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Ici le vent


Auteurs dans l’atelier Poïeo : Milena Allain Françoise Chedmail Marie Duault Hélène Forgeot Alisson Janssen Augustin de la Roche Saint-André Ilan Michel Lila Pean-Viaud Louise-Anne Petit Auridete da Silva Barbosa Atelier accompagné par Cathie Barreau, écrivain

Atelier Poïeo Pôle universitaire nantais, organisé par l’Université de Nantes (Direction de la Culture et des Initiatives) avec le soutien de la DRAC des Pays de la Loire.

Photographie de couverture : Régis de Closets © Poïeo éditions, 2011 Université de Nantes Direction de la Culture et des Initiatives


Ici le vent

Atelier Po誰eo, Nantes


« Ici le vent prend la parole en écharpe, et la malaxe et la secoue et vous la rend toute lavée, salée, neuve, bonne à tout et à ne rien faire, comme si la révolution était permanente, et la pensée subversive, milliards de bouchons d’une éternelle bouteille de champagne brut. » Georges Perros, La pointe du Raz dans quelques-uns de ses états éditions finitude & Éditions fario, 2010


Sommaire

PrĂŠface 9 ĂŠchos 13 Fragments aigus du quotidien

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Préface La seconde personne Le 7 décembre 2006, recevant le prix Nobel de littérature à l’académie de Suède, l’écrivain turc Orhan Pamuk, prononça un discours comme une méditation sur la littérature, le doute, la filiation. Pour dire une origine possible de son désir d’écrire, des premières parcelles de sa mémoire, il fouilla dans ses souvenirs enfouis et raconta la valise de son père que ce dernier lui remit un jour, deux ans avant sa mort. Orhan Pamuk avait alors quarantehuit ans et derrière lui, déjà plusieurs livres et vingt-cinq ans d’une vie d’écriture. Dans cette valise que son père lui demanda d’ouvrir après son départ, il découvrit des cahiers, des pages et des textes et aussi une voix dont il se dit qu’elle n’appartenait pas à la personne qu’il connaissait comme son père. Un silence avait comblé l’histoire antérieure, celle de l’enfance partagée avec le père écrivant, et la vie en littérature, celle de l’écrivain nourri par les secrets et

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les questionnements, le souci permanent de la construction tantôt méthodique, tantôt erratique pour la fondation d’un monde nouveau. Pour moi, être écrivain, c’est découvrir patiemment, au fil des années, la seconde personne, cachée, qui vit en nous, et un monde qui sécrète notre seconde vie, affirma Orhan Pamuk à Stockholm. Cette seconde personne, cette vie seconde, ont à voir avec le bon terreau du silence, nécessaire à l’éclat de mémoire, à l’émergence de la valise du père parti – une valise de maroquin noir avec une serrure et des renforts cabossés –, au souvenir de sa ­fonction aussi, au rappel intime des parfums qui s’en échappaient, odeurs d’eau de Cologne et de pays étrangers. Voilà peut-être le philtre magique qu’ont découvert les étudiants de Nantes avec ­lesquels j’ai eu le plaisir de partager une belle conversation de trois heures en février 2011 ; étudiants réunis autour de Cathie Barreau pendant ce voyage d’un an dans leur mémoire, tous en route vers l’écriture possible, en quête de l’autre personne. Le devinant certainement, ils ont expérimenté ce qu’est l’œuvre littéraire, ne serait-

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ce qu’en forme, encore, de c­ hrysalide : un riche séjour de silence, assure Maurice Blanchot. Et même, une défense ferme et une haute muraille contre cette immensité parlante qui s’adresse à nous en nous détournant de nous. Ce nous, ce je, cherchant en lui-même à reconstituer toute l’histoire et tout le contenu de la valise pour trouver au fond du cahier écrit, ­s’écrivant, la vraie seconde personne. Serge Airoldi Dax, 20 mars 2011

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ĂŠchos


J’ai été élevée parmi les grains de sable embrassés dans les embruns d’une île, en bas d’une descente vertigineuse de beauté, réfléchissant les lumières de l­ ’hiver. Là, le gris est mélancolique et rassurant. Les petits membres sont emmêlés dans les écharpes et les manteaux doublés. Ils me portent vers les chemins sinueux, esquisses tremblantes de l’océan. Mes bottes tapent dans les cailloux et les soucis. Nous dévalons les dunes, vite, toujours plus vite, sans crainte, les mains tendues vers les nuages. Le cœur ouvert. Le vent inspire avec force et douceur, expire dans les champs qui frissonnent de plaisir. Il plonge vers la mer, l’étreint, l’entoure de ses bras immenses. Je l’attends.

