoir. » Windley pensa tout à coup à ce qui pourrait faire plaisir à l’enfant, il se retourna subitement vers l’un des navigants et demanda : « S’il vous plaît, je voudrais retirer de mes bagages l’un des cartons frappés d’un FRAGILE. Je voudrais le plus petit, » ajouta-t-il subitement. « Je m’en occupe. » Pendant ce temps, Eva tenait contre elle Mazen : « Au revoir mon petit », lança-t-elle en cachant ses larmes, et elle se retourna vers Aïda pour lui répéter : « prends bien soin de lui ! » et elle l’embrassa une nouvelle fois en murmurant : « à très bientôt, mon petit. » Enfin, Mazen donna l’accolade à Seïf et l’embrassa de toutes ses forces. « Quelle chance ! » lui souffla-t-il, « tu vas faire un tour dans le ciel ! » Peu réceptif à cette chance, Seïf regarda froidement l’appareil. Enfin, le commandant invita Eva à monter à bord. Celle-ci prit par la main Seïf qui se laissa entraîner tout en regardant en arrière vers son frère. Il ne comprenait pas pourquoi Mazen restait. Ce dernier le salua d’un signe enthousiaste et donna son autre main à Aïda. Pendant ce temps, Windley, tout en lançant vers Mazen des regards tendres et furtifs, attendait le carton qu’il avait demandé. Celui-ci arriva enfin. Il le prit et le posa délicatement sur le siège de la voiture qui devait raccompagner Aïda et Mazen. Enfin, il s’approcha de lui, s’accroupit et dit : « C’est pour toi, prends-en bien soin. »

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Mazen mit sa main droite dans sa poche et en retira un objet brillant qu’il tendit à Windley. C’était le collier de Deïr Yassin. Puis il courut vers la voiture et tira de son petit cartable l’édition des Contes d’Andersen que lui avait offerte Susan. « C’est pour Seïf, quand il saura lire », dit-il. Windley regarda le collier avec étonnement, le mit dans sa poche, embrassa Mazen sans insistance, comme si ce n’était qu’un au revoir. Il grimpa dans l’avion. La porte se referma aussitôt et l’appareil s’ébranla. Mazen et Aïda reculèrent et scrutèrent les hublots. Tout à coup, derrière l’un d’entre eux Mazen devina le visage de Seïf. A ce moment-là, Aïda proposa : « On y va, Mazen ? » Mais Mazen, concentré sur le hublot, resta immobile. L’appareil gronda à nouveau sous l’effet d’une accélération des hélices et s’avança sur le bitume. Mazen suivit des yeux le hublot jusqu’à ce que le visage de son frère eût disparu. Enfin, il se laissa entraîner par Aïda dans le véhicule qui démarra aussitôt. Par la lunette arrière, il continua à suivre des yeux le Lockheed Constellation qui amorçait déjà le dernier virage avant la piste. En se retournant pour mieux le voir, Mazen trouva le paquet posé dans la voiture par Windley. Il tira vers le côté la corde qui retenait le couvercle et le souleva. La lumière pénétra dans le carton et Mazen découvrit la petite et puissante silhouette de l’aiglon royal. « Il se jette dans le vide à quatre-vingts jours » disait Windley. Mazen leva les yeux vers la piste de l’aérodrome, à ce moment même, le Constellation décollait.

A l’intérieur de l’appareil, Arthur se rapprocha de sa femme et lui chuchota à l’oreille :

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« Ne sois pas triste, chérie ! A présent, il faut apprendre à oublier. » Eva regarda Arthur dans les yeux et y devina une intention. « Que veux-tu dire, Arthur ? — Pour le gosse et pour nous-mêmes, il faut tout oublier et ne plus jamais mentionner Mazen. J’irais même plus loin : Seïf ignore la vérité, il se sent comme notre fils, il faut normaliser la situation. Dès notre arrivée, je vais faire faire une ordonnance de filiation, nous le baptiserons et nous veillerons à effacer toute trace de son origine, et dans quelques années, si Dieu le veut, tout sera oublié. »

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Chapitre 5

1967

Mazen descendit rapidement les escaliers du perron de la villa et enfourcha sa motocyclette, une impressionante Norton offerte un an auparavant par son père adoptif pour sa réussite aux examens de fin d’études. Aïda n’avait pas apprécié le cadeau. Elle avait fait promettre à Mazen de rouler au pas. Le jeune homme respectait sa promesse… jusqu’au bout de la rue de la Reine Chajaret E-Durr. Là, il faisait rugir les 350 cc de sa moto et traversait El Gezira sur une seule roue. La fenêtre du premier s’ouvrit et Aïda, souriante et les cheveux encore défaits lança : « As-tu pris ton petit déjeuner ? » Ne voulant pas la contrarier, Mazen, qui avait travaillé toute la nuit, déclara :

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« Oui. » Tout à coup, Aïda vit la motocyclette. Son sourire se figea. « J’avais oublié cette horreur. » Elle leva les bras au ciel et lança : « Mon dieu, il est entre tes mains. » Puis, comme apaisée par ce vœux, elle le regarda tendrement et dit : « Fais attention mon chéri. — Ne crains rien Aïda ! J’ai très peu de chemin à faire jusqu’à l’état-major. » — N’oublie pas ton casque ! » cria-t-elle. Ce mot lui fit très peur et à nouveau, elle maudit l’engin. Mazen enfourcha la moto et s’apprêta à mettre son casque. « Attends ! — Excuse moi Aïda, je n’ai vraiment pas le temps » lançat-il en appuyant sur le kick. Le moteur démarra au quart de tour. Elle le regarda, assis sur sa moto, son casque devant lui, et ses appréhensions s’évanouirent. Elle le trouva soudain très beau sur cet engin viril. Ses cheveux noirs d’ébène, ses grands yeux clairs mais endurcis par ses sourcils noirs, son nez aquilin et son visage droit lui donnaient, sur cet engin, l’air d’un chevalier moderne. Puis, se ressaisissant pour refuser d’associer une quelconque beauté à cette diabolique motocyclette, elle se retira vivement et ferma la fenêtre. Mazen mit son casque. Ce n’était pas dans ses habitudes : il aimait la caresse du vent sur son visage. Mais aujourd’hui, ce qu’il devait rapporter au colonel était de la plus grande importance. D’une telle importance, qu’il n’avait pas le droit de prendre des risques… Il traversa le quartier résidentiel d’El Zamalek.

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Dans la rue, la tension était palpable. Les gens lisaient les journaux à même le trottoir. Les kiosques étaient combles et les vendeurs à la criée affichaient un air tragique. Depuis plus de six mois, la situation se dégradait rapidement entre les pays arabes et Israël. Et depuis l’annonce par Nasser de la fermeture du détroit de Tiran à la navigation israélienne, les bruits de bottes se faisaient de plus en plus forts. Mazen accéléra, prit le pont El Alà et traversa le Caire jusqu’à l’Etat-Major. Mazen, qui avait terminé ses études de Droit, en était alors à sa seconde année de service militaire. Il avait été affecté, avec grade de sous-lieutenant, au secrétariat de l’état-major interarmées où il était entré sous les ordres du colonel Miled, responsable des services secrets de l’armée. Mazen rangea sa moto devant l’entrée du bâtiment réservé aux services secrets et arpenta rapidement les couloirs vers le bureau de son supérieur. Les services du colonel Miled étaient chargés de l’évaluation et de l’interprétation des renseignements bruts communiqués par des sources très diverses. Cela demandait un travail de contrôle et de coordination considérable, et Mazen s’y était attaché avec enthousiasme. Il rencontrait toutes sortes de gens, des pilotes d’hélicoptères aux hommes du Génie militaire égyptien, en passant par les bédouins qui traversaient le Sinaï et le désert du Néguev. SERVICES SECRETS DE L’ARMEE EGYPTIENNE BUREAU DU COLONEL MILED

C’était la sixième fois cette semaine que Mazen entrait dans le bureau de son supérieur. A chaque fois, il lui avait présenté son rapport sur l’imminence d’une attaque israélienne, mais,

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invariablement, le colonel Miled l’avait assuré du contraire. Mais Mazen était décidé, cette fois-ci, à ébranler ses certitudes. Il ôta sa casquette, s’arrêta pile devant la table, et déclara : « Mon colonel, il faut s’attendre au pire. » Le colonel s’adossa à son fauteuil, se croisa les doigts derrière la nuque et observa son subordonné. Depuis qu’il était entré à son service, le nombre de rapports avait décuplé. C’était à croire qu’il ignorait non seulement les permissions, mais aussi le repos ou même le sommeil. S’il n’était pas à l’affût d’un signe qui pût confirmer un renseignement, il le trouvait plongé dans les publications scientifiques ou militaires. Souvent même, il le surprenait à lire les grands classiques de l’art de la guerre, de Sun Tzu à Clausewitz, en passant par Guibert ou Napoléon. Mais peu à peu, Miled avait fini par reconnaître la compétence du jeune officier : ses rapports ne comportaient jamais de lacunes. « Asseyez-vous, lieutenant Noureddine, cela fait six mois que vous me promettez le pire et qu’à mon tour, je le promets à mes supérieurs. Ils vont finir par me croire paranoïaque » ajouta-t-il en souriant. Mazen ne broncha pas. Miled poursuivit : « Militairement, nous avons fait tout le nécessaire : nos troupes sont en état d’alerte, et le Président vient de leur donner l’ordre de prendre position à Charm el Cheikh et à Gaza ». Il se tut un instant, alluma une cigarette et poursuivit : « je ne vois pas ce que nous pourrions faire de plus ». Mazen ouvrit sa serviette et en retira plusieurs dossiers qu’il posa sur le bureau. « Mon Colonel », lança-t-il d’un ton résolu, « les Israéliens savent que nos divisions du Sinaï ne sont pas suffisantes pour lancer une offensive. » Le colonel acquiesça.

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« Dans ce cas, » poursuivit Mazen, « pourquoi se préparentils à mener une guerre totale ? » Le colonel Miled sourit : « Vous y allez un peu fort, lieutenant », et en écartant les bras, il répéta « une guerre totale » ! Mazen ouvrit l’un de ses dossiers et le tendit à son supérieur. Celui-ci le parcourut. Mazen remarqua un froncement des sourcils du colonel qui releva la tête et demanda : « Quelles sont vos sources ? » Mazen respira profondément et rapporta : « J’ai passé toute la nuit à les classer. Elles sont diverses, mais toutes concordent : des dizaines de bombardiers et de chasseurs atterrissent depuis une semaine sur les bases israéliennes, alors que des avions cargo sont en train de débarquer des radars et des missiles. — Israël est en train de s’armer », objecta le colonel, « ça ne signifie pas qu’il prépare la guerre. » Mazen lui remit un nouveau dossier : « Regardez ceci : il s’est avéré que les manœuvres de l’armée ont gagné en intensité et que la logistique de guerre se met en place… » Il attendit en vain une réaction de son supérieur puis poursuivit : « ce n’est pas tout. » Il ouvrit un troisième dossier rempli de coupures de presse. « Lisez mon Colonel, une véritable offensive médiatique est opérée, et les médias occidentaux prennent fait et cause pour Israël face aux Arabes comme pour David face à Goliath1. — Ceci est très intéressant, lieutenant, mais plusieurs autres sources affirment qu’Israël n’a pas l’intention d’attaquer. Et ces sources sont autrement importantes ! », fit-il en levant les yeux pour signifier que ces sources venaient de la Présidence.


« Mon Colonel, ne sous-estimez pas la ruse des Israéliens. La meilleure façon de préparer la guerre est de faire croire qu’on ne la veut pas. — Mais pourquoi la voudraient-ils ? » demanda le colonel. Mazen resta un long moment silencieux puis il lança : « Parce que l’Égypte commence à se relever. Pour eux, il est temps de frapper. — A qui pensez-vous ? — Souvenez-vous de l’Histoire, mon Colonel, souvenezvous de Mohamed Ali1. Miled regarda avec étonnement cet appelé qui voulait justifier ses soupçons par des références à l’Histoire. Il savait que Mazen faisait du bon travail, mais en « haut lieu », on exigeait des preuves. QUELQUE PART DANS LE DESERT DU NEGUEV

Rami tira de sous sa djellaba ses jumelles ultra puissantes et fixa une nouvelle fois un point situé à quelques kilomètres au nord. Depuis deux jours, il s’était réfugié, avec son chameau, derrière de gros rochers qui le protégeaient du soleil du Néguev. Ses réserves d’eau commençaient à baisser dangereusement, mais il tenait absolument à savoir pourquoi des hélicoptères israéliens avaient débarqué puis rembarqué une cinquantaine d’hommes qui avaient, à l’aide de pics et de très larges rubans colorés, tracé des centaines de lignes en plein désert. Rami observa les rubans, en se demandant une nouvelle fois à quoi ils pouvaient servir. La nuit dernière, il avait poussé une incursion jusque-là, et il avait crayonné sur un papier un plan des traçages effectués, mais cela ne lui avait pas permis d’en savoir plus. Plusieurs fois, il avait pensé contacter ses supérieurs 81


par radio, mais ceux-ci lui avaient enjoint de n’utiliser ce moyen qu’en cas de péril grave et imminent. Brusquement, sans que Rami ne vît rien venir, ce fut l’enfer. D’assourdissants hurlements de réacteurs déchirèrent l’air et de gigantesques trombes de sable et de feu furent soulevées par les bombes au napalm lâchées par des Phantom israéliens. Le bombardement dura à peine trente secondes. Rami n’eut pas le temps de compter les avions, mais il les estima à une trentaine au moins. Une demi-heure plus tard, les hélicoptères revinrent et une vingtaine d’hommes descendirent observer le site du bombardement. Ce soir-là, à la faveur de la nuit, Rami décida de reprendre la route. Il avait recueilli assez d’éléments à rapporter à ses chefs. SERVICES SECRETS DE L’ARMEE EGYPTIENNE BUREAU DU COLONEL MILED

Mazen entra en coup de vent dans le bureau de son supérieur et, devant l’air ahuri de celui-ci, il brandit le croquis remis par Rami quelques minutes plus tôt et lança : « Voilà la preuve décisive, mon colonel ! — De quoi s’agit-il ? » demanda celui-ci en reposant son verre de thé sur la table. Mazen posa le croquis sur le bureau et déclara : « Un de nos agents est revenu du Néguev, il a assisté à des manœuvres de l’aviation israélienne. Un bombardement au napalm. — Et en quoi est-ce décisif ? » Mazen désigna le croquis :

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— Regardez, mon Colonel, Rami a reproduit la cible des bombardiers. » Le colonel jeta un coup d’œil sur le dessin : « Je ne comprends pas. » Mazen retira de son dossier un plan, le posa près du dessin de Rami et déclara, en suivant des doigts les lignes principales : « Regardez ces lignes, ne concordent-elles pas avec celles de ce plan ? — En effet, et quel est ce plan ? » Mazen resta un instant silencieux puis lança : « C’est le plan de la base de Suez. Je viens de le retirer de nos archives. » Le colonel réfléchit un instant puis demanda : « Est-il en tous points identique au schéma tracé par notre agent ? — A une exception près, oui. — Quelle est cette exception ? » Mazen désigna un carré grossièrement reproduit par Rami. « Ceci ne figure pas sur notre plan de la base de Suez. — Et pourquoi d’après vous auraient-ils tracé ce carré ? — Parce que notre plan n’est pas à jour. Ce carré représente le nouvel arsenal de la base de Suez, les travaux viennent à peine de se terminer ». Le colonel observa une nouvelle fois le croquis. Il était si grossièrement dessiné qu’il était difficile de croire qu’il constituait une preuve irréfutable. Mais si l’aviation israélienne s’entraînait avec un tel degré de précision, il n’était plus permis de douter des intentions des chefs militaires israéliens. Il prit son téléphone et appela la Présidence de la République.

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PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE ARABE D’EGYPTE BUREAU DU CONSEILLER DU PRESIDENT

Maher Abdesselem regarda une nouvelle fois le croquis et le plan puis demanda au colonel Miled : « N’est-il pas habituel de s’entraîner sur des cibles ennemies ? — Oui, mais la précision du plan ne laisse aucun doute, car nous venons de terminer cet arsenal qui ne figure pas encore sur nos propres plans. — Vous parlez de ce carré grossier ? — Notre agent a fait ce croquis en pleine nuit. — Je ne peux pas présenter un dossier aussi mal fichu au Président et lui dire que c’est la preuve irréfutable d’une attaque imminente. — Mais… — Il n’y a pas de mais qui tienne. Avez-vous d’autres plans de nos bases dans votre dossier ? — Oui. — Montrez-les moi. » Le colonel retira les plans demandés et les étala sur le bureau du conseiller. « Colonel, poursuivit celui-ci, regardez, il y a deux ou trois autres plans qui pourraient concorder avec le croquis de votre agent. » Le colonel Miled, qui avait déjà effectué cette vérification, lança au conseiller : « Vous vous méprenez, Monsieur, j’ai déjà effectué un contrôle, toutes les bases se ressemblent, mais il y a des signes qui ne trompent pas. — Quels sont ces signes ?


— Je vous ai envoyé tous les dossiers, il y a ces arrivées de matériel, la mise en place de la logistique de guerre… — Colonel, vos services ne sont pas notre unique source de renseignements, or toutes les autres concordent pour nous dire qu’Israël est fermement convaincu de notre puissance militaire et de notre capacité de le rayer de la carte. » Le colonel pensa à l’analyse de Mazen sur ce point. Il déclara au conseiller : « Nous avons analysé ces informations-là et nous avons la quasi certitude qu’il s’agit de propagande. Les Israéliens noient nos ambassades de faux rapports en ce sens. » Touché dans son amour-propre, le conseiller du Président entra dans une fureur noire : « Vous nous prenez pour des imbéciles ! Nous croyez-vous susceptibles d’être manipulés de la sorte ? — N’empêche, Monsieur le conseiller, que tous les signes concordent… — Eh bien trouvez-en d’autres », dit-il en tendant le croquis de Rami, « je ne peux pas présenter ceci au président. — A votre place, je le ferais », lança le colonel avant de sortir. QUARTIER GENERAL DE L’ETAT-MAJOR GENERAL ISRAELIEN

Lévi Eshkol, Premier ministre et ministre de la Défense regarda les photographies aériennes du Sinaï obtenues par le chef du Mossad et se retourna vers Moshé Dayan : « Meir Amit a fait du bon travail, Helms et Mc Namara l’ont assuré du soutien du Président. Reste le point de vue militaire. Qu’est ce que vous en pensez, Général ?

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— La fermeture du Golfe d’Aqaba vient trop tard, nous sommes prêts. Nous allons frapper vite et fort. Avant qu’ils réalisent ce qui leur arrive, nous serons sur le canal. — Et Jérusalem ? — Tout dépendra de l’attitude de Hussein. » Le général Aharon Yariv, chef de l’Aman intervint : « Il attaquera. Dès le déclenchement de la guerre, la pression de la rue sera énorme, notre propagande a pleinement réussi, les Arabes sont persuadés que leurs armées sont capables de nous rayer de la carte. — Misez sur l’ego des Arabes et vous obtiendrez toujours ce que vous voudrez », lança Itzhak Rabin, le chef de l’étatmajor général. « Bien Messieurs », intervint Lévi Eshkol, « Maintenant que tous les éléments sont réunis, la décision d’attaquer vous appartient. » Il se tourna vers Moshé Dayan et déclara : « Dayan, à partir de cet instant, vous prenez mon portefeuille de la Défense… » il laissa sa phrase en suspens, regarda un à un tous les membres de l’état-major puis fixa l’œil unique de Dayan et demanda : « Quand comptez-vous déclencher les hostilités ? — Il nous faut un prétexte. » Le général Aharon Yariv intervint alors : « Messieurs, selon mes services, la Jordanie et l’Irak s’apprêtent à se rallier au pacte militaire égypto-syrien. » Dayan fixa à son tour le Premier ministre et déclara : « Nous attaquerons au lendemain de la signature de ce pacte par Bagdad. » 5 JUIN 1967 86


BASE AERIENNE DE SUEZ

Une quarantaine de mig égyptiens étaient alignés devant les hangars de la base de Suez. Conduit par Mazen, le colonel Miled devait superviser le décollage d’une division de parachutistes ayant pour mission d’appuyer les troupes de Gaza. C’est au moment où Mazen claqua sa portière qu’eut lieu la première explosion. Il pensa tout de suite à un accident, mais elle fut immédiatement suivie des rugissements des réacteurs et d’un nombre impressionnant de nouvelles déflagrations. Le souffle des bombes projeta Mazen par terre. Il se retourna alors vers les appareils alignés devant les hangars : des mig flambant neufs qu’il avait aperçus quelques secondes plus tôt, il ne restait que des carcasses enflammées. En quelques minutes, l’aviation israélienne venait d’anéantir l’aviation arabe, car ce raid n’était pas le seul : toutes les bases aériennes des pays arabes limitrophes d’Israël furent attaquées ce même jour, à la même heure. Cinq jours et plusieurs catastrophes militaires plus tard, les pays arabes acceptaient le cessez-le feu décrété par l’ONU, contrairement aux Israéliens qui dans les deux jours qui allaient suivre finissaient de s’emparer de Jérusalem Est, de la Cisjordanie, de Gaza, du plateau syrien du Golan et du Sinaï. En six jours, l’État juif avait quadruplé la superficie de son territoire. Cette année-là, un nouvel exode contraignit à l’exil des centaines de milliers de Palestiniens. C’est aussi cette année-là que, contre toute attente, Mazen s’engagea dans l’armée égyptienne. Ce qui le décida à entamer une carrière militaire était le sentiment qu’autour de lui, parmi les Égyptiens, une dynamique se manifestait, un esprit se forgeait. Par la douleur de la défaite, une nouvelle Égypte naissait et ses cris étaient prometteurs.

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A la fin de l’année, Mazen fut affecté au service du plus brillant et du plus audacieux des chefs militaires que comptât le monde arabe : le général Saadedine Chazli1.

Dès qu’il fut entré dans le bureau du général, celui-ci se leva, fit le tour de son bureau, l’invita à s’asseoir et s’assit à son tour devant lui. Mazen fut étonné par cette simplicité, si rare dans les hautes sphères. « Lieutenant Noureddine, j’ai étudié vos dossiers d’évaluation… » Comme si cette étude rendait la défaite plus cruelle encore, le général marqua un long silence puis il poursuivit : « Nous avons perdu 10 000 hommes. 5 000 soldats et 500 officiers ont été faits prisonniers. 40 pilotes ont été tués ou sont portés disparus. Quatre-vingts pour cent de notre matériel de guerre a été perdu, soit 600 chars, 340 avions et près de deux milliards de dollars d’armement et d’équipement. Les efforts déployés depuis douze ans pour doter notre pays d’une force de défense sont annihilés. » Il marqua un nouveau silence puis reprit : « J’ai compulsé tous les rapports établis par nos services secrets avant le conflit, et je suis certain qu’une meilleure utilisation des analyses en aurait changé le cours. Si vous êtes ici, c’est parce que vous avez fait preuve de perspicacité dans vos analyses, et pour cette raison, j’ai décidé de vous intégrer dans mon équipe. « Vous pensez donc à la revanche, mon Général ? » Chazli fixa Mazen et déclara : « Elle ne saurait tarder. Israël se cantonne sur des positions inacceptables pour nous. »

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Dans les six années qui suivirent le conflit de 1967, l’équipe du général Chazli réalisa un gigantesque travail d’observation. Tous les rapports et informations issus du dernier conflit furent compulsés et classés, les armes saisies dans le camp israélien étudiées et les stratégies employées, analysées. Des rapports fournis par des espions et des réseaux de résistance palestiniens en Israël furent analysés et peu à peu, Chazli et ses hommes accumulèrent une véritable somme de connaissances sur l’armée, les chefs militaires et les services secrets israéliens. Malgré les difficultés et les volte-face avec l’Union Soviétique1, Chazli, qui avait ses propres réseaux indépendants des hautes sphères de l’État, profita des précieux renseignements fournis par le GRU2 pour établir et mettre à jour les cartes retraçant les mouvements des forces israéliennes dans le Sinaï. Mazen, qui participa à la recherche et au classement de ces renseignements, fut également associé à l’une des tâches les plus secrètes qui soient : le choix et l’acquisition de matériel militaire de haute technologie. A plusieurs reprises, il voyagea en URSS et dans d’autres pays pour préparer des réseaux hermétiques de payement et d’acheminement des armes nouvelles. Pour mieux garantir le secret et tromper l’ennemi sur les systèmes d’armes choisis, certains réseaux moins hermétiques furent constitués, c’étaient ceux qui concernaient les armes de moindre importance stratégique. Pour ceux-ci, Mazen provoqua des fuites contrôlées en utilisant des espions à la solde d’Israël découverts mais non arrêtés. De cette manière, il garantissait à l’ennemi des sources de renseignements qu’il pourrait utiliser plus tard pour des manœuvres de désinformation et d’intoxication. Il fut également envoyé sur le front1, souvent pour superviser les divers travaux du Génie militaire égyptien et observer la mise en place des fortifications israéliennes sur ce qui allait

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devenir la fameuse ligne Bar Lev2 dont les Égyptiens avaient en vain tenté d’empêcher la construction par des tirs d’artillerie. Mais la mission principale de Mazen restait le renseignement, essentiellement, l’examen de tous les rapports ayant trait à la rive orientale du canal de Suez et au Sinaï. Pour cela, il obtint tous les moyens nécessaires, dont l’aide du plus précieux corps d’armée aux yeux de Chazli : la division héliportée. Grâce aux incursions-surprises et aux largages de commandos parachutistes, Mazen parvint à connaître parfaitement le système de défense israélien. Chaque fois que des rapports d’observations déterminaient l’existence d’une anomalie par rapport aux plans établis, il décidait d’opérer un raid. Pour certaines missions, Mazen avait aussi recours à la Marine égyptienne et plus précisément au corps des plongeurs. C’est à ces derniers qu’il dut faire appel un jour, alors que depuis deux semaines, les rapports qu’il recevait recelaient une énigme. Ce jour-là, Mazen se présenta au bureau de Chazli et lui présenta sa synthèse sur les comptes rendus d’observation : « Mon Général, des camions transportant un chargement particulièrement volumineux ont été rejoints par plusieurs véhicules du Génie israélien aux divers postes de la ligne Bar Lev et ils sont repartis à vide. — Quels véhicules du Génie les ont rejoints ? — Des bulldozers, des grues et des pelleteuses, principalement. — Qu’est-ce qui vous fait penser que ces travaux ont un caractère spécial ? Il peut s’agir de simples fortifications. — Les travaux ont lieu dans les endroits les plus fortifiés de la ligne Bar Lev. Ceux derrière lesquels nous ne pouvons plus rien observer depuis assez longtemps. — Pourquoi n’avez vous pas organisé une incursion ?

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— Quelque chose me fait hésiter, Mon Général. Jamais les Israéliens n’ont utilisé autant de stratagèmes pour couvrir des travaux. Mais regardez ». Il remit à son supérieur cinq rapports et ajouta : « Je les ai reçus aujourd’hui. » Le général observa un à un les rapports qui spécifiaient que des travaux analogues avaient été effectués près de chaque fortin de la ligne Bar Lev, puis, perplexe, il demanda : « Quelles sont vos conclusions ? — J’ai demandé à la Marine de nous envoyer un commando de plongeurs. Il vient d’arriver. — Comment comptez-vous agir ? »

Par une nuit sans lune et à partir d’un coude sur la berge occidentale du canal, plus d’une soixantaine de plongeurs, dont vingt tireurs d’élite, dix artificiers, dix spécialistes de la détection et quinze officiers du Génie, tous équipés d’appareils respiratoires à circuit fermé1, pénétrèrent dans l’eau. Derrière eux, ils laissaient trois vedettes rapides et deux hélicoptères de combat, chargés d’assurer leur retraite en cas d’imprévu. Les nageurs traversèrent le canal à quelques mètres de profondeur et accostèrent à deux kilomètres du poste de défense visé. Furtivement, ils se débarrassèrent de leurs équipements qu’un groupe de cinq hommes se chargea de transférer au point de ralliement. Armés de fusils et de pistolets silencieux, et évoluant à l’aide d’appareils à intensification de lumière sortis des ateliers techniques du GRU soviétique, les membres du commando, dont les hommes de tête étaient munis de détecteurs de mines et de métaux, escaladèrent le mur de sable de la ligne Bar-Lev, coupèrent les multiples barbelés, se frayèrent un chemin entre

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les chevaux de frise, et pénétrèrent de quelques centaines de mètres dans le désert pour contourner des postes de défense secondaires. Dès qu’ils eurent atteint les abords du fortin visé, les Égyptiens localisèrent les soldats israéliens en faction devant le bunker ou en position sur le mur de sable. Un bref plan d’attaque fut établi, puis, à l’aide de lunettes de visée à infrarouge et avec une synchronisation parfaite, les tireurs d’élite éliminèrent les Israéliens sans bruit. Ils restèrent quelques secondes en position, puis ils pointèrent leurs armes sur toutes les ouvertures du bunker. L’opération commença enfin. Pendant que les artificiers mettaient en place les explosifs, le reste du commando réalisait la mission de reconnaissance. Une observation rapide des lieux fut effectuée, mais Mazen et ses hommes ne relevèrent aucune trace des mystérieux travaux. Cinq minutes plus tard, respectant le plan, tous les membres du commando, à l’exception de Mazen qui n’admettait pas l’échec, étaient prêts pour le retour sur la rive occidentale. L’un des officiers lui rappela l’impératif du respect du temps pour ne pas mettre en jeu la vie des hommes, car le bunker abritait des dizaines de soldats, avec tous les moyens de communication qui permettraient aux renforts héliportés d’arriver dans les cinq minutes à partir des bases disséminées le long du canal. Les explosifs étaient en place, les minuteurs enclenchés, et l’équipe des cinq plongeurs chargés de l’acheminement du matériel de plongée attendait dans les eaux du canal. Mazen hésita quelques secondes puis, d’un geste nerveux, donna l’ordre de la retraite. Tout ce travail pour une simple opération de sabotage, cela le désolait. C’est au cours de la descente du mur de sable que l’un des Égyptiens remarqua quelque chose d’inhabituel. Là où il ne


devait y avoir que du sable, il s’était heurté à quelque chose de dur et de lisse. Retournant sur ses pas, il creusa et mit à nu une sorte de conduit. Alerté par la découverte, Mazen accourut. Il suivit le conduit et découvrit que celui-ci descendait jusqu’au canal et ne s’arrêtait qu’à quelques centimètres au-dessus des eaux. Une plaque amovible en aluminium le bouchait. Il réfléchit quelques secondes puis dévissa sans difficulté l’embout. Une forte odeur d’essence s’éleva alors. Le cœur de Mazen s’emballa. Deux minutes plus tard, alors que tous les membres du commando nageaient sur le dos pour mieux observer le fortin, une formidable explosion le désintégra. D’immenses gerbes de feu s’élevèrent, se reflétant sur les eaux du canal, jusque dans les gouttelettes qui coulaient sur les visages des nageurs. Puis, et bien qu’il s’y attendît, Mazen fut surpris par une nouvelle explosion. Moins importante que la première, elle était cependant bien plus spectaculaire, confirmant ainsi la découverte du commando : près de chaque fortin, sous la ligne Bar Lev, les Israéliens avaient disposé des réservoirs d’essence géants qui, en cas d’offensive égyptienne, déverseraient leur contenu dans l’eau pour enflammer la surface du canal. Q.G. DU GENERAL ISMAIL BANLIEUE DE ABBASSIYA, RUE DU 23 JUILLET.

La nouvelle fut reçue comme un ouragan dans la banlieue de Abbassiya, rue du 23 juillet, dans ce discret bâtiment faisant office de quartier général du général Ismaïl, le ministre de la Défense1. Convoqué dans cette bâtisse ceinte de hauts murs, pour y rencontrer les chefs des armées égyptiennes, Mazen fut surpris d’y trouver une quarantaine d’hommes en pleine effervescence, s’agitant autour de tables géantes couvertes de cartes d’étatmajor et utilisant des installations de communication de haute 93


technologie. Il ne se passait pas cinq secondes sans qu’un appareil ne se mît à cliqueter ou à sonner. L’agitation manifeste ne laissait pas de doute : Mazen comprit que le Président avait déjà décidé la guerre, et que ces hommes qu’il voyait transmettre des ordres, recevoir des données, se pencher sur des cartes ou des carnets pour noter des informations ou des positions, étaient chargés de la planification des batailles. Naturellement, il comprit aussi que de par son passage dans ce lieu de haut commandement, son destin était pour quelque temps lié à celui de l’Égypte. Mazen fut immédiatement introduit au bureau du général Ismaïl autour duquel était réuni l’état-major au grand complet. Tous les chefs militaires égyptiens le saluèrent chaleureusement. Mazen était ému et Chazli le réconforta d’un large sourire. Ismaïl déclara : « Messieurs, voici le Capitaine Mazen Noureddine. Grâce à lui, nous avons découvert le piège diabolique que les Israéliens nous préparaient pour nous empêcher de reconquérir le Sinaï. » Il se tourna alors vers Mazen : « Israël se préparait donc à nous brûler vifs ? » Chazli intervint : « Messieurs, à elle seule, la découverte du dispositif est un succès, mais pour l’utiliser comme un atout majeur dans la réussite de l’offensive, il faut faire croire aux Israéliens que leur plan n’a pas été découvert, ainsi, nous pourrons le déjouer au moment de la traversée. — Précisez votre pensée, Général Chazli », lança le ministre de la Défense. « Le dispositif israélien consiste à élever un rideau de feu interdisant notre progression, le temps pour eux de préparer une contre-offensive… — Il faut donc leur faire croire qu’il est toujours opérationnel, le saboter au dernier moment et ainsi, avant qu’ils n’aient eu 94


le temps de réagir, nous serons sur la rive orientale », enchaîna le général Ali Mohamed, commandant du Génie, l’homme qui allait organiser la traversée du canal. Les visages des généraux égyptiens s’illuminèrent. Omar Gohar, directeur des Armements et de l’Organisation demanda : « Et comment allez-vous vous y prendre pour leur faire croire que leur plan n’a pas été déjoué ? — Comme vous le savez, répondit Chazli, depuis quelque temps, et particulièrement depuis que nous avons choisi nos systèmes d’armes, nous avons veillé à tromper l’ennemi en lui fournissant des renseignements réels mais de second ordre. — La question est cette fois-ci différente », rétorqua le vicemaréchal Moubarak, commandant en chef de l’armée de l’air. » Il ne s’agit plus de le renseigner mais de l’empêcher de prendre des précautions fondamentales ! Qu’est-ce qui peut lui faire croire que son plan n’a pas été éventé ? — En organisant des fuites de plans de la défense israélienne sans faire référence à notre découverte. — N’est-ce pas trop gros ? — Ainsi présenté oui, mais pour rendre cette fuite plus crédible, nous allons y intégrer des renseignements de premier ordre, des renseignements réels sur les positions d’installations militaires qu’Israël croyait avoir gardées secrètes. — Nous abandonnerons alors des avantages certains ! » avança le général Mohamed Ali Fahmi, commandant en chef de la Défense aérienne. « Pas si nos choix se portent sur des installations de toute façon hors de notre portée. Et puis, ces renseignements les jetteraient dans l’embarras. Mais l’essentiel est de leur faire croire que nous ignorons le piège et surtout, que nous ne sommes pas prêts.

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— Que voulez-vous dire ? » demanda le ministre de la Défense. « Il faut leur faire croire que nous n’avons aucun espoir de reconquérir le Sinaï. — Comment ? — Il faut que nos politiques multiplient les offensives diplomatiques pour une solution pacifique, qu’ils contribuent à faire croire que nous n’avons ni la capacité matérielle ni la capacité morale de faire la guerre. De notre côté, nous utiliserons nos réseaux pour envoyer à l’ennemi des signes confirmant ces discours. Pendant ce temps, nous continuerons à préparer notre offensive.

En février 1973, pendant que Sadate — qui avait renvoyé tout le personnel militaire soviétique1 continuait à lancer sur le front international de vaines tentatives diplomatiques, dans leur quartier général, les chefs militaires égyptiens mettaient au point le plan des opérations. Saâdeddine Chazli, qui défendait depuis longtemps le principe de la guerre éclair était finalement parvenu à convaincre sur ce sujet le ministre de la Défense. « Monsieur le Ministre, nous devons définitivement abandonner le concept de la guerre d’usure, les réactions violentes et ciblées d’Israël ont été désastreuses pour nos défenses. — Résumez-moi votre plan ». Le général Chazli prit une règle en acier et se dirigea vers une grande carte de la région. Il pointa sa règle et déclara : « Dans une première phase, mon plan prévoit une offensive générale qui puisse assurer la prise de la rive orientale du canal de Suez. Dans une seconde phase, une fois l’approvisionnement garanti par le franchissement de la superstructure de l’armée, le lancement de nouvelles offensives sur plusieurs fronts, en


commençant par la prise des trois cols1 qui s’ouvrent dans la chaîne centrale du Sinaï et qui permettent de contrôler le réseau routier menant aux frontières de l’État juif. » Le ministre de la Défense resta longtemps songeur puis demanda : « Pensez-vous à une troisième phase ? — Oui, mais cela dépendra de la réussite des deux premières. — Votre plan est très audacieux. — Monsieur le Ministre, nous l’avons longtemps médité puis préparé très minutieusement. Ismaïl se tourna vers les chefs militaires égyptiens : « Qu’en pensez-vous ? » Le général Mohamed Ali Fahmi prit la parole : « Israël possède quatre avantages fondamentaux : sa supériorité aérienne, sa technologie avancée, l’entraînement de ses troupes, minutieux et efficace, enfin, la possibilité de bénéficier d’une aide rapide des Etats-Unis, aide qui lui assurera des livraisons continues de matériel. En revanche, Israël souffre de plusieurs désavantages : ses lignes de communication s’étirent sur plusieurs fronts et sa situation économique ne lui permet pas de mener une guerre de longue durée… — Général Fahmi, vous oubliez un désavantage primordial : Israël est d’une vanité sans bornes. — Oui monsieur le Ministre », confirma Fahmi avant de poursuivre : « Pour exploiter ces points faibles, il faut contraindre l’adversaire à disperser ses contre-attaques. Or cela dépend de l’attitude des autres pays arabes. — Nous y travaillons, Général » dit Ismaïl, puis il fixa le chef des opérations militaires, « Général Gamassy, quel est votre avis ?

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— Monsieur le Ministre, je pense que la condition fondamentale pour réussir l’offensive sera de prendre l’ennemi par surprise. — C’est sur ce problème que nous concentrerons notre travail… jusqu’au déclenchement de la guerre », déclara Ismaïl avec une certaine gravité. Le ministre de la Défense resta un long moment silencieux puis dit : « Le général Chazli et moi-même venons de déterminer la date de l’offensive ». Il se tourna vers le chef d’étatmajor qui déclara : « Le choix s’est fait selon plusieurs critères, d’abord, nous avons fait des calculs astronomiques pour déterminer l’heure du lever et du coucher de la lune. Ensuite, nous avons tenu compte de l’estimation de la vitesse des courants1 pour trouver la date la plus propice à une traversée par voie d’eau. Puis nous avons pensé au mois de ramadan qui trompera un ennemi assez habitué à l’inactivité des Arabes durant ce mois saint. Enfin, le choix s’est porté sur un jour où les Israéliens auront l’esprit occupé par le Yom Kippour2 ». Chazli regarda un à un les chefs militaires égyptiens puis déclara : « Notre choix s’est porté sur le 6 octobre, qui correspond au 10 ramadan. — L’anniversaire de l’expédition de La Mecque3 ! » lança, ému, le général Fahmi. « C’est également l’anniversaire de la première victoire de l’Islam » ajouta Omar Gohar, le directeur des Armements et de l’Organisation. « Et c’est pour cette raison que l’offensive aura pour nom de code Badr » conclut le général Chazli.

En août, le chef d’état-major se rendit en Syrie pour élaborer le plan final de l’attaque synchronisée. Cependant, entre cette


visite et la conférence du Caire du 10 Septembre4, les plans d’attaque allaient, au grand dam de Saâdedinne Chazli, être révisés à la baisse.

C’est au cours du Sommet du Caire, au quartier général de la rue du 23 juillet que Mazen apprit ces modifications. Il partit sur-le-champ retrouver Chazli. Il le trouva avec un groupe d’hommes sur le point de partir : le général Abdelghani Gamassy, le major Omar Gohar, le général Mohamed Ali Fahmi, le vice-maréchal Mohamed Moubarak et le général Ali Mohamed. Toute la puissance militaire égyptienne était là, autour de Chazli qui visiblement broyait du noir. Il ne manquait que les politiques. Lorsque Mazen se retrouva seul avec le chef d’état-major, celui-ci désigna de la tête la table de réunion couverte par les cartes d’état-major. — Regardez ce qu’ils ont fait de notre travail ! Mazen avança. Les cartes marquées des opérations militaires qu’ils avaient étudiées ensemble jusqu’aux plus infimes détails étaient raturées. Mazen n’en crut pas ses yeux. Il déclara : — Mais toutes les offensives dans le Sinaï ont été effacées ! Chazli se leva, s’approcha de la table et lança : « Ils n’ont gardé que la première partie des opérations : le franchissement du canal et quelques attaques sans envergure. » Mazen regarda son supérieur et ce qu’il vit dans ses yeux lui révéla la cruelle réalité : l’Égypte allait engager une guerre vouée à l’échec. Il était sûr que c’était ce que Saâdedinne Chazli avait tenté d’expliquer, quelques minutes plus tôt, aux chefs des forces égyptiennes. « Mais pourquoi ce recul ? » demanda Mazen. 99


« L’objectif de la guerre n’est plus la victoire, mais la provocation d’une crise dans laquelle vont être inévitablement entraînées les grandes puissances, qui seront dès lors contraintes de faire pression sur Israël pour qu’il fasse des concessions. » 28 SEPTEMBRE, WASHINGTON D.C. PENTAGONE, NRO1. James Allan, analyste au nro, observa les clichés envoyés par le satellite mis en orbite la veille au dessus du MoyenOrient. Les nouveaux appareils optiques de Samos avaient une résolution deux fois supérieure à celle des satellites espions précédents. Allan se concentra sur un cliché pris sur le canal de Suez, à la hauteur d’Al Kantara. Il l’examina à la loupe et considéra les clichés précédents qui dataient de deux ans. Son visage s’assombrit. Il décrocha son téléphone. « Chef ! les premiers clichés de Samos sont troublants. » Trente secondes plus tard, Albert Monroe, directeur du NRO étudiait à son tour les clichés. Cinq minutes plus tard, il appelait la Maison Blanche. Le conseiller en matière de Sécurité le convoqua immédiatement. WASHINGTON D.C. MAISON BLANCHE.

James Allan posa deux clichés sur le rétroprojecteur placé sur le bureau du conseiller du Président, mit au point l’optique de l’appareil puis déclara : « Messieurs, la photographie de droite à été prise il y a deux ans. Celle de gauche date d’hier. Regardez ces lignes grises qui ne figurent pas sur le vieux cliché. Notre analyse a déterminé qu’il s’agissait de nouveaux quais de débarquement. « De quelle importance sont-ils ? » demanda le conseiller du Président. 100


Albert Monroe, assis à ses côtés, répondit : « Ils sont très importants. Mais ce n’est pas tout. » Il se retourna vers son analyste : « Poursuivez, Allan ! » Celui-ci désigna plusieurs points sur les clichés et déclara : « Les fortifications ont été relevées à tous les niveaux, Mais ce n’est pas le plus intéressant. » Il désigna de nouveaux points équidistants et poursuivit. « J’ai analysé une partie de ces points et j’ai confronté mon analyse avec celles de la nsa, de la cia et de la dia. Le doute n’est plus permis ! Les Égyptiens sont en train de stocker des quantités de munitions jamais atteintes, et de mettre en place un support logistique de très grande importance, qui comprend un système de transmissions remplissant les conditions nécessaires à la communication en cas de conflit… » Le conseiller en matière de sécurité se tourna vers l’un de ses collaborateurs : « Appelez Mordecaï. » Quelques instants plus tard, l’ambassadeur israélien était en ligne. « Est-ce une ligne protégée ? demanda Callaghan. — Oui, répondit l’ambassadeur. Que se passe-t-il ? » MINISTERE ISRAELIEN DE LA DEFENSE BUREAU DU CHEF DE L’AMAN1

« Oui Mordecaï, je vous entends… il n’y a rien à craindre… nous sommes depuis vingt ans en état d’alerte permanent. Ne vous en faites pas, les Égyptiens ne sont pas près d’oublier la raclée de 67. Leur Raïs ne cesse de se démener pour récupérer le Sinaï par la voie diplomatique. Il veut nous impressionner par des mises en état d’alerte de son armée, mais ça ne trompe personne… Oui, ce sont leurs manœuvres d’automne, ça fait 101


dix ans que ça se passe ainsi… Je sais qu’ils ont du nouveau matériel, mais ils ne savent faire que ça : acheter. » QUARTIER GENERAL DES FORCES ARMEES EGYPTIENNES

Dès que l’attaché militaire soviétique fut sortit du bureau du chef d’état-major, Mazen, qui revenait d’une inspection des préparatifs sur le canal, entra. « Alors, Général ? — Les Américains et les Israéliens savent que nous sommes en état d’alerte, mais les Israéliens ne croient toujours pas à l’imminence de la guerre, ils sont complètement absorbés par leurs élections. — Vous savez qu’ils ont envoyé un nouveau satellite ? — L’attaché militaire soviétique vient de me l’apprendre. Mais comment l’avez-vous su ? — Par diverses sources. » Le général resta un instant perplexe puis poursuivit : « Est-il beaucoup plus puissant que les satellites précédents ? — Selon des renseignements obtenus à la nasa, il est deux fois plus puissant. — Y a-t-il un danger pour le secret du déploiement ? — Je ne le pense pas. Les Israéliens sont habitués à nos manœuvres d’automne. Et puis, les satellites ne peuvent pas voir que, sur une brigade envoyée manœuvrer, un seul bataillon réintègre ses quartiers, laissant les autres en position de combat. — Et pour le matériel du génie destiné à la traversée du canal ? — Les emballages leurres le camouflent parfaitement. Les camions eux-mêmes ont été transformés, et c’est durant la nuit


que le matériel est acheminé le long du canal et entreposé dans les abris. »

Dans la nuit du vendredi 5 au samedi 6 octobre, soixante équipes de plongeurs de la marine égyptienne furent envoyées pour boucher, à l’aide d’un ciment spécial, les canalisations d’essence destinées à enflammer la surface du canal. Chaque poste de la ligne Bar-Lev était en mesure de déverser 200 tonnes d’essence, ce qui, en cas d’offensive, aurait retardé les Égyptiens de plusieurs heures, le temps d’appeler l’aviation à la rescousse. Les Israéliens s’aperçurent trop tard du sabotage opéré par les Égyptiens car, samedi à 14 heures, couvert par quatre salves d’artillerie tirées par mille canons dissimulés dans les dunes de la rive occidentale, l’assaut égyptien déferla à travers le canal de Suez sur trois grands axes : au sud de Kantara, et au nord d’Ismailia et de Suez. 8000 fantassins traversèrent le canal sur des canots pneumatiques. A la grande surprise des Israéliens, certains soldats portaient un long tube en travers du sac qu’ils avaient sur les épaules, et d’autres tenaient une valise. Les tubes étaient des RPG-7 et les valises contenaient chacune un missile antitank téléguidé : le Sagger1. En quelques minutes, les abris secondaires et les tanks israéliens furent réduits au silence par cette première vague. Au moment où la seconde vague de fantassins passait à l’assaut des fortins de la ligne Bar-Lev avec grenades, fumigènes et mitraillettes légères, la première vague réceptionnait des buggies acheminés par chars de débarquement et chargés de missiles. Une fois à bord des petits véhicules aux grandes roues parfaitement adaptées au désert, les troupes disparaissaient derrière les dunes, à trois kilomètres de la rive. Une fois retranchés, les soldats sortirent à nouveau les missiles antichars puis la troisième et la plus perfectionnée de leurs armes : le missile antiaérien

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portable Sam-7. La seconde mission de cette première vague consistait à tenir le terrain en prévision d’une contre-attaque des blindés ou de l’aviation, le temps de faire traverser les chars et l’armement lourd égyptiens. Cette opération, la plus importante et la plus délicate de cette phase, était celle sur laquelle comptaient les stratèges israéliens pour se donner le temps d’intervenir. Le général Ali Mohamed déjoua leurs calculs en utilisant un procédé révolutionnaire — dont les Israéliens ne soupçonnaient même pas l’existence — imaginé par un jeune officier du Génie pour percer la réputée infranchissable ligne Bar-Lev. Des pompes flottantes de grande puissance furent installées au centre du canal et des lances à incendie se mirent à balayer les remparts de sable. En l’espace de trois à cinq heures, des trouées de plus de 6 mètres de large — assez pour faire passer un tank — furent creusées. Pendant ce temps, les artificiers firent sauter les berges abruptes du côté oriental du canal pour les araser au niveau nécessaire à la pose des ponts destinés à l’acheminement du matériel lourd. Ici aussi, les hommes du Génie égyptien déjouèrent tous les calculs de leurs ennemis en adaptant pour la première fois un procédé de pontons-caisses pliables et rattachables. Ces ponts avançaient à la vitesse de cinq mètres à la minute. En l’espace d’une demiheure, le canal de Suez était enjambé. Ainsi, quelque trois heures après le déclenchement de « Badr », les troupes égyptiennes escaladaient les berges orientales du canal de Suez. Trois heures plus tard, les compagnies du Génie avaient opéré soixante percées dans la ligne Bar-Lev, mis en place dix ponts et cinquante bacs. Cette nuit-là, grâce à une organisation sans faille, les Égyptiens avaient rassemblé sur la rive orientale du canal quelque cinq cents chars et des centaines de batteries de missiles antiaériens. Israël et ses stratèges avaient été complètement pris au dépourvu, toutes leurs contre-attaques stoppées.

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La première phase de la guerre d’Octobre fut un véritable triomphe. CENTRE DE COMMANDEMENT EGYPTIEN SALLE DES OPERATIONS

Quelque part dans le désert, non loin des pyramides, derrière trois portes d’acier capables de résister à une attaque nucléaire, Sadate et les membres de l’état-major1 se félicitaient mutuellement, quand, profitant de l’euphorie de la victoire, Chazli avança : « Monsieur le Président, tant que la victoire nous sourit, sachons en profiter pour anéantir l’adversaire. » Le visage de Sadate se crispa. Il resta cependant silencieux. Chazli poursuivit : « Visons la destruction de ses forces matérielles et morales et utilisons pour cela les moyens les plus violents, les plus extrêmes… — Où voulez-vous en venir ? » demanda Sadate. « La victoire totale est à notre portée, mais pour cela, il faut que nous gardions l’initiative. — Que proposez-vous ? — Nous devons détruire les réservoirs de pétrole de Ras Sudar2 et attaquer le poste de commandement israélien du secteur Nord. » Sadate, qui connaissait le plan des opérations, remarqua : « Mais cette opération n’a pas été annulée, les unités parachutistes vont s’en charger ! — Oui, mais s’ils ne sont pas protégés par une puissante couverture de chasseurs et de bombardiers, la réussite de cette opération vitale sera remise en cause.

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— Et pourquoi ne seraient-ils pas couverts par notre aviation ?» Ismaïl intervint : « Monsieur le Président, comme c’est une opération à hauts risques, lors de la refonte du plan nous avons décidé d’affecter les appareils demandés par Chazli à la couverture des colonnes de blindés qui ont pour mission de s’emparer de deux voies de communication israéliennes. — Nos risques de pertes sont-ils vraiment très importants ? » demanda Sadate. « Oui, Monsieur le Président, répondit Ismaïl. — Vous préférez les éviter ? » Ismaïl respira profondément puis lança : « Après la déroute de 1967, lorsque Nasser m’a choisi pour commander le front de Suez, j’ai trouvé l’armée égyptienne en miettes. Les sacrifices consentis pour sa reconstruction ont été immenses, inestimables. Aujourd’hui, alors que nous triomphons après tant d’années d’un minutieux travail, je ne veux pas mettre l’armée en danger. — Monsieur le Ministre », répliqua Chazli, « en temps de guerre, il y a un temps pour la minutie et un temps pour l’audace. La méticulosité a permis la victoire, mais celle-ci sera irrémédiablement remise en cause si nous nous endormons sur les lauriers d’un jour, d’une bataille. — Général Chazli », intervint Ismaïl, « vous connaissez l’indéfectible soutien américain à Israël. Lorsque les renforts arriveront, il faudra être prêts et pour cela, il faut consolider nos positions. — Au contraire », répliqua Chazli, « il faut casser celles de l’ennemi. Le temps joue en sa faveur. Il nous faut détruire sa logistique avant que l’aide américaine ne se mette en place. L’essentiel, c’est de garder l’initiative, de les pousser à la

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défensive. Si nous perdons l’initiative, nous perdrons la guerre. » Le président Sadate considéra la prudence d’Ismaïl et l’audace de Chazli1, et trancha : « Le commando héliporté disposera de la moitié de la couverture aérienne initialement prévue. » BASE AERIENNE DE SUEZ

L’hélicoptère décolla dans un vacarme assourdissant. Mazen observa ses compagnons de combat, et les paroles de Chazli lui revinrent à l’esprit : Beaucoup d’entre vous ne reviendront pas. Il chassa cette pensée et regarda par le hublot. Trente hélicoptères s’élevaient en même temps dans un étrange ballet coloré par le crépuscule. Le plan de vol prévoyait un grand détour par le sud puis la traversée du Golfe de Suez. A michemin, les hélicoptères devaient se scinder en trois groupes : le premier, celui de Mazen, devait débarquer sur la rive du Sinaï entre Ras Sudar et Ras Matarima, le second devait parachuter ses hommes sur la route de Qalaat el Gindi et le troisième débarquer les siens au nord de Ras Sudar. Les six cents parachutistes accompagnant Mazen seraient attendus de pied ferme par les Israéliens. L’opération Ras Sudar était nécessaire, l’ennemi le savait. C’est pour cette raison que la couverture aérienne était incontournable, car les hélicoptères présentaient des cibles trop faciles. La réduire de moitié était un calcul suicidaire. Il ne faut pas aller au combat avec ce genre de pensée, se dit Mazen, et, malgré l’inconfort de la banquette de l’appareil, il s’endormit. GOLFE DE SUEZ

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« Mais que font donc nos chasseurs ? » Le cri réveilla Mazen en sursaut. Les parachutistes avaient les yeux rivés sur les hublots. Il suivit leurs regards. La nuit était noire mais il aperçut un hélicoptère en feu tentant un amerrissage forcé. Il sauta dans la cabine du pilote qui criait dans sa radio : « Nous sommes attaqués, je demande une couverture aérienne immédiate entre les points 21 à 24, je répète… » Mazen lui arracha le casque et demanda : « Où sommes-nous ? — A 18 miles au sud de l’objectif. » Il consulta la carte d’état-major puis quitta le poste vers la cabine. Les parachutistes regardaient toujours par les hublots. Leurs visages étaient livides. Mazen cria : « Il n’y a pas un instant à perdre. Préparez-vous à sauter et surtout, ouvrez tout de suite vos parachutes, nous ne sommes qu’à cent cinquante mètres d’altitude, sur le Golfe, la rive n’est pas loin. On se retrouve au point n° 8. » Les parachutistes s’alignèrent dans l’ordre prévu et, un par un, sautèrent par la porte grande ouverte de l’appareil. Mazen fut le dernier à sauter. A l’instant où il se laissait basculer dans le vide, un chasseur ennemi lança une salve en direction de l’hélicoptère qui explosa. Mazen sentit sur son visage la brûlure des débris de l’appareil mais par miracle, aucun d’eux ne l’atteignit. A cause de la nuit noire, le contact de l’eau le surprit, il eut à peine le temps de se défaire de son parachute avant que celui-ci ne l’entraînât vers le fond. Alourdi par son équipement, il n’atteignit la rive qu’un quart d’heure après.

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Grâce à sa boussole, il se dirigea vers la route de Ras Sudar. Il la longea jusqu’au point de ralliement de son groupe qui se situait dans le lit d’un oued, à six kilomètres en amont. Une voix puissante hurla : « Pas un geste ! » Mazen leva les bras et scruta l’obscurité, à la recherche d’une échappatoire possible, mais le lit de l’oued était trop ouvert et complètement vide. Une torche électrique lui balaya un instant le visage puis : « Ah ! vous pouvez baisser les bras, mon Capitaine. » Mazen poussa un soupir de soulagement : c’était la voix de son second dans cette opération, le lieutenant Salem. Dix minutes plus tard, après avoir passé cinq postes de contrôle, ils arrivèrent au point de ralliement du premier groupe. Mazen rassembla les officiers et demanda : « Mais où est donc passée notre aviation ? — Je crois que les Israéliens ont concentré tous leurs moyens antiaériens dans les secteurs stratégiques. A mon atterrissage, les traînées de missiles étaient impressionnantes », avança l’un des officiers. « Nos avions auraient donc rebroussé chemin ? — Je pense que oui », déclara un commandant des tireurs d’élite. Et comme nos hélicoptères volaient trop bas pour leurs Sol-Air, ils ont envoyé leur aviation. Plusieurs de nos appareils ont été descendus sans avoir eu le temps de poser les hommes. — Combien sommes-nous ? — Moins de la moitié de l’effectif prévu. Mais ce chiffre est provisoire. Assez pour détruire quelques installations, mais certainement pas pour attaquer le poste de commandement israélien, songea

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Mazen. Pourvu que les deux autres groupes soient plus complets ! — Combien d’artificiers ? — La même proportion. — Opérateurs radios ? — Aussi. — Bien, allons-y. RAS SUDAR RESERVES PETROLIERES DE L’ARMEE ISRAELIENNE

Deux heures plus tard, après une évolution très lente due aux précautions prises, le commando contourna le village de Ras Sudar et prit position autour des installations pétrolières hautement protégées. L’objectif était de faire exploser ces réserves stratégiques de l’armée israélienne. Flanqués de jumelles nocturnes, Mazen et les officiers examinèrent les défenses. Batteries antiaériennes et antichars et mitrailleuses hérissaient le pourtour des blockhaus défendant le site. Une attaque frontale était impossible, les mitrailleuses arrêteraient n’importe quel commando. Même des blindés seraient voués à la destruction par les missiles antichars. Une agitation inhabituelle régnait : le commando égyptien était attendu de pied ferme. Des mitrailleurs dissimulés derrière des sacs de sable étaient placés en avant. Le site semblait imprenable. L’opération initiale prévoyait un bombardement au napalm, puis l’arrivée en force des 600 parachutistes. Le succès aurait été garanti. Nous aurions certainement subi de grosses pertes, mais le moral israélien en aurait pris un sacré coup ! Quel gâchis ! pensa Mazen. Les officiers se retrouvèrent pour confronter leurs observations. L’un d’entre eux lança : 110


« A moins d’un raid d’appui, c’est une opération suicidaire. — Nous pouvons peut-être opérer une diversion ? » proposa le commandant Salem. « Il faut qu’elle soit drôlement puissante pour donner des résultats », rétorqua Mazen. « Regardez ! » souffla Salem en désignant l’autre côté des installations. Mazen regarda à travers ses jumelles et demanda : « A quoi pensez-vous, Commandant ? — Regardez plus haut », précisa Salem. Il leva ses jumelles et ne vit rien. Un impressionnant piton rocheux dominait les installations, il offrirait peut-être un excellent site d’observation, sans plus. Mazen baissa ses jumelles et dit : « Je ne vois rien. — Les rochers, avança Salem. — Et alors ? — Une charge bien placée… » Mazen reprit ses jumelles et son cœur fit un bond. En effet, le bloc de granit était en position assez penchée pour pouvoir culbuter vers les installations et provoquer une sacrée panique. A condition de savoir poser la charge appropriée pour ne pas le pulvériser. « Vous pensez que c’est possible ? — Oui », lança un parachutiste qui était resté en retrait. Les officiers se retournèrent en même temps. « J’ai travaillé dans les carrières », ajouta l’homme qui portait le sac caractéristique des artificiers. Ravi, Mazen lança : « C’est le ciel qui t’envoie. — Et je vais l’abattre sur leur tête ! » promit l’artificier.

