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Couverture et double page suivante : photographie de la Statue de l’impératrice Joséphine, Rueil-Malmaison, vers 2014 Double page précédente : scan d’une carte postale de la Statue de l’Impératrice Joséphine, à Fort-de-France en Martinique, retranscrite ci-dessous, vers 2014.

« Née dans une misérable ca-

Les femmes créoles sont très

bane

fières d’être des descendantes

de fermiers créoles dont on voit

d’une femme qui fut im-

encore les restes, la statue est

pératrice. Elles ne man-

élevée sur la promenade publi-

quent certainement point de

que de Fort-de-France appelée

grâce, mais de beauté

la Savane.

elles n’en ont pas. Elles ont un charme particulier que leur procurent leur indolence et leur apathie. »


POLYSÉMIE DU VANDALISME

ou Ajouts de bronze, ciment, marbre... et autres éclats, dans la construction des pistes. Entre les éboulis de la montagne découpée. (travail en cours, version 2)

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Rupture fragile, produite par clivage sans prévenir, souvent sans déformation plastique, inter ou intracristalline ; et les morceaux peuvent se réassembler parfaitement. Rupture contrôlée par la contrainte normale, clivage des liaisons atomiques dans le plan dense. Clivage par séparation directe le long de plans cristallographiques, de matériaux non-ductiles. Clivage ici et là. Clivage insulaire, clivage exhumé du passé. Rarement souhaité par le, la, les, concepteur/trice.s de l’œuvre, mais désiré par d’autres. Qui veulent sa tête : la faire tomber, la retrouver puis l’exhiber. Anonymes voguant depuis Carthage pour néantiser, roches de l’enfer advenues, qui jamais ne se lassent de la propagation des fissures, qui reviennent toujours. Conquistadores vengeurs ou demos émeutiers, hybrides germains gavés de vitamines D, archéologues dilettantes, pilleurs de tombes, qui s’approprient les éboulis magnifiés, perdus. Mais aussi poétique des terrains vagues des esclaves en fuite, capture céphalée, butin de la blackness conservée hors muséum, signes repensés par un usage non-grec. Peu importe leurs noms, cette pratique est une polysémie. Histoire renversée des monuments. Étude des mécanismes de rupture et des étapes principales de la ruine. Deux exemples : Conquête sur une savane — Statue de l’Impératrice Joséphine à Fort-de-France —, ou Victoire mieux détruite en un voyage qu’en mille ans — Victoire de Samothrace à Paris —, Louvre bricolage certifié.


sommaire

images p 0-1 images p 2-3 titre p 7 prologue p 13 image p 18-19 image p 19-20 Sauvons nos chefs-d’œuvre p 29

— image p 42 — image p 47

Des crânes de Jebel Irhoud aux ocres gravés de Blombos p 22

— image p 50 — Généalogie du vandalisme p53 — image p 58 — Patrimoine p 60 — Une roche aux enfers eut l’âme plus humaine p 62 — image p 65

— image p 73 — Indépendance hétéronome p74 — Ruine nouvelle à habiter p 77 — image p 79

— l’héroïne n’est plus simple mortelle p85 — image p 88 — 1ere abolition de l’esclavage en France p89

Du vandalisme p 48

De la démocratie p 69 Acéphale ailée p 74

image p 80-81 image p 82-83 Créole acéphalie, p 84


— Crime de lèse-humanité p90 — image p 91 — Joséphine tèt koupé p 92 — image p94

— image p 116 — image — image — image — image — image

p p p p p

120 126 140 142-143 145

— image p 166 — image p 169 — image p 172-173

Contre le schœlchérisme p 105 Contre le marronnisme p 118

De la restitution p 151 Des rapports de production p 157 épilogue p 167

notes p 175

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prologue

J'ai commencé ce travail autour de monuments coloniaux et de vandalismes, il y a quelques d'années. Je voulais comprendre cette pratique, disqualifiée et condamnée par sa simple énonciation : vandalisme, parce que destructrice d’objets et parfois d’œuvres d’art : de valeur symbolique, d’histoire, de mémoire et de beauté, aux dires de ses détracteurs. Face à la violence du colonialisme (et du capitalisme), se pourrait-il qu’une forme de "vandalisme", suivant le contexte de son apparition (et de son interprétation), puisse être émancipatrice, malgré tout ? D’autant que l’installation d’œuvres dans l’espace public n’est pas toujours soumise à discussion ; et que des formes éventuellement pertinentes autrefois (c'est-à-dire compte tenu de leur contexte historique), bien qu’imposées, ne le sont peut-être plus aujourd’hui. Un vandalisme pourrait-il être une réponse aux fins de non-recevoir de certaines demandes, au manque de dialogue ? D’ailleurs qu’entend-on par vandalisme  ? Et qui a le pouvoir de nommer  ? Pourquoi le terme iconoclasme, qui existait déjà au moment de l’émergence du vandalisme révolutionnaire, n’a-t-il pas qualifié cette pratique ? Se pourrait-il que le terme ait été choisi par l’abbé Grégoire pour exclure ces destructions du monde « chrétien » et/ou « occidental » ? S'il s'agissait d'exclure cette pratique, pourquoi le vandalisme révolutionnaire est-il célébré chaque année, jour de la fête nationale en France, et simultanément oublié, puisque vidé de sa sémantique émeutière  ? Et quelles sont les conséquences de ce vandalisme révolutionnaire sur les musées français qui se multiplieront après la Révolution française ? Quant au monument, est-il vraiment porteur de mémoire ? Est-ce qu’il n’y a pas toujours une interprétation à faire  ? De même, quand les «  vandales  » s’attaquent à un monument, ne le réactivent-ils pas, ne l’actualisent-ils pas, dans un moment paradoxal, l’arrachant à son inéluctable invisibilité ? Et ces vandales étaient-ils insensibles? N'avaient-ils pas d'art ?

— Pas d'art vandale. Sûr ?

Et les (ex)colonisés, quel est leur place dans le musée et plus largement dans la culture française ? Comment vivre la double conscience dans le rejet ? Inversement, quand, et comment la culture française acceptera ses africanités (africanité liée au colonialisme, africanité liée à son ascendance africaine) ? Enfin, un vandalisme n’est-il pas une forme (intentionnelle ou pas) du contre–


monument ? Voilà quelques questions à élucider sans doute. Au départ de cette édition, il y a une iconographie constituée par mes soins, à partir de cartes postales, de timbres achetés, de photographies bien faites ou à l’arrache, d’images téléchargées ou glanées dans des journaux puis scannées, de collages, ainsi que d’écrits épars (sorte de base théorique latente), qui sont le support d’une oralité. Ce sont mes archives pour un musée amateur, un musée sans cimaise, sans vitrine, sans thune. Un musée sans original ou presque, un musée de la photocopie, de l'imprimante jet d'encre et de la reproduction digitale. Un petit musée dans un livre. Ce travail a d’abord existé par la parole, sous forme de rencontres et discussions, conférences, ou performances in situ. Il s’agit du troisième volet d’un ensemble, autour de monuments coloniaux et de vandalismes  : Ajouts de bronze, ciment, marbre, et autres éclats, dans la construction des pistes (volet 1  : Reims/Bamako  ; volet 2  : Alger/Rio —  le transport du ciment en vrac  — ; volet 3  : Fort de France/Paris —  entre les éboulis de la montagne découpée). Les conférences sont évolutives (ça allait encore au début), mais il y a désormais tant de notions à aborder que j’ai le sentiment de ne plus pouvoir en parler clairement. Il y a toujours un truc que j’oublie, et je me retrouve à faire des allers-retours, des parenthèses (ou digressions devenant impasses), en équilibre un peu précaire, quelque part dans cette immensité. Et parfois je m’inquiète pour mon auditoire, ce qu’il en reste... Cette croissance, certes stimulante intellectuellement, me contraint à des efforts de concentration pour exprimer de manière synthétique ce que j’ai envie de dire, mais n’est guère concluante, non plus, sur des formats courts imposés, genre colloque universitaire (une intervention de 15-20 mn ; 5 à 10 mn supplémentaires en grattant), quand j’arrive à m’y faire inviter. Une édition, mêlant images et écriture est une solution possible. Où j’écris non pour figer un processus (ce serait le détruire), mais stabiliser temporairement un texte et son iconographie, en tant qu’état actuel de ma réflexion sur le sujet, ne serait-ce aussi parce que je commence à oublier. Et je trouve que s’offrir la possibilité de revenir à tout moment pour effectuer une modification, à quelque chose de déstressant et de libérateur, puisque désacralisant l’art au passage : son coté définitif. D’ailleurs, si j’avais attendu d’avoir terminé ce


travail pour l’imprimer, jamais rien ne serait sorti, sans doute. Paradoxalement, c'est l'acceptation de l’inachèvement qui me permettra de le finir... Étrange, comme si une œuvre ne pouvait être polymorphe, comme si la même œuvre, sémantiquement parlant ne pouvait supporter des variations ? Et pourtant, on le verra par la suite, que des œuvres subissent de nombreuses variations... enfin, il est vrai que le sens n'est pas toujours, voire rarement, épargné ! Mais c’est aussi apprendre en faisant, et ceci s’applique tant au contenu théorique, que formel (l’esthétique propre du texte, mais aussi la mise en forme de l’objet). C’est s’offrir la possibilité de développer certaines parties, entre deux tirages, au gré des lectures et des idées. Là, vous allez lire la troisième version imprimée (les changements majeurs sont le passage de la version fanzine à la version livre dos cousu (vraiment plus économique en impression numérique), ce prologue, le schoelchérisme et l’épilogue). Ce principe de pédagogie active, c’est ce qui fait que l’on s’autorise à pénétrer dans un champ où personne ne vous attend, ni ne vous accueil (indifférence corrélative à sa concurrentialité, qui limite les solidarités). Je ne viens pas du champ littéraire. J’aurais pu ne jamais écrire, car avant de m’y atteler et de dénouer certaines inhibitions, je m’en sentais incapable, ou plutôt illégitime. (Bien sûr, personne n’en vient. Tout le monde doit y entrer. Du coup la question devient : comment y entre-t-on ?) Pourtant, il y aurait fort à dire sur cette sensation. Pourquoi ne pourrions-nous pas écrire ? Alors que nous nous exprimons tous les jours et maîtrisons notre langue (une langue populaire par exemple). En tout cas suffisamment pour mettre en place des raisonnements et les exprimer. Et je dis nous, car ce souci n’est pas que mien (le nous sera multiple). Et tandis que je l’écris, je repense à ce texte, L’économie des échanges linguistiques1 de Pierre Bourdieu dans lequel il parle, entre autres, de l’hyper et de l’hypocorrection. En gros, il explique qu’il y a plusieurs langues dans la langue. Au moins deux : une légitime, l’autre illégitime. Et que les gens, se souvenant des effets de verdicts scolaires, sentent quelle langue ils parlent... et quelle langue il faudrait parler pour prétendre au statut d’auteur (et au statut d’orateur, puisqu’il faut être invité dans les endroits symboliques, où la parole compte...) Dans le paragraphe « langage autorisé », il écrit : « la structure du rapport de production linguistique dépend du rapport de force symbolique entre les deux locuteurs, c’est-à-dire de l’importance de leur capital d’autorité (qui n’est pas réductible au capital proprement linguis-


tique) : la compétence est donc aussi capacité de se faire écouter. La langue n’est pas seulement un instrument de communication ou de connaissance mais un instrument de pouvoir. On ne cherche pas seulement à être compris mais aussi à être cru, obéi, respecté, distingué. De là la définition complète de la compétence comme droit à la parole, c’est-à-dire au langage légitime, comme langage autorisé, comme langage d’autorité. La compétence implique le pouvoir d’imposer la réception. » D’où l’intérêt de délégitimer une langue fonctionnelle (une langue populaire par exemple) : délégitimer la parole qui va avec, disqualifier par avance celles et ceux qui auraient des choses à dire dans cette langue. Tenter de les priver de parole littéralement ! Du pouvoir de la parole. De pouvoir politique. C’est le véritable enjeu, il me semble, du "bien écrire" ou du "bien parler", derrière les considérations esthétiques. — Votre vulgarité est un outrage à la sensibilité. C’est pour ça que ce sont toujours, plus ou moins, les mêmes personnes qui parlent sur certains sujets, surtout polémiques. Au delà de l’absence de prise de risque des invitants, façon de s’éviter des surprises (bonnes ou mauvaises), des problèmes, le sujet se retrouve circonscrit par une parole "experte", et un point de vue connu... Ça veut dire que les enjeux de diffusion des ces paroles et écrits autres sont cruciaux (ainsi des stratégies et tactiques pour réussir à parler dans ces lieux symboliques et/ou réseaux alternatifs de diffusion). Bourdieu nous laisse aussi entendre pourquoi il est vain d'abandonner sa langue pour parler celle du pouvoir : on ne la maîtrise jamais suffisamment. Jamais pour faire vraiment illusion devant celles et ceux qui s’en prétendent dépositaires. On ne fait que balbutier la langue de la soumission : ils et elles en prennent acte. Ou comment s'aliéner un public potentiel, tout en passant pour un con auprès des dominants.

— Deux balles dans le pied.

Pourtant, de nombreuses personnes écrivent. Ont une pratique confidentielle, régulière. Peut-être que j’entends par écrire, le fait de franchir un seuil du processus : publier. Car donner à lire ses écrits a quelque chose de déroutant. C’est aussi s’assumer en écrivain.e, poète.sse, philosophe.sse, que sais-je encore ?


D’abord, casser cette sensation d’illégitimité. Sortir du piège. C’est une partie du travail importante bien qu’invisible. Un préalable à tout devenir.

Aujourd’hui, après plusieurs années à y réfléchir plus ou moins assidûment (mais aussi à apprendre, lire, trouver les informations, collectionner, ou juste ne rien faire, laisser décanter et venir), je me dis qu’il est temps de mettre fin à ce dialogue intérieur. Pour partager avec d’autres ces idées, pour les requestionner dans un dialogue, tourné vers l’extérieur cette fois. Pour les faire exister, aussi. Parce que je me sens prêt à assumer mes lacunes, mes limites et mes forces : ma trajectoire. D'ailleurs, penser au vandalisme, n'est-ce pas réfléchir implicitement sur la vulnérabilité, la fragilité ? Certes, à propos d'objets souvent plus puissantes que nous, ou qui le semble ; mais peut-être aussi sur notre propre fragilité, notre propre finitude ? La piste est sinueuse, évolutive, aux bras défluents changeant de bassin versant.

Double page suivantes : photographie du journal Le Parisen sur une table, vers 2014 Le beau, on y tient dans notre pays, photographie du journal Le Parisen, 2019


Sauvons nos chefs-d’œuvre

Je suis tombé sur cette Une du Parisien, après avoir demandé un café allongé et un verre d’eau fraîche pour me réveiller ce matin-là vers 11h17 dans mon bar de quartier préféré. Et, une fois assis, alors que je lisais le journal, j’eus l’idée, après la sidération de l’entendre, de traduire le dialogue de ces femmes acéphales qui commençaient à parler dans mon esprit. Quasi immobile, j’écoutais ces fragments de roches insulaires (que rien ne destinait à se rencontrer dans un crâne humain), tournant les pages, sans les déranger, la tasse fumante à mes côtés. Faussement désinvolte, je restais de marbre — Carrare pour toute précision. La Victoire de Samothrace et la Statue de l’impératrice Joséphine sont deux éclats de montagne qui achèvent un agencement en binômes, trois à ce jour, qui me permettent d’entrevoir la polysémie du vandalisme, l’iconoclasme décolonial et mémoriel, dans leurs complexités et nuances. Tout d’abord, on perçoit une totalité. Une composition orthogonale de gros titres et d’images illustratives juxtaposées, de jeux d’échelle et de typographies afin que certaines informations soient mises en valeur : l’art de la presse quotidienne. Puis l’œil s’arrête parfois sur un élément. Ici, une image, sa légende, et l’association des deux. L’image en quasi pleine page représente des enfants qui photographient la Victoire de Samothrace, une sculpture iconique du Louvre. Ces enfants sontils des touristes, des élèves en sortie scolaire, de simples visiteurs ? Les informations manquent pour trancher. Il faudrait que je contacte le photographe Jean Nicolas Guillo et lui demande. Après une rapide conversation téléphonique avec ce dernier, il semblerait que ces enfants soient de simples visiteurs, entrés dans le cadre par inadvertance au moment du déclenchement de l’obturateur (à moins que ce ne soit le photographe qui se soit déplacé). Quoi qu’il en soit, il les a intégrés dans sa composition pour dynamiser la dimension muséale de l’œuvre et de son public. Il m’a dit avoir réalisé une série, avec des visiteurs venant d’horizons multiples, qu’il n’avait pas d’intention particulière hormis celle d’avoir un public visible à l’image. Si ces enfants sont là par hasard, c’est pourtant cette image qui a été choisie par le comité de rédaction puis imprimée en Une... Pour leur jeunesse et leur enthousiasme sans doute (aussi parce qu’ils ne masquent pas la sculpture), pour illustrer la transmission culturelle à l’œuvre, et son appropriation par le biais de la photographie (appropriation dont l’article se fait l’écho).


L’héritage de nos enfants est en danger. « Sauvons nos chefs-d’œuvre », titre Le Parisien. Une restauration est nécessaire et une opération de souscription vient d’être initiée par le musée : « le public est invité à donner pour financer l’opération  ». Oui, sauvons nos chefs-d’œuvre (si vous vous en foutez, faites-le au moins pour vos gosses), le possessif induisant une propriété et une responsabilité collective. D’ailleurs, l’une des prérogatives du musée, héritée de la Révolution française, fut d'appliquer le principe d’égalité entre les individus  : ici, égalité d’accès à la culture, d’où la création des musées nationaux — inimaginable aujourd'hui, à l'heure de la destruction méthodique du Service Public (santé, éducation, chômage, retraites, aides sociales, culture, etc.), voire de l'espace public (violences policières). Ce qui accroît au contraire les inégalités, est une politique de négation du principe d'égalité — ; d'étendre progressivement ce principe qui, le champ culturel ne faisant pas exception, n'a jamais été absolument effectif, mais projectif, processuel. Quant au Louvre, c’est un haut lieu de la culture légitime française, n’ayant pas que des prétentions nationales, qui s’exporte et regorge de trésors du monde entier, dans un double mouvement centripète/fuge. Le Louvre et quelques autres musées de cette ampleur comme le British Museum fondent le paradigme du musée universel : lieu de sauvegarde et de transmission de la mémoire culturelle du monde, à visiter1. De plus, ils proposent un modèle de conservation et de présentation de l’art au public et en conséquence une forme de redéfinition, de reterritorialisation de l’art, de sa pratique et de sa finalité (parfois reprise par ses détracteurs qui le consolident en retour) ; c’est-à-dire aussi, une limitation. Un modèle récent naturalisé par son hégémonie, qui s’est invisibilisé en tant que tel. Pour les États qui possèdent ces institutions renommées très prisées du public, qui dans l’ensemble, ne connaît pas les politiques et contextes d’acquisition, de conservation, monstration, ou encore de production des œuvres, ni de restauration, ni des débats autour de ces acquisitions, ni des demandes réitérées de restitution, pas plus que le principe d’inaliénabilité des collections, pas grandchose, non plus, des questionnements historiographiques contemporains : sur les archives, sur l'écriture de l'histoire, sur l'intérêt d'un engagement et d'une appropriation populaire de ces questions ; c’est évidemment fructueux. Tant financièrement : en plus des tickets vendus, avec ses boutiques et objets dérivés — souvenirs sous la pyramide, mais également sur l’esplanade, et cette fois proposés par des vendeurs à la sauvette qui détournent une part de cette


industrie —, le Louvre n’est pas qu’un monumental musée aux airs de centre commercial climatisé ouvert le dimanche. C’est aussi un lieu privatisable, pour des soirées-événements, assemblées annuelles d’actionnaires, ou de célébration de victoire politique. Une marque. Que symboliquement : si l’auto-assignation d’un tel pouvoir, cette capture, est excessive et vaine (du fait de la subjectivité des critères d’évaluation, de la composition des jurys de sélection d’œuvres, des aléas des "découvertes" qui ont constitué ces collections, des carences inévitables de la démarche, ou parce que c’est tout simplement irréaliste), construire un lieu de démocratisation culturelle, qui s’ouvrirait sur le monde et ses différentes formes sensibles, est un acte de légitimation par les valeurs qu’il promeut (relativisme culturel, partage, mémoire... ), abstraction faite des remarques sus-citées. Tandis que l’adhésion suscitée ralentirait l’émergence de discours critiques (sur lesquels nous reviendrons) quand elle ne parviendrait pas à les neutraliser. Dans cet espace clos, en quelques minutes à peine, je traverse un couloir, je monte ou descends un escalier, puis je marche dans une salle assez spacieuse, je tourne, m’arrête ou je continue encore un peu  : j’ai déjà vu une dizaine d’œuvres. Je m’approche d’un cartel, fais une photo, repars, m’arrête encore, et par une projection mentale, je voyage à travers les siècles et passe aussi d’une région à une autre, d’un continent à un autre. Je parcours des distances infinies. Mais simultanément, le contemporain me ramène (des gens qui me contournent pour voir une œuvre, ou des visiteurs dont je dois éviter la trajectoire, un guide et son groupe, ce gardien qui m’observe ou qui lutte contre le sommeil) toujours je reviens là. Et le voyage est inachevé. Il est vrai que le rapprochement, la tentative de rencontres d’œuvres si éloignées, étrangères les unes aux autres, sur les cimaises ou sous les vitrines d’exposition, malgré l’organisation en départements thématiques, a quelque chose de surréaliste (même si la réification n’est pas sans poser de problèmes) et de stimulant par sa poétique du non-lieu. Ce voyage inachevé participe sans doute à la monumentalité du Louvre qu’affectionnent tant les touristes qui veulent une preuve d’y avoir été. Et réaffirme la centralité du musée et de sa métropole sur la carte de la culture mondiale (le musée universel ne pourrait-il être en périphérie ?). Que politiquement : ces institutions produisent, en les exposant, des éléments identitaires efficaces (le département des antiquités grecques, étrusques


et romaines du Louvre donne à admirer, via l’art, le mythe originel de la civilisation occidentale) et contribue ainsi à la production de l’image idéale de la nation. Et la nation française, bien qu’évoluant idéologiquement dans ses composantes, et si elle est traversée par des divergences internes, des discussions ou des luttes d’intérêts (concurrentiels ou opposés), voire des ruptures, au final, tout cela s’agrège. Fiction réalisée2, elle donne l’impression d’une homogénéité bornée, dont l’évolution de l’identité et de la culture serait linéaire, progressive, quand elle n’est pas pensée comme immuable. D’où la construction d’un lien civilisationnel direct entre la "Grèce antique"3 et "l’occident", qui serait son unique héritier. Or s’il y a lien direct, c’est qu’il y a minimisation, voire négation du « mouvement de déplacement ou de transfert de la science — la translatio studiorum — »4 , sans lequel il n’y a pas de "Renaissance". La translatio studiorum, c’est la redécouverte des textes "grecs antiques", traduits du grec à l’arabe, puis de l’arabe au latin au Moyen Âge, mais également des emprunts faits à la science arabe (qui emprunta le zéro aux mathématiques indiennes5), comme le traité d’optique (Kitab alManazir) d’Alhazen (Ibn al-Haytham). Mais le retour des idéologies identitaires, qui infusent la société, aidées en cela par leur médiatisation, se caractérisent par le rejet de cette porosité, et de ces échanges, préfèrant borner les horizons mentaux, réécrivant l’histoire si besoin. Afin de couper des liens, même ténus. Rompre tout attachement, toute tendresse ou empathie. Empécher qu’on ne se rapproche, voire qu’on s’allie. Car tout pouvoir se caractérise aussi par sa propre peur — pas uniquement celle qu’il inspire — de perdre le contrôle de la situation. Dès lors, l’antagonisme entre le musée universel et le musée d’identité nationale, qu’on retrouve par exemple dans la «  déclaration sur l’importance et la valeur des musées universels  » cosignée par une dizaine de directeurs d’institutions muséales d’Europe et d’Amérique du nord, est à relativiser. Si dans l’absolu «  les musées ne sont pas au service des habitants d’une seule nation, mais des citoyens de chacune  »6, dans les faits, le musée universel n’est pas dénué de visées nationales. Et le Louvre, serait une chimère où coexistent deux idéologies antithétiques : universelle et nationale (illustration de certaines pages du roman national avec des œuvres, instrumentalisation de l'universalisme en tant que marque de fabrique et propriété... nationale !) Ainsi, la nation française fabrique de l’extériorité, de l’altérité avec des procédés divers d’exclusion, usant de la symbolique de la frontière, comme la figure repoussoir de l’autre, le non-occidental (et non-civilisé par extension),


si besoin. Cette égalité autre = non-civilisé et son corollaire même = civilisé, est, plus qu’une assignation essentialiste, une mystification emportant énonciateur et interlocuteur, qui s’est inscrit dans les profondeurs de leurs êtres. Endoctrinement effectué sur un temps long, il faut relire par exemple, cet effroyable texte de Florence Gauthier, notamment le passage sur les attaques psychologiques7 planifiées par les colons à Saint-Domingue (l’arme psychologique fut aussi utilisée en Algérie par l’armée française pendant la guerre d’indépendance), violence psychologique se superposant à celle physique, et le trauma consécutif, pour comprendre la difficulté des dé/colonisé.e.s à prendre confiance en eux, à fuir cette latente dépression, encore aujourd’hui. Pas simple, en effet, d’arriver à conjurer ce sentiment intime comme l'écrit Aimé Césaire, d’être de «  ceux qui n’auraient rien inventé8  » de ceux qui ont tout perdu, qui seront toujours perdants : subalternes pour la vie. Difficile de (se) construire, de se reconstruire dans ces conditions, de se tenir debout, de vivre avec une telle croyance ancrée : c’est d’une telle violence, tournée contre soi, tournée contre les siens. Une éfficace contamination, pour le malheur des uns et le bonheur des autres mêmes. Les autres étaient pourtant "civilisés" les premiers.

«   Bonjour, on vient vous civiliser. — Vous faites erreur, nous sommes déjà civilisés. Pour tout vous dire, c'est nous, qui vous avons civilisés. — Ah désolé, je ne savais pas. Veuillez m'excuser. — Mais je vous en prie.   »


Des crânes de Jebel Irhoud aux ocres gravés de Blombos L’idée d’une "origine" panafricaine de l’homme moderne semble scientifiquement acceptée1. Celle, pourtant consécutive, d’hommes et de femmes à la peau noire qui entament leurs migrations hors d’Afrique, en passant par la péninsule arabique ou ibérique, et habitent peu à peu la planète, rencontre, je pense, quelques résistances dans l’inconscient collectif. Ah, si seulement ces innombrables, pouvaient, ne serait-ce que quelques secondes, penser qu’ils ne doivent la vie qu’à la condition d’une ascendance africaine, traversant l’océan vers ce qu’ils appellent « notre pays »...

— Trop occuppé.e.s à écouter Marine.

Un lecteur retors pensera, je sais qu'il y en aura, je ne me fais pas d'illusion, pensera donc « oui... il écrit à la peau noire, pour dire noir, pour qu'on pense Noir, qu'on pense aussi aux migrants en mer Méditerranée, avec ses petites allusions aquatiques, histoire de bien nous culpabiliser, mais tout ça, ça n'a vraiment aucun sens, c'est inepte, parce que c'est un tissu d'anachronismes. Voilà, ce n'est pas du tout sérieux ce bouquin, etc. » Et effectivement, ce mot sonne comme une menace de discrédit, dès qu’on veut parler d’histoire, car l'anachronisme ajoute de la confusion là où l'on chercherait la précision. Cependant, les anachronismes sont difficilement évitables dès que l’on nomme le passé depuis le présent, sans connaître le nom employé à l’époque (et encore, connaître le nom est une chose, en saisir sa sémantique, une autre), s'il y en avait un, si ce que l'on nomme existait à l’époque... Or cette pratique est courante, évidemment. On le fait tous, historien ou non, sans s’en rendre compte, à des niveaux plus ou moins problématiques. Il convient d'y réfléchir. Sans doute que précéder le terme d’une incise telle « que nous nommons aujourd’hui » pourrait être une solution, et/ou privilégier l’emploi d’adjectifs, de compléments, etc. Bref, de tout ce que la langue propose pour qualifier plutôt que nommer. Qualifier sans figer, rester tant que possible dynamique et poreux. Exemple : plus haut, « hommes et femmes à la peau noire » est une façon de faire comprendre que ces humains ont l’apparence de ceux que nous appelons aujourd’hui des "noirs", à un moment où ce concept et ses conséquences historiques n'existent pas. Pourquoi ? Eh bien, parce qu'une partie de ces conséquences ont également été retroprojetées (anachronisme donc), de manière implicite, et que cela fait sens d'ajouter cette précision, afin d'en limiter les effets, dans le passé et dans le présent.


— Anachronisme versus anachronisme.