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Milena


soudain, j’ai envie de l’océan brisée dans la poésie de ses baisers écrasés oubliée au creux de la cambrure de ses [ humeurs obscures ta main, esseulée m’y attend

Milena

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Je n’ai jamais su ton nom ni entendu le son de ta voix. Pourtant je t’aimais. D’un amour irréel, irrationnel. La première fois, ce sont tes yeux, un roman à la main, qui m’ont subjugué. Ces pupilles aux couleurs de l’abîme, puis tes cheveux aux reflets miel. Tous les soirs, je te retrouvais à ta place habituelle, te coupant du monde, des écouteurs aux oreilles. Et à chaque fois, je ne pouvais détacher mon regard de ton visage, comme s’il m’était vital d’en connaître le moindre trait, la moindre expression. Quelle douceur atroce de t’observer de loin, sans jamais oser te parler, sans jamais pouvoir t’approcher. Aujourd’hui encore, il ­m’arrive de penser à toi. Des regrets c­ ollés aux bouts des doigts.

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Alisson


Vide assourdissant de mon cœur engourdi

Milena

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Regardant le jardin, elle fixe les feuilles d’automne qui tombent sous une lumière idyllique, diffuse et indécise. Douceur brève d’un ­ instant pérenne. Elle ressent le tremblement sourd de l’âme ; dans son esprit, le souvenir ­nerveux des jours passés dans la confusion. Aucun mot, seuls les chuchotements des dialogues distants. Elle revit sa douleur, la crée, la recrée, la visite et la revisite. Il y a un silence étrange, menaçant. Ses yeux sont fatigués de voir et revoir ce passé, qui est encore là, toujours, insistant. La seule douceur est derrière la fenêtre.

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Auridete


Une grande lumière blanche Nue, terrible A mis en suspension, Mon existence

Auridete

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Des cernes au cœur, j’ai été élevé parmi les cendres d’une cabane en feu. Au milieu des photos déchirées et des miroirs brisés. À l’abri des flocons en fleurs étouffant les pommiers, des coquelicots en sang et des braises enflammées. À travers les fenêtres, le ruisseau s’écoulait dans un cri. Les visages portaient des sourires de compassion ou des yeux figés sur le sol, alourdis par la honte. Les visites se faisaient rares, les sorties aussi. Enfermé dans des flammes aux allures de miettes en or. Les lèvres scellées sur un secret plus lourd que le plomb. Des bleus au corps cachés par un drap de mensonge. Des yeux brûlés par le sel. L’amour n’était plus, l’amour s’était perdu.

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Alisson


La peur, la peur Paralysante et accablante Laissant place à la douleur La submerge de ses souvenirs Elle crie, se débat Dieu, pas une seconde fois !

Alisson

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Désormais, je tue seul. Je déploie mes griffes acérées dans les lumières vibrantes des soirs d’été. Mes congénères m’ont longtemps nourri de viande rance et de petits oiseaux. J’ai appris à grimper avec agilité ; corps souple sur les écorces fendues. Sans cesse caressée par le pelage soyeux, irritée par les langues râpeuses, ma peau a changé de couleur. Ma voix s’est muée en un chant animal, semblable au feulement rauque des chattes. J’ai courbé le dos si souvent que mon corps s’est déformé. Au contact du sol, mes mains sont devenues dures et calleuses, rondes comme des coussinets. Mes crocs sont aiguisés et partout sont mes proies. J’ai été élevé parmi les chats.

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Louise-Anne


La propagation de l’onde sonore s’éprend de l’espace jusqu’à en devenir tutoyeuse. Un regard, un soupir, Un sourire, un renard.

Marie

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Il n’est pas comme ces gens qui rient et parlent fort. Malgré un désir fou de parole, il se tait. Les pupilles de Samuel transpercent les visages et les chairs. Quand il entrouvre ses lèvres, c’est avec une dureté naïve qu’il semble juger les gens, le monde, enrobant ses mots tranchants dans le miel de son timbre. Samuel ressemble à un enfant. Il n’est pas ponctuel : en retard avec les gens, en avance sur la vie. Pour lui, rien et toujours, c’est pareil. Pour la vie et la mort, il se voudrait romantique. Dans ses voyages au bout de la nuit, il flirte volontiers avec tragique et beauté. Il se dégage de lui une aura, une brume d’étincelles, tirant nos paupières de leur torpeur habituelle. Son corps animé est un enchevêtrement de lignes abruptes. Lorsqu’il marche le long des trottoirs tristes, sa silhouette glisse comme l’ombre d’un chat de gouttière. La grâce émane de lui. Le regarder marcher, c’est écouter une petite musique. Et même si ses doigts sont noircis par le tabac, lorsqu’il appuie sa joue sur sa paume, la brisure de son poignet touche mon âme. 24