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Quand les mitrailleurs israéliens entendirent l’explosion suivie d’un gigantesque grondement, ils eurent du mal à comprendre ce qui se passait. Ils avaient appris à résister aux combattants, à des chars, mais pas à un bloc de granit qui dévale une colline. Ils se levèrent un à un et quittèrent leurs abris de sacs de sable pour courir dans la direction opposée. Le rocher ne poursuivit pas sa course, il s’arrêta bien avant les défenses israéliennes. Mais la surprise avait produit son effet et les Égyptiens, à coups de grenades, de mitraillages et de fumigènes arrivèrent à prendre les premières installations et à se dissimuler, sous un feu nourri, derrières les postes de défense abandonnés par les Israéliens. Les RPG 7 eurent tôt fait de stopper les chars et les mitrailleuses lourdes de l’ennemi, et au bout de quelques minutes, le bruit des armes se fit sporadique et chaque camp resta sur ses positions. Les artificiers se mirent immédiatement au travail et cinq minutes plus tard, leur officier déclara à Mazen qu’il fallait donner l’ordre de retraite avant les mises à feu. Depuis quelques minutes, Mazen était en communication radio avec le centre de commandement égyptien. Il parvint à obtenir le général Chazli. « Général, nous avons réussi à miner le tiers des installations pétrolières. Quels sont vos ordres ? — Comme prévu, le sous-marin vous attend au large de Ras Sudar. — Et l’attaque du centre de commandement israélien ? — Vos moyens ne le permettent pas. — Général, vos hommes sont extraordinaires, ils sont prêts à tout. Envoyez-nous les hélicoptères au point prévu par le plan initial, et je vous garantis de pulvériser le commandement israélien. » Le général Chazli marqua une hésitation et répondit :


« Il n’en est pas question, votre commando est réduit de moitié, vous ne pouvez pas réaliser une telle opération avec cet effectif. Terminé. » Mazen remit le combiné à l’opérateur radio et donna l’ordre de retraite vers la côte. Le commandant Salem et l’artificier vinrent à ses côtés. Mazen demanda : « Combien de temps, avant l’explosion ? — Encore deux minutes », répondit l’artificier. Mazen regarda autour de lui, la retraite avait commencé. Couverts par les fumigènes, les Égyptiens reculaient en bon ordre, d’un abri à l’autre. Tout à coup, alors que la fumée se dissipait, Mazen aperçut une série de motos alignées entre deux Jeep. « Voilà qui va faciliter notre retraite », lança-t-il. Deux minutes plus tard, une terrible déflagration déchira l’air. En quelques secondes, le jour naissant fut illuminé par les milliers de tonnes de pétrole qui flambaient. Une heure plus tard, Mazen, au volant d’une Jeep israélienne, roulait sur la plage de Ras Sudar. Le sous-marin devait faire surface dès que le commando serait prêt pour l’embarquement. Pour leur défense lors de cette délicate mission, les parachutistes avaient déployé des RPG7, des missiles antiaériens et des missiles antichars. Mais les Israéliens devaient être si occupés par l’incendie que l’éventualité d’attaques était faible. Tout à coup, alors que Mazen venait de demander au submersible de faire surface, la radio de la Jeep israélienne se mit à grésiller. Mazen sauta sur l’appareil et haussa le volume. « Poste 3 appelle poste 17. Quels sont les dégâts ? A vous ! » Mazen pensa immédiatement que le poste 17 devait être le code de Ras Sudar. Les codes étaient militairement très précieux,

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il se demanda s’il n’allait pas utiliser la radio du véhicule pour tenter d’en savoir plus, quand l’opérateur israélien répondit : « Un tiers des réserves brûle, les autres réservoirs ont résisté. Les renforts seront-ils bientôt là ? — Les hélicoptères viennent de décoller, ils seront chez vous dans dix minutes. » Mazen jubila. 10 minutes pour un hélicoptère, c’est cinquante kilomètres. Or la seule base d’importance à cinquante kilomètres était celle de Qalaat el Gindi. Le poste 3 était donc lui aussi dévoilé. L’opérateur du poste 3 déclara : « Salomon demande à parler au colonel de la base. » Le cœur de Mazen s’emballa : il savait, grâce aux agents secrets, que Salomon était le surnom du général Sharon. Il reconnut la voix de celui-ci à la radio. Sharon demanda des précisions sur les pertes, puis assura le colonel de l’arrivée imminente des renforts. Mazen réfléchit quelques secondes puis lança : « Commandant Salem, je veux cinq volontaires pour une mission spéciale. » Le commandant l’interrogea du regard. « Je n’ai pas le temps de vous expliquer, c’est une mission à hauts risques. » A ce moment précis, le sous-marin fit surface. CENTRE DE COMMANDEMENT EGYPTIEN SALLE DES OPERATIONS

Le général Chazli relut pour la troisième fois le message que venait de lui remettre un officier parachutiste. Il n’en croyait pas ses yeux. « Combien d’hommes l’ont accompagné ? 114


— Cinq », répondit l’officier. « Un artificier, le commandant Salem, un opérateur radio et deux tireurs d’élite. Ils ont pris des motos. — Vous pouvez disposer. » Chazli posa le papier sur son bureau. Comment a-t-il pu apprendre que Sharon était à Qalaat Gindi ? Et qu’est ce qu’il va aller faire là bas avec cinq hommes ? Pourquoi me demandet-il de me tenir prêt ? Compte-t-il… Il éprouvait un sentiment d’admiration mêlée de fierté devant l’audace de Mazen. Pour foncer avec une poignée d’hommes sur le centre de commandement israélien, il ne fallait pas être né de la dernière pluie, même en plein Sinaï. JEBEL RAHA

A travers ses puissantes jumelles, Mazen distinguait parfaitement la citadelle. Située au sommet d’une butte qui se détache du Jebel Raha, elle domine de plusieurs centaines de mètres les vastes étendues du plateau de Tih. La route qui y mène passe à 250m du refuge choisi sur le flanc de la montagne par Mazen et ses compagnons. La zone était sous haute surveillance. Toutes les cinq minutes un hélicoptère, un blindé ou une patrouille passaient à une dangereuse proximité de Mazen et de ses hommes qui étaient alors obligés de se camoufler. Le commando, qui avait abandonné les motos, trop peu discrètes, avait mis deux jours pour franchir les cinquante kilomètres. Plusieurs fois, les hommes avaient dû rester immobiles pendant des heures derrière des rochers ou dans les oasis. Coupés du monde, gardant la radio muette pour ne pas être repérés, chaque kilomètre représentait une victoire sur l’impossible. Ils n’avaient aucune idée de la tournure prise par la guerre. Mazen n’avait qu’une idée en tête : la présence de Sharon. Le général israélien était l’un des plus influents militaires d’Israël. Sa présence à 115


Qalaat el Gindi et son empressement à connaître les dégâts de Ras Sudar ne pouvaient avoir qu’une explication : c’était là son Q.G. Mazen était persuadé que c’était là que Sharon préparait la contre-offensive. Mazen et ses compagnons étudièrent minutieusement le terrain. Aucune action armée n’était possible, surtout avec un commando aussi réduit. Même l’aviation serait mise à mal car les batteries de missiles couvraient tous les angles d’attaque possibles. Seule une grande opération de commando soutenue par l’aviation arriverait à prendre la citadelle. Que faire ? se demanda Mazen. Proposer à Chazli d’envoyer l’aviation ? Il fallait être sûr que Sharon était dans les parages. Mazen commençait à regretter de s’être embarqué dans une telle opération quand le commandant Salem chuchota : « Des hélicoptères arrivent » Mazen leva la tête et vit en effet 5 hélicoptères gros porteurs lourdement armés s’approcher de la citadelle. Tout à coup, dans un bruit d’apocalypse, une patrouille de Phantom traversa le ciel. Mazen compta 15 avions en formation de combat. « L’escorte des hélicoptères, souffla Salem. Ce sont de grosses légumes qui arrivent. — Tenez-vous prêts ! » lança Mazen à ses tireurs d’élite, Visez les appareils quand ils atterriront. « Ils sont hors de portée ! » répliqua l’un des tireurs. Mazen baissa ses jumelles et se rendit compte en effet que l’aire d’atterrissage était à plusieurs centaines de mètres. La puissance des jumelles l’avait trompé. Il pensa au RPG et aux deux SAM 7 qu’ils avaient pris avec eux. « Pourrait-on descendre les appareils ? » demanda-t-il au commandant Salem. « Regardez », lança Salem, « ils portent des lanceurs de leurres. »

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Mazen fixa l’un des hélicoptères et vit en effet un gros tube fixé sur la carlingue. Ce sont certainement de grosses légumes, songea-t-il à son tour. « Dois-je alerter le poste de commandement ? » proposa l’opérateur radio. « Non, répondit Mazen, attendons d’être fixés. » Ce que Mazen craignait, c’était que le centre d’écoute de la citadelle — dont il voyait les antennes hérisser le toit — captât leur appel. Pour plus de sûreté, il avait décidé d’utiliser une seule fois la radio. Or pour cela, il fallait être sûr de pouvoir frapper un grand coup. Les hélicoptères atterrirent en même temps, et un imposant cordon de sécurité les entoura. Mazen observait les portes quand Salem chuchota : « Regardez le second appareil à gauche. » Mazen regarda et fut immédiatement saisi d’une fantastique excitation : Rabin, Sharon, Dayan, Bar Lev, Peled… Tous les chefs de guerre israéliens étaient réunis ! C’était le moment ou jamais de frapper un coup dont Israël ne se remettrait pas. Il lança à l’opérateur radio : « Appelle le chef d’état-major. » CENTRE DE COMMANDEMENT EGYPTIEN SALLE DES OPERATIONS

Ismaïl et Chazli étaient une nouvelle fois en conflit. Alors que les Égyptiens avaient submergé les défenses ennemies et rendu inopérante la stratégie israélienne, le ministre de la Défense comptait procéder à une « pause sans démobilisation

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»1 où son armée se contenterait de répliquer. Chazli ne le voyait pas ainsi. Il toisa son supérieur et lança : « Nous devons abandonner la tactique de consolidation et reprendre l’initiative. Profitons immédiatement de la défaite israélienne en modifiant notre stratégie dans le sens d’une plus grande mobilité… — Soyez clair, que voulez-vous, Général ? » demanda Ismaïl. « L’autorisation de lancer de nouveaux raids héliportés sur les passes de Gidi et de Mitla2 et sur les dépôts de munitions et les centres de communications de toutes les régions avoisinantes. Ainsi, en concentrant les contre-attaques de l’ennemi sur cette région, nous pourrons lancer nos blindés à l’assaut, au Nord. » En fait, le chef d’état-major voulait lancer une offensive d’envergure qui utiliserait toutes les forces restées en réserve, dont les mille deux cents chars de la Première armée. Ismaïl répliqua : « Les guerres sont des choses trop importantes pour que l’aventure y ait sa place… » Avant qu’il n’eût terminé sa phrase, un officier entra en coup de vent dans la salle des opérations et lança au chef d’étatmajor : « Votre aide de camp vous demande à la radio. » Chazli sauta de son siège, se précipita vers la salle des communications, arracha le combiné des mains de l’opérateur et lança son nom de code : « Al Abbas à l’appareil. A vous. — Chef », souffla Mazen avec dans la voix une émotion que Chazli n’avait jamais perçue auparavant, « je vous appelle du point convenu. Corbeaux réunis. Défense force 8. Envoyez la sauce. Terminé. »

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Chazli resta interdit. Mazen avait réussi à localiser l’étatmajor ennemi ! Il quitta la salle des communications et courut vers Ismaïl. « Mon Général, j’ai reçu un appel de mon aide de camp. Il est à Qalaat el Gindi. Il dit que tous les chefs israéliens sont réunis dans la citadelle. Nous devons lancer un raid ! — De quelles défenses disposent-ils ? — Ils sont très bien défendus », avança Chazli. « Mais encore ? » Chazli hésita un instant et déclara, en conformité avec le code établi entre Mazen et lui : « Présence aérienne importante, lance-missiles en grand nombre. — Tant que vous y êtes, demandez-moi de lancer un raid contre la Sixième Flotte ! » Chazli se retint d’exprimer sa fureur : « Mon général, vous savez ce que signifie en temps de guerre la découverte d’une réunion d’état-major. Nous avons la possibilité de décapiter Israël. Le temps presse, le message que j’ai reçu risque d’être éventé d’un instant à l’autre. Au nom du ciel, décidez. » Ismaïl hocha négativement la tête et répondit : « Je n’ai pas assez de renseignements pour décider d’envoyer notre aviation dans ce qui pourrait être un piège. — Un piège ? C’est Mazen en personne qui m’a parlé ! — Ce n’est pas suffisant ! — Général, c’est une occasion unique ! Ils doivent être en train de préparer une contre-offensive ! — Général, je vous autorise à envoyer un raid héliporté de 100 hommes, c’est tout. » Chazli toisa son supérieur et lança : 119


« Général Ismaïl, en ce qui me concerne, je crois que nous venons de perdre la guerre. CITADELLE DE SALAH-EL-DINE CENTRALE D’ECOUTE.

« Zeev, regarde ce que j’ai trouvé. » L’opérateur radio fit écouter à son collègue un enregistrement qui le laissa songeur. « Que dit le goniomètre ? — L’émission est toute proche. » Zeev, qui connaissait parfaitement l’arabe, déclara : « C’est un message de première importance, les Égyptiens savent que nos chefs sont réunis ici. Vite, appelle la salle de commandement. » CITADELLE DE SALAH-EL-DINE SALLE DE COMMANDEMENT.

« … Notre 170e brigade blindée est détruite en totalité et nous avons également perdu 60 avions », lança le général David Elazar, chef de l’état-major de l’armée israélienne. Les visages livides des généraux israéliens traduisaient leur désarroi devant l’énumération des pertes. « Quand le pont aérien américain commencera-t-il à fonctionner ? » demanda le général Ariel Sharon. « Dans quatre jours, nous recevrons les premières fusées antichars, suivra le matériel de contre-mesures électroniques. — C’est impossible ! » hurla Sharon, « d’ici quatre jours nous n’existerons plus ! Et cette fois-ci, ce n’est pas du bluff !


— Les rapports sont de plus en plus sombres », intervint Eli Zeira, chef de l’Aman. « La troisième armée égyptienne attend les ordres pour se diriger vers le Nord. S’ils étaient moins lents, la guerre serait déjà finie. » Le général Dayan, ministre de la Défense, resté jusque-là silencieux, déclara : « Nous ne pouvons pas attendre le pont aérien. Il faut les arrêter ! — Mais notre aviation est clouée au sol ! Leurs SAM nous interdisent d’opérer des raids », rétorqua le chef de l’Armée de l’air. « Quand le matériel de contre-mesures électroniques arriverat-il exactement ? » demanda Dayan. « Pas avant une semaine ! » répondit David Elazar. « Dans une semaine, Dieu seul sait ce qu’il sera advenu de nous ! — Alors, demandons à la Maison Blanche de nous envoyer des Phantom équipés ! — Mordecaï s’en charge… » dit Sharon avant d’être interrompu par la sonnerie du téléphone. Seule une nouvelle de première importance pouvait justifier un appel. Les généraux se turent. David Elazar prit l’appareil, écouta, et son visage vira au vert. Autour de lui, les officiers s’impatientaient, ils s’attendaient au pire. Elazar raccrocha le combiné et lança : « L’ennemi nous a repérés. » JEBEL RAHA

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A cinq cents mètres de la citadelle, Mazen se demandait pour quelles raisons l’aviation n’était pas encore là. Trois minutes étaient largement suffisantes pour atteindre la zone à partir de la base de Suez. Tout à coup, une agitation particulière se fit sentir sur l’héliport. Un cordon de sécurité exceptionnel s’aligna devant les appareils et des centaines d’hommes sortirent des bâtiments et se postèrent autour de la citadelle. Les pales des hélicoptères se mirent à tourner, et les chasseurs d’escorte commencèrent à voler très bas. Mazen réprima un juron. Les hélicoptères s’élevèrent en même temps, lâchant derrière eux des traînées phosphorescentes : les leurres thermiques. Deux tireurs pointèrent les SAM 7 sur les appareils. Mazen lança : « Non, ça ne servirait à rien. Regardez la cadence des leurres !» En effet, les hélicoptères laissaient derrière eux un véritable feu d’artifice qui n’aurait laissé aucune chance à un missile d’atteindre son but. « Partons, lança Mazen, dans quelques minutes ça va être l’enfer ». CENTRE DE COMMANDEMENT EGYPTIEN

Mazen se demanda pourquoi tout le monde le regardait de cette manière. Ce fut son reflet sur les portes d’acier du Centre de Commandement qui le lui révéla : depuis trois jours, il ne s’était ni changé, ni rasé. Il avait de la boue jusqu’aux genoux et de la poussière plein les cheveux. Cette mission l’avait complètement bouleversé. Sans l’attention du copilote qui les avait hélitreuillés deux heures plus tôt au sud de Qalaat el Gindi,


il ne se serait pas rendu compte qu’il n’avait rien avalé depuis 48 heures. Chazli était dans la salle des opérations. Quand il vit Mazen, il le précéda à son bureau et referma la porte derrière lui. « Ils n’ont pas voulu bouger ! J’ai tout essayé. » Mazen accusa le coup. Il avait pensé que l’état-major réviserait ses plans à la hausse après le triomphe de Badr, mais il comprit que l’Égypte se cantonnerait désormais sur une défensive suicidaire alors que ses armées, intactes, étaient capables de porter le combat jusqu’en Israël. « Je vais demander un repas pour toi… — Ils étaient à moins de cinq cents mètres », chuchota Mazen, il étaient tous là. Ils ont repéré notre appel radio et ont foutu le camp. Leurs hélicoptères étaient à notre portée, mais ils avaient des leurres… » Chazli se rendit compte que Mazen parlait machinalement. Il lança : « Tu as besoin de repos, Mazen. » Mazen se leva, fit quelques pas vers la porte, mais se tourna vers son supérieur. Son visage était exsangue. Chazli sonna les gardes et leur ordonna de l’accompagner jusqu’au poste médical. Là, un médecin constata un surmenage accompagné d’une baisse de la tension artérielle. Il lui prescrivit du repos, et Mazen fut renvoyé au Caire.

Dans les jours qui suivirent, le pont aérien1 aidant, Israël prit l’initiative. Grâce aux satellites américains, il sut immédiatement profiter des faiblesses du front égyptien qui s’étirait sur une trop grande distance. La lenteur de réaction de l’armée égyptienne donna aux Israéliens la possibilité de retraverser le 123


canal et de réaliser une poussée de trente kilomètres de profondeur. C’est cette opération, qui était plus à base de bluff que de réalité militaire, qui donna l’apparence d’une victoire décisive des Israéliens.

Dans les mois qui suivirent, Mazen démissionna de l’armée et entama sa carrière juridique. Il se plongea entièrement dans son travail, y trouva de grandes satisfactions. Mais comme une douleur lancinante qui se réveille à chaque assoupissement, le devoir de résistance le secouait de plus en plus fréquemment, toujours plus insistant, toujours plus violent…

MINISTERE ISRAELIEN DE LA DEFENSE AMAN LE DIRECTEUR

15 JANVIER 1974 CLASSIFICATION DU DOCUMENT : TOP SECRET

RAPPORT N°74012002 SOURCE : SERVICE DU PROTOCOLE PRÉSIDENCE DE LA RÉPUBLIQUE D’EGYPTE De source confirmée, on apprend qu’en Octobre 1973 le capitaine Mazen Nouredine de l’Armée égyptienne a été inscrit à la Chancellerie de la Présidence de la République Arabe d’Égypte comme Grand Chevalier de l’Ordre de Ramsès. Cet ordre ne compte pas plus d’une dizaine d’inscrits. Il s’agit de la plus secrète et de la plus prestigieuse récompense militaire d’Egypte. 124


Il s’avère que cette décoration lui a été décernée pour une action militaire de premier plan : la découverte puis le sabotage de l’opération Hélios (mise à feu du canal de Suez). Selon la même source, Mazen Nouredine aurait refusé cette décoration. L’aman demande à tous les services civils et militaires de rechercher et transmettre tout renseignement relatif à cet individu. Destinataire(s) : mossad, lakam, paha, saifanim, shaback1.

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Chapitre 6

1975

Dans leur villa qui faisait face au Meridian Hill Park, sur la quinzième rue, Arthur et Eva Windley se préparaient à fêter l’arrivée de Steve qui, au Massachusetts Institute of Technology, venait d’obtenir son diplôme de Mathématiques appliquées à la Physique. Le salon était dominé par une imposante bibliothèque vitrée dont les rayons, pleins de livres, étaient parés çà et là de bibelots acquis dans les pays où Arthur Windley avait été en poste. Sur les rayons supérieurs, une statuette phénicienne s’appuyait sur une Histoire de la Civilisation Romaine. Plus bas, sur Les Sept piliers de la Sagesse, reposait une représentation miniaturisée de Khaznet Al Faraun de Pétra. A côté, un petit Sphinx acquis à Louqsor trônait sur une édition originale du Voyage dans la Basse et Haute-Egypte de Vivant Denon. Au rayon central,


une épée de bronze datant du Moyen-Age barrait violemment une encyclopédie. Contre les autres murs, sur des socles de marbre, reposaient majestueusement les aigles de Windley — difficilement imposés à Eva qui abhorrait ces « rapaces puants » —. En bas et à droite de l’aigle royal, se trouvait un petit socle vide. Pour l’arrivée de Steve, des guirlandes couraient entre les luminaires et les oiseaux eux-mêmes étaient affublés de cotillons, ce qui n’était pas pour plaire à Windley, surtout que la plus prestigieuse pièce de sa collection, l’aigle royal, était coiffé d’un ridicule chapeau conique rose fuchsia. « Chérie », avança tendrement Arthur pour ne pas réveiller la répulsion de sa femme pour ses aigles, « ne trouves-tu pas que c’est une idée un peu saugrenue, ces cotillons ? — Pourquoi ? » rétorqua Eva sans prendre de gants, « ça indispose tes épouvantails ? — Voyons chérie, cesse donc de te braquer sur ces aigles ! Il serait temps que tu les acceptes ! Ils m’ont côtoyé toute ma vie, je ne vais tout de même pas les jeter au débarras ! — Je te ferai savoir qu’entre le salon et le débarras, il y a des alternatives. — Mais je passe l’essentiel de mon temps ici ! Et j’aime bien les avoir près de moi. J’estime avoir assez souffert pour les obtenir ! — Oui, mais l’époque des chasses glorieuses, c’est terminé ! J’ai honte d’accueillir les gens ici. Dès que je reçois quelqu’un, c’est le même refrain : on parle des chasses de Monsieur, puis des animaux, et ça vire irrémédiablement vers l’écologie. Et ta collection, vois-tu, n’est pas un modèle de sauvegarde des espèces ! »

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Alors que le couple s’engageait dans une polémique, Steve arriva, entra sans un bruit et, amusé par la chamaillerie de ses parents, se dissimula sur le côté de la bibliothèque. « Et tes plantes ! » répliqua Windley, en désignant les lierres envahissant les murs du salon, « tu ne crois pas qu’il serait temps de les élaguer ! Bientôt il faudra évoluer avec un coupecoupe ! « Elaguer mes plantes ? non ! pas tout de suite ! » dit-elle d’un ton moqueur, « j’attendrai qu’elles aient envahi tes oiseaux, comme cela, on se débarrassera du tout une fois pour toutes ! — J’en étais sûr ! » protesta Windley redoutant les sombres manœuvres de sa femme, « ta subite passion pour les lierres, c’est une conspiration ! Je vais les élaguer moi-même si c’est ainsi. — Vas-y, touche à une seule feuille de mes plantes et je déplume tes horribles bêtes ! » Sur ce, Steve fit son apparition. Les Windley s’exclamèrent en chœur : « Steve ! » et, les bras ouverts, ils se précipitèrent sur le jeune homme. « Tu es encore plus beau ! » déclara Eva entre deux accolades. « Et plus grand ! » ajouta Windley en le conduisant vers le canapé du salon. Alors, cette cérémonie, comment était-ce ? « Comme toutes les cérémonies, papa ! Discours soporifiques, remise des diplômes et une fête où on se raconte la dernière fête. Rien de transcendant ! — As-tu obtenu de bonnes notes ? » Il acquiesça de la tête. « Très bonnes ? Steve resta silencieux, regardant malicieusement Windley. « Non ! » s’exclama ce dernier.

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« Si ! » dit Steve, ravi du plaisir de son père. « Tu entends, Eva, il est major, mon fils est major ! » s’exclamat-il en le regardant affectueusement. Un tendre silence se fit et Windley songea à son fils adoptif. Sur le malheur de son enfance était passée une bonne étoile. Il était loin, le temps où Eva et lui éprouvaient toutes les peines du monde pour trouver des réponses aux questions de Steve au sujet de Mazen. Tout cela était maintenant définitivement tombé dans l’oubli. Élevé dans la tendresse mais aussi avec un sens aigu du devoir et de la responsabilité, Steve réussissait tout ce qu’il entreprenait. Généreux et altruiste, il était également d’un naturel expansif, et cela ravissait son père. Blottie dans l’un des fauteuils accolés au canapé, Eva contemplait son fils avec fierté. Pour leur bonheur, elle avait tout sacrifié. Jamais elle n’avait voulu retourner dans leur Oklahoma natal où ils avaient encore de la famille. Coupant les ponts avec tous ceux qui étaient susceptibles de se poser des questions, elle avait imposé à son mari la même attitude. De surprises, il n’y en eut qu’une seule, mais de taille. Eva avait mis des années pour s’en remettre. C’était un samedi. Ils habitaient alors une autre villa, près de Franklin Square, sur Eye Street. Ce jour-là, Eva était dans le jardin quand elle entendit quelqu’un l’appeler. C’était une dame qui, par-delà la haie de la maison, lui souriait, comme si, la connaissant depuis longtemps, elle était heureuse de la retrouver. La dame était droite comme un « i » et avait, malgré son teint frais, des traits marqués. C’était son regard qui l’avait le plus frappée. Ce regard franc et limpide, Eva l’avait déjà croisé, mais elle ne voulait pas le reconnaître, car il appartenait à une époque qu’elle avait bannie de sa vie : celle du camp de réfugiés de Jéricho. La dame s’était avancée et avait dit :

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« Je suis Susan, vous vous rappelez certainement, Jéricho puis Amman… — Oui », l’avait-elle vivement interrompue, redoutant ces mots. Elle s’était alors rapidement avancée vers la grille et lui avait fait face, pour bien lui signifier qu’il n’était pas question de la recevoir. « Susan, je ne puis vous inviter, je suis désolée, mais je vous ai dit il y a longtemps que… — Je sais, mais quel mal y a-t-il ? Je voudrais voir les enfants. Je les ai aimés, nous avons partagé des moments tragiques et je désirerais voir ce qu’ils sont devenus. N’ai-je pas été leur unique compagne pendant des mois ? — Pourquoi vouloir éveiller des souvenirs douloureux ? C’est loin tout ça, maintenant. — Que voulez-vous dire ? — Écoutez Madame », avait-elle répondu sèchement, excluant toute intimité, « je ne veux pas discuter de cela. Nous vivons un bonheur certain qui nous a coûté de nombreux sacrifices, je ne veux pas le remettre en cause. Alors, je vous en prie, partez ! Et ne revenez plus jamais ici. » C’est à ce moment-là que, de l’autre côté de la rue, sur la pelouse du Franklin Square, derrière Susan, Steve était apparu, accompagné de son voisin. Poussant leurs bicyclettes, les deux garçons s’apprêtaient à traverser. Eva, qui les avait aperçus, avait alors difficilement dissimulé son embarras : « Je vous en prie, partez tout de suite », avait-elle répété pour activer le départ de sa visiteuse. Mais Susan s’était retournée et avait vu les garçons. Elle avait reconnu Seïf au premier coup d’œil, bien qu’il n’eût pas un an quand elle l’avait vu pour la dernière fois, quatorze années auparavant. Eva avait soufflé :

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« Je vous en supplie, Susan, si vous l’aimez, ne dites rien ! » Le garçon avait salué son voisin puis était passé entre les deux femmes, saluant au passage la visiteuse d’un « Madame » accompagné d’un bref signe de tête. Susan avait alors difficilement retenu son émotion. Mazen et Seïf étaient le plus émouvant souvenir de sa vie, et c’était un peu à cause du refus de son fiancé de les adopter qu’elle avait, l’année de l’exode, rompu sa relation. Elle était restée depuis tout ce temps dans les camps, partageant la vie des exilés, leur malheur, leurs espoirs. Elle n’était retournée aux Etats-Unis que depuis peu et pour elle, revoir les enfants, savoir ce qu’ils étaient devenus, était un événement extraordinaire. Alors que Steve, après avoir rangé son vélo, était sur le point d’entrer à la maison, son jeune voisin lui avait lancé, par-dessus la haie qui séparait les deux maisons : « Steve ! maman nous a préparé des crêpes, viens ! — J’arrive ! » avait répondu l’enfant en se dirigeant vers la haie qu’il avait franchie d’un saut avant de disparaître. A ce moment-là, la pédiatre, qui ne l’avait pas quitté des yeux, avait porté la main à sa bouche pour étouffer un cri, puis, horrifiée, s’était exclamée : « Comment l’a-t-il appelé ? Vous avez osé le priver de son nom ! Je ne peux pas le croire ! Et Mazen ? », avait-elle ajouté sans même donner à Eva le temps d’intervenir. » Lui ne peut pas avoir oublié ! Où est-il, je veux le voir ! — Mais Madame ! vous n’avez pas le droit de réagir comme vous le faites, cela ne vous concerne plus ! — Bien sûr que cela me concerne. Ce ne sont pas plus vos enfants que les miens ! Ils ont leur nom, leur pays, vous êtes seulement chargée de les assister ! Ce ne sont pas des enfants abandonnés, leurs parents sont morts en martyrs. Ils n’ont à ignorer ni leur origine ni leur histoire.

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— Mais Madame », avança Eva pour la calmer, « ils ont vécu un grand malheur ! — Et alors ! » cria Susan, « un malheur n’est pas une honte… » Eva, bouche bée, avait écouté sans les saisir les reproches de la pédiatre. Elle ne comprenait pas son acharnement. Son fils était heureux, le reste importait peu. Elle avait essayé de suivre les paroles de la femme : « …Et Mazen, comment a-til accepté d’être débaptisé ? Ce n’est pas possible ! A six ans, il avait déjà son caractère… » avait-elle ajouté d’un ton extrêmement las. Visiblement, cette éventualité la désolait profondément. « Mazen n’a plus voulu de nous », avait alors lancé Eva. « Il nous a quittés depuis bientôt dix ans. Il est resté auprès d’une famille égyptienne… des amis du Caire. Il s’entendait bien mieux avec eux qu’avec nous. Essayez de comprendre. Le petit ne se souvenait de rien, alors nous avons décidé d’en faire notre fils. — Vous n’aviez pas le droit de lui confisquer sa vie. — Mais il est heureux avec nous ! — Qu’est-ce que ce bonheur dont vous parlez ? Vous n’avez pas le droit d’occulter son passé. Non ! vous n’en avez nullement le droit ! » avait-elle répété avant de se retourner et de partir sans ajouter un mot. Depuis ce jour-là, Eva vécut dans la terreur de revoir cette femme. Elle n’eut de répit qu’après avoir déménagé à Meridian Hill Park et éliminé les références de son adresse de tous les fichiers publics. Mais cette histoire avait plus de dix ans maintenant, et ce n’était plus qu’un mauvais souvenir. Steve était là, diplômé de l’une des plus prestigieuses universités des Etats-Unis, et un avenir radieux s’ouvrait devant lui.

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Eva avait commandé chez le meilleur traiteur de Washington un vrai festin. Ils dînèrent dans l’allégresse et au dessert, Arthur demanda : « Et à présent, fiston, que comptes-tu faire ? — D’un côté, j’ai reçu des offres assez intéressantes et de l’autre, j’ai bien envie de pousser plus loin mes recherches. Le problème, c’est que ces offres sont dirigées, c’est-à-dire qu’elles m’imposent de faire des recherches dans un domaine précis. Elles sont aussi conditionnées par un engagement. — Steve !, tu sais bien que tu n’as d’obligations qu’envers toi-même. Ne réalise que ce que tu aimes et je me charge de financer tes études. — Merci père, mais il n’en est nullement question, je ne t’ai pas tout dit. Ces offres sont certes dirigées, mais il y en a plusieurs, si bien qu’en fait, je n’ai qu’à choisir celle qui m’arrange. Les entreprises qui me proposent ces bourses sont très importantes, j’entretiens avec elles une correspondance suivie et si tout va bien, je pourrai aspirer plus tard à un poste intéressant. Et puis, j’ai beaucoup à apprendre à leur côté car leurs centres de recherches sont très avancés par rapport à ceux de l’Université. — Je ne pensais pas que tu étais tellement engagé dans des négociations. — En fait, c’est le rapport que j’ai présenté à la fin de cette année qui a activé les choses. J’ai conçu les bases d’un programme informatique qui intéresse particulièrement certaines sociétés, et celles-ci ont réagi assez rapidement. — De quoi s’agit-il ? — Ce n’est pas vraiment attrayant, on en parlera une autre fois. — Vas-y Steve, tu peux tout de même m’expliquer de quoi il s’agit sans me tracer d’hyperboles !

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— Si tu y tiens ! » dit-il avant d’ajouter en faisant un effort pour simplifier : « Avec les derniers projets spatiaux, la robotique a fait un bond en avant. J’avais préparé, il y a deux ans déjà, un rapport sur ce sujet, et comme l’an dernier, j’avais choisi de traiter de balistique, j’ai décidé, pour mon mémoire de fin d’études cette année, d’élaborer un projet de jonction entre les deux domaines. Pour le moment, c’est sur le papier, mais il y a des idées à développer . — Mais en pratique, à quoi cela peut-il servir ? » interrogea Windley, soucieux de clarté. « Il y a des cas où les questions de trajectoires et de robotique sont liées, par exemple à l’occasion de l’envoi de sondes vers les planètes. Ce sont des appareils qui coûtent des fortunes, les calculs de trajectoire doivent être très précis, et les corrections de course doivent se faire rapidement, sinon tout risque d’être perdu. J’ai conçu un programme de correction qui intéresse plusieurs sociétés sous-traitantes de la nasa. — Bravo fiston », s’exclama Windley en entendant la référence à la nasa. « Merci papa, mais ne t’emballe pas trop vite. Pour le moment ce ne sont que des idées. — Oui, mais les idées mènent le monde, fils. J’espère que les tiennes feront ton bonheur.

Après de longues réflexions, Steve choisit le centre de recherche dont les services lui promettaient la plus grande liberté de manœuvre, en l’occurrence, celui de la société Northray, dans le Maryland. Northray était devenue depuis quelque temps une véritable autorité dans le domaine de la robotique et de la télétransmission. Ses appareils équipaient les plus importantes firmes aéronautiques et en premier lieu, la nasa.

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Alfred McMillan, chef du centre de recherche de l’entreprise, le reçut chaleureusement dans son bureau cossu, au dernier étage de la tour de verre qui abritait les laboratoires. Il l’invita à s’asseoir sur le canapé situé à l’autre bout du bureau, entre deux confortables fauteuils et s’assit à son tour. McMillan lui souhaita la bienvenue, le remercia d’avoir choisi sa société et lui promit qu’il trouverait, au sein de Northray, toute l’assistance nécessaire. Puis, après lui avoir servi une boisson fraîche, il l’entretint sur le sujet de sa thèse : « Windley, j’ai été très intéressé par votre mémoire de fin d’études, et surtout par les conclusions que vous avancez. Nous nous sommes depuis quelques années attelés à cette tâche de la jonction entre robotique et balistique, et vos hypothèses sur le logiciel de contrôle d’accélération nous ont surpris, car elles rejoignent nos points de vue. Or, nous avons, dans ce bâtiment même, plusieurs chercheurs qui travaillent sur ce sujet depuis trois ans, et ils sont arrivés aux mêmes conclusions que vous qui avez travaillé dans un cadre universitaire, avec des moyens relativement réduits… » Puis McMillan entra dans les détails, citant çà et là la thèse de Steve qui fut flatté par ces multiples références à son travail. Il ne s’attendait pas à cette entrée en matière. Il était venu avec toute la simplicité de son statut d’étudiant, et voilà que le patron de l’un des centres de recherche américains les plus réputés se mettait à citer plusieurs fois de suite des points précis de son travail.

Une année entière fut nécessaire à Steve pour se familiariser avec les laboratoires et les outils de recherche de Northray, et ce n’est qu’au bout de dix-huit mois que sa mission se précisa. L’évolution préconisée par Northray se basait sur l’utilisation de plus en plus importante des satellites comme moyens non 135


seulement de transmission, mais aussi d’élaboration et de contrôle de plusieurs activités qui dépendaient jusque-là des moyens traditionnels de communication. C’est dans le cadre de ces projections que Steve fut intégré à un groupe de recherche. Son travail fut étroitement fractionné. Il fut chargé de l’élaboration d’un logiciel d’optimisation du calcul « détectionréaction » par rapport à la trajectoire des satellites. Mais peu à peu, les directives de recherche émises par McMillan dévièrent et Steve fut chargé de travaux qui avaient peu de rapport avec les activités traditionnelles de Northray. Durant ces années-là, Steve chercha à saisir la destination de ses travaux, mais ses questions à cet égard ne provoquèrent que des réponses évasives. Plusieurs fois, il essaya d’en savoir davantage, mais McMillan s’arrangeait toujours pour l’égarer dans des méandres d’exemples qui ne satisfaisaient jamais le chercheur. Petit à petit, Steve se fit moins pressant. Sachant que ses travaux nécessitaient des investissements considérables, il pensa que la concurrence était telle que Northray préférait laisser ses chercheurs dans le flou plutôt que prendre le risque de les voir débauchés par d’autres entreprises. C’était pour cette raison, se disait-il, que les travaux étaient aussi cloisonnés et que le prétendu travail d’équipe était en réalité un leurre, car, si les groupes de travail existaient matériellement, chaque équipe, en fait, ne regroupait que des chercheurs attachés à des sujets différents. Ce n’est qu’en assemblant plusieurs chercheurs au sein de plusieurs équipes que l’on pouvait reconstituer un véritable groupe, mais ceux qui travaillaient pour un même système ne se rencontraient pratiquement jamais. Les jonctions entre les travaux hermétiquement cloisonnés ne pouvaient se faire que par l’intermédiaire de McMillan, seul homme habilité à rassembler les études et à orienter les recherches. Cet état de fait ne dérangea pas vraiment Steve. Jouissant des meilleurs outils qui soient et de machines expérimentales, il était trop conscient de ces avantages pour exiger une autre 136


méthode de travail. Durant toutes les années d’études passées à l’université, il s’était senti frustré par le manque d’expérimentation et il se bornait alors à évoluer dans des hypothèses de recherche. Ici, chaque progrès passait par un stade expérimental et cette situation lui procurait, malgré l’isolement, un grand réconfort intellectuel. Le peu de temps que lui laissait son travail, Steve le passait auprès de ses parents. Au début, ceux-ci trouvèrent qu’il travaillait trop et s’en inquiétèrent. Mais avec le temps, ils réalisèrent qu’il était épanoui, et cela seul comptait à leurs yeux. Avec ses collègues, Steve entretenait des rapports courtois, sans plus. Il les accompagnait parfois dans des soirées, organisées le plus souvent par des associations d’anciens étudiants ou de chercheurs. Les premières fois, il s’était bien amusé, mais les soirées avaient fini par se ressembler toutes. Cependant, il faisait l’effort de s’y rendre. C’est ainsi qu’un soir d’été, lors d’une réception donnée au Hilton par la General Electric, il remarqua Léda. Alors qu’il prêtait une oreille distraite à un collègue lui commentant les formes généreuses d’une grande blonde vêtue de quelques centimètres carrés de tissu, Steve remarqua une jeune femme. Elle était debout et seule. Elle portait une robe rouge sang légèrement fendue sur les côtés qui laissait deviner un corps splendide. Le regard du jeune homme s’attarda un instant sur ses fines chevilles, suivit la courbe gracieuse de ses mollets, admira, à travers les fentes, la naissance de ses cuisses, remarqua la finesse de sa taille et le galbe parfait de ses seins. Lorsque Steve leva enfin les yeux vers son visage, il se rendit compte qu’elle le regardait. Surpris, il détourna un instant la tête puis la regarda à nouveau. Elle souriait. Il sourit à son tour, puis leva discrètement sa coupe de champagne. Elle lui montra la sienne pur lui signifier qu’elle était vide. Il s’avança vers elle :

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« Bonsoir ! — Bonsoir ! — Je me demandais en vous regardant comment une aussi jolie femme que vous peut rester une seconde seule. — C’est ce qui se passe quand on se contente de me regarder. » Il profita du passage du serveur pour prendre deux nouvelles coupes. Il lui en tendit une et déclara, en levant la sienne : « A votre exquise beauté ! — Oh ! » dit-elle d’un ton sceptique en portant doucement la coupe à ses lèvres. « Ne soyez pas modeste. Dieu a dû s’applaudir en vous créant. — Oh ! » fit-elle à nouveau d’un ton amusé et quelque peu intrigué. Puis elle trempa franchement ses lèvres dans le champagne. Enfin, elle dit : « Vous êtes chercheur ? — Oui. » Elle le jaugea un instant, puis : « Vous n’en avez pas l’air. — Quel métier m’auriez vous donné ? — Je vous aurais plutôt vu dans les affaires. — Qu’est ce qui vous fait dire ça ? — Votre manière de parler : vous êtes un charmeur. — Seulement quand je suis charmé. — Oh ! et ça vous arrive souvent ? — Je ne vais pas tout vous raconter le premier soir ! — Ah parce que… » Elle éclata de rire et vida sa coupe. Le serveur repassa près d’eux. « Une autre coupe ? » proposa Steve. « Non, j’ai assez bu de champagne comme ça… Je voudrais plutôt un gin », lança-t-elle avec un nouveau sourire. 138


Il en prit deux puis il proposa : « Il commence à faire chaud, si on allait sur le balcon ? » Elle le regarda d’un sourire complice puis répondit : « Vous voulez me montrer la comète vous aussi ? — Quelle comète ? — Vous n’avez pas encore vu la comète West ? » demandat-elle d’un air intrigué. « Non. — Alors venez, elle est visible à l’œil nu. » Elle le précéda sur le grand balcon, chercha ses repères puis lui désigna un point lumineux, assez différent d’une étoile, mais guère plus brillant. « Voilà West ! » lança-t-elle avec un certain plaisir. Steve regarda la comète puis demanda : « On peut faire des vœux comme pour les étoiles filantes ? — Bien sûr, ce n’en est qu’une, en beaucoup plus gros ! — Alors mon vœu aurait plus de chance d’aboutir ? » La jeune femme devina ses intentions : elle se retourna, et, malgré la pénombre, décela une certaine lueur dans les yeux de Steve qui s’approcha d’elle sans équivoque. « Mais vous n’y pensez pas ! » lança-t-elle en essayant de le repousser, sans grande conviction toutefois. Steve posa les mains sur ses cheveux, les caressa jusqu’à la nuque et l’attira vers lui. Elle se figea. « Mais on ne se connaît même pas, lâchez-moi » Il déplaça doucement ses mains et lui caressa le dos. Elle se tut. Il poursuivit ses caresses. Elle murmura : « Je vous en prie, arrêtez, on pourrait nous voir. » Elle tourna la tête de gauche à droite et constatant qu’il n’y avait personne, elle se jeta contre lui et l’embrassa ardemment. Elle s’arrêta, haletante, puis lui

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dit : « Je crois que j’ai oublié de respirer. » Elle desserra l’étreinte de Steve et lança : « Votre vœu est-il exaucé ? — A-t-on droit à un seul vœu ? Absolument », fit-elle, puis elle ajouta : « comment se faitil que vous ignoriez la présence de West ? — Je ne l’ignorais pas. — Mais alors ? C’était un piège ? Steve sourit. — Menteur ! je viens d’embrasser un menteur !Et elle se jeta contre lui. Ils s’embrassèrent de nouveau puis, alors que les caresses de Steve devenaient plus sérieuses, elle arrêta ses mains et dit : « Je m’appelle Léda. Et vous ? — Steve. » Il l’attira derrière une énorme plante grasse, s’appuya contre la balustrade du balcon, et posa les mains sur sa poitrine. « Non, attendez, haleta-t-elle, vous ne voulez pas vous déboutonner ? — Me déboutonner quoi ? » demanda-t-il, surpris. Elle passa sa jambe entre les siennes et dit : « Ça. — Ici ? » demanda-t-il en observant si personne ne pouvait les surprendre. « Oui… lança-t-elle dans un soupir. Peu convaincu, Steve se déboutonna. Elle l’aida à baisser son pantalon et, dès que le vêtement eut glissé à terre, elle recula promptement de quelques pas et lança : « Ça, c’est pour le coup de la comète ! » Et, le laissant pantois, elle repartit vers la salle de réception.


Steve remonta son pantalon en réprimant un juron, puis la rejoignit. Il la retrouva devant le bar. Affichant un sourire triomphal, elle lança, en lui remettant un nouveau gin : « Alors, la comète s’est rincée l’œil ? — Elle a même fait des vœux ! » Léda rit de bon cœur puis, regardant par-dessus l’épaule de Steve, elle demanda, surprise : « Vous travaillez à Northray ? — Comment avez-vous deviné ? — McMillan nous observe depuis un moment. Je crois que demain vous aurez droit à un débriefing. — Pourquoi ? — Il a l’habitude de se méfier de moi. Il va même jusqu’à interdire à son personnel de me fréquenter. — Je le comprends ! » plaisanta Steve. Puis, sérieusement : « Pourquoi ? — A cause de mon métier. — N’êtes-vous pas ingénieur ? — De formation, oui, mais je suis devenue journaliste. — Et pourquoi McMillan se méfierait-il de vous ? — Je suis rédactrice au World Military Research News », répondit-elle d’un ton explicite que Steve ne saisit pas. « C’est bien cette revue d’informations militaires ? » Léda acquiesça et il poursuivit : « Mais pourquoi McMillan vous redouterait-il ? — Parce que dans votre domaine, un simple renseignement peut valoir des millions. — Notre travail est principalement axé sur la recherche spatiale, cela ne concerne pas directement votre magazine ! — Voyons, depuis Von Braun, on ne distingue pas une fusée d’un missile ! » lança-t-elle d’un ton espiègle. 141


Touché dans son amour-propre, Steve répondit précipitamment : « Nous travaillons pour la nasa, pas pour le Pentagone. » Elle lança avec dédain : « J’accepterais bien cela en tant que plaisanterie, mais n’affichez pas cet air niais. Chacun ici sait à peu près pourquoi il travaille, ne me dites pas que vous l’ignorez. » De plus en plus mal à l’aise, Steve lâcha : « Écoutez, si vous croyez réussir à m’apprendre quelque chose en agissant de la sorte, vous vous trompez. Léda ouvrit bien grands ses yeux et, sur un ton détaché, répliqua : « Je ne vous ai rien demandé, c’est vous qui m’interrogez. Et puis, si je voulais des renseignements, je m’adresserais plutôt à quelqu’un qui sait pourquoi et pour qui il travaille », ajoutat-elle en scandant ses mots. Enfin, elle se retourna et partit, le laissant interdit. Sans hésiter, Steve la rejoignit et la retint par le bras. Elle se dégagea vivement et lui fit face : « Plaît-il ? » Il la regarda humblement et déclara : « Je vous présente mes excuses, vous m’avez secoué. » Léda remarqua la désolation de Steve et sa sévère expression se métamorphosa en un regard presque maternel : « Maman m’a pourtant dit de faire attention avant d’embrasser quelqu’un. » Steve respira profondément puis il déclara : « Et si on retournait sur le balcon ? » Elle le fixa un instant, ce qui donna à Steve le loisir de l’observer plus attentivement. Ses yeux noirs et pétillants, son nez droit, son front haut, sa coupe ultra courte, son menton

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volontaire et sa bouche joliment dessinée lui conféraient un air altier. « Non, je vais rentrer, j’ai assez fait de bêtises ce soir. — Puis-je au moins vous raccompagner ? » Devant son hésitation, il plaisanta : « Je vous promets de ne pas faire le coup de la panne ! — Je pourrais démonter et remonter un Phantom en un tournemain ! » répliqua-t-elle avec un nouveau sourire. « Après vous » Il s’effaça devant elle. Une fois en voiture, Steve posa son bras sur l’épaule de la jeune femme et l’attira contre lui. Léda résista, croisa un instant son regard, puis se laissa faire et posa la tête contre son épaule. « Steve, pourquoi me mettez-vous dans cette position ? — Elle vous gêne ? — Au contraire, répondit-elle, c’est très bon. — Alors ? — C’est bizarre. On ne se connaît que depuis quelques minutes. — Moi, j’ai l’impression de vous connaître depuis toujours », dit-il en prenant la route menant chez lui. Léda releva la tête. « Ce n’est pas une raison pour m’emmener chez vous ! » lança-t-elle avec une surprise non feinte. « On va juste prendre un dernier verre ! — Il n’en est pas question ! » dit-elle d’un ton définitif. Steve reprit la route vers la maison de Léda. Celle-ci reposa alors la tête sur son épaule : » Vous pensiez m’avoir tout de suite dans votre lit ? — Oui. — Vous pensez que je suis frivole ?

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— Non, je crois simplement que vous avez un tempérament de feu. — C’est vous qui m’avez mis le feu ! » lança-t-elle avec un soupir. « Alors, pourquoi l’éteindre ? Venez chez moi ! — Non, jamais le premier soir ».

Les prévisions de Léda se vérifièrent et le lendemain, McMillan convoqua Steve et lui tint des propos sans équivoque : « Vous êtes un élément exemplaire au sein de notre entreprise. Durant toutes ces années, vous avez contribué très efficacement à la réussite de nos recherches, vous savez combien nos travaux sont coûteux, vous devez savoir également que la plus petite fuite de renseignements peut avoir des répercussions inestimables sur le cours de notre travail. Tout cela est indiqué sur votre contrat, mais je pense qu’il n’est pas inutile de vous le rappeler ». Agacé par le ton de McMillan et par cette indélicate référence aux contrats, Steve alla directement au but : « Vous faites allusion à ma rencontre d’hier soir ? — Ne vous êtes-vous pas demandé comment une aussi jolie femme que Léda Iversen pouvait rester seule dans une soirée aussi animée ? » avança McMillan avant de poursuivre : « Elle est ingénieur et avait donc le droit le plus absolu d’être de la fête, mais elle est également rédactrice de l’un des plus importants magazines de recherche scientifique… — Scientifique ? — Militaire, c’est la même chose. Je me dois donc de vous avertir que si vous lui parlez, cette femme est capable, en procédant par recoupements, de savoir exactement sur quel projet vous travaillez. Je vous demanderai donc de ne pas la 144


revoir. Je sais même que vous l’avez raccompagnée chez elle. Steve ! dit-il, feignant une intimité qui n’avait pas cours, vous devez savoir que tout notre personnel scientifique a l’obligation de l’éviter comme la peste. — Monsieur McMillan », répondit Steve avec fermeté, « je connais mes obligations… mais aussi mes droits. » Le regard de McMillan devint d’acier, mais avec un scientifique de la trempe de Windley, il se devait de composer : « Windley, mon devoir est d’assurer à notre entreprise la meilleure marche possible. Lorsque je découvre un élément susceptible de la perturber, j’avertis mes employés. Or, nous ne sommes pas une fabrique de confiseries, nos recettes sont autrement importantes pour que j’encoure le risque de les voir utilisées par nos concurrents ou par nos ennemis. — Monsieur McMillan, je vous avoue que ceci est nouveau pour moi. Notre travail est si… cloisonné que je n’en soupçonnais pas la destination. Je sais à présent à quoi m’en tenir, je vous remercie de m’en avoir averti. Quant à Mademoiselle Iversen, elle a été tout à fait directe et sincère, elle a même prévu cet entretien. — Steve, je n’ai pas de leçon à vous donner. Mais même si Léda Iversen a prévu cet entretien… sachez quand même qu’il y a sincérité et sincérité. — Non », répliqua Steve, « je pense qu’il y en a une seule, et Léda Iversen en a usé. — A votre guise Steve, je vous aurai averti.

Ce soir-là, en rentrant chez lui, Steve s’arrêta à un kiosque à journaux et acheta le World Military Research News. Arrivé chez lui, il s’étendit confortablement sur son sofa et feuilleta le magazine. En troisième page, sur l’organigramme, 145


il retrouva le nom de la jeune femme, précédé du titre : enquetes : redacteur en chef adjoint. Il parcourut un éditorial écrit par elle et sourit en retrouvant sous sa plume les traits de son caractère. Un style succinct et prenant. Un sujet brûlant sur une hypothétique maffia internationale de l’armement agissant impunément depuis des décennies pour attiser les foyers de tension, provoquer des conflits et vendre des armes sans s’embarrasser de quelque appartenance que ce soit. Léda Iversen mettait dans un même panier les fabricants d’armes des cinq continents, et dévoilait la collusion des médias, des politiques et des multinationales pour allumer ou éteindre, çà et là, l’essentiel des foyers de guerre. Elle terminait son article par une citation : La guerre : l’art de tuer en grand et de faire avec gloire ce qui, fait en petit, conduit à la potence. Steve laissa le magazine glisser par terre et émit un long soupir. Décidément, cette femme lui plaisait. Ils s’étaient entendus pour déjeuner ensemble le surlendemain de leur rencontre. Il avait hâte de la revoir. En une rencontre, elle l’avait obligé à se poser la question qu’il avait toujours reléguée au second plan : celle de la véritable destination de ses travaux. Depuis des années, il travaillait d’arrache-pied sur des courbes et des programmes informatiques sans savoir exactement dans quel but il le faisait, et il avait suffi d’une rencontre pour que le staff de son entreprise en fût alarmé. Certes, il y avait bien, sous cette inquiétude, une histoire de gros sous, mais il y avait plus que cela. Si McMillan avait parlé de concurrents, il avait aussi parlé d’ennemis. Ce dernier mot dérangeait Steve. Il savait que ses recherches pouvaient déboucher sur la conception d’engins stratégiques, mais il n’avait jamais réalisé la puissance de cette réalité. Léda l’avait esquissée, et McMillan l’avait confirmée en lui donnant, par ce mot, un surprenant contour.

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Le lendemain, avant de rejoindre Léda au St John’s Restaurant de Prospect street, Steve s’arrêta chez un fleuriste au coin de Wisconsin Avenue et de M. street et, négligeant la tradition du chiffre impair, il acheta deux roses. Ils arrivèrent en même temps devant le St-John’s. Au premier regard, il retrouva la même sensation qu’au soir de leur rencontre. Léda était rayonnante dans une robe blanche. Steve lui offrit les roses. « Vous allez très bien ensemble toutes les trois. — Ce sont celles que je préfère. Merci Steve. — Ce serait plutôt à elles de me remercier… » souffla-t-il. Léda le gratifia d’un regard scandaleusement intense. Ils entrèrent au St John’s et s’assirent à une petite table ronde donnant, au delà d’une rangée de bacs à fleurs, directement sur le parc. Ils commandèrent le déjeuner puis Steve déclara : « Vous aviez raison, McMillan m’a convoqué. — Et vous êtes quand même venu ? » Steve sourit, complice, puis enchaîna : « Vous saviez donc que vous êtes interdite de fréquentation auprès des chercheurs. — Je vous l’avais bien dit, mais j’aime bien leur rappeler que j’existe… et pour tout te dire, durant ces soirées, je négocie souvent quelques renseignements avec vos… généraux en col blanc. — De quelle manière ? — C’est simple, il m’arrive de dénicher des informations… disons… sensibles… sur une entreprise comme la vôtre. Dans ce cas, pour avancer mes pions, je vends mon silence au respon-

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sable en l’obligeant à me fournir des renseignements moins préjudiciables pour lui et son entreprise. — Mais de quel genre d’informations peut-il s’agir ? — De tout ce qui peut nuire au conservatisme technologique ou à la politique étrangère de notre pays et de ses alliés. Par exemple, des ventes illégales de plans d’éléments de fabrication de missiles, ou d’avions de combat, à des industries militaires d’états tiers. Lorsque j’ai un doute sur une transaction de ce genre, je l’exprime au chef de l’entreprise concernée, alors, pour éviter des embarras médiatiques qui pourraient entraîner une enquête du FBI, le patron de l’entreprise en question accepte de me faire certaines confidences ou m’accorde l’exclusivité de l’annonce de telle ou telle nouveauté. — C’est de bonne guerre. A propos, comment se fait-il qu’une rédactrice dans un magazine de recherche militaire se permette de défendre une ligne antimilitariste ? — On s’intéresse enfin à ce sujet ! — Oui », répondit Steve quelque peu confus, « j’ai survolé votre dernier article, c’est étonnant cette collusion militaropolitico-médiatique. — C’est même détonnant. Cinquante ans de conflits ont donné à l’establishment militaire une importance inégalée. Nous assistons à la montée d’un « pentagonisme » appuyé par des cadres militaires à la retraite qui se sont intégrés dans les sphères économique et politique, et qui militarisent par là le pouvoir et la politique de l’État. Cette influence s’exerce à l’échelle planétaire et elle se manifeste par un lobbying permanent. Des pressions sont opérées sur l’administration et le Congrès. On manipule notre opinion publique et nos alliés. En fait, l’esprit des affaires rejoint l’esprit de croisade, et celà pour le plus grand bien des ventes d’armes et du leadership américain !

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Steve remarqua chez Léda ce qu’il avait déjà éprouvé en lisant ses articles : sa force de persuasion. Léda était fortement expressive, et tout son être y participait, non seulement son intelligence et ses propos, mais aussi ses mains, ses yeux, sa bouche et même son corps qui se penchait en avant suivant la force des arguments. Léda était envoûtante et Steve comprit pourquoi elle était si redoutée dans le milieu très protégé des chercheurs. « Et comment êtes-vous entrée dans le giron du World ? » Léda sourit légèrement et répondit : « Je suis née dedans. Mon père, qui est un ancien professeur de West Point1, en est le fondateur. En guise de poupées, j’ai grandi entourée de maquettes d’engins de guerre. A cinq ans, j’étais capable de nommer tous les éléments d’un char d’assaut. A quatorze, j’avais fabriqué ma première fusée. Je n’ai pas poussé dans un cocon, mais sur une poudrière ! — Mais si vous êtes née dedans, qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ? Pourquoi aujourd’hui rejetez-vous ces armes ? — Je ne les rejette pas, elles sont ce qu’elles sont. C’est l’homme qui en détermine la destination. Une nation qui n’est pas en mesure de se défendre est vouée à la disparition. Il faut avoir la capacité de répondre aux défis, à l’agression. Mais si l’on use du glaive, ce doit être pour bâtir un monde, non pour défendre des intérêts pécuniaires au mépris de tous les principes. — Vous avez tout de même changé votre façon de voir ! — J’ai évolué. Lorsque j’ai intégré la rédaction du World, je faisais l’apologie des nouvelles armes, des nouveaux avions, navires, missiles, chars de combat, systèmes de défense et de toute la panoplie de la guerre moderne. Mais en approfondissant mes enquêtes, j’ai commencé à deviner la logique vampirique du surarmement. Le complexe militaro-industriel a acquis une telle importance qu’il possède désormais sa 149


dynamique propre. Pour survivre, il doit se développer. Or ce développement est profondément nocif en termes économiques et sociaux. L’industrie militaire est extrêmement coûteuse et complètement improductive, or le monde a besoin de nouvelles énergies, de nouvelles cultures et non de nouvelles armes qui ne font que défendre un ordre mondial établi sur le pillage généralisé des ressources non renouvelables du globe, un ordre économique qui ne profite qu’à une poignée de nations et, j’irai plus loin, qu’à quelques individus au sein de ces nations. — En fait, c’est l’éternel débat qui oppose novateurs et conservateurs ? — Ou optimistes et pessimistes. C’est le débat qui oppose ceux qui considèrent l’être humain comme bon et ceux qui le considèrent comme foncièrement mauvais. Mais là n’est pas la question, le problème est qu’il y a un gâchis monstrueux, qu’il n’y a que quelques aires de prospérité dans un monde de misère et d’ignorance alors que la recherche offre justement les moyens de… cultiver son jardin. » Et pour joindre le geste à la parole, Léda brandit les deux roses sous le nez de Steve. « Allons ! déjeunons en paix ! » poursuivit-elle, puis elle huma les fleurs et, improvisant un vase, les mit dans un verre d’eau. De nouveau, elle souriait. « Vous avez l’art de la métamorphose », remarqua Steve. — C’est le parfum des roses », répondit-elle. Steve prit sa main dans la sienne et dit : « Comment une aussi petite et aussi douce menotte peut-elle rédiger des articles aussi brûlants ? » Léda retira sa main et imprima de son ongle sur la nappe immaculée quelques lettres séparées par des points : j.c.q.j.t.a.