— Anachronisme contre-anachronique ! Sans faire d’anachronisme ici, mais en l’induisant probablement chez un lecteur inattentif... Ceci dit, une simple phrase comme « les homos sapiens viennent d’Afrique » est déjà problématique. Ces homos sapiens se considéraientils comme tels, se nommaient-ils ainsi ? Probablement pas. Quant à l’Afrique, le concept de continent ne leur était pas familier je pense, ni celui de planète Terre... — Alors du coup, on vient pas vraiment d'Afrique ? C'est peut-être pour éviter ces situations scabreuses, potentiellement révisionnistes que Jean-claude Moineau, considère dans Queeriser l'art2 qu'« il n'y a nul anachronisme à dire que Ramsès II est mort de la tuberculose en 1213 av. J.-C. alors pourtant que le bacille de la tuberculose n'a été découvert par Robert Koch qu'en 1882  », de même qu'il n'y a nul anachronisme à parler d'art, ou de culture, de société ou d'histoire, pour des "sociétés" où ces notions n'ont pas d'équivalent. Car, « cela ne veut nullement dire pour autant qu'il soit davantage des "sociétés" sans art (du moins sans ce que nous appelons art) que des sociétés sans histoire, sans ce que nous appelons histoire (voire sans écriture, sans ce que nous appelons écriture!)  ». Parce que ce serait évidemment exclure ces "sociétés" de ces pratiques dites anthropologiques, et hautement valorisées, voire de l'humanité... Comme si nous n'étions pas des animaux, comme si les animaux n'avaient pas des formes d'art, tout comme les végétaux (bien que la séparation animal/végétal ait été battue en brèche). Sans doute faudrait-il faire remarquer que : — d'une part, ces définitions (bien souvent à caractère universel) de l'art, de l'histoire, de l'écriture (etc.) sont situées dans l'espace et le temps, et ont été pensées pour catégoriser les pratiques qui donnèrent naissance à ces termes : en les modélisant (puis en les exportant). C'est pourquoi elles sont restrictives, et méritent d'être réactualisées en permanence, afin d'en percevoir les limites intrinsèques et de déceler ce moment d'indistinction, quand on zomm au plus près de la limite, qui marque le passage du ou au et. Comme ce paradoxe performatif : il faudrait qu'une pratique soit nommée (mais pas par n'importe qui), pour être vue, appréciée en tant que telle : pour


exister — et non l'inverse désormais. Mais pour être vue, il faut qu'on puisse y reconnaître une définition, cela, tout en prenant garde de ne pas produire un récit abusif, du passé notamment, au risque de l'anachronisme... Dans cette logique, il n'y a pas d'Amérique avant la "découverte" de l'Amérique. Et on peut aussi imaginer que des entités qui échapperaient à une définition, n'auraient pas d'existence officielle. Inversement, la parole étant première, pourrait donner corps à ce qui n'est pas... —  d'autre part, il s'agit de concepts polysémiques (trop souvent chosifiés), qui évoluent suivant les périodes historiques, suivant les "sociétés", et les personnes qui les composent. Prenons le mot art, a-t-il la même signification aujourd'hui qu'à la Renaissance  ? ou que chez les "grecs"  ? Non bien sûr. D'ailleurs le terme n'existait pas chez ces derniers (il vient du latin ars) et la pratique qu'on appelle « art grec » avait une tout autre sémantique et forme, que l'acception contemporaine du terme art, bien que si je ne sois pas certain que cette dernière soit hégémonique. Rien que dans le champ de l'art contemporain, s'accorderait-on, à nommer art les mêmes productions  ? Pas certain... (mais le terme existerait chez "les grecs" qu'il n'y a aucune raison objective que sa définition soit stable, univoque). — Au sens strict, il n'y aurait pas d'art grec au Louvre ? On se serait foutu de notre gueule ? Comment dire. Bon, Je ne suis pas un spécialiste de ces questions, mais une information se retrouve partout. Celles et ceux qu'on nomme grecs, ne font pas, comme nous, de distinction entre artistes et artisans (évidemment puisque le mot artiste n'existe pas, non plus), cet "art" n'est pas le fait d'artistes "autonomes", véritables "créateurs" qui produisent et vendent des œuvres pour des spectateurs potentiels et le marché de l'art. Mais le résultat du travail manuel d'un artisan. C'est sous le terme τέχνη / tékhnê qui évoque la compétence, le métier, que se catégorisent les activités de sculpture, poterie, de mosaïque, peinture murale etc. La dimension créatrice quant à elle, est réservée à la poésie qui vient du verbe ποιεῖν (poiein), qui signifie faire, produire, transformer avec cette connotation. Ainsi, les poètes ou les dramaturges avaient un statut social distinctif, et les artisans étaient parfois dévalorisés. D'ailleurs certains "grecs", et non des moindres, éprouvent de la «  la répugnance pour tout travail manuel » (Aristote, Platon, et Xénophon, Solon), nous informe le site du Musée canadien de l'histoire, avant d'ajouter que « cette


attitude athénienne, dans une cité qu’on admire pour son art et sa beauté, est paradoxale, et elle n’est pas généralisée dans la Grèce antique »3

Migrations africaines inaugurales, donc, entraînant par la suite la disparition des autres hominidés (dont l’Homme de Néandertal, l’Homme de Denisova etc.) tout en intégrant certains de leurs gènes ; disparition aussi des grands animaux terrestres (mammouths, dents de tigre, grands paresseux...) rencontrés, et prémisses du processus actuel d’extinction des espèces. S’il est vrai que la pigmentation n’est plus qu’un caractère secondaire pour les paléontologues devant les capacités cognitives, comportementales, ou les autres champs à étudier, pour autant, est-ce que ces dernier.e.s ne se représentent plus leurs sujets d’étude ? — Restons factuel, ce joli crâne poli et ces mandibules feront l’affaire. Je pensais naïvement que tout le monde était curieux de l’apparence et du mode de vie des hommes et femmes préhistoriques. Ce relatif désintérêt ne fut pas toujours le cas des scientifiques, ni du grand public... Ou bien y auraitil dans cette image quelque chose qui pose problème  ? Et qui incite Michel Brunet à dire : « pour des raisons que j’ignore, ça ne plaît pas »4. — Mais quoi. Qu'est-ce qui ne te plaît pas Michel ? — Et à qui ? Lors de recherches entreprises pour la rédaction de ces lignes, j’ai trouvé ces représentations d’hommes noirs, sur des sites spécialisés. Il me semble qu’elles sont minoritaires dans l’espace public. En y réfléchissant, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu ces représentations d’hommes préhistoriques noirs dans mon enfance, ni globalement à l’âge adulte. Des hommes à la peau mate, comme un homme blanc qui prendrait le soleil, un type crasseux, oui. Noir ? Non. (Juste une précision. Sauf erreur de ma part, vous ne me verrez pas écrire noir, blanc, ni qualifier la nationalité, l'ethnie ou la confession religieuse d'une personne avec une majuscule. Même si la règle d'usage la propose pour certains noms communs utilisés comme noms propres. c'est bien le problème ! Car la confusion est inévitablement au rendez-vous, bien que la consi-


gne orthographique n'induise pas une vision restrictive, exclusive du collectif, avec toutes les connotations et clichés possibles. Mais bon... je trouve cette majuscule trop équivoque, et je tiens au contraire, à laisser entendre, que ces données différentielles n'épuisent pas notre définition, si tant est qu'un être puisse être (raisonnablement) défini, et répondre présent à sa définition. Raison pour laquelle j'emploie ces termes en adjectifs, quand je peux. Parce que ce n'est pas en ces noms, que je me lève le matin, parle, agis, ou détermine mes fréquentations ; bien qu'il m'arrive de m'y reconnaître ponctuellement, voire de le revendiquer, pour des luttes par exemple, même si j'ai conscience que la construction de ces noms propres n'a pas été, et n'est pas sans conséquences, loin de là, aujourd'hui encore, et que la stigmatisation agit sans notre accord. Quand j'étais étudiant en art, j'avais vu une interview filmée de Basquiat dans une exposition qui lui était consacrée peu après sa mort, courant quatre-vingt-dix (il n'était pas encore culte, comme aujourd'hui). Une personne lui demandait « vous êtes un peintre noir  ? Il avait répondu en substance —  j'aimerais qu'on dise que je suis peintre  ». En fait, il demandait juste un traitement égalitaire (On ne dit pas : Cy Twombly, peintre blanc). Le paradoxe étant que moi, j'étais allé voir cette exposition, parce qu'il s'agissait aussi d'un artiste noir. Je n'en connaissais pas à cette époque sur la scène internationale de l'art contemporain, je n'en voyais presque pas, non plus, sur la scène parisienne que je commençais à fréquenter un peu, et je pressentais que cette absence était signifiante. Reprenons. J'étais en train de parler de ces représentations d'hommes préhistoriques à la peau mate. De dire que je n'en avais pas vues. Enfin si, une fois, dans un documentaire assez récent d’ailleurs de la BBC, où l’on voyait un sapiens noir arriver en "Europe". Donc pour ma part, mais peut-être est-ce également votre cas  ? J’ai surtout vu des images ambiguës, laissant planer le doute... D’ailleurs n’y-a-t-il point de persistance du mythe adamique5 dans des formes de représentations  ? Dans certaines œuvres d’art iconiques (la création d’Adam, de Michel-Ange par exemple), largement déclinées sur tout type de support, ainsi que son actualisation à travers le récit de l’apparition soudaine des homos sapiens dans un éden est-africain6. Et ce mythe est-il incolore, n’y a-t-il pas quelque chose qui finit par s’imposer finalement ? En tant que croyance religieuse au départ, dans une culture polysémique


aujourd’hui ? Ici, on mesure ce que peut une fiction  : l’inconscient qu’elle imprègne, et observer la circulation d’une survivance idéologique qui n’en finit pas de laisser entendre envers et contre tout : — les premiers hommes sont blancs ! Après l’origine de l’Homme moderne, vient celle de la civilisation. Rien que d’énoncer le sujet, on sent tout de suite cette petite odeur, comment dire, pas de merde, m’enfin... — Nauséabonde ? Voilà, c'est ça, petite odeur nauséabonde. Car dans cette idéologie, le premier Homme civilisé est blanc7. Il ne peut en être autrement. Comme si la "civilisation" était inséparable de notre humanité, et comme une façon puérile de dire : — On est plus humain que vous ! La précédente note de fin de document aborde cet humain orgueilleux dont sa particularité serait, d'après lui, d’être le spécimen le plus évolué de l’évolution  ! Hé bien oui, c’est ça le problème. Cet acharnement dérisoire à vouloir absolument se distinguer, quitte à se perdre. Et on sait qu’ils sont prêts à aller loin nos Darwin Awards en puissance, que c’est no-limit (je vais finir moraliste, c’est pas possible). En toute logique, les homos sapiens n’ont pas attendu de migrer hors "d’Afrique" ni d’atteindre "l’Europe8", ni que leur épiderme s’éclaircisse9 en réponse à la pénurie solaire et à la carence en vitamines D de leurs corps sous les latitudes de l’hémisphère nord, il y a quelques millénaires, pour réfléchir et agir sur leur environnement. D’ailleurs ce serait le cas, qu’il s’agirait encore d’inventions afro-descendantes (euphémisme utilisé généralement pour ne pas dire noir, mais qui qualifie de fait la seule diaspora noire, comme si le reste de l'humanité c’était affranchi de son africanité. Je l’utilise ici au sens littéral) ! Quel est le problème  ? D’autant que les premières "civilisations" viennent d’Afrique. Qu’est ce qui bloque alors ?

— Coming out of Africa.


Le concept d’Afrique n’a pas de sens au pléistocène, mais il en a un aujourd’hui. C’est un concept rétroactif (un anachronisme nécessaire), comme celui de civilisation inventé au milieu du 18ème (à partir de civis, celui, ou celle qui jouit du droit de cité) par les "occidentaux" — celles et ceux qui se pensent d’essence occidentale, ou gauloise, ou gréco-romaine, ou celtique, ou que sais-je encore ? — pour différencier la culture urbaine et bourgeoise moderne d’un soi-disant état de nature. Ce n’est que dans un second temps, au début du 20ème siècle10, qu’il fut mis au pluriel et rétroprojeté sur les anciennes organisations sociales fondées sur la cité à partir de l’age de bronze, vers 3000 av.  J.-C. De quand exactement date la première occurrence de l’expression « civilisation africaine » ? Difficile à dire. La première que j’ai trouvée parait en 1952, sous la plume d’un certain Jean Rusillon, à Genève, vingt deux ans avant la démonstration définitive de Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga lors d’une conférence organisée par l’UNESCO au Caire (cf. plus bas). Même retourné de cette manière, le concept est très discuté aujourd’hui, entre autres pour avoir fait trop longtemps partie de l’arsenal occidental de propagande, de conquête et de destruction (civilisation versus barbarie, Nord versus Sud etc.) et nombre de personnalités des sciences humaines, anthropologues par exemple, préfèrent aujourd’hui parler de cultures (si elle sonne plus politiquement correcte, cette notion est également problématique) Quoiqu’il en soit, a peu près tout le monde s’accorde aujourd’hui sur le fait que les hommes et femmes africain.e.s ont peaufinées sur des millénaires l’abstraction symbolique, l‘art, l’architecture, l’écriture, la religion etc, et sont à l’origine de ce développement. Quelles preuves ? Pas grand chose de bien signifiant pour le profane, pourtant tout est là dans la terre, ou sur les parois des grottes, des petits bijoux et parures en coquillages, des dessins, soit abstraits, soit figuratifs, des morceaux de pierre taillés, des morceaux d’ocre décorés, des ossements ou objets en coquilles d’autruche. Il suffirait après exhumation, d'examiner chaque débris, d’interpréter les signes, et de scruter chaque détail (les paléontologues, archéologues, anthropologues et généticien.ne.s ont largement fait évoluer leurs disciplines respectives ces dernières années) mais il y a des résistances idéologiques, même chez les scientifiques, qui deviennent des cécités, d’où certaines, lenteurs...

— Science-fiction


Pendant longtemps, l’art pariétal était considéré comme une spécificité européenne : lieu d’apparition de l’art, d’une «  "révolution symbolique" qui selon certains auteurs aurait été, il y a 50 ou 40 000 ans, à l’origine du langage, de l’art et des comportements modernes.  »11 Sauf que désormais, « ce qui est probable […] c’est que les hommes qui ont peint les grottes de Lascaux et Chauvet étaient sombres de peau, car la sortie d’Afrique était encore trop récente, et leur alimentation encore trop riche, pour envisager une peau claire. »12 L’art pariétal serait-il européen, que les murs eurent été signés Présence africaine ! — Les gaulois deviennent anxieux. — J'aime bien Basquiat mais... Mais il ne l'est pas. On le retrouve en Asie ou en Afrique. Et comme les mauvaises nouvelles n’arrivent jamais seules, les découvertes récentes des site de Blombos13 et Diepkllof14 en Afrique du sud (morceau d’ocre gravé, dessin à l’ocre sur pierre, atelier de fabrication de pigments colorés, parures en coquillages, et silex taillés pour l'un, gravures sur œufs d’autruche pour l'autre), qui sont antérieures de plusieurs dizaines de milliers d’années aux traces équivalentes en Europe, ainsi que les dessins de style pariétal de la grotte de Sulawesi en Indonésie (2014), achevèrent ce rêve d’une primauté de la civilisation blanche pas si blanche que ça. Et le professeur Christ Stringer de dire : ça « nous permet de sortir du point de vue eurocentrique d’une explosion créative qui aurait été spécifique à l’Europe »15. Désormais, une nouvelle hypothèse est formulée, annonçant un changement de paradigme : celle de savoirs et d’usages emportés par nos ancètres au moment de la (des) sortie(s) d’Afrique, qui forment un héritage culturel commun. Si le dessin à l’ocre de Blombos, daté de 73 000 ans est actuellement le plus ancien, les gravures sur œufs d’autruche de l’abri Diepkloof, retrouvées à l’état de fragments et datées de 60 000 ans, avec leurs variations de motifs qui permettent de personnaliser et de reconnaître chaque contenant (comme une signature), pourraient être, quant à elles, la plus ancienne scription connue. L’apparition à Blombos et Diepkloof de signes graphiques est importante, non seulement en termes de pensée symbolique et artistique, mais également en ce qui concerne la généalogie de l’écriture... Et que dire de ce qu'on appelle la "civilisation" égyptienne antique, ou plus


au sud dans l’actuel Soudan, ce que nous nommons la "civilisation" nubienne — car il y a des pyramides nubiennes  — ou encore égypto-nubienne, en raison des leurs interactions, et à contre courant de chercheurs qui tiennent à maintenir une séparation nette entre l'Egypte et l'Afrique noire16, et qui reste l’une des plus fascinantes et mystérieuses "civilisations" humaine. Ce qui entraîne d’ailleurs une hypertrophie des recherches à son égard, au détriment d'autres régions africaines17, mais qu'il convient de ne pas idéaliser : faisaitil vraiment bon vivre dans l'égypte ancienne  ? Pas sûr. Enfin tout dépend de la place qu'on y occupait, dans la hiérarchie sociale, probablement. Remarque, le bain dans du lait d'anesse, c'est peut-être sympa. Quoi qu'il en soit, les milliers d'anonymes sacrifiées lors des constructions pharaoniques, partageraient sans doute mes doutes. Et il n'est pas étonnant, à mon sens, que la première grève historicisée l'ait été dans l'égypte ancienne (papyrus de Turin), bien que j'ignore si les "ouvriers" bâtisseurs de pyramide avaient un contrat de travail. — Fouet de travail ? Au-delà des récentes découvertes de proto-écriture18 datant de plus de 5000  ans, à 60  km de Louxor, n’oublions pas que l’alphabet grec est une modification du phénicien (l’ajout des voyelles), qui découlerait, c’est l’hypothèse actuelle19, des hiéroglyphes égyptiens. Mais qui étaient ces gens, à la base ? Je veux dire, étaient-ce des humains, ou leur origine est-elle inconnue : extraterrestre ? Ces questions vous semblent incongrues ? Mais c’est pourtant ce qu’ont dû prouver Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga lors du colloque du Caire sur le peuplement de l’Égypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroïtique, organisé par l’UNESCO20 en 1974. Pas que les égyptiens étaient terriens bien sûr, mais qu’il s’agissait d’une "civilisation" africaine, oui. Aujourd’hui, c’est très étrange de poser cette question, la vallée du Nil n’étant pas le vestige d’une météorite venant de Mars échouée sur terre. Mais dans les années soixante-dix, de nombreux chercheurs, notamment "occidentaux", soutenaient le contraire, que l’origine du peuple pharaonique était extra-africaine (orientale, voire européenne)21. Bref non "noire" ! Sans doute qu’entre la beauté monumentale de ce que appelons l'égypte antique, et leurs préjugés, il y avait un hiatus qu’ils ne pouvaient combler. Ils y ont bien pensé, émis l’hypothèse à un moment ou un autre, mais ne pouvaient s’y résoudre, car c’était leur façon de voir le monde qui s’effondrait, et une révolution épistémologique qui s’annonçait. Et


c’était trop. Mais ils manquaient d'arguments pour invalider cette hypothèse. Diop et Obenga furent les intervenants les plus convaincants. Le rapporteur du colloque, Jean Devisse, aura cette formule : « la très minutieuse préparation des communications des professeurs Cheikh  Anta  Diop et Théophile  Obenga n’a pas eu, malgré les précisions contenues dans le document de travail préparatoire envoyé par l’UNESCO (voir annexe 3), une contrepartie toujours égale. Il s’est ensuivi un véritable déséquilibre dans les discussions » L’UNESCO choisit d’intégrer la civilisation égyptienne dans son histoire générale de l’Afrique. Pour autant, les arguments linguistiques, les méthodes de travail, voire la scientificité des travaux de Diop ainsi que son afrocentrisme sont depuis, vivement critiqués en France. Mais, sans les travaux de Diop et Obenga, et ce, malgré leurs lacunes éventuelles, où en serions-nous aujourd'hui ? Où errait l'impartiale critique ? — Du côté des impensés. (Diop et Obenga nous ont ramené les anciens égyptiens sur terre, en Afrique. Pour autant, des travaux débutés dans les années 1950 méritent d'être actualisés. Nul besoin d'héroïciser ces personnalités importantes. À l'inverse, on peut se demander si certaines des critiques émises sur les travaux de Diop, notamment leur dimension idéologique, ne sont-elles pas dénuées de toute idéologie  ? Celle, par exemple, formulée en France, à l'encontre de l'essentialisme racialiste supposé d'un chercheur noir qui remet en cause la suprématie blanche, par des personnes légitimées (éditorialistes, universitaires, politiques, etc.) prête à sourire, quand on voit la monochromie tendancielle de ces milieux respectifs hexagonaux... C'est-à-dire que celles et ceux qui fustigent l'essentialisme des autres, le font depuis une position paradoxale, et somme toute assez confortable, puisqu'eux-mêmes ont bénéficié, dans leur vie quotidienne, des effets de l'essentialisme dominant ; et qu'ils et elles pourraient critiquer avec ardeur la whiteness ambiante, sauf que non, puisque ce n'est pas leur sujet d'étude... D'autant que pour certain.e.s, cela leur a permis d'occuper des postes (symboliques et financiers), sur des terrains qui nous concernent, ce qui en soi n'est pas un problème, sauf que, curieusement, nous ne sommes pas vraiment présents sur ces terrains (ou à titre exceptionnel, ou plus pervers encore, représentés par le plus inadéquate représentant possible, sorte d'incarnation de la dépolitisation de ces questions. Et tu te demandes : « Comment ont-ils fait ? Où ont-ils pu dégoter pareil cave ». L'ironie


pouvant aller jusqu'au retournement de la cave en grenier, en "adversaire"... Mais un adversaire qui, en se ridiculisant, ridiculise aussi le débat, ses protagonistes, et toutes les tentatives désespérées pour y insuffler un semblant de sens), et que, pour faire nos recherches, nombre d'entre nous misèrent royalement — les fameux intelectuel.le.s de la marge —, ce qui évidemment impacte ces recherches, de manière négative je pense... Une tendance qui faisait dire à Pascale Obolo, lors d'une discussion que nous avions eue, à ce sujet : «  Tout ce qui est fait pour nous, sans nous, est fait contre nous » — Après vous !)

Depuis, la thèse de l'africanité a été renforcés par l’étude scientifique génétique, menée par Zahi Hawass et ses collègues22 en 2012, qui annonça que Ramsès III23 était de l’haplogroupe du chromosome Y E1b1a (ainsi que sa lignée paternelle), que l’on trouve aujourd’hui principalement sur des personnes vivant en Afrique subsaharienne. Un pharaon noir, donc. Mais les pharaons noirs c’est un peu comme les dinosaures à plumes... Mais attentions aux extrapolations hatives. L'histoire de l'égypte ancienne se déroulant sur un temps long de plusieurs millénaires, avec de nombreuses migrations, il est très délicat de tirer une conclusion sur la composition de sa population (je pense que le débat est influencé par l'aspect contemporain de cette population). Je ne m’y risquerais pas. Ceci dit, il y a des groupes majoritaires. Et les "noirs", pourraient bien être l’un d’eux. Bien sûr, là comme ailleurs, il n’y a jamais eu de pureté "ethnique", (qui se conjugue toujours avec épuration ethnique) et d'ailleurs, nos ancêtres sapiens, assez open sur la question, se reproduisaient parfois avec d’autres espèces d’hominidés. Nous avons vu plus haut, que cette appétence n'a pas empéché ces hommes et femmes de réfléchir sur leur environnements, ni de mettre en place un certain nombre de pratiques dites anthropologiques. Les égyptiens n'ont pas tout inventé à partir de rien. Ils ont hérité de ceux qui les ont précédés, et emprunté à leurs voisins. De toute façon, la population égyptienne ancienne ne serait pas noire que le fond du problème ne changerait pas pour les suprématistes blancs, puisque ce dont aurait hérité les égyptiens, ou leur voisins (ce savoir qui leur permettra, en partie, de faire ce qu'ils ont fait) le serait. Un savoir noir, africain, et qu'ils ne le supportent pas.


— Ça leur fout la rage, tu veux dire.

Mais de nouveau, je vous pose cette question. Comment vous représentezvous les anciens égyptiens, ou si vous préférez, comment les avez-vous vus représentés ? Dans notre tête, se mélangent à la fois des images médiatiques de type cinématographiques (quand, par exemple, les égyptiens sont joués par Elizabeth Taylor (Cléopâtre), et Yul Brynner (Ramsès  II) à Hollywood) et des hiéroglyphes reproduits sur des livres, ou des œuvres vues au musée dans la pénombre (souvent acquises douteusement). Alors, dans le plus grand syncrétisme pop, on se dit : ils avaient l’air bronzé. — Comme un homme ou une femme blanche qui aurait pris le soleil ? (pb : les égyptologues affirment que la couleur est une symbolique et ne cherche pas à représenter la carnation) « Les Égyptiens et les Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être autrement »24, écrivait pourtant en 1829 Champollion, père fondateur de l’égyptologie française et premier conservateur du département d’antiquités égyptiennes du Louvre. Quant à ses successeurs ? Le Louvre laisse-t-il entendre (enfin voir) que la civilisation nubio-égyptienne était probablement noire  ? Honnêtement j’ai quelques doutes (faudrait que j’aille vérifier à mon prochain passage sur Paris). Plus largement, quelle place (historique) est-il fait à la présence africaine dans notre pays  ? Autrement qu’en figure de l’esclave, de l’altérité ? Je ne rejette pas cette histoire qui est aussi la mienne, je constate cette implicite assignation25. Comme si l’histoire de la diaspora noire était celle-ci, uniquement celle-ci. Avec les marrons, les libres de couleurs et les esclaves, on peut déjà, à travers les ruses et résistances quotidiennes, retrouver des hommes et des femmes actrices de leurs vies, sous le régime de traite négrière. Mais, pour en revenir à la diaspora noire, son histoire ne peut se réduire à cet épisode cruel. Il y a quelque chose d’insidieux et d’insatisfaisant dans ce montage historiographique. Dans cette fiction par omission. Car les enjeux sont immenses. Toutes ces épopées, oubliées  ? Quand ces hommes et femmes écrivaient en actes l’histoire de l’humanité, ça ne compte pas ? Ça n’a pas d’importance ? Ça n’a pas laissé


de traces ?

— Des pages blanches ?

Pour nous, c’est à peu près 300 000 ans d’histoire réduites à néant, puisque les "noirs" en ont été exfiltrés (ça change maintenant peu à peu). Hé oui, l’histoire de la diaspora noire est plus vieille que celle de son esclavage  ! Et sa place dans l’histoire, c’est en tant que composante fondamentale de l’humanité qu’elle doit être, puisque rétroactivement, c’est la même histoire ; son histoire en un sens... Donc, on ne peut se contenter, d’une anthologie de personnes aux trajectoires exceptionnelles à sauver de l’oubli, dont on aurait retrouvé la trace (et qui pourrait très vite nous faire retomber dans une histoire des grands hommes, qui minimise la dimension collective de l’histoire), pour sortir la diaspora noire de l’histoire de l’esclavage pour seule histoire. De son enferrement, même pseudo-bienveillant, dans l’esclavage. — Nan mais vous, ce sera le rôle des victimes. Mais ne nous culpabilisez pas trop, et pour ça, ne vous plaignez pas trop  ! Déjà qu'on écrit cette histoire pour vous... Limite, vous devriez nous remercier.

— Non, c’est le moment d’être à la hauteur de ses ambitions, de faire vraiment le musée universel !

— Les frais de peintures, ça va douiller. Y’a du taf quand même.

Vous pourriez me dire que je propose une racialisation de l’histoire, puisque le concept noir n’a aucun sens au pléistocène, au moment de l’apparition des sapiens, blablabla. Ni celui de blanc d’ailleurs... Et ce n’est pas faux, nous sommes bien dans une racialisation de l’histoire, à l’avantage des hommes blancs, l’ayant écrite (majoritairement), et qui ont, lors de cette écriture, trop souvent invisibilisé la présence africaine, ainsi que leur africanité !

— Peuples sans histoire, faites pas d’histoires.

Pourtant, connaissant le rôle de la France dans l’histoire de la traite négrière


européenne, l’esclavage, le colonialisme et l’ethnocide amérindien26, et sachant que les individus qui peuplent ces diasporas ont du mal à trouver une place — choisie —, parce qu’implicitement assignés en un point de l’espace social, et à voir des représentations d’eux-mêmes fluides, c’est-à-dire moins stéréotypées, dans ce musée, et par extension dans la société française (représentations qui sont autant de projections imaginaires qui finissent par avoir une certaine réalité), il y aurait matière à histoires... D’ailleurs, ces enfants noirs qui photographient la blanche Victoire du Louvre — victoire sans bras ni tête —, sont intriguants par le contraste de la scène et ses potentialités. D’autant que la légende est conséquente. Mine de rien, l’interprétation de cette Une du Parisien est plus délicate qu’elle n’y paraît. D’une part, les enfants illustrent l’acquisition active de la transmission de la connaissance et de la culture. Intellectualité somme toute banale. Ensuite, Le Parisien sollicite la générosité de la communauté. Non seulement les enfants y sont inclus de fait, mais en sont des modèles  : «  nos chefsd’oeuvre » sont les leurs. Trois interprétations sont possibles. — Illustration du musée universel dans sa littéralité. — Syndrome nos ancêtres les gaulois : les (ex)colonisé.e.s doivent assimiler l’histoire des vainqueurs (qui, en l’occurrence, est aussi celle de défaites). — Enfin, enfants héritiers d’une fusion de destins et d’antagonismes, le récit occidental, même s’il tend, jusqu’à présent, à les invisibiliser, est leur en partie, mais pas uniquement (double conscience disait W.E.B Du Bois27). Car leurs aïeux ont produit la richesse moderne du pays même s’ils en ont été dépossédés. Votre richesse, c’est notre richesse, écrira d’ailleurs Fanon en substance dans Les damnées de la terre. Simultaneité. Gardons à l’esprit que cette séquence historique, l’histoire (partagée) du monde binaire, a été vécue par les uns, ou les autres, depuis des endroits du champ social absolument distincts. Si des porosités ont toujours été présentes, c’est une image de ségrégation qui a été produite. Un rapport de division, une image à deux termes que certain.e.s refusent de voir quand elle apparaît ponctuellement, comme s’il s’agissait d’une aberration historique, alors qu’elle n’en est qu’une conséquence... Mais tout cela ne nous dit pas si notre Victoire acéphale, manchote, diptère et majestueuse, a un sens aujourd’hui. Et si oui, lequel ? Intentionnellement décapitée ? Qui répondra à ces enfants ? Doivent-ils se contenter d’un simple Page de gauche, photographie d'un scan imprimé du journal Le Parisien, Musée sans original ou presque, 2019.


« c’est joli », sans se questionner sur le contexte de ces pertes ? C’est peutêtre ce qu’il leur est conseillé de faire, dans cette longue liste muséale, de choses à ne pas faire. D’autant plus longue pour les enfants : ne pas manger, ne pas courir, ne pas toucher, ne pas parler trop fort, ne pas rire, ni chanter, ni danser, ne pas se battre, ne pas se vautrer, ne pas se mettre trop près des œuvres etc. Une litanie négative de toute spontanéité, de toute gestuelle, fûtelle créative. De toute vitalité. Dans ce lieu de célébration de l’art et de l’artiste, il n’a jamais vraiment été question de la créativité du public, non reconnue, non légitimée ou de son émancipation. Seulement de son éducation, c'est-à-dire de son conditionnement. Ainsi, les distances sont maintenues, voire renforcées, pour des raisons de sécurité (vigiles, gardiens ou médiateurs, marquages au sol, plots, caméras de surveillance, etc.) et la hiérarchie est conservée. Chacun.e est à sa place. Et qu’entend-on par restauration ? Remettre une tête ? OK, mais qui s’y colle? Non, bien sûr, il ne s’agit pas de rajouter la tête, ni les membres supérieurs ou de retrouver la teinte d’antan. Cette restauration a pour objectif de simplement nettoyer le monument : le blanchir.