Milena


derrière la serrure de mon armoire amère le secret de ton souffle sur mon dos fait chavirer en vain mes minuscules [ chagrins Milena

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À travers les veines des végétaux, l’eau figée sent la vie couler lentement, sans un bruit. L’eau qui se vantait de sa mobilité, de ses cycles, et qui maintenant est prise au piège, nue et collée à la feuille... Elle croyait la feuille vulnérable, fragile et immobile... Toujours immobile... Mais l’eau a épousé les creux de la feuille et apprécie le repos, l’osmose et le silence.

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Marie


La beauté pyromane des mots de mon ami démon glace l’eau du mirage qui m’est apparu dans le volet de lumière géométrique source de rêverie.

Marie

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J’étais avec des gens mais personne n’était comme toi et, ce qu’ils pouvaient voir, ils ne le comprenaient pas et, ce qu’ils pouvaient sentir, cela ne m’intéressait pas. ­Donne­­­­-moi la main. Tu ne devineras jamais... Tout passe si lentement sans toi. Seule la pluie tombe et, sous le doux martèlement, les feuilles ploient.

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Hélène


Tu faisais le café Et sur l’Erdre la neige fondait. Dans notre nid l’hibernation Nous est si douce. Nous dormons sous les cendres Nous allons de murmures en rires Et pendant que je sauve des insectes Tu rêves d’un jardin.

Hélène

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C’était un soir, le crépuscule d’une chaude journée qui m’avait mené au bord de l’eau. J’encerclai de ma démarche lente un moignon de la rivière où somnolaient légères plates et péniches ventrues. Mon esprit suivait le courant, doux amalgame de quiétude et de mélancolie. Des jeunes buvaient sur un banc ; un canard n ­ octambule ­barbotait. J’étais rentré. Les pensées virevoltaient autour de moi, m’entraînant dans leur sarabande infernale, rendant tout sommeil impossible. Je m’étais installé à mon bureau ; du tiroir, j’avais dégainé une feuille immaculée et un stylo, un Bic. Après avoir rêvassé de longs instants, je me mis à écrire. À la pointe de mon crayon, les mots tourbillonnaient, s’entrechoquaient, se bousculaient. L’enfantement était pour le moins difficile, lent, progressif mais sûr. Les sèmes s’étalaient en rang sur le papier formant une phrase, un paragraphe et finalement un texte Je restais là, épuisé, vidé de toute ma ­substance. Je relisais alors cet écrit, rejeton de mon âme. Son rythme était irrégulier, inégal, pourtant je ­percevais un souffle. Il vivait.

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Augustin


Sur la voie-monde reposait le rythme de l’Êcriture. Sur la voie-souffle reposait le monde. Ilan

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Face au trait de Pen Bé, ils ont attendu sur le sable que la marée descende pour les laisser passer. Dans leur attirail de camouflage, les bottes aux aisselles et les bonnets aux yeux, ils avancent, foule silencieuse, si ce n’est le cliquetis de cette armée surréelle. Bibendum harnachés, ils portent, ils traînent, ils poussent, ils raclent et ne renâclent pas. Pubis en avant, haveneaux aux nombrils, il faudra remplir les besaces. Je pense à Bilal. Il manque peut-être des masques à gaz mais l’algue verte est légère aujourd’hui et l’air est clair et limpide... ou une version colorée de La Route de Mac Carty, moins glauque. Les pères et les fils, les grand-mères et les petits-enfants, tous sont là, levés tôt, affublés de bric et de broc. Ici, la grande marée crée l’évènement. On dit chaque fois qu’elle est du siècle. Convergence des glaneurs-glaneuses, prédateurs ou stakhanovistes de la pêche, on remonte à la nuit des temps, Homo ­erectus, ­Neandertal ou Cro-Magnon, comme si la survie en dépendait. C’est sérieux. Léontine sort ses crocs. Laboureuse de la mer, elle gratte la vase, concurrente