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Il n’était pas nécessaire d’avoir lu Anna Karenine pour saisir le code pudique des lettres, dont chacune était le commencement d’un mot. Steve devina ce qu’elle voulait dire et répondit sur le même mode : j.t.a.a.e.c.e.t.b. Elle sourit, ravie de leur complicité, puis passa très doucement le bout de ses doigts sur ces lettres, les effaçant et dit : « Parlez-moi de vous, Steve. — Que voulez-vous savoir ? — Tout ! — Et bien je suis né au Moyen-Orient, mon père était alors en poste à Amman… » En quelques phrases, il résuma à peu près tout ce qu’il savait de sa vie et à la fin il ajouta avec un sourire « Et, il y a deux jours, apparut Léda. » Par une légère pression de la main, elle lui manifesta sa reconnaissance, puis ils se regardèrent sans dire un mot, laissant leurs doigts s’effleurer, se caresser, s’entrelacer. Steve était subjugué par l’effet de ces doigts fins et tendres sur le dos de sa main. Il plongea dans une douce béatitude, quand, déplaçant son index, Léda mit son ongle sous le sien et le souleva d’un geste sec. Un frisson le parcourut jusqu’au cortex, remplaçant son extase par un regard ahuri qui la fit éclater de rire. « Léda ! » lança-t-il, puis, comme s’il en saisissait soudain l’originalité, il demanda : « Au fait, pourquoi Léda ? Je crois n’avoir jamais entendu ce prénom. — Ah ! » s’exclama-t-elle, « ce fut le grand débat à ma naissance. Ma mère est férue de mythologie et tenait beaucoup à me baptiser Némésis, du nom de sa déesse préférée. Mais père a fait des bonds, disant que je serais la risée de mes camarades. Il refusa catégoriquement la proposition, allant jusqu’à dire qu’il accepterait n’importe quel autre prénom.

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Alors elle sauta sur l’occasion et imposa Léda, qui, dans la mythologie, est la gardienne de la progéniture de Némésis. — Mais qui est donc Némésis ? — Ah ! je suis en mesure de vous conter jusqu’aux potins de la famille céleste : mère ne rate pas une occasion de nous en remplir les oreilles. Tel présentateur a le nez de Pollux, telle actrice le profil d’Artemis ou le postérieur d’Aphrodite, tel athlète les pectoraux d’Apollon. En fait… » ajouta-t-elle en feignant un air sérieux, « …Némésis serait la fille de Nyx, déesse de la nuit, et de Zeus. On la considérait comme la gardienne de l’ordre universel, responsable de la morale, personnifiant l’Indignation, la Vengeance des dieux contre la démesure. — Quel programme ! » plaisanta Steve, je crois que le choix de mon prénom n’a pas posé tant de problèmes. » Après le déjeuner, Léda l’invita à visiter le siège du World.

Depuis la réception jusqu’aux laboratoires, en passant par la rédaction, la bibliothèque et la salle des téléscripteurs, là où Léda passait, elle provoquait un véritable ouragan. Elle tirait Steve par la main en lui désignant ses collaborateurs, annonçant la spécialité, le trait de caractère majeur et le plus grand défaut de chacun. Elle arriva enfin à son bureau, ferma la porte derrière Steve, souleva le couvercle d’une jolie table réfrigérante, remplit trois verres d’eau fraîche, offrit le premier à Steve, déposa les roses dans le second et vida d’un trait le troisième. Elle ne l’invita pas à s’asseoir et resta silencieusement appuyée contre son bureau. Steve fit un lent tour sur lui-même, observant son lieu de travail. Une grande baie vitrée donnait sur tout Georgetown et une superbe bibliothèque noire recouverte de feuilles d’or s’étalait sur trois côtés de l’immense pièce. La porte, entièrement recouverte des mêmes feuilles dorées, était parfaitement intégrée à la bibliothèque, donnant ainsi une forte sensation 152


d’isolement. Au centre de la pièce, sur un pilier de marbre noir, Steve découvrit l’énorme maquette d’un cuirassé hérissé de ses innombrables et menaçants canons. Léda s’approcha. « C’est l’Iowa. 56000 tonnes. 270 mètres. 9 canons de 406 mm », précisa-t-elle en estimant de ses mains ouvertes la largeur approximative du tube « 37 km de portée, 4 lanceurs pour la défense sous-marine, 4 lanceurs quadritubes de missiles mermer et quatre rampes de lancement pour 32 missiles mer-sol. Pont d’envol pour quatre hélicoptères et 12 avions à décollage et atterrissage vertical. » Peu sensible à la superbe des navires de guerre, Steve leva la tête et vit, suspendue par des fils translucides, toute une flotte de maquettes d’avions anciens. Plus loin, dans un monolithe de verre surmontant un second pilier de marbre noir, il remarqua un objet apparemment très ancien et de forme assez anachronique. Intrigué, il s’en approcha. C’était une jarre en terre, fermée par un disque et un cylindre de cuivre, surmonté d’une baguette et d’un câble de fer. Léda vint près de lui : « Alors, vous devinez ? — Que contient la jarre ? » demanda-t-il. « Elle contenait du sulfate de cuivre arrosé d’un acide, citrique ou acétique, on ne le sait pas. — Mais alors… ce serait une pile ? » lança-t-il précautionneusement. — Exactement ! — C’est incroyable ! quel âge a-t-elle ? — Quatre mille cinq cents ans ! — Ce n’est pas possible ! » objecta-t-il en séparant les syllabes. « Et pourtant c’est vrai. — Mais d’où provient-elle ?

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— C’est mon oncle qui l’a trouvée dans le site archéologique de Ctésiphon, en Irak. Selon ses analyses, elle fournissait un courant suffisamment fort pour permettre la dorure d’objets de cuivre par électrolyse. Volta n’a rien inventé ! 2500 ans avant J.C., les Babyloniens connaissaient l’électricité !1 — Avez-vous d’autres surprises de ce genre ? — Pas de ce genre-là », lança-t-elle, câline, en reculant vers son bureau. Le téléphone sonna. Léda prit le combiné, lança une suite ininterrompue de « oui » et « non » puis « Ne me dérangez plus ». Elle avait lancé cette phrase ouvertement, sans rien faire pour la dissimuler à Steve. Quand elle eut raccroché, celui-ci la saisit par la main et l’attira sur le canapé. Léda marmonna : « non, pas tout de suite, c’est trop tôt, pas ici, je t’en prie… »


Chapitre 7

Mazen redressa la tête et se pencha vers le hublot du Boeing de la Middleast. Il reconnut immédiatement les bâtiments de l’aéroport de Zurich. Depuis son installation à Beyrouth, où il s’était rapidement affirmé dans les milieux d’affaires, il ne restait pas deux semaines sans se déplacer vers la capitale financière suisse. Alors que l’avion roulait sur le tarmac, son voisin, un banquier Jordanien avec lequel il avait sympathisé, déclara : « M. Noureddine, cela m’a fait plaisir de vous rencontrer, j’espère que nous nous reverrons. » Il lui tendit sa carte de visite. Mazen lui remit la sienne : « Je l’espère aussi. — Est-ce que vous rentrez souvent chez vous, au Caire ? » Mazen, qui se gardait toujours de dévoiler sa véritable origine, répondit : « Oui, et vous ? » Le banquier sourit et répondit : 155


« La dernière fois, c’était il y a exactement vingt-sept ans » Mazen se mordit les lèvres. On ne pose pas ce genre de question quand on sait que la moitié des Jordaniens sont Palestiniens. « Je suis désolé. — Ce n’est rien, c’est de ma faute, j’aurais dû vous répondre autrement », lança le banquier. « Après tout, chez moi c’est Amman. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Une nostalgie déplacée. — Elle n’est pas déplacée », répondit Mazen. Lui ne se permettait jamais ce genre de nostalgie. Son histoire, il n’avait nul besoin de la ressasser : il lui suffisait de ralentir devant les camps palestiniens de Beyrouth pour la retrouver, figée et désespérante.

Le taxi s’arrêta à la Parade Platz, juste devant le siège de la Société de Banques Suisses. Mazen était mandaté par un cabinet d’affaires de Bahreïn pour opérer un virement de quatre millions et demi de dollars sur un compte numéroté de la banque. Ce n’était pas la première fois qu’il opérait de cette manière. Les faramineux pétrodollars avaient provoqué une multiplication sans précédent des commissions, et le payement de celles-ci nécessitait parfois des opérations occultes. Accompagné d’un préposé qui possédait la seconde clé de tous les coffres, Mazen se dirigea vers le sous-sol de la banque et ouvrit le casier numéroté. Il en retira le dossier contenant le numéro de compte de la société pour laquelle il devait opérer le virement, puis se dirigea vers les guichets. En attendant son tour, il prit les imprimés nécessaires, s’assit dans l’un des confortables fauteuils du hall et s’apprêta à les remplir. Au moment où il commençait à inscrire le numéro de la société réceptrice du virement, il resta interdit. Ce numéro, il le

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connaissait. Il l’avait utilisé au début de l’année 1973, lors des préparatifs de la Guerre d’Octobre. Certains payements des achats d’armement opérés par l’armée égyptienne devaient à l’époque transiter par des comptes ouverts dans des banques zurichoises, et le numéro qu’il avait entre les mains était l’un d’eux. Il lui était impossible de se tromper car, pour éviter toute fuite, Chazli lui avait ordonné d’apprendre par cœur ces numéros. Celui qu’il avait sous les yeux avait sa petite histoire : c’était celui d’Intercal, un intermédiaire de l’entreprise soviétique qui fabriquait les missiles Sam-7, mais aussi les batteries lanceroquettes légères, plus connues sous le nom de Katiouchka qui, grâce à leur excellent rapport puissance/maniabilité, étaient l’arme de prédilection des groupes armés liés à l’OLP. La centrale palestinienne serait-elle à l’origine de cette opération ? Mazen referma le dossier et réfléchit. Sa mission était très simple, mais un imprévu de taille avait surgi : il en savait plus que ses commanditaires sur la société Intercal. Or ce qu’il savait était d’une importance capitale, surtout si la Centrale palestinienne était à l’origine de l’opération. Il quitta le siège de la SBS et rejoignit directement son hôtel. Après déjeuner, il partit faire un tour dans le joli petit bois qui domine le Dolder Grand Hôtel. Il escalada un petit talus et s’assit sur un banc d’où il pouvait admirer le lac de Zurich. Là, il songea à cette hasardeuse histoire de numéros qui l’avait remis, de façon tout à fait fortuite, sur le chemin de la Résistance. Il pensa que seules des personnalités palestiniennes de premier plan pouvaient se trouver derrière cette transaction et il résolut de les rencontrer. De retour à Beyrouth, il expédia un télex à Bahreïn en prétextant un problème juridique majeur qu’il ne pouvait résoudre qu’en rencontrant les commanditaires originels de cette transaction.

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Une demi-heure plus tard, la réponse de Bahreïn tomba sur son téléscripteur : « transmettez probleme juridique majeur par retour telex. » Mazen s’assit devant l’appareil et tapota sur le clavier : "question confidentielle, contact personnel necessaire." Quelques minutes plus tard, le téléphone sonna. Il prit le combiné et fut surpris d’entendre un inconnu lui lancer d’un ton autoritaire mais cependant poli : « Puis-je parler à Monsieur Mazen Noureddine ? » Mazen sentit tout de suite qu’il s’agissait d’un appel relatif à son dernier télex, et cette rapidité de réaction confirmait ses présomptions. Il répondit : « C’est moi-même. » Il y eut une petite hésitation puis la voix demanda : « Vous avez demandé un contact direct ? — Comment puis-je être certain que vous êtes bien mon commanditaire ? — Notre dossier porte le n° 135189513. » Mazen réfléchit un instant : le numéro de dossier du cabinet d’affaires bahreïni ne saurait être suffisant. Il pensa tout de suite au numéro du coffre de la Société de Banque Suisse. Seul le commanditaire originel pouvait le connaître. « C’est en effet cela, répondit-il, mais pour plus de sûreté, pouvez-vous me donner le numéro du coffre de Zurich ? » La réponse de son correspondant effaça tout doute quant à sa qualité. « 14812. — C’est parfait », constata Mazen. « Bien », lança la voix avant d’ajouter : « maintenant, regardez juste au-dessous de la fenêtre de votre bureau qui donne sur la

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place, vous verrez une automobile noire… Allez-y, regardez, j’attends votre confirmation. » Mazen regarda et vit en effet une Mercedes noire garée en travers du trottoir. Il revint vers le combiné. « En effet, elle y est. — Rejoignez-la. » Mazen prit sa veste et fut surpris, en ouvrant la porte du cabinet, de se trouver nez à nez avec trois hommes armés. Ceux-ci le saluèrent, le prièrent d’accepter une fouille puis l’un d’eux le précéda dans les escaliers, tandis que les deux autres le suivaient. Ils traversèrent la rue et s’engouffrèrent dans le véhicule qui démarra aussitôt sur les chapeaux de roues, prit la rue Hamra, passa devant le Parlement puis devant l’hôtel Commodore. La voiture vira ensuite à gauche sur la route de la côte, et après une longue course, s’engagea sur une piste, puis s’immobilisa derrière un talus. Dès que Mazen en fut sorti, il remarqua une demi-douzaine d’hommes armés jusqu’aux dents regardant dans toutes les directions. L’un de ceux qui l’avaient accompagné l’invita à avancer et, au bout d’une trentaine de mètres, il remarqua une autre Mercedes noire dissimulée sous les pins. Le garde lui dit d’avancer vers le véhicule et resta à l’écart. Mazen obéit, remarqua encore quelques hommes dissimulés et arriva enfin à la hauteur de la berline aux vitres opaques. Tout à coup, quelqu’un sortit par la portière du conducteur et lui ouvrit la portière arrière. Mazen s’engouffra dans le véhicule. La portière se referma. Le jeune homme leva les yeux et se trouva nez à nez avec l’une des plus hautes personnalités de la Résistance palestinienne : Khalil Al Wazir, alias Abou Jihad, l’un des fondateurs du FATH et surtout, n°1 de la lutte armée contre Israël. Ils étaient seuls dans la voiture, ce qui dénotait l’importance du secret dans cette affaire. Mazen déclara avec respect : « Abou Jihad, c’est un honneur pour moi. 159


— Monsieur Noureddine, ce n’est pas par hasard que nous vous avons choisi pour nos démarches. Nous avons cependant tenu à les laisser secrètes, même pour vous ». Puis il ajouta avec un léger sourire, pour détendre Mazen qui n’en revenait pas : « Vous m’avez été recommandé par un ami très cher de l’ancien état-major égyptien. Maintenant, déclara-t-il en effaçant son sourire, venons-en au fait : quel est le problème ? » Mazen fut secoué par ce que venait de lui dévoiler Abou Jihad. Ainsi, de son exil1, Saadedinne Chazli avait pensé à lui. Il contint son émotion et lâcha : « Le problème est qu’Intercal, la société intermédiaire que vous utilisez pour l’achat des Katiouchka, est infiltrée. — Qu’en savez-vous ? » lança Abou Jihad avec stupeur. Mazen resta silencieux. Le vieux réflexe relatif aux informations confidentielles, acquis auprès de Chazli, n’était pas mort. Il réfléchit un instant, et finit par se dire que cette hésitation marquait son passage d’une bataille à une autre, mais pour une même guerre. Il regarda Abou Jihad droit dans les yeux et dit : « Cette société nous avait vendu 12 chargements de Sam-6. Les premiers étaient parfaits, mais dans les quatre derniers, le système de détection infrarouge2 avait été saboté. J’avais alors fait une enquête et découvert le pot-aux-roses. Cependant, pour des raisons stratégiques, nous n’avons pas dévoilé l’affaire et nous nous sommes bornés à indiquer à la société que ses chargements étaient défectueux. Ce qui explique d’ailleurs que ce compte soit toujours opérationnel » Une lueur d’intérêt traversa les yeux d’Abou Jihad qui reprit, pour se donner le temps de réfléchir : « Qu’en pensez-vous ? » Mazen répondit immédiatement :

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« Premièrement, il faut garder le contact avec cette société, car un brusque revirement mettrait la puce à l’oreille des Israéliens. Deuxièmement, trouvez un autre fournisseur plus sûr. Il y a une demi douzaine d’usines de montage dans les pays de l’Est. Enfin, introduisez au sein des groupes armés un service technique de vérification. » Abou Jihad resta un instant silencieux puis avança : « Monsieur Noureddine, pouvez-vous choisir pour nous un fournisseur plus sûr et nous assister pour mettre en place un service technique de vérification ? — Si je comprends bien, vous me demandez… — De travailler avec nous. » Mazen savait qu’au plus profond de lui, c’étaient les paroles qu’il attendait, il savait aussi qu’en quelque sorte, il les avait provoquées lui-même. Entrer en résistance sur la demande d’Abou Jihad n’était pas un mince honneur. Il répondit tout simplement : « Je suis votre homme. » Abou Jihad serra chaleureusement la main de Mazen puis lui demanda, avec un sourire complice : « Comment appellerez-vous votre fils ? » Mazen resta perplexe puis il comprit et répondit immédiatement : « Il s’appellera Seïf. » — Que Dieu vous garde, Abou Seïf !

Dans les mois qui suivirent la rencontre de la Corniche, Mazen Noureddine, alias Abou Seïf, devint l’un des plus secrets et des plus puissants collaborateurs d’Abou Jihad. Il adopta une double vie parfaitement cloisonnée, poursuivant l’exercice

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de sa fonction d’avocat d’affaires et vivant parallèlement la dangereuse résistance à la nébuleuse israélienne. Mazen mit sur pied un dédale de sociétés fictives pour assurer l’armement de la Résistance, puis établit un réseau de caches d’armes. Avec le temps, sa mission évolua. Il s’assura le concours d’instructeurs militaires égyptiens pour contrôler les armes et instruire les combattants. Son objectif, ordonné par Abou Jihad, devint le harcèlement continu contre Israël dans la zone frontalière avec le Liban. Des commandos porteurs d’équipements de plus en plus sophistiqués opéraient des raids d’une efficacité toujours croissante, entraînant l’armée juive à une mobilisation totale de toutes ses ressources. Les bombardements de l’aviation israélienne devinrent journaliers, mais sans parvenir à arrêter les résistants palestiniens, devenus maîtres dans les opérations de commando. Profitant de la guerre civile libanaise, l’État juif intervint directement aux côtés des milices chrétiennes. Dès lors, la guerre de l’ombre prit une plus grande ampleur : espionnage, assassinats, voitures piégées et opérations de commando de plus en plus ciblées devinrent le pain quotidien de la Résistance et d’Israël. Puis les événements se précipitèrent et le Liban tout entier, avec sa contribution au nationalisme arabe, sa renaissance culturelle et son influence intellectuelle, s’effondra. Les bombes, les dynamitages, les mitraillages, les enlèvements et les massacres s’abattirent sur la ville. Ce ne furent pas seulement les groupuscules plus ou moins politiques et les états tiers qui déclenchèrent la dynamique terroriste, mais aussi l’arrogance, l’irresponsabilité, la vulgarité, la vanité, l’alcool, la drogue, les prostituées nordiques et les barmaids anglaises, les night-clubs hantés par des américains assoiffés1 et des roitelets et princes d’Etats voisins, désireux d’assouvir leurs

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vices dans une atmosphère occidentale, mais suffisamment arabe pour s’y sentir à l’aise. Il y avait encore les hommes en complets Cardin, les femmes en robes Dior et dessous transparents, les Cadillac, les Riva, les bijoux de chez Van Cleef & Arpels, le champagne et le caviar, le haschich, la cocaïne et l’héroïne, les somptueuses résidences des barons des pétrodollars. C’est ainsi que la « Suisse du Moyen-Orient », « carrefour des civilisations » devint la poubelle du monde arabe. Ceux qui venaient à Beyrouth pour forniquer, boire, se droguer et comploter, financèrent avec mépris les milices ennemies, et la cité levantine devint un champ de bataille, le charnier moral du Moyen-Orient. Jusqu’en janvier 1976, l’OLP évita de s’engager. Mais au début de cette année-là, les forces maronites lancèrent une grande offensive contre les camps. Dès lors, n’ayant plus le choix, l’OLP se jeta de tout son poids et changea l’équilibre des forces. C’est alors que Damas intervint. Ses troupes entrèrent massivement au Liban aux côtés des forces conservatrices et écrasèrent l’OLP et ses alliés.

Engagé contre les forces de Damas du côté de Saïda, Mazen et ses commandos réussirent à mettre en déroute une colonne blindée et à porter des coups importants à l’invasion syrienne. A Beyrouth, la multiplication des fronts, la coupure des voies de ravitaillement et le blocus du port obligèrent les Palestiniens et leurs alliés libanais à se disperser. Les camps furent alors l’objet de sanglantes batailles, dont la plus longue et la plus impitoyable fut celle de Tell Al Zaâtar, où les sommets de l’horreur furent dépassés par l’incroyable brutalité des Phalanges. Le 12 août, jour de la chute de Tell Al Zaâtar, après le soixantedixième assaut des Phalanges, Mazen arriva à la tête d’un commando portant des uniformes et munis de papiers syriens

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pris dans la région de Saïda. Ayant l’intention de désorganiser, par le sabotage, le siège du camp, le commando, retardé par des accrochages, arriva trop tard et assista, impuissant, à l’évacuation de 15000 Palestiniens à Beyrouth Ouest1. Ce soir-là, cheminant dans les ruelles du camp, Mazen renoua avec l’horreur, rencontrée si tôt dans sa vie. Les phalangistes ne s’étaient pas arrêtés au massacre, il fallait, par la mutilation, profaner la mort elle-même. Les images de Deïr Yassin se confondirent avec celles de Tell Al Zaâtar, et Mazen sentit le poids de la malédiction. Tout à coup, au détour d’une rue, près du cadavre décharné d’une jeune femme, Mazen entendit les mêmes gémissements perçus quelque vingt-huit ans plus tôt sous le corps inerte de sa mère. Il s’approcha de la jeune morte et découvrit, couché contre son flanc froid un tout petit enfant. Mazen se pencha en avant et le prit, mais l’enfant resta inerte. Mazen avait saisi son dernier souffle. Il reposa le petit mort aux côtés de sa mère et repartit.

PREMIER MINISTERE MOSSAD LE DIRECTEUR

11 MARS 1977 CLASSIFICATION DU DOCUMENT : TOP SECRET

RAPPORT N°770320021 SOURCES : ANTENNE N°14 DE BEYROUTH BUREAU DE MOSCOU BUREAU FRONTIÈRE NORD

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Les commandos palestiniens ont acquis au cours de ces derniers mois de nouvelles armes dont nous n’arrivons pas à déterminer la source d’approvisionnement. Une nouvelle maîtrise des techniques militaires a été observée. Les dégats infligés à la fontière sont de plus en plus importants. Selon nos sources, un homme est derrière cette évolution, Abou Seïf Cet homme serait Mazen Nouredine (cf rapport de l’AMAN n°74012002). Prière d’opérer surveillance totale. Priorité absolue. Dossier communiqué aux services suivants : Bureau de Beyrouth lakam, amman, paha, saifanim, shaback.

MOSSAD BUREAU DE BEYROUTH DOCUMENT TOP SECRET

SEPTEMBRE 1977 CLASSIFICATION DU DOCUMENT : TOP SECRET

RAPPORT N°770920022 SOURCES : BEYROUTH ANTENNE N° 14 ANTENNE DE SAÏDA Toutes nos tentatives d’approcher Abou Seïf sont restées sans suite. Envoyez des renforts.

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DOSSIER COMMUNIQUÉ AU SERVICE CENTRAL

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Chapitre 8

« Je suis prêt à me rendre au bout du monde si cela peut éviter qu’un de mes soldats ou officiers ne soit blessé… » Dans le taxi le transportant de l’aéroport d’Héliopolis au centre du Caire, Mazen se redressa. « Mettez la radio plus fort s’il vous plaît. » « …et Israël s’étonnera en m’entendant affirmer que je suis prêt à me rendre à Jérusalem, à la Knesseth même, pour discuter » Que veut dire Sadate ? s’agit-il d’une clause de style ou penset-il réellement se rendre en Israël ? Un terrible doute s’empara de Mazen. Pour quelle raison le Président ferait-il cette concession aux Israéliens ? Le taxi prit le pont Abou el Ala, vira sur l’avenue El Gezira, longea le Sporting Club, passa devant l’hôtel Marriot et deux minutes plus tard, Mazen descendit devant la villa des Noureddine située sur l’avenue de la reine Chajaret el Durr. Il n’était jamais resté si longtemps sans venir au Caire. Deux ans. Deux années

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de guerre. Le beau quartier de Zamalek le changea de Beyrouth dévasté. « Mazen ! Quelle surprise » Mazen se retourna et vit Ahmed Noureddine sur le perron de la villa. Il escalada les quelques marches qui le séparaient de son père adoptif et l’embrassa chaleureusement : « Aïda va être folle de joie ! Aïda ! » cria Ahmed Noureddine, « devine qui est là ! » Un cri de joie jaillit de la maison et un instant plus tard, Mazen était dans les bras d’Aïda. Une heure plus tard, tout le monde était à table. Aïda lança : « Mazen, nous sommes inquiets, les nouvelles de Beyrouth nous brisent le cœur. Pourquoi ne reviens-tu pas t’installer au Caire ? » Mazen resta un instant interdit, car il était précisément venu pour leur annoncer le contraire. Aïda prit son silence pour une hésitation « tu nous manques tellement ! » L’insistance d’Aïda l’émut. Il resta un moment songeur puis dit, avec un tremblement dans la voix : « En fait, je suis venu pour vous demander de ne pas vous inquiéter si jamais vous restiez longtemps sans nouvelles. » Aïda blêmit. Elle demanda avec difficulté : « Longtemps ? — Oui. » Elle n’osa pas demander ce que longtemps pouvait signifier. « Pourquoi ? — Pour notre sécurité à tous. » Ahmed Noureddine comprit immédiatement de quoi il s’agissait. Depuis son arrivée dans leur foyer, Mazen n’avait qu’une idée en tête, et elle n’avait jamais changé. Ahmed avait tout 168


tenté pour lui procurer un véritable substitut parental et le pousser vers des préoccupations plus naturelles pour son âge, mais l’enfant avait toujours été solitaire, pensif et studieux jusqu’à l’excès. Était-ce le souvenir du massacre des siens qui l’avait marqué et aurait enflammé son imaginaire ? Ahmed Noureddine le pensait parfois. Selon lui, les rêves de l’enfant s’étaient faits serments de revanche, et ses serments s’étaient mués en résolutions. Ahmed se remémora le jour où il lui avait proposé de voir un psychiatre. C’était après la Guerre d’Octobre. Mazen était effondré. Il l’avait alors regardé avec curiosité et lui avait répondu « un psychiatre ? pour quoi faire ? » Ahmed Noureddine avait dit : « Pour te guérir de ton abattement » Mazen avait répondu avec un sourire : « je connais mon remède ». En somme, Ahmed Noureddine avait fini par comprendre que Mazen ne pouvait pas vivre autre chose que ce pourquoi il s’était lui-même fait. « Je te comprends », déclara-t-il, « mais ne pourrais-tu pas au moins nous appeler ou nous envoyer un mot de temps en temps ? » Mazen écarta immédiatement ces possibilités : « Il vaudrait mieux éviter. » Il faillit s’expliquer, mais sa discrétion prit le dessus. Depuis quelque temps, certains signes indiquaient que sa double vie n’était plus aussi cloisonnée qu’au début de son engagement dans la Résistance. En Égypte, quelques personnes savaient que l’avocat Mazen Noureddine, installé à Beyrouth, était un héros de la guerre d’Octobre et d’autres connaissaient son origine palestinienne. Un jour ou l’autre, ses ennemis pourraient remonter la piste. Or l’importance de sa mission au sein de la Résistance ne lui permettait plus de prendre ce risque. Il fallait couper les ponts avec le passé. Abou Seïf devait abandonner Mazen Noureddine. « Quelles sont les nouvelles ? » demanda-t-il pour dédramatiser l’ambiance.

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Aïda faillit intervenir, mais elle se souvint que depuis le tout début, elle s’était promis d’ignorer toute possessivité. La mort dans l’âme, elle se mordit les lèvres. « Le traintrain », enchaîna son époux. « N’avez-vous pas entendu les nouvelles ? » interrogea Mazen en pensant au discours du Président. « Pas encore, dit Aïda, pourquoi ? — Sadate compte aller à Jérusalem. » Ahmed Noureddine faillit avaler de travers son morceau de pigeon farci. « Où as-tu entendu cela ? — A la radio, tout à l’heure. — C’est l’heure du flash », lança Ahmed en se précipitant vers le poste. La radio ne mentionna pas ce point précis du discours de Sadate et le lendemain, les journaux le passèrent sous silence. Ce n’est que le surlendemain1 que les médias, sur ordre de Sadate, reprirent ces phrases qu’ils n’avaient pas jugé utile de faire figurer à la une la veille2, ce qui dénotait un fameux décalage entre les intentions du Président et tout le reste du pays3. Le monde arabe dans son ensemble fut alors stupéfait. Un jour plus tard, Menahem Begin annonçait qu’il « se ferait une joie d’accueillir, à Jérusalem, le Président égyptien ». L’affaire était lancée et il devint alors évident que Sadate était bien décidé à se rendre en Israël. Le 16 novembre il déclarait qu’il s’y rendrait « sans condition » et qu’il s’agissait d’une « mission sainte ». Trois jours plus tard, le Boeing 707 égyptien se posait à l’aéroport de Lod. Chez les Noureddine, Mazen, avec une nervosité difficilement contenue, regardait le chef de l’État serrer les mains 170


des chefs militaires et politiques d’Israël. La scène paraissait irréelle. A la droite de Mazen, Aïda Noureddine, profondément émue, pleurait à chaudes larmes. A sa gauche, son époux, abasourdi, fixait le poste. Le cortège officiel fit son entrée à Jérusalem sous les acclamations de la foule. Le lendemain, la famille Noureddine suivait dans les mêmes conditions la poursuite de la visite de Sadate qui, après le Saint Sépulcre et le mémorial Yad Vachem, se rendit à la Knesseth. Tandis que le Président prononçait son allocution tant attendue, Mazen observait les visages des Israéliens, Ariel Sharon, Golda Meïr, Moshé Dayan. La caméra s’arrêta un instant sur celui de Menehem Begin, l’ancien chef de l’Irgoun… Sadate poursuivit son discours et, après une longue entrée en matière, procéda à la reconnaissance de l’État d’Israël. Mazen sentit monter en lui un profond abattement. Lui qui avait connu les massacres, les guerres, les opérations de commando et les missions secrètes, se retrouvait démoralisé, épuisé comme il ne l’avait jamais été.

Alors que les accords de Camp David avaient mené à l’impasse prévue1, Israël accélérait sa colonisation et sa répression en Cisjordanie et à Gaza, et multipliait ses actions au Liban. En 1981, après la « crise des missiles » avec la Syrie, Israël lançait le 7 juin un raid contre le centre nucléaire irakien de Tamouz. En Octobre, Sadate tombait sous les balles du commando Istambouli et en décembre, l’État juif annexait le Golan.

PREMIER MINISTERE ISRAELIEN CONSEIL NATIONAL DE SECURITE DOCUMENT TOP SECRET

10 AVRIL 1982

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CLASSIFICATION DU DOCUMENT : TOP SECRET

RAPPORT N°8201001 RÉUNION SUR LA SITUATION AU LIBAN À la lumière des rapports de nos services respectifs nous déclarons que la situation stratégique au Liban est en passe de menacer l’intégrité d’Israël. L’OLP a organisé des réseaux armés hermétiques. Nos tentatives d’infiltration restent sans suite. L’acheminement des armes lourdes est parfaitement organisé et selon nos prévisions, dans quelques mois la situation deviendra irréversible. Nous demandons l’intervention de Tsahal. SIGNÉ LE DIRECTEUR DU MOSSAD LE DIRECTEUR DU LAKAM LE DIRECTEUR DE L’AMMAN LE DIRECTEUR DU PAHA LE DIRECTEUR DU SAIFANIM LE DIRECTEUR DU SHABACK.

DOSSIER COMMUNIQUÉ AU PREMIER MINISTRE

En 1982, alors que les Palestiniens se trouvaient de plus en plus isolés dans un Liban lassé de la guerre, Israël préparait la

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destruction de l’OLP dont les troupes, basées au Sud-Liban, ne cessaient de le harceler. Alors que Washington multipliait les déclarations sur le « danger syrien » résultant de l’étroite coopération militaire syrosoviétique, Israël recevait des Etats-Unis une quantité d’armes considérable. Pour attaquer, Israël avait besoin d’un prétexte. Début juin, l’ambassadeur israélien à Londres était blessé lors d’un attentat revendiqué par Abou Nidhal. Israël en fit un prétexte, et c’est ainsi que le 6 juin était lancée l’invasion du Liban. L’opération avait pour but officiel de s’assurer le contrôle d’une bande de 40 kilomètres pour éviter le harcèlement de la Résistance, mais, fin juin1, les troupes israéliennes se retrouvaient aux portes de Beyrouth. Alors commença le siège de la partie occidentale de la capitale, où, tandis que les phalangistes guidaient les soldats hébreux, Palestiniens et Mouvement national libanais combattaient côte à côte. Bombes au phosphore, bombes au napalm, bombes à fragmentation et bombes à implosion, déversées sans répit sur l’ouest de la ville affamée et assoiffée ne réussirent cependant pas à en venir à bout. La résistance, acharnée, portait des coups terribles aux Israéliens2. En août, après une dernière vague de bombardement, un accord américano-libano-palestinien fut scellé et les miliciens de l’OLP, sous la protection d’un contingent international, quittèrent Beyrouth pour Tunis3. Le 14 septembre, prenant prétexte de l’assassinat de Béchir Gemayel, Israël lança ses forces contre Beyrouth-Ouest que les combattants palestiniens avaient quitté. Le mercredi 15, des tanks encerclèrent les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila. Le 16, les premiers obus commençèrent à tomber. Au sein des camps, un « conseil des sages » décida d’envoyer une délégation aux responsables militaires israéliens pour leur expliquer qu’il n’y avait plus de combattants et

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qu’ils pouvaient venir vérifier eux-mêmes qu’il ne restait plus en majorité que des vieux, des femmes et des enfants. La délégation désignée partit vers le Q.G., on ne la revit plus jamais. Quelques heures plus tard, alors que les bombardements redoublaient et que le général israélien Amos Yaron mettait au point, avec les chefs phalangistes4, à l’aide de photographies aériennes, l’entrée dans les camps, une nouvelle délégation d’une cinquantaine de femmes et d’enfants portant des drapeaux blancs se dirigea vers le Q.G. Eux non plus ne revinrent pas1. A 18h, des groupes de miliciens amenés par Tsahal2 envahirent les camps. Armés de haches et de couteaux ils entrèrent dans les maisons et abattirent sans discernement hommes, femmes et enfants. A 20 heures, alors que la nuit était tombée et que des centaines de fusées éclairantes lancées par les hommes de Sharon illuminaient les camps, les francs-tireurs abattaient tout ce qui bougeait. Le lendemain, le massacre se poursuivit. Des familles entières furent exterminées, sans distinction. Plusieurs familles libanaises étaient du nombre. Des femmes enceintes furent mutilées, le ventre ouvert et le fœtus arraché, des filles de moins de dix ans violées. Les occupants de certains abris contenant de cent à deux cents personnes furent sauvagement exécutés et détroussés. Des bulldozers étaient déjà à l’œuvre : ils ramassèrent les corps pour les jeter dans des fosses communes préparées à cet effet, ou alors démolirent les constructions sur les corps pour les ensevelir sous les décombres. Alors que les rares Israéliens gênés par ce qu’ils voyaient, recevaient l’ordre formel de ne pas intervenir, le gouvernement envoya le général Rafael Eytan. Celui-ci atterrit à Beyrouth à 15h30 et, après une réunion au Q.G. des phalanges, autorisa celles-ci à poursuivre leurs actions jusqu’au samedi matin. Entre temps, les tueurs surgissaient dans les hôpitaux et assassinaient des malades, un grand nombre du personnel et des habitants qui s’y étaient réfugiés. A l’hôpital Akka, une infir174


mière palestinienne fut violée à dix reprises puis mutilée. Tard dans la nuit, alors qu’un diplomate américain exigeait que l’armée israélienne remît ses positions dans Beyrouth-Ouest à l’armée libanaise, Sharon lui répondit : « l’entrée de Tsahal apporte la paix et la sécurité et empêche un massacre de la population palestinienne dans la partie occidentale de la ville ». Samedi 18 septembre au matin, les miliciens entreprirent de vider les camps de tous ceux qui y restaient encore. Aidés par les Israéliens, ils trièrent les prisonniers, entassèrent les hommes dans des camions3, éliminèrent les plus jeunes puis emmenèrent les autres dans le stade. A huit heures, les derniers phalangistes quittèrent Sabra et Chatila. Les journalistes et les photographes qui affluèrent alors dans les camps furent horrifiés. Ils filmèrent des images de massacre, des monticules de cadavres gonflés qui sifflaient en grillant sous un soleil de plomb. Les traces de mutilations, les membres déchiquetés, les lambeaux de corps, les scalps, les éborgnements témoignaient des sévices et tortures qui avaient accompagné le massacre. Une odeur insupportable submergeait les camps. Des femmes hagardes erraient parmi les cadavres, à la recherche d’un mari, d’un enfant, d’un parent.

Alors que les équipes de secouristes se mettaient au travail, Mazen, infiltré dans une équipe de la Croix-Rouge libanaise, sans attendre les civières, transportait un à un des cadavres et, avec précaution, les laissait glisser dans les fosses communes. Autour de lui la rage, le désespoir, la douleur, la folie, la foi et le blasphème s’entremêlaient et s’élevaient en une macabre litanie.

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Chapitre 9

Mazen suivit le Libanais sur les ruines trois fois millénaires qui longent la plage de Tyr. Avant de plonger dans les entrailles des ruines, Mazen s’arrêta un instant et contempla le crépuscule sur la mer. « C’est d’ici qu’est partie Elyssa pour fonder Carthage », lança le Tyrien, fier de l’histoire de sa cité, avant de descendre vers les sous-sols. « As-tu entendu parler d’Elyssa ? » demanda-t-il à Mazen. « Surtout d’Hannibal », répondit Mazen qui, dans sa jeunesse, s’était passionné pour le précurseur des commandos et l’inventeur des « blindés ». Ils traversèrent plusieurs pièces minuscules, puis son accompagnateur s’arrêta. Devant lui s’élevait un pan de mur de pierres apparentes. Il se retourna et demanda à Mazen de l’aider à pousser. Le mur glissa sans difficulté : il était descellé et posé sur des rails. Un corridor noir s’ouvrit devant eux. Le Libanais prit une des deux torches accrochées, l’alluma et s’engagea dans l’obscurité. Mazen le suivit. Ils traversèrent un dédale de 176


couloirs. Au bout d’un quart d’heure, son guide s’arrêta de nouveau et tapa cinq fois sur une haute porte de fer. La porte s’ouvrit et l’homme s’effaça pour le laisser entrer. Mazen escalada trois marches et entra dans une pièce éclairée. Une ampoule électrique nue était posée sur des escaliers de pierre. Elle émettait une forte lumière crue. Ses yeux mirent du temps à s’y habituer. Il devina quatre silhouettes. Les trois premières étaient celles de combattants du MNL dont leur chef, Nizar. Ils s’avancèrent vers lui et le saluèrent chaleureusement. Mazen, alias Abou Seïf, avait acquis une solide réputation, presque légendaire, car ceux qui l’approchaient étaient rares. La quatrième silhouette se détacha de derrière les hommes et se rapprocha de lui. C’était celle d’une jeune femme. Elle était belle à couper le souffle. Elle lui tendit la main. « Je suis très honorée, Abou Seïf. — Merci », répondit-il sobrement. Nizar remarqua sa réserve et intervint : « Abou Seïf, il n’y a rien à craindre, c’est ma sœur. » Mazen garda le silence. Il n’avait pas l’habitude de discuter de la guerre en présence de femmes. Le Libanais lança : « Houda, va surveiller le périscope ! » La jeune fille regarda Mazen avec dureté, et, sans le quitter des yeux, lança vers son frère : « Adli est au périscope ». Elle resta un instant silencieuse et déclara, à l’adresse de Mazen : « Abou Seïf, je suis une combattante ». Son frère enchaîna : « Houda nous a toujours été d’un grand secours, c’est une informatrice de premier ordre. Demande lui n’importe quoi, elle l’obtiendra. Elle sait manier les explosifs et tirer au RPG » Mazen l’observa un instant. Une longue chevelure noire coulait sur son visage filtrant la flamme de ses yeux qui le défiaient.

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« C’est bon, lança-t-il, elle peut rester. Bien », ajouta-t-il en s’accroupissant devant une carte posée à même le sol, « maintenant allez-y, exposez-moi la situation. » Les trois hommes lui rapportèrent les positions des Israéliens dans la ville de Tyr et lui présentèrent un plan détaillé de leurs forces. Ensuite, ils discutèrent des opérations de guerre qu’ils pourraient mener contre l’occupant, et évaluèrent leurs besoins en matériel lourd. Nizar savait que les Palestiniens possédaient des caches d’armes dans les environs. Il savait aussi que seul Mazen pouvait en disposer sans en référer à quiconque. La seule condition était la pertinence des plans d’attaque. Soudain une voix caverneuse se fit entendre, sortant d’un tuyau en PVC hâtivement installé. C’était celle de l’homme au périscope : « Il y a une troupe ennemie qui s’approche des ruines. Éteignez les feux et gardez le silence. » Nizar lança à l’adresse de Mazen : « Ne bouge pas, nous allons vérifier ! » Il éteignit la lampe, prit une torche électrique et s’engagea dans les escaliers de pierre, suivi de ses hommes. Mazen écarquilla les yeux pour s’habituer à la pénombre. Au bout d’une minute, il parvint à deviner les lieux. Il aperçut Houda. Lorsqu’ils avaient abordé les questions militaires, il l’avait complètement oubliée. Il fixa sa silhouette. Assise en tailleur, elle était immobile. Il essaya de percevoir sa respiration. Rien. Il se demanda si ce n’était pas une illusion quand sa voix s’éleva : « Abou Seïf, j’ai passé des heures à observer le déploiement israélien. A moins d’une offensive qui n’est pas à notre portée, nous ne pourrons leur infliger que des dégâts insignifiants, et encore, au prix de grosses pertes de notre côté. »

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Mazen resta silencieux. En écoutant les libanais, malgré leur enthousiasme, il avait abouti aux mêmes conclusions que la jeune fille. Avait-elle déduit cela toute seule ? « Je suis sûre que tu le penses aussi », déclara-t-elle soudain. Mazen resta songeur. Cette fille avait le don de deviner les pensées. Elle ajouta d’une voix tout à fait contenue : « Je sais ce qu’il faut faire pour leur infliger des dégâts qu’ils n’oublieront jamais. — La guerre est une affaire d’hommes, tu n’as rien à faire dans cette histoire ! » lança Mazen. Il n’avait pas fini sa phrase que des rafales de mitraillette éclatèrent. Elles étaient proches. Mazen se leva. Houda s’approcha et lui tendit une Kalachnikov. Mazen prit l’arme et demanda en désignant les marches : « Où ça mène ? — Aux ruines », répondit-elle en le devançant. Quand ils débouchèrent sur les ruines, un feu nourri les accueillit. Des projecteurs montés sur des Jeeps de l’armée israélienne balayaient les murs, et les soldats, abrités derrière leurs véhicules, tiraient et lançaient des grenades sur les combattants libanais disséminés dans les ruines. Mazen et Houda s’aplatirent sur le sol. Houda portait un RPG en bandoulière. — Va là-bas », lança-t-elle en lui désignant le bout de l’allée des remparts, « et vise les projecteurs. — Leurs vitres sont blindées », répondit Mazen en regardant avec étonnement cette jeune fille qui lui donnait des ordres. « Vas-y ! répéta-t-elle, tes balles sont en acier ! » Mazen rampa jusqu’au coin de la bâtisse, régla son arme sur le tir coup par coup et, à travers une brèche dans le mur, visa un projecteur. Ses balles traversèrent le verre blindé et firent éclater l’ampoule, provoquant ce que Houda attendait des soldats israéliens : ils tournèrent leurs armes et tirèrent à feu 179


nourri. Mazen se baissa et regarda du côté de Houda. Ce qu’il vit alors avait quelque chose d’irréel. Elle était debout, complètement à découvert. Avec des gestes lents et sûrs, elle visa lentement la Jeep et tira. L’explosion provoqua un épouvantable fracas. Le temps que les soldats dissimulés derrière les autres véhicules réalisent ce qui arrivait, Houda s’était accroupie et avait rechargé son RPG. Puis, devant les yeux d’un Mazen ébahi, elle se redressa et fit sauter une autre Jeep. Les tirs israéliens se firent moins fréquents. Mazen en profita pour récupérer trois grenades sur le corps inanimé d’un combattant libanais et les lança une à une sur les Israéliens. Au bout de quelques secondes, ceux-ci décidèrent de battre en retraite. Houda profita du répit pour rejoindre Mazen : « Viens, il faut partir d’ici. » Il redescendirent les escaliers et reprirent les couloirs par où Mazen était arrivé. Dix minutes plus tard, ils étaient dehors. Après une longue course à travers champs, ils arrivèrent devant une petite maison, apparemment abandonnée. « C’est ici notre lieu de ralliement », souffla Houda. Ils entrèrent. Houda prit une bougie sur une étagère et l’alluma. Des matelas étaient alignés anarchiquement sur des nattes. Ils s’assirent et, le temps de reprendre leur souffle, deux combattants les rejoignirent. L’un d’entre eux s’approcha de Houda et déclara, après une hésitation : « Que Dieu te protège, Houda. Ton frère Nizar est mort » Houda s’effondra en larmes. Un quart d’heure plus tôt, debout sous le feu des Israéliens, elle avait pulvérisé deux de leurs véhicules et provoqué leur fuite, et voici qu’elle était en larmes. Mazen se rapprocha et lui présenta ses condoléances. Houda leva vers lui un visage triste et le remercia, puis, se ressaisissant, elle demanda aux hommes : « Avez-vous récupéré son corps ? »

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Les deux combattants se regardèrent puis l’un d’entre eux avança : « Les Israéliens tiennent les ruines. » On ne peut rien faire cette nuit. « Laissez-moi seule » lança-t-elle, nerveuse. Les deux combattants sortirent, suivis de Mazen. Deux heures plus tard, alors que les hommes du MNL s’étaient dispersés, Mazen, qui s’était procuré de la nourriture, rejoignit Houda. Il la trouva assise par terre, le regard absent. Il lui remit du pain et des olives et déclara : « Houda, il faut que tu ailles avertir les tiens. — Je n’ai personne », répondit-elle dans un souffle. — Tu as bien de la famille, des amis ? — Non, ceux qui ne sont pas morts ont quitté le pays depuis des années. — Ton frère n’a pas laissé de femme ? — Non. — C’est où, chez toi ? — Quand ils ont appris que mon frère avait pris les armes, ils ont détruit notre maison au bulldozer. Depuis quatre mois nous habitons dans des caches. Nous ne dormons jamais deux jours de suite au même endroit » Elle avait parlé comme si son frère était toujours de ce monde, et cela la fit pleurer de nouveau. Mazen attendit qu’elle séchât ses larmes et avança : « De quoi vas-tu vivre à présent ? » Elle attrapa son RPG et le souleva : « De ça. » Mazen resta longtemps silencieux, puis se leva et se dirigea vers la porte. « Où vas-tu ? — J’ai rendez-vous avec mes hommes. » 181


Houda se leva à son tour. « Tu étais venu à Tyr pour plusieurs jours. » Sans répondre, Mazen posa sa main sur la poignée. « Mais ! et ta mission ? — Ma mission est terminée. Mon interlocuteur était Nizar. — Et moi ! » déclara-t-elle tout naturellement. Mazen ouvrit la porte. Houda se leva et d’un bond le rejoignit, le retint par le bras et lança avec vigueur : « Je sais tout. Tout ce que mon frère savait. Le nombre de soldats ennemis, leurs armes, leurs positions, leurs réserves de carburant, leurs arsenaux, les noms de leurs officiers, j’ai des centaines de documents, de plans… » Avec douceur, Mazen lui détacha la main et sortit. Houda le poursuivit dehors et lança d’une voix parfaitement maîtrisée : « Je sais comment pulvériser leur Quartier Général » Mazen s’arrêta net. Il se retourna, hésita un instant puis dit : « Tu parles sous l’influence de la douleur », et il reprit son chemin. Houda lança alors : « Il faut un véhicule de 10 tonnes et 2 tonnes de TNT. Je sais où trouver un camion. Je sais aussi que tu as le TNT ». Mazen s’arrêta. « Comment le sais-tu ? » Sans répondre, Houda rentra dans la maison. Mazen la rejoignit. Elle s’était étendue sur un matelas. Mazen s’approcha et s’assit en tailleur. « Comment le sais-tu ? — Je t’en parlerai demain », souffla-t-elle. Elle ferma les yeux et s’endormit presque aussitôt. Mazen observa cette étrange jeune fille, sûrement plus à l’aise avec un RPG qu’avec une machine à coudre. Dans le sommeil, ses traits étaient relâchés et il put à loisir la regarder. Il était 182


difficile de lui donner un âge, elle devait avoir entre dix-sept et vingt-trois ans. Le plus bel âge pour une femme. Celui où la plupart d’entre elles pensent au bonheur. Houda, elle, voulait faire sauter le Q.G. israélien de Tyr. Il la regarda encore et pensa aux femmes qu’il avait connues dans sa vie. Il resta un long moment songeur, et soudain, il se rendit compte qu’aucune d’entre elles ne l’avait marqué comme l’avait fait Houda en quelques minutes. Il s’étendit sur un matelas à côté d’elle et tenta de dormir à son tour, mais il se rendit compte qu’il en était incapable. Il tendit le bras vers les longs cheveux noirs de Houda et les caressa. La jeune fille bougea dans son sommeil et, avec son RPG, vint se blottir contre lui. Mazen descendit sa main et lui caressa le dos. Houda bougea imperceptiblement et tout à coup, Mazen sentit le gros canon du RPG couvrir son oreille. Il enleva prestement sa main. Houda retira le canon. Il essaya une nouvelle fois de trouver le sommeil. Mais la présence de la Libanaise le troublait. Il entendait sa respiration, sentait son parfum très léger et devinait ses formes dans la pénombre. Il était incapable de s’endormir, ni même de penser à autre chose qu’à cette jeune femme blottie contre lui. Au bout de quelques minutes, il s’en voulut d’en être resté là. Qu’est ce qui m’a pris de croire en sa folie ? songea-t-il. Faire sauter le Q.G. israélien !. Il s’éloigna doucement du corps de la belle Libanaise, mais, dans son sommeil, celle-ci le retint. Il céda et respira fortement. L’odeur de Houda le pénétra profondément, lui faisant battre violemment le cœur. Il agrippa le RPG, l’envoya sur un autre matelas et attira la jeune femme contre lui. Celle-ci se réveilla subitement. Le temps de retrouver ses esprits, elle déclara : « Abou Seïf, qu’est-ce que tu fais ? » Sans dire mot, Mazen l’embrassa sur la nuque et remonta vers son visage. Houda se raidit et lui repoussa le visage : « Abou Seïf ! » Le ton de la jeune femme le paralysa. Elle en profita pour le repousser et déclara : 183


« Abou Seïf, je ne veux pas de ça entre nous, en tout cas, pas maintenant… ni de cette manière. — Quand alors ? » lança Mazen. « Quand on aura fait sauter le Q.G. » Ils éclatèrent de rire en même temps, ce qui les détendit immédiatement. Le rire de Houda était clair et pur. C’était celui d’une enfant. Il demanda : « Quel âge as-tu ? — Pourquoi veux-tu connaître mon âge ? » demanda-t-elle en allumant une bougie. « Parce qu’il m’est très difficile de le deviner, tu as des attitudes de femme mais parfois, ta voix, tes gestes, sont ceux d’une enfant. Ces mots lui firent plaisir. Son visage s’éclaira. « Je te dirai mon âge… — Quand on aura fait sauter le Q.G. ? — Oui ! » lança-t-elle en souriant, mais avec une étrange détermination. Mazen s’assit en tailleur et demanda : « Tu veux te venger ? — Pas seulement me venger. Je ne peux pas accepter l’idée de m’incliner. Tant que mon pays sera occupé, je combattrai. » Elle alluma une nouvelle bougie et demanda : « Et toi, Abou Seïf, pourquoi fais-tu la guerre ? — Un peu pour les mêmes raisons que toi. — As-tu quelqu’un en ce bas monde ? — Que veux-tu dire ? — As-tu de la famille, quelqu’un qui pense à toi ? — J’ai quelqu’un, mais je ne crois pas qu’il pense à moi. — Qui est-ce ? »

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Il resta silencieux. Une grande tristesse s’abattit sur lui. Houda bougea, alluma une nouvelle bougie, puis se mit à son tour en tailleur. « C’est une femme ? — Non. » Malgré les circonstances, la réponse parut lui plaire. Elle poursuivit : « Quelqu’un de ta famille ? » Il resta silencieux. « Tu ne veux pas parler ? — Pas tout de suite. — On aura beaucoup de choses à se dire après cette opération », conclut-elle avec une once d’ironie.

Le lendemain, Houda, au guidon d’une XT 500 Yamaha, conduisit Mazen dans une ferme au nord de Tyr. Deux paysans armés de fusils de chasse ouvrirent devant la moto une large porte de bois, et deux minutes plus tard, Houda s’arrêta devant une série de grandes meules de paille. Trois autres hommes armés apparurent. Houda leur posa une série de questions puis demanda à Mazen de la suivre. Elle s’arrêta devant la quatrième meule et commença à tirer une balle de paille de la meule. La balle céda. Mazen remarqua que la meule était creuse. Houda se mit à genoux et y entra. Il la suivit. Une fois à l’intérieur, elle alluma une torche. Le faisceau lumineux se refléta sur les chromes d’une énorme calandre.

Durant cinq jours, Mazen et Houda préparèrent en grand secret l’opération. Mazen fit parvenir jusqu’à la ferme les deux

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tonnes de TNT, que des artificiers intégrèrent dans l’armature du poids lourd. Pendant ce temps, un mécanicien se chargea de mettre en place le blocage de l’accélérateur et un électronicien réalisa la commande à distance de la mise à feu. Cependant, un système manuel avait été prévu pour pallier à une panne éventuelle du dispositif télécommandé. L’inconvénient était que ce système armait l’explosif pour qu’il explose au premier choc. Or le bâtiment du Q.G. était abrité derrière un mur. Le dernier soir, Mazen et Houda décidèrent de la date de l’opération en tenant compte des observations effectuées par des informateurs. Ils réunirent un commando de soixante hommes et, à l’aide de photographies, établirent le plan de l’attaque en organisant une triple diversion. Anticipant tous les mouvements et réactions possibles de l’ennemi, Mazen établit trois plans de recours. Rien n’était laissé au hasard. Houda comprit pourquoi Abou Seïf était auréolé d’une solide réputation de guerrier. Lorsque tout fut parfaitement assimilé et les rôles attribués, Houda proposa à Mazen une promenade. Elle enfourcha sa moto et le conduisit au sommet d’une colline qui domine toute la région. La nuit était bien noire, et la visibilité parfaite. Mazen désigna les lumières d’une ville et demanda : « C’est quelle ville ? — Tyr », répondit-elle, puis elle ajouta : « voici Sarafand, puis Saïda. Au delà, il y a Beyrouth. Et voilà Al Ghaziya, Al Duwaïr, Jwayya, Qana… » Sans comprendre pourquoi, Mazen était profondément ému. Houda nomma encore des villes et des villages puis ajouta : « Ils peuvent arracher tous les arbres, couvrir la terre de sel, araser les montagnes. Il se trouvera toujours quelqu’un pour surgir du néant et défendre notre terre. » Elle se tourna vers Mazen et vit les lumières des villes se refléter dans ses yeux. Elle lui prit les épaules et le secoua : 186


« Ne sois pas triste Mazen. Regarde ! » Elle désigna d’autres points lumineux, vers le Sud et lança, d’une voix qui l’émut jusqu’au plus profond de son âme : « voilà les lumières de Nahariyya, et derrière, c’est Haïfa, c’est la Palestine ! Et au delà des montagnes, il y a Safad, Nazareth, Janine, Naplouse, puis Jérusalem. Ton pays, Mazen. Il est là. Devant toi ! Regarde comme c’est beau ! » Mazen contempla les lumières de Palestine. Une joie immense l’envahit. « N’es-tu jamais retourné là-bas ? » demanda-t-elle. « Non. — Tu repartiras chez toi, Mazen. Tu iras prier sur les tombes de tes ancêtres. — Dieu t’entende, Houda. Mais les tombes de mes ancêtres ont été recouvertes d’asphalte. — Nos cœurs, ils ne pourront jamais les couvrir d’asphalte ! »

Le Magirus Deutz traversa la campagne libanaise par des sentiers comportant plusieurs caches que les combattants avaient prévues au cas où des mouvements de l’ennemi les auraient surpris et auraient risqué de compromettre l’opération. Une cinquantaine d’éclaireurs protégeaient le trajet du poids lourd jusqu’à l’ultime cache : un garage qui se situait à quelques centaines de mètres du quartier général israélien. Mazen essaya les commandes de téléguidage du camion puis, après avoir reçu les derniers rapports des informateurs, lança l’opération. Trois attaques opérées à une minute d’intervalle occupèrent les soldats israéliens enfouis derrière des sacs de sable protégeant leur Q.G. 187


Lorsque le chemin préconisé pour l’attaque au camion piégé fut dégarni, Mazen sortit le Magirus de sa cache. Il devait le conduire jusqu’aux cinquante derniers mètres avant le bâtiment, bloquer l’accélérateur et sauter. L’engin, peint aux couleurs israéliennes, devait pulvériser un mur avant d’exploser sur celui du bâtiment. La mise à feu du TNT serait commandée à distance par le même Mazen, qui avait prévu deux voitures pour le couvrir à son éjection du camion. Mazen fit rugir les cent chevaux du poids lourd puis passa la première. Le camion s’ébranla et sortit du garage. A ce moment-là, la portière s’ouvrit et Houda se hissa sur la banquette. « Descends ! » ordonna Mazen qui avait déjà lâché l’embrayage. Houda sourit sans répondre. Elle savait qu’elle avait choisi le meilleur moment car Mazen, à découvert, ne pouvait arrêter l’engin. Celui-ci commença à prendre de la vitesse. Mazen posa la télécommande bien en évidence devant le pare-brise et accéléra à fond vers les sacs de sable défendant le bâtiment. Ils étaient à quelque deux cents mètres. De ce côté, la défense était assez faible, le maquillage du camion fit son effet, et les soldats qui n’avaient pas été déplacés pour faire front aux attaques, ne réagirent que mollement. Mais tout à coup l’un d’entre eux sortit de derrière les sacs et commença à tirer. Ses compagnons firent de même. Les hommes dissimulés dans les deux voitures postées en avant par Mazen ouvrirent eux aussi le feu. Un bruit sec et le pare-brise du camion vola en éclats. Mazen et Houda baissèrent la tête. Le moment de sauter était proche. Mazen remarqua sur le plancher du camion un morceau de plastique d’où dépassaient des fils et un circuit intégré. En une fraction de seconde, il réalisa que c’étaient des morceaux de la télécommande. Il se redressa et découvrit le reste. Elle était complètement hors d’usage. Houda le réalisa en même temps que lui. Mazen la regarda et cria :

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« C’est fichu ! » Puis, arrivé à une vingtaine de mètres des voitures, il lança : « On saute juste avant ! — Oui », répondit Houda. Mazen arma la commande manuelle. Le camion explosera au premier mur. L’effet sera beaucoup plus faible, mais c’était mieux que rien. Il ouvrit la portière et dit : « Maintenant ! » et il plongea en jetant un dernier coup d’œil du côté de Houda. Il réalisa une fraction de seconde trop tard que Houda était en train de prendre sa place au volant. Mazen roula par terre puis se redressa et se dissimula derrière les deux voitures de ses hommes. Il vit alors le camion passer entre les sacs de sable puis écrabouiller le premier mur sans sauter. Houda avait donc enlevé la commande manuelle. Le camion poursuivit sa course folle et tout à coup, dans un fracas apocalyptique, il explosa contre le mur du Q.G., le réduisant en poussière. Houda venait d’acquérir son étoile. L’une des plus brillantes du ciel de Mazen.

Flanquée de deux voitures d’escorte, la berline noire sortit en trombe de la porte Nord de l’aéroport de Tunis-Carthage et déboucha sur l’autoroute périphérique — la fameuse Route X—. Trois minutes plus tard, elle s’engagea dans l’avenue Jugurtha, vira à gauche vers Mutuelleville puis à droite vers la rue du 1er Juin. Enfin, les deux voitures d’escorte s’arrêtèrent, une énorme porte de fer s’ouvrit et la berline entra dans le jardin d’une des nombreuses villas mises à la diposition de l’OLP par l’Etat tunisien. Mazen descendit de la voiture et se dirigea vers un petit pavillon isolé au fond du jardin.