— Esthétisation tranquille des ruines.

Alors, quelle Victoire pour ces gosses ? Quelle place pour eux  ? Et quel monument sur la place ? Mais déjà, la créole Joséphine recommence à parler. Acéphale, elle veut aussi nous parler de son histoire, d’intericonicité. Elle dit qu’une image appelle une autre image. Et peut nous transporter. Qu’elle a été vandalisée, enfin qu’il faudrait réfléchir à cette terminologie. Mais oui, elle a perdu quelque chose. Gagné aussi en sérénité sur l’espace public. Que les enfants la trouveraient jolie mais qu’on peut, qu’on doit parler du contexte, pour comprendre. C’est ce qu’elle nous conseille. Et qu’ils peuvent la photographier s’ils le désirent. Finira-t-elle un jour dans un musée ? Faut-il le lui souhaiter ?


« Ainsi tous les bas instincts qui sommeillent dans les profondeurs troubles du subconscient, mais qui n’attendent que l’occasion de remonter à la surface et de se déchaîner comme les « locustes » venimeuses de l’Apocalypse sortant du puits de l’abîme, tous les mauvais génies de la destruction, du pillage, du lucre, de l’envie, de la superstition et de la vengeance se partagent à tour de rôle la responsabilité des ravages du vandalisme. »

Louis Réau, Histoire du vandalisme

Page de droite, photographie d'une image téléchargée, puis imprimée (droits réservés), Musée sans original ou presque, 2019.


Du vandalisme

« Deux mineurs et deux majeurs ont été placés en garde à vue après la découverte de tombes profanées dans un cimetière militaire allemand de Saint-Etienne-à-Arnes (Ardennes). Ils se sont présentés d'eux-mêmes au commissariat de Reims, quelques jours après la découverte des dégradations. Quarante-cinq tombes avaient été profanées dans la nuit de vendredi à samedi, perturbant le 50e anniversaire de la réconciliation franco-allemande. Quarante croix étaient tombées à terre, et cinq ont été brûlées, par jeu, d'après le procureur de Charleville-Mézières. Aucun message politique n'avait été retrouvé à proximité des tombes vandalisées. Un des quatre jeunes, ivre, serait tombé sur une croix et l'a cassée; ses amis, qui fêtaient avec lui les résultats du bac, auraient alors décidé de l'imiter ». ( juillet 2012)

note bas de page à faire

Qu’est-ce que le vandalisme ? Quel est ce terme, utilisé tel quel dans de nombreuses langues, sans traduction ? Avant d’y répondre, je voudrais attirer votre attention sur un point sémantique. Il n’y aurait pas un, mais des vandalismes. Des, parce que ces vandalismes n’ont rien à voir entre eux, tant sur les moyens et leur contexte d’apparition qu’au niveau du sens. Cela veut dire par exemple qu’il pourrait exister un vandalisme régressif, comme à l’inverse un vandalisme émancipateur (cette qualification dépend évidemment du point de vue de celui qui l’énonce et est toujours sujette à discussion). Bien entendu, il y a suffisamment de ressemblances formelles pour que de nombreuses personnes fassent l’amalgame entre ces pratiques pourtant bien distinctes, voire aux antipodes, et les fustigent toutes. Car comme vous le savez, ce terme est infamant. C’est un stigmate fatal de disqualification. Je parle, pour ma part de polysémie du vandalisme. On peut faire au moins trois grandes catégories simples (idéalement il faudrait des subdivisions1) : vandalisme illégal, vandalisme légal, et vandalisme régularisé. —  Le vandalisme illégal, c’est le vandalisme dans sa définition usuelle, et connoté péjorativement, utilisé a posteriori pour nommer et disqualifier un acte, une pratique, condamnable tant moralement que judiciairement. Vous avez tous une idée de ce que je veux dire, on entend par là  : des dégradations partielles ou des destructions totales de biens publics ou privés, dites "gratuites", c’est-à-dire sans raison apparente, motivées par l’ennui, ou


pour le plaisir de détruire comme dans l'exemple introductif... et qui seraient perpétrées par des "jeunes" (tags inscrits, abribus endommagés, poubelles et voitures détruites, vitres brisées, sièges lacérés etc.)2, voire des très "jeunes" (fait divers de l’école maternelle vandalisée par des enfants de 5 à 13 ans), nous dit-on dans le discours médiatique dominant.

— Vandalisme juvénile, jeunesse dangereuse.

Entraînant poursuites, condamnations et peines : article R 635-13, ainsi que des articles 322-1 à 322-4-14 (qui concerne «  les gens du voyage»  !) du Code pénal, sous l’intitulé des destructions, dégradations et détériorations ne présentant pas de danger pour les personnes. À noter qu’à dommages équivalents, la loi punit plus lourdement les amateurs de tags (pourtant vieux comme le monde). Pour le cas de «  dommages légers, la peine maximale pour avoir fait un tag ou un graffiti est de 3750  € d’amende, et un travail d’intérêt général, qui peut consister en la réparation des dégâts causés sur un équipement public.  » Alors que pour tout autre acte de vandalisme, des «  dommages considérés comme légers, la peine maximale pour un acte de vandalisme est de : 1 500 € d’amende, et d’un travail d’intérêt général (TIG), qui peut consister en la réparation des dégâts causés sur un équipement public »5. Mieux vaut jeter une pierre sur une vitrine (enfin, là aussi, il y a sans doute quelques subtilités quant au choix de ladite vitrine) ! Or, cette pratique picturale et cursive (le but ultime étant d’atteindre une sorte d’omniprésence), rencontra un vif succès auprès de la "jeunesse", qui se reconnaissait dans cette graphie, tandis que la réception par le grand public fut pour le moins paradoxale, puisque le statut d’auteur leur était dénié dans l’artistique (notamment dans sa forme radicale de pure signature, le tag donc), mais reconnu dans le délictuel (pour cette signature). Cette pratique fut criminalisée pour une triple appropriation  : de l’espace urbain (public et privé), de l’écriture et de la peinture. — Jeunesse à désœuvrer de la démocratisation de l’art. Et cette pratique appropriative ne fut tolérée qu’au prix de concessions décoratives.

— Joli graffiti, oui.


— Le vandalisme légal est anonyme et n’est pas reconnu. Au regard de la loi, il n’y a pas d’infraction. Ces destructions sont légitimes. Non pas que ce vandalisme soit réalisé dans l’indifférence ou que personne ne s’y oppose, mais après réflexion, les décideurs tranchent en sa faveur. Sans doute que les citoyens n’ont pas trouvé les arguments pour faire entendre l’intérêt général, n’ont pas trouvé, non plus, les moyens de responsabiliser les décideurs, d’infléchir leur politique. Dès lors, ce qui échappe aux valeurs dominantes, se retrouve alors menacé, frappé du sceau  : quantité négligeable. C’est notre planète, dans son ensemble, qui en fait les frais. Proche de nous, c’est l’expulsion de la ZAD de Notre Dame des Landes à coup de blindés, grenades explosives et lacrymo, flash-ball, tonfa, coups de pompes. Et la destruction de cabanes et de projets de vie. Hommes et femmes blessées. Pourquoi  ? Puisque le projet ne se fera pas. À ce titre, la dernière descente de flics et gendarmes sur la ZAD ressemble vraiment une opération punitive, doublée d’une opération de com. Ceux qui sont à la tête de l’État sont prêts à en découdre, et tiennent à le faire savoir... — Death revenge Le vandalisme légal, c’est à côté de chez moi, un ancien verger, aujourd’hui à "l’abandon", dans lequel les habitants de la ville vont se promener et cueillir des fruits, et qui va disparaître pour que se construise un « écoquartier » dont personne n’est dupe. — Béton bio Ou la destruction de symboles minoritaires : Vincennes rasée, des arbres replantés sur le site universitaire pour qu’on oublie jusqu’à l’endroit de cette expérience dans la forêt ; Billancourt rasée pour laisser la place à un complexe immobilier et culturel, au revoir l’usine, bye bye mémoire des luttes sociales, bye bye les ouvriers, après délocalisation de la production. — Dans l’ouest parisien, ça faisait désordre. Ailleurs, un arbre est abattu lors de la construction d'un parking parce qu’il prend une place. Des abris de fortunes sont broyés à l'aurore pour des raisons d’hygiène, de salubrité publique, de sécurité. Des êtres se noient dans l’océan parce que l’hospitalité coûte cher. Et les plantes adventices et médicinales

Page de gauche, photographie d'un mur vandalisé à Besançon, vers 2018.


qui poussent dans les interstices du macadam seront cramées au chalumeau pendant la canicule. Pourquoi ? Il y aura toujours une bonne raison économique, ou technocratique de détruire du vivant (faune et flore comprise). La liste est infinie. — Mais ceci n’est pas du vandalisme. — Enfin, une troisième forme de vandalisme qui est illégal au moment de l’acte, puis qui s’institutionnalise au fil du temps, notamment parce que la société change (lois, mentalités, etc.), perdant cette qualification nominale quand il gagne en légitimité : c’est le vandalisme régularisé. Je crois qu’en France l’exemple le plus parlant est le 14 juillet, jour de la fête nationale française qui commémore la prise de la Bastille. Or ce qu’on célèbre c’est une insurrection, le vandalisme, la destruction de la prison. Et ce qui amusant, c’est que ce vandalisme est devenu un symbole républicain et un mythe fondateur. Chaque année ce mythe est convoqué, mais sans retour par ceux qui simulent son appel. Car la célébration d’un moment d’insurrection populaire a été pacifiée en une démonstration de force politique et militaire, en lui assignant un nouveau contenu qui n’a rien à voir avec son référent historique. Où le peuple est passé d’un statut d’acteur à celui de spectateur. Privé de sa dimension subversive, il ne peut et ne doit que regarder ce spectaculaire dispositif de commémoration, ces vagues successives, cette martiale chorégraphie se briser sur le littoral du non-événement, où s’échouerait aussi, c'est leur rêve, l’imaginaire du changement par la rue. Pourquoi ? Parce qu’il y a sans doute dans le vandalisme un devenir inquiétant pour tout pouvoir en place. Une menace de propagation, une menace de destitution. — Chacun ses rêves Dès lors, bien que la Bastille vandalisée, en tant qu’événement, inaugure par anticipation le régime républicain, notre régime politique, elle doit être mise à distance et désincarnée. Car tout pouvoir a des désirs d’éternité, et refuse que la partition soit rejouée, ni en émeute, ni en farce (un pouvoir à l’image ridiculisée se délite). Ce qui explique l’unanime rejet de cette pratique par ceux qui en sont proches, ou en position d’hétéronomie : le vandalisme se trouve réduit soit à de puérils agissements gratuits, soit à une manifestation d’idéologies maléfiques. On a tous en tête ces images des soldats de DAESH détruisant des œuvres assyriennes inestimables, ou celles d’autodafés nazis.


« Qu’on élève une barricade Pour monument aux Fédérés ! »

Et si, malgré ces efforts de propagande, une foule rêvant à l’état d’éveil y voyait encore autre chose, dans cette date symbolique ?

— Celle ci, ou une autre.

Et si, elle était prête à l'actualiser, à la reprendre à son compte et pas gentiment la commémorer ? À s’en souvenir activement ? Poétiquement ? — Feux véritables, sans artifice.

Généalogie du vandalisme Si le terme vandalisme n’a pas été inventé par l’Abbé Grégoire1 (un auteur anglais l’aurait utilisé avant lui), il est celui qui l’institutionnalise, pendant la révolution française, par la publication de trois rapports2 destinés à limiter les destructions des révolutionnaires qui se fourvoient en cela, parce que « les barbares et les esclaves détestent les sciences, et détruisent les monuments des arts ; les hommes libres les aiment et les conservent. »3 Rapports dans lesquels il fustige cette pratique qualifiée en substance d’ignorance contre-révolutionnaire, d’atteinte aux lumières, mais également conséquente d’une manipulation aristocratique étrangère, qui viserait à s’approprier les richesses artistiques du pays à moindres coûts. Alors qu’est-ce que le vandalisme révolutionnaire ? Dans cette période complexe et parfois chaotique, il s’agit au départ d’une pratique spontanée4. Dans les archives parlementaires numérisées, on retrouve une courte allocution d’un citoyen de la section Henri IV qui vient « instruire l’Assemblée » d’une initiative collective. « Ils ont renversé la statue du roi dont cette section portait le nom » au motif qu’« il était roi sans le consentement du peuple et qu’il ne fallait pas que le français libre fût désormais offusqué par aucun monument qui lui rappelât ses maîtres ». Cet argument sera déterminant, il est repris le jour même dans le décret du 14 août 1792 relatif à la destruction des monuments susceptibles de rappeler


la féodalité. « L’Assemblée nationale, considérant que les principes sacrés de la liberté et de l’égalité ne permettent point de laisser plus longtemps, sous les yeux du peuple français les monuments élevés à l’orgueil, au préjugé et à la tyrannie; considérant que le bronze de ces monuments, converti en canons, servira utilement à la défense de la patrie, décrète qu’il y a urgence. L’Assemblée nationale, après avoir décrété l’urgence, décrète ce qui suit : - Art.1er. Toutes les statues, bas-reliefs, inscriptions et autres monuments en bronze, ou en toute autre matière, élevés dans toutes les places publiques, temples, jardins, parcs et dépendances, maisons nationales, même dans celles qui étaient réservées à la jouissance du roi, seront enlevées à la diligence des représentants des communes, qui veilleront à leur conservation provisoire. - Art. 2. Les représentants de la commune de Paris feront, sans délai, convertir en bouches à feu tous les objets énoncés en l’article premier, existants dans l’enceinte des murs de Paris, sous la surveillance du ministre de l’intérieur, de deux membres de la commission des armes, et de deux membres de la commission des monuments. -  Art. 3. Les monuments, restes de la féodalité, de quelque nature qu’ils soient, existants encore dans les temples ou autres lieux publics, et même à l’extérieur des maisons particulières, seront, sans aucun délai, détruits à la diligence des communes. - Art. 4. La commission des monuments est chargée expressément de veiller à la conservation des objets qui peuvent intéresser essentiellement les arts, et d’en présenter la liste au Corps législatif, pour être statué ce qu’il appartiendra. -  Art. 5. La commission des armes présentera incessamment un projet de décret, pour employer, d’une manière utile à la défense de chaque commune de la France, la matière des monuments qui se trouveront dans leur enceinte. »5 Notons qu’avec la parution du décret, les destructions ont un caractère officiel. L’ordonnance d’une justice citoyenne, exécutée avec fracas. Un vandalisme démocratique, en quelque sorte, à échelle nationale ; néanmoins ambigüe puisque toutes les interprétations sont possibles : le décret est destructeur et protecteur (qui de la commission des monuments ou de la commission des armes, aura, sur des objets litigieux, le dernier mot ?).


Je dois dire que je fus surpris d’apprendre l’existence de cet épisode révolutionnaire, passé sous silence, lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux vandalismes, notamment parce qu’il raconte une histoire que je n’aurais pas imaginée possible en France, enfin... en tout cas pas dans ce moment d’émergence de l’État moderne, tant, depuis, l’art est sacralisé, tant la machine idéologique tourne à plein régime et dit : « exception culturelle, exception culturelle !  ». Et personne n’en sort tout à fait indemne. Quant à la perception révolutionnaire de l’équivocité de ces monuments, comme signe du pouvoir, signe historique et œuvre d’art, elle me semble toujours pertinente, même si à notre époque, une hypertrophie du rôle de l’artiste, de sa démarche et de son œuvre, tendent à masquer le contexte de production, de monstration, voire d’échange dans lequel ces objets symboliques s’inscrivent. Normalisées par le mythe de l’autonomie de l’artiste, les contradictions coexistent sans problème apparent. Oubliant l’amont et l’aval, l’artiste serait seul producteur intellectuel de son œuvre, seul à la sémantiser, à la politiser. N’est-il pas créateur ? Mais il n’est pas anodin, loin de là, pour un pouvoir de se (faire) représenter sous le signe d’une éternité à ne pas toucher  : magnifié, mis à distance, intouchable. C’est la statuaire des grands hommes reléguant à l’oubli les anonymes laborieux, ceux qui ne font pas l’histoire, et n’auront pour monument qu’une pierre tombale, épitaphe en option, si leurs survivant.e.s peuvent encore s’endetter. Une concession temporaire au cimetière pour toute éternité (exception faite des monuments aux morts collectifs de la Première et Seconde Guerre mondiale vu l’outrance du sacrifice consenti, mais bien loin de la magnificence de la statuaire susnommée (notons que la populace n’accède à la statuaire que par son martyr, alors que l’on célèbre les actes des grands hommes réalisés de leur vivant (j’ai lu quelque part que Goethe eut le privilège de voir un monument à son effigie, mais avait protesté contre cette érection dans un courrier anonyme)). —  Nommément célébrés, par exemple, les militaires de haut rang, qui envoient ceux de petit rang aux tombeaux. Certes, on nous dira qu’ à travers eux, c’est la victoire qui est commémorée, comme s’ils en étaient les artisans (curieusement, il n’en est rien des défaites. N’en sont-ils pas également responsables  ? Ne devrait-on pas alors, leur dédier quelques monuments infamants ? 6). Comme bien souvent, dans l’idéologie capitaliste, la dimension collective du


travail est niée, comme si les soldats ne devaient pas réfléchir en pratique... Sinon, comment justifier la captation des bénéfices ? Et celles et ceux qui font concrètement le taf sont anonymisé.e.s (exception peut-être de l’avenue de la Grande armée ; enfin exception, pas vraiment puisque la multitude, si elle est remerciée, reste encore une vague masse). Bizarre de parler de la guerre comme d’une industrie normale, d’un travail comme un autre... et pourtant la France est aujourd’hui l’un des plus gros exportateurs d’armes du monde  : la violence est un marché. Et le marché violence. — Mais aussi odes à la victoire, architecturaux et statuaires (Arc de triomphe, gare d’Austerlitz etc.) où l’on célèbre la guerre en définitive, jamais le pacifisme  : aucun monument aux guerres évitées  ! Aucun monument aux formes de solidarité, ou si peu... « Maudite soit la guerre » Monument aux morts de Gentioux-Pigerolles

Si cette statuaire est aujourd’hui désuète, c’est du côté du commanditaire ou du collectionneur d’art qu’il faut chercher sa dérivation et son actualisation ; et remarquer les paradoxes de nombreuses œuvres. — À leurs services ? Revival implicite de cette statuaire, où le culte du héros est aussi culte du chef, d'entreprise. — Èros, for thunes. Quant à nos révolutionnaires, malgré leur lucidité, le problème, restait entier. Comment exfiltrer cette polysémie  ? Que faire  ? Tout détruire  ? Un peu excessif peut-être  ? Par la suite une solution sera trouvée (on y reviendra), mais sur le moment, ils optèrent pour quelques coups d’éclat, histoire de marquer les esprits, ainsi qu’une tempérance de leur radicalité par des mesures conservatrices. C’est l’article 4 du décret du 14 août 1792, celui du vandalisme, qui se propose aussi de conserver les œuvres de grande qualité artistique7  : «  la commission des monuments est chargée expressément de veiller à la conservation des objets qui peuvent intéresser essentiellement les arts, et d’en présenter la liste au Corps législatif, pour être statué ce qu’il


appartiendra ». Mais également les décrets du 16 septembre 1792. Quand on lit le compte rendu du fil des discussions à l’assemblée, où des citoyens (sous certaines conditions, j’imagine) pouvaient venir s’exprimer, on perçoit la spontanéité, l’effervescence du moment et la distance qui nous en sépare. Car l’assemblée était dans le moment présent et gérait au jour le jour de nombreuses problématiques. Cette improvisation, cette urgence, c’est ce qui donne aussi cette impression de contradiction des décrets, comme si rien n’était acquis. Une prise de conscience donc, mais n’empêchant pas l’outrage de la basilique de Saint-Denis, sorte d’apogée vandale républicaine, qui accéléra en retour la patrimonialisation. D’ailleurs, épisode un peu oublié de la Révolution française, je m’interroge sur les raisons de son absence des manuels d’histoire. D’un autre coté, comment inoculer le respect des lois aux individus en devenir qui participeront à la reproduction de l’ordre social, comment refréner toute forme de contestation sérieuse et de violence autre que celle légitime  ? Il ne suffit pas de blâmer le moindre écart, on pensera aux conflits sociaux et à la propagande de discrédit qui s’abat immanquablement sur l’ensemble d’un mouvement de lutte, devant ainsi payer pour les exactions de quelques individus responsables : un McDO de cramé là, une chemise patronale arrachée ici. Non, encore une fois, il s’agit de borner les horizons mentaux. Car comment contenir une multitude si celle-ci connaît son histoire, notamment séditieuse et sait, non seulement ce qu’elle doit à ses aïeux mais ce que ces derniers ont fait pour obtenir ce qu’elle leur doit ? Qu’aucune transgression ne les a stoppés. Et qu’elle conscientise cet apogée vandale, enseignée à l’école. Et si elle était prête à l’actualiser ? À la reprendre à son compte et pas gentiment la commémorer en regardant défiler des chars et des mirages ? Non, l’école n’a pas été pensée pour ça. En tout cas, lors de la séance parlementaire du 1er août 1793, Barère fit cette proposition  : «  pour célébrer la journée du 10 août qui a abattu le trône, il fallait, dans le jour anniversaire, détruire les mausolées fastueux qui sont à Saint-Denis […] effacer impitoyablement ces épitaphes superbes », car, ditil, «  les tombeaux mêmes avaient appris à flatter les rois  »8. La proposition fut acceptée, et donna suite à la rédaction d’un décret  : «  les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l’église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux dans toute l’étendue de la République, seront détruits le 10 août prochain. »9


— Let’s celebrate ! Ainsi furent exhumées, puis détruites, les sépultures royales, la nécropole de la basilique où Mérovingiens, Carolingiens, Robertiens, Capétiens, Valois, Bourbons se décomposaient, puis profanés les tombeaux pendant plusieurs jours. Car les révolutionnaires dans leur amorale liberté, ne se contentèrent pas, semble-t-il, de déplacer les corps, parfois putrides et puants, direction l’humble fosse commune. Où, les amateurs de reliques jouaient les archéologues. La tête d’Henri  IV disparut à cette occasion et ne réapparut que quelques siècles plus tard10. Et je suppose que de bien des manières, les cadavres furent déshonorés, non intentionnellement parfois11, pour l’histoire et l’amour des reliques à d’autres occasions, ou volonté de sévices post mortem, nécrophilie royale, etc. En tout cas, si vous avez l’occasion de visiter la basilique de St Denis, faites le ! Désormais les gisants sont exposés dans la nef de l’église. Leur nombre impressionnant, leur paisible beauté contraste avec la violence de la profanation. D’ailleurs, le rapport de Dom Germain Poirier12, témoin des opérations, est également consultable en ligne, comme le livre d’Alexandre Lenoir13. Mais pourquoi ces gisants sont-ils visibles aujourd’hui ? Pourquoi n’ont-ils pas été détruits dans ce mouvement ? Ne sont-ils pas ces « mausolées fastueux » condamnés par Bertrand Barère ? Je suppose que devant l’ampleur de la tâche : le nombre de tombes à exhumer (plus de cent cinquante), le plomb à fondre, les matières précieuses à récupérer, la curiosité morbide à assouvir, les restes tangibles de ces dynasties de prestige à néantiser, les gisants n’étaient pas prioritaires et furent épargnés. En effet cet outrage achevé, la représentation de la monarchie de droit divin se trouvait désincarnée et presque insignifiante. Néanmoins prudent, Alexandre Lenoir, alors gardien du dépôt des Petits-Augustins (1791-1795), les transporta en ce lieu, pour les protéger : il ignorait si la fureur révolutionnaire, après avoir démembré la nécropole royale, ne se serait pas retournée contre les gisants, s'ils étaient restés dans la basilique, histoire de finir le travail. En 1795, après récupération et sauvegarde de nombreux objets (après la nationalisation des biens du clergé et de l’aristocratie, de nombreuses œuvres intégraient les collections nationales), le couvent deviendra le musée des

Photographie des Gisants de la Basilique de Saint-Denis, vers 2014


Monuments français, un musée fameux, par les choix d’accrochage de son conservateur, ainsi que pour son caractère éphémère, son statut de musée disparu, n’existant désormais que par le récit. Mais, par la decontextualisation des oeuvres présentées, on pourrait se demander, s’il ne s’agit pas, là encore, d’une forme de vandalisme. Un vandalisme sémantique quand il ne s’agit qu’un simple déplacement, d’une peinture ou sculpture par exemple (encore que la simple destruction sémantique est discutable : qu’en est-il de l’espace architectural dans lequel l’œuvre prenait place ? N'y a-t-il pas une perte matérielle et tangible  ?), mais avec une dimension de destruction formelle avérée, quand elles furent arrachées à leur support originel. (Bien après sa fermeture, ce site devint l’École nationale supérieure des beauxarts de Paris). C’est le moment du développement du marché de l’art, de la naissance du concept de patrimoine et de la création des musées artistiques en France.

Patrimoine Concernant le contexte culturel du XVIIIe siècle dans lequel s’inscrira la création du musée en France, deux projets muséographiques se concrétisent : le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon, légèrement antérieur (1694), et le musée du Palais du Luxembourg (1750) qui présente la collection royale de peinture. Un projet est en étude pour le Louvre. Une réflexion générale émerge ; le mot musée entre dans l’encyclopédie de Diderot14, les premiers catalogues de vente publique apparaissent à Paris dans les années  1730  », nous dit Sarah Bakkali15, et on constate l’émergence d’un marché de l’art, notamment dans sa dimension spéculative, telle qu’on l’entend aujourd’hui. Mais à l’exception des deux musées précités, les musées sont contemporains ou postérieurs à la Révolution française. (Bien entendu, existent déjà ces fameux cabinets de curiosités, qui seraient leur origine mais qui ne peuvent expliquer la dépolitisation des œuvres exposées au sein du musée puisque c’est, à mon sens, une conséquence de la révolution). C’est le principe d’égalité des citoyens qui a favorisé l’ouverture de nombreux


musées sur le territoire afin de rendre possible l’égalité d’accès à la culture (qu’on nomme aujourd’hui démocratisation de l’art, dans une formule qui masque un constat inégalitaire). Et l’institutionnalisation du musée16 a été rendue possible grâce aux gigantesques réserves étatiques, constituées par la nationalisation des collections royales, aristocratiques, et des biens du clergé, et qui se sont encore accrues par les apports des conquêtes et pillages napoléoniens, coloniaux. D’autre part, l’équivocité des œuvres et monuments, bien comprise par les révolutionnaires, les mettaient en péril : leurs dimensions religieuses et/ou royalistes qui les subordonnaient aux pouvoirs commanditaires déchus. Il fallait donc les protéger dans un lieu sécurisé. D'où la décontextualisation des œuvres du milieu dans lequel elles avaient un sens, et la neutralisation de leurs anciens usages pour de nouveaux : contemplation, histoire, pédagogie, et égalité... qui constitua la méthode de dépolitisation de l’image du politique. Et le surinvestissement de l’esthétique au musée, où les choix de l’artiste "autonome" seront valorisés. Le musée est pensé comme un espace de neutralisation (déconnecté du monde social), capable d’effondrer le politique inhérent à l’œuvre, de le rendre inopérant, et dans lequel la mise à distance du spectateur prend tout son sens. C'est désormais un espace pacifié, dans lequel on ne regarderait plus un portrait royal, mais un beau morceau de peinture avant tout. Ce principe se généralisant, il deviendra vite un modèle. Bientôt le fameux musée universel-national apparaîtra. C’est sans doute pour cela qu’il est problématique pour les artistes aux désirs émancipateurs de penser uniquement leur production à destination d’espaces dédiés exclusivement à l’art, historiquement pensés pour neutraliser tout contenu politique, qui seraient capables de tout réifier. Enfin neutraliser, n’oublions pas que le musée universel-national, s’il neutralise (ses adversaires par exemple), n’est pas neutre politiquement ! D’autant que ce modèle, relativement récent sur une échelle de l’art hominidesque pourrait très bien péricliter à l’avenir. Ainsi, les œuvres n’ont pas vraiment été neutralisées, elles ont changé de régime de domination (qui tendrait à s’invisibiliser). Création du Louvre en 1793, du musée des Monuments français en 1795.


« Une roche aux enfers eut l’âme plus humaine17 », ou le pourquoi d’un néologisme Littéralement, le vandalisme fait référence aux migrations des nombreux guerriers germains qui arrivèrent en Europe occidentale et orientale au cinquième siècle après  J.-C., et qui auraient eu la particularité d’être d’insensibles destructeurs... Il reprend le nom d’un de ces peuples, les vandales, qui fondèrent le royaume éponyme en Afrique du Nord et dans les îles de Méditerranée occidentale, de 429 à 534. Ils pillèrent Rome en 455 : un méfait qui leur valut cette infamante célébrité. Ce ne furent pourtant pas les seuls à saccager Rome, ni les plus brutaux, ou les plus meurtriers. (un rapide tour sur Wikipédia nous informe de 6 sacs de Rome : 390 av. J.-C., et 410, 455, 846, 1084, 1527 apr. J.-C. Détail intéressant, le sac de -390 aurait été perpétré par des gaulois (ce que nous dit Tite Live) Alors pourquoi les vandales ? Qu'ont-ils de plus ou de moins ? Pourquoi n’avoir pas gardé iconoclasme ? Louis  Réau dans son Histoire du vandalisme avance la sonorité du terme, ainsi qu’une simplicité de prononciation, comme raisons de ce choix : vandalisme plutôt que wisigothisme, burgondisme, ou ostrogothisme, vandalisme plutôt que saxonisme, ou encore hunisme, etc. (gothisme étant déjà pris).

— Que gaulisme !