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déloyale des oiseaux délogés qui survolent la scène. Je pense à Hitchcock. Quand, harassée, Léontine repasse la Mer Rouge dans le sens du retour, le gris de la vase lui rappelle la comptine qu’elle chantait petite en descendant avec sa cousine le vieil escalier du grenier : Derrière le rideau de poussière Bien à l’abri de la lumière Vivait Viviane la sorcière Plus son nuage était épais Plus elle l’aimait, plus elle l’aimait, Elle aimait le gris Jusqu’à l’asphyxie Comme ses cheveux Couverts d’argile bleue Léontine hisse ses fardeaux dans le coffre de la 2 CV dentelée par l’âge et le sel des marées, enlève ses bottes dans un bruit de succion et se met au sec. Sur sa route, elle ira voir Lina et Félix et leur portera quelques poignées de sa godaille. En échange, elle recevra un sac de mirabelles fraîchement cueillies. Lina, elle, c’était une orfèvre de la palourde, une spécialiste de la pêche au trou à marée montante – quand elles voulaient bien ­ percer. Maintenant, ses hanches

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ne la suivent plus mais son œil est vif et ­malicieux, son esprit et sa mémoire aussi. Lina, c’est la vie-même. Creuser un étang, c’était le rêve d’enfance de Félix. Ils ont choisi un marais, une source en amont, un ruisseau en aval puis construit leur maison sur le remblai. Les hérons et les cormorans viennent pêcher, les sangliers se rouler dans l’argile, les ragondins broutent les nénuphars, les poules d’eau promènent leur couvée, les libellules s’accouplent et les martinspêcheurs en habit de lumière affûtent leurs mirettes. Léontine sait qu’elle trouvera dans cette maison la bonne chaleur du réconfort avant de regagner la sienne, sans Léon, et la ferme sans ses vaches.

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Françoise


Il s’est laissé glisser, emporté par le poids [ de la bouteille puis palmer dans le silence en compagnie [ des bulles. Au large du musée Picasso, quand le soleil [ se fait plus rare, il a découvert comme au détour d’un [ chemin la sculpture aux yeux globuleux de Miro.

Françoise

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Un matin, les nuances dorées dansaient parmi l’orange flamboyant, les pieds nus dans l’herbe humide. Un matin, la rosée était fraîche comme le vent, frivoles chatouilles avec ses gants d’hiver. Esquisser les doigts de pieds pour écarquiller un sourire. Je me souviens d’un de mes vieux écrits d’enfant. Sur le tapis de feuilles, je pensais à la chaude soupe au potiron. Puis, soudain, une douceur s’est réveillée. Comme une nostalgie délicieuse où l’on rêverait de plonger, j’ai toujours aimé un dormeur dans le val.

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Lila


Les heures perdues se chargeaient de ranimer les rêves enfuis. Passé ! Passé ! Si promptement oublié. Et par dessus la berge, cette enfance bercée.

Lila

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Et, parfois, l’envie n’est plus là ; sans désir, ça ne marche pas ! Mais dites-moi Pirates, on m’avait promis une place sur le navire au gré des flots. Avec vos idées plein ma tête, je voulais essayer un peu. Vous aviez promis de me sortir de ma folle torpeur, de m’initier aux couleurs. Entre les villes, respirer les odeurs, être prise de révulsion puis de dégoût. Toucher l’air, au moins une fois. Vils, les promesses, ça se tient ! J’ai enfermé mon cœur dans vos cruelles paroles... ... Vous qui m’aviez promis de vivre.

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Lila


J’ai été élevée parmi les vagues Bercée par le ressac plus qu’aucune comptine Personne ne chantait Et les vagues dansaient J’ai mangé le sable jetée face contre terre Le sol dérobé sous moi par l’immense appétit de la mer J’ai appris le plaisir mué en peur L’espace d’un claquement d’eau

Hélène

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À travers la vitre du troquet, l’observateur curieux peut voir ces deux filles attablées, leurs cheveux d’une couleur sombre dont les nuances diffèrent, leurs yeux qui se fuient et se cherchent par intermittence. Elles sont ensemble mais paraissent­s’atten­ dre. Parfois, quelques mots s’échappent de leurs lèvres, semblant petit à petit raviver la douceur. Une légère vapeur grimpe sur la vitre. L’observateur s’attarde, il trouve un intérêt certain à cette conversation lente dont il n’entend pourtant pas un mot. La vitre dure et froide protège les insouciantes, v­ictimes de ce regard opportuniste, voilant les sons. Seul reste le rythme saccadé de chaque lettre qui se heurte à ce mur transparent et tombe sur le sol poussiéreux, aussitôt oubliée. Un livre glisse sur la table : la plus jeune vient de le sortir de son sac. L’observateur ignore qu’il ne s’agit pas d’un cadeau convenu ; aujourd’hui, ce n’est l’anniversaire de personne. C’est un présent soudain, il apparaît sur la table qui sépare les demoiselles et se déroule comme un ruban, de l’une à l’autre. Le livre est saisi par une main timide et soudain il brille, devient