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C’est Abou Jihad lui-même qui lui ouvrit la porte. Il lui serra chaleureusement la main et le précéda vers une table située au centre de la pièce. Une carte du Liban la couvrait. Il invita Mazen à s’asseoir et déclara : « Nous avons perdu des milliers d’hommes, nous avons été obligés d’abandonner la part la plus importante de nos moyens militaires et notre appareil étatique est complètement démantelé. — Vous oubliez l’essentiel », intervint Mazen, « j’ai fait plus de 2000km pour répondre à votre convocation… Coordonner la résistance dans ces conditions est impossible. Nous n’avons plus de base autonome ! Nos moyens sont désormais dispersés sur une dizaine de pays. » Mazen, qui avait eu le plus grand mal à quitter la plaine de la Bekâa où ses hommes continuaient à harceler les 100 000 soldats de l’armée israélienne, se redressa sur son siège : « Le plus grand danger est notre éloignement des masses palestiniennes. A long terme, nous perdrons le fruit de plusieurs années de travail. — Abou Amar, Abou Iyad et moi-même sommes arrivés hier à la même constatation. — Et qu’avez-vous décidé ? » Abou Jihad respira profondément et dit : « Depuis la fondation de Fath, nous avons tissé un réseau de renseignements et d’action qui couvre toute la Palestine ». Mazen regarda Abou Jihad avec étonnement. Depuis qu’il était au service du N°1 de la lutte armée, il avait eu affaire plusieurs fois à des informateurs installés dans les Territoires Occupés et en Israël. Mais il avait toujours pensé qu’il s’agissait d’individus isolés ou, dans le meilleur des cas, de micro réseaux. Mais le plus étonnant était qu’Abou Jihad lui dévoilât le secret. Avec le temps, Mazen avait appris à connaître le chef militaire palestinien. Celui-ci ne donnait jamais un renseignement sans

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raison, or celui-là était bien le plus précieux jamais dévoilé. Mazen se demanda où Abou Jihad voulait en venir. Celui-ci poursuivit : « Ce réseau compte 800 militants actifs, et des milliers d’informateurs. Israël s’en est toujours douté et tente toujours de le démanteler, mais son cloisonnement le rend invulnérable. » Mazen se garda de poser des questions. Abou Jihad ne disait jamais rien de plus que ce qu’il avait décidé de dire. « A sa tête se trouve un commandement de 16 hommes. Chacun d’entre eux est au sommet d’une pyramide de cinquante hommes. Je suis l’unique vis à vis de ces 16 hommes. Nous avons des centaines de boîtes aux lettres et je communique avec un code différent pour chacun d’entre eux. » Abou Jihad resta un instant silencieux puis poursuivit : « Ces précautions, auxquelles s’ajoute désormais la distance, ne me donnent plus les moyens d’agir efficacement dans le sens de la décision que nous avons prise hier soir ». Mazen se demanda une nouvelle fois quelle était cette décision, prise la veille au plus haut niveau. Abou Jihad remplit deux verres de jus d’orange, en remit un à Mazen, sirota doucement le sien puis déclara : « Israël a voulu nous exclure des pays limitrophes, et bien, nous allons désormais intensifier notre action intérieure. — Et de quelle manière ? » demanda Mazen. « Ça, Abou Seïf, c’est désormais ton problème… En grande partie », ajouta-t-il.

Dans les mois qui suivirent l’entretien de Tunis, Mazen se lança dans l’aventure la plus périlleuse de sa vie : la gestion et la réorganisation, en Israël même, des réseaux de renseignements et d’action patiemment tissés depuis des années par

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Abou Jihad. Mazen, alias Abou Seïf, utilisant plusieurs identités, entra plusieurs fois en Israël et dans les territoire occupés, et mit sur pied des organes bâtis sur le principe des cellules cloisonnées, les uns chargés de la fabrication de faux (cartes, papiers, monnaie), d’autres de l’acheminement des armes, d’autres encore spécialisés dans les communications (décryptage, écoutes…) ou dans les opérations de guerre. Grâce à la présence d’espions, tout ce qui pouvait concerner les ministères, les services de sécurité, les aéroports, les bases militaires et tout autre lieu stratégique était minutieusement noté et rapporté. Mais le travail le plus rentable au niveau de l’information était celui qui concernait l’information publique. Les dépêches d’agences, les communiqués des chancelleries, des présidences, des ministères, des assemblées et diverses commissions publiques, la presse spécialisée, les livres d’anciens responsables, les procès et tout ce qui pouvait concerner la vie publique et politique d’Israël était minutieusement rapporté et classé. Tous les noms cités faisaient l’objet d’une mise en banque de données et petit à petit, l’utilisation pertinente de toutes ces informations, qui représentaient quelques milliers de pages par semaine, allait clarifier la toile de fond stratégique et aider à prévoir l’essentiel des décisions importantes. Chaque fois qu’un problème d’interprétation se présentait, le service action était sollicité par Mazen, et il suffisait alors de très peu de choses pour confirmer un fait ou une donnée. Quant au niveau policier et militaire, la même organisation développée par Mazen permettait de connaître avec précision la présence de tel nombre d’avions, d’hélicoptères, de navires, de chars etc.… sur l’ensemble des bases militaires du pays. Les taupes placées par Mazen autour des bases militaires ou dans les aéroports civils savaient, avec une marge d’erreur réduite, déterminer le chargement d’un avion, selon les mouvements qui précèdent ou succèdent son arrivée.

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En quelques années, et en dépit d’une traque de plus en plus assidue des services secrets israéliens mis en alerte par divers signaux, le réseau prospéra et devint l’une des cibles prioritaires de l’État hébreux.

PREMIER MINISTERE MOSSAD LE DIRECTEUR

DÉCEMBRE 1983 CLASSIFICATION DU DOCUMENT : TOP SECRET

RAPPORT N°770320022 Toutes les recherches effectuées pour trouver la trace d’Abou Seïf sont restées infructueuses. Nos recherches ont même débouché sur une situation particulière : Mazen Nouredine alias Abou Seïf n’est inscrit dans aucun registre de naissance d’Egypte. Ses papiers d’identité utilisés aux frontières sont tous des faux qui ont pour origine l’armée égyptienne. Quatre années de surveillance de l’ancien domicile du capitaine Nouredine n’ont rien donné. Malgré la destruction des structures palestiniennes, une grande parties des armes de l’OLP n’a pas été retrouvée. On estime que ces armes ont été dissimulées dans des caches. Suspect n°1 Abou Seïf. Selon certains signes, l’attentat contre notre Q.G. de Tyr aurait été réalisé par Abou Seïf. Abou Seïf devient un personnage mythique dans la résistance palestinienne. Nous demandons à tous les services d’inten-

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sifier leurs recherches. Nous allons communiquer le dossier « Abou Seïf » aux pays amis. DOSSIER COMMUNIQUÉ À TOUS LES SERVICES INTÉRIEURS ET À TOUS LES SERVICES DES PAYS « AMIS »

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Chapitre 10

C’est par un froid après-midi de décembre que Léda et Steve se préparèrent à s’unir devant le prêtre de la St Augustine Catholic church de Washington. Deux cent cinquante personnes furent conviées à la cérémonie religieuse et à la réception qui allait suivre au National Arboretum. La majorité des invités était constituée des amis et collègues de travail des mariés. Quant à la famille, peu représentée du côté des Windley, elle était très importante du côté des Iversen. La famille Windley avec à sa tête Steve, très élégant dans un costume gris-vert, puis Arthur Windley, en complet veston blanc et Eva, radieuse dans une toilette abricot, arriva à l’église quelques minutes avant les Iversen. Arthur Windley regarda avec émotion le fronton de l’église, serra plus fort la main de sa femme et repensa à cet après-midi estival où Steve leur avait présenté Léda. Elle leur avait tout de suite plu et, par les rires et la joie qu’elle provoquait autour d’elle, avait fini par les conquérir. Léda avait arbitré bien des batailles de la guerre perpétuelle qui opposait les plantes vertes

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d’Eva et les aigles d’Arthur. Elle était même arrivée à réconcilier les belligérants : dans un premier temps, elle avait proposé à Eva d’appliquer une verrière sur la terrasse annexe au salon, après quoi elle lui avait conseillé d’y placer ses plantes « pour qu’elles jouissent de toute la lumière nécessaire ». Parallèlement, pour occuper Arthur et mieux sceller le traité de paix, elle lui conseilla de réunir dans une seule pièce bureau, bibliothèque et aigles pour qu’il puisse « rassembler et raffermir ses passions ». C’est ainsi que le salon se trouva débarrassé à la fois des plantes et des aigles. Léda en profita alors pour leur proposer, sur catalogue et de façon séparée, de nouveaux meubles. Elle sut accorder leurs goûts et c’est ainsi que le vieux couple retrouva, pour quelque temps, la douce sérénité d’un tout nouveau salon pour deux. Les Iversen arrivèrent avec un concert de klaxons dans une superbe limousine blanche bariolée de rubans jaune vif. Les parents de Léda descendirent les premiers puis sa mère s’attacha, avec mille soins, à aider sa fille à sortir sans froisser sa traîne. « Doucement Léda… attention ! le voile… aïe ! doucement… voilà… » Léda, qui bougeait dans tous les sens pour apercevoir Steve, s’exclama : « Laisse-moi descendre, j’étouffe ! » Steve arriva, salua Monsieur Iversen et demanda à sa future belle mère : « Puis-je embrasser ma femme ? » Mme Iversen répliqua simplement : « Non. — Chéri, viens ! » supplia Léda, exaspérée par la progression minutée imposée par sa mère qui lança :

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« Un peu de respect devant la maison de Dieu ! bande de hippies, pas d’embrassades avant que le prêtre ne scelle votre union ! » Alors que les demoiselles d’honneur s’occupaient de libérer la traîne de Léda, Mme Iversen se tourna vers son gendre et déclara, pathétique : « Steve, ma fille te donnerait ses yeux si tu le lui demandais… » puis elle ajouta avec assurance : « Oui, il faut que tu saches que sous des dehors libérés, Léda est très pudique et sensible. Tu sais », ajouta-t-elle, cédant à sa passion de la mythologie, « je voulais lui donner pour prénom Némésis… tu sais qui est Némésis ? » Steve qui avait entendu cinquante fois la même histoire feignit de connaître depuis toujours la réponse. « Ne serait-ce pas cette déesse de la vengeance divine qui punit les hommes qui veulent échapper à leur destin ? — Chenapan ! je te l’avais raconté ! Oh ces jeunes ! » se plaignit-elle, « aucun respect du sacré ! » Steve regarda Léda assise dans la limousine et ne sut où donner des yeux : la robe, courte, généreusement fendue et entièrement brodée brillait de mille feux. Léda sortit enfin de la voiture et lança à Steve un rapide regard qui le laissa pantois : plus vif qu’un baiser, plus chaleureux qu’une étreinte. Un missile d’amour. Puis elle prit le bras de son père et avança vers l’église, suivie de Steve et de sa mère. Arthur et Mme Iversen formaient le troisième couple. A leur entrée dans l’église, un respectueux silence se fit, à l’exception de Mme Iversen que Zeus lui-même n’aurait pu faire taire. Mais pour tous les autres, les plaisanteries laissèrent place à l’émotion. Le prêtre, vieil ami des Iversen, célébra une longue et belle messe nuptiale. Le visage de Léda, très expressif, laissait tout

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transparaître. Ses traits se relâchaient quand le prêtre parlait d’amour, ils se tendaient quand il parlait des devoirs. Vint enfin le moment de la cérémonie proprement dite. Léda dit « oui » avec une intonation dont la gravité étonna Steve. Il le prononça à son tour, ensuite ils échangèrent les alliances et s’embrassèrent, tendrement, et trop longuement au goût de Mme Iversen. Puis les invités s’approchèrent et les félicitations, les compliments et les amabilités ponctuées ça et là de quelques boutades, se succédèrent à un rythme rapide. Steve commençait à ne plus discerner les formules et à y répondre de façon automatique quand une dame d’un certain âge se présenta devant lui, le regarda intensément puis l’embrassa vivement en lui soufflant à l’oreille : « Tu n’es pas celui que tu crois être. Retrouve-toi ». Entre deux félicitations, Steve ne prêta pas attention aux paroles de la dame. Mais quelque chose le troubla. Du plus profond de lui-même, il avait la conviction d’avoir déjà vu cette dame. Il avait envie de lui demander de répéter, mais le flot ininterrompu des invités l’avait déjà éloignée. Il la suivit un instant du regard mais comme il détournait un instant la tête pour saluer un ami, elle disparut. Il se hissa sur la pointe des pieds pour tenter de la retrouver dans la foule, mais les sollicitations incessantes des amis détournèrent une nouvelle fois son attention. Léda l’effleura de son bras et lui demanda qui il cherchait. Il se pencha : « C’est juste quelqu’un dont j’essaye de me souvenir… »

La réception, organisée au Jardin des plantes, eut lieu entre Old Roses et Morrison Azaléa Garden, au National Capitol Columns, et dura jusqu’à 21 heures. Ensuite, la famille et les proches s’en furent dîner et danser à Langston Park où la soirée se prolongea jusqu’à une heure avancée de la nuit.

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Le lendemain, Léda réveilla Steve en musique. Elle prit soin de choisir l’un des morceaux préférés de son époux et de l’accompagner d’un petit déjeuner amoureusement servi sur un plateau fleuri. Le concert de Mozart réveilla Steve qui eut un sourire admiratif à la vue du plateau-coussinet posé à ses côtés. « Mozart, les fleurs et le petit déjeuner ! lança-t-il avec admiration. — Mozart, les fleurs, le petit déjeuner… et c’est tout ? ingrat ! Ce n’est pas parce que nous sommes mari et femme que tu… » Elle s’arrêta soudain et répéta, émerveillée : « Mari et femme, comme c’est beau ! ». Puis elle essaya à haute voix et très sérieusement : « Madame Windley ! Léda Windley… » répétat-elle avant de se reprendre : « je disais ? oui… ce n’est pas parce que nous sommes époux que tu vas me croire acquise et cesser de me conquérir ! le menaça-t-elle en souriant. — Je le ferai jusqu’à ce que la mort nous sépare, chérie… — Et si je meurs ? tu diras ces mots à une autre ? — Ne dis pas de bêtises… — Je suis sérieuse, si je meurs et que tu en aimes une autre… et bien… j’en mourrais. » Il éclata de rire, la prit tendrement dans ses bras, la serra et murmura : « Léda, avec tout ce monde, je n’ai rien pu te dire hier… — Oui, c’est la même chose pour moi, j’avais l’impression qu’on te volait à moi. » Il l’embrassa et continua : « Je voulais te dire des choses toutes simples : que je suis heureux, que non seulement je t’aime, mais que je t’apprécie dans tout, j’aime tes pensées, tes rêves, ta douceur… même tes bêtises », plaisanta-t-il, « tout, tout ce qui émane de toi me fait du bien et puis, il y a autre chose… » Elle le regarda d’un 200


air interrogateur. Il poursuivit, difficilement : « écoute, c’est une sensation bizarre mais délicieuse, je l’ai depuis le premier jour et plus jamais elle ne m’a quitté ». Il la regarda le plus sérieusement du monde et lança, en ramenant ses mains vers sa poitrine : « tu es là ! » Léda sourit, et Steve poursuivit : « chérie, ce n’est pas une formule, tu es vraiment là ! Quand je suis triste, je t’entends me réconforter, quand je peine, tu m’encourages, quand je me crois seul, tu me surprends. Quand je ne comprends pas, tu m’expliques ! Quand j’ai une mauvaise pensée, tu l’effaces. Tu vois, avec toi, tout ce qui était gênant, lourd, malaisé, douloureux, est devenu simple, clair et beau. Tu es entrée dans ma vie comme un… comme un … attends ! tu te rappelles dans les petites classes, ces quelques gouttes que les professeurs de chimie nous faisaient mettre dans des fioles remplies d’une eau qui tout à coup devenait rose ou bleue ! On n’y comprenait rien, mais c’était beau et surprenant. Eh bien toi, c’est ainsi depuis le premier instant ! — Chéri, ce que tu dis est tout bête… et complètement bouleversant ! moi je voulais te dire que tu es quelqu’un de bien, de bon et de valeureux, et que je veux plein d’enfants… pour que tu ne puisses jamais me manquer. — Alors commençons tout de suite ! — Chéri, ton petit déjeuner va refroidir… et notre avion part dans deux heures… »

Deux semaines après le mariage, de retour de leur voyage de noces au Mexique, Léda et Steve retrouvèrent avec plaisir leur foyer. Steve eut la bonne surprise de trouver dans la boîte aux lettres les photographies de la cérémonie, de la réception et du dîner. Il appela Léda qui arriva en trombe et ils regardèrent les clichés en riant de leurs airs. Tout à coup, Steve fut surpris par son expression sur l’une des photographies. Il s’inter201


rogea sur ce qui avait bien pu le remuer de la sorte lorsqu’il reconnut, de dos, la silhouette de l’étrange dame. Un angle restreint de son visage apparaissait, mais il était suffisant pour que Steve se remémore l’intensité de son regard. Il se souvenait également de l’avoir entendue dire quelque chose, mais il n’arrivait pas à se rappeler la moindre parole. Il savait cependant que les mots qu’elle avait prononcés n’avaient rien à voir avec son mariage. Il resta un long moment pensif devant le cliché. Léda remarqua sa perplexité. « Steve ? » Il ne l’entendit pas. « Steve ? — Oui ?… Ah ! Ne fais pas attention, chérie, ce n’est qu’une petite absence. — Qu’est-ce qu’il y a ? » dit-elle en prenant la photographie des mains de Steve. « Qu’est ce qui te perturbe ainsi ? » Elle observa le cliché. « Qu’est-ce que cette tête que tu tires ? — Je t’en avais parlé pendant la cérémonie, à l’église. C’est cette dame. Elle était venue nous féliciter et son regard était si pénétrant que j’ai eu la sensation de la connaître. Et pourtant, j’ai beau réfléchir, je ne vois pas qui c’est. — Peut être quelqu’un de ta famille ? — Ma famille est très restreinte. — Nous avons toujours des parents éloignés ! — Ce n’est pas une parente ! J’ai demandé à maman si j’avais une vieille tante ou une cousine éloignée qui était venue à l’église. Elle m’a regardé curieusement en me rappelant qu’elle était fille unique et que mon père n’avait qu’une sœur qui ne m’avait jamais vu. — Peut-être est-ce une parente au second degré ?

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— Mes parents ont perdu de vue leurs cousins depuis des décennies. N’oublie pas qu’ils étaient diplomates et originaires de l’Oklahoma, alors tu comprends… — Alors c’était une pauvre femme ! Il y a beaucoup de gens qui regardent la publication des bans et assistent aux mariages. Ce sont des solitaires en mal de rencontres, de contacts et qui hantent les cérémonies. — Non », lança-t-il en lui désignant la dame sur la photo, « regarde sa stature, ses habits, sa distinction, ses traits, il ne peut s’agir d’une égarée ! — Mm », murmura-t-elle, peu convaincue. « En tout cas, je me souviens bien de sa tête, elle n’avait rien d’une solitaire en crise. — Steve, il y a au moins une cinquantaine de dames qui t’ont félicité, pourquoi te fixes-tu sur celle-là ? — Je ne me fixe pas, je te dis simplement que son expression et ce qu’elle m’a dit m’ont troublé. — Qu’est ce qu’elle t’a dit ? — Justement, je ne me le rappelle pas. Regarde, dit-il, je n’ai pas l’expression de quelqu’un qui vient d’être congratulé ! — Ça, je te l’accorde, on dirait que tu viens de recevoir un choc électrique. Laisse tomber, Steve, nous montrerons la photo à nos parents, ils la reconnaîtront peut-être ? — Peut-être », dit-il sans grande conviction. « Viens, il nous faut ranger nos affaires. »

Ce soir-là, épuisés par le voyage, ils s’endormirent très tôt. Cependant, au milieu de la nuit, Steve s’éveilla en sursaut, la tête pleine d’images. Il ne parvint pas à retrouver le sommeil. Il finit par prendre un magazine et aller le feuilleter dans le

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salon. Quelques minutes plus tard, Léda le rejoignit, se mit à genoux devant lui et commença à l’embrasser. « Chéri, tu peux rester lire dans la chambre, tu ne me déranges pas… » souffla-t-elle. « C’est vrai ? — Oui, il n’y a que ton absence qui me dérange. — Merci, chérie. — Qu’est ce qui t’a réveillé ? — Ce n’est rien, juste un rêve. — Viens, chéri, retournons au lit, tu me le raconteras, ça nous fera dormir. » Elle releva Steve et ils retournèrent dans leur chambre. Elle se blottit contre lui et murmura : « Je t’écoute chéri, raconte-moi et n’oublie aucun détail. Les rêves m’ont toujours fascinée. » Steve raconta lentement : « C’était intense, très réel. J’étais sous une gigantesque muraille de pierres brunes. J’ai levé la tête très haut et remarqué une lueur au-delà du mur. J’ai commencé à courir désespérément le long du mur et tout à coup, je me suis envolé. C’était superbe ! il me suffisait de battre des mains pour m’élever. Alors j’ai atteint une porte. Une grande et belle porte au beau milieu du mur. Ce n’était pas exactement une porte, plutôt un porche antique. Je me suis dirigé vers lui et, au moment de le franchir, je me suis réveillé, voilà, c’est tout. » Il attendit une réaction, mais Léda s’était endormie. Il n’osa pas bouger de peur de la réveiller. Il regarda son corps dans la pénombre, huma le parfum de ses cheveux et ferma les yeux à son tour.

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Une semaine plus tard, Steve dut se rendre à l’évidence : quelque chose n’allait pas en lui. Chaque nuit, il se réveillait en sursaut à cause du même rêve, et il se rendormait de plus en plus difficilement. Inquiète, Léda lui proposa de voir un psychiatre. Tout d’abord hostile à cette idée, Steve finit par y adhérer. Léda contacta une association et obtint une liste de psychiatres, de leur spécialité et des publications concernant le métier. Elle finit par trouver les références d’un thérapeute auteur de plusieurs articles sur le rêve. Il s’agissait du professeur Jonathan Donaldson. Elle nota ses coordonnées et, usant de toute sa force de persuasion, parvint à obtenir un rendez-vous avant la fin de la semaine. Cela tombait bien : Steve devait réintégrer Northray dès la semaine suivante. Semaine qui devait d’ailleurs être particulièrement chargée à cause du retard accumulé par son mariage et son voyage. D’autre part, McMillan l’avait averti de la tenue d’une réunion très importante. Steve espérait donc, grâce aux bons soins de Donaldson, retrouver au plus vite un sommeil tranquille. Lorsqu’il arriva deux jours plus tard, au cabinet du psychiatre, Steve était toujours hanté par le même rêve, qui revenait avec une régularité de métronome. Une secrétaire l’introduisit directement au cabinet de Donaldson. Celui-ci, assis derrière une table de verre, l’invita à s’asseoir et déclara : « Vous êtes-vous déjà fait analyser, Monsieur Windley ? — Non », répondit Steve avec une imperceptible grimace qui n’échappa cependant pas à Donaldson. Celui-ci sourit et lança : « Cette perspective vous déplaît-elle ? — Je vous avoue que l’expression : « se faire analyser » me gêne un peu », confirma Steve. Donaldson sourit encore et dit :

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« Windley, vous êtes l’analysant, c’est à vous qu’incombe la tâche de parler, d’associer, de suivre la règle fondamentale. Ma tâche consiste à vous aider en cela. — Règle fondamentale ? » interrogea Steve. « Laissons ces considérations de côté pour l’instant, et parlezmoi de ce qui vous préoccupe. Il s’agit d’un rêve récurrent si j’ai bien compris ? — Oui. » Donaldson quitta son bureau et désigna son salon. « Venez prendre place ici, vous y serez plus à l’aise. » Steve se leva et s’étendit sur un divan. « Vous disiez ? — Depuis quelque temps je fais un rêve étrange, toujours le même. — Le même, toutes les nuits ? — Oui. — Êtes-vous particulièrement sujet au rêve ? — Non. — La fréquence d’un même rêve dissimule un désir intense et profond, peut-être même une obsession, alors précisez-moi : les détails sont-ils à chaque fois vraiment identiques ? — Exactement. — Racontez-moi votre rêve. » Steve raconta son rêve en prenant soin d’en citer les moindres détails. Donaldson prenait des notes. A la fin du récit, il resta un long moment silencieux, consultant plusieurs fois son carnet, puis il déclara : « Monsieur Windley, je ne vais rien vous apprendre en vous disant que toute interprétation est sujette à caution. Nous allons simplement tenter ensemble de disséquer ce rêve, d’en traduire les images. Le rêve est une sorte de rébus qu’il faut traiter selon 206


les lois du rêveur lui-même. Si votre rêve réalise un désir, la censure fait que ce désir reste dissimulé. Le contenu manifeste apparaît clair, mais que cachent donc tous ces symboles ? Pour nous, ils forment une référence, sans plus. Les mêmes objets peuvent avoir des significations très éloignées, selon les personnes qui les voient dans leurs rêves. Cependant dans le vôtre, la force symbolique est énorme, presque primaire par ses références. Prenons le mur par exemple. Symboliquement, il matérialise une séparation entre deux mondes. Cela implique beaucoup de choses, n’est-ce pas ? » ajouta-t-il en tentant d’inviter Steve à poursuivre, mais celui-ci resta silencieux. Donaldson attendit un instant, puis ajouta : « la porte, quant à elle, indique peutêtre un passage ? » Steve se taisait. Le psychiatre avança : « donc, dans votre rêve, nous pouvons penser que la séparation entre ces deux mondes n’est pas absolue… » Steve fut intéressé par l’association d’idées faite par Donaldson, mais il garda le silence. Tout cela ne l’inspirait pas le moins du monde, son rêve lui semblait complètement étranger à ses préoccupations : « Docteur, ne prenez pas mon silence pour de la réserve, je ne ressens aucune relation entre ce que vous avez nommé manifeste et ce qui donc devrait être latent. Il me semble que ce rêve n’a rien à voir avec moi. C’est bizarre, cela ne m’interpelle pas le moins du monde. — Les ailes », insista le psychiatre, « les ailes sont pour le rêveur un moyen pour atteindre son but. Vous atteignez une porte. Pouvez-vous me la décrire ? » Steve se redressa, prit le carnet des mains de Donaldson et fit un croquis. « Oui, je me rappelle les moindres détails, Ce n’est pas vraiment une porte, c’est monumental, un peu comme le porche d’un édifice. Il y a trois colonnes. » Le médecin regarda avec attention le dessin de Steve.

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« C’est drôle, votre porte n’est pas symbolique, elle est parfaitement matérialisée. On dirait des vestiges d’un monument antique. Êtes-vous certain que cela ne vous rappelle rien ? N’avez-vous jamais visité des ruines de ce genre ? — Non je ne crois pas », dit Steve après un long moment de concentration. Donaldson réfléchit et dit : « Je pense que vous refoulez une très grande partie de votre rêve. Il y a un mécanisme que l’on appelle « condensation » : le rêve peut s’écrire en trois lignes, mais les pensées qui s’y rattachent peuvent couvrir plusieurs pages. La condensation de votre rêve me semble être en elle-même une forme de déformation, me suivez-vous ? » interrogea Donaldson. « Je crois que oui. — Dans notre jargon, on appelle celà « l’élaboration secondaire ». Le rêve est la manifestation d’un désir refoulé, la censure le déforme en produisant une façade cohérente. Le refoulement, chez vous métaphorise votre rêve à l’extrême. Cela rend l’interprétation malaisée, car le matériel de votre rêve est trop général. Il est non seulement symbolique, mais quasiment mythique, il laisse ouverte la porte à une interprétation trop lâche. Nous pouvons faire des associations superficielles, mais, sans un effort de votre part, il nous sera difficile de retrouver les autres associations profondes réprimées. Vous m’avez dit qu’à la fin vous vous réveilliez en sursaut. C’est là le signe d’une angoisse, cela vous arrive au moment où vous atteignez la porte. Essayez de vous concentrer. Qu’est-ce qui vous angoisse au point de vous réveiller ? Que voyez-vous devant ou derrière cette porte ? » Steve tenta de retrouver la sensation d’angoisse qui précèdait son réveil, mais il n’y parvint pas : « Docteur, j’ai la sensation que je vois chaque fois quelque chose, mais je n’arrive pas à me souvenir de quoi il s’agit. 208


— Classique, l’oubli s’explique par la censure, il est intentionnel. Vous voulez faire passer le message, mais vous n’y parvenez pas, quelque chose en vous censure très fort ce désir. — Existe-t-il un moyen de dépasser cette censure ? — Nous y reviendrons, mais en attendant, parlez-moi de vous. — Je suis né en Jordanie, en 1948. Mon père, qui a fait une carrière diplomatique, était alors en poste à Amman… » Steve rapporta tout ce qu’il savait de sa vie. Donaldson l’écouta attentivement puis demanda : « Est-ce qu’un événement particulier s’est passé dans les jours qui ont précédé ce rêve ? — Oui, je me suis marié. — Était-ce un mariage-surprise, un mariage rapide ? — Pas le moins du monde, nous sommes restés fiancés plusieurs années, et cela s’est passé très naturellement. — Vous entendez-vous bien avec votre femme ? — Oui. — Avez-vous un problème, même mineur dans vos rapports ? — Non. — Un problème de communication, d’affection, d’ordre sexuel ? — Non. — Ce mariage, a-t-il un tant soit peu désorganisé votre vie, imposé des obligations nouvelles, des habitudes nouvelles ? — Aucune. Nous sommes ensemble depuis plusieurs années, rien n’a changé. » Donaldson resta un long moment silencieux, puis : « Monsieur Windley, pour une prise de contact, je pense que cela suffira. Je vous appellerai pour un nouvel entretien. En 209


attendant, sachez bien que nous ne pouvons progresser dans l’interprétation de votre rêve sans une participation plus active de votre part. Je vous demande de garder à votre chevet un carnet et un stylo. Evitez d’attendre que votre rêve se dissipe, notez tout, dès votre réveil… »

Le début de la semaine suivante marquait la fin du congé de Steve. Depuis toutes ces années, il s’était tellement habitué à son cadre de travail qu’il redécouvrit avec un léger étonnement l’étendue des mesures de sécurité auxquelles était astreint le personnel de Northray Corporation. Cela allait des simples cartes magnétiques aux spectaculaires détections en tous genres, opérées à l’improviste par le service de sécurité de l’entreprise. Au cours des dix dernières années et plus précisément depuis sa rencontre avec Léda, Steve avait manifestement évolué dans sa façon de voir son métier. Grâce à sa femme, Steve avait acquis une vision beaucoup plus large de ses travaux et même de l’ensemble de la recherche en matière militaire. Cependant, si ses discussions avec elle s’intégraient dans un cadre mondial, avec McMillan les questions humanitaires avaient vite fait place aux considérations matérielles. Sans heurter les idéaux de Steve, McMillan les confrontait aux implacables réalités historiques. Il lui rappelait que depuis le troisième Reich, la recherche scientifique était très largement dirigée par les militaires, que c’étaient des questions stratégiques qui, durant la seconde guerre mondiale, avaient donné à la recherche son véritable essor. Le V21 n’était-il pas le précurseur de tous les engins ayant permis la conquête spatiale ? Les avions à réaction, les missiles équipés de systèmes de guidage par radar ou par infrarouge, les moteurs nucléaires, et tant d’autres inventions, étaient nés ou s’étaient développés durant la guerre et leurs retombées civiles étaient considérables. Et lorsque Steve

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remettait en question les arguments de McMillan, alors celuici sortait son joker : la Guerre Froide. « Celle-ci, disait-il, interdit tout idéalisme : la course aux armements est une nécessité stratégique absolue. Nous ne pouvons laisser les Russes nous dicter leur loi. » Lorsque Steve emprunta l’ascenseur du siège de Northray pour retrouver McMillan et ses collègues, il était à mille lieues de ces considérations, car, avec le temps, il s’était rendu compte que si Léda l’embrigadait, McMillan le détendait. Si les arguments de celle-ci étaient forts, ceux de son patron étaient pertinents. En fait, c’était comme si Léda et McMillan confrontaient leurs raisonnements par son intermédiaire. Progressivement, Steve avait fini par assimiler et l’idéalisme de Léda et le matérialisme de McMillan. Au fond, il les comprenait tous les deux : les motivations de l’un et de l’autre résultaient certainement de leurs vies respectives. Léda enfant avait tâtonné entre les bombardiers miniatures pour retrouver ses tétines et McMillan, qui s’était retrouvé en mai 1942 sous le feu d’une attaque aérienne japonaise dans la Mer de Corail, ne devait sa vie qu’au dysfonctionnement d’une bombe de deux cent cinquante livres tombée à quelques mètres de lui, sur le pont du porte-avions Lexington. Steve avait certes un penchant pour les idées de Léda, mais s’il y était sensible, il ne les avait pas pour autant épousées. Pragmatique, il n’avait ni à remplir les pages d’un magazine, ni à gérer une industrie de pointe. En fait, il s’était désintéressé d’un débat qui, pensait-il, ne le concernait pas.

Ce jour là, Mac Milan avait convoqué tous les chefs de département pour une réunion « de la plus haute importance ». Lorsqu’il arriva devant la porte de la Salle des Réunions, Steve se rendit compte qu’une effervescence particulière y 211


régnait. Dès qu’il prit place autour de l’énorme table ronde où pouvaient s’asseoir jusqu’à cinquante personnes, toutes les têtes se tournèrent vers l’entrée de la salle. Mac Millan, accompagné de deux militaires dont un général trois étoiles entrèrent et s’assirent. Le patron de Northray fit les présentations d’usage puis déclara : « Général Schell, Colonel Montgomery, chers collaborateurs. Nous avons depuis longtemps entretenu des rapports privilégiés avec le Pentagone, qui est notre principal partenaire en matière de recherche. Dans les jours à venir ce partenariat va connaître une très importante impulsion. Le but de cette réunion est d’établir une première prise de contact entre chercheurs et représentants du Secrétariat à la Défense. Si nos rapports ont toujours été discrets, c’est pour des raisons essentiellement stratégiques, car nous travaillons sur de nouvelles technologies susceptibles de nous conférer une avance importante sur nos ennemis. Ainsi, les recherches entreprises par vos soins depuis plusieurs années intègrent un plan d’ensemble imaginé, puis perfectionné, depuis les années soixante. Ce plan a toujours été tributaire des évolutions technologiques de divers domaines. Or ces évolutions ont atteint, aujourd’hui, un stade tel qu’il s’est stabilisé. Reste sa mise en œuvre. Ce nouveau stade implique de votre part un certain engagement. Le général Schell ici présent se charge de vous en présenter la teneur. » Schell, qui par sa carrure et ses cheveux blancs tenait de l’ours polaire, resta assis et déclara : « Messieurs, beaucoup d’entre vous sont peut-être trop jeunes pour savoir que c’est en grande partie grâce à la recherche que notre pays a réussi à sauver le monde libre de l’hégémonie nazie. Mais, sitôt la guerre finie, une nouvelle hégémonie, plus redoutable encore, s’est mise en place. Plusieurs centaines de missiles balistiques soviétiques dissimulés dans leurs silos sont pointés sur notre pays. Tant que cette menace existera, nos

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jours seront en danger. Or, aujourd’hui il nous est permis d’espérer rendre caduque cette menace. Notre projet a pour nom de code « Initiative de Défense Stratégique ». Il s’agit d’un programme de recherches visant à explorer les voies ouvertes par les nouvelles technologies pour créer contre les ICBM1 un système de défense dont certains éléments seraient déployés dans l’espace. » Le général jeta un regard circulaire pour constater l’effet de ses paroles, puis poursuivit : « Je vois que ce projet fait sourire certains d’entre vous… Et pourtant, sans toujours le savoir, vous faites partie des initiateurs de ce projet. Je ne peux pas vous cacher que les technologies qu’il présuppose sont pour beaucoup d’entre elles, au stade du laboratoire, mais une impulsion budgétaire très importante va être donnée pour accélérer les recherches. Il n’appartient qu’à vous de décider d’intégrer officiellement ce projet, et je suis ici pour vous le proposer. Cette intégration aura des conséquences sur votre carrière, mais aussi sur votre vie de tous les jours. C’est en ce sens que Monsieur McMillan parlait « d’engagement ». En effet, il s’agit d’un véritable engagement, presque militaire. En cas d’accord de votre part, Northray vous détachera auprès du Pentagone où vous serez soumis à un statut et à un régime autrement rigides, mais vos émoluments seront en conséquence. Voilà, je suis prêt à répondre à vos questions. L’un des chercheurs intervint : « Général, je vous avoue que ce projet me paraît pour le moins étonnant. Pour être tout à fait franc, j’ai l’impression de nager en pleine science-fiction. — Votre réaction ne m’étonne pas. Certains de mes collègues ont surnommé le projet : « Guerre des Étoiles ». — Vous avez parlé de certains éléments déployés dans l’espace. Pourrait-on avoir des précisions ? » Le général Schell se tourna vers son compagnon d’armes.

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« Colonel Montgomery, êtes-vous autorisé à répondre à cette question pour cette première réunion ? Le colonel se leva : « Oui, mon Général. Messieurs, mon rôle ici est de vous permettre d’avoir une vision globale du projet IDS en répondant à vos questions, et ceci avant tout engagement de votre part. Je ne pourrai de ce fait qu’effleurer le sujet. Je ne suis autorisé à vous en parler qu’en deçà d’une certaine précision, établie par mes confrères du service de coordination d’IDS. Il faut d’abord rappeler que les efforts pour trouver des solutions d’interception de missiles balistiques étaient concentrés sur la phase d’entrée en atmosphère. Ce qui est nouveau et qui fait l’originalité de l’IDS, c’est l’élaboration d’un système d’interception opérant à partir de la phase de départ du missile. Or, quand le missile quitte son silo, il n’est visible d’aucun point de la surface terrestre, d’où la nécessité de déclencher le système d’interception à partir de l’espace. — Vous voulez dire qu’il est question de faire stationner des armes en orbite ? — Dans l’un des deux types de solution envisagés, on pense faire stationner en orbite certains éléments du système antimissiles, par exemple des éléments d’optique travaillant en conjonction avec des lasers et faisceaux de particules à haute énergie basés au sol. Ceux-ci dirigeraient leurs faisceaux sur un miroir en orbite géosynchrone qui, après réflexion, le renverrait sur un miroir d’observation et de combat en orbite basse, et c’est ce dernier miroir qui dirigerait le faisceau vers le propulseur du missile. — Colonel », intervint le même chercheur, « je veux bien admettre que nous réussirons à construire tous ces éléments, et les centaines de satellites nécessaires à leur mise en place, mais en ce qui concerne les lasers et les faisceaux de particules, j’y travaille depuis longtemps, je sais ce que ces systèmes

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consomment comme énergie et je n’arrive franchement pas à imaginer comment nous pourrions obtenir la puissance énergétique qu’exigerait le fonctionnement de ce que vous venez de décrire. — Nos experts ont avancé que le fonctionnement du système pendant 90 secondes nécessiterait une décharge de puissance équivalente au débit de 300 centrales électriques de 1000 mégawatts, soit environ 60% de la production actuelle d’électricité des Etats-Unis. Mais vous savez aussi bien que moi que c’est un problème complexe mais pas impossible à résoudre. — Colonel, en admettant que les problèmes évoqués précédemment soient résolus, comment pensez-vous maîtriser toutes les contraintes et les nombreux problèmes d’information liés à une attaque nucléaire ? — La gestion de l’ensemble sera confiée à un ordinateur hyperperformant qui devra résoudre des problèmes dans des délais à ce jour impossibles à respecter mais nos projections basées sur des processeurs expérimentaux nous permettent d’être optimistes sur ce point… » A la fin de cette première réunion, le général Schell reprit la parole et invita les chercheurs à lui donner leurs premières impressions ainsi qu’un accord préliminaire formel. Il ajouta que ceux qui lui donneraient cet accord seraient convoqués au Pentagone pour une nouvelle réunion. Les impressions des chercheurs furent très réservées quant à la possibilité de réalisation de ce système de défense. Certains ajoutèrent même que le concept lui-même souffrait de défaillances. Le général prétexta le secret défense pour faire taire leur scepticisme, et leur promit que la seconde réunion leur permettrait de mieux saisir les perspectives de réalisation d’IDS. Plusieurs chercheurs donnèrent leur accord de principe, et le général leur remit un dossier d’information accompagné d’une convocation au Pentagone. Il insista sur la confidentialité absolue de cette réunion et sur

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celle du dossier, en ajoutant que son non-respect engagerait pénalement les chercheurs, ce qui leur donna un sentiment plus exact de la teneur de cette rencontre. Quelques minutes plus tard, McMillan demanda à ses employés de ne pas quitter la salle des réunions pendant qu’il accompagnait les militaires à leur véhicule. A son retour, il trouva les chercheurs en pleine effervescence. La plupart d’entre eux déclaraient haut et fort leur scepticisme, puis le modéraient dès que l’un d’entre eux évoquait une solution en griffonnant un schéma sur le tableau de la salle de réunion. McMillan reprit sa place avant d’appeler leur attention et de déclarer : « Messieurs, je comprends votre scepticisme, mais il est dû à votre vision fragmentaire des données. Vous travaillez chacun sur un domaine trop précis pour pouvoir imaginer le projet dans son ensemble. Pour réaliser celui-ci, le Pentagone vous offrira tous les moyens nécessaires pour travailler en groupe et confronter vos recherches individuelles. Si jusqu’ici vos travaux étaient fragmentés1 c’est non seulement pour des raisons pratiques mais aussi stratégiques. C’est pour des raisons de haute sécurité qu’un travail en groupe doit être exécuté sous l’égide et la protection de l’armée. Voilà ! Je peux ajouter que ces nouvelles perspectives vous offrent les moyens d’aller bien plus loin dans le domaine de la recherche expérimentale. Si le projet IDS prend corps, il est probable que votre détachement auprès de l’armée deviendra définitif. S’il n’aboutit pas, les progrès que vous aurez réalisés seront réellement inestimables… » L’un des chercheurs intervint : « Monsieur McMillan, ceci est très alléchant, mais pouvezvous nous donner une idée plus précise de ce statut de « détaché ». — Vous allez travailler pour le projet le plus ambitieux de l’histoire de la recherche. Cela vous donnera accès à des infor-

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mations classées top secret. Vous serez donc des VIP et aurez les avantages et inconvénients subséquents. Il est donc indéniable que vous perdrez de votre liberté, mais cela sera sans conséquence sur votre vie de tous les jours. Je peux vous avouer que même au sein de notre société, vous avez été l’objet d’enquêtes et de surveillance. Je crois que personne ne s’en est jamais plaint. — Avez-vous d’autres questions ? Non. Bien, vous avez quelques jours pour vous décider, n’oubliez pas que votre participation à une seconde entrevue n’entraînera aucun engagement. Une dernière chose : je veux insister sur le fait que la réunion d’aujourd’hui est confidentielle. Dans quelques semaines, le Président fera l’annonce officielle du lancement d’IDS. Je puis vous assurer que si l’exclusivité lui en échappait, cela aurait des conséquences très dommageables. En disant ces derniers mots, McMillan regarda Steve plus intensément que les autres. Steve n’apprécia pas.

Ce soir-là, Steve apprit à Léda la nouvelle : « On m’a fait part d’une proposition assez particulière. — Particulière ? — Oui, il s’agit d’un projet très important et si j’accepte de m’y associer, je serai détaché par mon entreprise auprès du Pentagone. » Ce dernier mot fit changer Léda d’expression : « Auprès du Pentagone ? — Avant que je t’en parle, il faut que tu me promettes de tout garder pour toi. — Je te le promets. » En relatant les propos de la réunion, Steve vit l’expression de Léda passer de l’étonnement au scepticisme. Il lui fit également

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part des propos tenus après la réunion par McMillan et ajouta : « Je suis aussi sceptique que toi, mais il est clair que la fragmentation de nos travaux nous empêche d’imaginer la possibilité de réalisation de ce genre de système. — Je sais que vous avez participé à une simple réunion informelle mais tout de même, ça me paraît gros, ce n’est pas ce genre de programme qui va envoyer les armes nucléaires à la casse, il y a trop d’aléas ! Il suffit que les Soviétiques concentrent leurs efforts sur un élément unique de ce système pour le rendre caduc ! Tu as parlé de miroirs en orbite, qu’est-ce qui empêche les Russes de les faire voler en éclats ? Leur expérience en stations orbitales est bien plus avancée que la nôtre ! — Oui, mais ce n’est pas la seule option du système, les militaires nous ont laissé entendre qu’il y avait plusieurs possibilités. » Perplexe, Léda réfléchit un instant puis lança : « Il n’y a pas que le côté technique que je remets en cause ! Financièrement et politiquement, c’est indéfendable ! Ce projet remet en cause les règles du jeu stratégique ! — Je veux bien le croire, mais le gouvernement ne va tout de même pas se lancer dans une telle aventure sans un minimum de bon sens ! » Léda fit un geste de rejet : « Parce que tu crois que c’est le bon sens qui règle la politique du gouvernement ? » Steve resta silencieux, Léda poursuivit : « Crois-moi, la seule réalité qui dicte la politique est celle des sondages. Or, depuis le désastre du Viêt-nam, les Américains se sentent blessé dans leur orgueil. Les Républicains ont décidé de mettre du baume sur ce mal. Ils ont organisé une grande mise en scène de la renaissance des Etats-Unis, ils ont mis un

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acteur sur le podium, et je crois bien que cette Guerre des Étoiles fait partie du scénario. — Je pense que tu simplifies. — Steve, tu sais que le Pentagone est prêt à tout pour gonfler et défendre ses crédits. — Tu ne vas tout de même pas affirmer qu’il s’agit d’une grande arnaque, d’un bluff ! — Tu crois que ce serait le premier ? Une « guerre des étoiles » pour jeter à la casse l’arsenal nucléaire et assurer la paix ! » lança-t-elle avec dédain avant de poursuivre : « De toutes les machinations, c’est bien la plus insensée. Tu penses que c’est la première fois que nous prônons publiquement la paix tout en faisant secrètement la guerre ? Rappelle-toi le Cambodge ! Pendant les treize mois qui avaient précédé l’invasion américaine, les B 52 avaient décollé de Guam pour bombarder secrètement le pays. L’une de ces campagnes de bombardement avait reçu le nom de code « affaire de liberté », et toute notre politique au Viêt-nam était basée sur le même paradoxe. Nixon parlait de « terminer la guerre et de gagner la paix ». Les seuls à avoir gagné dans cette affaire sont les industriels de l’armement. » Léda se tut un instant, puis reprit avec véhémence : « Tu ne crois pas au bluff ? Sais-tu qu’entre 1969 et 1970 les B 52 ont mené près de 4000 missions secrètes de bombardement au Cambodge sans que personne ne l’apprenne ? Les pilotes euxmêmes l’ignoraient ! Sur ordre du président, on donnait aux équipages de fausses coordonnées de bombardement et on leur disait qu’ils bombardaient le Viêt-nam du Sud. Nixon a été jusqu’à faire la guerre en pays étranger sans que le gouvernement le sache. Il a non seulement violé la neutralité du Cambodge, mais aussi notre Constitution. Écoute, Steve, on a mis en place un gigantesque supermarché militaire, on a défendu des despotes et affamé des peuples, alors, ne me parle plus de bonnes intentions ! »

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Ils restèrent un long moment silencieux, puis Léda se rapprocha de son époux, lui caressa les cheveux et commença à l’embrasser. Peu à peu il se détendit complètement. Leurs jambes s’enchevêtrèrent et ils se serrèrent tendrement. Steve lui demanda alors : « Et que penses-tu de cette proposition ? — Travailler pour l’armée ? — Oui. — Chéri, ça fait des années que tu travailles en vase clos, je pense que tu as besoin de ce changement. — Mais cela aura certainement des effets sur notre vie. Je serai à la merci de l’armée… je pourrai m’absenter longuement et sans préavis. — Je le sais bien Steve, mais je ne peux pas décider égoïstement de ta carrière. — Léda, tu connais ce milieu mieux que moi. Tu penses que je pourrais m’y épanouir ? — Je vais tenter d’être objective, ce qui n’est pas vraiment facile, mais tu as besoin de sortir du carcan de Northray. Tu as non seulement l’intelligence nécessaire pour imposer tes vues dans un travail de groupe, mais aussi le sens de l’organisation requis pour diriger des recherches. Tes capacités sont sousexploitées dans un système de travail tel que celui de Northray. — Comment peux-tu supposer tout cela ? — Steve, j’ai appris à te connaître. — Que veux-tu dire ? — Tu as le don de pousser les autres à se parfaire, sans heurts, en considérant leur nature. C’est une grande qualité pour mener les hommes ! Enfin, à un certain niveau bien sûr. Steve resta un instant silencieux puis déclara : — Cela me fait plaisir que tu prennes les choses ainsi.

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Cette nuit-là Steve fit de nouveau son rêve étrange. Il lui sembla cependant qu’il y avait un changement : derrière le rempart, la luminosité s’était accentuée.

Quelques jours plus tard, Steve reçut un appel du docteur Donaldson. Celui-ci s’enquit de la régularité de ses rêves puis lui donna rendez-vous pour le jour même. A 19 heures, Steve se présenta au cabinet. Ce fut Donaldson lui-même qui lui ouvrit. — Bonjour Monsieur Windley. Entrez, je vous prie. Steve suivit le psychiatre et s’étendit sur le canapé. Donaldson prit ses fiches puis s’installa dans un fauteuil placé légèrement en retrait du canapé. Il relut ses notes et enfin, d’une voix douce et claire, déclara : — Monsieur Windley, j’ai longuement étudié votre cas, mais mes travaux butent sur un manque de données sur votre vie. Je ne pourrai pas avancer tant que je n’en saurai pas plus. Vous m’avez parlé de votre existence fort bien équilibrée, je vous en félicite, mais cela ne cadre point avec ce rêve régulier et parfaitement structuré. Monsieur, nous ne pouvons établir de postulats, mais d’après mon expérience, les personnes sereines et équilibrées font un autre genre de rêve. Des rêves qui manifestent le plus souvent des désirs latents, qui ne sont pas structurés comme le vôtre et qui, bien sûr, ne sont pas répétitifs. Alors, je vous demande de vous détendre complètement et de me parler de vous depuis vos premiers souvenirs. — Docteur, je n’ai pas de souvenirs particulièrement frappants. Je suis issu d’une famille aisée, mes parents ont toujours été

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pleins d’attention. J’ai été choyé comme peut l’être un enfant unique. J’ai toujours obtenu ce que je voulais, et même plus. — N’existe-t-il point d’événement dans votre vie qui vous aurait marqué ? Une déchirure affective, la mort d’un parent, une expérience douloureuse ? — Non, je ne vois pas. J’ai toujours évolué dans une atmosphère sereine, je n’ai jamais eu de crise d’adolescence ou de problème affectif. Et pour tout vous dire, sans l’insistance de ma femme, je ne serais pas ici. — Madame Windley a eu raison d’insister, vous faites très souvent des rêves qui vous réveillent en pleine nuit, vous n’avez aucune idée de ce que ça peut signifier. Ne trouvez-vous pas cela digne d’intérêt ? — Certes oui, mais mon rêve peut tout simplement provenir d’un dysfonctionnement sans intérêt ou de n’importe quelle autre origine, que sais-je, d’une lecture, d’un film… — Non, c’est impossible, des choses extérieures ne peuvent avoir cet effet, en tout cas, pas de façon aussi durable. Cela ne peut venir que de l’intérieur. La répétition régulière d’un rêve est rare, le symbolisme du vôtre est troublant. D’autre part, il ne peut s’agir d’un rêve spontané, un événement a probablement déclenché ce processus de votre mémoire inconsciente. Reste à savoir quel événement et pourquoi cette émergence. — Vous avez dit « mémoire inconsciente » ? — Oui, chacun possède une « mémoire inconsciente » contenant aussi bien ses propres souvenirs que ceux dont il a hérité en naissant. Votre rêve peut plonger ses racines dans votre enfance. Il faut vous détendre, discuter avec vos parents, et aussi songer à retrouver ce qui a provoqué cette réminiscence… »

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Steve quitta Donaldson et prit le chemin de sa maison. Une phrase du psychiatre lui était restée en tête. « Un événement a déclenché ce processus de votre mémoire inconsciente ». Steve avait la nette impression que c’était là la clé de son rêve. Tout en conduisant, il tentait de se remémorer quels événements avaient précédé ce rêve. Puis il se demanda quand ce rêve avait commencé. Il eut alors une sensation bizarre : il avait la nette impression de l’avoir toujours fait. Ce qui avait changé c’était que ce rêve était devenu conscient. Plongé dans ses pensées, Steve retrouva ses esprits lorsqu’un conducteur dont la voiture s’apprêtait à dépasser la sienne appuya lourdement sur son avertisseur. Steve donna un coup de volant pour ramener son véhicule sur la voie de droite. Il décida alors de remettre ses réflexions à plus tard et, pour se détendre, mit en marche la radio. Un speaker annonçait les titres des informations. Steve quitta un instant la route des yeux pour choisir une cassette, et tout à coup, au moment où il relevait la tête, une terrible angoisse le saisit : une vieille dame traversait la rue à quelques mètres de ses pare-chocs. Il freina sec et la voiture s’arrêta à quelques centimètres du corps. La dame, pétrifiée par le son strident des roues bloquées glissant sur l’asphalte, était livide. Le cœur battant, Steve lui fit un geste d’excuse. Elle le fixa gravement et lança : « retrouvez vos esprits, Monsieur ! ». Tout à coup, avec une intensité extraordinaire, le souvenir de l’étrange dame réapparut. Et cette fois-ci, rivé sur son volant, Steve se rappela les mots qu’elle lui avait soufflés d’une voix rauque et chaude : « Tu n’es pas celui que tu crois être. Retrouve-toi ». Les conducteurs des véhicules qui le suivaient appuyèrent nerveusement sur leurs avertisseurs, mais rien ne pouvait alors empêcher Steve de faire la liaison entre son étrange rêve et cette phrase non moins étrange. Il fut persuadé que c’était là l’événement qui avait, comme le disait Donaldson « déclenché ce processus de la mémoire inconsciente ». Il en était intimement 223


convaincu. N’était-ce pas la nuit du retour du Mexique -alors qu’il était intrigué par la photographie de la vieille dame— que son rêve l’avait, pour la première fois de sa vie, réveillé en pleine nuit ? Il remit en route son moteur qui avait calé puis reprit le chemin de son domicile. Arrivé chez lui, il courut vers le téléphone pour appeler Donaldson. Il composa le numéro et entendit la voix douce et puissante du docteur : « Je vous écoute »… Steve resta silencieux. La voix reprit, sur le même ton : « Je vous écoute, allezy, parlez ». Mais, instinctivement, Steve reposa le combiné. Tout cela lui apparaissait à présent moins embrouillé, mais combien plus étrange. Il se dit qu’il avait besoin de réfléchir. Quelques minutes plus tard, Steve entendit la porte de la maison s’ouvrir puis se refermer. Léda était arrivée. Il s’apprêtait à l’appeler pour lui apprendre ce qui était arrivé, quand la même sensation qui lui avait fait raccrocher le téléphone, le fit se retenir. Au fond de lui-même, quelque chose lui disait qu’il devait d’abord en apprendre plus sur ce fameux « Tu n’es pas celui que tu crois être. Retrouve-toi ». A partir de cette nuit-là, l’étrange rêve ne vint plus le hanter.

Quelques jours plus tard, Steve reçut sa convocation pour la réunion du Pentagone. Un appel de McMillan lui apprit que le général Schell et le colonel Montgomery le recevraient seul. Il se présenta donc aux grilles de l’imposant Secrétariat à la Défense où un militaire préposé lui demanda de garer son véhicule dans l’aire extérieure prévue à cet effet. Steve le fit puis revint au bureau d’accueil. Là, il présenta ses papiers et sa convocation. Un soldat l’invita à le suivre et le précéda d’un pas rapide dans un dédale de couloirs très fréquentés. Dix minutes plus tard, ils arrivèrent devant un poste de sécurité 224


spécial où Steve fut soumis à un nouveau contrôle d’identité et à une fouille. Une sentinelle en uniforme blanc d’apparat, armée d’un M16 prit sa convocation, la lut et frappa derrière lui sur une porte capitonnée. Une jeune femme, très féminine malgré son uniforme, ouvrit immédiatement, dévisagea Steve, lut la convocation, changea d’expression puis, avec un sourire : « Je vous en prie Monsieur Windley, entrez. » Deux minutes plus tard, Steve entra dans le bureau du général Schell qu’il retrouva en compagnie du colonel Montgomery. Les deux hommes se levèrent et le reçurent avec une chaleur non feinte, puis Schell lui demanda de s’asseoir. Steve ouvrit sa serviette et remit au colonel le dossier qu’il avait reçu lors de la première réunion. « Je vous rends votre dossier. » Les militaires restèrent silencieux, attendant son avis. Steve poursuivit : « Votre proposition m’intéresse, nous en avons longuement discuté avec McMillan… mais avant de décider, je voudrais en savoir plus sur mon rôle dans ce projet. « Monsieur Windley, nous avons étudié avec intérêt vos recherches et travaux en balistique et communication. Nous vous proposons de diriger le secteur Interception et de le coordonner avec celui des Communications. En clair, vous serez chargé de conduire les travaux d’interception de la phase ultime de l’IDS, celle de la rentrée atmosphérique. A ce stade, l’IDS prévoit l’utilisation de fusées à combustion instantanée, capables de détruire un missile à très grande vitesse. Les problèmes généraux auxquels vous serez confronté sont de deux ordres. Premièrement, le système induit un rapport poidscharge, qui n’est pas concevable aujourd’hui, pour atteindre la vitesse nécessaire. Deuxièmement, on se heurte à la contrainte du temps : entre la détection, la prise de décision et le lancement, il y a un vaste problème de traitement de l’information. C’est 225


sur ce dernier point que vous allez axer vos recherches avec celles du service de coordination. — Quelles sont vos estimations sur la date de mise en service ? — Cette question est hautement confidentielle. Je ne pourrai vous en faire part qu’une fois votre engagement effectué. » Steve respira profondément, pensa intensément au fait que ses conditions de travail dépendraient grandement de cet entretien, puis lança avec détermination : « Bien. Ace propos, je tiens à vous préciser que mon engagement dépendra des rapports réels que je vais avoir avec mes collègues et mes supérieurs. Il faut que je vous dise qu’il m’a fallu plusieurs années pour avoir la confiance de McMillan. Je ne peux pas accepter une mission où le souci de sécurité l’emporterait sur celui de l’efficacité des recherches. Je veux connaître la destination précise de mes travaux, avoir un libre accès à toutes les informations nécessaires, sans tracasseries administratives, garder la possibilité de travailler chez moi, et donc de pouvoir emporter tous les documents dont j’aurai besoin. D’autre part, je ne veux subir aucune atteinte non fondée à mes libertés ou à ma vie privée. » Le colonel resta silencieux et regarda le général, ce qui fit comprendre à Steve que les prérogatives de celui-ci étaient essentiellement liées à la sécurité, car depuis la première réunion, il n’intervenait qu’à ce niveau. La supériorité du grade affecté à la sécurité sur celui affecté à la recherche fit prendre conscience à Steve de la teneur du projet. L’intervention du général confirma ses pensées : « Monsieur Windley, je comprends vos conditions, mais ne perdez pas de vue le fait que les renseignements auxquels vous aurez accès sont essentiels pour la sécurité du pays. Vous pouvez donc admettre que celles-ci soient difficiles à accorder. Sans le moins du monde mettre en question votre sens du devoir, je 226


me permets de vous rappeler qu’en raison de votre situation, il existe un risque que nous ne pouvons ignorer. Steve saisit immédiatement l’allusion du général au métier de Léda, et il tenta de réagir avec plus de modération qu’il ne l’avait fait la première fois avec McMillan lorsque la question s’était posée. « Général, je comprends vos inquiétudes, mais ce problème ne se posera jamais. Je connais mes responsabilités et je sais pertinemment à partir de quel degré les allusions deviennent dangereuses. — Monsieur Windley, nous ne pouvons pas admettre un tel aléa, l’accès à certaines informations nécessitera des examens préalables. » Steve connaissait parfaitement cette formule « examen préalable ». C’était la même que celle dont usait McMillan, qui n’avait cédé qu’au bout de quelques années. Steve n’avait pas la patience nécessaire pour refaire cette expérience, il décida de ne plus user de modération. « Bien, alors si je ne peux pas avoir les moyens de faire convenablement mon travail, permettez-moi de vous remercier de votre intérêt, mais… — Une petite minute s’il vous plaît, Monsieur Windley. » En interrompant Steve, le colonel fixa le général, et l’invita à le suivre dans le bureau annexe. Là, après avoir refermé la lourde porte capitonnée, le colonel l’apostropha. « Général Schell, vous oubliez votre rôle, vous êtes seulement chargé de la sécurité du projet, or vous empiétez sur sa réalisation. Nous ne pouvons nous passer de Windley, vous le savez très bien. — Colonel, si nous ne posons pas immédiatement les règles, nous allons au devant d’immenses problèmes.