Cependant, on a le sentiment en lisant Réau, qu’il lui est évident que le terme doit s’inspirer d’un de ces peuples abhorrés. D’autant qu’iconoclaste serait trop élitiste, car « composé de deux mots grecs intelligibles seulement pour les humanistes et par conséquent étranger au langage populaire »18. Insinuant par là que le peuple inculte et ses potentielles exactions sont au cœur du projet, moins la transmission de mots savants. Bon, ok. Mais dans ce contexte, nommer (et qualifier) une pratique, par un néologisme rappelant une invasion barbare19, n’est-ce pas une façon (péjorative) d'induire que ladite pratique serait exogène, étrangère, malgré son autochtonie apparente, puisque spécifique à ces peuples ? Responsables désormais d’un nouveau délit : celui de corruption des mœurs ! Une corruption dont s’inquiète l’abbé  Grégoire (loin de son futur portrait hagiographique) dans une prose lyrico-dystopique : «  Anéantir tous les monuments qui honorent le génie Français et tous les hommes capables d’agrandir l’horizon des connaissances, provoquer ces crimes, puis faire le procès de la révolution en nous les attribuant, en un mot nous barbariser, puis crier aux nations étrangères que nous étions des


barbares pires que ces musulmans qui marchent avec dédain sur les débris de la majestueuse antiquité : telle était une des branches du système contrerévolutionnaire »20. Or, c’est la Grèce antique (vous le savez), qui, dans l’idéologie occidentale, symbolise la "civilisation" dont nous serions les héritiers directs. Après actualisation du mythe, et ajustements nécessaires, le barbare (littéralement le non-grec) ne peut être chrétien. Et peu importe que les "grecs" étaient polythéistes ! Car la France est la nouvelle Grèce — ses trésors nous reviennent de droit. Non, le barbare vient d’ailleurs, hors d'Occident. Il est Autre. Identitairement autre, c'est-à-dire barbare connoté  : hybride vandale d’Afrique du Nord, mi-germain/mi-musulman, menant ses carnages depuis Carthage. Monstrueusement autre. — 50% nazi, 50% daesh Pour Grégoire (et ceux qui s'inscriront dans son sillage par la suite), cette pratique du vandalisme serait comme un essentialisme qui aurait le pouvoir d'altérer l’occidentalité de celui ou celle qui s’en rendrait coupable, et qui, changeant alors de nature, se métamorphoserait (transformation probablement irréversible) sous l'effet de cette mystique tératologique. (Avouons que pour une euphonie, c’était plutôt bien trouvé !) Ainsi le choix de vandalisme à la place d’iconoclasme est idéologique. Il manifeste la volonté d’expurger cette pratique du monde chrétien, du monde "occidental". Mais plusieurs moments historiques de violences et de destructions de symboles religieux, et d’œuvres, concernent les chrétiens (sans compter les infinies exactions après 1492 sur les amérindiens et africains, ainsi que leurs cultures (leurs œuvres) par ces mêmes chrétiens, ou précédemment les exactions des croisés (un livre est sorti récemment sur le sujet mais je n'ai pas eu l'occasion de le lire), ou encore, les destructions relatives aux nombreuses guerres du Moyen âge). Deux de ces moments conflictuels, nous intéresse. Ce sont l’iconoclasme byzantin et l’iconoclasme protestant21. — Ce dernier date du XVIe siècle. C’est une crise politique et religieuse qui commence par des insultes et destructions de symboles religieux au moment de l’apparition, puis de la diffusion, de la Réforme en Europe, et se termine en guerre civile. Grégoire en homme d’église ne peut l’ignorer ; il emploie d’ailleurs l’expression «  nouveaux iconoclastes  » dans son premier rapport.


Page de droite, photographie d'une reproduction du Retable de la Cathédrale Saint-Martin d’Utrecht (droits réservés), Musée sans original ou presque, 2019.

Et, par la violence des persécutions et des massacres, la mémoire de ces guerres de Religions entre catholiques et protestants devait être encore vive au XVIIIe siècle. Notons que cette virulente critique de l’idolâtrie, sera médiatisée par l’imprimerie et illustrée... Le terme iconoclaste est déjà utilisé par les détracteurs de la Réforme. Pierre de Ronsard aurait employé sa traduction française brisimage22, que je n’ai pas retrouvée pour l’instant, dans Discours des misères de ce temps qui aborde ce thème. Serait-ce dans un autre poème ? — L’iconoclasme Byzantin date du VIIe et VIIIe siècles après  J.-C. C’est une crise politique et religieuse en deux temps, qui secoue l’empire byzantin, celui-ci subissant des assauts extérieurs (de la part des "bulgares" au nord et des"arabo-musulmans" au sud), et devant également faire face à une crise intérieure conséquente, une instabilité politique et militaire. Cette quasiruine de l’empire est interprétée par l’empereur Léon III comme le signe d’un courroux divin. Ainsi « l’iconoclasme fut la réponse impériale à la menace de disparition qui pesait sur l’empire si son peuple, le nouvel Israël, persistait à irriter Dieu par des pratiques idolâtres »23, explique Marie-France Auzépy dans son livre l'histoire des iconoclastes consacré à ce sujet. Mais l’étude des iconoclastes est assez délicate, nous dit-elle, parce que les principales sources ont "disparu", soumises à la damnatio memoria ! Ne restent que les textes des iconodules, partisans de l’image et victorieux du conflit, qui ont effacé méticuleusement les traces des iconoclastes (textes, représentations etc.), de sorte qu’on oublie leurs actes, leurs justifications, leurs noms, jusqu’à leurs existences... Avec une détermination, une volonté de destruction, un acharnement qui n'a rien à envier aux iconoclastes, voire aux (futurs) vandales, souvent honnis pour leur volonté de destruction mémorielle... Et cette entreprise de démolition a d'ailleurs partiellement réussi, puisque ne reste aujourd’hui que leur version de l’histoire de ces événements. Notons qu'ici, il s'agit de vandalisme légitime : le vandalisme anti-vandale (une catégorie intéressante sur laquelle on pourrait s’attarder). De plus, la matrice occidentale, la "Grèce antique" ne fut pas préservée d’actes de ce type. En tout cas, il est intéressant de savoir, que la pratique du vandalisme est antérieure aux vandales (et on se doute que d’autres actes similaires ont


existé dans l’histoire, même s’ils n’ont pas été historicisés), que les vandales n’ont pas inventé le vandalisme. Mais revenons à la "Grèce antique". Certains événements ont un caractère d’exception. Je pense notamment à l’incendie volontaire du temple d’Artémis (356 av. J.-C.), considéré comme l’une des Sept merveilles du monde antique Ou encore l’émasculation des hermai24, à Athènes en 415 av. J.-C., lors de la crise des Hermocopides qui pourrait être l’œuvre d’un groupe d’individus. D'autres au contraire sont plus systématiques : des centaines de destructions à l'échelle d'une ville. Cet épisode, c'est la destruction et l’outrage des sculptures de Démétrios de Phalère, qui gouverna à Athènes entre -317 et -307 av. J.-C., dans une période que l’on pourrait qualifier de régression, voire de suspension de la démocratie athénienne. Démétrios de Phalère avait fait ériger des centaines de statues (environ trois cents d’après Strabon25) à son effigie dans la ville. Renversé en 307, il dut prendre la fuite, direction l’Égypte. Quant à ses statues, leur péremption fut signifiée avec les formes, dans un mouvement collectif spontané et irrésistible : une contagion vengeresse. Certaines furent « jetées au fond de la mer », d’autres transformées « en pots de chambre (eis amidas)  »26, d’autres encore fondues puis transformées en pièces de monnaie, nous relate Vincent Azoulay dans son texte consacré à ces outrages27.

De nos jours, le terme iconoclaste s’est élargi au champ culturel, inversant sa sémantique. Des critiques d’art, des journalistes, des communicants, ou d'autres personnes du champ de l’art contemporain emploient cette image avec une connotation méliorative, à propos d’œuvres et d'artistes qui transgresseraient les conventions, et heurteraient la bienséance.


Exemple :

Ou encore :

« Le malletier et l’artiste iconoclaste dévoilent, aujourd’hui, une collection de sacs, baptisée « Masters », ayant pour toile de fond cinq tableaux de grands maîtres. Une collaboration sans précédent qui devrait susciter la polémique28. »

« Souhaitant reproduire des œuvres très célèbres sur un support totalement décalé et atypique, cet artiste iconoclaste a reproduit des toiles peintes en leur temps par Degas, Michel-Ange ou Botticelli sur… des bananes!29 ».

En fait, il suffit de taper « artiste iconoclaste » sur Google pour tomber sur un annuaire d’artistes prétendument iconoclastes ! — Mainstream


« Une Grèce secrète repose au cœur de tous les hommes d’Occident1 »


De la démocratie

Des hommes épicènes, en France, se pensent héritiers de l’Athène antique. En termes de linguistique, science, philosophie, art, sport... et politique, bien sûr, car la démocratie serait d’essence occidentale. Mais où se situe la frontière entre orient et occident, si elle existe ? Évolue-t-elle suivant les époques, se déplace-t-elle ? Mobilité, migration de la frontière ? — Frontière en exil ! À peu près deux millénaires séparent l’apparition de la démocratie athénienne et l’instauration de la République pendant la Révolution française2 (néanmoins des « transformations profondes de l’exercice du pouvoir et de la domination dans les derniers siècles du Moyen Âge  »3 modifient la société chrétienne). Pourtant, à entendre le discours contemporain, on pourrait avoir l’impression que la démocratie est ici établie depuis la nuit des temps... D’ailleurs, il s’agirait de clarifier ce que l’on entend par démocratie, et ce tant pour la Grèce que pour la France, car le terme est, lui aussi, polysémique. Or c’est problématique de nommer à l’identique des régimes politiques qui ont peu à voir : des démocraties. Quant aux nominateurs, il serait instructif d’en savoir plus, car un politonyme n’est jamais dénué d’intérêt politique. Sur la période dite de la Grèce antique. Une démocratie apparaît vers le cinquième siècle av. J.-C. Et sur plusieurs centaines de poleis4, c’est presque toujours l’exemple athénien qui est cité (Pierre Fröhlich parle d’ailleurs d’athénocentrisme), comme si la démocratie se circonscrivait uniquement à cet endroit (et pour une durée définie). Alors, de quelle démocratie parle-ton lorsqu’on l’érige en modèle  ? Car ce régime politique excluait une part majoritaire de la population  : les femmes, les enfants, les métèques, les esclaves ; et ces exclusions auraient pu tout autant le définir et le nommer. Question de point de vue, de partage ou d’imposition d’une représentation ! En tout cas, se focaliser uniquement sur les inventions intellectuelles d’une élite libérée du travail, et héroïcisée, c’est oublier de réfléchir sur les conditions de cette libération  : l’asservissement d’êtres humains qui assurent, sous le soleil de l’Attique ou dans l’ombre des mines du Laurion et de l’histoire, la production des besoins matériels de la cité et de sa richesse économique, notamment, rendant possible le reste. Et devant cette contradiction, il est légitime de se demander si le terme démocratie, privilège de la minorité au pouvoir, est approprié. Mais, quitte à le garder, démocratie esclavagiste et


sexiste permettrait au moins d’en percevoir les nuances et les limites. Quant aux ataviques héritiers, on notera que la modernité européenne s’est développée sur l’asservissement quasi industriel d’êtres humains. Alors comment savoir ? L’histoire du droit de vote, l’évolution de ce droit, même s’il est insuffisant, semble un bon indicateur de la santé démocratique d’un État. Ainsi de la France  : entre le suffrage censitaire indirect de 1791 concernant uniquement les hommes blancs5 de plus de 25 ans, qui peuvent payer un impôt équivalant à trois journées de travail, les autorisant à élire les électeurs du second degré, plus riches, qui enfin éliront les députés à l’assemblée nationale, d’un État pratiquant la traite négrière, l’esclavage, le colonialisme et l’ethnocide amérindien, et l’avènement du suffrage universel  (1848), qui abolira l’esclavage cette année-là, on perçoit des évolutions importantes  : des changements de paradigmes. Même s’il est toujours indirect : des représentants élus votent les lois à la place des citoyen.s. Les femmes obtiendront le droit de vote en 1944, et les indigènes colonisés proclamés citoyens de l’empire colonial en 1946 (après de nombreuses péripéties, et des statuts variables suivant les colonies, donnant le sentiment d’un bricolage juridique cherchant à amoindrir leurs droits effectifs, limitant leur représentation  : tel le système du double collège6). Incomplétude du suffrage universel. D’ailleurs aujourd’hui encore, le suffrage universel ne concerne ni les détenus quand un tribunal les a déchus de leurs droits civiques, ni les immigrés —  Hervé Andres montre dans Droit de vote  : de l’exclusion des indigènes colonisés à celle des immigrés7, combien, d’une part, refuser la citoyenneté à une partie de sa population est une aporie dans un État dit démocratique, et d’autre part, comment se poursuit la colonialité du pouvoir à travers cette question, et sa réponse —, ni les enfants8. À cela il faut rajouter ce que Jean-Louis Hérin appelle les exclusions indirectes « liées à l’absence de domicile, à un handicap ou, pour les Français de l’étranger, à l’éloignement du centre de vote »9, ou à des difficultés rencontrées pour faire une procuration, et l’auto-exclusion. En ce qui concerne les enfants, l’argument d’une immaturité juvénile est peu convaincant. Car dans cette logique, il faudrait alors considérer la sénescence et agir en conséquence : supprimer le droit de vote quand les facultés cognitives sont altérées ! (projection dystopique mise à part, aujourd’hui, ce droit de vote, en pratique, n’est pas toujours effectif pour les personnes dépendantes dans les établissements type EHPAD10, quant


aux majeurs mis sous curatelle, ils conservent leur droit de vote en théorie, mais c’est bien plus aléatoire pour la personne sous tutelle qui « peut ou non voter selon la décision du juge des tutelles, prise après avis médical »11). Après réflexion, il apparaît que cette maturité, si elle diffère d’un individu à l’autre, est liée, d’une part, à l’éducation politique des citoyen.ne.s, à l’intérêt qu’il.elle.s manifestent pour ces questions, d’autre part, mais aussi du temps dont il.elle.s disposent pour s’y consacrer. C’est aussi une question pratique. Intérêt croissant en fonction de l’efficience de leur pouvoir sur les décisions politiques, de la tangibilité de la démocratie. Notre démocratie représentative a, sur ce point, encore quelques améliorations à faire, car le pouvoir du citoyen réside presque exclusivement dans l’élection de ses représentant.e.s (les référendums se font rares et leurs résultats ne sont pas toujours respectés quand le pouvoir exécutif n’est pas satisfait du résultat), dans le fait de le remettre (à des personnes qui feront bien ce qu’elles veulent). Notre pouvoir, tel que défini constitutionnellement, c’est uniquement le pouvoir de le rendre12  ! Ici, repenser à l’antique Ekklesia, l’assemblée athénienne qui rédigeait et votait les lois, dont tous les citoyens étaient membres, et où ils pouvaient s’exprimer, est intéressant. Car la démocratie directe fait réfléchir, même s’il faudrait se demander ce qu’il en était vraiment  : fréquentation par les citoyens, prise de parole, etc. (en effet la société athénienne était divisée en quatre classes censitaires13 et certains, par leur richesse, culture ou ascendance, avaient peut-être plus d’influence que d’autres). Il ne suffit pas d’être égaux en droit pour l’être en pratique. Se demander, donc, ce qui limite l’égalité, mais également ce qui pourrait l’améliorer. On s’aperçoit aussi que ce pouvoir direct est également lié à une échelle de grandeur. Au-delà d’une certaine taille, l'assemblée n’est plus praticable et perd son sens. Dans son article Chahut et délibération. De la souveraineté populaire dans l’Athènes classique14, Noémie Villacèqueces tente d’offrir quelques réponses à ces questions. Au sujet de ce qu’elle nomme « la participation du demos », elle montre que si effectivement il n’est pas aisé pour tout citoyen de prendre la parole dans l’Ekklesia, et qu’une élite exerce de fait le pouvoir, pour autant, cela ne signifie pas une passivité du peuple assemblé. En effet, elle aborde le thorubos du démos tapageur qui exprime son sentiment et jugement à l’écoute des propositions (et indépendamment des intervenants) par ses applaudissements ou sifflets, murmures ou huées ; et ainsi valide ou invalide des propositions. « Le thorubos est une expression parfaitement légitime de


la souveraineté du dèmos. » Par le thorubos, les citoyens pouvaient certes manifester leur sympathie à l’orateur monté à la tribune, mais ils pouvaient également le faire taire, comme le souligne Socrate dans le Protagoras15 : «  Si quelqu’un s’avise de leur donner des conseils [sur des questions techniques], sans qu’ils le reconnaissent comme spécialiste, qu’il soit très beau, riche ou bien né, on ne l’écoute pas davantage, mais on lui rit au nez et on le chahute, jusqu’à ce que celui qui s’est avisé de prendre la parole s’en aille de lui-même, pour avoir été tant chahuté, ou que les archers viennent l’arracher à la tribune ou l’expulsent sur ordre des prytanes.  »

Page de droite, photographie du journal Le Parisen (détail), Musée sans original ou presque, 2019.


Acéphale ailée

La Victoire de Samothrace est une sculpture grecque en marbre blanc de Paros, de l’époque hellénistique (postérieure à la période antique, elle débute après la mort d’Alexandre Le Grand en 323 av. J.-C. et s’achève avec l’émergence de l’Empire romain), découverte en 1863 par Charles Champoiseau, Consul de France à Salonique sur l’île de Samothrace dans l’empire Ottoman se disloquant. Les fouilles ont été validées par les autorités ottomanes (l’île sera rattachée à la Grèce en 1912). Tout est en règle. Elle est visible au Louvre, en haut de l’escalier Daru. C’est l’une des œuvres iconiques du musée. Elle représente la déesse de la victoire Niké1, drapée sur l’avant d’un navire. Comme son iconographie la représente aérienne, planante au-dessus du lauréat, chose difficilement réalisable en sculpture, il est probable que l’ensemble formait initialement un monument destiné à commémorer une victoire militaire maritime. C’est prête à l’envol ou venant d’atterrir, les ailes déployées, mais sans tête, ni appendices brachidés, qu’elle trône au Louvre. Nous ne connaissons pas, à l’heure actuelle, son auteur. Nous ne connaissons pas non plus les conditions de son acéphalie, ni de la perte de ses bras. L’ensemble s’est-il délabré suite à l’érosion, après la désuétude de l’œuvre, avant qu’elle ne chute et s’endommage  ? S’agit-il d’un acte de vandalisme ? Les hypothèses restent ouvertes. Mais en général, on s’interroge peu sur la mutilation de ces antiques sculptures. On dit : — C’est vieux, ça s’est cassé avec le temps. Tant que la mécanique de la rupture nous offre d’esthétiques asymétries, ça va. On regarde ces fragiles présences qui se dérobent à l’entropie, et dont les éclats perdus, les absences subséquentes sont les césures d’une poétique de la ruine. Hauteur totale de l’ensemble : 5,57 mètres.

Indépendance hétéronome Au niveau de l’acquisition, il est légitime de s’interroger sur le pourquoi d’une présence française réalisant des fouilles dans la région.


— Pour des raisons politiques, géostratégiques et militaires, c’est sans doute une conséquence de la création récente de l’État Grec qui déclare son indépendance en 1821 et fait sécession de l’empire Ottoman, qui ne l’accepte pas. C’est la guerre, une guerre de plusieurs années (de 1821 à 1829) avec son lot de massacres (immortalisés par Delacroix dans Scènes des massacres de Scio : familles grecques attendant la mort ou l’esclavage), batailles, etc. qui aboutira sur la reconnaissance internationale de l’indépendance de la Grèce, et déterminera les conditions de cette indépendance, lors du traité de Londres de 1827, du protocole de Londres en 18302, puis du traité de Constantinople, et enfin du traité de Londres en 1832. Cette victoire politique et militaire a été rendue possible par le soutien de nations européennes (par ordre alphabétique, la France, la Russie, le RoyaumeUni) qui sont intervenues militairement dans la région à cette période. Un soutien intéressé qui place la jeune nation dans une situation de dette symbolique. Dès lors, profitant des circonstances et d’un rapport de force asymétrique, ces trois États s’ingéreront dans la vie politique et économique du pays. Les représentants du Royaume-Uni, du Royaume de France et de l’Empire russe imposeront à la jeune nation un régime politique à leur image — ce sera un royaume — et choisiront eux-mêmes le monarque : « le choix de ce prince sera l’objet de communications et de stipulations ultérieures »3. Diplomatique, façon de dire : — On vous tiendra informés. Une immixtion désavouant l’article premier du protocole de Londres : « La Grèce formera un État indépendant et jouira de tous les droits politiques, administratifs et commerciaux attachés à une indépendance complète.  », réduit à la non-performativité d’un juridique sans moyens. On peut y voir toute l’ambiguïté du jeu de ces nations, et la relation d’hétéronomie — proche d’un rapport "colonial" — de la Grèce vis-à-vis de ces créanciers symboliques. Commence alors ce que les grecs nomment la xénocratie. Ce sera finalement Otto Friedrich Ludwig  von  Wittelsbach, dit prince Othon de Bavière (Léopold de Saxe-Cobourg ayant refusé le trône), né à Salzbourg en Autriche, fils de Louis Charles Auguste de Wittelsbach, le roi Louis  Ier de Bavière, qui deviendra, après une période de régence, le roi Othon Ier de Grèce en 1835. Ce dernier, n’ayant pas eu d’enfant, c’est Guillaume de Schleswig-HolsteinSonderburg-Glücksburg, prince du Danemark (il est né à Copenhague), qui


lui succédera par élection, et deviendra le roi des Hellènes Georges Ier de Grèce (il règne de 1863 à 1913), et dont le fils, sous le nom de Constantin Ier de Grèce, poursuivra la dynastie royale. Ensuite, c'est Alexandre Ier de Grèce, le deuxième fils du roi Constantin Ier, qui succède à son père en 1917, après l'exil de celui-ci et de son frère ainé, qui deviendra Georges II de Grèce après le décès de son frère cadet (il sera roi de 1922 à 1923 puis de 1935 à 1941 (avec un exil entre 1941 et 1944) et enfin de 1946 à 1947)... — Mais c’est également une zone de concurrence culturelle et archéologique dans un moment de philhellénisme européen, médiatisée par l’actualité de la guerre d’indépendance, ainsi que par des découvertes antiques qui génèrent un engouement, une véritable « flambée d’intérêt pour les vestiges antiques », écrit Catherine Valenti dans un texte s’intéressant aux rivalités inter-États aux enjeux de pouvoir. (À relativiser compte tenu de ce que ces mêmes nations firent endurer à la Grèce contemporaine (parce qu’elles ne percevaient pas son antique ascendance qu’elles avaient mythifiée?)4). N’oublions pas que les grandes collections des musées universaux-nationaux se constituent dans une dynamique impériale et coloniale des puissancesmères. Et la fin justifiera les moyens, comme l’atteste par exemple le pillage du Parthénon5, sur une initiative de l’ambassadeur Lord Elgin au début du XIXe siècle. Les Français créent l’École française d’Athènes en 1846, et c’est depuis cette institution qu’ils tentent d’étendre leur influence. « En réalité, il s’agit surtout, pour les fondateurs de l’institution, d’ancrer la présence française en Méditerranée orientale. »6, même si la réalisation de fouilles archéologiques dans le sol grec, ou sur des territoires en devenir, n’est pas négligeable, loin de là. Et pour cause : la plupart des nations "occidentales" sont implantées sur son territoire, représentées par leurs équipes de chercheurs-creuseurs. Et « les rivalités se figent sans s’épuiser »7. D’ailleurs, Othon  Ier, ou ses successeurs, pouvaient-ils refuser de signer les autorisations de fouilles aux barbares s’ils le désiraient  ? Défendait-il vraiment les intérêts grecs ? Cette situation de subordination n’est-elle pas sans rappeler les injonctions de la Troïka à l’État grec depuis 2010 en faveur de politiques d’austérité ; ou pour le dire autrement, est-ce que cette ingérence des puissances impériales au XIXe siècle ne pourrait expliquer, en partie, la gestion de la situation contemporaine de la Grèce ?


Ruine nouvelle à habiter Si Charles Champoiseau est aujourd’hui considéré comme un archéologue, ce n’est pas le cas au moment de la découverte de l’œuvre. À ce moment, c’est un amateur d’antiquités, avec une audace aventurière, qui entreprend personnellement des recherches et découvre un marbre précieux. C’est un autodidacte, ce qui en soi est plutôt sympathique, mais il commettra certaines erreurs importantes. Notamment en ce qui concerne l’emballage et la protection de l’œuvre (même si les conditions standardes de l’époque ne devaient pas être aussi rigoureuses qu’aujourd’hui), quasi inexistante pour le transport, ainsi que l’attestent plusieurs personnes qui assistent à l’ouverture des caisses à Paris, ou qui recueillent des témoignages de la scène. Ainsi A. Héron de Villefosse, écrira : «  L’emballage avait été fait malheureusement avec une déplorable négligence. Les morceaux de marbre, déjà très mutilés, entassés pêle-mêle, sans aucun intermédiaire, s’étaient brisés de nouveau en route, et certains fragments de la draperie arrivaient en miettes. »8, confirmant le témoignage de W. Froehner9. Après un long voyage naval, la sculpture arrive donc dans un état de dégradation avancée. Préservée pendant deux millénaires sous terre, l’œuvre était menacée de mort par une tentative de conservation humaine. Le transport, qui dure un peu plus d’un an, est digne de l’extraction en carrière  : par saignée au pic, au coin, à la masse, à la lance, à l’aiguille. Dans ses souvenirs, W. Froehner donne une indication quantitative précise des dégradations. Il déclare que l’œuvre «  était arrivée dans une douzaine de sacs, brisée en plus de deux cents morceaux informes, — cent dix-huit fragments pour le torse seul. »10 Ainsi une conservation peut être du vandalisme : du vandalisme conservateur (la liste des polyptyques italiens dispersés est à ce sujet édifiante11). Mais l’exhumation seule pourrait être considérée comme une profanation, lorsque les raisons d’un ensevelissement sont inconnues. Certes, les fouilles sont autorisées, mais quelle validité accorder à un accord passé avec une autorité d’occupation, ou une nation indépendante mais sous domination, qui n’a pas vraiment le choix  ? Tout ça ressemble à un pillage légal, cette deuxième forme de vandalisme, dont on tait le nom, parce que légitime. Une onomastique du vandalisme, c’est aussi l’étude du pouvoir de nommer. Quant au fait de charger sur un bateau direction la France, une œuvre antique


fraîchement découverte, bon, ai-je besoin d’expliquer l’incongruité de la situation ? (Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy, critiquera cette décontextualisation des œuvres, dès la fin de la Révolution française dans Lettres à Miranda : sur le déplacement des monuments de l’art de l’Italie, une critique toujours actuelle). C’est après l’assemblage des fragments que les conservateurs du Louvre prendront conscience de son caractère d’exception. Ensuite, viendra la restauration, une restauration active, productive. Une aile par exemple sera créée par souci d’équilibre, une partie du corps aussi, pour accentuer son intégrité. Si la Victoire est une ruine donnée à voir, c’est sous certaines conditions — esthétiques notamment. C’est aussi une réinterprétation, une invention partielle qui vient suspendre, temporairement, l’authenticité du musée, ainsi que sa quasi-scientificité, mais je ne suis pas certain que ces ajouts aient été spécifiés clairement au public. Que sa dimension "moderne" soit perçue de tous... La seconde mission Champoiseau, de 1879, ramènera les vingt trois blocs restés sur l’île, formant la base du monument : une galère-piédestal sur laquelle se posait la Victoire ; mais nul ne trouva de membre capité. Après remontage des blocs, l’ensemble est installé en haut de l’escalier Daru en 1883. C’est un assemblage proche qui est aujourd’hui exposé, c’est-à-dire une hybridation collective transhistorique et transculturelle, productrice d’une neuve ruine où coexistent l’époque hellénistique et la modernité du XIXe siècle, ainsi que leurs cultures respectives, l’archive et la fiction. Rencontres improbables, insulaire estuaire.

Quand je regarde cette sculpture, je pense à une autre, par un lien d’intericonicité. Une sculpture de femme acéphale, une représentation de Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, dite Joséphine De Beauharnais, installée sur une place de Fort-de-France, en Martinique.


La C2, c’est la pierre que Champoiseau à « oubliée » une pièce centrale de l’édifice... URL : http://lumieresdesetoiles.com/?p=2593

Double page suivantes : photographie de cartes postales ; photographie de cartes postales (détail à la loupe), Musée sans original ou presque, 2018


Créole acéphalie,

l’histoire d’un devenir minoritaire de l'Histoire, d’une réappropriation de signes tyranniques Je vous ai présenté la situation politique de la Grèce peu après son indépendance, et je parlais à cette occasion d’hétéronomie. En Martinique, la première colonie française est établie en 1635, et depuis cette date, il n’y a pas eu d’indépendance. L’île a certes perdu son statut officiel de colonie, pour celui de DROM : Département et région d’outre-mer, en revanche elle reste subordonnée à sa métropole. Et, territoire européen hors d’Europe, elle est aussi une région ultrapériphérique : une RUP. Pourtant la question de l’indépendance s’est forcément posée pendant la période de "décolonisation", au cours de laquelle la plupart des îles de l’archipel des Antilles obtiennent la leur. La Barbade (1966), la Dominique et Sainte Lucie (1967), Saint-Vincent-et-les-Grenadines (1969), pour ne citer que les îles limitrophes. À moins que ce tropisme ne soit antérieur, remontant à une époque haïtienne, quand l’ancienne colonie française de Saint-Domingue devint libre (1804), après l’insurrection générale de 1791. Voire antéhaïtienne : en effet, il y eut toujours un nombre important de grèves, fuites, émeutes ; désirs de liberté, en Martinique ou dans l’archipel des Antilles, depuis le XVe siècle1 et l’arrivée de Christophe Colomb en...Haïti. De résistance. Et bien entendu, le contexte général de la décolonisation sera favorable à la dissidence. Ce qui obligea l’État français à la mise en place d’une triple tactique : — des mesures tantôt répressives, on ne connaîtra sans doute jamais le nombre de victimes décédées sous les balles des forces de l’ordre en Guadeloupe en mai 1967 —  tantôt incitatives, à destination de la jeunesse et des forces productives, certaines de trouver un travail dans l’hexagone avec le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer). C’est ainsi qu’une partie de ma famille se retrouva, comme tant d’autres exilé.e.s,


dans des cités de la région parisienne. — et enfin, sous forme de subventions (Glissant aborde cette transition des colonies productrices aux colonies consommatrices dans Le discours antillais) : «  les années 1960-70 sont celles de la mise en œuvre d’une politique qui donne la priorité à l’augmentation croissante de l’aide économique et sociale par le biais des transferts financiers. »2 Afin de conjurer les mouvements indépendantistes. En tout cas, cette question de l’autonomie, notamment après la grève générale de 2009, revient depuis quelques années sur le devant de la scène, et est d’ailleurs posée lors du référendum de 2010. À la question « approuvez-vous la transformation de la Martinique en une collectivité d’outre-mer régie par l’article 74 de la Constitution, dotée d’une organisation particulière tenant compte de ses intérêts propres au sein de la République ? »3, les votant.e.s répondent : non, à 78,89 %. Pour une participation de 55,35%. Un chiffre qui ne représente pas le malaise (social, économique, sanitaire, éducatif, politique, écologique) de la situation martiniquaise, et antillo-guyanaise par extension.