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Louise-Anne


précieux. La main l’entrouvre, révélant à l’observateur le trésor qu’il renferme : des bulles dans la marge. De petites bulles, au crayon à papier, qui bordent les poèmes d’Apollinaire. L’observateur plisse les yeux. À travers la vitre du troquet, il veut voler aux deux jeunes filles quelques paroles sourdes, quelques mots tremblants. Il croit lire sur les lèvres : je désirais ce livre à peine de jour.

Comme tous les jours, au coin de la salle du cabaret alourdie par la fumée, dans l’ombre, Pierre-Yves observe et écrit. Auridete

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Dans la pièce barricadée, nous n’entendons plus que le faible bourdonnement de leur marche rythmée. Mon frère est à son pupitre, continuant de dessiner la planche. Je suis devant mon bureau, j’écris la suite. Le fusain glisse, chuinte tel un pneu sur l’asphalte, traçant de longs sillons sur la feuille de cellulose. Comme les pas sur la neige, l’avancée de la plume est difficile, laborieuse. Elle crisse, elle gratte, elle accroche sur le parchemin y laissant sa profonde et durable empreinte. Les minutes passent ainsi. Parfois, je relève la tête à court d’inspiration ; il me regarde, nous échangeons des phrases banales, des astuces faciles. Je me replonge dans mon ouvrage, plus créatif encore. Je ne sais alors combien de temps dureront ces instants. Je ne m’en préoccupe pas.

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Augustin


on en parle encore aujourd’hui des Êchecs de la vie de ces hivers infinis qui troublent sans cesse nos esprits mais on oublie trop souvent le sourire des enfants tant de souvenirs charmants qu’on laisse aller au vent

Augustin

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Fragments aigus du quotidien


Déjà à l’époque, nous prenions note, désespérément, pour nous souvenir de nousmême, de nos moments de grâce. Nos mains jointes dans la nuit, La mer sans fin autour de nous, Ta voix sentinelle qui traçait le chemin vers la sagesse et notre innocence qui ­trottait devant toi. Sur le seuil, tu hésitais. Ne fais pas l’idiot, disions-nous, Un cœur est fait pour se briser.

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Hélène


Les émotions se balancent et voltigent en moi, trapézistes. Mes neurones ouvriers travaillent comme des fourmis mais les liens entre eux sont noués. Une valse danse au bout de mes lèvres. Ma pensée s’y perd. Elle glisse puis dérape. Un bleu aux lèvres, au cœur. Je rougis à la lumière de ton sourire. Ton regard de côté me va droit dans les yeux et droit au cœur. Quand j’étais petite, je me souviens avoir rêvé d’écrire un livre à l’envers comme Léonard de Vinci. Aujourd’hui, je rêverais de te raconter le livre d’émotions qui me dévorent. à ­l’envers.

Marie

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Je n’y pouvais rien changer, l’agitation était dans ma nature ; elle me secouait jusqu’à me faire souffrir parfois... Souffrir toujours. Cette douleur était au fond de moi ; profondément enfouie. Le silence prenait mon âme usée jusqu’à la moelle ; le mal l’avait rongée. Je ne savais quel destin m’attendait ; le fil était caché, nylon invisible faisant trébucher les pensées oppressantes qui me pourchassaient. J’allais jusqu’au bout de mon souffle, je n’était pas sportif. Les lieux changeaient du tout au tout, du rien au rien. Néant. Trou noir aspirant ma conscience, ma lucidité. Camisole dans un jardin brillant de pluie, gouttelettes sirupeuses creusant les circonvolutions de mon cerveau. Le petit frère était atteint, je marchais sur des œufs. La chute reprenait, rouge de sang frais. Je respirais. Je n’en pouvais plus, l’exercice était trop difficile. Il revenait comme un fouet ; ­autoritaire. J’avançais sur les genoux, crispant les dents sur les cailloux aigus. Trop dur ! Éreintant ! Assez d’adjectifs ! Les lames s’enfonçaient dans ma chair ; sarcophage. Le pharaon avait repris le contrôle. Trop tard.