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— Vous pouvez les poser autrement, Windley est une pièce maîtresse, il est irremplaçable. McMillan vous a assuré de sa complète intégrité. Dans votre rapport, vous avez affirmé qu’il n’y avait jamais eu de fuite, et même qu’avant de connaître Windley, Léda Iversen était bien plus informée sur les recherches de Northray. Depuis, elle a été d’une réserve exemplaire, les rapports sont formels. — Aujourd’hui le risque est plus élevé, les recherches d’IDS sont bien plus importantes que celles de Northray. — Détrompez-vous, elles sont équivalentes. — Colonel », lança Schell avec vigueur, « je ne vais pas me mettre à surveiller les ménages de nos poulains ! — Vous l’avez entendu », répliqua calmement Montgomery, « il a dit qu’il savait à partir de quel degré les allusions deviennent dangereuses. C’est quelqu’un d’intelligent, il faut lui faire confiance. — Bien, mais je vais consigner cela dans mon rapport. — C’est votre droit, mais n’oubliez pas votre devoir de ne jamais empiéter sur mes prérogatives. Or Windley est incontournable. Alors, sachez vous faire très discret sur sa surveillance. — Colonel, je veux bien accepter certaines de ses exigences, mais tout de même, emporter chez lui tous les documents dont il aura besoin ! — Vous oubliez quelque chose, Général, tous les documents qui concernent IDS sont dans un réseau informatique fermé. Il n’existe aucune possibilité d’enregistrement ou d’impression. Il n’y a ni disquettes ni imprimantes, le réseau est hermétique. Que voulez-vous qu’il emporte chez lui ? Les livres de la bibliothèque ? — Il peut prendre des notes. — Ce serait insignifiant.

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— Colonel, Windley aura également accès au réseau général du Pentagone. Or, celui-ci ne jouit pas de la même protection. — Pour celui-ci, lança Montgomery, les protections classiques seront suffisantes. On ne va tout de même pas le considérer comme moins digne de confiance que tous les autres fonctionnaires ! » Dans le bureau voisin, Steve n’eut pas grande difficulté à imaginer les propos qui étaient tenus par les militaires. Cela lui fut confirmé dès leur réapparition : le sourire de Montgomery était bien plus large que celui de Schell. Le colonel réaffirma à Steve toute sa confiance puis ajouta : « Monsieur Windley, seul le souci de la sécurité de notre pays guidait les propos du Général Schell. Nous veillerons ensemble à votre bien-être ici. Je vous assure que toutes vos conditions seront respectées. Nous sommes intimement convaincus que vous serez fier de servir notre pays et je vous prie de croire que le secrétaire d’État tient personnellement à ce que nous vous facilitions la tâche. » Steve était peu sensible à ce genre de propos, il voulait une acceptation claire de ses conditions. « Colonel, depuis des années je suis confronté à ce genre de problème. Je ne peux pas motiver à tout bout de champ des demandes de renseignements. Cela prend du temps, c’est agaçant et ça favorise la déconcentration. Si je m’engage à travailler avec vous, c’est essentiellement par intérêt intellectuel. Si je vais être confronté à des problèmes administratifs, je vous dis tout de suite que je préfère rester chez Northray. McMillan m’offre des conditions de travail qui me donnent entière satisfaction, je ne suis pas prêt à admettre un statut de recherches inférieur. — Monsieur Windley, à ce propos je vous promets entière satisfaction.

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— Je veux une traduction formelle de vos promesses », insista Steve. « Vous l’aurez. Voici votre contrat d’engagement. Prenez le temps de le lire, nous en discuterons après. » Un quart d’heure plus tard, Steve remit aux militaires son contrat. Il avait raturé l’essentiel des réserves de sécurité. Le général retint difficilement son agacement mais il fit refaire par sa secrétaire le document puis, dès que celui-ci fut prêt, il le signa sans rechigner. Le colonel le contresigna avec Steve, puis Schell déclara : « Bienvenue parmi nous, Windley ! » Il lui remit une mallette : « vous trouverez là-dedans, sous forme de disquettes, tous les documents dont vous aurez besoin pour vous mettre à jour. Mais en premier lieu, je vous demande de mémoriser une fois pour toutes votre code informatique. Le voici », dit-il en détachant une enveloppe scellée sur la mallette. Steve l’ouvrit, en retira une feuille et apprit par cœur les signes de son code : « C’est fait » Schell reprit le papier, le mit dans un broyeur et poursuivit : « Vous trouverez ici votre carte d’accès aux différents services du Pentagone, du parking aux restaurants, en passant par les laboratoires et bibliothèques. Voici également votre badge. Vous devez l’épingler sur votre veste, c’est plus pratique, et en plus, ajouta-t-il en souriant, c’est obligatoire. Votre bureau est contigu au mien. Voici les numéros de vos casiers du laboratoire et de la salle informatique, et voici enfin les clés de votre coffre personnel et de votre voiture de fonction. Vous trouverez ici un plan du bâtiment avec, en couleurs, tous les services que vous utiliserez et les chemins les plus courts pour y arriver. Vous aurez à votre disposition, le temps que vous jugerez utile pour vous habituer aux lieux, un guide qui sera également votre chauffeur et coursier. 230


— Ce n’est pas nécessaire », lança Steve qui avait en horreur l’idée d’être flanqué d’un garde. « Attendez d’en juger par vous-même ! Ici, vous aurez dix fois par jour l’occasion de vous perdre1. — Quand prendrai-je possession de mon bureau ? — Tout de suite, le lieutenant Jones va vous y conduire. — Quant à nous, enchaîna Montgomery, nous nous retrouverons tout à l’heure à la Salle des réunions. » Steve fut conduit jusqu’au couloir où l’attendait déjà Jones, un jeune lieutenant de deux mètres, portant la traditionnelle tenue bleue et blanche des sous-officiers du Pentagone. Il se présenta énergiquement : « Lieutenant Jones, à votre service, Monsieur Windley. — Jones, conduisez Windley à son bureau », ordonna Montgomery en souriant devant l’expression de Steve, intimidé d’avoir un géant à son service. Arrivé devant son bureau, Windley retira de sa poche sa carte et la fit passer sur le boîtier receveur plaqué contre la serrure. Celle-ci s’ouvrit avec un petit « clic » suivi de deux autres. Steve resta un instant perplexe, puis il comprit : ces cliquetis signifiaient l’enregistrement de l’ouverture de son bureau dans la mémoire de l’ordinateur central. Jones présenta à Windley son nouveau bureau, le matériel informatique, la console d’accès au réseau général, puis celle au réseau IDS, il lui communiqua quelques renseignements pratiques, dont son numéro de poste au cas où il aurait besoin de lui, puis il le laissa seul. Steve s’assit confortablement devant ses deux écrans, puis ouvrit sa mallette et en retira un gros classeur. La première page avait pour titre : informations generales et celles-ci commençaient par la phrase suivante : toutes les informations qui figurent dans ce dossier sont classees top secret. veuillez suivre l’ordre de la table des matieres.

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Steve s’exécuta et poursuivit : -pour activer votre identite informatique veuillez introduire dans votre ordinateur de bureau (n°86) la disquette blanche. Il décacheta le sachet transparent contenant une bonne douzaine de disquettes de différentes couleurs et en retira la blanche qu’il introduisit dans le lecteur. L’écran afficha :veuillez patienter puis quelques secondes plus tard : vous etes connecte au terminal du secretariat d’etat a la defense, ces fichiers sont proteges par la loi federale, veuillez introduire votre code. Steve tapa sur le clavier le numéro que le colonel lui avait demandé de mémoriser. Quelques secondes passèrent puis l’écran afficha : bienvenu monsieur steve windley. votre code est classe 115. vous etes autorise a acceder sans preavis a l’ensemble des fichiers recherche militaire. pour votre securite et en raison de la sensibilite des renseignements que vous allez manipuler nous vous demandons de bien vouloir completer et confirmer votre fichier d’identite. Une nouvelle page s’afficha et Steve lut : steve windley, ne le 10/01/1948 a amman, #, jordanie. nom et prenom du pere : windley arthur. nom et prenom de la mere : beard eva. Steve lut le reste des renseignements requis qui concernaient le cursus scolaire et universitaire, les stages et expériences professionnelles, les différentes adresses, les numéros de téléphone, les lieux fréquentés, les pays visités, les relations professionnelles et personnelles, et répondit à une véritable batterie de questions sur ses lectures, ses idées politiques etc. « Ne veulent-ils pas aussi connaître mes rêves ? » pensa-t-il tout haut, puis il appuya sur confirmation. Le message error apparut. Juste en-dessous de cette mention, il lut : remplir les vides signales par #. Il commença à relire le fichier et découvrit ce signe affiché entre amman et jordanie. Il avait omis de citer le département de sa ville de naissance. Fallait-il mentionner le nom de la ville elle-même, comme cela était souvent le cas 232


? Mais il hésita et, pour plus de sûreté, décida d’appeler ses parents. Il composa le code des appels extérieurs figurant sur le téléphone, puis le numéro. Ce fut Eva Windley qui prit l’appareil. « Maman ? — Steve ? Comment vas-tu, mon petit ? Je pensais justement à toi. Léda vient d’appeler. Elle m’a dit que… — Ça va très bien, maman », dit-il rapidement pour éviter qu’elle ne s’engage, comme à son habitude, un bavardage sans fin « Excuse-moi de t’interrompre, mais j’ai besoin d’un renseignement urgent : je veux savoir où je suis né exactement. » Eva Windley réprima un hoquet et resta un instant silencieuse. Enfin, d’une petite voix elle demanda : « Que veux-tu dire, Steve ? » Celui-ci sentit une vive émotion dans la voix de sa mère. « Es-tu certaine que tout va bien, maman ? Ta voix est toute petite, je ne te dérange pas ? — Non, pas le moins du monde », dit-elle en raffermissant sa voix, que veux-tu savoir exactement ? « C’est pour ma mission au Pentagone. Je suis en train de remplir une fiche et on me demande mon lieu exact de naissance. — Mais tu es bien né à Amman ? » déclara-t-elle imprudemment sur un ton étrangement interrogatif. « Amman se trouve dans quel département de Jordanie ? Ils sont pointilleux ici, j’ai absolument besoin de savoir. — Attends une minute, je vais appeler ton père, il est dans le jardin. » Steve resta suspendu au téléphone jusqu’à l’arrivée de son père, une minute plus tard. « Bonjour, Steve.

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— Salut papa, excuse-moi de t’avoir dérangé, c’est juste pour un renseignement. Amman, c’est quel département ? — La province porte le même nom. — Bien papa, c’est noté, merci, à bientôt ! C’était juste pour remplir une fiche, papa », s’entendit-il préciser avec une certaine gêne. « Salut, fils. » Steve raccrocha, remplaça le signe # par amman et appuya sur confirmation. Le fichier disparut. Il s’apprêtait à poursuivre la lecture de la première disquette mais remit cette tâche à plus tard, car un profond malaise l’avait envahi. La voix de sa mère avait laissé transparaître un certain trouble, or Eva n’y était pas facilement sujette. Quant à son père, il lui avait parlé sur un ton faussement détaché. Steve fut saisi d’un doute. Il tenta de chasser ces pensées en réactivant son ordinateur, mais rien n’y fit. Il éteignit de nouveau sa machine, leva la tête vers le plafond et pensa à toutes ces questions qui s’étaient imposées à lui depuis que la vieille dame lui avait lancé l’énigmatique « tu n’es pas celui que tu crois être ». Il refusa tout d’abord de faire le lien avec le curieux comportement de ses parents au téléphone, mais la coïncidence était étonnante, d’autant plus qu’elle était apparue à propos d’une question sur sa naissance. Il faut que je vérifie pensa-t-il. La conscience de la froideur de son raisonnement le fit soudain tressaillir. Il n’était pas question de vérifier une formule ou les coordonnées d’une courbe, il était question de vérifier son identité ! Steve tenta de nouveau de chasser cette pensée, mais il se surprit à rechercher les moyens de parvenir à son but. Il se rendit même compte qu’il avait déjà organisé cette recherche, et cela, en tenant compte de toutes les précautions nécessaires.

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Steve prit dans sa serviette le plan du Pentagone, mémorisa le chemin à suivre pour atteindre la bibliothèque et, sans avertir le lieutenant Jones, sortit de son bureau et arpenta les couloirs. Son sens de l’orientation ne l’avait jamais trompé, il savait lire les plans et marquer des repères. Il trouva donc la bibliothèque comme s’il avait l’habitude de s’y rendre. Il fut toutefois surpris par le gigantisme de celle-ci. Un tableau indiquait la nomenclature des rayonnages et des services. Celui qu’il recherchait était indiqué par une flèche, il la suivit et se retrouva devant une salle vitrée, sur la porte, un écriteau indiquait : ARCHIVES ADMINISTRATIVES PUBLIQUES

Il entra, la pièce était vide. Sur les étagères étaient classées les archives des divers départements d’Etat. Steve fit un tour d’horizon et remarqua dans un coin isolé un ordinateur. Il feignit de consulter un dossier tout en observant la machine. Il s’assura qu’elle n’était reliée à aucun réseau, puis il prit place devant l’écran allumé qui indiquait : bibliotheque du pentagone-fichier administratif general-mise a jour : decembre 1981 Il pointa le curseur de la souris sur menu et activa le fichier. Le plan général s’afficha. Il était trop fourni. Steve actionna la recherche de fichier et introduisit : jordanie, etat civil, le computer afficha aucun element correspondant n’a ete trouve. Steve réfléchit un instant. Ce genre de fichier était certainement protégé. Il ne pouvait se permettre de consulter avec son identité informatique des données de ce genre : les fichiers protégés gardaient des traces nominatives de toutes les manipulations opérées. La seule solution était d’intervenir sur ces fichiers administratifs généraux qui n’étaient soumis à aucune condition d’accès. Il réfléchit encore un moment puis tapa : secretariat d’etat aux affaires etrangeres *ambassade des etats-unis en jordanie. Quelques secondes plus tard, un fichier apparut. Steve consulta le menu et tout à coup il eut un sursaut : il venait de

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lire naissances de citoyens americains en jordanie. Il regarda autour de lui, la salle était toujours aussi déserte, mais son cœur battait à tout rompre. Il respira profondément, puis activa le fichier. Des centaines de noms apparurent, suivis des dates, lieux de naissance et des noms, prénoms et activités parentales. Steve introduisit son patronyme, l’écran afficha tout de suite : aucun element correspondant n’a ete trouve. Il introduisit l’année de sa naissance, une série de noms s’afficha, Steve les parcourut entièrement, le sien n’y figurait pas. Il rechercha dans les années suivantes puis dans les années précédentes, mais le résultat fut le même. Tout à coup, il fut surpris par une goutte de sueur coulant sur son nez. Il porta la main à son front et s’aperçut qu’il était en nage. Il referma tous les fichiers, ressortit de la salle, se promena entre les rayonnages, puis se dirigea vers un distributeur de boissons autour duquel une dizaine de civils et de militaires bavardaient en sirotant leurs gobelets de soda. Steve se fraya un chemin entre eux puis se servit un café et le but en tentant de retrouver son calme, mais dans sa tête une phrase revenait de façon rythmée avec une stridente intensité : Tu n’es pas celui que tu crois être. Retrouve-toi.

Lorsqu’il atteignit le couloir de son bureau, Steve vit le lieutenant Jones devant la porte. Il était visiblement inquiet. « Monsieur Windley, je ne pensais pas que vous sortiriez sans m’appeler. — Je ne vais tout de même pas vous déranger à tout bout de champ, j’étais simplement parti prendre un café. Avez-vous besoin de quelque chose ? — Non, je voulais simplement vous faire visiter vos autres lieux de travail.

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— Ne vous en faites pas pour moi, Lieutenant, je préfère me débrouiller avec mon plan. — C’est juste pour une première visite, Monsieur Windley, pour vous présenter vos préposés aux laboratoires et à l’informatique. C’est le Colonel Montgomery qui m’envoie. — Alors, allons-y. — Avez-vous activé votre identité informatique ? — Oui. — Alors, nous pouvons y aller. » Steve passa le reste de la journée à visiter les services affectés à l’IDS, puis il fut conduit par Montgomery de réunion en réunion. A la fin de l’après-midi, il était éreinté. Il refusa les services du lieutenant Jones qui lui proposait de le reconduire, et partit retrouver son véhicule. En arpentant le parking géant de la façade Nord du Pentagone, il repensa à toutes ces questions sans réponses. Qui était donc cette vieille dame ? Que voulaitelle dire ? Pourquoi ses parents avaient-ils eu cet étrange comportement ? Pourquoi l’enregistrement de sa naissance était-il absent du fichier de l’ambassade d’Amman (alors qu’il n’avait jamais eu de difficulté pour retirer son fichier civil du département d’Etat). Qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier ? Son père aurait-il omis de l’inscrire à Amman, pour le faire à Washington ? Cela ne lui ressemblait guère, et puis, pour quelle raison aurait-il agit ainsi ? Il se laissa aller à penser à d’autres hypothèses. Serait-il né d’un premier mariage ? Serait-il un enfant adoptif ? Dans ce cas, les propos de la vieille dame « Tu n’es pas celui que tu crois être. Retrouve-toi » auraient un sens. Un sens terrible…

Il sortit de l’aire du Pentagone et prit la route vers sa demeure en rejoignant le Jefferson Davis Highway. Au volant, il décida

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d’éviter d’émettre des hypothèses, et de se baser sur des faits. Pour cela, il devait parler à ses parents. C’était certes un sujet très délicat, mais il lui fallait en avoir le cœur net. Arrivé devant chez lui, il remarqua l’absence du véhicule de sa femme et en fut plutôt satisfait, car il avait besoin de solitude. Il ne souhaitait pas faire part à Léda de ses préoccupations : les choses étaient déjà assez confuses pour lui. Heureusement que cette nouvelle mission au Pentagone peut justifier mon embarras, songea-til. Il descendit du véhicule et se dirigea vers la maison. En levant la tête, il remarqua que les volets étaient ouverts. C’était là un signe de la présence de sa femme, or sa voiture n’était pas là. Des courses de dernière minute ? pensa-t-il. Mais alors qu’il se remettait à marcher vers l’entrée de la maison, il remarqua un papier épinglé sur la porte. Il avança à grands pas, reconnut l’écriture de Léda, arracha le papier et lut : « J’ai appelé le Pentagone, mais tu étais déjà parti. Rejoins-moi au Howard University Hospital. Fait attention sur la route, chéri ». Steve courut vers son véhicule et démarra en trombe pour rejoindre au plus vite Georgia avenue. Dix minutes plus tard, il se présentait au service d’accueil du bâtiment et lançait à la réceptionniste : « Windley Steve, ma femme m’a laissé un message. — Windley ? » elle consulta le registre puis dit : « Allez vers le bloc opératoire 3, au troisième, les ascenseurs sont derrière vous. — Mais pouvez-vous me dire de quoi il s’agit ? — On vous informera là-haut, Monsieur. » Bloc opératoire ? Songea Steve. Mais que se passe-t-il ? Il accéléra le pas vers les ascenseurs, et une minute plus tard, alors qu’il se dirigeait vers le préposé à l’étage, Léda surgit devant lui. Ses yeux étaient rouges, son visage blême. « Tes parents, chéri… ils ont eu un accident de voiture. » 238


Le cœur de Steve se serra, il se demanda un instant si son coup de téléphone n’y était pas pour quelque chose, mais il chassa cette idée et poursuivit : « Et dans quel état sont-ils ? — Ils viennent de sortir du bloc. Mais je n’ai pas réussi à les voir. — Où sont-ils ? » Elle lui indiqua le couloir. « En réanimation, salle 8 » Il courut vers l’endroit indiqué, une infirmière sortit de la pièce, il poussa la porte, elle s’opposa à son entrée : « Non, c’est interdit ! » Il l’écarta avec ménagement et entra. Léda tenta de le suivre, mais l’infirmière ferma énergiquement la porte. Dès qu’il eut dépassé le seuil, un infirmier lui fit face et l’apostropha en lui intimant d’un geste ferme de ressortir. « S’il vous plaît, Monsieur. » Steve ignora l’avertissement et chercha des yeux ses parents. Une vingtaine de lits chargés d’équipements de réanimation étaient alignés, et autour d’eux s’affairait le personnel médical. De là où il se trouvait, il ne pouvait reconnaître les siens. Il décida de passer outre le règlement et déclara d’une voix vigoureuse à l’infirmier qui le retenait : « Écoutez, dit-il en exhibant sa carte du Pentagone, il faut que je voie Monsieur Windley ! » Désarçonné, l’infirmier lui demanda de l’attendre et partit avec la carte vers une équipe médicale affairée autour d’un lit. L’un des médecins consulta la carte puis vint vers lui. « Qu’est-ce que cela veut dire, Monsieur ? Qu’est-ce que le Pentagone vient faire là-dedans ? Vous ne voyez pas que nous sommes en pleine réanimation ?

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— Je vous prie de m’excuser, docteur, j’ai agi sans réfléchir, il s’agit de mes parents… » Le médecin le considéra un instant avant de lui dire : « Ne bougez pas d’ici. » Il repartit vers ses collègues et souffla quelques mots à un infirmier. Celui-ci vint vers Steve : « Allez-y, il vous autorise à vous approcher, mais pas trop, et, s’il vous plaît, quoi qu’il arrive, ne perdez pas votre sangfroid. Le docteur vous fait une faveur. » Steve s’approcha à petits pas jusqu’à reconnaître les traits de ses parents défigurés par des pansements et portant des masques à oxygène. Steve se pencha vers l’infirmier : « Vont-ils s’en sortir ? — Je ne peux rien vous dire, le traumatisme a été violent, ils souffrent de fractures et ont perdu beaucoup de sang. A leur âge, ajouta-t-il en se pinçant les lèvres, c’est très délicat » Le médecin ordonna alors à l’infirmier : « Préparez deux nouvelles transfusions… » L’infirmier se dirigea vers une armoire réfrigérante puis annonça : « Il n’y a plus de rhésus négatif ! » Le médecin prit un combiné et composa un numéro. « C’est occupé… Arnold, allez au BTS… » A ce moment précis, l’un des électrocardioscopes émit un son strident. « Il lâche ! Arnold, vite, le défibrillateur, il faut le choquer ! » Il regarda Steve qui était figé : « Windley ! rendez-vous utile, allez au fond du couloir, première porte à gauche, vous demanderez deux culots, du A négatif et du B négatif. Faites vite et ne vous trompez-pas ! » Steve se précipita vers la porte par laquelle il était entré. « Non ! de l’autre côté ! cria le médecin. » 240


En quelques secondes, Steve se retrouva devant le blood transfusion service. Il poussa la porte et entra dans la petite pièce. Le préposé était au téléphone, il posa le combiné : « Que puis-je pour votre service ? — Je viens de la salle de réanimation 8, le médecin vous demande deux culots… » Le préposé l’interrompit : « Comment se fait-il qu’il vous envoie ? — C’est pour mes parents, ils sont en réanimation, tout le personnel est occupé, le téléphone aussi… — Bien, quels sont leurs rhésus ? — A négatif et B positif… Non, je voulais dire B négatif… — Ce n’est pas le moment de se tromper ! — Je ne me trompe pas, j’en suis sûr, B positif c’est moi. » Le préposé répliqua immédiatement : « Non, vous devez vous tromper… — Alors appelez ! c’est la salle 8. » L’homme prit le téléphone, composa un numéro et dit : « C’est Hammer, vous m’avez envoyé quelqu’un, c’est pour confirmer les groupes… vous voulez bien du A négatif et B négatif ?… c’est bien ça ?… parfait… je vous les envoie tout de suite. » Il raccrocha, se dirigea vers un réfrigérateur, en retira les deux culots qu’il remit à Steve en lui disant : « Monsieur, à l’occasion, vérifiez votre groupe, ça risque de vous jouer un mauvais tour, vous ne pouvez être B positif. — Et pourquoi donc ? » s’étonna Steve. « Parce que de par leurs groupes, vos parents ne peuvent pas avoir un enfant de rhésus positif, sauf évidemment… » Il laissa sa phrase en suspens. Steve repartit à grands pas en serrant contre lui les culots de sang et rejoignit la salle 8. A son entrée, 241


il vit beaucoup de mouvement autour du lit d’Arthur Windley. Il s’approcha, l’infirmier le vit et vint à sa rencontre pour prendre les culots. Tout à coup, un bruit sec suivi d’un soubresaut général. Steve observa le lit de plus près. Le médecin opérait des électrochocs sur la poitrine d’Arthur Windley. Steve ressentit les secousses au plus profond de lui-même. Il regarda l’électrocardioscope qui s’était affolé à la suite de l’impulsion électrique et constata l’espacement des ondes, puis leur affaissement en une ligne horizontale accompagnée d’un lugubre sifflement. Le médecin reposa les électrodes puis, d’un signe, signifia à Steve que tout était fini. Le silence se fit et soudain s’éleva un gémissement. Le médecin se pencha vers le lit voisin, celui où reposait Eva. Celle-ci avait ôté son masque à oxygène et arraché les cathéters. Le médecin fit rapidement le tour du lit pour lui remettre son masque. Elle le tira par la manche et souffla : « Enlevez-moi toutes ces choses et appelez mon fils. » Le médecin fit signe à Steve, puis emmena tout son monde contrôler les autres patients. Steve se pencha sur Eva et l’entendit murmurer : « Steve… mon petit Steve… tu as été la lumière de notre vie… Il faut que tu saches… j’ai fait un serment il y a très longtemps ». Elle marqua un profond silence, puis :… « Le moment est venu de le tenir… tu n’es pas… » elle se tut. Les larmes aux yeux, Steve caressa ses cheveux maculés de sang. Elle poursuivit : « Steve, nous t’avons recueilli dans un camp de réfugiés après l’exode palestinien… » Elle tenta de poursuivre, articula quelques mots inintelligibles puis : « Tu étais avec Mazen… ton frère… » Steve se sentit défaillir, il articula : « Mon frère ? — Oui… Mazen. Il se souvenait de tout… il ne voulait pas rester avec nous… un jour il a parlé d’un village, Deïr Yassin… 242


C’est tout ce que je sais… Il y a autre chose … Dans notre coffre, un collier, on l’a trouvé sur toi… c’est tout… Dieu nous pardonne… tu étais si heureux… Adieu Seïf… Seïf… c’était ton nom. — Et où est mon frère ? — Je ne l’ai plus jamais revu … » Eva ne termina pas sa phrase.

Le lendemain de l’enterrement, Steve raccompagna le dernier visiteur jusqu’à la grille, puis referma celle-ci et s’arrêta un instant. Il regarda le jardin dont il connaissait tous les recoins, les arbres familiers dont il avait étreint chaque branche, pensa aux aigles de son père, aux plantes de sa mère et se dit que celle-ci avait finalement eu raison : il avait été heureux dans sa famille d’adoption. Il avança vers un banc de bois au coin du jardin, s’y installa et se remémora les dernières paroles de la défunte : « Mazen se souvenait de tout ». Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Il réfléchit un instant. La Palestine ? il n’en savait pas grand-chose. Il en savait bien plus sur Israël, la « terre promise », mais l’exode palestinien qu’avait mentionné Eva ne lui disait rien. Il savait qu’il y avait un problème de terre -cela faisait souvent les titres des journaux télévisés— il savait que des guerres avaient eu lieu à ce propos, mais c’était tout. Il faut que je m’informe, songea-t-il. Et il pensa à son frère. Qu’était-il devenu ? Pourquoi n’avait-il jamais tenté de le revoir ? Plus profondément, Steve se demanda ce que cela lui faisait d’apprendre la vérité. En quoi désormais ma vie peut-elle bien changer ? Il l’avait si bien remplie grâce aux attentions de ses parent, de mes parents adoptifs corrigea-t-il mentalement. Quelle différence ? Les sachant adoptifs, pouvait-il les en aimer moins ? Cela n’avait pas de sens, même si le sang qui coulait 243


dans ses veines était celui d’autres personnes dont il ne savait même pas le nom. C’est l’unique différence se dit-il. Le sang. Ce sang qui, par une ironie du sort, ne pouvait être celui du fils des Windley, comme l’avait laissé entendre le préposé du blood transfusion service. Steve songea à cette succession d’événements : la dame, puis le rêve, la question du lieu de sa naissance, l’hésitation de sa mère, le fichier du Pentagone, l’incompatibilité de son sang avec celui des Windley, et enfin les aveux… Une phrase d’Eva lui revint soudain en mémoire : « il y a autre chose… » Il se leva d’un bond, traversa le jardin, entra dans la maison et se dirigea vers le bureau. Il prit les clés trouvées dans la veste de son père et ouvrit sans peine le coffre, qui était muni d’une simple serrure. Il y avait surtout des papiers : des actes de propriété, des ordres de mission, des rapports confidentiels de l’époque où son père était diplomate. Il fourra sa main derrière les piles de dossiers pour vérifier si quelque chose n’y était pas dissimulé et sentit le contact d’un métal froid. Il retira un vieux pistolet. Il le posa sur le bureau, replongea sa main dans le coffre et en retira une grosse enveloppe. Elle contenait une petite boîte en bois et une vieille « Édition illustrée des Contes d’Andersen ». Surpris, Steve l’ouvrit. Sur la page de garde, il lut ces mots, écrits d’une fine et belle écriture : A Mazen, avec amour C’était signé : Susan

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Plus bas, il découvrit, tracées par une main d’enfant, d’abord une grossière copie de la phrase du dessus puis, en rouge, avec une grosse écriture irrégulière, cette dédicace : A Seïf ton frère Mazen Bouleversé, Steve feuilleta nerveusement le livre, mais il ne trouva rien d’autre. Il revint alors vers la grosse écriture rouge et resta un instant songeur. Puis il ouvrit la petite boîte. Elle contenait un mouchoir de satin. Il le déplia et découvrit une chaîne avec une étoile à six branches, légèrement ébréchée. Était-ce la « chose » dont avait parlé sa mère ? D’après ce qu’il avait compris, il serait Palestinien, c’est-à-dire chrétien ou musulman, plutôt que Juif. Alors qu’aurait fait jadis cette étoile sur lui ? Il prit la chaîne et la souleva, l’étoile glissa à terre : la chaîne était brisée. Il en évalua la longueur. Ce n’était pas celle d’un enfant. Il ramassa l’étoile puis retourna vers le coffre dont il retira les papiers qu’il commença à classer. Il prêta une attention particulière aux rapports confidentiels datant de l’époque supposée de sa naissance. Les notes portaient sur des livraisons d’armes, sur des groupes armés aux noms plus ou moins célèbres, « Irgoun », « Stern », « Hagana », sur des combats, des attaques, des offensives. Il y avait également des rapports sur des assassinats, des attentats, des transferts de capitaux, des estimations des forces armées juives et arabes, des rapports retraçant des dialogues avec les dirigeants du Moyen-Orient, ou encore des notes sur des contacts entre états tiers ou sociétés pétrolières avec ces mêmes dirigeants. Il y avait également des évaluations sur les puissances politiques, économiques ou religieuses des différents pays. Des listes des « contacts privilégiés », « contacts courtois » et « contacts difficiles ». Bref, il y avait là une somme d’informations plus ou

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moins confidentielles d’une valeur certaine, mais pas de vue d’ensemble sur ce qui s’était passé à l’époque, et surtout, rien de personnel concernant les Windley ou leurs enfants adoptifs. Steve garda simplement le pendentif et remit le reste dans le coffre. Il partit rejoindre sa femme, discuta avec elle des problèmes pratiques consécutifs à la disparition de ses parents, des papiers, du sort de la maison… Puis il décida de prendre l’air. Il se promena longuement dans le parc de son enfance, puis se reposa sur un banc à l’ombre d’un saule. C’est là qu’il se rendit compte que cette histoire l’interpellait très profondément. Il n’arrivait plus à se défaire de sensations intenses et obsédantes. Son frère se « souvenait de tout » et avait refusé de rester avec les Windley. Et lui ? Lui avait passé toute sa vie dans un doux cocon. Il pensa à ce choix fait par ses parents adoptifs de lui cacher son histoire, et médita sur diverses hypothèses. La faim le ramena à la réalité. Il regarda sa montre et se rendit compte que l’heure du déjeuner était largement dépassée. Il se leva et retraversa Meridien hill park. Il retrouva sa femme légèrement inquiète, mais elle s’efforça de n’en rien laisser paraître : « La table est mise, tu veux que je te réchauffe le déjeuner ? — Merci Léda, ça ira. » Ils se rendirent à la salle à manger et s’assirent sur les vieilles chaises cannées des Windley. « Steve, je peux m’occuper de tout cela si ça te gêne. — De quoi ? — Des affaires de tes parents, de la maison… — Je m’en occuperai, ça ne me gêne pas du tout, bien au contraire. Ça me rappelle mon enfance. — Tu devais être tout mignon, mon petit chéri. Tu n’as pas de photos de toi bébé ? — J’en doute.

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— Et pourquoi donc ? » Steve eut une légère hésitation puis : « Nous n’avons jamais été amateurs de photographies dans la famille ». En disant cela, il se rendit compte que c’était vrai. Les Windley avaient certainement évité de collectionner les clichés pour que l’absence de celles de sa prime enfance ne lui parût pas étrange. Léda remarqua le ton soucieux de son époux et mit cela sur le compte du deuil. Elle se leva et se retira délicatement, prétextant un quelconque rangement. Une fois seul, Steve pensa à tous les vides qui avaient jalonné son enfance. Ses parents ne lui avaient jamais parlé de sa naissance, ni de la Jordanie, ni de l’Égypte. Ses plus vieux souvenirs remontaient à la vieille maison d’Eye street. Pourtant, songea-t-il, nous ne sommes arrivés en Amérique que bien plus tard, alors que je devais avoir dans les cinq ans. Il essaya de se remémorer des souvenirs antérieurs, mais il ne retrouva rien, à part d’étranges sensations. Oui, se dit-il, les Windley ont fait en sorte que tout commence à Washington. Il pensa à son frère. Quand les avaitil quittés ? Pourquoi ses parents adoptifs l’avaient-ils laissé partir ? Avait-il alors l’âge de choisir sa vie ? Pouvait-il être beaucoup plus âgé que lui ? Quelques minutes plus tard, Léda revint, tenant une pile d’ouvrages. « Steve, j’ai trouvé ces livres à part sur une table. Ils portent tous le cachet de la bibliothèque du Congrès. — Oui, je sais que papa y était abonné, laisse-les ici, je vais les remettre demain avant d’aller au travail. — Chéri, veux-tu que je te laisse seul ? — Non, je le suis assez ainsi », répondit-il sans le vouloir sur un ton morne. « Je comprends.

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— Non chérie, tu ne peux pas comprendre… » Il resta longtemps silencieux, songea à ces révélations sur sa véritable identité, sur son étrange destin, puis déclara : « Léda, qu’est ce que la destinée pour toi ? Elle s’étonna un instant puis répondit : « Une puissance supérieure qui règle de manière fatale les événements de notre vie. — Et tu y crois, à cette fatalité ? — Absolument ! Pourquoi chéri, tu en doutes ? — Un peu. Peut-être les hommes ont-ils simplement inventé le destin pour lui attribuer le désordre et se défaire de leur responsabilité. — Je pense qu’ici tu associes deux choses différentes. Le destin est une chose, ce que tu appelles « responsabilité » et qui est en fait « vocation » en est une autre. — Je ne vois pas la différence. — Elle est pourtant simple : le destin est extérieur, la finalité qui s’empare de chacun relève d’une puissance supérieure, ou si tu veux, d’un déterminisme implacable. La vocation, quant à elle, implique une finalité interne. Il y a quelque chose qui interpelle l’individu. D’ailleurs, vocation vient du latin vocatio, qui signifie appel, invitation. Toute vocation s’adresse à l’individu appelé par son nom, en tant que lui-même. C’est là sa responsabilité ! » dit-elle en souriant, « et Némésis est là pour punir les hommes qui fuient leur destin », plaisanta-t-elle. Steve répondit au sourire de Léda par une étrange grimace qui la fit taire.

Le lendemain matin, avant de se rendre au Pentagone, Steve fit un crochet par First St. pour rejoindre l’imposant bâtiment central de la Library of Congress, la plus grande bibliothèque 248


du monde. Il rangea son véhicule et entra dans le grand hall couvert d’une riche mosaïque de marbre, puis gravit d’immenses escaliers jusqu’à l’étage où s’alignaient de majestueuses colonnes dominées d’arches décorées à la feuille d’or. Steve observa le tout avec plus d’étonnement que d’admiration et se dirigea vers l’administration. Là, il présenta les livres à l’une des bibliothécaires et lui fit part de la situation. Elle lui proposa de profiter de l’abonnement du défunt jusqu’à son terme. Steve accepta. La dame lui indiqua la salle des fichiers et quelques minutes plus tard, il arriva devant les terminaux informatiques de la bibliothèque. Il s’installa devant un écran et tapa : « palestine ». Les titres et références apparurent. Il inscrivit ceux d’une demi-douzaine d’ouvrages puis les demanda. Vingt minutes plus tard, il entra dans une salle de lecture pour les consulter avant de choisir ceux qu’il emmènerait chez lui. Il lut quelques chapitres en diagonale et soudain, dans l’index de l’un des ouvrages, il trouva une référence à « Deïr Yassin ». Il feuilleta fébrilement le livre jusqu’à atteindre la page indiquée où il lut : « …le 29 Novembre 1947, alors que les juifs constituent 32% de la population et possèdent 5,6% des terres, l’o.n.u. donne à l’État sioniste 56% du territoire avec les terres les plus fertiles… Mais la terre ne suffisait pas, il fallait la vider de ses habitants. Pour atteindre cet objectif, les sionistes instituèrent un véritable terrorisme d’État contre la population palestinienne,… L’exemple le plus éclatant fut celui de Deïr Yassin : le 9 avril 1948, les 254 habitants de ce village furent massacrés par les troupes de l’Irgoun dont le chef était Menehem Begin, qui écrivit plus tard dans son livre : « il n’y aurait pas eu d’État d’Israël sans la « victoire » de Deïr Yassin… » En tournant la page, Steve se rendit compte que ses mains étaient moites. … « Avant d’être assassiné, le Comte Bernadotte, envoyé de l’o.n.u., décrivit « le pillage sioniste à grande échelle et la destruction de villages sans nécessité militaire apparente »… La Haganah par de fortes attaques s’empare de Tibériade, Haïfa, Jaffa et Safed. C’est

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ainsi que le territoire accordé aux sionistes par l’o.n.u. (56%) s’étendit à près de 80% de la Palestine ». Steve referma l’ouvrage et resta interdit. Son cœur s’était emballé. Il était à présent certain que son frère et lui étaient les seuls rescapés de ce fameux massacre. Ce devait être la réponse au « Il se souvenait de tout » d’Eva Windley. Steve garda quelques livres puis, après avoir recherché de nouvelles références, il demanda à la bibliothécaire : « Puis-je en consulter quelques autres ? et il lui donna de nouveaux titres. — Ils sont à vous dans deux minutes. » Quelques minutes plus tard, elle lui remit une nouvelle pile de livres. Steve repartit vers la salle de lecture et les consulta. En feuilletant un ouvrage sur les groupes paramilitaires juifs, il découvrit des photos de miliciens de l’Irgoun et du groupe Stern. Son cœur s’emballa, il avait probablement devant lui les tristes faces des assassins de son village. Soudain, Steve fut sidéré : il crut reconnaître, au cou de l’un des miliciens, l’étoile de David trouvée dans le coffre et qui était là, dans sa poche. Il la retira et la mit à côté de celle reproduite sur la photographie. Cette dernière étant trop petite, il partit retrouver la dame et lui demanda si elle n’avait pas une loupe. « Non, répondit-elle, mais si c’est pour visionner un document vous avez le rétroprojecteur, il est dans la salle 3. Je pense qu’elle est libre. » Steve se rendit à la salle de projection, posa le livre sur la plaque, alluma le rétroprojecteur, éteignit les néons, effectua la mise au point et observa la photographie agrandie 20 fois. Il se rapprocha de l’écran, s’écarta pour effacer son ombre, puis tint l’étoile près de celle figurant sur la photographie projetée.

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L’image agrandie était floue, mais il lui sembla que les deux étoiles étaient ébréchées au même endroit. Steve recula et observa le visage du porteur de l’étoile. En bas, sur l’écran, se trouvait la liste des noms des miliciens. Lorsqu’il vit le nom du porteur de l’étoile, Steve pensa à une méprise : c’était celui d’un Premier ministre israélien. Steve fut alors saisi d’un profond malaise, celui-là même que les Windley avaient voulu étouffer : le malaise de l’humiliation. Ce sentiment fut encore plus profond lorsqu’il pensa à son frère.

Steve quitta la Library of Congress et, sur le chemin du Pentagone, fut à plusieurs reprises obligé de corriger sa route : son esprit s’était emballé. Il avait un impérieux besoin d’en savoir plus et ne savait par où commencer. En apercevant l’immense bâtiment du Secrétariat à la Défense, il éprouva une désagréable sensation de vide. En arpentant les couloirs qui mènent au service chargé de l’IDS, son impression s’intensifia et il se sentit étrangement détaché de tout cela. Il entra dans son bureau où le rejoignit quelques secondes plus tard le lieutenant Jones. Celui-ci lui présenta les rapports des réunions tenues en son absence. Steve avait un immense volume de travail en retard. Il s’attela de mauvaise grâce aux tâches qui l’attendaient.

A la fin de la journée, sur le chemin du retour, alors que la circulation était lente autour de Dupont Circle, Steve se rendit compte qu’il était en train de fixer un panneau indicateur qu’il n’avait jamais remarqué auparavant. Tout à coup, il prit conscience de ce que cette indication pouvait représenter pour lui. Les

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avertisseurs des véhicules qui suivaient le sien rappelèrent son attention sur la circulation qui venait de se libérer devant lui. Steve accéléra, ignora le virage de Connecticut avenue qu’il devait prendre pour rentrer chez lui et prit la direction de Massachusetts avenue, jusqu’à Sheridan Circle où il retrouva le même panneau indicateur. Il vira ensuite sur Belmont road et immobilisa son véhicule. Sur sa droite s’élevait une mosquée de marbre rose surmontée d’un petit minaret. La vue de l’Islamic Center le fit sourire. Qu’est-ce qui pouvait bien l’avoir conduit jusque-là ? Le désir de retrouvrer ses sources ? Il n’était même pas certain de sa religion d’origine ! La curiosité ? Le hasard ? Steve n’avait pas eu d’éducation religieuse, la seule fois où il était entré dans un lieu de culte, c’était pour son mariage. Il se demanda un instant si les Windley ne l’avaient pas — par respect pour ses origines — sciemment laissé à l’écart de la religion. Steve quitta sa voiture, s’approcha de la mosquée et lut sur le portique : free admission puis, juste en dessous : arms, legs (and women’s heads) must be covered and shoes removed. Il enleva ses chaussures et entra dans le sanctuaire illuminé par un lustre suspendu à un dôme à vitraux. Il avança entre les colonnes de marbre gris surmontées d’arabesques et sentit sous ses pieds la douceur soyeuse des tapis persans. A quelques mètres devant lui se trouvait un groupe de jeunes gens agenouillés autour d’un guide. Ils n’avaient visiblement pas respecté les consignes inscrites sur la porte d’entrée : de longues chevelures blondes et brunes étaient découvertes, et ils portaient presque tous des bermudas et des tee-shirts. Steve les contourna, avança encore et remarqua à la droite du Mihrâb, un Minbar d’ébène incrusté d’ivoire. Il s’en approcha et, à ce moment-là, il sentit une présence. Il se retourna et vit près de lui, à l’ombre d’une colonne, un homme qui le regardait placidement. « Avez-vous besoin d’un renseignement ? — Euh… non… pas vraiment », répondit Steve légèrement embarrassé. 252


« Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à le demander. Il y a ici une librairie, une salle de lecture et même un institut d’études islamiques… — En fait, je suis venu ici un peu par hasard. — Seule une noble inspiration peut conduire un homme dans un lieu de culte. Avez-vous déjà visité une mosquée ? — Non, j’ignore tout d’Allah. — Ignorez-vous tout de Dieu ? — Non, je voulais simplement dire… — Les Musulmans ne croient pas en un dieu autre que celui des Chrétiens ou des Juifs. « Allah » signifie en arabe « la Divinité ». Pour le musulman « Allah » n’est autre que le Dieu de Moïse et de Jésus. Nous adorons le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au jour du Jugement Dernier… Vous voyez que vous n’ignorez pas tout d’Allah », ajouta-t-il en souriant devant l’étonnement de Steve qui demanda alors : « Puis-je vous poser une question ? — Je serais ravi de pouvoir y répondre. » Steve réfléchit un instant puis lança : « Voilà, je voudrais savoir si les prénoms arabes ont un sens. — Tous, à quelques exceptions près. » Steve posa alors immédiatement la question qui lui brûlait les lèvres : « Et quel est le sens de « Seïf » ? — « Seïf » ? Seïf est le diminutif de « Seïf Allah » ou encore de « Seïf-al-Din, ce qui signifie « Sabre de Dieu » ou « Sabre de la Religion ». — Et le fait de porter ce nom a-t-il une signification particulière ?

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— Dans la tradition musulmane, le choix du nom de l’enfant n’est jamais fortuit. Lorsqu’un père nomme son fils, il exprime un vœu, un désir profond. Le sabre est l’emblème de la souveraineté, de la puissance, de la justice, mais il est également celui de la sévérité et de la vengeance. — Est-ce qu’en vérité cela se passe toujours ainsi ? N’estce pas une tradition perdue ? — Peut-être bien qu’en pratique, le souci esthétique l’emporte sur le sens, mais je pense que la tradition demeure. D’ailleurs, au Moyen-Orient, on appelle souvent les gens « père d’un tel » et pour reprendre votre exemple, le père de Seïf serait appelé « Abou Seïf ». Le nom est d’ailleurs un attribut sacré, les diminutifs ou sobriquets sont interdits par le Coran. — Et s’il y a adoption, qu’advient-il du nom de l’adopté ? » L’imam le regarda à nouveau avec étonnement puis répondit : « Il est dit dans le Saint Coran : « Dieu n’a pas placé deux cœurs dans la poitrine de l’homme… Il n’a pas fait que vos enfants adoptifs soient comme vos propres enfants… Appelez-les du nom de leur père, ce sera plus juste auprès de Lui… » — Et si l’adoptant ignore tout du père, peut-il considérer l’orphelin comme son fils et lui donner son nom ? — Le traiter comme un fils, oui, mais lui occulter son nom, c’est lui ravir sa vie, ses morts, ses ancêtres. Ceci est absolument interdit. — Même si c’est pour le bien de l’enfant ? — La vie n’est pas dans l’occultation et l’oubli », répondit l’homme immédiatement. Steve resta pensif. En lui cachant sa véritable identité, les Windley lui avaient-ils véritablement ravi sa vie ? Qu’est-ce qui les avait empêchés de lui dire un jour la vérité ? Son bien254


être ou la pérennité de leur illusion parentale ? Steve regarda l’imam qui l’observait avec curiosité, tentant de déceler la raison de ses étranges questions et dit : « Merci de votre amabilité, cela m’a fait un grand bien de vous entendre. — Je vous en prie, Monsieur. » En quittant l’Islamic Center, Steve songea à cette phrase de l’imam : « la vie n’est pas dans l’occultation et l’oubli », et il pensa à son frère. Pourquoi n’avait-il jamais tenté de le retrouver et de lui apprendre la vérité ? Était-elle si dure à accepter que lui aussi, comme les Windley, avait décidé de la lui cacher ? L’attitude de Mazen légitimait celle de ses parents adoptifs. Et Steve pensa à nouveau à cette effroyable catastrophe qui s’était abattue sur son peuple. En l’apprenant par la seule lecture, il avait ressenti une profonde humiliation. Qu’en était-il alors de ceux qui la vivaient dans leur chair, quotidiennement ? Et qu’en était-il de son frère qui « se souvenait de tout » ? Qu’était-il devenu ? Comment le retrouver ? Épuisé par tant de questions sans réponses, il rentra chez lui.

Léda lui ouvrit la porte avant même qu’il eût mis la clé dans la serrure. Souriante et rayonnante dans un déshabillé de soie écarlate, elle s’était fait belle et désirable. Elle l’embrassa avec plus d’insistance que d’habitude et, sans dire un mot, le prit par la main et le conduisit à la salle à manger. Là, Steve découvrit la table décorée pour les grandes occasions, à la seule différence que deux couverts seulement y étaient mis. Léda avait sorti son plus beau service de table et un chandelier d’argent dont l’éclat rivalisait avec celui des fleurs qui s’épanouissaient dans un magnifique vase de cristal : des roses rouges. Le tout était joliment agencé et Léda en était fière.

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« J’ai mis le champagne au frais, je vais le chercher ! » ditelle en s’élançant vers la cuisine, laissant son époux perplexe : ce n’était ni leur anniversaire de mariage, ni l’un de leurs anniversaires respectifs. Léda revint avec la bouteille et trois flûtes. Steve prit le champagne et s’apprêta à le décacheter. « Non ! lança Léda, il faut le sabrer ! — Et avec quoi ? » interrogea Steve. « Avec un sabre pardi ! — Et où comptes-tu trouver un sabre ? » Elle se leva et revint quelques secondes plus tard en brandissant le sabre qui, auparavant, décorait la bibliothèque du défunt Windley. A la vue de l’arme, Steve eut un sursaut et Léda le remarqua. Elle se mordit les lèvres, son expression changea. « Je suis désolée ! » dit-elle avec la sensation d’avoir gâché un bon moment. « Je vais le remettre à sa place. — Non ! » lança-t-il avec un sourire forcé, « quand le sabre est tiré, il faut frapper ! Il prit l’arme, appliqua la lame contre le verre, la fit glisser de quelques centimètres en arrière et, d’un coup sec, fit sauter le goulot, faisant jaillir abondamment la mousse. Il remplit deux flûtes et posa la bouteille. Léda la reprit, remplit la troisième et y mit une rose rouge. Alors Steve saisit le pourquoi de ce dîner aux chandelles : c’était l’anniversaire de leur premier rendez-vous. Léda avait alors fait le même geste avec les roses qu’il lui avait offertes devant le St. John’s. Ce souvenir raviva le cœur de Steve, pas assez cependant pour lui faire oublier la raison de son malaise. Léda pensait que c’était la vue de l’arme de son père qui en était la cause. Et c’était mieux ainsi, songea-t-il, car, comment pouvait-il lui déclarer que ce n’était pas le souvenir de Windley qui l’avait gêné mais que c’était le sabre en lui-même, ce « Seïf » dont il

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venait d’apprendre qu’il portait le nom. Ce « Seïf » destiné à la guerre… ou au champagne.

Dans les mois qui suivirent, Steve ressentit l’emprise de ses découvertes sur sa vie de tous les jours. Il communiquait de moins en moins, et le peu de temps que lui laissait le Pentagone, il le passait dans son bureau à la maison où il s’isolait pour lire. Il avait conscience des inquiétudes de sa femme, mais il n’arrivait pas à se libérer de ce qui devenait pour lui une véritable obsession : son identité. Sa pensée était littéralement assiégée par cette question et il avait beau tenter de l’occulter, chaque fois, elle revenait, comme renforcée par cette occultation même. Ce qui, au début, n’avait provoqué que son étonnement, était peu à peu devenu agaçant puis tortueux jusqu’à l’insupportable. Souvent, il avait failli tout raconter à Léda, mais il repoussait sans cesse cette échéance à cause du vide qu’engendrerait cet aveu. En effet, comment lui dire que l’homme qu’elle avait épousé était en fait quelqu’un d’autre ? Et surtout, comment lui avouer que cet autre voyait ses repères s’effondrer ? Son amour pour Léda était intact, mais cet amour ne pouvait compenser un vide qui n’était pas affectif, mais identitaire. Une identité s’effondrait, une autre émergeait. Steve n’avait pas besoin d’une femme. Il avait besoin d’un frère. Et cela, personne ne pouvait le comprendre. Sauf Mazen peut-être.

Pour retrouver Mazen, Steve devait d’abord retrouver cette dame par laquelle tout avait commencé. Rien dans les papiers des Windley ne pouvait lui indiquer comment la retrouver. D’autre part, il n’avait guère eu le temps d’interroger sa mère adoptive sur l’identité de cette inconnue. Il n’avait que cette 257


photographie de sa cérémonie de mariage où elle apparaissait en second plan. Qui était-elle ? Comment connaissait-elle la vérité ? Pourquoi s’était-elle manifestée si tardivement ? Un nouveau chapelet de questions sans réponses se présentait à Steve. Comment la retrouver ? La réponse, il la trouva quelques semaines plus tard. Alors qu’ils lisaient leurs journaux dans le salon, Léda murmura : « C’est mignon ! », puis elle rapporta : « Écoute ça, Steve, c’est dans les annonces : « Nous nous sommes côtoyés dans le métro, nous nous sommes regardés et j’ai ressenti beaucoup de choses pas très habituelles. Tu portais un tailleur et des escarpins bleu électrique, tu es descendue à Mc Pherson square, et tu tenais ce journal. Appelle-moi… » Le lendemain, Steve se présenta au bureau de poste le plus proche de son domicile, où il se fit délivrer une boîte postale, puis il s’en fut à l’office de publicité du Washington Post où il rédigea une annonce : « J’ai retrouvé Seïf, où est Mazen ? P.O.BOX 29793 Washington D.C. » Il demanda au préposé du bureau des annonces de la faire publier pendant trois jours, en caractères gras, insérée dans un double cadre, à la page des programmes de télévision. Cinq jours plus tard, il trouva dans sa boîte postale une petite enveloppe bleue. Il l’ouvrit sur-le-champ. L’écriture était tremblante, mais il la reconnut : c’était celle qui figurait sur le livre trouvé dans le coffre, celle de Susan. J’étais au service de la Croix Rouge à Jéricho, dans les territoires occupés où votre frère et vous êtes arrivés lors de l’exode de 1948. Depuis Amman en 49, je n’ai pas revu votre frère. Je n’ai appris votre séparation que dix ans plus tard, de la bouche

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d’Eva qui m’a dit que Mazen était resté dans une famille du Caire. Plusieurs années plus tard, en Égypte, j’ai retrouvé cette famille qui m’a appris avec beaucoup de réserves que Mazen avait pris le chemin de la Résistance palestinienne et que, depuis 1980, on avait complètement perdu sa trace à Beyrouth. C’est tout ce que je peux vous dire. J’ai l’intime conviction qu’il est toujours vivant. Faites très attention. Votre dévouée. Steve retourna la lettre mais c’était tout. Il la relut une dizaine de fois. Le message était concis mais le « Faites très attention » et l’absence de signature le clarifiait : il y avait danger. Un instant, il pensa que cette dame avait quelque peu perdu le sens des réalités. Quel péril pouvait l’atteindre ? Il réfléchit encore et saisit alors le sens de ces précautions : cette dame ne se protégeait pas elle-même, c’était Mazen qu’elle voulait protéger. Qu’était-il donc devenu pour qu’une vieille dame de Washington prenne toutes ces précautions ? « Mazen a pris le chemin de la Résistance », avait-elle écrit. Cela justifiait-il toutes ces réserves ? Dans le doute, il préféra éliminer toutes les conséquences de cette annonce. Il rendit sa boîte postale et remercia le ciel d’avoir eu la présence d’esprit de payer celle-ci et l’annonce au Washington Post en espèces.

Au Pentagone, dans le cadre du projet IDS, la mission de Steve s’était peu à peu concrétisée dans la mise au point des missiles antimissiles. La division de Steve avait sur ce point une avance substantielle sur les autres, car le système existait déjà dans des versions expérimentales. L’objectif était de parfaire les résultats obtenus tout en les intégrant dans le système IDS. Pour cela, il fallait mettre au point un réseau de coordination entre les satellites1, les bases de détection terrestres, les calculateurs2 et la program-

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mation3 des missiles intercepteurs, toutes ces données devant être interprétées en un temps minimum par des ordinateurs. Les autres divisions étaient, quant à elles, confrontées à de très grandes difficultés. Les armes nouvelles et la mise en place des centaines de satellites nécessaires à la « Guerre des Etoiles » subissaient de plein fouet les critiques des scientifiques et des politiques. D’autre part, du point de vue géostratégique, les priorités militaires évoluèrent très rapidement. Les soubresauts de l’Union Soviétique et la politique de ses nouveaux dirigeants rendaient caduque la menace d’une guerre nucléaire totale. Cependant, depuis que les belligérants de la guerre Iran-Irak avaient entamé une guerre de missiles, de nouvelles menaces commençaient à poindre. Des menaces plus immédiates que celles d’une guerre nucléaire. Les rapports de la CIA relatifs à l’expérience acquise par l’Iran, et surtout par l’Irak, au niveau de la portée et de la précision des missiles, tombaient de plus en plus souvent sur les bureaux des décideurs américains. L’Irak en tant que bouclier contre la déferlante islamique sur le MoyenOrient — réservoir mondial du pétrole — avait reçu toutes les aides militaires nécessaires pour contrer l’Iran. Mais alors que ce conflit s’était progressivement enlisé en une guerre de position dans les marais de Chatt el Arab, l’Occident continuait à livrer à l’Irak des armes de plus en plus sophistiquées, au grand dam d’Israël qui pensait à l’après-guerre. Face à ces nouvelles menaces, le gouvernement des EtatsUnis décida de réagir. Les déboires de l’IDS soumis au feu de la critique entraînèrent le Pentagone à réviser sa stratégie à la baisse. C’est ainsi que certaines divisions de recherche sur l’IDS avaient vu leur mission redéfinie dans le sens de ces nouvelles menaces. Pour l’une de ces divisions, il s’agissait désormais de mettre en place un système mobile de missiles

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antimissiles conventionnels. C’était celle dirigée par Steve Windley.

La perspective de redéfinir la mission qui lui était impartie ne séduisait guère Steve. Il reçut de mauvaise grâce les nouveaux rapports des mains du colonel Montgomery, et s’enferma dans son bureau pour les étudier. Les rapports présentaient les caractéristiques des systèmes existants et les projections préconisées. En somme, c’était une redéfinition qui ressemblait beaucoup à une simplification, les nouvelles cibles étant désormais des missiles conventionnels, bien moins sophistiqués que les ICBM. Les premiers travaux de Steve consistaient à identifier les caractéristiques des missiles moyen-orientaux et asiatiques. Une liste annexe aux rapports présentait l’essentiel des informations, mais une note indiquait que les ingénieurs irakiens avaient réalisé une somme importante de modifications sur les missiles Scud d’origine soviétique pour en accroître la portée. Steve décida de s’occuper personnellement des recherches relatives à ces modifications. Des notes renvoyaient à des dossiers contenus dans les banques de données informatiques. Il introduisit les références dans son ordinateur et eut la désagréable surprise de constater que ces informations étaient indisponibles à partir de sa console. Furieux, il se présenta au bureau du colonel Montgomery : « Colonel, nous nous étions mis d’accord sur les conditions de travail. Or, des informations directement liées à ma mission m’ont été refusées. — De quoi s’agit-il ? — Colonel, vous savez combien il est agaçant de demander des autorisations d’accès et d’avoir à passer d’un réseau à l’autre. Cela me fait perdre du temps et de la concentration ! » Il remit à Montgomery le dossier relatif aux caractéristiques 261


des Scud soviétiques améliorés par les Irakiens, et lui désigna les références des dossiers qu’il n’avait pas réussi à consulter. Le colonel passa plusieurs coups de téléphone, prit des notes, eut un long moment de réflexion puis déclara : « Monsieur Windley, pour ce qui est de votre accès au réseau général, et bien que les informations dont vous avez besoin soient classées top secret, je viens de résoudre le problème; mais pour le reste, vous savez bien qu’IDS possède son propre système informatique, sa propre banque de données, nous ne pouvons pas le joindre au réseau général du Pentagone qui est très ouvert. Il pourrait y avoir des fuites, nous ne sommes pas à l’abri, l’IDS excite toujours les convoitises. Seul le cloisonnement total peut nous permettre de travailler en toute sécurité. — Colonel, trouvez-moi une solution, je ne peux me permettre de passer indéfiniment d’une machine à l’autre. Mettez par exemple à ma disposition un lecteur et un traducteur pour que je puisse introduire dans ma machine les données dont j’ai besoin, sans la relier au réseau du Pentagone. — Ce que vous me demandez est impossible. Personne ne possède la capacité d’entrer et de sortir des dossiers d’IDS. — J’admets le principe d’interdiction de sortie, mais pour ce qui est d’introduire des données, avouez que cela n’a aucun intérêt. — Que voulez-vous dire ? — Donnez-moi un lecteur à sens unique ! Vous pouvez bien m’arranger cela ! » Montgomery réfléchit un instant puis déclara : « Bien, je vous envoie un informaticien. » Steve repartit vers son bureau où il fut rejoint quelques minutes plus tard par un jeune homme portant d’immenses lunettes et un attaché-case barré d’une large bande rouge.