L’héroïne n’est plus simple mortelle La Statue de l’impératrice Joséphine, située au centre du jardin de la Savane à Fort-de-France, est une œuvre de Vital-Dubray. C’est une sculpture en pied de l’impératrice dont l’échelle, bien qu’humaine, est supérieure, sans doute accentuée par sa posture. Elle mesure environ deux mètres quand l’ensemble ferait une hauteur‎ approximative de cinq. Taillée dans un marbre blanc de Carrare, allusif à la décoloration caractéristique de la statuaire grecque antique, elle porte un ample manteau impérial, « une main posée sur le cœur, et l’autre appuyée sur le médaillon de Napoléon  Ier  »4, reposant sur un pli (ou un objet que je n’arrive pas à distinguer) du manteau impérial. La main sur le cœur tient une rose. Huit palmiers royaux sont plantés autour de la sculpture, à une distance suffisante pour ne pas la cintrer. Elle trône sur un piédestal de marbre, avec corniches et pilastres corinthiens. Sur la face principale, un bas-relief de bronze narre son couronnement (1804), sur une autre, une épitaphe est apposée : « Napoléon III régnant, les habitants de la


Martinique ont élevé le monument à l’impératrice Joséphine, née dans cette colonie ». Relire aujourd’hui (après la loi sur la départementalisation de 1946) ce message du passé qui éternise la colonialité du pouvoir, en omettant sa binarité raciale, si cruelle pour les noirs, ainsi que la seconde abolition de l’esclavage de 1848, alors qu’une décennie à peine sépare l’inauguration du monument de cet événement qui bouleversa le quotidien de milliers d’êtres humains sur l’île, me semble politique. Comme un signe tangible des variations du «  polymorphisme colonial français  »5, sachant adapter sa rhétorique. En effet, à cette époque déjà, le second empire colonial français se met en place. L’Algérie est colonisée depuis 1830. À travers de cette statuaire, dans ce réalisme, c’est l’histoire officielle de la nation, ou au moins de sa représentation, qui s’incarne, en minorant, quand elle ne la nie pas, l’histoire des opprimés. Car la sculpture, soulignant l’exceptionnalité de l’impératrice et du consensus supposé de sa réception, en impose. Alors, peut-on parler de statuaire des grands hommes  ? Parce que formellement, cela m’y fait penser. Un élément de réponse, en lisant Maurice Agulhon : «  le grand homme devait être ressemblant (un vrai portrait), en costume de son temps strictement reproduit, avec les attributs de son métier ou de son art (fauteuil pour l’intellectuel), eux aussi bien documentés. En outre il était sur un socle, dont le rôle était double : élever l’homme pour le rendre visible de loin, et fournir quatre faces plates permettant l’apposition des messages édifiants, inscription longue ou bas-relief d’appoint. Le public était incité à aller lire, déchiffrer, s’instruire, sur deux, trois ou quatre « tableaux d’affichage », et pas seulement à admirer le beau. »6 Nous sommes assez proches de cette définition, dans laquelle l’instruction n’est pas pensée comme un outil d’émancipation. Comme ici, où la verticalité de l’œuvre est une mise à distance, une entrave à toute identification  : l’héroïne n’est plus simple mortelle (notons qu’un garde-corps est installé autour de la sculpture). Vital-Dubray réalisera également une autre sculpture quasi gémellaire (je les ai confondues longtemps sur une photographie stéréoscopique de ma collection), L’Impératrice Joséphine de Beauharnais, qui se trouve au château de BoisPréau, dans le jardin de l’ancienne propriété de Joséphine de Beauharnais, à Rueil-Malmaison, et qui est en parfait état de conservation. C’est d’ailleurs une


image de cette sculpture que vous retrouvez en couverture de cette édition, et sur la première double page intérieure. Il est aussi l’auteur d’un monument à Napoléon Ier (1865), une statue équestre en bronze, toujours installée place du Général de Gaulle à Rouen. Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie (1763–1814) est une créole. Elle est née en Martinique dans une famille de colons blancs, les Tascher, qui exploitent une propriété d’environ cinq cents hectares, sur laquelle se trouve une plantation de canne à sucre, et où sont également cultivés du cacao, du café, du manioc, du coton, etc. Plus de cent cinquante esclaves y travaillent. De son mariage avec Alexandre de Beauharnais (1779), lui aussi créole martiniquais et aristocrate, elle a deux enfants : Eugène-Rose et Hortense Eugénie Cécile. (Cette dernière épousera un frère de Napoléon Ier, Louis Bonaparte, et sera la mère du futur Napoléon III7). Les époux sont en métropole au moment de la Révolution française. Alexandre est élu député aux États généraux en 1789, et sera ensuite président de l’Assemblée constituante en 1791 pendant la fuite de Varennes. Puis guillotiné en 1794 ! Joséphine, quant à elle, est emprisonnée, mais survivra. C’est à Paris qu’elle rencontre le jeune Bonaparte dont elle sera la première épouse  (1796). Elle deviendra impératrice au moment de son sacre en tant qu’empereur Napoléon Iᵉʳ en 1804. Leur mariage se soldera par un divorce (1809).


rĂŠimprimer et photographier


Première abolition de l’esclavage en France L’irrésistible insurrection des esclaves de Saint-Domingue emmenés par Dutty Boukman, puis Biassou, Jean-François et Jeannot, ensuite Toussaint Bréda (qui deviendra Toussaint Louverture) et enfin Dessaline, précipite dans un premier temps l’abolition de l’esclavage sur l’île8 (août 1793), avant d’aboutir sur l’indépendance d’Haïti (1804). Après de nombreux et dilatoires débats opposant pros et anti-esclavagistes (club des Jacobins, Société des Amis des Noirs, Société Correspondante des Colons alias club Massiac), réactivés à cette occasion, mais également effet du paradoxe entre la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et la législation effective, la première abolition générale de l’esclavage en France est décrétée (février 1794). Elle étend son principe à toutes les colonies : « la Convention nationale déclare que l’esclavage des Nègres dans toutes les colonies est aboli ; en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français, et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution. »9 Cette abolition ne signe pas la fin de tout essentialisme, loin de là. D’ailleurs, il m’arrive d’entendre, ou de lire, que la Révolution française aurait influencé la Révolution haïtienne, (façon d’instaurer une hiérarchie révolutionnaire ?) parce qu’elle la précèderait dans le temps. Il serait plus juste, à mon sens, de dire qu’il y a eu réciprocité. D’autant que les dates inaugurales sont à relativiser, si l’on abandonne l’histoire événementielle pour le temps long et une lecture plus processuelle des faits historiques. Les nombreuses insurrections que connut Saint-Domingue au cours du XVIIIe siècle et qui concernent des milliers de personnes, esclaves fugitif.ve.s, comme celle du marron Makandal (1747), ou des libres de couleur Vincent Ogé et Jean-Baptiste Chavannes (1790) ne sont-elles pas déjà révolutionnaires ? Une « fureur de vaincre » fait « dévaler des mornes les bandes de marrons, en 1705, d’abord, puis en 1708, 1709, 1712, 1715 et 1717 » écrit Catherine Eve Roupert dans Histoire d’Haïti, la première république noire du Nouveau Monde 10. Extraits  : « En 1719 un de leurs chefs, Michel, appelle les marrons dispersés dans la colonie à se rassembler [...] en 1734, pour la seconde fois les marrons décident une grande offensive dans le Nord [...] De nouveaux chocs ont lieu en 1740, 1742, 1746, mais ce ne sont que des échauffourées sans conséquence [...] 1767 [...] apparition de la poudre dans l’arsenal des révoltés [...] 1771, nouvelle crise [...] 1774 et 1775, derrière Jacques l’Empoisonneur et Isaac l’incendiaire [...] 1777, les expéditions des marrons reprennent de plus belle


Page de droite, photographie d'une reproduction de An overseer doing his duty near Fredericksburg / Un Surveillant faisant son devoir, Benjamin Henry Latrobe, 1798

sous la direction de Télémaque Canga » Pour ce qui est de la Martinique, une collaboration entre le gouvernement britannique et les colons propriétaires permit à ces derniers, en livrant l’île, d’ajourner les Révolutions en cours et de protéger leurs intérêts tout en prorogeant l’esclavage. C’est le traité de Whitehall qui sera suivi de celui de la capitulation de la grande Anse en 1793, qui « assurait aux colons le maintien de leurs privilèges et de leurs franchises, la conservation de l’état social sur lequel se fondait leur richesse, le respect de leur religion, un régime de liberté analogue à celui dont jouissaient toutes les colonies de la Couronne. »11 Bonne affaire pour les britanniques, dont le contrôle de l’île est synonyme de lucratives dividendes, et les colons qui s’affranchissent des lois républicaines. Quant à la question de l’autonomie, elle fut réglée sans référendum populaire, les colons sachant gérer leur ultrapériphérique business.

Crime de lèse-humanité Foulant l’esprit révolutionnaire de ses souliers à boucles d’or, la restauration de l’esclavage est promulguée par Napoléon Bonaparte avec la loi relative à la traite des Noirs et au régime des colonies de 1802 : «  Dans les colonies restituées à la France, en exécution du traité d’Amiens, du 6 germinal an X, l’esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789 […] Il en sera de même dans les autres colonies françaises au-delà du cap de Bonne-Espérance […] La traite des noirs et leur importation dans lesdites colonies auront lieu, conformément aux lois et règlements existants avant ladite époque de 1789. »12 Ainsi, Napoléon renouvelle le crime de l’Atlantique, la dispersion d’hommes, de femmes et d’enfants à l’échelle industrielle ; renouvelle leur disparition, leur désolation.

— Saignés à blanc, un million de fois pour du beurre sucre.

Le Code Noir sera réactivé, plus d’une décennie après l’iconique Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et surtout après l’abolition de l’esclavage de 1794 en France. Ça, jamais la diaspora noire ne le lui pardonnera.


Quant au meurtre de Toussaint Louverture qu’il fit crever13 dans une geôle glaciale du fort de Joux, ça non plus, jamais la diaspora ne le lui pardonnera. Pourtant, le destin d’un homme pourrait presque sembler anecdotique face à la déportation d’un "peuple" (c’est cette déportation, inscrite au coeur du système esclavagiste qui fit d’eux un peuple, une race : les noirs (ou nègres, l’euphémisme n’était pas toujours employé), niant toutes leurs différences et spécificités culturelles, sociales, historiques, religieuses, économiques, sexuelles, etc.) Mais ceux qui aiment la vie savent que c’est toujours une perte de trop ; toujours un meurtre de trop. Consulaire infamie.

Joséphine tèt koupé La mémoire de Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie n’est pas la seule célébrée dans ce conte créole d’une enfant du pays, ou plutôt, fillette du Capital au destin d’exception : eupatride en devenir apex predator. Le nom de l’œuvre, le grand manteau impérial et le médaillon sont des signes qui la lient à Napoléon Iᵉʳ. À son régime politique et à sa dynastie (Napoléon III). Au pouvoir français  dans ses variantes  : républicain, impérial. Un pouvoir exercé, entre autres, par l’implantation du monument dans l’espace public sous domination coloniale. Et une érection perceptible comme un outrage. Peu importe que Joséphine ait ou non joué un rôle dans la restauration de l’esclavage, c’est le mythe de Bonaparte qui est visé, et atteint, à travers la mutilation de la représentation de Joséphine. Découpe au disque diamant de RUBI respectant son standing ou rupture fragile, produite par clivage sans prévenir  ? Les structures hexagonales compactes y sont favorables, paraîtil. Elles se déclenchent lorsque localement la contrainte dépasse un seuil critique. En 1991 à Fort-de-France ce seuil critique est franchi. Une nuit, la tête de l’impératrice est tranchée et disparaît. Et nul à ce jour n’a retrouvé l’appendice capité. Quelques petites coulures de peintures rouges au niveau de son cou et sur le buste accentuent le tranchant de cette absence. Le socle est tagué à la bombe. Rouge, elle aussi. Une couleur allusive au sang versé des esclaves, et à celui de l’Impératrice.


« Rèspé ba Matinik », « Rèspé ba22 mai ».

Le 22 mai 1848 est une date de commémoration indigène de l’abolition de l’esclavage, jour de l’insurrection qui précipita l’abolition en Martinique, un moment d’affirmation des esclaves en sujets politiques et révolutionnaires. Car le décret Schoelcher du 27 avril 1848 signé par le gouvernement provisoire de la deuxième République ne prévoyait l’effectivité de la seconde abolition que deux mois plus tard1, garantissant ainsi une dernière récolte gratuite aux propriétaires, affirme Myriam Cottias2. Ce que confirme la lettre de Louis Thomas Husson, directeur provisoire de l’intérieur pour la République française, datée du 31 mars 1848, à Saint-Pierre de la Martinique, et devant être diffusée sur un maximum d’édifices : «  La liberté va venir  ! Courage, mes enfants, vous la méritez. Ce sont de bons maîtres qui l’ont demandée pour vous […] Mais il faut que la République ait le temps de préparer les fonds du rachat et de faire la loi de la liberté. Ainsi, rien n’est changé jusqu’à présent. Vous demeurez esclaves jusqu’à la promulgation de la loi […] Jusqu’alors, il faut que vous travailliez d’après les prescriptions de la loi pour le bénéfice des maîtres. Il faut prouver que vous comprenez que la liberté n’est pas le droit de vagabonder, mais bien le droit de travailler pour soi-même. En France, tous les gens libres travaillent plus encore que vous qui êtes esclaves, et ils sont bien moins heureux que vous, car là-bas, la vie est plus difficile qu’ici. Mes amis, soyez dociles aux ordres de vos maîtres pour montrer que vous savez qu’il n’appartient pas à tout le monde de commander […] Vos ennemis, ce sont les paresseux ! N’ayez pour eux qu’une parole : « Allez au travail et laissez-nous mériter notre liberté... » M. le curé est là pour vous dire qu’il faut travailler et se marier pour obtenir les récompenses de l’autre vie.3» Au-delà de sa dimension foutage, ce texte laisse transparaître une certaine inquiétude quant à l’avenir de la production de la richesse insulaire qui était assurée par les esclaves, qu’il faudra désormais rémunérer (certes, le moins possible), si ces dernier.e.s, au préalable, acceptent de travailler pour cet ancien esclavagisme/nouveau patronat. Après tout, il est possible, voire probable, que les anciens esclaves/nouveaux libres refusent de rejouer la


scène de la plantation, même sans fouet, et pourraient plutôt s’inspirer, en la dépassant, ou pas, de l’autonomie des rebelles marrons, en s’essayant à la vie communautaire et autarcique, préférant s’occuper d’une terre faite leur, d’une terre à eux. À distance raisonnable des colons : le plus loin possible... Et comme s’occuper de la terre n’implique pas nécessairement l’idée de culture dans son sens industriel, ce pourrait être très modeste et harmonieux. Par exemple, favoriser dans la forêt, la pousse d’arbres dont on aime la dégustation des fruits, de plantes médicinales etc. Et vivre de glanage, de cueillette, de chasse et de pêche. Abandonnant ce nouveau monde esclavagiste à son morbide destin. — Abandon des plantations sur-le-champ. Ainsi, cette période de transition d’un capitalisme esclavagiste vers un capitalisme salarial4, avec toute l'ambiguïté de cette transition, est anxiogène pour les propriétaires et dans une moindre mesure pour l’État français parce qu’incertaine. C’est le système productif colonial de l’île de la Martinique dans son entier qui est en suspens. Et l’insurrection du 22 mai, en plus de précipiter la fin de l’esclavage aurait pu, en poursuivant un peu plus loin son devenir révolutionnaire, aboutir sur un partage des terres (une appropriation et/ou une réquisition, qui sait ?). Ce qui aurait alors transformé de manière radicale le paysage économique, social, politique et historique de l’île. C’est sans doute pour éviter cette émancipation des anciens esclaves/ nouveaux libres, que l’État français se garda bien de ne jamais rien leur donner (avec des terres et/ou de l’argent, ces dernier.e.s auraient pu accéder à la propriété et échapper potentiellement au salariat, enfin au prolétariat devrions-nous dire. Exception faite de certaines communautés marrons, qui s’étaient appropiées un territoire, que l’État à dû leur céder en mettant en place un statut particulier de relative autonomie (puisque certaines existent encore aujourd’hui)), parce qu’il était important de sauver cette hiérarchie économique et sociale pour protéger le système de production colonial. Pour cela il fallait que les esclaves, qui n’avaient rien et ne pouvaient rien avoir sous la juridiction du Code Noir4 (souvenons-nous que même leurs enfants appartenaient aux maîtres5), sortent de l’esclavage dans un état de dénuement quasi total, et soient donc librement contraints de vendre leur Page de gauche : photographie d'une image téléchargée, puis imprimée, de la stèle de la Statue de l’impératrice Joséphine, à Fort-de-France en Martinique (droits réservés), Musée sans original ou presque, 2019


force de travail. Alexis de Tocqueville proposera même l’interdiction temporaire — mais pour combien de temps ? — de posséder de la terre pour les futurs anciens esclaves dans son texte De l’émancipation des esclaves6. Il écrit : «  Qu’on y regarde de près, l’on verra que l’interdiction temporaire de posséder de la terre est non-seulement de toutes les mesures exceptionnelles auxquelles on peut avoir recours la plus efficace, mais aussi en réalité la moins oppressive […] En interdisant momentanément aux nègres la possession de la terre, que fait-on donc  ? On les place artificiellement dans la position où se trouve naturellement le travailleur d’Europe. Assurément il n’y a pas là de tyrannie, et l’homme auquel on n’impose que cette gène au sortir de l’esclavage ne semble pas avoir droit de se plaindre. »

— No comment, non vraiment, j'insiste.

Cette proposition fut-elle suivi d’actes législatifs ? À ce stade de mes recherches, je ne saurais vous répondre. Mais nous savons que la structure sociale antilloguyanaise, hormis à St Domingue qui gagnera son indépendance, n’a pas implosée au moment de la première, ni de la seconde abolition de l’esclavage. Révolution de St Domingue qui précipita la première abolition. (entre temps, quelques mois se sont écoulés) C’est dans le Bulletin des lois de la République française que j’ai trouvé une réponse. En effet, une série de décrets accompagnent celui de la seconde abolition et régissent le contexte de cette dernière. Ils donnent aussi des informations précieuses quant à la marge de manœuvre effective des anciens esclaves/nouveaux libres. Lisons le décret 3o6, en date du 27 Avril 1848, jour de la seconde abolition et rédigé par les mêmes personnes, relatif à la répression de la Mendicité et du Vagabondage aux Colonies7. L’article premier condamne la pratique, et expose les peines encourues (de trois à six mois) pour les «  les mendiants, gens sans aveu ou vagabonds  » qui seront, pendant ce temps, «  employés au profit de l’État, à des travaux publics, dans des ateliers de discipline  ». Implicite imposition, d’un mode de vie sédentaire, et condamnation de la misère et ses excessives demandes d’aumône. — Les bigot.e.s s’éloignent de la loi d’amour évangélique on dirait... Mais tellement pratique, répressivement parlant, d’avoir les anciens esclaves/


nouveaux libres à portée de main. Bien pour ça que les fugitifs sont en cavale. Pour être "libre" ! Au-delà du pragmatisme, il faut être cynique et d’inconséquent pour interdire le nomadisme à des (descendant.e.s de) déporté.e.s... L’article deux, quant à lui, nous informe que «  les cases et les terrains actuellement affectés aux esclaves, ainsi que les arbres fruitiers dont ils jouissent, restent la propriété des maîtres, à moins de conventions contraires. » Les esclaves ne deviennent pas propriétaires de leur bicoque, ni du terrain sur laquelle elle est construite. Cette terre maudite ne peut être leur. Notons que la propriété ne leur est pas formellement interdite, cependant elle est rendue improbable par le simple fait que les anciens esclaves/nouveaux libres n’ont pas de capital (c’est l’héritage du Code noir). Mais accéder à la propriété à proximité de la plantation était-il souhaitable, niveau imaginaire et tactique  ? N’était-ce pas s’assurer d’y retourner tôt ou tard, sans processus révolutionnaire ? Si le cadre reste identique, que la production coloniale et son rapport de domination sont maintenus, continués malgré le changement de paradigme de l’abolition ? — Et n’oublions pas les libres de couleurs, noir.e.s affranchi.e.s sous l’esclavage : un ordre capable de gérer une population noire et libre, en mettant en place un certain nombre de discriminations afin de limiter leur pouvoir — On pourrait, à la limite, imaginer tout un tas de mesures, de réformes possibles, et pas nécessairement négatives, comme on l’entend aujourd’hui. En extrapolant, l’État français aurait pu laisser la gestion des plantations aux anciens esclaves/nouveaux libres, tant que ça tourne... Mais revenons à l’article deux qui nous dit que les affranchi.e.s ont le droit de manger les fruits des arbres. — Sympa ! Une frugale générosité qui les inciterait à rester sur place, en louant leur ancienne case ? Possible, d’autant que l’État n’offrira pas, non plus, aux anciens esclaves/nouveaux libres la possibilité d’occuper des terres inexploitées. Au contraire, l’article trois décrète que « tout individu qui résidera sur des terrains appartenant à l’État ou aux particuliers sans en être usufruitier, fermier, locataire ou concessionnaire à autre titre, sera expulsé de ces terrains par voie de police administrative, et sera passible, s’il y a lieu, des peines portées en l’article 1er » (celui qui criminalise le vagabondage). La réappropriation de terre étant illégale, il faudra que les anciens esclaves/ nouveaux libres payent nécessairement pour se loger, puisque le vagabondage


est interdit : travaillent donc (le décret 307 prescrit l’établissement de Caisses d’épargne aux Colonies). Vous me direz que le squat est toujours possible... Avec les expulsions qui vont avec. — Et quand on n'a pas de travail ? À l’époque l’État « considérant que la société doit assurer à tous le droit au travail » se proposait de trouver un emploi a celles et ceux qui n’en ont pas. Ainsi, « tout individu manquant de travail pourra être employé, en acceptant les conditions que de terminera l’arrêté ministériel». (décret 3o5 qui prescrit l’établissement d’Ateliers nationaux dans les Colonies). Du coup tout le monde sera en mesure de payer son loyer (sinon c’est la taule, pardon l’atelier disciplinaire). — Elle est pas belle la vie ? Mais les travailleurs méritants auront droit à une récompense célébrée lors de la fête du travail (27 avril), instituée par le décret 309 dont voici les premières lignes : « Considérant que l’esclavage a déshonoré le travail aux colonies ; qu’il importe d’effacer par tous les moyens possibles le caractère de dégradation dont la servitude a marqué l’agriculture ; que des récompenses données aux meilleurs travailleurs ajouteront encore à l’heureuse influence de la liberté sur les mœurs, Décrète : chaque année, il sera célébré une fête du travail avec tout l’appareil et toute la pompe dont il sera possible de l’entourer. [...] Il sera distribué publiquement à cette fête, et au chef-lieu de chaque canton, un prix accordé au travailleur (homme ou femme) qui se sera le plus distingué par sa bonne conduite. Le prix est une somme de deux cents francs ou trente ares de bonne terre arable. Outre le prix, il sera prononcé six mentions honorables pour les plus méritants. » — Comme quoi, le Medef n’a rien inventé... L’interdiction de propriété préconisée par Tocqueville ne figure pas formellement dans ces mesures complémentaires, il n’est cependant pas difficile d’imaginer que les salaires versés devaient juste permettre aux affranchi.e.s de subvenir à leurs besoins vitaux : se loger et se nourir, afin qu’ils et elles ne puissent s’échapper du système de production colonial.


Quand simultanément, cet État français versa aux colons une indemnisation pour leurs "pertes" afférentes à la seconde abolition (et reconnaissance postesclavage de la légitimité de l’esclavage, dit en substance Édouard Glissant8), et qu’il fit payer à Haïti, deux décennies plus tôt, sur le même principe, une dette de l’indépendance9. Une indemnisation qui rappelle celle, jadis en place, des colons lorsqu’ils étaient remboursés de la valeur d’un esclave récalcitrant, condamné à mort, si ladite valeur avait été estimée avant l’exécution10. Et oui... Comme si les colons, avec leur capital accumulé pendant des siècles, grâce à une version optimale (idéale?) de la prédation capitaliste, avaient besoin d’une sorte de subvention implicite pour se relancer ! Étaient-ils ruinés ? Sérieusement, qui y croit ? Et quand bien même ! Pour autant, il m’est difficile de qualifier cette générosité étatique, cet assistanat non-dénoncé par les libéraux (humour anachronique), d’acte symbolique ; tant les sommes en jeu sont vertigineuses. Une façon de dire aux uns : « Ne vous inquiétez pas, on ne vous abandonnera pas. Et aux autres : — Estimez-vous heureux d’être libre. » C’est l’article  5 du même décret du 27 avril 1848 qui annonce la mesure, après qu’une commission « chargée de préparer les propositions à soumettre à l’Assemblée Nationale pour le règlement de l’indemnité due aux Colons »10 ait été mise en place. La loi du 30 avril 1849 fixe les montants de l’indemnité (c’est un peu technique, j’ai cependant compris que des millions de francs avaient été redistribués aux colons sous la forme principale d’une rente annuelle12). Dingue, quand on repense aux précédents de la trahison du Whitehall, ou aux fins de non-recevoir des démarches en justice, au tabou des réparations effectives pour les esclaves et leurs descendant.e.s, qui n’ont jusqu’à ce jour, pas obtenu un centime de dédommagement... En fait, par souci de précision, je dois ajouter qu’il y aurait bien une condamnation de l’esclavage (c’est d’ailleurs, un plaidoyer ancien) et une indemnisation conséquente en France. En revanche, c’est d’une condamnation morale et d’une indemnisation symbolique qu’il s’agit. Inutile ici de tergiverser sur le symbolique, il n’y a pas matière. À moins, de se questionner sur la symbolique du néant. C’est dans le champ culturel et politique que cette condamnation se médiatise (dénonciation, effets d’annonce, etc.) Comme l’illustre la conclusion de l’amendement 680, qui aboutira sur la loi du 27 janvier 201713, abrogeant la loi d’indemnisation des colons : « Sans prétendre à une quelconque volonté d’indemniser les victimes


de l’esclavage, cet amendement propose une réparation morale du préjudice subi par les esclaves en abrogeant les dispositions relatives à l’indemnisation des colons contenues dans les textes précités. » — Merci.

— De rien.

C’est une reconnaissance à moindres frais. Sans risque pour l’État français. Une espèce de justice cheap, justice à deux balles, qui permet de se donner bonne conscience, tout en éludant les considérations économiques (alors que certains abolitionnistes avaient eux aussi proposé des indemnisations : propositions rejetées). Qui fustigera même, si besoin, ces êtres prêts à brader les souffrances de leurs ancêtres. — Anonymes, échangent Crime contre l’humanité contre dollars. En effet, comment mesurer l’horreur de la traite négrière, l’esclavage, le colonialisme et l’ethnocide amérindien ou en estimer le préjudice  ? On sait, sans y réfléchir qu’une simple transaction de compte à compte, même astronomique, sera toujours insuffisante. Louis Sala Molins, dans Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, consacre plusieurs pages à cette question dans sa préface. Il propose néanmoins de réaliser des estimations de ce qui est quantifiable dans l’inestimable, en évitant ainsi l’écueil du statu quo : ce piège dialectique efficace à l’avantage des héritiers de l’esclavagisme et de l’État français, dont le sens implicite (désolé de la brutalité de la citation suivante) nous est donné par Alexis de Tocqueville, encore : « Si les nègres ont le droit de devenir libres, il est incontestable que les colons ont droit à ne pas être ruinés par la liberté des nègres [...] Sans maintenir l’esclavage, on peut du moins ne pas s’occuper de le détruire »14. Louis Sala Molins, quant à lui, propose ce calcul : soit la force de travail d’un esclave. Multiplions le taux horaire (disons le Smic) par le nombre d’heures travaillées, puis par le nombre de jours travaillés dans la semaine (le dimanche devait être chômé, mais l’était-il vraiment?), par le nombre de mois dans l’année, par le nombre d’esclaves. En ajoutant une variable supplémentaire, propose Louis Sala Molins, sur le nombre d’années d’espérance de vie perdues. Le résultat donnerait une estimation minimum ! À titre indicatif la dette haïtienne s’élevait à environ 15% du budget national


annuel de la France à cette époque (je me suis basé cette fois sur le budget de 1830 15 (plutôt que de reprendre des estimations fausses), alors que les recettes fiscales brutes s’élèvent aujourd’hui à environ 400 millions d’euros16. Ainsi 15% du budget national annuel de la France donne vers les 67 millions d’euros. Mais à cela, il faudrait ajouter le remboursement des intérêts, les agios bancaires, etc. François Blancpain affirme qu’en 1838, la dette s’élève à 90 millions de francs-or après renégociations + 60 millions de frais, soit les 150 millions initiaux17, qu’il nomme « double dette ». Dette, c’est ainsi qu’on la nomme communément. C’est le terme qui s’est imposé. Pourtant, si Haïti doit de l’argent à la France, après la signature du traité de 182518, s’agit-il véritablement d’une dette  ? Là encore, l’évidence économique semble s’imposer, mais la lecture d’un événement dépend aussi de la façon dont on l’énonce et l’entend, pas seulement de son contexte. Ce terme n’est pas neutre. Car on se doit d’honorer une dette, c’est une promesse. Au risque de s’exposer à une condamnation morale, mais également pénale. Dette (sans la peur), ça résonne souvent comme crédit, d’où le succès de l’usage de ce dernier (mais le must serait de trouver un terme qui masque la dépense). D’ailleurs l’endettement, c’est le socle de notre idéologie économique, LA solution pour acquérir ce qu’on ne peut s’offrir, ce que le sur-endettement nous rappellera cruellement, quand les huissiers sonneront à la porte. Mais comment l’État haïtien est-il devenu débiteur ? D’abord une flotte de navires de guerre envoyée de France, « 14 bâtiments portant 528 canons  »19, prête à ravager les villes du littoral, en attente, dans la baie de Port-au-Prince ; simultanément une demande unilatérale d’indemnisation des anciens colons et l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés. Signez là :

Amitiés, Charles X

— Non seulement on pourrait s’interroger sur la légitimité juridique d’un accord contracté sous la menace  ? L’État haïtien devait-il vraiment payer cette "dette" et emprunter une partie de la somme à des banques françaises ?