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Main dans la main, botte à botte, la route reprenait, interminable. Le temps filait sans doute, je ne me rendais pas compte ; il ne fallait pas. Inabordable ; inaccessible ; le sens était perdu, le fil était brisé, Ariane n’était plus. Le sommeil me reprenait. Allons courage, il y a toujours une lumière au bout du tunnel ! Ne vaut-il pas mieux faire demi-tour ? Qui sait ce que je vais semer, ce qui va germer ; mauvaise graine. Pourquoi tout cela ? Ça me brise le cœur ; je n’en puis plus. Assez ! Je repars, je suis traîné, je n’ai pas le choix ; il vaut mieux. Mais jusqu’où ? Les bannières flottent au vent, j’en prends une pour me donner du courage, elle pèse son poids. Le rossignol chante ; moi aussi. La pluie reprend, elle s’insinue. Les tulipes jaunes éclosent, on en voit sur tout le front. On est tous ensemble, portant la même enseigne. J’ai le regard trouble. La mélodie reprend, entêtée ; je pense aux bûches. La pause arrive enfin, tronquée. Il n’y a que du pain et des pommes. J’ai soif.

Augustin

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Puis il y a tes yeux brillants, comme une eau déchaînée, des yeux ahuris de ­jouissance. Trébuche ! Incandescence suprême de mon âme en miettes. Ça n’était pas donné ; donné comme on l’aurait fait avec un baiser, un baiser fait de rouge. Aigu ton amour ; aigu tel l’aiguille, une aiguille de fumée. Ta fumée, moi, je l’avale d’une plume. Une aiguille afin de ne pas oublier, pour transpercer, te rattacher, me recoller, recoudre nos morceaux puis brûler. De feu, l’incandescente fumée ! Lumière nocturne, une étoile prothèse qui ressemble au soulagement de mes maux. En haut de la dune, finalement trois pas pour toi, trois pas pour rien. Semer entre tes pieds une sorte de poussière, un petit toi, un petit rien... Oui, trois fois rien.

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Une allumette à tête d’aiguille ; une allumette abusée pour ne plus éclairer. Un mot sur la lune, un mot qui fume, un mot de ta plume. Il est vrai que je t’ai laissé partir au front, toi sous les canons. Loin sur l’horizon, je me suis laissée guider par ton nom. J’ai fait filer tes yeux comme un astre car de vivre j’ai perdu ma soif.

Lila

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D’où remontent les voix Du puits des objets Du puits sans fond où tu m’as plongée Gorge arrachée ouverte en deux la plaie béante de silence Tu m’as cramponnée fermé les cris ouvert la peau Du fond de mes supplications et arrosé de mes pleurs tu m’as opposé tes yeux de glace l’hiver sans fin et sans visage tu m’as regardé de ces yeux de ces yeux qui disaient

Quel bruit agaçant

Et mes mots en sont morts Et j’ai disparu parmi les radios brisées les jouets abandonnés les matelas sales Jamais je n’ai pu remonter du puits Ma voix en sort poussée par ma colère ma rage mon désir d’être humaine Mes mots mes pauvres mots ces sons qui croyaient avoir un sens qui se voyaient vaincre l’épée Mes pauvres mots désarticulés jetés contre le mur de ta violence écrasés comme des insectes entre tes mains 52


Tes yeux m’ont dévorée effacée arrachée au monde des hommes Tu m’as mise à nu comme un ogre dans ta [ grotte tandis que je hurlais Regarde mes galets blancs je suis de chair et de paroles j’ai marqué mon chemin j’arpente comme toi les voies du monde je ramasse des cailloux brillants le soir j’épouse des étoiles Regarde-moi écoute écoute aie pitié Tu as serré mes poignets jusqu’aux cris Qui a pitié du plastique qui casse qui écoute son bruit Quelle terrible ironie avoir cru un jour que le langage réglait le monde alors que la moindre brute de passage pouvait me saigner aux murs m’arracher la langue m’effacer de ses yeux me jeter dans le gouffre d’où sort ma voix rouge 53


Ma voix de radio brisée Ma voix de jouet abandonné Laissé sur un matelas sale

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Hélène


Maintenant, ils passent. Les spectres qui acidifient mes pensées. Leurs morsures déchirent le voile qui oscille dans mon esprit. Dès qu’un flottement apparaît, les voilà ! Ces bouffées d’air brûlantes et si fasci­ nantes s’accrochent au carrosse de mon âme qui s’écroule en citrouille. Bercée par le mouvement régulier de la chimie océanique mousseuse, je m’évapore par répétition. Cette balançoire de la lune sur la nuit vient vivre puis se faner en douceur. Je ne vois qu’elle, la lune si muette quand elle me regarde mais qui me dit tant de bleu dans son enveloppe de fantôme. Elle m’attire. De l’eau salée coule sous ma peau séduite qui suit la blancheur du ciel.