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« Monsieur Windley ? » lança le jeune homme en refermant la porte. « Lui-même. — Je suis Olsen, je viens du service informatique. Le colonel Montgomery m’envoie pour… — Oui, c’est sur ma demande, allez-y. » L’informaticien posa l’attaché-case sur le bureau, puis demanda à Steve l’autorisation d’utiliser le téléphone. « Je vous en prie, allez-y. » Il prit l’appareil, composa un numéro et demanda : « Colonel, je suis chez Windley, donnez-moi la combinaison. » Pendant qu’on la lui dictait, le jeune homme la transcrivit sur le panel du loquet de l’attaché-case et l’ouvrit. « Merci Colonel », dit-il avant de raccrocher. Impressionné, Steve intervint : « Pensez-vous que toutes ces précautions soient nécessaires ? Ne serait-il pas plus simple de me permettre de me connecter directement sur le réseau général à partir de ma machine ? — Monsieur Windley, dès qu’une jonction est opérée avec le réseau général, des individus mal intentionnés peuvent s’introduire et consulter vos dossiers. — Et comment le pourraient-ils sans connaître le mot de passe ? — Avez-vous déjà entendu parler du cheval de Troie ? » demanda-t-il tout en branchant les câbles du lecteur sur l’appareil de Steve. « Le cheval de Troie ? Cette vieille ruse utilisée par les Grecs lors du siège de la ville ? — Oui, ils avaient construit un énorme cheval de bois et l’avaient abandonné devant les murailles de la ville en feignant

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une retraite. Les Troyens l’avaient alors introduit dans leur cité comme une prise de guerre. En fait, des guerriers étaient dissimulés dans le ventre creux du cheval, et la nuit tombée, ils en sont sortis et ont ouvert les portes de la ville à leurs concitoyens. — Quel rapport avec l’informatique ? — Pour entrer dans un réseau protégé, les espions utilisent la même tactique, ils introduisent dans le réseau général des logiciels dormants qui enregistrent les mots de passe utilisés pour entrer dans un fichier déterminé. — Et vous n’avez pas les moyens de les détecter ? — Si, mais ça demande du temps, et souvent on les découvre trop tard, car ils sont de plus en plus sophistiqués. Il nous arrive même de ne pas les découvrir du tout ! — Mais, si vous ne découvrez rien, comment pouvez-vous savoir qu’ils y étaient ? — Les fichiers classés confidentiels enregistrent tous les accès qui sont opérés. Or, souvent, on découvre qu’ils ont été ouverts par un mot de passe autorisé, alors que le détenteur de ce mot de passe est absent. — Vous voulez dire que l’espion a pris connaissance du mot de passe puis a éliminé son logiciel espion ? — Exactement. Mais il y a plus sophistiqué encore : certains logiciels-espions ne se contentent pas seulement d’enregistrer les combinaisons, ils relèvent aussi les références de tous les dossiers ouverts par une personne donnée. — Je ne vois pas… — Parfois, les espions ne recherchent pas seulement les informations. On a découvert une version plus élaborée du cheval de Troie : elle n’enregistre pas seulement les mots de passe, mais aussi toutes les références consultées…

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— Et ainsi on peut avoir une idée plus précise de ce que recherche l’opérateur ! » enchaîna Steve. « Exactement, vous voyez pourquoi on ne peut se permettre de connecter les systèmes ! — En effet, je le vois. C’est tout simplement terrifiant ! — Vu les intérêts qui sont en jeu, il faut se méfier non seulement de nos ennemis, mais aussi de nos propres groupes de chercheurs. La concurrence est terrible, il y a des milliards de dollars en jeu, et les entreprises d’armement sont prêtes à tout. — Je comprends pas mal de choses… mais attendez », ditil perplexe. « Puisque vous m’avez installé un lecteur, si je voulais, je pourrais introduire un cheval de Troie dans le réseau IDS ! — C’est impossible, il y a très peu de terminaux, et nous les surveillons tous en permanence. — Et en ce qui concerne mes recherches sur le réseau général, quelqu’un pourrait suivre mes opérations et recomposer mes recherches ! » L’informaticien sourit avec malice, ce qui fit dire à Steve : « Vous y avez pensé aussi ? — Comme je viens de vous l’expliquer, ce serait trop facile pour un initié de savoir sur quoi vous travaillez. — Alors ? — Alors vous, vous passez outre ! » lança-t-il avec malice. « Je ne comprends pas. » L’informaticien hésita un instant, mais sa passion pour son métier l’emporta sur sa réserve et il confia : « Gardez-le pour vous; en fait, c’est simple : les logiciels espions sont dissimulés au niveau du système de verrouillage du réseau. Vous, vous êtes au-delà. Votre identité informatique vous place directement dans la mémoire morte du réseau général.

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— Vous voulez dire qu’en fait je n’opère pas par l’intermédiaire du réseau, mais à l’intérieur même de l’unité centrale ? — Exactement ! vous avez un accès direct. Vous entrez et sortez sans laisser de traces. Ainsi, personne ne peut vous suivre ni déterminer vos travaux. C’est un moyen provisoire, mais c’est le seul que nous ayons trouvé pour éviter les logiciels espions en attendant de les maîtriser. » Puis le jeune homme expliqua les modalités de fonctionnement du nouveau lecteur installé. « Voilà, Monsieur Windley. Si vous avez un problème quelconque , appelez-moi. — Je ne manquerai pas de le faire. Merci » L’informaticien fit un clin d’œil complice à Steve et sortit.

Une fois seul, Steve alluma l’écran lié au réseau général et commença à rechercher les informations relatives aux missiles irakiens. Le moniteur afficha une liste de rapports ayant pour la plupart l’incipit cia ou nsa ou encore inr, nro, dia. Il en consulta quelques-uns, et trouva non seulement les modalités précises des modifications apportées par les ingénieurs irakiens, mais encore des rapports précis sur les essais et les lancements effectifs. Il enregistra tout ce dont il avait besoin mais, en consultant les derniers rapports des services secrets, il découvrit de nouveaux éléments : les Irakiens avaient opéré de nouveaux essais dont les résultats ne coïncidaient pas avec les caractéristiques des essais précédents. Les investigations des services secrets n’avaient pas abouti, et des hypothèses étaient avancées sur l’acquisition de nouveaux systèmes de propulsion et de guidage, dont l’origine était indéterminée. Steve ne pouvait se permettre de passer outre ces inconnues. Il décida de pousser ses recherches plus loin. Le dernier rapport faisait référence à

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d’autres dossiers. Steve les consulta un à un. Certains n’avaient plus rien à voir avec les caractéristiques des missiles, ils retraçaient les différentes filières probables pour l’acquisition de systèmes de guidage, de mise à feu, de propulsion, etc… Steve continua à consulter ces dossiers, mû non par un quelconque intérêt professionnel — rien dans ces rapports-là ne pouvait servir — mais par une griserie juvénile. Il lui suffisait de taper sur son clavier, et des rapports ultra-confidentiels s’ouvraient sur son écran. Il avait la capacité d’entrer dans le secret des dieux et il en profitait. Des centaines de missions d’espionnage et des milliers d’heures de travail avaient été nécessaires pour produire ces rapports et Steve se promenait dedans avec une extraordinaire liberté. Il découvrit des notes envoyées par la Maison Blanche à telle ou telle société d’armement pour l’autoriser à vendre des armes à un pays donné. Il découvrit des notes sur les Stinger fournis à des groupuscules islamiques afghans et des dizaines d’autres informations classées Top secret. Il saisit alors de façon concrète pourquoi tant de précautions avaient été prises par les militaires, et il sourit en pensant aux frayeurs du général Schell, frayeurs qui lui paraissaient désormais justifiées. Léda lui avait parlé des réseaux qui se tissaient entre les vendeurs d’armes, les politiques et les médias; il en avait désormais la preuve matérielle devant les yeux. Il revint cependant au dossier relatif aux hypothèses de modification des Scud. Pour limiter le domaine des recherches, il élimina les assemblages impossibles. Les Scud avaient une charge utile maximale, un volume maximal, et quelles que fussent les modifications, plusieurs systèmes de guidage devaient être éliminés d’emblée. Il consulta en premier lieu les systèmes chinois et soviétiques qui étaient les plus à même de s’intégrer aux Scud et tout à coup, en consultant un rapport relatif à l’une des hypothèses retenues par la cia, Steve eut une surprise qui lui coupa le souffle. Le rapport avait pour titre :

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— IRAK-SCUD— MODIFIE— HYPOTHESE SYSTEME DE GUIDAGE CCCP 39854

Et sous ce titre, comme pour tous les rapports de renseignements, il y avait diverses informations relatives aux auteurs et aux sources. Sous ces dernières, se trouvait une liste de noms avec des mentions diplomate ou scientifique ou même etudiant. La mention qui avait tellement surpris Steve était la dernière. Elle comportait simplement trois petites lettres capitales : OLP. Steve resta fixé sur cette mention. Une phrase lui était revenue à l’esprit : Mazen a suivi le chemin de la résistance Son cœur se mit à battre plus fort. La présence de cette petite mention l’obsédait. Il était conscient qu’il avait à portée de main la plus grande source d’information du globe. Ce serait absurde, pensa-t-il, de ne pas tenter ma chance, même si elle est infime. L’informaticien lui avait dit que ses recherches ne laissaient aucune trace. Il pouvait donc, sans crainte d’être détecté, interroger les données du Pentagone sur la Résistance palestinienne. Il retourna au menu général, tapa sur le clavier les trois petites lettres et interrogea la banque de données. Une liste des dossiers relatifs à l’olp s’afficha. Steve sélectionna le fichier agents et une nouvelle liste apparut. Il tapa mazen et une bonne centaine de noms s’affichèrent, suivis d’autres appellations commençant, pour la plupart, par le fameux Abou dont l’imam de la mosquée de Washington lui avait expliqué le sens. Poussé par son intuition, Steve tapa sur l’écran abou seif. Quelques secondes plus tard, un dossier s’afficha et Steve, stupéfait, lut : ABOU SEIF

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Classification : ennemi public *Nom de guerre de Mazen « x » *Nom de famille : inconnu *Lieu de naissance : inconnu *Nationalite : indéterminée *Signalement : non établi *Documents : Photocopie d’un passeport égyptien au nom de Mazen Nouredine (dossier original absent du registre d’état-civil). Photocopies d’inscriptions aux barreaux du Caire et de Beyrouth sous le nom de Mazen Nouredine Photocopie d’une inscription au tableau des médailles d’égypte sous le nom de Mazen Nouredine. (présidence de la république — chancellerie —dossier n°42563) Aucun original de papiers d’identité n’a été identifié. copies estampées par l’autorité militaire, (dossier introuvable)— dernière utilisation aux frontieres : 1982. Informations confirmées : * Études juridiques à l’université du Caire. * Avocat international (dernière affaire traitée au nom de Mazen Noureddine : 1982) * Aide de camp du géneral S.Chazli * Formation de commando * Service d’acquisition de matériel de guerre. * Participation à la guerre du kippour. Décore par le président Anouar el Sadate pour hauts faits de guerre (n’a jamais reçu sa décoration), instigateur de la mission de blocage de l’opération de mise a feu du Canal de

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Suez en cas d’offensive égyptienne qui a entrainé plusieurs limogeages dans l’armée israélienne. * Contact a beyrouth avec Khalil al Wazir alias Abou Jihad. * Organisation de réseaux de résistance et d’espionnage au Liban. * Destruction d’unités d’élite de tsahal lors de l’opération « Paix en Galilée ». * Implication probable dans la destruction du Q.G. de tsahal à tyr. Aucun indice postérieur à 1982. Aucune nouvelle information depuis 1982. Selon les services de renseignement israeliens (mossad, lakam1, amman, paha2, saifanim3, shaback4) (informations non confirmées) Depuis 1983 Abou Seif aurait établi de façon autonome au sein d’israël et des territoires occupés un réseau action ultra secret. Des centaines de faits de guerre qualifiés politiquement « actes terroristes » lui seraient imputés. Abou Seif serait également chargé par des états tiers de l’aprovisionnement en matériel de haute technologie militaire soumis à interdiction de commercialisation. Entierement autonome — aucun signalement— aucune photographie — aucune relation connue — réseau jamais infiltré — haute surveillance de la famille Nouredinne au Caire restée sans résultat pendant cinq ans. Jusqu’en 1987 certaines autorités du Mossad et du Shaback ont douté de son existence et imputé les actions non élucidées à des groupuscules occasionnels. Mais depuis l’assassinat d’Abou Jihad cette thèse ne tient plus : existence quasi certaine

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d’une autorité de coordination de la résistance secrète qui a pris le relais, suspect n°1 : Abou Seif. Il commanderait des équipes d’experts en communication, armement, explosifs et espionnage. Considere par l’ensemble des services secrets israéliens comme ennemi public prioritaire. Le gouvernement israélien demande aux services amis de communiquer prioritairement toute information ou commencement d’information relatifs a cet individu. Dossier communique a : CIA, FBI, NSA Steve resta un long moment figé devant l’écran. Son état d’esprit oscillait entre l’effroi et l’admiration. A partir de ces quelques phrases sujettes à caution, il tenta de reconstituer l’incroyable cheminement de son frère. L’orphelin de Deïr Yassin avait donc suivi une formation juridique, puis était entré dans l’armée égyptienne, pour devenir un spécialiste en matériel militaire de haute technologie. Enfin, après avoir rejoint la Résistance palestinienne au Liban, il avait mis en place un réseau d’action au sein d’Israël même, l’État le plus surveillé de la planète ! Il était devenu si puissant et si redouté, que tous les services secrets des pays « amis » d’Israël avaient été alertés. En apprenant l’histoire de son peuple, Steve avait ressenti l’humiliation et s’était demandé comment son frère pouvait vivre sa condition. Désormais, il le découvrait et le comprenait : Mazen avait suivi la voie du combat. Accoudé à son bureau et fixant son écran, Steve fut alors saisi d’un étrange sentiment : la honte de l’exclusion s’empara de lui. Son frère accomplissait sa destinée pendant que lui était malmené par un sort absurde. La honte est parfois le premier levier de la révolte, et Steve se révolta. Il se révolta contre cette

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famille qui lui avait volé son identité, contre son frère qui l’avait abandonné, contre cette dame qui en deux mots lui avait bouleversé son existence, contre l’absurdité de son destin. Steve se sentit alors seul comme jamais il ne l’avait été. Il pensait avoir besoin d’un frère pour recouvrer son identité confisquée, mais Mazen l’avait déjà laissé tomber, et rien n’excusait cette attitude, encore moins l’illusion de bonheur du foyer des Windley. Steve ressentit le vertige du vide. Tout à coup, il pensa à l’unique et radieuse vérité de sa vie : Léda. Il ressentit un terrible besoin d’elle. A cet instant précis, le téléphone sonna. Il prit l’appareil. C’était elle. Plus douce que jamais, soumise à l’amour comme un croyant au Seigneur, elle dit, de sa voix claire, douce et profonde : « Steve ? — Oui ? — Ne dis pas un mot, je sais que tu es occupé, laisse-moi seulement te dire que tu es ma vie. Je t’aime. » Et elle raccrocha. Steve resta suspendu au bout du fil, étourdi par ce petit miracle. Il fit le serment de ne plus penser à tout ce qui l’avait tourmenté ces derniers temps, et de ne plus jamais manquer d’attention envers celle qui illuminait sa vie. Il referma le dossier « abou seif » et s’attela à son travail.

Ce soir-là, avant de rentrer chez lui, Steve fit un détour par Mazza Galerie et acheta un bracelet en or serti d’émeraudes, de rubis et de diamants. Lorsqu’il ouvrit la porte de la maison, Léda lui sauta au cou. « Doucement, doucement chérie… » Elle ne lâcha pas prise, il la porta au salon, la coucha sur le sofa et l’aima très particulièrement, se souciant de tout le plaisir de sa bien aimée. Une demi-heure plus tard, il glissa sur le

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tapis, retira furtivement le bracelet de la poche de sa veste et, avec douceur, le mit à son poignet. Sentant la fraîcheur du métal, celle-ci releva son bras et découvrit le bijou. « Mon amour, c’est une folie, tu n’aurais pas dû »,… gémitelle en contemplant les éclatantes et précieuses pierres. « Oh ! regarde comme elles brillent ! — Elles n’ont pas l’éclat de l’ombre de la lueur de tes yeux, mon amour ! » Surprise par ce compliment hollywoodien, elle éclata de rire et murmura : « Hum hum… — Chérie, tu penses que j’en dis trop, mais tu as tort. Tiens, quand tu me regardes comme tu le fais maintenant, il n’est pour moi rien de plus précieux au monde. — Moi, il suffit que je te voie pour n’avoir plus besoin de rien au monde, dit-elle avec une petite arrière-pensée. — Je sais que je n’ai pas été très présent ces derniers temps, je t’en demande pardon. Chérie, es-tu vraiment heureuse ? — Le bonheur en rougirait ! — Hum hum ! fit-il. — Je te le jure ! » lança-t-elle avec détermination. Elle le rejoignit sur le tapis, appuya légèrement sur ses épaules et s’étendit contre lui.

Dans les mois qui suivirent, parallèlement à son travail, qu’il effectuait de la façon la plus professionnelle, Steve se voua entièrement à sa vie de mari. Les époux étaient comblés, ils ne manquaient pas une occasion de sortir, voyager ou faire la fête. Petit à petit, Steve se métamorphosa. Il accorda moins de place à son métier, les missiles devinrent peu à peu des courbes et des équations enfermées dans les locaux du Pentagone. Bien 273


que ses recherches le conduisirent de plus en plus souvent dans des centres d’essais de lancement de missiles ou dans les caissons de simulation de trajectoires, il accomplissait sa mission avec un intérêt purement technique. Parfois, alors qu’il était seul dans son bureau du Pentagone, en tapotant sur le clavier qui lui avait ouvert le dossier « Abou Seïf », il lui arrivait de repenser à son frère. Alors, il appelait Léda, l’écoutait raconter la blague du jour, lui demandait ce qu’il y avait de nouveau au cinéma ou au théâtre, puis programmait une sortie. Il avait une soif inaltérable de vivre, de découvrir. En quelques mois, il se plongea dans la musique classique, dans la peinture, dans la sculpture, dans les civilisations antiques, et dans tout ce que l’art et les loisirs pouvaient compter comme domaines. Dès que son intérêt déclinait, réduisant son plaisir, il regardait ailleurs. Il délaissa Shakespeare pour le basket-ball, Orwell pour Rachmaninov, Rodin pour le squash. Errant dans le ludique, il voulait remplir sa vie, la conforter dans le bonheur idéal d’une société qui consomme de la même manière l’électroménager, l’art et le plaisir. Quant à Léda, amusée par les frasques ludiques de son époux, elle baignait dans le bonheur.

Deux ans passèrent et un beau jour, alors que Steve revenait d’un centre d’essai du Missouri avec, dans les bras, un énorme bouquet de roses rouges, il trouva Léda dans le jardin. Une étrange lueur brillait dans ses yeux. Elle avança à sa rencontre, prit le bouquet et dit, en lui remettant une enveloppe : « Ça tombe bien ! » Il l’interrogea du regard mais elle resta silencieuse et désigna l’enveloppe d’un hochement de tête. Étonné, Steve l’ouvrit; elle contenait une échographie. Il n’avait jamais rien vu de pareil. « Qu’est-ce donc ? » demanda-t-il d’un air perplexe. 274


« Notre petit ! » lança-t-elle en lui sautant au cou. Steve n’en revenait pas. Sa surprise était totale. Léda ne lui avait pas dit qu’elle avait arrêté les contraceptifs. Il l’enlaça et, pensant au petit être qu’elle protégeait, la serra avec douceur en lui soufflant au creux de l’oreille une série ininterrompue de « c’est magnifique ! ». Puis il murmura : « Merci, merci ! — Et qui remercies-tu mon amour ? Il est à nous deux ! — Je n’ai jamais pensé que ça me ferait cet effet ! c’est miraculeux ! Tu te rends compte ! une petite portion d’amour qui va grandir, grandir, jusqu’à nous dépasser ! C’est magique ! — Chéri ! c’est tout simplement naturel ! » Main dans la main, ils firent quelques pas dans le jardin. Quand ils furent arrivés devant la haie qui donnait sur la rue, Léda le fixa et lui demanda avec émotion : « Je ne sais pas si ce sera un petit ou une petite, mais dis-moi chéri, dans un cas comme dans l’autre, comment veux-tu qu’on l’appelle ? C’est important, le nom ! » Mus par une extraordinaire puissance, les fantômes de Steve resurgirent brusquement. Le nom ! encore ce maudit nom qui tentait de trucider son bonheur. Il détourna la tête et, feignant un intérêt pour la question, fit semblant de réfléchir. Léda enchaîna : « Pourquoi pas Arthur ou Eva ? Ils auraient été si heureux de voir notre enfant porter leur nom ! — On y pensera plus tard, chérie, viens ! Il faut fêter ça », dit-il en la précédant vers l’intérieur.

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Chapitre 11

Némésis naquit à la fin du mois de juillet 1990. Léda la baptisa du nom que sa mère avait tellement désiré pour elle. Lorsqu’elle arriva à la maison avec son bébé, dans l’après-midi du 1er août, le seuil était recouvert de pétales de roses. Léda regarda amoureusement Steve qui pleurait de joie et entra dans la maison. Une nouvelle surprise l’attendait : pendant qu’elle était à la clinique, Steve avait demandé à un décorateur d’arranger en un temps record le nid du bébé. Un joli papier peint rose avec des petits cœurs rouges pour motif, une épaisse moquette blanche, un berceau de bois peint et toute une population de peluches formaient le premier univers de Némésis. Les époux déposèrent le bébé dans son berceau et le contemplèrent longuement, chacun s’appropriant ses petits traits. Le moindre hoquet de la petite Némésis les effrayait tellement qu’ils se mettaient alors à feuilleter nerveusement le « guide du bébé », jusqu’à ce que de petits vagissements attendrissants les rappellent au-dessus du petit nid. Ce soir-là, après avoir porté le berceau dans leur chambre à coucher, Léda et Steve veillèrent le bébé à tour de rôle. 277


Ce n’est qu’à une heure avancée de la nuit que Léda s’endormit. Steve alluma alors la télévision. Le commentateur de CNN avait, comme toujours, la tête de quelqu’un qui annonce le déclenchement d’une guerre. Steve sourit : avec le son coupé, son expression était comique. Steve fut cependant quelque peu étonné par les images : des scènes de ville fantôme traversée par des tanks, des images de troupes, d’avions, de canons, des uniformes partout, des rampes de missiles… et tout à coup, il reconnut les batteries de missiles sur lesquelles il s’était tellement penché ces derniers temps. Il appuya légèrement sur la commande pour augmenter le volume. Ce qu’il entendit alors le fit se demander s’il ne rêvait pas : pour une fois, le commentateur annonçait réellement la guerre : les troupes irakiennes venaient d’attaquer par surprise le Koweït. Abasourdi, il secoua Léda : « Léda ! Léda ! la télé ! Regarde ! » Léda leva une tête hésitante et regarda le poste. Dès qu’elle eut saisi de quoi il s’agissait, elle prit le téléphone et composa le numéro d’un responsable de son journal puis lança avec un chuchotement nerveux : « Hubert ? c’est moi… Léda… Saddam vient d’envahir le Koweït… Ce n’est pas une blague, c’est sur CNN… Écoutemoi, tu envoies une équipe par le premier avion pour l’Arabie. Fais vite ! En ce moment les places doivent s’arracher à grande vitesse… Tu me rappelles dès que ce sera fait… oui… Tu as carte blanche. » Steve et Léda restèrent rivés sur l’écran sans mot dire. Une demi-heure plus tard, la sonnerie du téléphone retentit. Steve prit le combiné et reconnut la voix du colonel Montgomery. « Windley ? connaissez-vous la nouvelle ? — Oui.

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— Bien, alors préparez-vous en vitesse, nous sommes dans la Salle de Crise. Dans quelques minutes, une voiture viendra vous chercher. Terminé. » Steve resta suspendu au téléphone. Terminé, avait lancé Montgomery. Le langage était déjà celui de la guerre. Léda prit le combiné de la main de Steve et le reposa sur la table de chevet. « Qu’est ce qui se passe ? demanda-t-elle en remarquant l’expression de son mari. — C’est le Pentagone, on me demande de me tenir prêt. Une voiture va venir me chercher… C’est dingue ! Qu’est ce que j’ai à voir là-dedans ? Pourquoi me convoquent-ils comme si l’URSS menaçait de lancer ses ICBM ? » Il se leva et commença à s’habiller. « Mais qu’est-ce qui s’est passé là-bas ? Pourquoi cette invasion ? » demanda Steve. « Si tu lisais les journaux au lieu de regarder le football ! — Décide-toi chérie ! Tu as toujours traité les journalistes de pisse torchons, à part les tiens bien sûr. Allez, dis-moi ce qui se passe, je vais avoir l’air d’un ignare au Pentagone. — Tu ne seras pas le seul ! — Léda ! la voiture sera là d’un instant à l’autre ! Expliquemoi ce qui se passe ! — Steve, j’étais en clinique ! Je ne sais pas exactement ce qui se passe ! Tout ce que je sais, c’est que l’Irak a accusé son voisin d’avoir pompé son pétrole pendant qu’il se démenait avec l’Iran. — C’est tout ? — C’est tout ce que je sais ! A part ça, il y a les déclarations habituelles sur le complot des cercles impérialistes et sionistes, la rengaine habituelle, quoi, sur fond de pétrole ! — Et en quoi est-ce que ça concerne les Etats-Unis ? 279


— Le pétrole, mon petit chéri ! » dit-elle avec évidence. « La plus grande fortune de la planète. » Steve entendit des crissements de pneus, il jeta un coup d’œil par la fenêtre et vit une voiture s’arrêter devant la maison. « Léda, j’y vais. Je t’appelle dès que je peux. »

Arrivé au Pentagone, Steve fut surpris de constater l’effervescence qui y régnait. Il rejoignit la Salle de Crise où il retrouva, autour d’une longue table, à l’avant de la pièce, une flopée de gradés. Il reconnut l’amiral David Jeremiah, chef adjoint de l’état-major, le général Kelly, le général trois étoiles H.E. Soyster directeur de la DIA, le général Théodore Schell, le colonel Walter Montgomery et, surprise, McMillan, le patron de Northray était également là. Un lieutenant en habit de cérémonie lui demanda de patienter, se dirigea vers la table et se pencha à l’oreille de Schell. Celui-ci releva la tête et d’un geste, invita Steve à la table. Il avança d’un pas hésitant et salua timidement l’assistance. Peu de gradés lui rendirent son salut. Certains étaient accrochés aux téléphones rouge, gris et vert correspondant à des lignes protégées, pendant que d’autres étaient penchés sur leurs dossiers ou concentrés sur les écrans de projection géants qui faisaient face à la table. Sur le premier de ces écrans défilait une chronologie des événements marquants, des communications et des renseignements essentiels. Sur le second étaient diffusées les informations permanentes de CNN1 et sur le troisième se tenait en direct de la Maison Blanche une vidéoconférence. Steve reconnut le conseiller du Président en matière de sécurité nationale, Brent Scrowcroft, qui demandait conseil à l’amiral Jeremiah sur l’envoi en Arabie Saoudite d’un groupe d’attaque aérienne. Schell désigna une place, Steve s’assit et observa les écrans puis les militaires affairés et, ne saisissant pas la raison de sa présence, il se sentit quelque peu

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gêné. Il regarda du côté du colonel Montgomery qui fixait l’un des écrans. Il suivit son regard et découvrit qu’une nouvelle vidéotransmission avait été opérée avec, cette fois-ci, le quartier général du Commandement Central2 en Floride où le cinc, Norman Schwarzkopf, entouré de collaborateurs, déclarait, avec des gestes brusques et agressifs : « Le danger pourra provenir des missiles irakiens; Saddam a déjà menacé de les envoyer et nous savons qu’il en a la capacité. Il faut donc coûte que coûte les neutraliser. Général Schell, où en est-on à propos du PAC 2 3 ? — Général Schwarzkopf », intervint Schell, « il y a à mes côtés Steve Windley, c’est le chef du projet Patriot. » Schwarzkopf demanda, par écran interposé : « Où en êtes-vous, Windley ? — En phase expérimentale », répondit celui-ci, quelque peu gêné par ce dialogue par écrans interposés. « Le système fonctionne-t-il correctement ? — Nous avons des difficultés relatives à la programmation d’un certain genre de missiles. — Lesquels ? — Les Scud modifiés par le Génie militaire irakien. — C’est justement notre putain d’objectif ! » s’exclama le commandant en chef. « Quelles sont ces difficultés ? — Nous traînons depuis des années les mêmes problèmes d’information. Les missiles irakiens évoluent très vite. Tous les six mois, nous découvrons de nouveaux essais, et nous avons des doutes sur les caractéristiques de certains éléments. — Quels éléments ? » demanda Schwarzkopf en faisant signe à un collaborateur assis à sa droite et qui, sur-le-champ, s’affaira sur un ordinateur portable. « Système de guidage, propulsion et charge. »

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Le général siffla nerveusement en fixant son collaborateur. Quelques secondes plus tard, celui-ci déclara : « Pour le système de guidage, les dernières informations dont nous disposons sont celles d’un article relatif au CCCP 39… — Oui ! » l’interrompit Steve, « cet article est le mien, j’ai fait des recherches sur le 39854, mais ces informations datent de mai 1988 ! Depuis, les Irakiens ont beaucoup travaillé, ils disposent de nombreux appuis au sein de l’Armée Rouge, ils ont tissé plusieurs réseaux. Or la technologie n’a pas besoin de containers pour passer les frontières, la preuve nous en est fournie par les essais irakiens : chacun d’entre eux infirme nos dernières conclusions ! » Impressionné par l’intervention de Steve, Norman Schwarzkopf déclara : « Colonel Montgomery, je vous félicite ! Je ne pensais pas que les programmeurs du Patriot poussaient leurs investigations à ce point. — C’est Windley qu’il faut féliciter, Général. — Bien. Comment pouvons-nous en savoir plus dans un minimum de temps ? — Général », intervint Steve, » il faut que le NRO1 s’attelle sérieusement à la tâche. Les rapports dont nous disposons sont incomplets. Or, il y a tout au plus une demi-douzaine de systèmes de guidage qui peuvent avoir été obtenus par les Irakiens. — Ne pouvez-vous pas les programmer tous sur le système informatique de Patriot ? » avança Schwarzkopf. « Impossible, problème de temps de réaction. Chaque nanoseconde est importante », répliqua Steve. « Et si nous demandions aux Russes de nous révéler quel système ils ont remis aux Irakiens ?

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— Ils ne nous répondraient pas », déclara alors un officier du NIO1, « les militaires sont en trop mauvais termes avec les politiques. Ils n’en font qu’à leur tête. — Alors demandons directement aux militaires ! — Nous n’avons aucun moyen de contrôler les informations qu’ils nous donneront. Les pro-irakiens sont légion dans l’armée », ajouta le même officier, confirmant les paroles de Steve. « Bien, alors ordonnons au NRO d’observer les champs d’essais irakiens et espérons qu’ils capteront quelques lancements », lâcha Schwarzkopf sans grande conviction. « Général ! » intervint un civil du Conseil National du Renseignement Étranger, « il est possible qu’Israël dispose de ces informations, car contrairement à nous, eux disposent d’hommes sur le terrain. — Bien, alors nous allons attaquer sur deux fronts : le NRO et Israël. Windley, vous avez aussi cité des problèmes relatifs à la propulsion et à la charge. — Si nous obtenons des renseignements sur un seul des trois éléments, le problème sera réglé car d’une part, les inconnues sont liées, et d’autre part, les éléments à programmer seront moins lourds. — Parfait ! Général Schell, quel est notre meilleur contact avec le LAKAM2 ? — Depuis l’affaire Pollard3, le lakam a été intégré à l’AMAN, mais nos rapports sont très tendus. Nous n’avons plus de contacts permanents. — Il y a urgence, nous pouvons mettre cette histoire en veilleuse. Qui est en Israël la personne la mieux informée sur ce point ? — Le général Rafael Eytan, l’ancien chef du lakam, c’est lui qui a recruté Jonathan Pollard. Il est recherché par notre justice.

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— Bien, nous allons négocier sa tranquillité contre les renseignements dont nous avons besoin. Qui pouvons-nous envoyer là-bas ? — Je peux y aller moi-même, lança Montgomery. — Non », objecta Schwarzkopf, « il faut sur-le-champ commencer le montage des batteries Patriot, nous ne pouvons nous passer de vous. Et pourquoi ne pas envoyer le chef des recherches ? » proposa-t-il. « Windley peut nous faire gagner du temps, il a prouvé qu’il maîtrisait parfaitement son sujet, et il saura mieux que quiconque trouver ce qui lui manque. Il partira par le premier vol, » décida-t-il sans en référer au principal concerné. « Pat ! lança-t-il à l’expert officiel de la DIA pour le Moyen-Orient, préparez-moi tout ça tout de suite. Contactez Amnon Shahak à l’AMAN et préparez-le, et donnez l’ordre au NRO de fixer leurs détecteurs sur les champs d’essai des missiles. — Général », déclara l’expert de la DIA, » la couverture satellite de l’Irak est loin d’être satisfaisante. — Dans quelques jours, elle sera moins incomplète, nous avons décidé de précipiter l’envoi d’un KH 12 1 », conclut Schwarzkopf avant de mettre fin à la vidéotransmission. « Bien ! » déclara alors l’amiral Jeremiah en raccrochant le combiné d’une ligne rouge, « où en sont les Irakiens ? — La division Hammourabi2 et celle d’Al Médina Al Munawarah sont sur le point de contrôler entièrement Koweït City », répondit le général Kelly qui était fixé sur un tableau reproduisant les mouvements de troupes. « Est-ce qu’il y a des mouvements d’unités vers l’Arabie Saoudite ? » interrogea Jeremiah. « Non, aucun mouvement, elles sont à quinze kilomètres de la frontière.

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— Bien ! Nous avons besoin de clichés prouvant le contraire. Pouvez-vous vous en occuper, Kelly ? »

Quelques minutes plus tard, Montgomery demanda à Steve de le suivre, et les deux hommes sortirent de la salle des opérations. Dans le couloir, Steve déclara : « On aurait pu me demander mon avis sur ce voyage en Israël, ma femme vient d’accoucher… — J’ai bien essayé », fit Montgomery, « mais vous avez impressionné le général par votre vivacité. Et croyez-moi, Schwarzkopf n’est pas facilement impressionnable. Ils entrèrent dans le bureau de Montgomery. Celui-ci lui remit un portable et expliqua : « Toutes les données du projet Patriot sont contenues làdedans. Vous les consulterez dans l’avion. Maintenant, prenez un chauffeur et allez expliquer le problème à votre femme. Nous sommes en guerre, elle comprendra. Je vous rappellerai dès que possible, je m’occupe de votre voyage. Au fait », ajoutat-il, « n’hésitez pas à secouer les agents du LAKAM, ils savent que votre mission est dans l’intérêt d’Israël, et ne vous croyez pas obligé de répondre à leurs questions. Ce sont des agents redoutables, mais ils ont une énorme dette envers nous, alors à vous de mener la danse. »

Une fois à la maison, Steve prépara sa valise en racontant à Léda ce qui s’était passé. « Et pourquoi toi ? » demanda-t-elle. « C’est Schwarzkopf qui en a décidé ainsi. Il pense que je suis le plus qualifié pour cette mission. « Norman Schwarzkopf ? 285


— Lui-même, le commandant en chef de l’U.S. Central Command, la force de déploiement rapide pour le Proche Orient. — Décidément, la puissance américaine au Moyen-Orient devient dynastique ! — Que veux-tu dire ? » interrogea Steve en tirant des affaires de la penderie. « Son père avait été chargé par la CIA de « nettoyer » le Docteur Mossadegh. Steve, perplexe, demanda : « Qui est ce Mossa… ? — Mossadegh, un Iranien. Un grand bonhomme. Il était Premier Ministre, on le surnomait « le vieux lion rugissant ». Il est le premier homme à avoir lancé la nationalisation du pétrole, déclenchant ainsi la première bataille économique des pays pauvres. Deux ans plus tard, en 1953, un coup d’Etat organisé par la CIA, en collaboration avec Londres, a mis fin à son gouvernement. Le chef de l’opération était un certain Schwarzkopf, le père de celui qui t’envoie en Israël », déclarat-elle. Steve referma sa valise et demanda : « As-tu un livre pour expliciter cette histoire de pétrole ? — La bibliothèque en regorge », répondit-elle. « Pourrais-tu m’en choisir un pour l’avion ? » Elle se dirigea vers la bibliothèque, scruta un instant les rayons puis, retirant un ouvrage : « Tiens, nous en parlions, c’est sur le docteur Mossadegh. — Mais ton histoire est aussi vieille que moi ! n’as-tu rien de plus récent ?

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— Chéri », lança-t-elle sur un ton qui se voulait détaché, « c’est un éternel recommencement. C’est la même pièce. Seuls changent les acteurs. » Steve glissait le livre dans sa veste quand le téléphone sonna. « Windley à l’appareil. — Montgomery. Un vol spécial de l’US Air Force décolle dans 25 minutes pour l’Arabie Saoudite. Pour vous, il fera escale en Israël. Vous rejoindrez l’avion directement sur le tarmac de la base d’Andrews. Les vigiles sont au courant. Ne perdez pas une seconde. Bon voyage, Windley ! »

Un quart d’heure plus tard, guidé par une Jeep de l’armée et passant en un temps record tous les postes de sécurité de la base d’Andrews, le véhicule du Pentagone transportant Steve passait devant une série impressionnante d’avions cargos Hercules C130 et AC5 Lockheed en plein chargement, et s’arrêtait sous la passerelle d’un vieux 707 gris frappé d’un U.S. AIR FORCE noir. Dès que Steve ouvrit sa portière, un militaire apparut au-dessus de la passerelle et lança : « Bienvenu Monsieur Windley, nous n’attendions plus que vous. » Steve escalada les marches et prit place dans les premières rangées. Il devait y avoir une bonne soixantaine de passagers, des militaires pour la plupart. Le reste de l’habitacle était bourré de cartons portant des mentions familières pour Steve : des éléments de communication, des antennes paraboliques, des ordinateurs. En entendant quelques bribes de conversation, Steve comprit que tous ces gens à bord formaient la superstructure d’une force d’interposition destinée à stationner au nord de l’Arabie. Il fut saisi d’un doute. Comment toute cette organisation avait-elle pu être mise sur pied en si peu de temps

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? Ça ne faisait pas trois heures que l’Irak était entré au Koweït ! Il ouvrit sa petite valise et en retira le portable que lui avait remis Montgomery. Il mit l’appareil en marche et regarda les intitulés des dossiers. L’un d’entre eux portait la mention : « introduction ». Il l’ouvrit. Le document avait pour titre « operation plan n°90-1005 » et en sous-titre : « mise en place des patriot en israel » Steve fut stupéfait. Cela ne pouvait avoir été programmé dans la nuit. Il sélectionna le document et actionna la commande « information ». Une fenêtre s’ouvrit. Il lut : « document créé le 3 juin 1990 à 15h57 ». Ainsi, deux mois avant l’invasion du Koweït, tout était prévu ! S’agissaitil d’une minutieuse projection, ou était-ce autre chose ? Cet autre chose confirmerait ses suspicions sur la rapidité de mise en œuvre de cette force d’interposition. Il lut les divers dossiers; rien ne lui permit de confirmer de façon absolue ses doutes, mais les présomptions étaient nombreuses. Le 707 décolla. Steve essaya de dormir mais n’y parvint pas. L’hypothèse que tout cela était planifié le taraudait. Pour se changer les idées, il prit le livre que lui avait conseillé Léda et regarda le titre : « mossadegh, l’iranien qui fit trembler l’occident ». Il feuilleta l’ouvrage et lut quelques passages en diagonale : « Né en 1881, Mohamed Mossadegh appartenait, par sa mère, à la dynastie des Qadjar. Grand propriétaire foncier — ce qui ne l’empêcha pas d’inspirer une réforme foncière-, immensément riche, il tranchait sur les autres politiciens d’un pays où la corruption faisait partie des mœurs. En 1943 il devient le premier député de Téhéran. A l’époque, le nord de l’Iran est occupé par l’Armée Rouge, et la Grande Bretagne a la haute main sur le reste du pays. Staline, qui a des visées sur le pétrole de l’Azerbaïdjan iranien, serait prêt à troquer le retrait de ses soldats contre une concession. Mais Mossadegh provoque sa fureur en faisant voter en 1944, une

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loi interdisant l’octroi de toute concession pétrolière sans approbation du Parlement. Il ne tardera pas à devenir le symbole de la résistance populaire à toute mainmise étrangère sur l’Iran. Mais l’Anglo-Iranian Oil, qui possède depuis le début du siècle une concession abusive, s’appuie, avec la bénédiction du jeune Winston Churchill, sur l’amirauté britannique pour garder sa position alors que l’Iran, 4ème producteur mondial, ne reçoit que quelques royalties insignifiantes. Alors que le pays supporte de plus en plus mal de vivre dans la misère, le Front National de Mossadegh fait voter le 20 mars 1951, à l’unanimité du Majlis, la loi de nationalisation de l’industrie pétrolière. Une crise gouvernementale s’ensuit et, malgré les avertissements lancés au Chah par les Britanniques et les Américains, celui-ci est obligé de céder à la foule qui veut porter Mossadegh au gouvernement… Le lendemain, le Chah promulgue la loi de nationalisation. La véritable épreuve de force commence entre Mossadegh et Londres, qui le traite de « nouvel Hitler », organise un blocus maritime et arraisonne les « bateaux pirates ». Mossadegh obtient alors du Chah les pleins pouvoirs et, refusant de négocier avec Londres, rompt les relations diplomatiques. A Londres, Churchill et les Conservateurs sont au pouvoir, et à Washington, Foster Dulles un « dur », sera bientôt secrétaire d’État. Les compagnies pétrolières internationales se liguent pour étrangler l’Iran : elles augmentent la production de l’Arabie Saoudite, de l’Irak et du Koweït et découragent les acheteurs de pétrole iranien. Au début de 1953, lorsque Eisenhower s’installe à la Maison Blanche, le sort de Mossadegh est scellé. Sa chute n’est plus qu’une question de mois. Le « vieux lion rugissant » flaire le danger. Il se fait plébisciter par le peuple et obtient le ministère de la Défense. Mais les communistes et les religieux le lâchent au moment décisif. Le 13 août 1953, le Chah destitue Mossadegh qui échappe aux forces armées venues l’arrêter. Il refuse de s’incliner, la révolution gronde. Le 15, le Chah s’enfuit à Bagdad 289


puis à Rome. Mais à partir du 19, truands et chômeurs copieusement arrosés par le général Schwarzkopf (la CIA dépense en quelques jours 10 millions de dollars) se livrent au pillage, vident les bas quartiers et rejoignent les troupes armées qui s’emparent de la radio. La maison de Mossadegh est éventrée par un tank Cherman. Le 22, la foule, manipulée par la CIA, accueille triomphalement le Chah qui regagne la capitale. Le 24, Mossadegh est arrêté, puis jugé. Sa dernière plaidoirie sera son « testament politique » : « le seul crime que j’ai commis, déclare-t-il, est la nationalisation du pétrole. J’ai lutté contre le plus grand empire du monde… j’ai lutté également contre la plus grande entreprise d’espionnage du monde. Mais ces gens que j’ai combattus, veulent montrer au peuple d’Orient ce qu’ils réservent à un homme qui ose les braver ». Après avoir purgé sa peine1, il se retire dans sa propriété d’Ahmad Abad. Le 6 mars 1967, dans la presse iranienne, trois malheureuses lignes annoncent la mort de celui qui a mené en 1951 la première bataille économique des pays pauvres, celle qui préfigure la nationalisation par Nasser, cinq ans plus tard, de la Compagnie Universelle du Canal de Suez. Douze ans, jour pour jour, après sa mort, alors que la révolution vient de triompher sur les ruines de la monarchie, un million d’Iraniens vont à pied, à motocyclette, en voiture, rendre hommage à l’ancien Premier Ministre enterré à Ahmad Abad… » Steve reposa le livre sur ses genoux, abaissa le dossier de son siège et s’endormit en pensant aux paroles de sa femme : « C’est un éternel recommencement. C’est la même pièce. Seuls changent les acteurs. »

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Chapitre 12

Les vibrations produites par l’ouverture des aérofreins du 707 le réveillèrent. L’appareil amorça d’innombrables virages et finit par survoler Jérusalem, ce qui permit à Steve de contempler le resplendissant octogone de la Coupole du Rocher qui domine la vieille ville. Quand l’avion atterrit, Steve regarda par le hublot et vit l’aérogare. Il lut sur le bâtiment central : ATAROT AIRPORT. Me revoilà au bercail, songea-t-il amèrement. L’avion roula un long moment, puis s’immobilisa en fin de piste. Le commandant de bord arriva. « Avez-vous fait un bon vol, Monsieur Windley ? — Excellent, j’ai dormi tout le temps, jusqu’à ces interminables virages. — Eh oui ! les militaires nous ont détournés à deux reprises. Nous devions atterrir à la base d’Eilat, mais on nous a déroutés vers celle de Beersheba qui, à son tour, nous a envoyés ici. Les bases militaires sont en état d’alerte, des chasseurs prêts au décollage sont alignés sur toutes les pistes, pendant que d’autres

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font des rondes. Malgré la classification « militaire » de notre vol, nous n’avons pas eu l’autorisation d’atterrir. — C’est tant mieux pour moi, d’une façon ou d’une autre, je devais rejoindre Jérusalem. — Avez-vous contacté l’armée pour signaler ces changements ? — Oui, c’est fait. — Monsieur Windley, une voiture vous attend en bas de la passerelle », lança alors le navigant qui venait d’ouvrir la porte de l’appareil. Steve se leva, prit sa petite valise et avança vers l’ouverture. Une voiture escortée par deux motards était arrêtée à quelques mètres de l’appareil. Steve descendit la passerelle. Au moment où il atteignait la dernière marche, un officier aux yeux globuleux sortit de l’automobile et le salua en criant pour couvrir le bruit du quadriréacteur. « Bienvenue en Israël, Monsieur Windley, je suis votre accompagnateur, Yaacov Benyamin, de l’AMAN. — Quel est le programme ? » demanda Steve en prenant place dans la voiture. « On vous attend au ministère de la Défense, ensuite, je vous accompagne à votre hôtel », déclara Benyamin avant de s’enfermer dans un silence peu courtois. La voiture quitta la piste, roula sur l’aire de stationnement des avions, s’arrêta le temps d’un contrôle devant une barrière de sécurité, puis s’engagea sur l’artère principale de l’aéroport avant de rejoindre la route Naplouse-Jérusalem. Dix minutes plus tard, la voiture vira à droite, vers l’avenue Levi Eshkol, longea Bar Ilan puis Yirmiahu, qui traverse le quartier Romema, et fit un crochet sur l’avenue Herzl avant d’entrer sur le Ruppin, qui cerne la colline de Giv’at Ram. Le véhicule atteignit enfin la cité Ben Gourion qui abrite les ministères, la Knesset, le

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Planétarium, l’Auditorium, le stade et d’autres bâtiments, comme le Musée d’Israël et l’Université Hébraïque. JERUSALEM MINISTERE DE LA GUERRE

A l’entrée de l’enceinte du ministère, le motard de tête présenta l’ordre de mission, puis escorta le véhicule qui s’arrêta devant le bâtiment. Benyamin conduisit Steve jusqu’aux bureaux du général Amnon Shahak, chef du service de renseignement de l’armée. Sans se lever, celui-ci l’invita à s’asseoir et déclara : « Monsieur Windley, j’ai reçu, il y a quelques heures, un appel de Schwarzkopf. Il m’a expliqué votre mission. Je tiens d’abord à vous affirmer que votre gouvernement insiste pour que nous restions en dehors de ce conflit. Alors, nous allons tenter de ne pas intervenir, bien que nous nous ferions un plaisir de donner une bonne leçon à Saddam Hussein. Mais je vous rappelle que les missiles irakiens ont atteint Téhéran, qui est à 600 km des lignes irakiennes. Or nos villes sont encore plus proches de ces mêmes lignes. Si nous subissons une attaque de missiles, nous serons en état de légitime défense, et personne ne pourra alors nous empêcher d’intervenir… je dis bien personne ! ajouta-t-il. Alors veuillez bien insister auprès de vos supérieurs pour nous assurer une défense absolue. Nous voulons savoir quels sont vos moyens pour assurer notre invulnérabilité. Il nous faut des réponses précises, car nous ne pouvons nous permettre de laisser notre peuple dans l’expectative. Nous avons toujours répondu aux menaces, ce n’est pas celle-ci qui va changer nos traditions ! « Je suis ici pour une raison très technique, et ce que vous dites concerne les politiques », répliqua Steve avec froideur.

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« Je sais ! lança le général israélien, mais il faut que vous compreniez que l’invulnérabilité d’Israël est entre vos mains. Si vous ne réussissez pas à la garantir, nous attaquerons ! — Cette invulnérabilité dépendra de votre collaboration. — Je vous l’accorde, mais en retour, j’exige d’en savoir plus. Quel est le taux de réussite de votre antimissile Patriot ? — Je ne suis pas autorisé à vous répondre, mais les informations que je viens chercher seront déterminantes pour que ce taux soit optimal. — Certains rapports affirment que le Patriot est loin d’assurer une couverture efficace. — Nous avons fait des progrès, une nouvelle version est sur les chaînes de montage ». Puis, pour couper court aux questions du général, il enchaîna : « quelle est la teneur de vos renseignements sur les missiles irakiens ? — En ce qui concerne ce problème, je vous laisse contacter Eytan. C’est l’ancien chef du LAKAM, il est le mieux placé pour vous fournir les renseignements dont vous avez besoin.

Steve quitta le général Shahak et retrouva Benyamin qui le guida, au sein du même ministère, jusqu’à la coordination de l’aman. Là, Steve fut introduit dans une salle de réunion dont les murs étaient tapissés de photographies satellite géantes d’Israël et de ses voisins arabes. Benyamin pria Steve de s’asseoir et, une minute plus tard, un sexagénaire portant des lunettes à verre épais fit son entrée. C’était Rafael Eytan, l’homme qui avait réussi à forcer les défenses du contreespionnage américain, et qui avait provoqué la plus grande crise politique entre Israël et les Etats-Unis. Il était accompagné de deux hommes beaucoup plus jeunes. L’un d’entre eux tenait un IBM portable.

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« Monsieur Windley, je suis ravi de vous rencontrer, dit-il en serrant mollement la main de Steve. Le ministre de la Défense m’a contacté il y a quelques heures. Je serai fier de vous aider, et j’espère que ma collaboration fera oublier au gouvernement américain le regrettable malentendu qui nous a opposés. Nous avons les mêmes ennemis, Monsieur Windley. Vos gouvernants ne voulaient pas le comprendre, mais ce conflit va les éclairer. » Devant le silence de Steve, Eytan ajouta : « Que puis-je pour votre service ? — Nous voulons des informations sur toutes les caractéristiques des sol-sol irakiens. — Vous voyez, Monsieur Windley, ça fait des années que je tente de vous mettre en garde contre les ambitions de Saddam Hussein, et ce n’est que trop tard que vous vous rendez compte de l’extraordinaire machine de guerre qu’il a mise en place ! — Monsieur Eytan, je vous prie de laisser de côté ces considérations, je suis ici dans un but bien précis. — Monsieur Windley, Bagdad a fait des efforts monstrueux pour améliorer la portée et la précision des missiles. Et si je vous parle ainsi, c’est parce que, pendant que Saddam tissait en Occident un inextricable réseau de sociétés chargées de lui procurer une technologie de guerre moderne, vos gouvernants ne voulaient pas m’écouter. Et voilà le résultat ! — Monsieur Eytan, je vous répète que ceci ne me concerne pas. J’ai des ordres précis. — Je vais vous répondre, Monsieur Windley, mais ne manquez pas de répéter à vos supérieurs ce que je vous ai dit », insistat-il avant de se tourner vers l’un de ses collaborateurs, l’homme au portable. — Oren, qu’ avons-nous sur les améliorations des Scud ? Le jeune Oren demanda à Steve : — De quoi avez-vous besoin exactement ?

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— De tous les éléments de l’autoguidage et de la propulsion, gyroscopes, accéléromètres, intégrateur, traceur. » Oren se tourna vers Eytan : « Patron, certains dossiers sont restés au Mossad. Ils les ont récupérés après votre départ. Eytan prit le téléphone et appela le bureau du Premier Ministre, responsable officiel du Mossad : « Passez-moi le Ministre, c’est Eytan ». Il attendit un long moment, puis Shamir répondit sur la ligne : « Eytan, je n’ai pas plus de trente secondes à vous accorder. — Monsieur le Ministre, je suis avec l’Américain de Schwarzkopf, il demande certains dossiers qui sont au Mossad. — Attendez, fit Shamir, David est avec moi, je vous le passe » Le vice Premier Ministre, David Lévy, prit l’appareil. Eytan lui fit part du problème, Lévy répondit : « Je m’en occupe tout de suite. Venez à mon bureau avec l’Américain. » JERUSALEM PREMIER MINISTERE

Benyamin conduisit les quatre hommes dans les locaux du Premier Ministère. Lévy reçut chaleureusement Windley et invita tout le monde à s’asseoir. Il prit le téléphone et contacta le chef du Mossad. « Kobi ? c’est David, nous avons besoin de dossiers de première nécessité. Je vous envoie Eytan. — Eytan ? » s’étonna Yaacov Dror surnommé « Kobi ». « Oui, il y a priorité absolue. — Je l’attends. »

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Quelque peu ennuyé par ce recours à tant d’intermédiaires, Steve prit la parole. « Monsieur le Ministre, le temps presse et il est hors de question que je le perde en allant d’une administration à une autre ! — Comprenez, Monsieur Windley, que le LAKAM a été dissous, et que ses dossiers sont éparpillés entre le Mossad et l’AMAN. Nous ne pouvons faire autrement ! — Désolé, Monsieur le Ministre, mais je ne peux pas travailler dans ces conditions ! Il me faut absolument tous les dossiers relatifs à cette affaire le plus rapidement possible ! Je vous le répète, le temps presse ! » déclara Steve en pensant au « secouezles ! » de Montgomery. David Lévy marqua un temps. « Monsieur Windley, croyez que cette affaire est surtout la nôtre, et que nous ferons tout notre possible pour vous aider. Les missiles irakiens ont fait des ravages à Téhéran, et les améliorations qui y ont été apportées assombrissent le tableau ! — C’est bien pour cette raison que je suis là », dit Steve, « mais s’il vous plaît, pensez à concentrer les documents. — Eytan ! » lança Lévy, « vous vous chargerez de ce que demande Monsieur Windley. Nous allons mettre à sa disposition un bureau au sein de l’AMAN. Veillez également à lui accorder tout ce qu’il demande ! La sécurité d’Israël dépend de lui, ne l’oubliez pas ! Il se retourna en souriant vers Steve et ajouta : Monsieur Windley, pendant que Rafi s’occupe de tout cela, ne désirez-vous pas faire un tour dans notre merveilleuse Cité éternelle ? » Pendant que Rafael Eytan s’occupait de rassembler les dossiers relatifs aux Scud, Steve quitta le Premier Ministère et, guidé par Benyamin, fit un tour en ville avant de rejoindre le Sheraton Jerusalem Plaza sur King George St.

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SHERATON JERUSALEM PLAZA

La voiture entra jusqu’au garage de l’hôtel et, à l’abri de tous les regards, Steve rejoignit, par un long couloir, le hall de l’hôtel. Il reçut la clé de sa chambre et s’apprêtait à prendre l’ascenseur quand Benyamin s’approcha : « Un instant s’il vous plaît ! » Il sortit de sa poche un sachet de plastique et en retira une petite plaquette qui ressemblait à une décoration. « Permettez ? » dit-il en l’épinglant au veston de Steve. « Qu’est ce que c’est ? — Un petit émetteur, c’est pour votre sécurité. Il ne faut pas vous en défaire, Monsieur Windley, cela nous permet de vous localiser à n’importe quel moment. » Un chasseur le guida jusqu’à sa chambre dont la fenêtre donnait sur la vieille ville. Steve aperçut même l’or du Dôme du Rocher. Il se prélassa dans un bain, puis appela Washington. Léda prit l’appareil. Il demanda de ses nouvelles et de celles de Némésis. « Elle attaque avec beaucoup d’entrain son troisième jour… c’est sa maman qui se sent seule ! — Chérie, je te promets de faire très vite. — Tu nous manques beaucoup ! — Vous me manquez aussi ! Comment as-tu passé ta journée ? — Je l’ai passée devant la télé. — Et quoi de neuf ? — L’Irak mobilise son armée populaire et le Conseil de Sécurité exige le retrait immédiat et inconditionnel des forces irakiennes… Rien de très « hard » chéri. As-tu eu le temps de lire dans l’avion ? 300


— Oui. — Qu’en penses-tu ? — C’est intéressant. — C’est tout ce que tu trouves à dire ? — On en reparlera. — Au fait, quel est ton numéro ? — Une minute. » Il regarda le numéro inscrit sur l’appareil. « Chérie, c’est le 02-25 71 11. Je ne connais pas l’indicatif. — Je le trouverai. Au fait ! Je ne sais même pas dans quelle ville tu es. — Je suis à Jérusalem. — Oh ! » s’exclama-t-elle, « comment trouves-tu la ville ? — De ma fenêtre, j’aperçois le sommet d’un magnifique édifice surmonté d’une coupole dorée. — Oh ! Ce doit être le Dôme du Rocher ! — Qu’est ce que c’est ? — Un sanctuaire musulman. — Une mosquée ? — Non, pas exactement, c’est un édifice qui abrite le Rocher sacré, celui du Sacrifice. — Quel sacrifice ? — Steve ! Ne me dis pas que tu n’as jamais entendu parler du Sacrifice d’Abraham ? — Si chérie, mais c’est tout ce que je sais, raconte un peu. — Tu crois que c’est le moment ? — C’est le moment ou jamais. — Abraham a subi victorieusement dix épreuves. La dernière et la plus dramatique est l’ordre qu’il reçoit de Dieu de se rendre sur le mont Moriah et d’y sacrifier son fils. Mais au moment où, obéissant comme toujours aux ordres de Dieu, il va le tuer, 301


un ange l’appelle à deux reprises : « Abraham, Abraham, ne porte pas la main sur l’enfant et ne lui fais aucun mal, car je sais maintenant que tu crains Dieu ». — Et cela aurait eu lieu là, sous la coupole ? — C’est ce que rapporte la tradition. — Mais que veut dire tout cela ? — Que veux-tu savoir encore ? — Il y a bien une signification ! — Steve ! » se lamenta Léda, « tu m’en demandes trop ! On a tout dit et redit sur cette histoire. — Mais toi Léda, qu’en as-tu retenu ? — Je crois que la leçon de l’histoire d’Abraham, c’est que Dieu réclame que nous lui sacrifions ce que nous avons de plus cher. Steve resta perplexe. — Tu es encore là ? — Oui, je t’écoute chérie. — Je te laisse, Némésis pleure, reviens vite, mon amour. Je t’embrasse très fort. — Moi aussi. » Il reposa l’appareil, s’étendit sur le lit, prit la commande et fit marcher la télévision. Les chars, les chasseurs et toute la panoplie militaire crevaient l’écran sur toutes les chaînes. Il éteignit le poste et ferma les yeux. La lumière ambiante était trop forte. Il se redressa, se dirigea vers la fenêtre et, avant de tirer les rideaux, contempla longuement le dôme d’or. Quelques minutes plus tard, il se rendit à l’évidence : ses neurones étaient trop agités pour qu’il pût trouver le sommeil. Il essaya une tactique que lui avait apprise Léda : inventer des mots insensés et les répéter à l’infini. Mais à chaque fois qu’il

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tentait de le faire, d’autres mots l’interpellaient : « Mazen » puis « Seïf », lui revenaient sans cesse à l’esprit. En descendant de l’avion il avait tenté d’occulter le fait qu’il retrouvait là son pays d’origine. Mais cette fois, l’occultation se révélait impuissante. Il repensa à son frère. Était-il là, comme les rapports du Mossad le laissaient entendre ? Que faisait-il ? Quel était le sens de ce nouveau conflit pour son frère, l’ennemi n°1 d’Israël ? Se sentait-il concerné ? Steve pensa à cet Eytan qu’il avait rencontré. Les dossiers du Pentagone affirmaient que Mazen était un spécialiste de l’acquisition de matériel de guerre de haute technologie, et Eytan avait justement pour mission de traquer ceux qui s’en chargeaient. Quelle coïncidence ! Steve pensa enfin aux paroles du chef de l’AMAN : « l’invulnérabilité d’Israël est entre vos mains ». Mazen était l’ennemi public n°1 et lui, son frère, était chargé de l’invulnérabilité d’Israël ! Quelle ironie ! Steve éprouva une certaine difficulté à respirer. Il mit ses mains sur sa poitrine et se rendit compte qu’il était en nage. D’un bond, il se leva, ouvrit le minibar et vida d’un trait une petite bouteille d’eau minérale. Au moment où il la reposait, il remarqua, alignées à l’intérieur du battant de la porte du mini-bar, une série de petites bouteilles de différents alcools. Il en ouvrit une et la vida. Son estomac s’enflamma, lui donnant une agréable sensation de chaleur. Il ingurgita les bouteilles une à une et, arrivé à la dernière, il la brandit et déclara tout haut, avant de l’avaler : « A ma putain de mission ».