Ce qui le fragilisa deux décennies à peine après son indépendance, et joue très probablement un rôle dans sa misère économique actuelle. La "dette" aurait été remboursée en 1883, mais des dates ultérieures circulent. « les emprunts et intérêts auprès des banques françaises, puis étasuniennes, pour régler la «  dette de l’indépendance  » ne seront définitivement soldés qu’en 1952  » écrit par exemple Louis-Philippe Dalembert19. Peut-être que cette histoire est en partie mythifiée, notamment parce que le destin de la première nation noire indépendante postcoloniale est d’une importance symbolique capitale. D’où l’acharnement de la France à son encontre, sans doute et la non-assistance des autres nations occidentales (qui pratiquaient la discrimination raciale, l’esclavage). Fallait-il que les noir.e.s gardent en mémoire cette Révolution comme un mauvais souvenir, comme un spectre négatif qu’on ne s’y serait pas pris autrement : « Voilà ce qui vous attend ». Quitte à renier ses idéaux, pour la France, mais qu’importe. —  S’interroger aussi sur cette extorsion. Ne serait-elle pas passible de poursuite puis de condamnation devant un tribunal international, si le délai de prescription n’est pas encore dépassé (existe-t-il pour ce genre de délit entre États ?) ? — Et, puisque le terme de dette semble inapproprié, j’utiliserai quant à moi, celui de racket, désormais. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre l’initiative, peu après le séisme de 2010, du Comité pour le remboursement immédiat des milliards envolés (Crime)20, qui pastiche le site internet du Ministère des Affaires étrangères et européennes, en utilisant un nom de domaine proche  : diplomatiegov.fr (qui n’est plus en ligne), et y publie une fausse annonce où le gouvernement français promet de verser 17 milliards d’euros à Haïti pour réparation. Réparation du racket français, mais aussi remboursement pragmatique, en vue de la reconstruction d’Haïti ravagé par le séisme de janvier. Annonce rapidement démentie par les autorités françaises qui menacèrent en retour de poursuivre ses auteurs, et auxquelles la porte-parole du Crime répondra de ces mots : « Nous sommes consternés de constater à quel point le Quai d’Orsay s’est montré peu reconnaissant et, pour tout dire, non coopératif face à notre initiative audacieuse pour redorer le blason du gouvernement français


[...] (qui) a annoncé qu’il étudiait la possibilité d’entamer des poursuites légales contre nous. Voilà qui est fort à propos puisque ce sont justement nos préoccupations concernant certains crimes qui nous ont poussés à émettre le faux communiqué [...] Nous laisserons donc à l’opinion publique le soin de déterminer qui sont les véritables criminels. CRIME »21 Le remboursement ne reste qu’une idée encore aujourd’hui. Mais les nations du monde entier (France comprise), ainsi que leurs ONG firent des campagnes massives de demande de dons et de solidarité en faveur d’Haïti. Tandis que la misère d’Haïti faisait la une des journaux et télés, et que les dons n’arrivaient pas. Effets d’annonce ? L’opération de solidarité s’acheva dans un fiasco total. Il faut revoir Assistance mortelle, le film de Raoul Peck, ou lire l’enquête (en ligne) Mais où diable est passé l’argent de la reconstruction ? de Bill Quigley & Amber Ramanauskas22 qui abordent le sujet.

Page suivante, photographie d'une reproduction de la Commémoration de la seconde abolition française de l’esclavage en Martinique (Daguerreotype de 1850)


Contre le schœlchérisme

Édouard Glissant emploie (invente ?) ce néologisme dans Le discours antillais, et consacre plusieurs pages, parfois assez drôles, à ce "phénomène". Je repense notamment à ce document d'archives retranscrit dans son intégralité, qu'il est aujourd'hui difficile de prendre au premier degré (et que je vais d'ailleurs partager à mon tour, en partie). Et pourtant... C'est par un détour, une lecture d'un texte de Marie-José Jolivet (en libre accès), sur Persée : la construction d'une mémoire historique à la Martinique : du schoelchérisme au marronisme0, que j'ai pris connaissance de ces deux notions, bien avant de lire Glissant. À un moment où ces questions mémorielles commençaient à m'intéresser, sans que je m'imagine encore écrire dessus. Le schoelchérisme, Glissant le définit comme culte de l’abolition, à travers la personne de Victor Schœlcher. Et ce dernier, bien qu'originaire d'Alsace (HautRhin), qu'il quitta pour Paris, fut aussi un homme politique martiniquais... et guadeloupéen. En effet, il sera élu plusieurs fois député de la Martinique (1848-1849 ; 1871-1875) et de la Guadeloupe (1849-1849 ; 1850-1851). Estce pour ces raisons que le schœlchérisme atteint des proportions inédites en contexte antillo-guyanais ? On sait que l’omniprésence d’une idéologie est une naturalisation, qui la rend quasi indétectable. Quand on la traque, on peut l’entendre chez les uns et les autres, la voir infuser lentement la société, s'insinuer dans les discours officiels et plus encore, officieux, jusque dans les discussions privées, dans la bouche de nos proches, chez ceux qu'on pensait préservés. Et si l'on relâche ses efforts, on finit par la parler à son tour, sans s’en rendre compte. Mais le schœlchérisme a une dimension plus tangible. On le retrouve monumentalisé, en nom d’édifices publics : bibliothèques, campus universitaire, rue et statue, etc. Au-delà de ces hommages habituels, une commune porte ce nom en Martinique. Case-Navire est en effet rebaptisée Schoelcher en 1888. À Schoelcher ville, vous trouverez une ancienne route Victor Schoelcher ainsi qu’un monument Victor Schoelcher, situé Place Eustache Bertrand. Il fait suite à une commande du maire Eustache Bertrand en 1965 à Marie-Thérèse LungFou, qui le réalisa. On peut y lire une phrase du décret (Schoelcher) de la seconde abolition française de l’esclavage : « Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves »


— C’est beau. Schoelcher est une figure héroïcisée. Dans ce récit, il accomplit seul, en une vie, ce que ne parviennent à accomplir des collectifs entiers, depuis des siècles... Il parvient à la rupture événementielle, de l’avant et de l’après. En France, Il est l’homme qui libère les "noirs" de l’esclavage ; entendre l’homme blanc qui libère les "noirs" de l’esclavage... À partir de ce point d’inflexion idéologique, un renversement de perspective va se mettre en place. C’est le passage de l’esclavagisme au libérationnisme. Au schœlchérisme. Cependant, pour être un minimum crédible, ce récit doit ignorer l’existence, ou disons d’omettre d’en parler, et des libres de couleur et des marrons : deux populations qui, en régime colonial, ont réussi à sortir de l’esclavage, en employant des tactiques et stratégies complexes, bien distinctes, mais qui se croisent parfois (parce qu’elles sont circonstancielles), sans l’aide du libérateur. Quelle ironie, quand on pense que Schoelcher luimême, a écrit sur le marronnage (impossible cependant, de retrouver l’article qui en fait mention, ni dans les écrits de Schoelcher ) — Dans son acception courante, les libres de couleur sont des créoles né.e.s de relation entre esclaves et colons, et reconnu.e.s par le maître, ou des enfants de libres de couleur, soit enfin, des esclaves affranchi.e.s. «  En Martinique, cette population affranchie représente, en 1847, 21,5  % de la population totale1 ». Pourtant, les choses se compliquent dès que l’on regarde de plus près l’histoire du premier empire colonial français. On y apprend en effet qu’au début de la colonisation de la Caraïbe, la proportion des colons de sexe masculin était largement supérieure aux femmes (de l’ordre de 2  pour  1 en Martinique2). Outre les femmes européennes, les hommes eurent aussi des relations et des enfants légitimes avec des femmes tantôt amérindiennes (dont population déclinera), tantôt africaines. À cela, s’ajoutent les enfants illégitimes des colons, aussi bien hommes que femmes, avec des amérindien.ne.s. et des africain.ne.s mais dont je ne connais pas l’évolution de leurs statuts (servitude ou affranchissement ?). Sans doute cela a-t-il été du cas par cas. Littéralement, les premières générations de colons sont, dans les proportions sus-citées, libres de couleurs, mais ne sont pas nommées comme telles, puisque le préjugé de couleur n’avait pas encore été mis en place. Ce sont


ces personnes métissées dans une proportion importante, avec une triple ascendance : européenne, et/ ou amérindienne et/ou africaine, qui deviendront des «  Blancs » ! (Ceci dit, cette population émigrerait d’Europe à 100% qu’elle aurait une ascendance africaine, comme tout sapiens... ) De même, qu’une partie de esclaves sont des personnes métissées, avec cette même triple ascendance... mais deviendront quant à elles des « Noirs » ! (Pour infos, en 1789, « par ordre d’importance de la population, ces colonies esclavagistes sont : la partie française de Saint-Domingue (actuel Haïti), la Martinique, la Guadeloupe et ses dépendances (Marie-Galante, partie française de Saint-Martin, Île de la Désirade, les Saintes), l’Île Bourbon (Île de la Réunion), l’Île de France (Île Maurice) et ses dépendances (Île Rodrigue et Seychelles), la Guyane, Sainte-Lucie, Tobago3 ») Ensuite seront mises en place des mesures discriminatoires, au XVIII e siècle pour limiter ces relations, en ségréguant et infériorisant les libres de couleur, car : « sa Majesté est déterminée écarter les gens de couleur attachés aux blancs [...] Car l’état d’humiliation attaché à

à maintenir à jamais le principe qui doit et leur postérité de tous les avantages il importe au bon ordre de ne pas affaiblir l’espèce noire, dans quelque degré que ce soit4 »

Voilà comment le préjugé de couleur se manifeste (liste non exhaustive) : —  fermeture de l’accès à la noblesse, et interdiction de porter le titre de Monsieur (sieur ) ou de Madame (dame), à cause de cette origine servile "indélébile". —  les libres de couleur sont ecarté.e.s de certaines fonctions (membre du conseil supérieur, officier militaire) et de certaines professions, pour ces mêmes raisons. Dans le domaine judiciaire et juridique (avoué, avocat, juge, greffier, clerc, notaire). Dans le domaine de la santé : médecin, chirurgien, apothicaire, (par peur de l’empoisonnement !) et ne peuvent être colporteur — port d’arme généralement prohibé (par peur d’insurrection), interdiction du droit de réunion et d’assemblée (par peur d’insurrection). —  pouvoir politique limité  : ils «  sont écartés du processus électoral des assemblées coloniales 5 ».


— ne sont pas exonérés « de l’impôt de la capitation que détiennent les « blancs créoles »6» — les libres de couleur ne peuvent se vêtir librement. Aux îles du Vent, et à Saint-Domingue, les libres de couleur devaient s’habiller « de toile blanche, gingas, cotonnille [sic], indiennes et autres étoffes équivalentes de peu de valeur ; avec pareils habits dessus, sans soie, dorure, ni dentelle, à moins que ce ne soit à très bas prix 7 » — interdiction « pour les libres de couleur d’hériter, de recevoir des donations ou des legs de la part des Blancs (art 52 de l’édit de 1724)  » écrit JeanFrançois Niort (p9), en nuançant toutefois l’effectivité de cette interdiction, qui ne sera jamais mise en place à Saint-Domingue par exemple, et compte tenu des conditions démographiques premières de la colonisation —  leur liberté est précaire, révocable. Après une condamnation pour vol (l’article 35 du Code Noir légifère sur le délit de vol, et lie esclaves et affranchis : ils risquent la « mort si le cas le requiert  8»), coups et blessures contre un blanc, ou pour une infraction de l’interdiction de réunion, et même théoriquement celle des lois vestimentaires... La perte de la liberté, c’est-à-dire le retour à la servitude, menaçait tous les libres. Ils se devaient, en toutes circonstances, de « porter le plus grand respect à tous les Blancs en général9 » (voir aussi l’article 58 du Code Noir). Ce chantage devait assurer la soumission de cette classe à l’ordre colonial. — Enfin, même à l’état de cadavre, la ségrégation fonctionne encore. Dans les cimetières, les libres de couleur sont enterrés avec les esclaves10. Quant aux blancs qui transgresseraient cette barrière, ils se retrouveront rejetés, au moins symboliquement, de l’autre côté de celle-ci. La définition du libre de couleur s’en trouve modifiée. Il faut désormais y ajouter les blancs mésalliés11 (dont certains sont déjà des libres de couleurs non nommés comme tels). Vous suivez ? Malgré ces discriminations, certain.e.s libres concurrençaient les colons. Et réciproquement : parce que concurrent.e.s, ils et elles étaient aussi discriminé.e.s pour cette raison. En effet, certain.e.s possédaient du capital, des plantations, des esclaves... Et de fait, les libres de couleur s’étaient adapté.e.s au système colonial, contribuant à sa reproduction. D’ailleurs, écrit Frédéric Régent, « le dynamisme économique des libres de couleur est particulièrement marqué à la fin du XVIII e siècle, à Saint-Domingue, en Martinique et dans une moindre


mesure en Guadeloupe et en Guyane. Il y a transfert croissant de propriétés de terres et d’esclaves des « blancs » vers les gens de couleur.12 » La création de cette classe répondait-elle aussi, en partie au besoin tant de propriétaires que d’une élite (dans certaines colonies, le rapport entre esclaves et colons blancs pouvait être de 1 à 1013 ? Possible. Frédéric Régent avance l’hypothèse d’une volonté, pour les autorités coloniales, de fragmenter la classe dominante de ces territoires lointains, qui conteste l’exclusivité du commerce avec la France, afin de l’affaiblir. Les libres de couleurs sont, pour la plupart, dans un statut intermédiaire : ni esclaves, ni "blancs" ; "noirs", en dernière instance. Cette assimilation des libres de couleur aux esclaves noirs, ne saurait masquer la complexité de la situation. Prenons le cas des libres. Nous devons essayer de penser, ce que signifie réunir sous une même catégorie des personnes qui vivent des réalités si dissemblables, n’ayant que l’affranchissement pour point commun. Et pas spécialement la couleur (comme leur nom le laisse entendre), dans une société de ségrégation où cette composante est essentielle... Où l’on retrouve aussi bien des esclaves récemment affranchi.e.s et probablement sans le sou, que des personnes fortunées, éduquées, propriétaires d’esclaves et libres depuis plusieurs générations, essayant pour certain.e.s de mettre en place des stratégies de passing voire de retour chez les "blancs"14. De même aujourd’hui, rassembler sous le même vocable de "noir", ou "blanc", des personnes vivant des réalités si différentes, suivant le contexte de leur trajectoire, relève de la même fiction réalisée (suivant les pays, ou suivant les régions, son appartenance de classe, son genre, son niveau d’instruction, son âge, ses orientations sexuelles etc. ) Mieux, une personne dite "noire" ici sera nommé "blanche" ailleurs, et pas seulement pour sa couleur de peau, mais également pour ce qui fait sa singularité : culture(s), mentalité, mode de vie, style, etc. Il y a des endroits du champ social où la distance qui sépare, objectivement, deux "noirs", ou deux "blancs" est plus grande que celle entre un "noir" et un "blanc". Il en va de même des affinités. Quant à la dissimulation des inégalités sous une terminologie paradoxale, qui parle à tout le monde, mais qui pourtant est épuisée, elle sera toujours à l’avantage des politiques et des idéologues qui useront de cette lourde vacuité jusqu’à l’écœurement ; faisons leur confiance sur ce point. Une terminologie, qui


dit bien quelque chose de simpliste et de vague — c’est cette simplification qui les intéresse —, mais qui ne peut ni exprimer, ni susciter chez son entendeur, l’imaginaire pluriel des situations réelles, car ses concepts sont trop limités (bien sûr, aucun concept ne peut saisir le monde réel, mais certains y tendent plus que d’autres). Cependant, leurs dimensions englobantes et exclusives (faussement exclusives), donnent l’illusion d’une communauté déjà là, alors que les alliances ne vont jamais de soi. N’est pas toujours allié véritable, celui ou celle qui le dit (surtout quand le/la prétendant.e aime parler pour les autres, c’est-à-dire à notre place). Reste cependant, ce que Gillroy appelle l’Atlantique noir. Mais cet Atlantique noir a-t-il la même importance pour tous les membres de sa diaspora ? Qu’en est-il du sentiment d’appartenance, de la solidarité ? Un livre (je viens d’en prendre l’existence) s’intéresse à une stratégie coloniale de fragmentation, qui consiste, selon l’auteur, Patrick Bruneteaux en un « travail permanent de retournement d’une partie des dominés au service du maintien de l’ordre dans un espace de domination extrême15 ». On pourrait dire du retournement que c’est l’art d’empêcher les alliances objectives, et de produire des divisions par la collaboration, même en univers concentrationnaire ; ou que c’est l’art d’instrumentaliser les gens contre euxmêmes. On serait tenté de dire qu’on pourrait atteindre par cette tromperie, une sorte d’apogée quasi maléfique. Mais le problème est qu’on sent intuitivement, qu’il n’y a pas que de la manipulation et de la contrainte, dans l’histoire, mais aussi une forme d’adhésion. C’est ce qui met mal à l’aise. Bien sûr, aucun jugement moral ne peut être tenu depuis le présent, hors contexte, en connaissant les enjeux du rapport de forces, à cet endroit ; c’est bien trop facile, bien trop confortable. D’autant que nous ne savons pas ce que nous serions prêts à faire, ou à renoncer pour survivre ? Nous ne savons pas ce que nous aurions fait à leur place ? Sans doute qu’une éthique de la survie ne connaît plus personne. N’a plus aucune valeur. D’ailleurs l’équation est plus simple quand on la pose autrement. Tangibles intérêts personnels à court terme versus hypothétiques intérêts collectifs à moyen et long terme ? Encore qu’elle est mal posée, parce que la réponse est induite... mais passons. Ainsi, l’existence de cette "classe" intermédiaire permettait de maintenir, dans l’esprit des esclaves, l’espoir d’une amélioration de leur état : l’affranchissement, s’ils consentaient et devenaient des agents de reproduction de


cet ordre, et plus seulement soumis. À l’inverse, infliger des châtiments cruels à celles et ceux qui le remettaient en question, devait décourager les éventuel.le.s récalcitrant.e.s, en théorie. Côtoyer les libres de couleur, et constater qu’une liberté légale est encore possible, même ici, même pour eux, devait être une expérience étrange pour les esclaves. J’imagine que cette idée ne devait plus jamais les quitter, parce que réactivée du dehors (ainsi que par le marronnage bien que cette liberté soit illégale). Cependant, le mode de production colonial nécessitait des esclaves, et dans ce cadre, l’affranchissement ne pouvait être accordé qu’à une minorité. Ils et elles devaient bien le savoir... Mais la liberté pouvait prendre d’autres voies que le consentement, nous y reviendrons. Et du coup, je me demande si cette hypothèse de fragmentation, ne serait pas double ? Fragmentation de la classe dominante, mais aussi fragmentation de la classe dominée, dont une partie épouserait la cause coloniale, quand une autre au contraire y résisterait. Si les faits sont plus complexes, parce que les positions des individus sont mobiles et non fixes, néanmoins, diviser les dominé.e.s ne pouvait être qu’une bonne opération pour les autorités coloniales, qui connaissaient la supériorité numérique des esclaves (toujours d’actualité). Si l’on suit cette idée d’une fragmentation double, on aurait alors une forme de collaboration de certain.e.s libres de couleurs, et de certain.e.s esclaves qui y trouveraient leurs intérêts ? Qu’on pense par exemple aux chasseurs de marrons utilisés au Surinam, les Redi Musu (ou Redi Moesoe) composés d’esclaves à qui l’on aurait promis la liberté... où encore aux Leeward maroons, de Jamaïque qui, après signature d’un traité de paix en 1736 avec les britanniques, leur accordant une autonomie territoriale, se sont engagés entre autres, à leur apporter un soutien militaire en cas d’insurrections d’esclaves, et à leur livrer les nouveaux marrons qui essayeraient de rejoindre leur communauté, moyennant finances... (Mais les Leeward maroons ainsi que le gouvernement britannique ont-ils respecté les traités ?) — Moyen, nan ? Leeward maroons, dont certain.e.s avaient dû semer ou affronter au préalable, les Black Shots équivalent des Redi Musu, mais en Jamaïque, à la différence que les autorités ne leur auraient pas toujours garanti la liberté en retour ; et


il semblerait que plusieurs de ces Black shots aient profité d’une opportunité lorsqu’elle se présentait, c’est-à-dire lorsqu’ils partaient à la chasse aux marrons, pour ajourner ce retour, et partir en marronnage à leur tour16 ... Esclaves retournés en chasseurs d’esclaves fugitifs, qui se retournent en chasseurs fugitifs d’esclaves fugitifs, tout simplement ! Alors qu’à l’inverse, d’autres de ces chasseurs d’esclaves, qui avaient été capturés par des marrons du Surinam qui leur proposaient de les rejoindre, refusèrent cette alliance et préférèrent la mort. Va savoir ! La liberté suit ses méandres, sa logique. Mais les discriminations, que subissaient les libres de couleurs, pour en revenir à eux, et la fin de non-recevoir de leurs demandes d’égalité entraînèrent une (des ?) insurrection(s) de leur part à l’encontre des colons "blancs". À SaintDomingue, Vincent Ogé et Jean-Baptiste Chavannes, arment et organisent une rébellion de plus de trois cents personnes, en 1790, et seront roués vifs après l’échec de celle-ci. Insurrection(s) sans alliance avec les esclaves et/ou les marrons, et sans succès non plus. Puis avec eux, toujours à Saint-Domingue pour le grand soir... L’itinéraire de Toussaint Bréda illustre cette fluidité des positions. Libre depuis 1776 sur cette île de Saint-Domingue, mais qui aurait bénéficié avant cette date du statut de liberté de savane, c’est-à-dire d’une liberté de circulation sans affranchissement17. Pas si étonnant, quand on sait qu’il était cocher (presque du bon sens). Il fut par ailleurs instruit par son maître et Tousssaint apprendra à lire et écrire. En 1779, il loue «  une petite caféière située au Petit-Cormier [...] Toussaint s’engageait notamment à « entretenir l’atelier en bon père de famille, à payer la capitation sur les esclaves et à répondre de leur marronnage et des décès accidentels ou naturels18 ». Le bail est résilié d’un commun accord le 31 juillet 1781  ». Sur cette caféière se trouvait 13 esclaves dont un certain Jean-Jacques qui n’est autre que son futur successeur, l’empereur Dessalines, après que Toussaint Bréda ait rejoint les insurgés et devienne Toussaint L’ouverture, acteur de la Révolution haïtienne. (vers 1780, à peu près 20% des esclaves de St Domingue appartiennent aux libres de couleurs19 — Quant aux marrons (ou nègre marrons, nèg mawon, cimarrón, quilombolas etc.) dont je parlais plus haut, se sont, comme vous le savez, des esclaves en fuite. À ce titre, ils symbolisent la résistance anticoloniale en univers


plantationnaire. Mais leur légendaire frontalité, est sans doute excessive dans l’imaginaire contemporain — ils et elles pouvaient être victimes de stratégies de retournement  —, comme pour contrebalancer cette (fausse) image de l’esclave passif, mais néanmoins persistante (je me demande d’ailleurs si le cliché de l’indolence noire n’est pas une forme dégradée de cette prétendue passivité ? Mais indolence, ou désinvolture, démotivation, désintérêt ?). Qui sait, cette "passivité" était peut-être feinte, forme de patience attendant l'opportunité de prendre le large ? Dans l’imaginaire du marronnage, ces hommes et femmes se retrouvent en sédition, et s’approprient en milieu rural voire "naturel", des territoires, sur lesquels ils et elles reconstituent une société et parviennent à sauver, par le syncrétisme, une partie de leur culture première, tandis qu’ils en fabriquent une nouvelle. Une société, que les marron.ne.s sont prêts à défendre (par les armes). D’ailleurs, ces fugitif/ves peuvent aussi passer à l’offensive. Et les colons redoutent leurs raids nocturnes. Car ces groupes, emportés dans une dynamique sans retour, cherchent à anéantir ce monde, cherchent son embrasement définitif dans une « apocalypse des planteurs20 » ; qui veulent aussi leurs fins : état de guerre. Sans retour, car cette pratique était risquée. La prison, ou des sévices cruels attendaient celles et ceux qui se faisaient reprendre (article 38 du Code Noir21), la mort parfois : tué.e.s ou exécuté.e.s pendant leur capture, ou punit de mort plus tard, mais aussi le suicide pour éviter d’être repris etc. Malgré les risques encourus, le marronnage, né le premier jour de la traite négrière, ne s’est ensuite jamais arrêté. Vieillesse immortelle. Si je ne doute pas que cette histoire fascinante ait existé (au Surinam et en Guyane française (avec les communautés des Alukus (ou Bonis), Saramacas, Paramacas, Djukas, Kwintis, Matawais), en Jamaïque (à Nanny Town par exemple (fondée par la cheffe militaire du même nom) mais aussi avec les communautés de Windward maroons et de Leeward maroons), à Saint-Domingue (le Méniel), à Cuba, aux États-unis (le Marronnage du Grand marais lugubre « Great Dismal Swamp ») ou encore au Brésil (Quilombo de los palmares), en Colombie, au Honduras, au Mexique (ville de San Lorenzo de los Negros) ...) l’excessivité de cette représentation vient de sa systématisation (tentante), qui héroïcise le marronnage. Il est difficile de rester de marbre, devant ces histoires, plus hallucinantes les unes que les autres. Je lisais tout à l’heure sur Wikipédia un article sur Nanny town. Quand je suis tombé sur


cette phrase : « Après la mort de Nanny en 1733, la plupart des marrons de la Nanny Town ont voyagé à travers l’île pour rejoindre les marrons du gang Leeward. 300 hommes, femmes et enfants se sont lancés dans l’une des plus longues marches de l’histoire de la Jamaïque [...] marche, connue comme le grand trek de Portland à St James », j’ai senti mon esprit rejoindre ces territoires utopiques... Mais, avant de mener des raids audacieux, ou refonder une société, il fallait déjà survivre. Survivre aux chasseurs de marrons, et à leur prédation. Et pour ceux qui n’étaient pas armés au moment de leur fuite, se fabriquer, avec les moyens du bord, de quoi se défendre, peut-être. Puis se cacher. Nombre de ces sociétés n’ont pas vu le jour, ou ont été broyées avant de laisser une trace historique. Pourtant, elles méritaient qu’on se souvienne, si modestes furent-elles, si modeste fut la tentative. Sociétés éphémères, voire à l’état projectif... Nier une présence idéelle, même si elle échouait à se réaliser, en connaissant sa signification, ne serait-ce pas une erreur, si son idée avait survécue  ? Car la quête marronne, au-delà de la liberté comme Graal, est aussi celle d’une humanité à retrouver. Et elle est réaffirmée, à mon sens, dès ce moment de sécession mentale. Elle ne se perd dans l’échec, ni ne se gagne dans la victoire, même si évidemment une issue est plus heureuse qu’une autre... En admettant qu’une "humanité", puisse se perdre, si tant est qu’elle existe ? Ou reposons la question autrement. Est-ce que certains éléments de cet ensemble inaliénable qu’on nomme aujourd’hui "humanité" sont vulnérables ? Certain.e.s vécurent dans le dénuement le plus total. Une image récurrente du marron, produite par le monde colonial, est d’ailleurs celle d’un homme quasi "sauvage" (les femmes sont absentes) vivant à moitié nu dans la forêt , dans une sorte de retour animal (bestialité accentuée par la dimension sanguinaire des représentations d’attaques de marrons). Cette précarité devait être également psychologique, pour ces hommes et femmes traquées, vivant probablement dans l’angoisse d’être repris, ou de la mort, souffrant de l’hostilité du milieu etc. Certes ce portrait-ci les éloignent de l’image martiale et vengeresse de leur légende, bien qu’il ne soit, me semble-t-il, nullement incompatible des réalités de la guerre. Quoi qu’il en soit, nous savons que "l’humanité" ne dépend pas de conditions matérielles. Sans doute a-t-il existé une infinité de sociétés marronnes, une infinité d’histoires d’hommes et de femmes marronnes...