Marie

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La toile est perméable. Les lignes se dénudent. Elles s’affaissent dans la courbe. Et l’eau. Et le sang. Et le temps du film file comme le bruit du ruisseau en forêt. Très exactement comme le bruit du ruisseau en forêt. Face à l’écran, Grichka fait rouler des murmures inspirés et expirés, des chuchotements de toutes les choses non dites seulement sorties du corps. En lui sont imprimées les veines du souvenir. Sa tête cogne comme du marbre. Alors la toile se craquèle. Aux parois des fissures, il n’y a plus rien que le vertige de se sentir seul, d’avoir stérile la peau. Le limon se dépose entre lui et le monde. Il veut oublier le creusement de ses muscles par les vers. Alors il pense. Il pense à lui. Il pense à l’avidité de sa bouche. Il pense à la blancheur venue épouser l’abîme de son cuir. Il devine ses jambes élastiques soudain devenues grotesques dans la nudité. Il retient du bout de langue son écorce qui se dérobe. Il ­redessine en songe la carte de ses membres, immenses. Il espère son image. Elle arrive en lui comme une vague… Et s’y dévide, et s’y étouffe. Elle déroule ses fils dans la gorge. Ça accroche aux amygdales. Les fils qui tenaient tout, les fils qui le coupent comme du beurre. Dans la nuit de la salle, la plainte monte à l’aigu. Les yeux disent plus qu’il n’est 56


permis. Ils s’écoulent dans l’autre monde. Les voix se soulèvent doucement sous sa pellicule. Elles respirent dans son crâne, halètent dans une polyphonie essoufflante. Les murmures glissent comme un ruban sur son visage. Ce sont des voix de nymphes et de satyres. Sur la toile invisible, les morceaux de chairs se sont déposés. La boue a pris la couleur du givre. Le corps du garçon est devenu hystérique. Il est nu et la toile, elle, est devenue blanche.

Ilan

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La violence crue des projecteurs s’est tue et, avec elle, les grincements du chariot brinque­balant et les pas précipités sur le carrelage du couloir inconnu. Mon corps tremblant tressaute et mes mâchoires serrées vont s’incruster l’une dans l’autre. Je me suis laissée aller dans le roulis des mots devenus inaudibles, tant la bête en moi s’est affolée. Je ne sais pas à quel étage on m’a emmenée et malmenée. Dans le noir épais qui s’est installé une lueur m’apparaît, ténue et chaude, une porte entrouverte et dans cette lueur une silhouette attend, une présence tranquille, tout près de moi. Alors je comprends ma douceur.

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Françoise


Et les vignes restent. Comme une preuve. Preuve du temps qui passe. Preuve du temps qui reste. Les saisons se s­ uccèdent, les jours défilent  ; photos prises chaque matin, même lieu même heure. Les monuments s’effondrent, le lierre s’en ­ nourrit. Les hommes meurent, et les vers... Les pieds poussent, le raisin s’abreuve aux eaux souterraines. Au creux du chêne cueille la vieillesse ; ivresse passagère qui dure toute une nuit. Les hommes naissent, le monde se reconstruit ; et la Terre... Le soleil tape fort, la lune luit. Les chars passent dans le ciel. Les étoiles ­disparaissent ; apparaissent. Et l’univers...

Augustin

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Je n’ai jamais eu le sentiment d’être en exil. Sur une île, une barque, en voyage parfois. Mais pas en exil. Il suffit de fermer les yeux, de laisser l’obscurité venir et d’attendre. Compter jusqu’à dix. J­’admire les petites tâches, formes éclatées sur ma rétine. Les nuages arrivent, tirant les rêveries par wagons entiers. Alors je vagabonde, le train est un navire, j’embarque sur le lagon brillant de mes pensées emmêlées dans les filets du pêcheur de songes. Je deviens marin au long cours, tendant des lignes d’encre aux quatre vents. L’imagination prend place dans ma barque en riant. Mon incertitude vogue au fil des eaux safran comme le ciel qui se couche, parsemé de ces restes de lumière accrochée à mes pupilles. Voici une île mais peut-être n’est ce que le reflet aigu de mes désirs car le mirage s’étiole, foudroyé par l’apparition d’un monstre évanescent. Il s’enroule autour de la barque et le lagon n’est plus que marécage sous le vent qui frissonne. Je cherche à nommer chaque chose, cet univers chaotique m’échappe déjà et la chaleur revient, d’abord rassurante, puis sourde et étouffante. J’expérimente le maniement de la barre ; le bateau tournoie ; je suis perdue, l’eau est le ciel,