Quelques heures plus tard, la sonnerie du téléphone réveilla Steve. Il tâtonna dans l’obscurité pour trouver l’appareil, le fit tomber par terre et finit enfin par répondre : « Windley à l’appareil.

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— C’est Eytan, tout est arrangé. Je suis à la réception de l’hôtel. Je vous attends pour vous conduire au bureau que nous avons mis à votre disposition. — Bien ! » lança Steve avec difficulté, puis il raccrocha et tenta de se lever. Une migraine lancinante le fit s’étendre à nouveau. Il actionna un interrupteur et la lumière se fit, éclairant sa douleur : le mini-bar était ouvert et une bonne douzaine de petites bouteilles vides étaient éparpillées sur la moquette. Il les ramassa en jurant, referma le bar et entra dans la salle de bains. Il se rasa rapidement, s’habilla et descendit à la réception. Rafael Eytan l’attendait, lourdement affalé dans un fauteuil, un sourire béat illuminant son visage. « J’ai tout rassemblé », dit-il sans préliminaires, « et je crois qu’il y a là tout ce qu’il vous faut. J’ai même réussi a obtenir, par mes propres réseaux russes, des renseignements sur les dernières améliorations apportées par les Irakiens sur leurs missiles ». Il se tourna enfin vers le major Benyamin : « On va à l’aman ! » Benyamin s’éjecta de son fauteuil et précéda Steve et Eytan d’un pas rapide vers le parking intérieur de l’hôtel où les attendait la voiture. Il lança deux mots au chauffeur et celui-ci démarra en trombe. Steve laissa son regard errer sur les enseignes lumineuses de l’artère. L’une d’entre elles attira son attention et il la suivit longuement du regard. Elle indiquait, en grosses lettres noires sur fond blanc : JERUSALEM POST

Dans les heures qui suivirent, Steve, Rafael Eytan et ses collaborateurs épluchèrent les dossiers de l’ancien lakam et ceux de l’aman et du Mossad qui traitaient de la modification des

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Scud par l’Irak. Puis ils les confrontèrent aux derniers renseignements obtenus par Eytan auprès des Russes. Petit à petit, les hypothèses se vérifièrent et deux jours plus tard, Steve avait terminé son travail. Il contacta alors le colonel Montgomery et celui-ci l’autorisa à rentrer à Washington. Pour son retour, escorté par deux barbouzes du Mossad, Steve prit le vol régulier de la compagnie israélienne El Al.

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Chapitre 13

A son arrivée à Washington, il était attendu par le lieutenant Jones qui le conduisit immédiatement au Pentagone. Là, il retrouva aussitôt le colonel Montgomery qui le salua chaleureusement : « Comment avez-vous trouvé Jérusalem ? — Je peux vous décrire dans le détail les bureaux de l’AMAN. C’est à peu près tout ce que j’en ai vu. » Montgomery sourit et demanda : « Comment ça s’est passé avec les Israéliens ? — Comme je vous l’ai dit, j’ai obtenu tous les renseignements, Eytan a fait le gros du boulot… Il n’a pas manqué une occasion de me dire que si le gouvernement américain avait entendu ses alarmes, Saddam n’en serait pas là. — S’il ne nous avait pas espionnés, lui non plus n’en serait pas là. Quoi d’autre à signaler ? — Le Chef des renseignements militaires a insisté pour savoir si les Patriot assureraient une défense totale du territoire, sinon, a-t-il dit, Israël serait obligé de répondre à l’agression. — Il se trompe d’interlocuteur.

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— C’est bien ce que je lui ai dit, il m’a répondu que l’invulnérabilité d’Israël était entre mes mains. — Pour cela, il n’a pas vraiment tort. Les PAC2 sont déjà sur les chaînes de montage, mais pour ce qui est de la programmation et de la coordination, on attendait votre retour. — Et où se déroule le montage ? — Dans des ateliers de Northray. — Ah ! c’est ce qui explique la présence de McMillan, l’autre jour, dans la Salle de Crise. — Exactement. — Combien de temps cela va-t-il prendre ? — Quatre à cinq mois. — Et si l’Irak envoie ses missiles avant ? — Ça, mon cher Windley, ce sont les « politiques » qui s’en chargent. — Que voulez-vous dire ? » Montgomery éluda la question : « Écoutez, rentrez chez vous et rejoignez-moi demain, à la première heure, au complexe B2 de Northray. Au fait, nous ne pouvons plus transiger avec les mesures de sécurité, une voiture sera stationnée vingt-quatre heures sur vingt-quatre devant chez vous, et vous ne devez plus circuler seul. Je sais que cela vous embarrasse, mais comprenez : nous sommes en guerre. « Colonel, je me permets d’en douter; quel est donc notre intérêt dans ce conflit ? — Encore une fois, Windley, cette question ne nous concerne pas, vous et moi ne faisons qu’obéir aux ordres. »

Dans les mois qui suivirent, Steve ne vit guère sa famille. La coordination nécessaire au système de défense antisatellite fut 308


rudement mise à l’épreuve, d’abord sur banc d’essais, puis sur tir réel. Le système nécessitait une coordination parfaite entre les satellites, les avions radar et les batteries Patriot. L’Armée Rouge fut sollicitée pour remettre à l’armée des Etats-Unis des exemplaires de « Scud C » et les ingénieurs de Northray, avec à leur tête Windley, y portèrent les modifications qui avaient été faites par les Irakiens. Parallèlement à ce travail de mise au point, des centrales mobiles de commandement intégrant tous les éléments de communication nécessaires au fonctionnement des Patriot furent construites. Entièrement plongé dans la supervision des équipes qui se relayaient sans discontinuer sur les chaînes de montage, Steve vivait en marge de son foyer et n’avait aucune idée de ce qui se passait sur le théâtre des opérations ou dans les cercles politiques. Un soir, il réussit à se libérer et quitta plus tôt le complexe de Northray. Arrivé à la maison, il trouva sa femme dans un état d’agitation inhabituel. « Que se passe-t-il ? — J’ai reçu un appel de nos envoyés spéciaux en Arabie. Le gouvernement ne donne des autorisations de reportages qu’aux correspondants « sûrs » ! Ils vont complètement museler l’information. Nous n’avons droit qu’à des dépêches écrites par des militaires, des photos faites par des militaires, des films tournés par des militaires ! Depuis un demi-siècle, on fait la leçon au monde entier sur les vertus de la liberté de la presse, et voilà qu’on se prépare à manipuler l’opinion à l’échelle planétaire. — N’exagères-tu pas, Léda ? — Écoute Steve, depuis le 2 août, pratiquement tous les commentaires sur la crise sont circonscrits aux questions militaires. A la télévision, on ne voit plus que des généraux en retraite, et lorsque les civils ont droit à la parole, il s’agit d’experts politiquement « sûrs » ou de personnalités de Washington appartenant au cœur de l’establishment. Toutes les tentatives

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faites pour trouver une solution à la crise sont torpillées; tout est fait pour imposer la logique de guerre. Et on reprend le vieux refrain qui a déjà servi : l’Irak possède la quatrième armée du monde. Au moment de la chute du Chah, c’était l’Iran. Saddam est un nouvel Hitler : on a déjà sorti ça pour Mossadegh en 51, pour Nasser en 56. Tout est bon pour justifier la guerre ! Ça sent à plein nez la machination. » Steve pensa à ses propres hypothèses sur l’affaire, mais se garda bien d’en parler, secret militaire oblige. Il demanda : « Et dans quel but y aurait-il machination ? — Contrôler la première richesse du globe, le pétrole, relancer une industrie de l’armement qui souffre de la décomposition de L’URSS, et tuer dans l’œuf l’émergence de l’Irak dans le monde arabe. — Pourtant, c’est l’Irak qui a provoqué la crise ! — Je commence à en douter. — Tu y vas un peu fort ! C’est tout de même Saddam qui a envoyé ses troupes au Koweït. — Ses troupes étaient massées en ordre d’invasion depuis plus de deux semaines ! Même le Washington Post en a parlé ! Si nos gouvernants n’étaient pas des va-t-en guerre, ils auraient tout simplement lancé un véritable avertissement à l’Irak. Or, malgré une incroyable série de manœuvres opérées sur la frontière koweïtienne par les troupes d’élite de Saddam1, on s’est contenté de faire de tièdes déclarations. Cela a pu être considéré comme un accord tacite ! — Ton raisonnement est un peu poussé, on aurait pu croire à de simples manœuvres d’intimidation. — Dans les manœuvres, il y a ce que l’on appelle les seuils militaires. Or, plusieurs ont été franchis sans que nos dirigeants ne lèvent le petit doigt. Il n’y a pas seulement eu alignement de chars et mobilisation de cent mille hommes, mais aussi mise

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en place des transmissions, de l’artillerie, des munitions, de la logistique et de la force aérienne ! Alors ? Qu’est-ce qui a empêché nos gouvernants d’être clairs ? Sais-tu que le déplacement de quelques rampes de missiles vers l’ouest irakien avait, quelques mois avant la crise, bouleversé les états-majors et provoqué un ramdam politico-médiatique ? C’est en ce sens que je te parle d’accord tacite ! » Steve resta silencieux. Léda poursuivit : « Il y a un élément encore plus troublant. — Lequel ? — Avant de lancer ses divisions blindées, Saddam a eu un entretien avec April Glaspie, notre ambassadeur à Bagdad, et lui a exposé sa querelle avec le Koweït. Or, elle lui aurait affirmé que le gouvernement américain était indifférent à cette querelle, qu’il la considérait comme un problème interne au monde arabe. Et j’ai appris que, d’un autre côté, notre gouvernement avait assuré le Koweït d’une couverture; ce qui a permis au monarque du Koweït de rejeter les réclamations de Saddam. Ça ressemble à s’y méprendre à une machination, et les évolutions de la crise le confirment. — Et qu’a répondu l’ambassadeur ? — Le comble, c’est qu’April Glaspie est introuvable2. A-telle reçu des ordres précis pour assurer Saddam de la non-intervention des Etats-Unis, en cas de conflit avec le Koweït ? Cette question-clé de la crise est complètement occultée. Quand je pense que les coucheries des hommes politiques entraînent de spectaculaires offensives médiatiques, alors que cette question primordiale sur le rôle des Etats-Unis dans le déclenchement de la crise n’a même pas été mentionnée sur les chaînes de télévision ! — Et comment expliques-tu ce silence ? — Tu sais à qui appartient NBC ?

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— Non. — A General Electric, l’un des principaux fournisseurs de l’armée. Celui qui te paye en partie ton salaire ! Il fabrique des pièces du Patriot, du Tomahawk, du Stealth, du B52, de l’Awacs, du satellite espion Navstar1 ! » Steve fut quelque peu désarçonné. Il répliqua cependant : « Il n’y a pas que NBC ! — Non ! mais General Electric, ATT et d’autres fournisseurs de l’armée subventionnent des programmes de PBS et financent des centaines d’émissions diffusées sur CNN, ABS et NBC. Tous les grands Networks sont touchés ! Il y a un véritable complexe militaro-médiatique qui s’est mis en place. Harold Brown, ancien secrétaire à la Défense, siège au conseil d’administration de CBS ! — Il y a tout de même la presse écrite ? — Même schéma. Tous les conseils d’administration des grands groupes médiatiques comprennent des représentants de l’industrie de l’armement. Tiens, le New York Times se glorifie de compter parmi ses membres l’ancien secrétaire d’État Cyrus Vance. Tu sais dans quel autre conseil il siège ? — Non. — Celui de General Dynamics, l’une des principales firmes militaires, et l’un des plus importants annonceurs dans divers médias. Et sais-tu qui exerce son influence sur la direction du Washington Post ? — Qui donc ? — Un autre ex-secrétaire à la Défense, Robert McNamara ! Comprends-tu maintenant pourquoi les informations essentielles sont occultées ? Les grands groupes médiatiques ne peuvent pas tuer leur poule aux œufs d’or.

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— On ne peut tout de même pas admettre qu’une poignée d’individus décide de la guerre, il y a bien une conscience morale au-dessus de tout cela ! — Laquelle ? celle de Georges Bush ? Il n’a pas hésité à user des sentiments racistes blancs lors de la campagne présidentielle, c’est un inculte ! Quand il était à la tête de la CIA, il a laissé les professionnels du renseignement faire ce qu’ils voulaient, entre autre, liquider Letellier1. Ensuite, en tant que vice-président, il a joué un rôle majeur dans les opérations clandestines, telles que l’affaire de l’Irangate et de la Contra. Quant à notre chef de la diplomatie, ce n’est pas un professionnel de la politique, mais un homme d’affaires. Il a consacré toute son énergie à gagner de l’argent dans le secteur pétrolier et foncier, et l’un de ses plus proches collaborateurs est l’ancien directeur de la Saoudi Arabian Authority. Il n’est pas très difficile d’imaginer la collusion2… — Il y a quand même notre secrétaire à la Défense, Dick Cheney, il est compétent et sans prétentions… — Peut-être, mais ce n’est qu’un intermédiaire. Le vrai pouvoir se situe dans les relations entre d’une part les branches du ministère et les états-majors et d’autre part les parrains du Congrès et de l’industrie militaire. Tous ces hommes militent pour l’usage sans frein de la force, leur vocabulaire moralisant est de façade. Colin Powell, le chef d’état-major interarmées représente un groupe d’intérêts très puissant voulant tester de nouvelles technologies. Quant à Steve Sununu, le secrétaire général de la Maison-Blanche, c’est un ultra conservateur, c’est lui qui a inspiré les couplets racistes de la campagne électorale de Bush, et ceci malgré son origine libanaise, et peut-être même palestinienne ! — Et pourquoi cette concentration sur l’Irak ? — Parce qu’il tient à ce que tous les Arabes maîtrisent leur politique pétrolière, alors que pour le moment c’est nous qui,

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par l’intermédiaire des monarchies du Golfe, pesons sur le prix du pétrole. — Et pourquoi ces monarchies ne veulent-elles pas maîtriser leur politique pétrolière ? — Ce sont des monarchies médiévales. Seuls les princes profitent de la manne pétrolière. Ils n’ont pas les besoins d’un pays comme l’Irak qui est résolument tourné vers le modernisme. — Le modernisme ? Saddam a gazé des Kurdes ! — Mais qui a vendu la technologie nécessaire à la fabrication des gaz de combat à l’Irak ? — Qui ? — Ce sont des compagnies américaines ! Avec l’approbation des autorités ! Il y a des rapports du Congrès sur cette affaire1. — Mais comment se fait-il que personne ne le sache ! — Collusion politico-militaro-médiatique. — Mais c’est scandaleux, il faut ameuter l’opinion publique ! — Ça fait des années qu’à force de l’abreuver de débilités, l’opinion publique est complètement dépolitisée, si elle n’est pas carrément crétinisée… — Mais tout cela est affreux ! — En effet. — Que faut-il faire alors ? — Il n’y a rien à faire. On parle de défense de la démocratie, de Droit International, d’ opération de police internationale, on fait des scénarios de guerre propre, de frappes chirurgicales et on traite Saddam de nouvel Hitler, en fait, nous sommes en pleine propagande démocratique relayée par des médias soidisant libres. Et cette propagande se révèle aussi fanatique qu’une autre, aussi incapable d’accepter le débat d’idées qui est le fondement de la démocratie.

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— Mais comment faire face à ces horreurs ? — Chacun a ses convictions et ses moyens, Steve. Je suis journaliste, je dénonce. » Steve pensa à son métier et il se sentit tout à coup méprisable. « Et moi, dans tout cela ? » Léda demeura silencieuse. Elle ne pouvait reprocher à son époux d’être un agent d’exécution de la nébuleuse militaire. Steve décida d’aller jusqu’au bout de sa pensée : « Léda, si je comprends bien, tu dois mépriser mon travail. — Steve, tu sais ce que j’en pense; je t’ai fait part de mes opinions. Tu les as même sondées tout seul. — Et pourquoi ne m’as-tu jamais signifié que tu étais contre mon métier ? — Steve, avec ou sans toi, le système est ce qu’il est. Il vaut mieux être à l’intérieur de celui-ci que participer en tant que spectateur. — Tu le penses vraiment ? — Oui, je pense vraiment que si un homme tel que toi avait le pouvoir de changer les choses, il le ferait, et pour cela, il vaut mieux être au sein du système. — Léda, sais-tu en quoi consiste ma mission ? — Oui, je crois. — Je vais tenir le parapluie sur Israël. — Oui, mais où veux-tu en venir ? » Steve réfléchit un long moment puis avança : « Sur le papier, le Patriot est efficace à 100%. Mais cela n’a aucun sens stratégique car… » Steve faillit poursuivre mais il se tut, secret militaire oblige. Léda réfléchit un instant puis dit :

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— En fait, tu veux me dire que le Patriot ne peut être efficace qu’avec une extraordinaire panoplie de moyens annexes. » Étonné, Steve avança. « Et comment le sais-tu, c’est top secret. — Tes tops secrets ne m’impressionnent pas. Votre Patriot n’est qu’un artifice. — Que veux-tu dire ? — L’Irak a la capacité de fabriquer des missiles. Dans quelque temps, il pourra avoir ses satellites et peut-être même sa bombe. Or le but de nos dirigeants est de l’empêcher de poursuivre ses recherches, c’est pour cela que l’on se prépare à mettre en œuvre la plus grande armada de tous les temps. Je ne crois pas à une guerre de reconquête du Koweït, on va aller plus loin, on va détruire le potentiel industriel irakien. — Quel rapport avec mes Patriot ? — L’objectif des Patriot est moins militaire que politique et psychologique. Primo, déclarer que l’on est en mesure de contrer les missiles irakiens pour empêcher les Israéliens de réagir et faire éclater une unanimité fragile, secundo, prouver à l’Irak et à tous ses défenseurs qu’ils sont encore à l’âge préindustriel et qu’ils n’ont pas la capacité d’en sortir. Le Patriot et le Scud irakien seront les armes les plus psychologiques du conflit, et c’est pour cela que les moyens mis en œuvre pour détruire les missiles irakiens seront énormes. Mais en fait, ça n’a aucun sens stratégique. — Tu rejoins ce que je disais ? — Exactement, seuls les Etats-Unis sont capables de mettre en œuvre un tel système d’interception, de faire voler des dizaines d’avions radars, de faire observer le territoire par des dizaines de satellites et de déployer autant de batteries Patriot. Or, les Etats-Unis ne pourront rester indéfiniment là-bas, et un jour où l’autre, l’Irak redeviendra une puissance redoutée.

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— Et alors ? — Alors, c’est pour cette raison qu’on veut l’écraser et rester les seuls maîtres du jeu stratégique et économique. — Et tu penses qu’on ira jusqu’au bout ? — J’en suis persuadée. — Et si Saddam se retire du Koweït ? — Ça ne changera pas grand-chose, on l’a tellement « diabolisé » que l’on pourra justifier une attaque prétendument préventive, ou encore un blocus « strangulateur ». — Mais la communauté internationale ne l’admettra pas ! — La communauté internationale n’existe pas, les condamnations de l’ONU sont de la foutaise. Rappelle-toi l’opération Osirak ! Les Etats-Unis pourront la refaire à grande échelle sans que ta communauté internationale ne lève le petit doigt. — Alors, les jeux sont déjà faits ? — En grande partie, oui. »

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Chapitre 14

Quelque part dans l’ouest irakien, près d’une mine de phosphate perdue dans l’immense plateau aride de la Chemiyé, un hélicoptère atterrit entre quatre fumigènes émettant un léger panache blanc. Avant même que les pales ne s’immobilisent, le plancher s’ébranla imperceptiblement puis commença à s’abaisser. Il s’agissait en fait d’une plate-forme d’atterrissage ascensionnelle. Dès qu’elle eut atteint le sous-sol, un faux-plafond glissa automatiquement et referma l’ouverture béante. La portière de l’appareil s’ouvrit et le pilote, portant la combinaison noire des forces spéciales, descendit de l’habitacle. Il fut tout de suite rejoint par un homme en costume civil. Des militaires arborant la cocarde de la Garde Présidentielle saluèrent avec respect le pilote et s’étonnèrent de voir un inconnu descendre à ses côtés : depuis toujours, les accompagnateurs de celui dont on ne connaissait que le nom de guerre : « Slaheddine », chef du Génie militaire irakien, le corps d’armée le plus cher au cœur de Saddam Hussein, ne voyageaient que dans la cabine arrière, entièrement opaque et hermétique à toutes les ondes. Ceux qui connaissaient l’emplacement exact de l’endroit où ils se trouvaient se comptaient sur les doigts des deux mains. Tous ceux qui avaient participé à la construction du complexe étaient arrivés ici dans des camions et des hélicoptères gros

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porteurs, dont les cabines avaient les mêmes spécificités que celle de l’appareil que venaient de quitter Slaheddine et son compagnon. Ce dernier regarda autour de lui. Six hélicoptères de combat HIND-D MI 24 et deux chasseurs Harrier AV-8 à décollage et atterrissage vertical étaient sur leur plate-forme ascensionnelle. Il remarqua aussi plusieurs batteries de missiles sol-air Crotale et une vingtaine de véhicules tout-terrain armés de mitrailleuses et de tubes lance-missiles. De gros générateurs électriques chauffaient en permanence les appareils et les batteries de missiles. Pilotes et conducteurs, qui se relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, étaient sur le qui-vive, prêts à sauter dans leurs appareils à la moindre alerte. Tout ce dispositif paraissait néanmoins léger dans l’étrange et gigantesque galerie supérieure du complexe ultra-secret Sâad 16. En arrivant par les airs, on ne pouvait voir que la mine de phosphate qui permettait, par les émanations de chaleur des machines d’extraction et de traitement du minerai, de tromper les satellites espions à la recherche de sources de chaleur trahissant la présence de bases secrètes. En fait, seuls des militaires soigneusement sélectionnés travaillaient dans la mine, et les chargements de phosphate dans les camions n’étaient que des leurres. Sâad 16 rassemblait des milliers de chercheurs et de travailleurs qualifiés. C’était là, dans des sous-sols géants d’une superficie de deux kilomètres carrés, que les ingénieurs irakiens construisaient les « Al Hussein » et mettaient au point les nouveau missiles « Al Abbas » et « Tammouz »1 . Mazen n’avait jamais visité Sâad 16. Depuis plus de deux ans, sa mission consistait à infiltrer les réseaux du Génie soviétique pour se procurer les composants d’un système de guidage inertiel nécessaire pour éviter les dispositifs de brouillage les plus perfectionnés. En rentrant dans la salle de contrôle du centre, Mazen pensa à ce qui l’avait conduit là, au fin fond du plateau de la Chémiya.

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Tout avait commencé deux ans et demi auparavant. C’était en avril 1988, le 16 exactement, dans une villa de Sidi Bou Saïd, banlieue de Tunis, que Mazen avait fait la rencontre qui l’avait amené à travailler avec les Irakiens. La veille, à minuit, un commando israélien avait assassiné Abou Jihad. Le lendemain, arrivé à Tunis, Mazen s’était recueilli devant la dépouille horriblement déchiquetée du maître à penser de la révolte armée, puis avait présenté ses condoléances à ses enfants et à sa veuve. Au moment où celle-ci l’avait remercié, Mazen s’était penché vers elle et avait chuchoté : « Um Jihad, Dieu vous protège, je suis Abou Seïf. » Les yeux cernés d’Um Jihad s’étaient alors éclairés et elle avait serré la main de Mazen. « J’ai quelque chose à te dire, suis-moi. » Elle l’avait précédé vers l’étage et là, dans une chambre dont le parterre était encore tâché du sang d’Abou Jihad, la veuve avait déclaré : « Je t’attendais. Abou Jihad était fier de toi. Il parlait de toi comme d’un fils. Hier, quelques heures avant sa mort, il a reçu un appel très important… Il était question de toi, il voulait te présenter quelqu’un. Ce serait pour moi un grand honneur que de le faire en son nom. Cette personne est ici même. Assiedstoi, je vais la chercher. » Resté seul dans la chambre, Mazen avait laissé son regard errer sur les photographies encadrées représentant le défunt, sa famille et ses camarades de combat. Mentalement, Mazen avait compté les disparus, et il s’était rendu compte que la proportion était effrayante. Sur les murs étaient accrochées les traditionnelles reliques des exilés de la terre : une carte de Palestine portant les noms arabes des villes débaptisées par

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Israël, une grande photographie de Jérusalem avec, au premier plan, l’esplanade des mosquées, puis une maquette sous verre du magnifique Dôme du Rocher… Um Jihad était revenue, suivie d’un jeune homme brun aux yeux perçants, et elle avait dit : « Abou Seïf, je te présente Slahedine. » Les deux hommes s’étaient serré la main, puis Um Jihad avait déclaré avec solennité : « Mon époux avait douze ans quand les sionistes ont, après un bombardement de la ville, sorti et chassé sa famille de sa maison de Ramallah. Hier, il a été rejoint jusqu’ici par ses tueurs. Ce qu’ils ont voulu assassiner, ce n’est pas seulement Abou Jihad, mais l’esprit de résistance qu’il incarnait. Votre rencontre était sa dernière volonté… » avait-elle ajouté en laissant sa phrase en suspens. C’était ainsi que Mazen avait connu Slahedine. Celui-ci lui avait alors déclaré : « Khalil Al Wazir m’a beaucoup parlé de toi. Sa mort nous a réunis plus vite que prévu… » Il avait regardé Mazen avec une détermination légitimée par la dernière volonté du défunt et déclaré : « J’ai besoin de toi, Abou Seïf. »

Pendant plus de deux ans, tout en supervisant la révolte palestinienne, Mazen avait réactivé les réseaux d’acquisition de matériel militaire qu’il avait organisés sous la férule de Saâdedinne Chazli pendant la préparation de la Guerre d’Octobre. A cette époque, Mazen avait créé des liens avec des ingénieurs et conseillers militaires soviétiques et, petit à petit, ces liens s’étaient affermis, ce qui lui avait permis de les retrouver et de se procurer des armes pendant la guerre du Liban. Cette fois322


ci, Mazen organisa avec eux une collaboration bien plus importante, touchant non seulement à l’acquisition de composants de missiles, mais aussi à l’achat de machines-outils permettant de fabriquer ces composants. Cependant, lorsque les troupes irakiennes étaient entrées au Koweït, Mazen avait été pris au dépourvu. La crise avait éclaté au plus mauvais moment : les nouveaux missiles irakiens, qui n’avaient plus rien à voir avec les Scud soviétiques, en étaient encore à leur phase de mise au point. Les ingénieurs irakiens avaient alors été obligés d’activer leur travail, et Mazen avait dû multiplier les démarches auprès des Soviétiques pour acquérir les derniers composants et machines nécessaires. Depuis le 2 août, il avait fait des dizaines de déplacements entre Israël, Bagdad et l’Union Soviétique et avait dû, malgré l’aide de l’aile pro-arabe du complexe militaire soviétique, prendre d’extraordinaires précautions pour déjouer les mesures de surveillance et passer à travers le blocus imposé à l’Irak. Cependant, toutes les difficultés avaient été surmontées et cette première visite à Saâd 16 avait une importance particulière : les « Al Hussein » étaient enfin arrivés au stade des essais. La salle de tir du complexe était hémisphérique et rassemblait, derrière des pupitres de contrôle surmontés de consoles informatiques, une centaine de personnes. Le mur qui faisait face à tous les chercheurs était tapissé d’écrans et de voyants lumineux. Slahedine invita Mazen à s’asseoir à une grande table ovale située entre les rangées de consoles et le mur qui leur faisait face, puis y prit place avec une demi-douzaine de chercheurs qui, un à un, firent un exposé de la situation. Une demi-heure plus tard, deux écrans de télévision géants s’allumèrent. — Tu vois l’écran de droite, déclara le chef du Génie, il s’agit de la cible. Nous avons reconstitué une réplique grandeur nature

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de la base militaire israélienne de Beersheba. L’objectif est le centre de communication, il désigna l’endroit indiqué : — c’est ce bâtiment peint en noir. — A quelle distance se trouve la cible ? demanda Mazen. — Par rapport à notre lanceur que tu verras sur l’écran de gauche, elle est à distance réelle, à un peu moins de 550 km. Mazen regarda l’écran, le paysage était désertique. Tout à coup, confirmant les paroles du chef du Génie, un lanceur surgit comme par enchantement d’une fausse dune. Slahedine prit alors un micro et le tendit à Mazen. « C’est grâce à ton aide que nous en sommes là aujourd’hui. Dans quelques secondes, nous allons enfin observer le fruit de tous nos efforts. A toi l’honneur, Abou Seïf. — N’est-ce pas dangereux de communiquer par radio ? — Notre territoire est parcouru par plus de soixante-dix mille kilomètres de fibres optiques. Personne ne peut nous entendre » Mazen prit le micro et commanda : « Mise à feu ! » Dix secondes plus tard, une gerbe de feu emplit l’écran et le missile jaillit de sa rampe vers le ciel. Un haut-parleur annonça : lancement réussi, vitesse Mach 2. Mazen quitta l’écran des yeux et regarda autour de lui. Tous les regards étaient rivés sur l’autre écran, celui de la cible. « Combien de temps ? » demanda-t-il. « Deux minutes », répondit furtivement Slahedine. Vitesse Mach 4, trajectoire respectée. N’eussent été les annonces faites par le haut-parleur, le temps eût paru figé. Vitesse Mach 5, altitude 100 000 pieds, objectif à 50 secondes puis : altitude 20 000 pieds, objectif à 15 secondes. Enfin, l’écran de contrôle fut brouillé par une énorme déflagration puis, peu à peu, l’image retrouva sa netteté. Le bâtiment noir

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avait été entièrement soufflé. Un tonnerre d’applaudissements éclata dans la salle, tout le monde se congratula. Slahedine regarda Mazen et déclara : « Maintenant, nous repartons pour Bagdad, le Président tient à ce que nous lui présentions les résultats de ce premier essai »

Trois heures plus tard, après avoir atterri sur une base militaire des environs de Bagdad, Slahedine et Mazen se rendirent sous bonne escorte au centre de la ville. Le cortège contourna l’hôtel El Rachid et pénétra, par l’une des sept portes blindées, dans le bunker présidentiel. Celui-ci, véritable forteresse futuriste, comportait six niveaux souterrains et était construit selon une technique de multi-emboîtements qui, grâce à de gigantesques ressorts, était à même de protéger ses habitants contre les ondes de chocs et les radiations d’une bombe nucléaire. Slahedine et Mazen quittèrent leur véhicule et traversèrent sans difficulté les multiples contrôles. Ils prirent un ascenseur, puis traversèrent l’impressionnant centre de commandement du sixième sous-sol, et se présentèrent devant la porte du bureau présidentiel. Le garde en faction avança vers Mazen pour la dernière fouille d’usage mais, à la grande surprise du garde, Slahedine s’interposa. Le garde hésita un moment, puis s’écarta. Slahedine était l’un des rares hommes à jouir de la confiance absolue du Président : en s’opposant à lui, c’était à Saddam en personne que l’on s’opposait. Il ouvrit la porte et les deux hommes entrèrent. Le regard de Mazen fut tout de suite attiré vers le sol. En fait de parterre, le bureau de Saddam Hussein était entièrement recouvert d’une vitre abritant une impressionnante maquette reconstituant la ville de Babylone au temps de sa splendeur, avec ses cent portes de bronze, ses palais et ses jardins. Mazen avança, fasciné par la maquette, puis leva les yeux et vit le Président irakien. Il était assis et affairé derrière

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un magnifique bureau de marbre bleu ayant pour socles deux lions babyloniens. Sur le mur de droite, une stèle de pierre ocre, réplique exacte de celle qui se trouve au Louvre et sur laquelle sont gravés les 282 arrêts du premier recueil juridique de l’Histoire de l’Humanité : le Code d’Hammourabbi. Contre le mur de gauche, une immense bibliothèque et, partout sur les murs, différentes peintures. Mazen s’attarda sur une grande fresque représentant les merveilleux Jardins suspendus de Babylone puis il remarqua d’autres tableaux : les victoires de Jérusalem par Nabuchodonosor puis par Salah Al Din Al Ayyubi. Lorsqu’ils arrivèrent devant le bureau, le Président leva la tête, salua Slahedine et demanda : « Quels sont les résultats ? — Ils sont excellents », répondit Slahedine avant d’ajouter en se retournant vers Mazen : « Abou Seïf y est pour beaucoup » Mazen, qui, en retrait, essayait de lire une inscription gravée sur une vieille épée accrochée au mur, se retourna en entendant son nom. Saddam Hussein déclara, en se levant et en tendant la main : « L’épée que vous regardiez a fait la bataille de la Quadissiya et l’inscription est la même que celle qui figurait sur DhulFikar1. » « Là yoktal muslim bi kafir »2 !, récita Mazen en serrant la main de Saddam. « Abou Seïf ? Celui dont nous avait parlé le regretté Abou Jihad ? « Lui-même, monsieur le Président », répondit Mazen. « Vous avez fait du bon travail », déclara solennellement Saddam en ajoutant à l’adresse du chef du Génie : « tu veilleras à lui accorder tout ce qu’il désire ». Il versa trois verres d’eau, posa l’un devant Mazen, l’autre devant Slahedine, vida le sien d’un trait, ouvrit un dossier puis déclara : « Maintenant que

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l’efficacité de nos missiles est acquise, reste le problème des défenses antimissiles. » Le chef du Génie intervint : « Les Américains vont concentrer leurs KH et BLOCK 14 DSP1 pour couvrir notre territoire. Or nous n’avons pas une idée précise de l’ampleur de cette couverture, et tant que nous n’en saurons pas plus, nos lanceurs seront en danger et nous risquons de voir nos missiles interceptés et détruits. — Les Soviétiques n’ont-ils pas promis de nous communiquer toutes les orbites des satellites espions ? » demanda Saddam. « Ils l’ont fait », répondit Slahedine, et il ajouta : « mais j’ai reçu un rapport de nos observatoires : toutes les données qui nous ont été communiquées sont fausses. Nos experts les ont contrôlées; ils sont formels. — J’ai reçu un rapport de nos agents en Allemagne, déclara le Président irakien, ils ont localisé, dans une base près de Francfort, les batteries antimissiles destinées à être acheminées vers Israël. Nous allons opérer une action de destruction, mais il faut attendre qu’elles soient plus vulnérables. — Elles le seront lors de leur acheminement », lança Slahedine. « Excusez-moi d’intervenir », dit Mazen, « ceci est risqué et inutile. Les batteries basées en Allemagne sont des PAC 1. C’est un ancien système qui n’a jamais fait ses preuves. Or les Américains en préparent une nouvelle version. L’opération de sabotage en Allemagne est non seulement inutile mais nuisible : elle dévoilera à nos ennemis notre stratégie. Ils activeront leurs travaux, multiplieront leurs mesures de sécurité et pour finir, nos missiles resteront à la merci des nouveaux Patriot… Comme vous l’avez dit », poursuivit Mazen en regardant le Président, « ce sont les orbites des satellites espions qu’il nous faut.

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— Tout cela est bien pensé, mais comment les obtenir ? Je viens de vous dire que les Soviétiques nous avaient menti, et ils continueront probablement à nous mentir. Avez-vous une idée, Abou Seïf ? » demanda Saddam qui devinait quelque chose. « Peut-être bien », déclara Mazen, « mais il est encore trop tôt pour en parler. » Saddam fixa Mazen et déclara : « Abou Seïf, mes hommes sont prêts en Allemagne. Chaque jour qui passe est pour eux synonyme de nouveaux dangers. Si vous avez une idée, exprimez-la, sinon, laissez-moi faire ! » Mazen réfléchit un instant : « J’ai des hommes qui me fournissent des rapports quotidiens sur toutes les activités inhabituelles des points stratégiques d’Israël. Or, quelques heures après l’invasion du Koweït, un vol spécial de l’U.S.AIR FORCE a atterri sur l’aéroport de Jérusalem et un seul homme en est descendu. Le véhicule transportant celui-ci a été aperçu plus tard au ministère de la Défense. En faisant ce recoupement, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’en savoir plus, alors j’ai fait suivre cet individu. Quelques heures après son arrivée, un homme est venu le chercher à l’hôtel. Cet homme, c’est Rafael Eytan, l’ancien chef du LAKAM. » En entendant ce nom Saddam fronça les sourcils. « Le service chargé d’espionner nos systèmes d’armes ? — Exactement ! — Mais n’est-il pas poursuivi par la justice américaine ? — C’est justement ce qui m’a mis la puce à l’oreille : si les Américains ont quand même décidé d’entrer en contact avec lui, c’est qu’ils en avaient vraiment besoin. J’en ai donc déduit que cette étonnante rencontre entre un Américain et Eytan -et cela quelques heures seulement après l’invasion du Koweït—

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pouvait avoir un but hautement stratégique ! Or quelques jours plus tard, j’ai appris, par mes contacts russes, qu’Eytan a fait des pieds et des mains pour avoir des informations sur les dernières transformations opérées par nos soins sur les Scud » Mazen marqua un temps d’arrêt. « Poursuivez ! » demanda le Président irakien. « Cette demande de renseignements ne peut avoir pour but que la programmation du nouveau Patriot ! Les Israéliens ne peuvent pas manipuler ce système de défense, ils ont besoin des Américains. Aussi, je pense qu’il faut attendre et n’agir qu’à l’arrivée des opérateurs. — Que voulez-vous dire par agir ? — Les faire suivre, déterminer leurs habitudes, puis, selon les circonstances et nos possibilités, les éliminer au meilleur moment… » Saddam resta sceptique : « Imaginons que vous réussissiez, ils seront remplacés ! Cela n’aurait servi à rien ! Comme vous l’avez fait remarquer pour mon opération en Allemagne. — Pas si nous agissons au dernier moment. — C’est-à dire ? — Si nous les éliminons quelques heures avant le lancement des missiles, le système de défense sera, faute de techniciens, inopérant et nos missiles arriveront sur leurs objectifs sans être interceptés. — Pour quelque temps seulement. — Peut-être pour un jour ou deux . — Quelles peuvent être les chances de réussite d’une opération aussi audacieuse ? — Lorsque j’ai fait suivre l’Américain, mes hommes étaient formels : il était vulnérable.

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— Abou Seïf, votre plan est très audacieux, même trop. Ne serait-il pas plus simple de choisir une solution plus… expéditive ? — L’audace paye toujours. Les Israéliens ont certainement prévu les sabotages, ils prendront toutes les précautions nécessaires. — Ils les prendront aussi pour protéger les techniciens américains. — Peut-être, mais on ne peut imposer à des techniciens américains de haut niveau un cloisonnement total. N’oubliez pas que c’est un nouveau Patriot qui va sortir des chaînes de Northray. Ce sont des chercheurs de haut rang qui vont opérer, non des caporaux. Ils n’habiteront pas dans des bases militaires, c’est leur statut qui fera leur vulnérabilité. Je vous répète que l’Américain qui était arrivé à Jérusalem le 2 août était à notre portée. — A la veille de la guerre, les conditions de sécurité seront différentes. — Je dispose d’hommes prêts à tout. — Abou Seïf, votre détermination m’oblige, mais pour plus de sûreté, je veux que vous prévoyiez une solution de secours. — Je l’ai déjà prévue, monsieur le Président. »

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Chapitre 15

Quelques semaines plus tard, alors que les nouvelles batteries de Patriot mises au point par Northray, étaient acheminées vers Israël, Steve fut appelé au bureau du colonel Montgomery qui le reçut avec un grand sourire. « Windley, tout est désormais prêt. Je viens d’obtenir le chef d’état-major au téléphone. Il vous félicite pour votre travail et vous demande de bien vouloir superviser le système en Israël. » Steve savait que la formule de politesse n’était là que pour maquiller l’ordre. « Encore ! » lança-t-il avec nervosité. « Ecoutez Windley, la mise au point du PAC 2 est votre œuvre, c’est vous qui avez élaboré le système de coordination entre satellites, avions radars et batteries antimissiles. Comprenez alors que pour mes supérieurs, il est tout à fait logique de vous envoyer là-bas ! Personne ne peut faire mieux que vous. — Mais combien cela va-t-il durer ? — A peine quelques jours, et il y a des chances pour que vous vous tourniez les pouces en Israël. Avec les moyens militaires dont nous allons disposer, il est possible qu’aucun missile n’arrive sur le territoire hébreu.

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— Colonel, vous savez aussi bien que moi qu’il y a des plages vides dans notre couverture satellite, les Irakiens pourront lancer leurs engins à ces moments-là. » Montgomery arbora un sourire triomphant et déclara : « Windley, quelques heures après le déclenchement de Desert Storm, l’armée irakienne et ses centres de commandement seront anéantis. Le ciel irakien nous appartiendra. Dans ces conditions, comment voulez-vous qu’ils lancent leurs missiles ? » Steve resta silencieux, Montgomery ajouta : « Vous partez dans deux jours par vol spécial, une équipe de techniciens vous a déjà précédé. — Deux jours ? — Oui, le 10. Nous tiendrons tout à l’heure une dernière réunion, puis je vous libère jusqu’à votre embarquement pour Jérusalem. »

Ce soir-là, lorsque Steve communiqua la nouvelle de son voyage à Léda, elle ne put lui cacher sa déception : « Steve, depuis cinq mois, je ne t’ai presque pas vu, tu ne rentres à la maison que pour dormir. Ta fille ne te connaît pas, tu ne l’as jamais prise dans tes bras, et voilà que tu pars faire la guerre ! » — Léda, je suis détaché auprès de l’armée, je ne peux pas faire autrement, tu le sais ! — Oui Steve, mais tu me manques et tu manques à Némésis. — Va la réveiller s’il te plaît, il me reste si peu de temps ! » Deux minutes plus tard, Némésis était sur les genoux de Steve, disant des choses inintelligibles et reprises en chœur par ses parents émerveillés. « Mais chérie, qu’est-ce qu’elle raconte ?

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— Elle discourt. Moi, je la comprends ! Ta Némésis te demande des comptes et te menace de son petit doigt. » Et ainsi, jusqu’à une heure tardive, Steve et Léda sombrèrent dans le doux oubli qui envahit ceux qui contemplent les tout petits. Ce furent les doux murmures de Némésis qui réveillèrent ses parents au petit matin. Ils passèrent ce dernier jour ensemble tous les trois. La dernière nuit, les parents ne dormirent pas. La proximité du départ inquiétait Léda : « Steve, je ne veux pas te paraître stupide, mais j’ai peur pour toi. — Chérie, ne crains rien, tout sera fini dans quelques jours. — Personne n’en sait rien », objecta-t-elle, « et puis, tu vas être entouré de tes Patriot. Suppose que l’un d’eux explose. — Ce serait bien la première fois, chérie… — Je le sais, mais tu ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter. Tout est possible, il peut y avoir des ogives chimiques sur les missiles irakiens ! — Léda ! nous serons protégés, nous aurons des masques à gaz ! — Tu sais bien que ce n’est pas suffisant, il y a des gaz qui pénètrent par la peau ! — Nous serons dans des blockhaus hermétiquement fermés ! — Et si des missiles arrivent alors que tu es à l’air libre ? — Ce n’est pas possible, nous serons dans les environs de Jérusalem, les Irakiens ne vont tout de même pas frapper un lieu saint de l’Islam ! — Et si un missile était dérouté ! — Et si un météore nous tombait dessus ? » répliqua-t-il sur le même ton. « Steve, je ne plaisante pas !

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— Chérie ! il doit y avoir la même probabilité. — Steve, nous pouvons discuter longtemps ainsi, mais tu pars en guerre et tout peut arriver ! Ces histoires de canons géants et de bombe atomique me font peur ! — Mais tu était la première à crier qu’il s’agissait de bobards ! — Quand tu es ici, oui, mais maintenant que tu pars sur le front ! — C’est ton inquiétude qui te fait dire cela, ressaisis-toi. » Elle resta un long moment silencieuse puis : « Excuse-moi, c’est plus fort que moi. Imagine un instant mon angoisse lorsque j’apprendrai que des missiles sont lancés sur Israël ! Et puis », ajouta-t-elle avec un hoquet, « imaginenous, Némésis et moi… sans toi… » Steve ne put répondre que par une très forte étreinte. Oui, Léda avait raison de s’inquiéter, la défense antisatellite était loin d’être absolue. Pour la première fois de sa vie, Steve pensa à la mort. Il imagina un instant dire la vérité à Léda, lui dire qu’il n’était pas Steve Windley, et cette éventualité lui parut insupportable. Alors, il pensa à Mazen. Le même problème ne s’était-il pas posé pour lui ? Avait-il ressenti avec la même intensité l’horreur de l’éventualité de lui dire la vérité ? Steve avait pensé que son frère lui avait volé son destin. N’était-il pas lui-même devant le même dilemme ? Il sentit sur son torse nu couler les larmes de Léda. Il lui caressa les cheveux tout en pensant à son frère. Où était-il, que représentait pour lui cette guerre qui approchait à grands pas ? Puis il pensa de nouveau à lui-même, à sa mission qui allait le conduire à défendre Israël. Alors une profonde tristesse l’envahit : la tristesse devant l’absurde. Steve voulut la chasser, il caressa sa femme, l’embrassa, mais rien n’y fit. Cette tristesse-là était plus forte que l’amour. JERUSALEM

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Le Boeing de l’armée américaine s’immobilisa au beau milieu de la piste de l’aéroport Atarot. Steve dévala la passerelle et retrouva au bas de celle-ci le major Benyamin. Alors que l’avion faisait demi-tour pour remonter la piste, Steve s’engouffra dans la berline noire de l’armée, qui se dirigea à toute vitesse vers la grille de l’aéroport. Au moment où la voiture ralentissait devant le poste de sécurité, un des employés de l’aéroport, qui s’affairait sur un traîneau à bagages, salua respectueusement. Amusé, Steve le salua à son tour. Il ne vit pas que, de sa main droite, l’employé appuyait à plusieurs reprises sur la touche du déclencheur d’un Kiev 30, minuscule appareil de photo motorisé. Une heure plus tard, pendant que Steve rangeait ses affaires dans les placards d’une chambre du Sheraton Jerusalem Plaza, à quelques kilomètres de là, dans une arrière-boutique du souk de Jérusalem-Est se tenait une étrange réunion. Assis sur un tapis enroulé, Mazen discutait avec trois hommes. L’un d’eux, qui portait le bleu de travail du personnel au sol de l’aéroport d’Atarot, lui tendit des photographies en disant : « Cela s’est déroulé de la même manière qu’en août dernier : un avion de l’U.S. AIR FORCE s’arrête au beau milieu de la piste, un seul homme en descend, une voiture du ministère de la Défense au bas de la passerelle… » Mazen fixa le visage souriant sur la photographie et demanda : « Vous me ferez des agrandissements et des copies de ce cliché. Je veux que tous nos agents puissent être capables de le reconnaître immédiatement. » Il se tourna vers Rami, l’homme assis à sa droite. « Et en ce qui concerne le Sheraton ? — La chambre a été réservée au nom du ministère de la Défense » répondit Rami.

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« Et pour l’écoute ? — Le concierge a attendu le passage des hommes du dépoussiérage1 et a posé la pastille dans la corbeille à fruits. A la moindre alerte, le garçon d’étage sera averti. Il se tiendra près du téléphone pendant tout le séjour de l’Américain. » Mazen pensa qu’une visite inopinée du contre-espionnage ruinerait toute la mission, mais les agents passaient toujours par le concierge avant d’ouvrir les chambres, ce qui lui laissait le temps d’avertir ses partenaires. « Bien », déclara Mazen. Maintenant, écoutez-moi bien : « vous allez demander à nos hommes d’alléger toutes les autres filatures en cours pour cette mission. — Même celles des techniciens américains ? — Oui, nous en savons assez sur eux, cela fait plus de vingt jours qu’ils suivent exactement le même circuit. Nous allons désormais nous concentrer sur cet homme. Vu les modalités de ses deux arrivées et la présence d’Eytan à ses côtés, il doit être le plus important du groupe. » Il se retourna vers le troisième Palestinien : « Assâd, il nous faut quatre motos et autant de voitures avec leurs conducteurs, des mitraillettes, des silencieux et des émetteurs récepteurs à scanner. Je veux des hommes prêts à tout. — Je ne dispose que de ce genre d’hommes », répondit Assâd. Mazen se retourna à nouveau vers Rami. « Rami, je veux que les hommes libérés des autres filatures s’organisent en huit équipes de trois hommes, que quatre d’entre elles se tiennent prêtes à effectuer des opérations de diversion sur le parcours de l’Américain, et que les quatre autres organisent sa surveillance. Que personne ne prenne de décision personnelle, vous n’agirez que sur mes ordres. Voilà, nous nous retrouvons demain au point n°5 avec les chefs d’équipes.

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Comme pour tous les membres de l’équipe américaine, je veux un rapport détaillé sur tous les mouvements de cet individu. Il faudra opérer avant l’expiration de l’ultimatum des NationsUnies. Nous avons cinq jours devant nous, mais il faut tenter de n’agir qu’au dernier moment. » Enfin, Mazen donna congé à deux de ses hommes puis, s’adressant à Assâd : « Où en es-tu dans la préparation de l’autre option ? — Les explosifs sont prêts, nous attendons les roquettes… » 12 JANVIER SHERATON JERUSALEM PLAZA. Steve venait à peine de s’assoupir lorsque le téléphone sonna : « Windley à l’appareil. — Bienvenue à Jérusalem, Monsieur Windley, c’est Rafael Eytan. Les batteries Patriot sont installées et les unités mobiles de commandement sont sur place. Ce soir, nous allons procéder à des essais, je passerai vous prendre à 18h. — Je serai prêt. — Alors, à ce soir, sauf urgence, bien entendu. — Que voulez-vous dire ? — Nous sommes à la veille de la guerre; d’un instant à l’autre, tout peut arriver. — Je vous comprends. » Steve raccrocha et tenta de retrouver le sommeil. Mais au bout de vingt minutes, il se redressa et actionna la commande de la télévision. L’une des chaînes israéliennes passait un reportage sur l’utilisation des masques à gaz, tandis que sur une autre, un présentateur palabrait sur l’échec de la tentative de conciliation entre James Baker et Tarak Aziz et sur l’auto337


risation donnée par le Congrès à Georges Bush pour faire usage de la force. Steve éteignit le poste. Les prétendues tentatives de conciliation ne dupaient que les imbéciles. Tout avait été organisé. Les plans de paix n’étaient que des leurres destinés à entretenir une fausse espérance pour laisser aux Etats-Unis et à leurs alliés le temps de mettre en place leurs armées; rien ne pouvait arrêter la logique de guerre. Il se leva, prit une douche et descendit dans le hall de l’hôtel. Benyamin, qui était assis dans un fauteuil faisant face à l’ascenseur, se leva. « Vous avez besoin de quelque chose, Monsieur Windley ? — Merci Major, je vais juste me dégourdir les jambes. » Benyamin insista : « Je peux vous conduire où vous désirez. — Merci Major, mais je voudrais me promener seul. » Benyamin insista, visiblement gêné : « Excusez-moi, Monsieur Windley, mais ce n’est pas possible. Votre sécurité m’interdit de vous laisser vous promener en ville. — En vertu de quel droit pouvez-vous m’interdire quoi que ce soit ? » lança Steve. « Ce sont les ordres du ministre. Je vous en prie, Monsieur Windley, vous n’êtes pas un touriste. D’abord il y a votre sécurité, ensuite vous pouvez être convoqué à tout moment. » Steve se rappela les dernières paroles d’Eytan. Tout peut arriver d’un instant à l’autre. Il se ravisa et, malgré son énervement, sourit à Benyamin en déclarant : « Vous avez peut-être raison, c’est la première fois que je me trouve confronté à une situation pareille. »

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Il remonta dans sa chambre, ralluma le poste et regarda un film. A 17h 45 il retrouva Benyamin dans le hall de l’hôtel. « Nous allons au ministère. — Oui, je m’apprêtais à vous appeler. » Steve suivit le major dans les couloirs conduisant au garage de l’hôtel, puis prit place sur la banquette arrière du véhicule. Lorsque le portail donnant sur la rue s’ouvrit, un agent arrêta la circulation et leur donna la priorité. Steve regarda l’agent, puis les gens sur le trottoir. Un laveur de vitres qui était en train de le fixer, détourna précipitamment les yeux, mais c’était assez pour que Steve ressente l’étrangeté de son regard. Pendant que la voiture prenait de la vitesse sur la rue King Georges, Steve regarda par la lunette arrière, jusqu’à le perdre de vue, le laveur de vitres qui faisait glisser sa raclette de façon bizarre. Steve ne pouvait deviner que, par ce geste, l’homme lançait un signal à un camarade installé un peu plus loin dans une voiture, et qui avait déjà transmis sur son émetteur un très court message codé. Steve détourna les yeux et regarda machinalement les enseignes lumineuses de l’avenue. Il revit l’enseigne du Jerusalem Post et le suivit longuement du regard. Alors que la voiture longeait le Parc de l’Indépendance, Steve se demanda pourquoi cette enseigne avait particulièrement attiré son attention. Il réfléchit un instant, puis fut consterné par ce que tramait son inconscient et qui venait de se révéler : elle lui rappelait le Washington Post, non par une quelconque homonymie, mais par cette annonce émise quelques années auparavant et qui lui avait permis de recevoir un message de la dame par qui tout avait commencé…

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Ce soir-là, en retournant à l’hôtel, Steve se promena longuement dans le hall, puis s’installa au salon de la réception et commanda un jus de fruit. Il prit un journal qui traînait sur une table et fit semblant de lire tout en examinant les lieux. A quelques mètres de lui, Benyamin était assis comme d’habitude, face aux ascenseurs. Steve se demanda si le major était le seul homme chargé de sa sécurité. Il regarda vers la porte de l’hôtel et remarqua son chauffeur discutant avec un autre homme. Leur dialogue s’interrompait dès qu’une personne entrait dans l’hôtel. Et à chaque fois, ils observaient intensément l’arrivant. Steve suivit du regard un client qui venait de pénétrer dans le hall et qui se dirigeait vers le comptoir. Il vit alors un autre homme s’approcher du client et suivre sa discussion avec le réceptionniste. Steve en conclut qu’il s’agissait d’un quatrième agent, sans compter le policier en faction devant la sortie du garage. Il mémorisa une dernière fois les lieux, puis se leva et remonta vers sa chambre. En refermant la porte, il examina le traditionnel plan d’évacuation qui y était placardé. Comme dans tous les hôtels, celui-ci comportait un plan de l’étage. Steve examina l’emplacement des sorties de secours et reconstitua leur agencement avec celles qu’il avait remarquées au rez-de-chaussée.

Le matin suivant, Steve descendit prendre son petit déjeuner à la cafétéria de l’hôtel et en profita pour observer les lieux et compléter son plan. Du côté des toilettes, il remarqua une sortie de secours quelque peu dérobée qui, comme les autres, avait deux battants à sens unique. Il constata qu’elle ne comportait pas de dispositif de sécurité, mais le problème était qu’elle donnait sur la même rue que le garage de l’hôtel, là où un policier était en faction. Lorsqu’il revint ce soir-là après avoir passé la journée à travailler sur le champ de tir des Patriot, Steve prit la décision

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d’agir le lendemain matin, car les militaires israéliens n’avaient besoin de lui que dans l’après-midi.

Le lendemain matin, Steve prit l’ascenseur, salua Benyamin et se dirigea vers le restaurant. Dès qu’il fut hors de la vue du major, il retira de sa poche une plaquette métallique de cinq centimètres de côté qu’il avait dévissée d’un interrupteur, se dirigea vers les toilettes et s’arrêta devant l’issue de secours. Il regarda derrière lui puis, dès qu’il fut assuré que personne n’arrivait, il appuya doucement sur l’un des battants, glissa la plaquette -sur laquelle il avait apposé un double adhésif— devant le loquet, sortit et laissa doucement la porte se refermer derrière lui. Dissimulé dans l’embrasure, il chercha des yeux l’agent. Celui-ci était adossé contre une voiture et fixait la porte du garage. Steve feignit de lacer ses chaussures puis se releva et se dirigea d’un pas rapide vers le bureau du Jerusalem Post.

Mazen était assis aux côtés de Rami au volant d’une voiture garée à quinze mètres de la sortie du garage. Il observait les lieux dans son rétroviseur. Lorsqu’il remarqua l’étrange attitude de cet homme qui venait de sortir furtivement par l’issue de secours de l’hôtel, il crut d’abord qu’il s’agissait d’un agent et se mit sur ses gardes en avertissant d’un geste Rami. « Rami, dit-il, regarde cet homme qui approche derrière. » Le Palestinien empoigna son arme et suivit du regard Steve qui longeait alors le véhicule. Rami reconnut l’Américain qu’il avait désormais observé plusieurs fois. Il retint difficilement son excitation : « Abou Seïf ! C’est lui ! » Mazen ne comprit pas tout de suite.

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« Qui ça, lui » ? demanda-t-il en regardant Steve passer à quelques centimètres de la voiture. « L’Américain ! » Le cœur de Mazen s’emballa. Steve passa devant le véhicule et traversa la rue en regardant sur sa droite, car l’artère était à sens unique. Rami et Mazen purent ainsi l’observer à leur aise. « Tu as raison », lança Mazen, c’est bien l’homme sur la photographie. Mais qu’est-ce qu’il fait dehors, seul ? L’occasion est trop belle, la cible trop facile. Un piège ? songea-t-il. Mais il écarta tout de suite cette éventualité : l’Américain était trop précieux pour être utilisé comme appât. Il devait plutôt avoir quelque chose à dissimuler à ses gardes israéliens. Mazen décida de profiter de l’occasion : « Écoute Rami, nous allons tenter de l’enlever. Au moindre problème, on l’élimine, mais essayons tout d’abord le rapt. — Abou Seïf, pourquoi compliquer la mission, nous sommes à la veille de la fin de l’ultimatum ! Qu’on en finisse ! — Rami, avec un Américain de cet acabit, on peut négocier pas mal de choses ! Quel est notre code pour enlèvement ? — Sana répondit Rami. Mazen prit alors son émetteur et lança : « Sana, je dis bien… Sana » puis il mit l’appareil dans la poche intérieure de sa veste et sortit de la voiture en ordonnant à Rami : « Prends ma place et suis moi à cinq mètres de distance. Avertis les motos, les autres voitures et les équipes de diversion. Mais rappelle à tout le monde d’attendre mon ordre. » Il sauta hors du véhicule et suivit Steve pendant que Rami démarrait. Mazen gardait entre l’Américain et lui une distance d’une dizaine de mètres et attendait, avant de lancer l’ordre du rapt, que tout le monde se mît en place. C’est l’occasion inespérée, songea-t-il. Il n’était plus nécessaire d’organiser le dangereux

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braquage du véhicule blindé et de tirer à la roquette; désormais, et grâce à cette sortie inopinée, il suffisait de bien se placer et de l’engouffrer dans un des véhicules. Au pire des cas, s’il y avait une patrouille, il suffirait d’un petit échange de tir et l’opération serait réalisée. Un jeu d’enfant pensa-t-il. Mazen avait fait quelques dizaines de mètres, lorsqu’il constata que tout était en place : les hommes à pied, les motos et les quatre voitures. Une partie des véhicules était en amont de l’Américain, l’autre en aval, alors qu’une quinzaine d’hommes à pied commençaient à entourer Steve, à l’isoler. La rue n’était pas très fréquentée, c’était le moment ou jamais. A l’instant où Mazen s’apprêtait, selon un code préétabli, à hausser la main droite pour lancer l’ordre du rapt, Steve changea de direction et tourna vers la rue Harav Kook. Mazen et ses hommes le suivirent. Tout à coup, l’Américain s’approcha d’un bureau adjacent au siège du Jerusalem Post, puis poussa la porte et entra. Mazen souffla longuement et intima d’un geste aux véhicules de s’arrêter et aux hommes de se disperser. Il regarda l’enseigne du bureau, se demanda ce qui avait amené là l’Américain, puis entra à son tour. Steve était appuyé contre un comptoir sur lequel une plaque de plastique noire indiquait : annonces. Mazen s’accouda sur le comptoir à un mètre de Steve qui demandait à l’employé : « Je voudrais faire passer une annonce et si possible recevoir mon courrier ici même. » L’employé lui présenta une feuille et un stylo et dit : « C’est possible, je vais vous donner un numéro de dossier. Le texte s’il vous plaît, en caractères d’imprimerie. » Steve griffonna quelques lignes et remit le papier à l’employé en ajoutant :

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« Je le veux en première page, en haut à droite, en gros caractères gras. — Pour combien de jours » ? Steve réfléchit puis dit : « Un seul. — Ça fait 160 000 shekels. — Je peux payer en dollars ? — Bien sûr, attendez que je fasse le calcul. » Il tapota sur une calculette : « Ça fait 750, tout rond, et voilà votre numéro de dossier. » Steve mit le petit papier dans sa veste. « Comment allez-vous payer, Monsieur ? — Cash. » Pendant que Steve tirait de sa poche une liasse de dollars et commençait à les compter, Mazen se rapprocha de lui et posa machinalement les yeux sur le papier de l’annonce que l’employé avait posée derrière le comptoir. Il regarda distraitement, sans prêter nulle attention. « Je peux vous aider ? » lui demanda l’employé. « Le… tableau des tarifs » demanda Mazen sans relever la tête, car il évitait toujours de regarder les gens en face pour que ceux-ci ne puissent pas, plus tard donner son signalement. Le préposé lui remit le tableau et attendit que son client eût fini de compter l’argent. Au moment où Steve tendait les billets à l’employé, les mots que Mazen regardait machinalement attirèrent davantage son attention jusque là accaparée par la présence de l’Américain, et il ne réalisa pas immédiatement ce qu’il lisait. Mais tout à coup, le sens des mots sous ses yeux explosa dans sa tête : seif cherche mazen

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Une sensation de douleur intense l’envahit et il dut bander tous ses muscles pour ne pas bouger. Mon Dieu, se dit-il, qu’estce que cela veut dire ? Ce n’est pas possible ! Il voulut regarder « l’Américain » mais ses yeux restèrent fixés sur la feuille de papier. Il se força à se retourner mais rien n’y fit : il était bouleversé, paralysé. Pendant que Steve quittait le bureau, l’employé demanda à Mazen, qui s’accrochait au comptoir car ses jambes ne le portaient plus : « Puis-je vous éclairer ? » puis, il remarqua son état : « Est-ce que tout va bien, Monsieur ? » « Oui, oui », répondit Mazen en se ressaisissant. « Je reviendrai ». Il reposa le tableau des tarifs sur le comptoir et sortit en titubant et en prenant soin de cacher son visage à l’employé. Dehors, il vit Steve au bord du trottoir. Celui-ci s’apprêtait à traverser la rue entre deux voitures en stationnement, lorsqu’un troisième véhicule lui en bloqua l’accès. Rami était au volant, dans une position d’attente : son bras droit était posé sur la manette d’ouverture de la portière arrière. Il regardait intensément Mazen, attendant son ordre. Il lui suffisait d’ouvrir la portière pour qu’un autre homme, debout derrière Steve, poussât celui-ci dans le véhicule et s’y engouffrât derrière lui. Mazen fixa Rami, baissa la tête et s’agenouilla comme pour ramasser quelque chose. C’était l’ordre d’annulation de la mission. Rami hésita une seconde, puis redémarra pendant que les hommes à pied se dispersaient et que les motos et les autres voitures disparaissaient. En quelques secondes, tout redevint normal et l’ordre d’annuler les opérations de diversion était lancé par radio aux équipes disséminées dans Jérusalem. Sans se rendre compte de rien, Steve traversa la rue. Mazen qui le suivait du regard fit quelques pas puis s’adossa au mur. Ses jambes refusaient d’avancer. Il regarda son frère qui, sur le trottoir opposé, s’apprêtait à tourner sur King Georges. Mazen hésita

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un instant, tenta de l’appeler, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Des années de vie secrète et d’action clandestine avaient banni toute spontanéité. Il s’en voulait déjà d’avoir laissé transparaître son état devant le préposé du bureau des annonces. Mais comment rester impassible ? Son frère, son propre frère était la cible de l’exécution commuée en rapt !