Peut-être que les descendant.e.s d’esclaves, ont besoin de se reconstruire avec une image positive d’eux-même, d’où cette tendance au marronnisme. Car la traite et l’esclavage ont aussi tenté de détruire mentalement les populations sous domination, pour que puisse se maintenir cet ordre, avec une telle asymétrie numérique. Et cet effondrement psychologique (intériorisation d’une "infériorité") a probablement été transmis en héritage. Nombre d’études en parlent en ce moment. Ça prendrait des formes variables suivant les personnes. Chez moi, ce serait une capacité d’auto-sabordage. J’appelle ça les psycho-pathologies de l’échec, en souvenir d’un bouquin que j’avais lu plus jeune, quand j’ai commencé à essayer de comprendre comment fonctionnait mon cerveau. Afin d’agir en conséquences, et de me désamorcer, pour pas "loser" toute ma vie. Au-delà de la dimension réparatrice de son imaginaire, le marronnage est une tactique qui s’adapte à son contexte (géographique mais aussi socio-historique). Il revêt ainsi une multitude de formes en réponse à ces particularités. Contrairement à son mythe, il n’est pas toujours frontal, et la forêt tropical n’est pas, non plus, toujours son lieu. Quand le territoire était restreint (une petite île) ou accessible (plaine herbeuse), ou que les troupes coloniales mobilisés étaient importantes, il était difficile de se cacher, ou de tenir une position de défense stratégique naturelle, surtout lorsqu’elle faisait défaut ! (comme un pic rocheux, une forêt tropicale dense, des marécages, fleuves etc.) Certain.e.s choisiront alors l’anonymat des villes pour se fondre dans le monde, et y travailler. En utilisant des « faux billet » (faux papiers), simulant ceux que les esclaves doivent posséder pour circuler, ou en prétendant simplement être affranchi.e.s. Le marronnage urbain22 est une fuite interne à la société coloniale, dont il est inséparable, à l’instar des libres de couleur (et de leur ambiguïté). De plus le marronnage n’est pas toujours définitif. Les historiens en distinguent au moins, deux formes : petit et grand marronnage. —  Le petit marronnage pourrait se caractériser par des fuites temporaires qui ne sont pas toujours remarquées par les maîtres : un.e ou des esclaves quittent la plantation sur un temps court, mais reviennent ensuite chez leur maître, par exemple au petit matin. Pourrait-il être la préparation d’un grand marronnage ? — Ce dernier représente quant à lui une désertion définitive. Ce qu’on entend


généralement par marronnage. Mais il nécessite certaines conditions et ne se met en place que sur des « territoires disposant d’un « hinterland » — un arrière-pays — permettant aux esclaves de se réfugier dans des zones reculées difficiles d’accès pour les colons et les autorités.23 » Afin, de les retrouver, des déclarations de marronnages sont publiées régulièrement dans les journaux coloniaux  : La Gazette de Saint-Domingue (qui deviendra les Affiches américaines), La Gazette de la Martinique, la Feuille de la Guyane française etc. Par la conservation de ces titres, une dizaine de milliers d’annonces de signalement ont ainsi été archivées. Et c’est à partir de ces informations que des estimations assez précises ont pu être faite par les historien.ne.s. Ainsi, en Martinique, 506 marrons par an en moyenne sont répertoriés durant la période 1730-1784. Pour 150 marrons par an en moyenne durant la période 1803-180624. On retrouve la plupart de ces avis de recherche en ligne, sur le site marronnage. info (c’est une base de données inestimable, au même titre que les textes de chercheurs/euses que l’on peut consulter en accès libre). Elles informent sur l’étendue du marronnage mais également sur ses modalités, ainsi que sur les esclaves qui le pratique (sexe, âge, taille, "origines", métier, compétences etc), sortant de l’anonymat puisque leurs noms y figurent. C’est en général sous la rubrique Nègres Marons (avec un seul R) qu’elles apparaissent, qu’il s’agisse indistinctement de «  Nègre  », « Nègresse », ou de « Mulâtre », « Mulâtresse ». Voici quelques annonces : — 16 avril 1766, les Affiches américaines : « Une Négresse Congo, nommée Flore, petite taille, âgée de 28 à 29 ans, le nez long, la bouche grande, les lèvres grosses, médiocrement vêtue, d’une marche lente, l’air de mauvaise humeur, peu causeuse, dont le talent principal est la couture, est maronne du 11 de ce mois, & a enlevé ses hardes  : elle a appartenu à M. Habriac Chirurgien. Comme cette Négresse n’est point étampée, elle se dira peut-être libre; peut-être aussi aura-t-elle un faux billet. M. le Chevalier-Lamartre, demeurant au Cap, rue du Gouvernement, près celles du Cimetière & des Religieuses, à qui elle appartient, prie ceux ou celles qui la reconnaîtront, de la faire arrêter & de lui en donner avis : il satisfera aux dépenses qu’occasionnera sa détention & paiera généreusement la prise. »

Page de gauche : photographie d'une reproduction téléchargée, puis imprimée de Un canot de nègre-marron, extrait de Voyage à Surinam : description des possessions néerlandaises dans la Guyane : cent dessins pris sur nature par l’auteur, (Planche 48), Pierre Jacques Benoit, 1839


— 26 février 1766, La Gazette de la Martinique, recense un marronnage maritime25 : « Un Mulâtre, nommé Ignace, perruquier de son métier, âgé de 19 à 20 ans, taille de 5 pieds 5 pouces, le corps mince, de jolie figure, petit nez, pieds longs, cheveux crépus & longs, ayant une cicatrice sur la main droite entre le pouce & l’index, & une autre sur le front qui le rend un peu chauve, est parti maron de la Martinique, & est passé à Saint-Domingue. Ce Mulâtre appartient à M. Nicolas Decasse, demeurant à Saint-Pierre. Ceux qui le reconnaîtront, sont priés de le faire arrêter, & d’en donner avis à M. Lavaud, Capitaine du navire le François, de Bordeaux, rue S. Laurent, au Cap. » En lisant ces déclarations, on peut tomber au hasard sur des marrons célèbres, mais qui ne l’étaient pas encore au moment de la parution de l’annonce. Cela donne un côté étrange au document. Ainsi de Makandal, ou de Jean-François Papillon qui seront des figures importantes de l’histoire des insurrections, et du grand marronnage à Saint-Domingue ( j’ai ensuite cherché Biasou, Bookman, sans succès) — 02 avril 1766, Affiches américaines avec Makandal : « Un Nègre Congo, nommé Eustache, & surnommé depuis quelques années Makandal, étampé BOYVEAU, de la taille de 5 pieds & quelques pouces, âgé d’environ 40 ans, ayant le visage rougeâtre, & lui manquant quelques dents de devant, est marron. M. Boyveau, Habitant au Dondon, à qui ce Nègre appartient, prie ceux qui le reconnaîtront, de le faire arrêter, & de lui en donner avis : il donnera 150 liv. pour la prise. » — 03 novembre 1787, Affiches américaines avec Jean-François : « Jean-François, créole, âgé d’environ 22 ans, de la taille de 5 pieds 6 pouces, fluet, assez bien de figure, ayant sur le côté droit du sein l’étampe RB, au-dessus Sr M. , & une longue cicatrice sous le menton : ceux qui en auraient connaissance sont priés d’en donner avis à M. G. Papillon fils, négociant au Cap-Français, à qui il appartient. »

Mythifier cette résistance serait la limiter dans ses formes et ses


Contre le marronnisme

effets. Et que la critique du Schoelchérisme aboutisse à une héroïsation du marronnage en retour : au marronnisme, serait regrettable. S’il y a des parcours individuels exceptionnels (ils dépendent parfois de contingence, de conditions favorables), je crois qu’en perspective décoloniale, il est préférable d’éviter tant que possible, d’idéaliser les personnes, par une sorte d’objectivation, de mise à distance, qui les déshumaniserait et ce, quand bien même cette déshumanisation se voudrait bienveillante, à portée émancipatrice... Car si le héros fait l’histoire, c’est que la multitude ne la fait pas : elle la subit, car ses actes sont insignifiants. D’ailleurs, dans cette perspective, elle le voudrait qu’elle ne le pourrait pas, car elle est incompétente, impuissante, en quelque sorte. Et bientôt, elle sera illégitime... Ce dernier glissement est important, parce que cette disqualification, qui est intégrée à un dispositif ayant pour finalité le découragement des classes populaires, de toute prétention au pouvoir et qui peut même être perçues comme naturelle, est évidemment tout bénef pour les dominants. Dès lors, reproduire cette nécessité du héros, qui n’est que la métaphore du leader est préjudiciable. Car comment limiter les abus de pouvoir, et leurs violences inhérentes, les conflits d’intérêts, sans vraiment limiter les pouvoirs  ? Le pouvoir doit être partagé, collectif tant que possible n’est-ce pas ? (De même se méfier des portes paroles qui homogénéisent et trahissent, dans leur prise de parole, dans leur privatisation de la parole, l’hétérogénéité des points de vue.) Alors quand je regarde une carte postale de la sculpture d’Albert Mangonès (1968), Hommage au Marron inconnu, installée Place du Marron Inconnu, en face du palais présidentiel d’Haïti, à Port-au-Prince, et commandité par le dictateur François Duvalier dit "Papa Doc" (ancien médecin), inséparable de ses tontons macoutes, responsables de nombreux massacres et autres exactions (massacre de Thiotte, et des Vêpres jérémiennes), afin d’éliminer les adversaires et contestataires du dictateur, contraignant des milliers d’haïtiens à l’exil. Puis, poursuivant son délire mégalomaniaque, il organisera un culte de sa personnalité pour asseoir une dynastie. Et à sa mort, son fils "Bébé Doc" (19 ans), prendra la relève, poursuivant le pillage systématique des ressources du pays26.... Tout en bénéficiant du soutien des puissances occidentales (États-Unis qui préfèrent ça au communisme cubain, et la France où "Bébé Doc" trouvera l’hospitalité pendant 25 ans après sa chute, et son départ précipité (1986). Abbaye de Talloires (hôtel 4 étoiles) au bord du lac


d’Annecy pour se remettre de ses émotions, puis Côte d’Azur où l’infâme claquera "son" fric, c'est-à-dire plusieurs millions de dollars détournés d’après les estimations.) — Amusant cette amitié franco-haïtienne...

— Solidarité, là là là...

Alors, quand je regarde cette sculpture, mes sens sont en alertes. Je me dis que nous sommes en présence d’un marronnisme orwellien : dystopique se revendiquant de l’utopie. Car le contexte de l’œuvre est sans équivoque  : installée à cet endroit symbolique, l’œuvre a une fonction politique. Bien sûr, on peut, et on doit s’interroger sur le sens littéral de ce Marron inconnu, dont le titre nous rappelle celui de la Tombe du soldat inconnu, qui représente (par son anonymat) tous les morts au combat de la Première guerre mondiale, et qui, en France (il y a d’autres tombes de ce type dans plusieurs pays), est aussi installée dans l’espace public. Pour se faire une idée, écoutons le comité Nationale pour la Mémoire et l’histoire de l’esclavage. Sur leur site est écrit : « Le Monument du Marron Inconnu représente un esclave révolté qui s’est libéré de la plantation et de son statut d’esclave. Il porte à son pied une chaîne brisée, tient un coutelas de coupeur de canne à la main et souffle dans une conque pour appeler à la révolte. » À la lecture de cette présentation, le sens est univoque. L’œuvre est un symbole de liberté. Ajoutons que s’il est seul représenté, le marron est lié à la multitude, et donc à la dimension collective des luttes marronnes, qui aboutiront à l’indépendance d’Haïti (1804), par le son de l’instrument. Petit détail d’importance, notons que la Révolution de Saint-Domingue ne manque pas de figures mémorables connues, de marrons connus... Le choix d’une figure anonyme —  si chacun.e peut s’y projeter  —, en face du palais présidentiel, dans ce contexte particulier, est sans doute une façon de ne pas faire ombrage au dictateur. D’ailleurs le marron n’est-il pas une représentation de Duvalier, par métaphore ? Sous les traits d’une icône héroïque, en in-digne héritier de cette histoire, en leader ironique de l’émancipation et de l’autonomie !? D’autant que le texte ci-dessous, qui orne l’une des plaques de béton entourant Page de gauche, photographie du timbre Droits de l'homme (1989) des Nations Unies, et d'une carte postale du Marron inconnu, à Port-au-Prince, Musée sans original ou presque, 2019


la flamme éternelle de la Place du Marron inconnu, pourrait être fait sien, dans une appropriation éhontée :

« Ce fut lui qui accrut la grandeur de son peuple Lui qui s’arma du glaive et de la torche tel un géant Lui qui fit de ses armes un abri pour les siens Semblable au lion par ses grandes actions Il harcela partout ceux qui le tourmentaient Brûla leurs champs, détruisit leurs demeures Ses exploits irritèrent des rois Mais firent cependant la joie de tout un peuple Sa mémoire sera éternellement en bénédiction » (extrait de la Bible de Jérusalem, livre des Machabbés)

Une question sous-jacente reste ouverte. Comment est-ce qu’une figure de l’émancipation, se retrouve icône dictatoriale ? Et également icône de l’UNESCO, qui la choisit en 1989 pour représenter l’article 4 de la déclaration universelle des droits de l’homme, qui fait référence à "l’abolition" de l’esclavage. Un timbre sera ensuite émis. Et sur l’image de ce timbre, le cadrage occulte le palais présidentiel. — Et comment est-ce que l’image du Che est devenue un T-shirt, hein ? Ces retournements sont des plus troublants. Mais, je crois que vous comprenez ce que j’entends par marronnisme... Ceci dit, quand le mausolée de "Papa Doc", fut détruit, à la chute du régime duvaliériste, par une foule joyeusement furieuse, à coups de pierres et à mains nues, puis, que sa sépulture, après avoir été extraite du tombeau, après que la foule ait dansé et sauté sur le cercueil dans une liesse palpable, la profana, tandis que d’autres personnes défilaient dans la rue, avec une photo de la famille Duvalier-fils, accrochée sur une croix, crucifiant l’image de "Bébé Doc", de quelques clous dans le thorax, dans un syncrétisme christiano-vaudou, et que la chasse aux tontons macoutes eut été ouverte27  ; hé bien, dans ce moment de libération, tant espéré, nul n’eut l’idée de vandaliser la statue du Marron inconnu. Preuve qu'elle n’est pas interprétée par les haïtiens comme une représentation implicite du dictateur. Preuve donc, de son équivocité. Enfin non vandalisée, je m’avance peut-être un peu, car la machette du


marron ainsi que la plaque avec le texte disparurent, et la flamme fut éteinte, quand même28... Mais disons que comparativement au sort du mausolée, le terme de dégradation, ici, est sans doute suffisant. Après cette critique du marronnisme, qui n’est qu’une nouvelle forme d’héroïsme, tout aussi douteuse dans ses intentions que le schœlchérisme, même si en apparence opposée, et l’invitation à une certaine vigilance, à l’endroit de l’anti-schœlchérisme, puisqu’il ne peut nous garantir de toute dérive ; revenons, après ce détour nécessaire, au schœlchérisme. Cependant, dans les lignes qui suivront, je le ferai excéder du monde caribéen, où il reste, il me semble, en deçà de sa réalité. En effet, il peut s’appliquer à d’autres territoires coloniaux français (à tout territoire colonial français ?), mais avec une telle ironie, qu’il en modifiera notre compréhension, notre perception. Là encore, il me semble que saisir cette polysémie est important en perspective décoloniale. Mais pour l’heure, écoutons plutôt ce que nous dit Édouard Glissant à ce sujet : « Le débat autour de Schœlcher est un leurre  ; ce qui est en cause n’est pas l’importance de son rôle, qui fut indéniable et efficace, mais d’abord le contexte de son action (le passage de l’économie servile à l’économie marchande, le poids grandissant des betteraviers français, dont les affiches à Paris proclament à l’époque  : «  Mon sucre n’est pas teint du sang des Nègres  », l’intervention intéressée des abolitionnistes anglais) et ensuite l’utilisation qu’on en a faite : le Schœlchérisme, qui fut pendant longtemps une véritable idéologie. Par-delà le personnage de Schœlcher, on ne peut qu’observer que le mode, le climat, la tendance de la « libération » de 1848 portent en eux le germe de l’assimilation ; le schœlchérisme est le signifiant de ce mouvement.29 » Ainsi, dans cet extrait, ce n’est pas tant l’abolitionniste Victor Schœlcher qui est critiqué, que l’instrumentalisation par l’État français, de la seconde abolition de l’esclavage en France. On la nomme couramment "Abolition", tout simplement. Un anodin raccourci qui permet de ne pas parler de la première abolition de l’esclavage française (1794), suite à la Révolution haïtienne, ni de sa restauration, moins d’une décennie plus tard (1802). Omission tempestive, qu’on pourra toujours nier si besoin, « Nan mais je pensais que vous connaissiez cet épisode, j'ai dû faire quelques raccourcis par souci de synthèse  », oubli quasi volontaire, écriture de l’histoire usant de mutisme quand il faut.


— Parce qu'il faux ? Oui, un subtil effacement mémoriel, pas si éloigné d’ailleurs, d’une pratique supposée vandale (effacement ou destruction, c’est une question de terminologie, et de point de vue). Ne dit-on pas que les vandales se plaisent à détruire la mémoire ? Mais au fait, comment les arguments invoqués, notamment politiques et moraux ayant amené la première abolition —  qui n’était finalement qu’une suspension (mais suspension qui n’aura pas lieu en Martinique)  —, sous la Révolution française, ont-ils pu être rendus caduques  ? Et si rapidement  ? Comment l’expliquer au « pays des droits de l’Homme » autoproclamé ? Devant une telle régression, aucune justification n’est évidemment tenable  ; d’où le déni, sans doute. Dès lors, je me demande  : la première abolition de l’esclavage en France n’était-elle qu’une mesure réactive, une concession nécessaire, pour sauver les colonies françaises, avant que l’insurrection de Saint-Domingue ne gagne en contagion et n’enflamme d’autres territoires coloniaux de l’archipel caribéen  ? Avant qu’une alliance subalterne (partielle ou totale, ou inédite, d'insurgé.es marrons, et/ou esclaves, et/ou libres de couleur) n’anéantisse île par île, mais dans son ensemble, ces colonies, et l'esclavage en tant que système productif ? Et ces territoires, sous domination française... Ou alors faut-il reconsidérer, au chaotisme de la période, certaines avancées qui, peut-être, n'ont pas eu une dimension révolutionnaire au sens de rupture, mais sont plutôt le résultat de contingences favorables, plus que d'acquis définitifs. Et gardent un caractère précaire. C'est considérer alors que compte tenu du contexte historique, l'histoire, cette histoire glorieuse, aurait pu être autre. Et c'est bien d'ailleurs ce qu'elle a été. — Du coup « les droits de l’Homme », c'est pas dans le code génétique de la France ? Quoi que je réponde, il faudra être sur le qui-vive en ce qui concerne la seconde abolition. Nous savons que les débats à la convention étaient loin d’être consensuels, à ce sujet, entre pros et anti-abolitionnistes  ; ces derniers s’étant peut-être résignés, temporairement à cette idée ? Sinon comment expliquer que ce qui


semble, à jamais révolue puisse revenir. L’effectivité de nouveaux principes aurait dû prémunir l’État français de cette possibilité. À moins seulement, qu’il soit possible de s’arranger avec ses principes politiques et moraux ? Des principes inféodés à des instances supérieures, qui n’existeraient qu’à l’état latent, qu’on pourrait revendiquer et utiliser le moment opportun, suivant les situations et les besoins par exemple  ? D’où l’intérêt de parler simplement d’"Abolition", car l’État et/ou d’autres entités, ou individus, dans son sillage, comptent bien communiquer sur ces principes, et cette idéologie « libératrice », à leurs avantages. Ainsi des betteraviers au slogan sus-cité par Glissant (le stigmate nègre n’a pas encore été inversé par la négritude  ; il ne l’a d’ailleurs jamais été totalement, à mon sens). Car la focalisation sur ce moment de « libération » et son hypertrophie quasi institutionnelle à un effet double  : d’une part, cette centralisation périphérise et minore d’autres moments passés et futurs (éventuellement compromettants)  ; d’autre part, elle les recouvre, et les invisibilise par la superposition de son récit. Sont-elles compromettantes, les conditions de réalisation de la seconde abolition —  la plus petite révolution possible pour les esclaves  — , et les crimes qui la précèdent ? — Bien sûr Avec ce petit tour de passe-passe, la république s'offre la possibilité, en s’identifiant à Victor Schœlcher, d’assimiler ses vertus. Eh oui  ! N’est-ce pas elle, qui abolit l’esclavage  ? Elle, qui libère hommes et femmes de la servitude ? Elle encore, qui est respectueuse des droits humains ? — On pourrait faire un timbre pour l'occasion ? Une édition spéciale, pour les philatélistes. Dès lors, on se souviendra, dans cette idéologie, de la France libératrice. N’est-il pas écrit sur le socle du monument Schœlcher (lui, habillé : manteau long, pantalon, chaussures, enveloppant de son bras gauche, un esclave anonyme, représentation générique de l’esclave : quasi nu, pieds nus, avec l'indispensable chaîne non loin de lui (je n’arrive pas à voir si elle entrave sa cheville), ils se regardent dans les yeux, tandis que la main droite s’élève vers le ciel, dans une dynamique, comme s’il venait de lui annoncer sa libération, mais il pourrait s'agir d'un chatiment qui va bientôt s'abattre, et l’esclave, qui


apprend la bonne nouvelle, de la voix même de son bienfaiteur, de joie, pose ses mains sur son cœur, dans une scène sculpturale des plus dégoulinantes d’idéologie raciale, il ne manque plus qu'un : merci missié) à Cayenne, en Guyane française :

« À victor Schœlcher, la Guyane reconnaissante. »

Et quand on dit merci poliment, on ne pose pas de question, on ne fait pas d’histoire. Et par exemple, on ne demande pas RÉPARATION. Focalisation et hypertrophie qui masquent également l’inauguration d’un siècle d’impérialisme et de colonialisme français en Afrique (1830 prise d’Alger, 1847 reddition de l’émir Abd el-Kader). En fait, il faut penser la seconde abolition comme une continuité de la politique coloniale française, un ajustement (sur certains territoires), plus qu’une remise en cause fondamentale du principe de prédation. C’est ce qu’on va maintenant regarder. D’ailleurs l’esclavage a-t-il vraiment été aboli après la promulgation du décret de 1848 ? Après tout en Martinique, les planteurs esclavagistes avaient bien réussi à ce que le système perdure, la première fois… À la Martinique il semblerait que non, d’autant qu’une insurrection éclata en mai et précipita le système esclavagiste. Mais nous avons vu que l’État français avait été prévoyant, et que les anciens esclaves/nouveaux libres allaient être librement contraint de travailler.

— Libre contrainte sympa !

Mais sur d’autres territoires (en voie de conquête par exemple) la question reste ouverte. Enfin ouverte, non. Nous avons aujourd’hui des réponses. En ce qui concerne l’abolition de la traite négrière française (l’abolition de l’esclavage vient après), elle fut fortement influencé par l’Angleterre (1807) qui plaida ensuite sa cause. Diplomatiquement, mais pas que ; Serge Daget explique que l’Angleterre, alors « première des puissances navales, réprime militairement sur les côtes d’Afrique tout manquement à sa loi nouvelle30 » et que la France, récemment défaite n’est sans doute pas en mesure de refuser Page de gauche, photographie d'une carte postale hommage à Victor Schœlcher, à Cayenne, en Guyane française, Musée sans original ou presque, 2019


cette demande. Mais elle peut retarder ses effets par des lois relativement dilatoires. À ce propos, j’ai consulté le site internet du Mémorial de l’abolition de l’esclavage, pour avoir une date précise. Première déception, sur la page Chronologie des abolitions est écrit : «  [8 janvier] 1817  : Loi française abolissant la traite des Noirs. Elle sera renouvelée le 25 avril 1827 et le 22 février 183131. » Seconde déception, des historiens qui abordent cette question en rajoutent. Le Décret impérial du 29 mars 1815, mais aussi la date du 15 avril 1818 pour Claude Garrier32. Okay, merci pour les précisions, mais pourquoi trois, ou cinq dates ? Pourquoi renouveler une loi, quel intérêt ? À moins que ces dernières ne soient incomplètes ? Et effectivement, cette première loi d’abolition de la traite de 1817 (en fait c’est la seconde, puisque le 29 mars 1815, Napoléon Ier avait aboli la traite des Noirs après avoir préalablement restauré l’esclavage en 1802 ) est insuffisamment restrictive. Et hormis les colonies françaises, elle sous-tend qu’ailleurs, la traite est légale ; qu’elle peut donc continuer... C’est écrit dans le titre : « Ordonnance du Roi portant peine de confiscation contre tout bâtiment qui tenterait d’introduire des Noirs de traite dans les Colonies Françaises.33  » Les peines encourues sont la confiscation du navire, ainsi que «  toute la partie de la cargaison qui ne consisterait pas en esclaves  », ainsi que des contraventions. Quant aux "noirs", ils ne feront pas le voyage pour rien (un aller simple) : « ils seront employés dans la colonie aux travaux d’utilité publique » ! — Avec ou sans consentement ? L’ordonnance se prononce contre la traite, mais pour le pragmatisme, avec toute l'ambiguïté du terme. Les lois vont ensuite graduellement se renforcer tant dans leurs interdits que dans les peines encourues, afin d’aboutir à une interdiction totale en 1831  : moment de "victoire" des abolitionnistes français. Mais, ne soyons pas naïf, des navires négriers français ont continué à circuler. Et en effet, pourquoi abandonner un si lucratif commerce ? S’ouvre alors une période dite de traite illégale. C’est dans ce contexte, qu’a été intercepté en 1840... le philanthrope ! C’est le dernier navire négrier français officiel. Quant aux officieux, difficile à dire... Pour info, le philanthrope était propriété de l’armateur Jules Mazurier qui deviendra, quelques décennies plus tard, un bon


maire havrais (entre 1874 et 1878). Pas pour rien qu’une rue porte son nom dans le centre-ville du Havre : un philanthrope, on vous dit34… Donc, plutôt qu’une lecture événementielle, induisant l’idée d’une rupture décisive, il convient d’entrevoir une histoire nuancée, sur le long terme, faite d’aller et retour, et d’une bonne dose de foutage de gueule. Et, en ce qui concerne l’abolition de l’esclavage, avec un grand A, enfin la seconde abolition quoi, elle est, elle aussi, à nuancer. Je dois vous faire une confidence. Bien que je connaisse le concept le schœlchérisme depuis des années, je le comprenais de manière incomplète jusqu’à peu, et j’étais ainsi poreux, sans le savoir, à une partie du récit de la France abolitionniste. Que voulez-vous, personne n’échappe à idéologie (impossible hermétisme). C’est en faisant quelques recherches que je pensais secondaires, que j’ai pris la mesure de la situation. Les informations sont facilement accessibles, mais sur ce point, la contre-histoire a du mal à trouver une médiatisation. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le schœlchérisme n’est pas qu’une tentative de valorisation mémorielle, de sorte qu’on se souvienne plutôt de la France abolitionniste (mais sans parler des conditions d’abolition) que de la France esclavagiste. Non. Le schœlchérisme dissimule la poursuite de l’esclavage après «  l’Abolition  ». Cet esclavage ne porte pas ce nom, mais les nuances sont si ténues que (pour l’instant) je vais garder le terme. — Pourtant à l’école j’avais appris que l’Abolition serait l’une des vertus de la seconde période du colonialisme français  ; que ça faisait partie du package mission civilisatrice. Mince, on nous aurait menti ? Nan, ils ont pas osé ? — Et si... Certain.e.s sont resté.e.s sous un statut de servitude. Pour eux, la plus petite révolution possible n’a pas eu lieu. Mais attention, il va falloir être subtil. Car, lorsqu’on lit les neuf articles du décret "Schœlcher", notamment les articles 7 : «  Le principe 'que le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche’ est appliqué aux colonies et possessions de la République », et 8 : « à l’avenir, même en pays étranger, il est interdit à tout français de posséder, d’acheter ou de vendre des esclaves, et de participer, soit directement, soit indirectement, à tout trafic ou exploitation de ce genre35 », on a le sentiment d’un changement de paradigme. Plus d’astuce possible, qu'on se dit. — Tu parles. Après l’abolition de l’esclavage… l’esclavage toujours !


Pas spécialement aux Antilles où les anciens esclaves/nouveaux libres seront désormais librement contraints de travailler ; mais plutôt sur le continent africain, à la fois sur des territoires déjà colonisés, et/ou en voie de colonisation. Prenant le cas du Sénégal dans son texte De la difficulté d’abolir l’esclavage en Afrique, Claude Garrier, remarque que la déclaration d’abolition aurait dû, non seulement libérer les hommes et femmes qui étaient sous un régime de servitude, mais également « provoquer un afflux d’esclaves fuyant les pays voisins », pour obtenir l’affranchissement. « Mais il n’en fut rien », ajoute-t-il. Bien au contraire, le 26 octobre 1848, une dépêche ministérielle recommande au gouverneur du Sénégal « d’avertir les chefs et gens du pays qui viennent chez nous accompagnés de captifs, d’avoir à les laisser aux portes de SaintLouis et de Gorée s’ils ne veulent pas s’exposer à les perdre.36 » Plutôt conciliant avec les esclavagistes, non  ? Pardon captivistes. Mais bon, il ne s’agit peut-être que d’un acte isolé, pris dans un océan abolitionniste ? Hmm, voyons voir. Et lisons plus avant le texte de Garrier. Il y a une note de bas de page (13), renvoyant vers le texte L’abolition de l’esclavage au Sénégal : L’attitude de l’administration française (1848-1905) de Renault François37, qui nous intéresse. La voici  : «  Délibération du Conseil d’administration de la colonie du Sénégal, du 10 avril 1855, sur le sort à réserver aux captifs se trouvant dans les villages déclarés français [...] rapport de Mr Carrère : « la loi, dont l’application intempestive ruinerait à n’en pas douter l’œuvre si bien commencée, est le décret du 27 avril 1848, abolitif de l’esclavage » » L’œuvre si bien commencée... le colonialisme ! Pourtant, le premier vers du décret Schœlcher, lui aussi commençait bien : « Considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine »

— Enfin, les goûts et les couleurs hein.