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le sens est dessous, dans les profondeurs, dessus, le vide. Je sombre dans cette eau vaporeuse, je sème quelques larmes parmi les algues qui ondulent amplement. Je dérive à présent, paisible corps dans les courants qui taisent avec malice les tracés qu’ils empruntent. Mon front heurte le fond. La torpeur s’évapore, le sens est là. Je tends les bras, à tâtons, je cherche dans l’espace qui nous sépare encore. La lumière, les tâches, les algues vertes m’ont abandonnée. Ma gorge est sèche, le lagon n’a laissé que des perles de soif.

Louise-Anne

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Parler d’une voix blanche Parce que la leur est morte à l‘écriture Parler d’une voix nette Parce que la leur s’est ressassée jusqu’à épuisement Parler entre deux temps, entre deux mots, entre deux vents Pour traquer leur absence.

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Ilan


Ces choses-là étaient de celles qui n’ont pas réellement d’importance. Deux cafés bouillants posés chaque matin sur la table. Un ensemble accordé de vaisselle cachée dans les armoires. Le mélange de deux parfums s’engouffrant sous les draps. La caresse de ses doigts qui se heurtent à sa paume. La résonnance de leurs rires qui s’entrechoquent. Ses paires de chaussettes échouées sur le sol brillant dans la lumière matinale. Leurs brosses à dents s’entrelaçant sur le bord de l’évier. La couleur rouge de ses lèvres brûlées par l’hiver. Les odeurs sucréessalées s’échappant de la cuisine. Il ne restait de ces fragments aigus du quotidien que l’ombre noircie d’images autrefois collées aux murs. Seul le silence demeurait intact, possédant tout l’espace. Seule compagnie fidèle. Les assiettes étaient vides, les tasses à café gisaient sur le sol. Des pots de confitures à moitié entamés, des morceaux de chocolat et des mouchoirs humides logeaient dans le lit, entre deux oreillers déchirés et un drap griffé. Puis vint le temps des promesses semées devant le porche d’entrée. Des traces de pas qui se faufilent de plus en plus loin. D’un parfum qui se glisse et remplace

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l’ancien. D’une nouvelle tasse posée sur la table. D’un front déridé. De lèvres ­écaillées par les baisers et d’yeux desséchés par la soif.

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Alisson


Références

Voici les onze livres qui nous ont inspirés : Airoldi Serge, Comme l’eau, le miroir changeant éditions Fario, 2010. Bauchau Henry, Diotime et les lions, éditions Babel, 1997. Bon François, Souci, Inventaire/Invention éditions, 2000. Char René, éloge d’une soupçonnée, éditions Gallimard, 2007. Gény Jean, KLB F 38 748, Manège éditions, 2001. Jouannais Jean-Yves, Prolégomènes à tout château d’eau, Inventaire/ Invention éditions, 2001. Manguel Alberto, Journal d’un lecteur, éditions Babel, 2006. Perros Georges, La pointe du Raz dans quelques-uns de ses états, éditions Finitude & éditions Fario, 2010. Proust Marcel, Sur la lecture, éditions Actes Sud, 1988. Sagot-Duvauroux, Le Buffre, éditions Barre parallèle, 2010. Woolf Virginia, Une chambre à soi, éditions 10/18, 1996. 65


Ils ont participé à cet atelier, accompagnés par Cathie Barreau, écrivain : Milena Allain, étudiante (troisième année, Médecine) Françoise Chedmail chorégraphe et enseignante de danse Marie Duault étudiante (Droit maritime) Hélène Forgeot étudiante (master 2, Lettres modernes) Alisson Janssen étudiante (licence, Mathématiques informatique physique chimie) Augustin de la Roche Saint-André étudiant (deuxième année, Médecine) Ilan Michel étudiant (master, Histoire de l’art) Lila Pean-Viaud étudiante (première année, Lettres modernes) Louise-Anne Petit étudiante (Droit - propriété intellectuelle) Auridete da Silva Barbosa étudiante (licence, Histoire de l’art)


Achevé d’imprimer en avril 2011 par l’Imprimerie centrale de l’Université de Nantes à Nantes, Loire-Atlantique Mise en pages et corrections : Céline Bocquillon Cet ouvrage a été composé en Contra corps 16 pour les titres et en Contra corps 12 pour les textes.


Ici le vent