Rami, qui avait garé le véhicule un peu plus loin, rejoignit Mazen. « Abou Seïf, que s’est-il passé ? Tout était parfait ! Était-ce un piège ? Une erreur ? » Tout à coup il remarqua l’état de Mazen. Il ne l’avait jamais vu ainsi : « Abou Seïf ! Est-ce que tout va bien ? » Mazen leva un visage défait et lâcha difficilement : « Ce n’est rien Rami, nous nous retrouverons comme prévu, laisse-moi seul. » Rami hésita un instant, puis : « Abou Seïf, je ne peux pas te laisser ainsi, viens, partons d’ici. — Laisse-moi Rami, je t’ai dit que je voulais être seul », cria Mazen avec une fermeté forcée. Rami n’osa plus insister, il recula et partit.

Le lendemain matin à la première heure, Mazen était dans la rue. Dès qu’une camionnette du Jerusalem Post eut lancé une liasse de journaux contre le mur préfabriqué d’un kiosque, il s’approcha du vendeur qui défaisait les ficelles et en demanda un.

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« Dites donc, vous les aimez fraîches ! » lança le vendeur en lui remettant l’exemplaire du dessus. Mazen paya son journal et n’eut pas besoin de le déplier pour retrouver en haut et à droite les mots qu’il avait lus la veille. Il nota les références inscrites en bas de l’annonce et reprit sa marche.

Quelques heures plus tard, une jeune femme, envoyée par Mazen, se présenta au bureau du Jerusalem Post avec une enveloppe portant le numéro du dossier de l’annonce de Steve.

A midi moins cinq, usant du même stratagème que la veille, Steve sortit de l’hôtel et se présenta au bureau. Quelle ne fut sa surprise lorsqu’il vit l’employé lui remettre une enveloppe en déclarant avec un sourire complice : « Mes compliments, c’est la plus jolie dame que j’aie vue depuis des lustres. » Steve pensa à une méprise du préposé. Il prit la lettre, revint d’un pas rapide vers l’issue de secours de l’hôtel, poussa la porte, s’isola dans les toilettes, ouvrit l’enveloppe et lut : « Coupole du Rocher, 12 h 30 ». Steve n’arriva pas à retenir son émotion. Il se prit la tête entre les mains et resta longtemps immobile. Enfin, il déchira le papier, le jeta dans la cuvette, tira la chasse d’eau et repartit vers les ascenseurs. Une fois dans sa chambre, il appela le standard de l’hôtel et demanda qu’on ne lui passe aucune communication. Puis il appela la réception et demanda Benyamin. Celui-ci prit l’appareil : « Major Benyamin, je vous écoute, Monsieur Windley.

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— Major, j’ai rendez-vous au ministère à 16 heures. Je vais faire un somme. Si on vous appelle pour confirmation, ne me dérangez pas. Je serai à la réception à 15h 45. — C’est noté, Monsieur Windley. » Steve reposa le téléphone et réfléchit. Pour cette troisième sortie secrète, il ne pouvait estimer la durée de son absence. Il décida alors de prendre deux précautions : il fit couler la douche, bloqua de l’extérieur la porte de la salle de bains à l’aide d’un tournevis, accrocha à la poignée de la porte de la chambre le carton rouge ne pas déranger et prit les escaliers de secours. En entrebâillant la porte du rez-de-chaussée, il vit de dos le major Benyamin qui surveillait l’ascenseur. Les autres agents de sécurité regardaient vers l’extérieur. Au moment où un groupe de touristes se dirigeant vers le restaurant passait devant lui, Steve se faufila au milieu d’eux. Une minute plus tard, il était dehors.

Au siège de l’AMAN, Elazar, directeur adjoint, venait de fermer un dossier lorsqu’il remarqua l’annonce sur le journal posé sur son bureau. Il décrocha la ligne intérieure et appela de suite Amnon Shahak, le chef de l’AMAN : « Patron, avez-vous lu le Post de ce matin ? — Je n’en ai pas encore eu le temps, Elazar, qu’est-ce qu’il y a d’intéressant ? — Allez-y, regardez ». Amnon Shahak prit le journal. Un gros titre accaparait l’attention : L’ultimatum de l’ONU expire ce soir à minuit « C’est en rapport avec l’ultimatum ? — Non. Regardez l’annonce en haut à droite. » Amnon Shahak prit le journal et lut. Il resta perplexe : 348


« Et alors ? — Abou Seïf », lança tout simplement Elazar. A la seule mention de ce nom, le chef de l’AMAN se leva. « Qu’est ce qu’il vient faire là-dedans ? — N’est-ce pas le nom de guerre de Mazen ? — Merde ! tu as raison. Les deux noms figurent sur l’annonce. Tu penses qu’il y a un rapport ? — Je pense qu’il faut tout vérifier, particulièrement une annonce en première page à la veille de la guerre. — Tu as raison, occupe-toi de ça. — Bien, chef. » Elazar prit un autre appareil, appela le siège du Jerusalem Post et demanda : « Le service des annonces, s’il vous plaît. » Quelques secondes plus tard, un préposé répondit : « Jerusalem Post, service des annonces, je vous écoute. — Je voudrais savoir qui a fait passer l’annonce qui paraît aujourd’hui en première page en haut à droite. — Qui est à l’appareil ? » demanda le préposé. « Premier ministère », lança Elazar comme il le faisait toujours dans des cas similaires, « c’est le cabinet du ministre ». L’employé repondit : « Elle porte le numéro de l’agence n°1… C’est ici, à Harav Kook, juste à côté de l’entrée du siège. — Numéro de téléphone ? — Attendez… voilà, c’est le 281170. — Merci ! » dit Elazar avant de raccrocher et de composer le numéro de l’agence. « Annonces du Jérusalem Post, agence centrale, je vous écoute. 349


— Ici le cabinet du premier ministre. Nous aimerions savoir qui a déposé l’annonce parue en première page de votre édition de ce matin », demanda Elazar d’un ton autoritaire. « Laquelle ? — Seïf recherche Mazen ! — Ah ! oui, c’est moi-même qui l’ai reçue, l’homme qui l’a déposée n’a pas laissé son nom. — A-t-il payé par chèque ? — Non, cash. — Bien, je vais vous envoyer quelqu’un au cas où une personne viendrait… » L’employé l’interrompit : « C’est déjà fait, une jeune femme est venue déposer une lettre. — Alors gardez-là… — C’est impossible, l’annonceur est venu la prendre, il y a un quart d’heure à peine. » Elazar jura entre ses dents. « Pouvez-vous me donner son signalement ? — Il doit faire un mètre quatre-vingts, il a les cheveux châtain foncé, coupés court, des yeux noisette, un visage ovale, une carrure moyenne et il parle anglais. Mais il n’a pas tout à fait l’air d’un étranger. — Bien, j’ai pris note, je vous contacterai au besoin. Il s’agit de quelque chose de très important. » Elazar prit les coordonnées du préposé, raccrocha et contacta le chef de l’AMAN. « Patron, quelqu’un a déjà répondu à l’annonce. Et l’homme est déjà venu chercher la réponse. — Déjà ?

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— Oui, c’est étonnant, c’est un peu trop rapide pour une simple annonce. Il doit y avoir anguille sous roche ! Au fait, c’est une jeune femme qui a porté la réponse. — Elazar, tu t’occupes tout de suite de l’affaire, ça ne m’étonnerait pas qu’Abou Seïf prépare un sale coup. Nous ne devons rien laisser au hasard. — Patron, pensez-vous qu’il utiliserait un moyen de communication aussi grossier, aussi dangereux pour lui ? — Abou Seïf n’est que le destinataire, ne l’oubliez pas, mais la promptitude de la réponse est très suspecte, et ça, ça lui ressemble. Et s’il a utilisé une jeune femme, c’est certainement pour brouiller les pistes. Vas-y, et fais établir un portrait-robot de l’annonceur. » DÔME DU ROCHER,12H30

Arpentant une allée bordée de cyprès et longeant par l’intérieur les remparts de la somptueuse esplanade des mosquées, Steve vit le Dôme du Rocher, premier chef-d’œuvre de l’Islam, miracle d’équilibre et d’harmonie, surmonté de la flamboyante coupole d’or. Il s’arrêta et contempla le monument à travers les colonnades surmontées d’arabesques qui dominent les escaliers donnant accès à l’esplanade. Il commença à gravir les marches millénaires et s’arrêta net : un étrange sentiment de déjà vu le submergea. Il crut à une illusion, à une paramnésie, mais cette sensation était trop puissante pour être fausse, et soudain il reconnut la porte de son rêve. Il en resta bouche bée. Il se retourna alors et vit les remparts. Les éléments de son rêve étaient réunis. Soudain une voix s’élèva : « Notre père nous amenait souvent ici… tous les vendredi. » Steve fit volte-face et découvrit un homme, debout sur la dernière marche, un homme qui lui ressemblait étrangement.

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Silencieusement, ils s’approchèrent l’un de l’autre sur la pente douce des escaliers de l’esplanade et se firent face. Il n’y eut ni accolade ni poignée de mains. Simplement un face-à-face. Mais l’émotion était palpable. « Comment était-il ? » demanda Steve avec un trouble difficilement contenu. « J’avais à peine cinq ans », répondit Mazen. « Mais je me souviens d’un homme bon, grand et fort. Viens », lança-t-il en le précédant sur l’esplanade. Ils marchèrent côte à côte jusqu’au Dôme du Rocher. Ils ôtèrent leurs chaussures sur le parvis puis, précédant Steve vers le cœur du sanctuaire, Mazen traversa les trois déambulatoires concentriques et s’arrêta près de la grille de fer forgé qui cerne, à mi hauteur, le fameux Rocher d’Abraham. Il regarda autour de lui, puis s’assit près des marches du Puits des Âmes1. « Ici, personne ne nous dérangera », déclara-t-il. « Maintenant, assieds-toi, et raconte-moi comment tu t’es rappelé de mon existence et de quelle manière tu as pu retrouver ma trace. — La dame de Jéricho » répondit simplement Steve. « Elle est venue le jour de mon mariage et c’est à partir de là que tout s’est petit à petit dévoilé… Mais j’ai pris toutes mes précautions, il n’y a rien à craindre » souffla-t-il pour rassurer son frère. Celui-ci garda le silence. Steve poursuivit : « Mazen, pourquoi m’as-tu caché la vérité ? — La pédiatre de Jéricho, Susan », précisa Mazen. « Elle est allée rendre visite aux Windley à Washington, et lorsqu’elle t’a retrouvé, elle a vu que tu ignorais jusqu’à ton véritable nom. Plus tard, elle m’a écrit ce qui s’était passé. Alors, je n’ai pas voulu intervenir. — Pourquoi n’as-tu rien fait pour m’apprendre la vérité ? C’est toute ma vie qui était en jeu, ma destinée. — Non, nul ne peut forcer un destin, c’était le tien !

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— Tu en avais la clé, tu l’as jetée aux oubliettes. » Mazen resta un long moment silencieux puis déclara : « Je n’avais rien à t’apprendre, sinon le malheur. Je me souviens de t’avoir tiré de sous le corps de notre mère assassinée ! — Mais c’était la vérité, il ne fallait pas me la cacher ni me laisser vivre une vie d’emprunt ! — Non, tu as une famille, un métier, ce n’est pas une vie d’emprunt ! C’est bien réel. — Réel ? Je n’ai fait qu’évoluer dans un monde factice, parce que ce n’était pas le mien. La vraie vie, pour un Palestinien, c’est celle que tu mènes, c’est ton combat … » Accompagnant ses paroles d’un geste vif, Mazen répliqua : « De loin, mon combat parait romantique. Mais quand tu le vis, c’est affreux ! Ne m’en veux pas de t’avoir laissé loin de l’horreur ! » Steve resta longuement silencieux. Il observa la dureté des traits de Mazen. Sur son visage d’une impassibilité absolue ne transparaissait nulle émotion. Seul son regard vigilant balayait régulièrement l’espace autour d’eux. — Mazen, il y a un temps pour le combat, et un temps pour la vie. J’ai vu ta fiche au Pentagone… — Que contenait-elle ? » l’interrompit vivement Mazen. — Il leur arrive de douter de ton existence », dit Steve avec un sourire. « En es-tu certain ? — Absolument ! » confirma Steve avant de poursuivre : « arrête de mener cette vie, tu peux t’en sortir à très bon compte. Ils n’ont rien sur toi, tu en as assez fait !

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— Je n’ai rien fait », répliqua Mazen. « Pour chaque pierre posée, des murs s’effondrent, il se trouve toujours un traître ou un imbécile pour, d’un mot, briser des années d’efforts. — Mais alors pourquoi ? Pourquoi tous ces efforts, s’ils sont vains ? Mazen tourna la tête vers le rocher d’Abraham et dit : « Le rocher dévale la pente… » Et il se tut. Bien que ne comprenant pas, Steve en fut troublé. Il avança : « Mais il y a l’amour, les enfants, la joie, la sérénité ! » Mazen regarda son frère, et, comme s’il ignorait tout ce que celui-ci venait d’énumérer, il lança : « As-tu jamais connu la haine et le meurtre et la peur et la faim ? » Il resta un instant silencieux puis déclara, sur un autre ton : « Nous avons trop parlé. Je suis un homme traqué. Chaque seconde est précieuse. Je sais pourquoi tu es là… » Il marqua un nouveau silence puis déclara : « Je veux que tu me procures les données concernant la couverture satellite du territoire irakien. » Steve fut littéralement foudroyé. D’un seul coup, l’horrible réalité s’imposa et il comprit alors où la quête de son identité l’avait mené. Dévoiler les données classées top secret équivaudrait à un acte de haute trahison. Il essaya de soutenir le regard de son frère, mais le sien, fuyant, trahissait ses pensées. « Mais… je ne les aurai que quelques minutes avant le déclenchement des opérations… et dès lors, je ne pourrai plus m’isoler… c’est impossible… je n’aurai pas une seconde de liberté, tu sais bien ce que représentent ces renseignements ! » Mazen resta de marbre. Steve poursuivit : « Ce n’est pas possible… je serais condamné à mort pour haute trahison, j’ai une femme, une petite fille qui vient d’avoir six mois… »

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Il baissa les yeux. Mazen attendit un instant, puis rompit le silence : « J’étais tout près de toi hier. Tout était organisé pour t’éliminer. » Puis, avec le ton qui précède la menace, il déclara : « Cela aurait été mieux. Ainsi je n’aurais jamais su que c’était mon propre frère qui était chargé de protéger ceux qui ont décimé les siens ! — Mazen, comprends-moi, j’ai une famille ! » lança-t-il désespérément. « Nous étions aussi une famille », déclara froidement Mazen en se levant et en tirant de sa veste un pistolet plat. Consterné, Steve se leva à son tour et recula. Il fut arrêté par le fer forgé qui cerne le Rocher d’Abraham. Mazen leva son arme pour tuer son frère. Il pointa le canon entre les deux yeux de Steve et serra la gâchette. Mais tout à coup, devant le visage stupéfait de son frère, Mazen sentit sa volonté vaciller. En un éclair, les images et les émotions se succédèrent dans son esprit. Deïr Yassin, le petit Seïf gémissant contre le corps inanimé de sa mère, la fuite, l’exode, le camp de Jéricho, Amman, Le Caire, et son petit frère désemparé derrière le hublot de l’avion de l’armée américaine. Pour la première fois de sa vie, sa pensée ne s’attachait qu’aux souvenirs, ignorant le poids des événements, du temps, des nécessités. Le bras portant l’arme se fit alors moins rigide, puis Mazen lança d’un ton froid et monocorde : « Va poursuivre ta mission, il ne peut rien y avoir entre nous. » Mazen éprouva au plus profond de lui-même un extrême sentiment de solitude et une immense lassitude. Ses traits se relâchèrent et sa terrible fermeté disparut d’un coup. Il fixa son frère et lança : « Quelle ironie ! Toute ma vie j’ai attendu deux choses, toi… et ma revanche, et voici que vous arrivez ensemble, et que tout à coup je n’ai plus rien… » Son visage se durcit de nouveau

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et il lança : « Va, va avant que je ne regrette de t’avoir laissé en vie. » Steve hésita un instant puis il tourna le dos à son frère et retraversa à toute vitesse les déambulatoires, vers la sortie du sanctuaire. Il se rechaussa rapidement et courut sur l’Esplanade. Son cœur battait à tout rompre. Il contourna le petit édifice de la Coupole de la Chaîne1 et s’arrêta pour reprendre son souffle. Mais tout à coup, il réalisa ce qui venait de se passer, prit sa tête entre ses mains et gémit : « mon Dieu, qu’est ce que j’ai fait ? ». Son esprit se troubla. Il se laissa glisser contre le mur du petit monument jusqu’à s’asseoir à même le sol. Il songea à l’effroyable non-sens de sa vie. Il en avait voulu à son frère de lui avoir occulté son destin et, alors que celui-ci lui offrait enfin la possibilité de le réaliser, il l’avait fui. Comment pourraitil admettre une telle lâcheté ? Continuer à vivre comme si de rien n’était ? Dieu réclame le mieux que nous avons à lui donner . Une immense émotion l’envahit et son esprit s’apaisa. Tout ce qui l’avait mené jusqu’ici lui apparut avec une éclatante évidence. Non, pensa-t-il, le hasard n’y est pour rien : toute mon existence a été ordonnée dans un but précis. Il pensa à nouveau à sa femme et à sa Némésis. Enfin, il se releva, contourna le mur puis retourna vers le Dôme du Rocher. Il vit la silhouette de son frère disparaître sous le porche qui fait face à l’entrée de l’édifice. Il courut, et le retrouva sur les escaliers de l’esplanade. Il reprit son souffle et appela : « Mazen ! » Celui-ci se retourna vivement. Steve poursuivit : « Je te confie ma petite famille… » Mazen réalisa immédiatement l’allusion. Il gravit les marches qui le séparaient de son frère, l’agrippa par les épaules et le secoua :

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« Non ! ne parle pas ainsi, tu les reverras ! je te le jure ! Nous allons tout préparer minutieusement… » ajouta-t-il, avant de se taire subitement devant l’expression de son regard. Mazen connaissait ce regard. Il avait déjà perçu cette lueur dans les yeux de ses camarades qui n’étaient jamais revenus de leur mission. Ce regard ne pouvait le tromper, c’était celui de ceux qui voient leur destin. Or, nul ne voit son destin sans mourir. MINISTERE ISRAELIEN DE LA DEFENSE

Au sein du Ministère israélien de la Défense et dans l’une des ailes réservées à l’AMAN, un physionomiste spécialisé dans la conception des portraits robots s’affairait sur son ordinateur, quand il reçut un appel du directeur adjoint. « Moshé, je t’envoie tout de suite quelqu’un, c’est une opération prioritaire. — Quand vous voulez, Monsieur Elazar. » Deux minutes plus tard, l’employé du bureau des annonces du Jerusalem Post était assis devant un écran sur lequel Moshé faisait défiler différentes parties de visages. — N’aurait-il pas ce genre de menton ? — Pas exactement », dit l’employé, « il est légèrement plus arrondi… » Moshé actionna alors la souris de son ordinateur et le menton s’arrondit légèrement sur l’écran. « Oui, dit l’employé, c’est exactement ça… »

C’est à 16h que Steve avait rendez-vous au ministère de la Défense. Le directeur de l’AMAN, Amnon Shahak, le reçut aussitôt.

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« Monsieur Windley, l’ultimatum expire cette nuit à 0 heure. Le dispositif est-il opérationnel ? — Totalement, il ne nous manque que les données des satellites. — Oui, c’est pour cela que je vous ai fait appeler. Votre gouvernement refuse de nous les communiquer », dit-il avec un dépit non feint. « C’est vraiment de l’ingratitude ». Steve eut le tact de ne pas rappeler l’affaire Pollard. « Je n’y suis pour rien », déclara-t-il. « Comme la confiance règne », poursuivit nerveusement Amnon Shahak, « c’est l’attaché militaire des Etats-Unis en personne qui est chargé de vous remettre ces données en mains propres. Je viens de recevoir une note de votre ambassade. Il sera ici dans deux heures, à 18h précises. J’ai voulu vous avertir, car à partir de ce moment-là, vous ne serez plus jamais seul. Dès que vous aurez les données, vous irez sur le champ de missiles avec l’attaché militaire collé aux fesses jusqu’à la fin de la guerre. — A la guerre comme à la guerre », lança Steve. « Je vous trouve vraiment sympathique » déclara le chef de l’AMAN avant d’ajouter : « Si vos supérieurs étaient aussi avenants que vous, nous pourrions faire bien des choses ensemble… collaborer plus étroitement… — Certainement » dit Steve sans comprendre où il voulait en venir. « Au fait », ajouta Amnon Shahak, « Rafi Eytan tient à vous voir pour vous remercier de votre travail, il est à la coordination. Allez-y, c’est à l’étage en dessous ». Il appuya sur une sonnette et l’agent en faction ouvrit la porte. « Général ? — Cohen, conduisez Monsieur Windley auprès d’Eytan. — Je connais le chemin par cœur », lança Steve. 358


« Alors, faites comme chez vous ! On se retrouve dans mon bureau, à 18h précises. » Steve évita l’ascenseur et prit les escaliers. Il éprouvait un sentiment étrange. La jovialité du directeur des services secrets militaires et son vœu pour une collaboration plus étroite lui avaient paru excessifs. Que signifiait cette rencontre avec Eytan, alors que tout était désormais au point ? Ce dernier n’était-il pas un spécialiste du recrutement ? Amnon Shahak avait aussi mentionné le refus du gouvernement des Etats-Unis de communiquer aux autorités israéliennes les données satellites qui lui permettraient de recevoir— en temps réel et sans passer par le filtrage des militaires américains— tous les renseignements sur les mouvements irakiens, des fantassins jusqu’aux lanceurs de missiles. Il avait également parlé d’ingratitude… Était-ce là un préambule à ce qu’allait lui proposer Eytan ? Steve arriva devant de nouveaux vigiles. Ceux-ci avaient été avertis de son arrivée. Ils l’introduisirent dans la pièce meublée d’une table de réunion, celle-là même où il était venu lors de son premier séjour à Jérusalem. Eytan le reçut avec plus de chaleur que d’habitude : « Quel plaisir, Steve ! je peux vous appeler Steve ? » demandat-il. « Certainement, Monsieur Eytan. — Appelez-moi Rafi, nous avons fait tant de choses ensemble ! » Petit à petit, par allusion, Eytan fit comprendre à Steve ce qu’il attendait de lui. Il ne déclara rien ouvertement, mais il était clair que les plus hautes autorités israéliennes étaient désolées de l’attitude américaine à leur égard et qu’elles ne comprenaient pas pourquoi un pays ami leur refusait les moyens de se défendre. Eytan ajouta qu’il était heureux que l’Amérique comptât des hommes comme Steve, capables de comprendre des nécessités auxquelles ses dirigeants n’étaient pas sensibles, que ces hommes-là étaient capables de corriger les carences 359


de leur gouvernants pour le bien de tous. Il ajouta qu’Israël serait honoré de prouver sans compter sa gratitude à ces héroslà. Steve se retint de pouffer en écoutant les grossières allusions d’Eytan. Mais tout à coup, il saisit l’extraordinaire intérêt de ce qu’il venait d’entendre : le chef de l’AMAN avait déclaré qu’à partir du moment où il recevrait les données, l’attaché militaire américain lui serait collé aux fesses jusqu’à la fin de la guerre. Les allusions d’Eytan lui donnaient une possibilité inattendue pour réussir ce qu’il devait faire. Il réfléchit un long moment puis déclara. « Monsieur Eytan, je suis sensible à ce que vous dites, je suis conscient de l’intérêt pour vous d’obtenir ces données, mais ma position est très délicate. — Personne n’en saura jamais rien ! » déclara Eytan avec une lueur d’intérêt dans les yeux. « Comment copier les données sans que l’attaché militaire ne le sache ? » avança Steve sans fioritures. « Sous quelle forme sont-elles ? — Disquette, cinq pouces. Je l’ai déjà manipulée. — Comment est-elle ? — Noire, étiquette blanche, avec pour seule mention : P.A.C.2. Satellite position — C’est tout ? — C’est presque tout. — Ecoutez, les hommes du TEUD1 vont fabriquer la même étiquette et la coller sur une disquette ayant les mêmes caractéristiques. Vous n’aurez qu’à faire l’échange puis vous quitterez le bureau du patron sous n’importe quel prétexte, le temps de faire une copie de l’original; ensuite, nous remettrons la disquette à sa place et… — C’est impossible ! » lança Steve en pensant à sa propre mission. « Le système informatique des Patriot est clos, les 360


disquettes sont illisibles hors de ce système ! » mentit-il, car cette disquette qui ne contenait que des codes, était lisible sur n’importe quel ordinateur de bureau. « Steve, nous avons une armée de décrypteurs. — Je l’imagine, mais c’est trop dangereux et ça peut durer plus que prévu. Ecoutez, voilà ce que je propose : dès que l’attaché militaire m’aura remis la disquette, je la remplacerai par celle que vous me procurerez, puis je la lui rendrai en prétextant d’aller chercher mes affaires à l’hôtel. Il faut qu’un véhicule m’attende pour me conduire aux camions de commandement des Patriot. Là, je pourrai tranquillement copier le contenu de la disquette. Ensuite, je la remettrai à sa place et vos spécialistes auront alors tout le temps de décoder la copie. — C’est génial ! » s’écria Eytan, « vous êtes un gé-nie ! » ajouta-t-il en détachant ses syllabes. Steve profita de l’enthousiasme d’Eytan pour avancer ses pions : « Je désire qu’un véhicule m’attende discrètement en dehors du ministère. Une voiture vide, car je ne veux avoir affaire ni au major Benyamin ni à personne ! » déclara avec force Steve, tout de suite rassuré par Eytan qui jubilait déjà de l’éventuelle réussite d’un « coup » devant lequel l’affaire Pollard était une peccadille : « Bien sûr ! tout ce que vous voudrez. — J’insiste Eytan ! Je ne veux aucun témoin de l’affaire, aucun contrôle à la sortie du ministère ou dans ses environs. Si je sens que je suis épié, j’arrête tout ! — N’ayez crainte », déclara Eytan en soulevant les paumes de ses mains, esquissant ainsi un geste rassurant. « Tout sera fait selon votre volonté » ajouta-t-il avec servilité, « Mais vos hommes du site de lancement seront peut-être étonnés de vous voir arriver seul au volant d’une voiture ?

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— Ils ne se rendront compte de rien. Vous devrez me procurer le véhicule habituel, tout simplement ! — Bravo », lança alors Eytan avec sincérité. « J’aime les hommes de votre trempe ! Bien », ajouta-t-il sur un ton professionnel, « maintenant mettons tout cela au point… — En commençant par ma récompense », ajouta Steve pour assurer Eytan de sa collaboration.

A dix-sept heures cinquante-cinq, au sein du ministère israélien de la Défense et dans l’une des ailes réservées à l’aman, Moshé, le physionomiste spécialisé dans la conception des portraits robots avec, à ses côtés, l’employé du Jerusalem Post, donnait une dernière touche au portrait de « l’annonceur ». « Voilà », dit l’employé, « je crois que l’on ne peut être plus précis… — En êtes-vous sûr ? — Absolument. Je vous félicite, je ne pensais pas atteindre cette précision. » Moshé prit le téléphone et appela Elazar. « Ça y est, le portrait robot est établi. Qu’est ce que j’en fais ? — Vous envoyez des copies à l’ensemble des services de sécurité et vous m’en amenez une également. — Est-ce que je contacte la presse ? — Je vais en discuter avec le patron. — Et l’homme du Jerusalem Post ? — Donnez-lui congé, mais qu’il reste à notre disposition. »

Cinq minutes plus tard, Elazar reçut le portrait robot de « l’annonceur ». Il le regarda, ça ne lui disait rien : il n’avait 362


jamais rencontré Windley. Il le posa sur son bureau au moment où Rafi Eytan entrait. « Salut Rafi, quoi de neuf ? » lança-t-il machinalement. Eytan était tout excité par la nouvelle mission que Steve Windley allait effectuer pour son compte. Il n’entendit pas les paroles d’Elazar et se dirigea droit vers une grande table couverte de téléphones, de fax et d’ordinateurs. Elazar était le directeur adjoint de l’aman. La dissolution du lakam suite à l’affaire Pollard avait fait de lui le véritable second de l’aman. Mais pour cette nouvelle opération, le patron du service avait voulu réutiliser Eytan sans « mouiller » Elazar. Eytan prit un récepteur à scanner, le régla sur un code préétabli et appela ses hommes pour s’assurer de la libre circulation de Windley et de la présence du véhicule demandé à l’endroit convenu. Quand on lui confirma que tout était prêt, il se détendit, puis alluma un ordinateur et programma quelques données. Vingt secondes plus tard, une carte de Jérusalem avec deux points rouges apparut. L’un des deux points représentait l’émission faite par une balise installée sous le véhicule qui attendait Windley. L’autre point rouge était celui de l’émetteur accroché sur le veston de Steve. Ce dernier avait vigoureusement insisté pour que nul ne le suive, Eytan avait accepté, mais il pouvait suivre la mission derrière un écran. Pour le moment, les deux points étaient immobiles. Celui du véhicule était immobilisé sur une ruelle de Guvat Ram, à deux cents mètres du ministère, l’autre était au ministère même : Steve était, en effet, dans le bureau du patron de l’aman.

En présence de Steve Windley, le général Amnon Shahak recevait l’attaché militaire américain. Grand et roux, très rigide dans ses mouvements, il salua militairement les deux hommes, posa son attaché-case sur une petite table située entre les deux chaises qui faisaient face au bureau, l’ouvrit et en retira une

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enveloppe blanche barrée d’un énorme top secret. Malgré le fait qu’il avait reçu, avec ses ordres, un dossier complet sur Steve comportant plusieurs photographies, il lui demanda ses papiers avant de lui remettre l’enveloppe. « Veuillez vérifier le contenu et me signer cette décharge », dit-il avec une froideur toute professionnelle. Steve prit l’enveloppe, l’ouvrit et regarda la disquette. Elle correspondait à ce qu’il avait prévu. Il la posa derrière l’attachécase de façon à ce que l’attaché militaire ne la vît pas et lui demanda un stylo pour signer la décharge. Au moment où ce dernier détournait son regard pour prendre un stylo présenté par le directeur de l’aman, Steve mit la disquette dans sa poche et la remplaça par celle élaborée par le teud. Puis il se leva, présenta la décharge et l’enveloppe à l’attaché militaire et dit : « Excusez-moi, mais je n’ai pas eu une minute à moi, je vais chercher mes affaires à l’hôtel, j’en ai pour un quart d’heure. » Puis, profitant de l’instant où le militaire présentait la décharge au patron de l’aman pour une co signature, Steve ôta du revers de sa veste le minuscule émetteur accroché par Benyamin et, d’une pichenette, l’envoya sous la table. Enfin, il se dirigea vers la porte.

Cinq minutes plus tard, Eytan commençait à se demander si tout s’était bien passé. Son écran, qui recevait l’écho de l’émetteur dont Steve venait de se débarrasser, indiquait que Windley n’était pas encore sorti du ministère. Or, il s’était entendu avec lui pour agir le plus rapidement possible. Sans quitter l’écran des yeux, il demanda à Elazar : « Appelle le patron.

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— Je viens de le faire, j’ai justement besoin de lui pour une autorisation de publication de portrait robot, mais on m’a dit qu’il était très occupé. — Rappelle-le sur son direct. » Elazar composa le numéro direct d’Amnon Shahak. Celuici prit l’appareil : « Je vous écoute. — C’est Elazar, je vous passe Rafi. » Eytan quitta l’écran des yeux, se dirigea vers le bureau d’Elazar et prit l’appareil. « Patron, ça se passe comment ? qu’attend Windley ? — Ça va très bien » lança Amnon Shahak, gêné par la présence de l’attaché militaire américain. « Excusez-moi, je sais que vous n’êtes pas seul, mais je m’inquiétais », avança-t-il. « Ça se passe très bien », lança Amnon Shahak en pensant qu’Eytan parlait de la subtilisation de la disquette. A ce moment-là, Elazar intervint : « Eytan, passe-le moi, c’est urgent. — Je vous passe Elazar », dit Eytan. Elazar prit alors l’appareil d’une main et le portrait robot de l’autre. « Patron ! Moshé a établi le portrait du type de l’annonce, est-ce que je l’envoie aux médias… » Eytan vit alors le portrait et reconnut tout de suite Steve. Il se demanda ce que cela voulait dire. Lorsqu’Elazar eut raccroché, il l’interrogea : « Pourquoi veux-tu envoyer la bobine de Windley aux médias ? — Windley ? Qui est-ce, Windley ? » demanda Elazar qui ne l’avait jamais rencontré. « Le type sur le portrait, c’est l’Américain chargé des Patriot ». 365


Elazar crut à une méprise. « Mais non ! il s’agit d’un inconnu qui a fait insérer une annonce suspecte dans un quotidien. — Elazar ! » fit Eytan avec suffisance, « après quarante ans de services, je sais reconnaître un homme sur un portrait robot ! il s’agit de Steve Windley, j’en mettrais mes mains au feu. — Écoute Rafi, Moshé est sur ce boulot depuis vingt-quatre heures, il n’y a aucun doute possible. » Tout à coup, les deux hommes se rendirent compte que quelque chose n’allait pas. Livide, Eytan demanda : « Et que disait cette fameuse annonce ? » Elazar lui tendit le journal, désignant le carré en haut à droite. Eytan lut la phrase et, tout à coup, il eut un doute affreux. « Mazen ! ce serait notre fameux Mazen, alias Abou Seïf ? Celui que j’ai traqué pendant des années ? — Certains éléments le laissent à penser. » Eytan regarda l’écran de l’ordinateur, le point rouge de l’émetteur de Steve était toujours immobile. « Mais ce type est en ce moment dans le bureau du patron ! C’est trop gros ! » Eytan proféra un terrible juron, puis composa le numéro du chef de l’AMAN. « Chef, c’est encore moi. Windley est-il bien dans votre bureau ? — Non ! » déclara sèchement le patron qui commençait à être gêné par les interventions d’Eytan. Eytan regarda à nouveau le point rouge. « Ce n’est pas possible, chef ! » Le patron raccrocha. Livide, au bord de l’infarctus, Eytan bondit sur un émetteur. Il le programma sur le réseau général et aboya, au bord de la crise de nerfs : « Alerte, alerte générale à tous les services…Urgence 366


absolue… ordre d’intercepter un homme de 1,80 environ, portant une veste bleue, il est probablement aux alentours du quartier des ministères… Urgence absolue… urgence absolue… » répéta-t-il avec angoisse en pensant aux terribles conséquences de ce qui venait de se passer. Il se retourna vers Elazar et, d’une voix essoufflée : « Il a pris les données satellite et il est parti ! C’est incroyable, je me suis fait avoir comme un bleu ! — Mais où serait-il parti ? » demanda Elazar qui n’en revenait pas. — Nous nous sommes entendus pour qu’il nous refile une copie des données satellite, il est parti recopier la disquette ! — Mais on ne sort pas ainsi de nos bureaux ! — J’ai donné un ordre de libre passage ! » lança Eytan en se frappant la tête des deux mains. QUARTIER DE GIVAT HAVRADIM

Comme prévu, Mazen attendait Steve à un rond point de Givat Havradim. L’ensemble de ses hommes étaient prêts à déclencher, sur une large envergure, des actions de diversion pour bloquer les arrivées de renfort et assurer la fuite de son frère. Tout à coup, Rami, assis dans sa voiture, entendit sur son récepteur l’alerte lancée par Eytan. Il appela Mazen qui se trouvait à quelques mètres, au coin de la rue d’où devait logiquement arriver Steve et lui dit : « Abou Seïf, l’alerte générale a été lancée sur tous les canaux. » Mazen revint rapidement, monta dans la voiture et demanda : « Roule en aval vers la rue.

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— Abou Seïf, c’est dangereux. Notre dispositif ne commence qu’ici. — Roule, je te dis », lança Mazen avec violence.

Pendant ce temps, d’un pas rapide, Steve traversait l’axe Bezalel Bazak, se dirigeant vers l’endroit prévu qu’il avait longuement étudié sur une carte. Tout à coup, au détour d’une rue, il se trouva face à face avec un policier tenant un talkiewalkie. Celui-ci le remarqua tout de suite. « Hé ! vous », lança l’agent en posant sa main sur son arme, « venez par ici ». Steve fit mine d’obéir puis, avant que le policier ait eu le temps de dégainer, il avança vivement vers lui et le frappa violemment au visage. Le policier tomba à la renverse. Steve en profita pour courir vers le coin de la rue. Tout à coup une voiture arriva à toute vitesse et freina sec à ses côtés. A ce moment précis, Steve entendit une détonation et sentit une douleur dans le dos. Il s’écroula. A la même seconde, sortant son torse de la portière, Mazen tira sur le policier qui s’était relevé et parlait dans son émetteur-récepteur, tout en pointant son arme sur Steve. Touché en pleine tête, le policier lâcha son revolver et tomba à terre. Mazen bondit hors du véhicule et s’agenouilla à côté de Steve. Celui-ci, défiguré par la douleur, tendit à son frère une enveloppe et murmura avec difficulté : « Tiens, prends ça et sauve-toi. » Mazen prit l’enveloppe, la mit dans sa poche et tenta de soulever son frère. Celui-ci lança alors d’une voix rauque : « Je t’en prie, pars, tu n’as pas une seconde à perdre.

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— Non, tu vas venir avec moi… accroche-toi… » Mazen se retourna vers Rami. « Viens m’aider, vite. » Rami sortit de la voiture, vint s’acroupir près de Mazen et dit : « Abou Seïf, toutes les unités se dirigent vers nous, le flic a eu le temps de les contacter ! » Mazen ignora l’avertissement et ordonna à Rami : « Aide-moi à le mettre dans la voiture ! — Non, Va-t’en ! » lança Steve, agonisant, à son frère. « Seïf, je ne peux pas te laisser », dit Mazen en glissant ses mains sous ses épaules. « C’est la première fois qu’on m’appelle ainsi » souffla Seïf alors que les deux hommes le déposaient sur la banquette arrière. Mazen resta près de lui. Rami sauta immédiatement sur le volant, démarra en trombe et colla son récepteur contre son oreille. Après un moment il déclara, à l’attention de Mazen : « C’est fait, nos hommes ont lancé les opérations de diversion. » A l’arrière de la voiture, Mazen, tout en caressant les cheveux de Seïf, le rassurait : « N’aie pas peur, dans quelques minutes tu seras en sécurité. On a tout prévu. Même les médecins. » Seïf ouvrit les yeux, sourit, malgré la douleur, et dit : « Je suis fier de toi, Mazen. Tu ne pourra jamais savoir combien je suis fier de toi. » Les larmes de Mazen coulèrent et tombèrent sur le visage de Seïf. Mazen les essuya et dit : « Et moi donc ! Tu viens de réaliser quelque chose de fantastique. Ils ne s’en remettront pas de sitôt ! — Cest vrai ? — Bien sûr que c’est vrai ! » 369


Ils restèrent silencieux et rêveurs, jusqu’au moment où Seïf déclara : « Mazen, promets-moi de ne jamais laisser la haine t’habiter. » Mazen fit non de la tête et dit : « C’est pour la terre que je me bat Seïf. Rien que pour la terre. » Seïf parut heureux de la réponse. Puis son expression changea. Il avait tellement perdu de sang que son visage était livide. Il demanda : « Mazen, maman, comment s’appelait-elle ? » Bouleversé, Mazen essuya une larme et répondit : « Amina. — Mon dieu comme c’est joli ! Et notre père ? — Iyad. — Comment était-ce chez nous ? » Mazen, qui savait que les quartiers qu’ils étaient en train de traverser avaient été construits sur les ruines et aux environs de Deir Yassine, regarda autour de lui, puis releva la tête de son frère. « Regarde ! Seïf. Notre village était ici même. » Puis, alors que la voiture s’engageait dans une rue parallèle à la route de Tel-Aviv, il désigna un vieil olivier qui, par miracle, avait échappé aux bulldozers israéliens. Mazen, qui venait parfois se recueillir près de cet arbre, déclara : « Vois-tu Seïf, c’est ici même que se dressait notre maison. Et c’est à l’ombre de cet olivier que j’ai entendu tes premiers cris. » Seïf vit l’arbre, un sourire se dessina sur sa bouche et ses yeux se refermèrent. Seïf était mort. Il était mort à quelques mètres à peine de l’endroit où il était né.

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Chapitre 16

Ce fut le lendemain, 16 janvier, que la disquette traversa la frontière israélo-jordanienne. Un Mig 29 irakien l’emporta aussitôt vers Bagdad où, à minuit, fut déclenchée la Guerre du Golfe. Durant cette nuit du 16 au 17 janvier, les astronomes irakiens contrôlèrent les données contenues dans la disquette. Le 18 janvier, — et alors que toutes les agences de presse de la planète annonçaient, à la suite des communiqués victorieux du commandement américain, que l’armée irakienne était devenue « sourde, muette et aveugle » — , les hommes du Génie irakien, disséminés dans plusieurs bases ultra-secrètes de l’immense désert, attendaient patiemment les plages libres de couverture satellite. Quelques minutes après deux heures, alors que le dernier satellite espion américain quittait le ciel irakien, les ingénieurs lancèrent l’ordre de mise à feu de la première vague. Sortis des dunes du gigantesque désert irakien, les lanceurs éjectèrent alors leurs missiles vers l’Ouest. Rendus aveugles par l’absence temporaire de couverture satellite, les avions radars de la Coalition ne purent commu-

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niquer à temps aux batteries Patriot les coordonnées des missiles volant à Mach 5 vers Israël. JERUSALEM

Sur les toits de la vieille ville, Mazen regardait le ciel. Une intense émotion l’envahit quand il reconnut les constellations de son enfance, baptisées du nom des familles de Deïr Yassin. Les observant, il tenta de se rappeler ce qui, quatre décennies plus tôt, lui avait donné cette idée, quand tout à coup, toutes les sirènes d’Israël se mirent à hurler : l’alerte aux missiles venait d’être lancée. Alors que, pris de panique, les Israéliens se couvraient le visage des affreux masques à gaz et se ruaient vers les abris souterrains, Mazen vit un, puis deux, puis dix, cent, mille Palestiniens, surgir sur les toits de Jérusalem et lever silencieusement la tête vers le ciel. Mazen suivit leur regard. Dans la nuée d’étoiles, il remarqua alors la belle constellation d’Orion et se souvint de ce qui, quarante ans plus tôt, lui avait donné l’idée de baptiser les étoiles : son frère portait le nom de l’une d’entre-elles. Il tenta de la distinguer quand tout à coup, entre le quadrilatère formé par Bellatrix, Betelgeuse, Rigel et Seïf, de nouvelles étoiles apparurent… Bien qu’il fût le premier à les attendre, Mazen fut surpris par l’arrivée des missiles. C’est alors qu’une immense clameur s’éleva des toits jusqu’à couvrir le hurlement des sirènes : fascinés, les Palestiniens s’exclamaient à la vue de ces étranges étoiles surgies de l’Orient et qui, d’un trait, survolaient Jérusalem avant de s’abattre sur leur pays confisqué. En cet instant, une immense émotion envahit Mazen. Il sentit son cœur se gonfler d’orgueil, puis ses larmes coulèrent. Il s’essuya les yeux et tenta de les retenir, mais rien n’y fit. C’était comme si toutes les âmes du ciel pleuraient à travers lui. 372


WASHINGTON, MAISON BLANCHE, BUREAU OVALE

Une cellule de crise fut réunie dans l’heure qui suivit la salve de missiles irakiens. Tout le gratin pentagonien était présent. Il y avait plus de galons dans le bureau de Bush que dans toute l’armée des Etats-Unis. Le commandant en chef Schwartzkopf était également présent, par vidéophone interposé. Assis sur le rebord de son fauteuil, le président broyait du noir. Il venait de suivre les éditions spéciales des journaux télévisés. La panique des présentateurs israéliens avait eu sur lui un effet dévastateur. Bush se leva et lança : « Je veux qu’on m’explique comment une armée du tiers monde, une armée bombardée sans relâche par la plus importante force aérienne de tous les temps, arrive à s’organiser et à lancer des dizaines de missiles, sans qu’aucun d’entre eux ne soit intercepté. Il ya des Patriot, des Awacs…je vous ai accordé tout ce que vous avez demandé. Des milliards de dollars ont été investis depuis des années. Mais Bon Dieu, que s’estil passé ? » Aucun militaire ne prit la parole. Bush se tourna vers le directeur adjoint de la dia et demanda : « Avez-vous des précisions ou faudra-t-il que je me fie à CNN ? — Plusieurs immeubles ont été détruits, il y a eu beaucoup de morts. Les quartiers touchés sont bouclés. La censure militaire israélienne est totale. Les autorités veulent éviter toute fuite. J’ai cependant obtenu quelques précisions du NRO. Des bases militaires ont été touchées. La base nucléaire de Dimona aussi l’a été… assez sérieusement. » Saddam a voulu sa revanche de la destruction d’Osirak pensa Bush.

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« Je peux également vous fournir une évaluation des effets psychologiques des missiles » ajouta le directeur adjoint de la dia. « Non, parlez-moi plutôt des mesures prises par le gouvernement israélien. — Le premier ministre a lancé une opération de désinformation de grande envergure. Les personnalités militaires des pays amis ont été sollicitées pour intervenir dans les médias et amoindrir l’effet des missiles. En gros, on va faire dire que les engins de Saddam sont de grosses poubelles éjectables… — Bien ! aprouva Bush, et militairement, quelles sont les possibilités d’arrêter ces lancements ? » L’amiral Jeremiah avança : « Elles sont très faibles, Monsieur le Président ». Georges Bush entra dans une fureur noire : « Faibles ? Où est passée votre Guerre des Étoiles, votre guerre « High-tech » ? à quoi servent les moyens C3I1, les satellites KH 12 et Block 14 DSP, les radars aéroportés ou héliportés2, les avions de reconnaissance stratégique et tactique, les missiles Tomahawk, les missiles antimissiles, les munitions guidées, les MLRS, les munitions de précision, les bombes guidées laser, les fameuses « frappes chirurgicales » ? Nous avons envoyé dans le Golfe le plus important corps expéditionnaire de l'histoire militaire mondiale, nous lui avons fourni des moyens militaires conçus pour contrer l’Union Soviétique et vous me dites que nous sommes sans solutions face à un état du Tiers-Monde ! Un état qui sort de huit ans de guerre ? Quelque chose doit m’échapper. Expliquez vous ! Tout celà, ne se réduit tout de même pas à un grand bluff !

CIMETIERE D’ARLINGTON,

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20 JANVIER 1991


Le général Schell avait décidé d’attendre la fin de l’enterrement de Steve Windley pour révéler à Léda — à qui l’on avait déclaré que son époux était tombé sous les balles de « terroristes palestiniens » — ce qui s’était réellement passé. Lui-même avait très peu d’éléments sur ce point. Il soupçonnait un coup bas des Israéliens, mais les déclarations de l’attaché militaire américain laissaient planer de lourdes charges contre Windley. Ses empreintes étaient sur la disquette qui avait remplacé l’original et l’attaché militaire avait assuré que personne ne l’avait touchée après lui. Une minutieuse enquête n’avait pas abouti. Nul n’avait réussi à déterminer de quelle manière Windley était entré en contact avec les « terroristes » palestiniens. L’annonce dans le Jerusalem Post était restée complètement incomprise. Une fois l’enterrement terminé et alors que Léda avait insisté pour rester seule sur la tombe de son époux, Schell s’avança vers elle et, après une longue entrée en matière, lui apprit les circonstances de la mort de Steve. Malgré sa douleur, Léda reçut la nouvelle comme un coup de poignard. Schell avait eu le tact d’éviter de prononcer le mot, mais il était au bord de ses lèvres. Traître. Son défunt mari avait fourni des informations top secret à une occulte nébuleuse irako-palestinienne ! Léda accompagna le général jusqu’à son véhicule et le retint longtemps sans pour autant arriver à comprendre l’attitude de Steve. Avant de monter dans sa voiture, Schell lui demanda une dernière fois : « Madame Windley, êtes vous certaine de m’avoir tout dit ? »

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Léda remarqua quelque chose d’étrange dans l’intonation de Schell. Elle eut alors la certitude qu’il lui cachait des informations. Elle lança avec une nette détermination : « Et vous ? » Maladroitement, Schell hésita. Alors, Léda l’agrippa par les revers de sa veste. « Général, si vous ne me révélez pas immédiatement ce que vous cachez, je vais faire un scandale ! et j’en ai les moyens. Je n’ai plus personne à protéger ! — Calmez-vous Madame, je m’apprêtais à tout vous dire, seules les nécessités de l’enquête m’ont obligé à vous taire jusqu’à cet instant certaines choses. » Elle le lâcha. Le général se racla la gorge et déclara de mauvaise grâce : « Comme je vous l’ai dit, Steve aurait été tué par un policier israélien, au moment où il s’apprêtait à rejoindre ses complices pour leur remettre le document ultra-secret qu’il avait subtilisé à l’attaché militaire. » Schell resta un instant silencieux. « Je sais cela. Et ensuite ? — Ensuite, les Israéliens n’ont pas retrouvé son corps. — Que voulez-vous dire ? » « Les terroristes palestiniens l’avaient emporté avec eux. — Mais pourquoi donc ? » demanda-t-elle, stupéfaite. « Je n’en ai aucune idée, mais ce n’est pas le plus curieux. — Poursuivez. — Son corps est arrivé à Washington dans un avion spécial affrété par des inconnus. — Vous voulez dire que ces Palestiniens ont loué un avion pour m’envoyer le corps de Steve ? — Oui. » 376


Léda resta longtemps interdite. Qu’est ce que cela pouvait bien signifier ? « Est-ce pour cette raison que vous avez refusé que j’assiste au débarquement du corps, prétextant qu’il était arrivé par vol militaire à la base d’Andrews ? » Le général approuva de la tête. « Mais pourquoi ? » s’exclama Léda hors d’elle. « L’enquête, Madame », et, pour éviter qu’elle ne s’enflamme de nouveau, il poursuivit : « Il y a autre chose. — Quoi encore ? — Il y avait autre chose avec le corps. » Léda resta silencieuse. Schell poursuivit, avec la même mauvaise grâce : « Il y avait cinquante caisses de terre. Léda resta bouche bée. — De la terre ? — Oui », confirma le général. Et, en désignant un gros camion militaire stationné devant l’entrée du cimetière il dit : « Tout est là, les chauffeurs attendent vos ordres. » La voiture du Pentagone emporta le général et Léda resta seule et désemparée au bord des parterres gazonnés du cimetière d’Arlington. Elle marcha vers le gros camion désigné par le général et demanda à l’un des convoyeurs de lui montrer le chargement. L’homme précéda Léda vers l’arrière de l’engin et ouvrit le battant. Une vingtaine de caisses remplies de terre étaient alignées dans le camion. Léda resta interdite. Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Un soldat demanda : 377


« On descend les caisses, Madame ? » « Attendez un instant, il faut que je réfléchisse. — Madame, sauf votre respect, nous ne pouvons pas attendre. Les idées de Léda se bousculaient dans sa tête. Quelle que fut la raison pour laquelle Steve avait aidé les Palestiniens, le symbole de la terre était trop fort, il était injustifié. Elle avait du mal à comprendre. « On les descend Madame ? » insista le soldat. « Descendez-les » répondit-elle, et elle décida, comme pour chercher une réponse, de retourner se recueillir une dernière fois sur le cercueil de Steve. Elle arpenta, d’un pas lent, les allées du cimetière. En s’approchant du lieu où Steve venait d’être inhumé, elle remarqua un homme, debout devant la fosse. Un retardataire ? Elle s’approcha encore, prenant soin de dépasser l’allée pour voir l’homme de face et tenter de le reconnaître. Celui-ci avait une posture étrange. La tête baissée, il tenait ses mains devant lui, paumes ouvertes, les coudes collés à ses flancs. Est-il en train de prier ? se demanda-t-elle perplexe. Elle s’avança. Qui donc peut prier ainsi sur le cercueil de Steve ? Elle s’approcha encore. L’homme leva imperceptiblement la tête : il avait senti sa présence. Il continua néanmoins sa prière. Mazen récitait la sourate de Yâ-Sîn1. Léda se retrouva bientôt aux côtés de l’étrange individu. Mazen n’interrompit pas sa prière, il la poursuivit, jusqu’au dernier verset. Enfin, il effleura son visage de ses mains jointes, leva la tête et la regarda. L’étrangeté de sa ressemblance avec Steve la fit tressaillir. Le dévisageant avec un effroi mêlé de surprise, elle demanda d’une voix troublée : « Mais… qui êtes-vous donc ? — Mme Windley, je présume ? 378


— Oui, mais qui êtes-vous ? » répéta-t-elle avec insistance. Mazen observa un silence qui parut interminable puis déclara simplement : « Je suis le frère de votre défunt mari. » Léda étouffa un cri, recula de quelques pas, puis articula : « Mais ! Ce n’est pas possible ! Steve était fils unique… » Mazen marqua un silence pour lui laisser le temps de retrouver son calme, puis déclara : « Steve n’était que l’invention d’Arthur et d’Eva Windley. En vérité, mon frère s’appelait Seïf… Nous sommes Palestiniens. Les Windley nous ont recueillis en 1948 dans un camp de réfugiés. Seïf n’était qu’un bébé à l’époque. Je ne suis resté que quelques années avec eux puis je les ai quittés, laissant mon frère. Les Windley l’ont alors aidé à oublier… » Léda mit ses mains contre ses joues. Mazen poursuivit : « Il n’a su la vérité que bien des décennies plus tard… » Les yeux de Léda se refermèrent et elle perdit l’équilibre. Mazen la rattrapa à temps et dit « Mon frère m’a remis ceci pour vous. » Léda se ressaisit et prit la lettre. Elle la décacheta et lut : Mon amour, Je n’ai que quelques instants pour t’écrire. Je sais que c’est fini. Mes pensées vont vers ce que j’ai vécu de plus vrai : Léda, merci pour chaque instant. Quand tes yeux liront ces mots, je serai probablement devant le Grand Horloger. Là-haut, mes missiles, mes tangentes et mes paraboles ne me serviront plus à grand chose, mais Dieu regarde avec une tendresse particulière ceux qui ont aimé.

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Alors, je lui parlerai de toi et le prierai pour qu’il t’assiste toujours. Vois-tu mon amour, les pauvres Windley m’avaient débaptisé pour tenter d’effacer la douleur et me préserver, mais « Seïf » m’a rattrapé. J’ai d’abord cru au hasard, mais j’ai fini par comprendre que tout, tout ce qui nous arrive doit être à sa place et en son temps; il n’y a point de hasard, tout est épreuve, et je remercie Dieu d’avoir éclairé la mienne de ta présence… Pendant que Léda poursuivait sa lecture et découvrait avec stupeur la vérité, les soldats amenèrent les caisses de terre et les déposèrent près de la fosse. Mazen prit une poigné de terre, la jeta sur le cercueil de son frère, recula tout doucement, et quitta le cimetière.

Fin

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BIBLIOGRAPHIE

Livres : — « Les Palestiniens, un peuple » Xavier Baron , Le Sycomore, 1984. — « Le Proche-Orient éclaté, de Suez à l’invasion du Liban » Georges Corm » La découverte-Maspero., 1983. — « La Guerre de Mille ans » Jonathan Randal, Grasset, 1983. — « Les Palestiniens, un peuple, une terre » Jonathan Dimbleby, Sud Editions, Tunis. — « Palestine, Terre des messages divins ». Roger Garaudy, Albatros, 1986 — « Les 100 Portes du Proche-Orient » Alain Gresh et Dominique Vidal, Autrement Editions, 1989. — « Géopolitique du conflit libanais » Georges Corm, La Découverte, 1986. — « Sabra et Chatila » Sud Editions, Tunis, 1983. — « L’automne de la Colère » M.H. Heykal. Ramsey, 1983. — « La Guerre du Kippour » Articles du New York Times. Presses de la Cité, 1973. — « Chefs de Guerre », Bob Woodward, Calman Lévy, 1991. — « War Game, l’information et la guerre », Dominique Wolton, Flammarion, 1991. — « Un destin ambigu » T.D. Allman, Flammarion, 1986. — « Mossad », Claire Hoy et Victor Ostrovsky, Presses de la Cité, 1990. — « Mossad », Uri Dan, Presses de la Cité, 1995.

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— « La stratégie du soupçon » David Wise, Plon, 1994. — « Crise du Golfe, la logique des chercheurs » Edisud, 1991. Articles : — « La Guerre d’Octobre, les opérations militaires » André Beaufre. Universalia, Encyclopédie Universalis, 1974 — « La Guerre d’Octobre. Vu du Caire » Eric Rouleau. Universalia, Encyclopédie Universalis, 1974 — « La Guerre d’Octobre. Vu de Jérusalem » Charles Bloch, Universalia, Encyclopédie Universalis, 1974 — « Mossadegh, l’Iranien qui fit trembler l’Occident » Éric Rouleau, Le Monde du 19 mars 1965. — « Manipuler et contrôler les cœurs et les esprits » de M.Herbert I. Schiller. Le Monde Diplomatique, mai 1991. — « Le complexe militaro-médiatique » de M. Martin A. Lee. Le Monde Diplomatique, mai 1991. Revues : Revue d’Etudes Palestiniennes n°28 & 29.

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LES ETOILES DE LA COLERE