Mais plus loin, il y a une seconde note, celle-ci est un extrait d’une « circulaire confidentielle du gouverneur du Sénégal Faidherbe [depuis 1854] du 14 novembre 1957 : « le décret d’émancipation du 27 avril 1848 ne s’applique pas aux villages et territoires annexés à la colonie, postérieurement à l’époque où il a été mis en vigueur » » Au-delà de la caducité de la loi par annexion postérieure, l’astuce de Faidherbe (et d’autres qui tiennent cette ligne) sera de considérer les habitants de ces


territoires comme sujets, et non pas comme des citoyens français, de sorte que la loi ne s’applique pas pour eux. Et pour les français justement ? Bah s’il leur est interdit de posséder des esclaves, il n’est pas interdit d’en louer... — CQFD

38

(Disons que ça en fait des actes isolés). Quant aux esclaves en fuite — il faut imaginer que tout cela se passe en pleine expansion coloniale  —, Renault François nous dit qu’au Sénégal, si les esclaves fuient un camp ennemi avec lequel l’État français est en conflit, ils seront libérés. Mais à l’inverse, ces anciens esclaves/nouveaux libres seront «  expulsés comme vagabonds dangereux pour l’ordre et la paix publique sur la réclamation de leur maître » s’ils viennent d’un camp d’allié, ou «  reconduits au-delà des frontières du territoire français où leurs maîtres sont libres de les reprendre  » (p 11) dénoncera Schoelcher en 1880 à la tribune du Sénat. Il écrira d’ailleurs un livre, L’Esclavage au Sénégal en 1880. On comprend pourquoi Schoelcher ne pratiquait pas le schoelcherisme... Bon pour le Sénégal, on a compris, mais ailleurs ? La même ? — La même merde mon pote Ainsi quand certain.e.s étaient encore esclaves, d’autres étaient victimes de travail forcé... — Mais attention, quand le travail forcé est fini, les employés sont libres ! Seul souci, c’est la quantité de travail. Du coup, il n'y a pas vraiment de temps libre, hors du temps de travail, malheureusement. Dans son article Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous  !39, Olivier Le Cour Grandmaison, nous décrit l’ampleur et la violence du processus. « Ce travail forcé, écrit-il — tâches de construction, transport de marchandises, entretien des agglomérations… — est imposé de façon autoritaire et souvent violente aux autochtones qui n’ont commis ni crime ni délit. En effet, les hommes et les femmes visés ne sont pas des individus condamnés à une peine privative de liberté prononcée par un tribunal, à laquelle viendrait s’ajouter celle des travaux forcés ; cette obligation concerne les populations civiles de l’empire dont les membres sont « sujets indigènes », soit l’écrasante majorité


des individus. Légitimé et défendu, sous la Troisième République, par de nombreux hommes politiques, juristes et professeurs d’université notamment [de gauche, comme de droite, résistant ou collabo, je rajoute], le travail forcé a, sous différentes formes, été la règle dans les possessions françaises jusqu’à son abolition tardive le 11 avril 1946. » Mille neuf cent quarante six ! Vous avez bien lu. Soit près d’un siècle après « l’Abolition ». Et il aura fallu attendre la proposition de loi de Félix HouphouëtBoigny, qui sait sans lui on y serait peut-être encore ? Ainsi, écrit-il, «  fut construit, par exemple, le chemin de fer destiné à relier Brazzaville à Pointe-Noire, sur la côte atlantique. Bilan de cet “exploit”, réputé témoigner de la glorieuse « mise en valeur » du Congo français : 17000 morts « indigènes » pour la réalisation des 140 premiers kilomètres et un taux de mortalité sur ce chantier de 57% en 1928.  » La morbidité excessive du chantier nous donne une estimation de la violence des conditions de travail/esclavage sur place ainsi que de la considération de la vie humaine par ce nouveau patronat/ces nouveaux négriers (enfin nouveaux négriers, c'est peut-être parfois à nuancer, puisque nombre de ces nouveaux patrons étaient probablement d'anciens esclavagistes reconvertis...) Courte digression Il y a quelques jours, j’étais dans le musée d’art et d’archéologie de Besançon avec Caroline et Ernest. On regardait des sarcophages dans la salle : antiquité égyptienne. Mon fils était intrigué, mais préfère courir dans les couloirs du musée, légèrement en pente à ce niveau. J’essaye de le retenir un peu en tentant de susciter sa curiosité. — Regarde mon chéri A coté de nous, une femme dit (sur un ton mi catastrophé, mi résigné) à l’homme qui l’accompagne, en regardant une œuvre : « Il va peut-être falloir rendre ces objets  ; bientôt on ne les verra plus. Il y a de plus en plus de polémiques, même les grecques et les italiens réclament maintenant leurs œuvres spoliées. L’homme lui répondit alors (pas très fort, mais je l’entends) — bah, dans ce cas, faudra aussi penser à reprendre nos routes, nos écoles, nos hôpitaux. » — Ambiance Étrange, cette façon de toujours en revenir aux routes et écoles construites pour fustiger l’ingratitude des décolonisé.e.s. Comme si la vie moderne était


indissociable du colonialisme comme présent. Mais un présent révocable à tout moment, puisque sa propriété, et qu’il faudra payer (passons sur cette vision du don comme prêt usurier, et le sentiment de supériorité qui va avec. On reprendra plus tard, à l’endroit des crimes coloniaux : écocides, ethnocides voire génocides) Dans cette logique, les anti-colonialistes devraient-ils renoncer à la modernité ? On comprend le raisonnement. En effet, qui pourrait être sérieusement contre des hôpitaux et des écoles ? Favorable au colonialisme donc ? Pas exactement. Mais la question, ainsi posée, est vicelarde. Au-delà de la binarité d’un pour ou contre, qui impose le cadre du dialogue, il faudrait plutôt se demander : Qui les a construites ces routes et ces écoles ? Et dans quelles conditions ? À quelles fins (prenons le cas des écoles coloniales, l’imposition d’une langue, et de l’idéologie de la domination n’est pas pure générosité) ? Qui s’est approprié ce travail ? Qui en a tiré les bénéfices ? Etc. — Non mais les commémorations de « l’Abolition », c’est bien.

— Let’s celebrate !

Ainsi de la dimension symbolique de ces commémorations de « l’Abolition » célébrées en grande pompe avec cartons d’invitation et politiques, notamment à Paris40, qu’il conviendrait de prendre pour ce qu’elles sont, à savoir des représentations (par et pour un entre soi élitiste), pouvant aussi servir de support de communication à destination de la populace qui votera bientôt. J’ai tendance à me dire qu’une commémoration de l’abolition de l’esclavage et de la traite, digne de ce nom, devrait s’exonérer de sélection. Toute personne devrait pouvoir y assister, si elle le désire. Ne célèbre-t-on pas la fin d’un crime basé sur une discrimination, raciale en l’occurrence. Pourquoi remettre en place, même à faible intensité, un principe d’inclusion/exclusion ? D’ailleurs quels sont les critères de sélection pour obtenir, ou pas, un carton d’invit ? Cette sélection est un contresens et n’augure rien de bon pour ces commémorations. Bien entendu, il faudrait écouter les allocutions prononcées pour se faire une idée plus précise de leur contenu textuel. Abordent-elles l’ambiguïté française du concept d’abolition ? Sinon, comment est-ce que le schœlchérisme s’insinue dans ces discours  ? En même temps, quand bien même, puisque personne ou presque ne les écoute (y compris chez les personnes présentes) et que quelques secondes maximum seront diffusées


au journal télévisé, voire simplement des images, si images il y a ! D’un autre côté, il s’agit d’une lecture officielle de "l’événement", qui doit avoir une influence, et ce serait peut-être une erreur que de la minimiser, surtout maintenant... C’est le décret n°2006-388 du 31 mars 2006 qui institue le 10 mai comme date de commémoration. Son article 1 : « En France métropolitaine, la date de la commémoration annuelle de l’abolition de l’esclavage est fixée au 10 mai. » Quant à l’article 2 du même décret, il stipule que «  chaque année, à cette date, une cérémonie est organisée à Paris ». Et qu’ « une cérémonie analogue est organisée dans chaque département métropolitain à l’initiative du préfet ainsi que dans les lieux de mémoire de la traite et de l’esclavage41. » On appréciera le terme de métropole. Le site du sénat (au jardin du Luxembourg des sculptures et une stèle sont exposés), quant à lui nous informe que la France est «  le premier pays au monde à instituer une telle journée42.  » Information intéressante, mais en même temps, les pays qui n’ont pas pratiqué l’esclavage et la traite ne risquent pas d’instituer une journée de la sorte. Face à eux, on sera toujours premiers, et pour cause... — À jamais champion du monde ! On peut aussi se dire qu’une journée par an de consacrée à ce pan de notre histoire (valable pour toute cause méritant réflexion et actes en conséquence) est insuffisante, puisque son héritage est toujours d’actualité, et ne mérite pas la moindre fanfaronnade, mais plutôt des efforts accrus pour pallier ce manque à l’avenir. Tu parles  ! Au lieu de faire profil bas, en toute humilité et repentir, ce qui semble la seule posture de circonstance, cette haute institution française qu’est le Sénat, a trouvé le moyen, sur un support de communication (son site internet en l’occurrence), d’instrumentaliser l’événement de la commémoration de manière totalement éhonté. Et donc de se ridiculiser par la même occasion, et donc de nous ridiculiser par la même occasion. Elle, en tant qu’institution, mais aussi en tant que représentation des citoyens français. Ceci étant dit, voilà un bon exemple de schœlchérisme, cette politique d’inversement qui vise la transformation, et donc la disparition d’un stigmate en vertu. Mais la grossièreté de ce procédé ci, ne doit pas nous faire sous-estimer l’efficacité générale de la manoeuvre.


Disparition plus subtile, celle du corps des esclaves de toute représentation, dans nombre de sculptures mémorielles de « l’Abolition  » —  disparition ou effacement mémoriel  ? Cette question peut paraître outrancière à première vue, mais je trouve qu'interroger cette absence est légitime. Pourtant, estil nécessaire de représenter ces disparu.e.s, de représenter la douleur, les chairs meurtries ? Si l’absence, ou le caractère indicible des souffrances, sont des enjeux de l’œuvre, le renoncement à la représentation, ou du moins au réalisme le plus brutal, pour un langage poétique, évocateur, semblerait préférable (même si un langage peut-être équivoque : à la fois réaliste et poétique, mais cette simplification m’aide à réfléchir dans le cas présent). Quoi qu'il en soit, quelle que soit l'orientation prise, l'œuvre se doit d'être suffisamment suggestive, de telle sorte que ces réflexions, et cette histoire soit transmise. Au risque de perdre tout intérêt. Évidemment, trouver une forme juste, qui ne soit ni trop littérale, ni trop esthétique, ni trop pathétique, ni trop didactique, n’est pas une mince affaire. Mais qui a dit que la pratique artistique était simple ? Les corps laissent des traces. Peut-être fallait-il exploiter cette piste  ? C’est à chacun d’y répondre, je crois, d’autant que pour ma part, je ne pratique pas l’art monumental (hors de l’échelle humaine) et ne suis pas la bonne personne pour y répondre. Sans doute que le choix d’un lieu de mémoire véritable, c'est-à-dire chargé d’histoire eut été plus efficace qu’un espace artificiel, préfabriqué, orné d’une sculpture. D’ailleurs le rassemblement et le recueillement d’un groupe d’individus sur un lieu de mémoire, sont probablement suffisants... À la place, les auteurs de ces œuvres censées célébrer l’émancipation des esclaves ont opté, pour la représentation minimalisme de la chaîne brisée (variante : deux poings fermés et/ou levés brisant leur chaîne ), une métaphore littérale et paresseuse de la liberté, qui tend vers le néant sémantique par un excessif usage, au faible pouvoir d’évocation poétique. C’est ainsi que sont produites des œuvres dépolitisées au maximum, parce que trop politiquement correctes. Enfin de prime abord... Ainsi de ces deux symptômes commémoratifs parisiens : —  Le Cri, l’Écrit de Fabrice Hyber, au jardin du Luxembourg (2007). Une commande publique inaugurée par MM. Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, présidents de la République sortant et nouvellement élu, le 10 mai 2007. C’est au pied de cette œuvre qu’a lieu la commémoration officielle parisienne.


Elle se compose de trois maillons de bronze soudés qui forment une chaîne de 3,70 m de haut. Dans une interview accordée à des journalistes, l’artiste explique sa démarche. On comprend alors que chaque maillon a sa propre symbolique. Le maillon ouvert, symbolise « l’Abolition » de l’esclavage. Celui de fermé, représente la menace d’une réactualisation de l’esclavage. Quant au maillon inférieur, « au piétement, c’est le retour aux racines43 ». — Bla bla bla... Sur son revers sont écrites plusieurs dates symboliques, précédées d’un extrait de Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Certains exégètes de l’œuvre de Fabrice Hyber, par ailleurs férus d’art & language proposent quant à eux une hypothèse interprétative différente, où chaque maillon représenterait une lettre de l’alphabet latin ; l’ensemble écrivant un mot en langue française, à lire verticalement. Ce qui donnerait, - Pour l’anneau ouvert supérieur  : - Pour l’anneau fermé central : - Enfin pour l’anneau du piétement :

C O N

Alors ironie intentionnelle, lapsus visuel d’un artiste peu motivé par cette commande, simple hasard ? Difficile d’en faire abstraction une fois vu/lu (c'est à la lecture d'une publication facebook de Jocelyn Valton, alors que je travaillais sur le schoelchérisme, que j'ai vu une image de cette œuvre et décidé d'intégrer la dimension performative du concept. Le site Bondamanjak à également publié un article hilarant à ce sujet (NBP)). Moi qui fustigeais le trop politiquement correct de certaines œuvres, je dois bien reconnaître mon erreur. Car une insulte en guise de sculpture commémorative, dans une sorte d’auto-profanation mémorielle, anticipant tout vandalisme. Voilà un parti pris singulier. Le commanditaire et le contribuable en ont pour leur argent, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais quel pourrait être le message ? Une critique radicale ? Laquelle ? Hmmm... réfléchissons. C’est au pied de cette œuvre que la commémoration officielle parisienne a lieu chaque année. Si l’on considère cette cérémonie de «  l’Abolition  » (ils communication est désormais faite sur les abolitions, mais le fond du problème reste inchangé) comme une vaste blague. Peut-être que cet « écrit», discréditerait par sa simple présence l’instrumentalisation à l’œuvre ? Comme


si l’œuvre s’activait une fois l’an pour cette commémoration, suivant le précepte goodmanien « Quand y a-t-il de l’art ? » Que penser alors de l’expulsion du groupe de militant.e.s La brigade antinégrophobie, de la commémoration du 10 mai 2011, et du 10 mai 2013 (ils ont pu assister à la cérémonie en 2012, j’ignore s’ils y assistent désormais), au jardin du Luxembourg à Paris, par les forces de l’ordre ? Ils avaient pourtant pris soin d’emmener leurs cartons d’invitation, mais eurent le malheur de porter une tenue "non réglementaire" : des T-shirts noirs sur lesquels étaient inscrits en blanc, le mot anti-négrophobie. S’agissait-il d’un prétexte ? Ont-ils été perçus comme des agitateurs, des problèmes potentiels ? « Désolé mais ça va pas être possible » (remarque : le « vos tenues ne correspondent pas aux standards de l’établissement » aurait été de circonstance)


Et Peut-être qu’en effet, mettaient-ils en danger ce simulacre, par un surplus de croyance ? En niant sa dimension farcesque, en le considérant comme réellement symbolique, comme la véritable célébration de la fin de l’esclavage, allaient-ils le rendre inexistant en tant que tel, en parvenant à ce que la duplicité de ce simulacre ne se retourne contre lui, ne se retourne en vérité ? Et pulvériser cet entre-soi par la même occasion ? Questions à jamais en suspens... Quant à Le Cri, l’Écrit, en 2011, pour le 10ème anniversaire de la loi Taubira reconnaissant l’esclavage et la traite négrière comme crime contre l’Humanité, le Président de la République, en présence des Présidents des deux Assemblées, de membres du Gouvernement, d’élus et de représentants d’associations, a dévoilé une stèle qui sera installée non loin de l’œuvre d’Hyber (quelques mètres), et sur laquelle est inscrit : « Par leurs luttes et leur profond désir de dignité et de liberté les esclaves des colonies françaises ont contribué à l’universalité des droits humains et à l’idéal de liberté d’égalité et de fraternité qui fonde notre République. La France leur rend ici hommage44. »

— Marrant, cette volonté de vouloir toujours tirer la couverture sur soi

Le second symptôme commémoratif parisien, c’est : — Fers, de Driss Sans-Arcidet Lacourt alias Musée Khômbol, place du GénéralCatroux, qui est une commande de la mairie de Paris (2009). Elle "remplace" la Statue du général Dumas (1913), considéré comme le premier général d’origine afro-antillaise de l’histoire de France, et père de l’écrivain, qui fut détruite en 1943. Enfin, elle la remplace ; que dis-je ? Elle lui rend hommage ! En effet, c’est sous l’impulsion de l’association des Amis du général Dumas que la projet a vu le jour. Et c’est là qu’a lieu une seconde commémoration de l’abolition, organisée à Paris, par la mairie de Paris. Thomas-Alexandre Davy de la Pailleterie, naît esclave à Jérémie, SaintDomingue (aujourd’hui Haïti). Il est le quatrième enfant d’un colon, le marquis Alexandre Antoine Davy de la Pailleterie, et d’une esclave, Marie-Cessette


Une émouvante cérémonie pour l’abolition de l’esclavage, place du général- Catroux, Paris. Droits Réservés. Dumas. Quand il est adolescent, son père quitte l’île et l’emmène ; plus exactement il le rachète, car entre-temps, car l’avait vendu (tout ça me paraît assez obscur, mais à ce stade, je n’ai pas poussé plus avant les recherches). Il poursuit une éducation noble en France. À 24 ans, il s’engage dans l’armée, sous le pseudonyme d’Alexandre Dumas (reprenant le nom de sa mère). Il deviendra général avant d’être déchu par Napoléon 1er. En effet, le 29 mai 1802 (9 prairial an X), peu après le décret de restauration de l’esclavage (décret du 30 Floréal An X (20 mai 1802)), Bonaparte fait prendre un arrêté qui bannit « tout officier ou soldat de couleur - même réformé - de Paris et de ses alentours45 ». C’est la fin de sa carrière. Avant, il aura vécu les Révolutions françaises et haïtiennes (peut-être que ses frères et sœur Adolphe, Jeannette et Marie-Rose en ont été acteurs/trices ?). Il fit la campagne de Belgique, de Vendée, d’Italie et celle d’Égypte. Et il a été fait prisonnier en Italie etc.


Et comment est-ce qu’on symbolise cette vie, comment est-ce qu’on lui rend hommage ? Eh bien, par une chaîne brisée monumentale de plusieurs tonnes. — Quoi ça vous donne pas une idée des péripéties vécues par cet homme ? Faites un effort, vous manquez d’imagination là. — Attendez, on me dit que l’un des deux fers d’esclaves est ouvert (mais fixé au sol). Quant à l’autre, s’il est clos, sa chaîne s’élève vers le ciel. — Voilà voilà...

« ... Celebration Let's all celebrate and have a good time Celebration We gonna celebrate and have a good time …   » Kool and the Gang


Et se creusent les fissures... puis bientôt, apparition de marches parallèles à leur direction de propagation, perpendiculaires au plan. Or quand les marches se rejoignent, elles deviennent rivières et manifestent le faciès de rupture. Crac ! Et le pouvoir représenté est devenu marbre amorphe décapité. Comme dirait Daniel Hermant, c’est la « revanche d’un peuple sur les valeurs d’une culture et d’un pouvoir dont il a toujours été exclu, pis dont il fut la victime ; l’iconoclasme bafoue, conteste, détruit ou même conserve pour mieux abhorrer »17. J’ajouterais qu’au-delà de sa violence, l’iconoclasme entretient un rapport ambivalent à son objet, parce qu’il l’active par ses attaques et la médiatisation d’horreur qu’il génère à notre époque, en même temps qu’il le subvertit, le transforme, voire le détruit. Et par cette réactivation, il est toujours un acte mémoriel, même s’il est non intentionnel, et même si cette mémoire vive apparaît paradoxalement au moment de la disparition de son objet (mais la mémoire a-t-elle besoin d’un objet tangible pour se souvenir, en a-t-elle besoin pour qu’il soit présent en mémoire  ?). Ce faisant, il réactive un sens parfois relativement oublié sur lequel se superpose un nouveau message, proféré comme un crachat. Certes, la sémantique du monument de Joséphine n’est pas difficile à saisir, encore que... mais la réappropriation des icônes de la domination n’est pas chose aisée. Ce retrait qui ruine la Joséphine d’un geste suffisant, minimaliste, propose l’image d’un pouvoir sans tête —  ça ouvre l’horizon des possibles. Acte mémoriel intentionnel, justice attendue, à rebours. Devenir minoritaire de l’histoire officielle, qui ne saurait cependant se réduire, car ce détournement est aussi créateur d’une nouvelle œuvre. Une œuvre émancipatrice au sens inséparable de son contexte d’apparition. Un acte anonyme dont chacun.e peut se revendiquer, celui d’une histoire des anonymes faisant l’histoire. L’oeuvre est aujourd’hui classée ; elle entre dans liste des monuments historique en 1992, ce qui institutionnalise cet acte de vandalisme. Reconnu par les instances étatiques. L’œuvre fait aujourd’hui consensus à Fort-de-France et serait devenue la sculpture iconique de l’île. Certain.e.s la nomment «  Joséphine tèt koupé  ». Précisons bien qu’elle n’a pas été restaurée. Un détail, néanmoins important, mérite également d’être mentionné. Dans les années soixante-dix, sous la directive d’Aimé Césaire, alors maire de Fort-de-France, des travaux de réaménagement avaient été On a pas la guillotine, on se débrouille, photographie d'une page imprimée arrachée (version antérieure de l'édition) + inscription, sur une reproduction de Vida de J. J. Dessalines, gefe de los negros de Santo Domingo, par Louis Dubroca (1806), Musée sans original ou presque, 2019


refaire la photo + lĂŠgende


effectués sur la Savane, et pour ce faire, la sculpture avait été déplacée, mise de côté... et n’a jamais depuis retrouvé sa place centrale, même lors du réaménagement complet de la Savane par la municipalité en 2012. Que nous dit cette histoire ? Que l’espace public n’est pas fixe, ni figé. Qu’il peut évoluer. Mais ce pouvoir n’est celui des seuls promoteurs ou des instances politiques, qui prennent trop souvent des décisions unilatérales et antidémocratiques. Ceux dont l’avis n’intéresse personne ont aussi leur mot à dire, et peuvent se donner les moyens de se faire entendre. Ainsi, certains éléments (monuments, sculptures, plaques commémoratives, noms de rues ou de bâtiments, etc.) n’ont plus leur place dans l’espace public, parce que la société a évolué. Parce qu’ils heurtent depuis toujours des sensibilités qui n’étaient pas prises en considération au moment de leur installation, mais qui le sont aujourd’hui. Suite à des doléances répétées, à un dialogue entamé, il est devenu possible de les déplacer. Rejeter cette possibilité, c’est laisser les formes de violences s’exprimer. Repensant à cette Une du Parisien, je ne peux m’empêcher d’imaginer ces enfants noirs regardant la sculpture de la Joséphine acéphale, prenant des photos-souvenirs et s’achetant même quelques objets dérivés, une carte postale par exemple, reproduction d’une icône décoloniale qui fait aujourd’hui consensus à la Martinique, en même temps que la joie des touristes. Peut-être qu’un jour, un quotidien de Martinique écrira en Une :

Sauvons nos chefs-d’œuvre décoloniaux


« Aux yeux du caractère destructeur, rien n’est durable. C’est pour cette raison précisément qu’il voit partout des chemins. Là où d’autres butent sur des murs ou des montagnes, il voit encore un chemin. Mais comme il en voit partout, il lui faut partout les déblayer. Pas toujours par la force brutale, parfois par une force plus noble. Voyant partout des chemins, il est luimême toujours à la croisée des chemins. Aucun instant ne peut connaître le suivant. Il démolit ce qui existe, non pour l’amour des décombres, mais pour l’amour du chemin qui les traverse. » Walter Benjamin, Œuvres, Le caractère destructeur


De la restitution

L’histoire de l’acquisition de nombreux objets culturels par les musées universaux-nationaux est aussi celle des délits de la colonisation et de ses prédations. Or, à ma connaissance, aucune justice internationale n’a été rendue sur ces questions et ce passé colonial. La CIJ a-t-elle simplement été saisie, ou les plaintes ont-elles été classées sans suite ? Après tout, les dominants sont toujours insensiblement les mêmes. Et puis, si quelque chose avait été fait, on en aurait entendu parler, non  ? (Nous avons vu que ces questions de justice et de réparation trouvèrent une issue surprenante lors de la seconde abolition de l’esclavage française) Injustice donc, mais également inégalité, par déduction. Certain.e.s diront : « Les responsables ne sont plus là. — Alors qu’on les juge par contumace ! leur répondra-t-on. — Ouais, qu’on les pende... — par contumace, surenchérira quelqu’un.e. — Ordures !!! — ... — Heu, on se calme, on se calme, dira le modérateur. — Rien à treuf, gueulent plusieurs personnes en chœur. Des trucs volent en direction de l’estrade —  Nous nous voyons dans l’obligation d’interrompre le débat, reprend le modérateur. Les micros sont coupés, les intervenants se sauvent fissa.  » Mais lors de cet échange, personne n’a fait remarquer que les dettes sont aussi un héritage, ni convoqué le droit pour renforcer son argumentaire (j’éviterais en revanche d’en faire son assise, le droit étant trop fluctuant, suivant les époques et les régimes politiques. C’est souvent sous sa juridiction que des atrocités sont commises et justifiées), en invoquant l’article 785 du Code Civil : « L’héritier universel ou à titre universel qui accepte purement et simplement la succession répond indéfiniment des dettes et charges qui en dépendent. » Or, nombre de ces "objets", sont désormais dans des collections publiques et nationales. Si les individus qui ont commis ces exactions, n'étaient pas toujours mandatés par l’État, en intégrant ces objets aux collections, un lien, et une responsabilité a été créee. Une complicité, au minimum. Une responsabilité totale, si l'on considère l'idéologie ambiante, et le contexte


historique... l’État leur a survécu. Celui-ci ne pourrait-il pas rendre des comptes devant la Justice ? Depuis plusieurs années, la question de la restitution des biens culturels appropriés illégalement à leurs pays d’origine1, trouve des résonances dans l’actualité (cette année 2018, c’est le film Black Panther qui l’a mondialement popularisée, lui offrant ainsi une audience inédite). Elle est évidemment portée depuis l’institutionnalisation du musée au XVIIIe siècle par certaines personnalités du champ de l’art, des associations de citoyen.ne.s, tant mémorielles que culturelles ou militantes, ou bien entendu par des États qui veulent récupérer leurs biens spoliés. Par "biens" spoliés, il faut entendre œuvres culturelles, mais aussi restes humains, conservés dans les musées anthropologiques, ethnographiques, etc. Longtemps restées lettre morte, ces demandes sont revenantes, notamment pour les États anciennement colonisés, et mettent du temps à aboutir. Encore que dans le cas de changement politiques brutaux (et de modification du rapport de force), une situation peut rapidement se débloquer. Après la chute de Napoléon Bonaparte et de l’Empire, les biens spoliés à l’Italie et à l’Allemagne ont, par exemple, majoritairement réintégré leur destination d’origine. Mais lorsqu’il y a continuité politique, c’est un peu plus délicat. En France, les œuvres sont protégées par le principe d’inaliénablité du domaine public. Elles ne peuvent, sous ce régime, sortir de la collection. Elles doivent au préalable, être déclassées après consultation de la Commission scientifique nationale des musées de France, et alors seulement pourront éventuellement être rendues à leur propriétaire. Il faudra que la demande parvienne à infléchir la redoutable idéologie du musée universel-national, protecteur du patrimoine mondial, qui réfute (et pour cause) toute légitimité nationale en matière patrimoniale. Il n’y a donc, pour l’instant, pas de mesure générale. C’est toujours au cas par cas que sont traitées les demandes, même si une mission, aux potentialités historiques, a été assignée par la Présidence à Bénédicte Savoy et Felwine Sarr en mars dernier, visant à ce que « les conditions soient réunies, d’ici cinq ans, pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique  »2. Rapport attendu pour novembre (en espérant que le rapport Savoy-Sarr ne soit pas instrumentalisé en schœlchérisme bis ). Les demandes de restitution des biens culturels appropriés illégalement à


leur pays d’origine, sont le premier pas vers une reconnaissance des délits et d’une justice à rendre, dont les modalités restent à définir. Le premier pas vers une égalité internationale entre les États, et leurs ressortissants : une égalité effective entre les êtres humains. C’est un minimum, comme l’indépendance et l’autonomie politique, économique. Un minimum qui ferait presque figure d’utopie. Mais, sur ces questions, ce serait, à mon sens, une erreur de ne considérer que la seule dimension de propriété (complexe par ailleurs) et de se satisfaire de son simple déplacement (qui demandera patience, ruse, sans doute, pour aboutir) . Sans réflexion plus profonde et plus générale sur le statut de ces objets, le retour au pays natal risquerait de n’être qu’une délocalisation, une externalisation du musée occidental et de la vision qui l’accompagne. Quand ce n’est pas une condition implicite de la restitution  : la conservation et la sécurité des œuvres avant tout. Si ce modèle n’a pas que des défauts, il est cependant nécessaire dans une perspective décoloniale/postcoloniale de s’en distancier. Car ces objets culturels n’ont pas juste été déplacés. Ils ont été modifiés. Par la violence du mode d’acquisition, de conservation et de monstration, dans les lieux où ils ont été exposés, offerts aux pulsions scopiques les plus vicelardes de la jouissance muséale. Pendant ce temps donc, ceux qui relevaient du sacré ont été littéralement profanés et produits en tant qu’œuvre (comme on l'entend généralement, bien qu'il s'agissait déjà d'œuvre, dans une définition plus large), pour leur esthétique et leur valeur marchande. Resacralisés par l’appropriation occidentale, une nouvelle couche sémantique a été apposée. Dès lors, si les demandes de restitution aboutissent, ce sera ce même objet qui reviendra en apparence, bien qu’il soit désormais différent. Mais qui se souvient encore précisément du sens originel de ces objets, de leur fonction ? Qui pourrait en parler (notamment lorsqu’ils ont plusieurs siècles), si, par ailleurs, ce sens n’a pas été définitivement altéré par la captivité ? Comment réintroduire ces objets dans des sociétés qui ont connu bien des changements, autrement qu’accrochés à la cimaise d’un musée universel-national ? Que faire ? Ne serait-ce pas pur spectacle que de rejouer — tout en l’inventant  — un usage révolu  ? Et quand bien même la société serait inchangée (difficilement imaginable après cette rencontre), ces objets manquants n’auraient-ils pas été remplacés  ? Alors ce dédoublement soudain, ce retour du différent, synonyme de coexistence du passé et du présent, de l'avant et de l'après, ne pourrait-il pas créer des troubles, rappeler de mauvais


souvenirs ? Sans doute qu’un usage véritable de ces objets serait préférable à leur assignation muséale. Cela signifierait alors de les incorporer dans une pratique contemporaine qui, éventuellement, les transformerait. Cela voudrait dire profaner l’appropriation coloniale : profaner cette nouvelle sacralité muséale (profanation qui peut elle-même s'inscrire dans un rite...sacré). Et accepter la potentielle perte de leur état actuel, formel et sémantique, puisque l’œuvre rentrerait dans un nouveau processus créatif, libérée de ses signifiés successifs, qui n'auraient pas totalement disparus, mais seraient plutôt placés en retrait, et sur lesquels une nouvelle couche sémantique et formelle viendrait se superposer. Enfin, c'est idéalement ce qu'on peut souhaiter. Laisser ces objets revivre reviendrait à accepter à l’avance leur possible disparition, transmutation. Comme dans la vie. Sinon, c’est les condamner à l’errance dans un demi-état de revenant, ni tout à fait mort, ni tout à fait vivant... — Plutôt une sépulture que le formol ! D’ailleurs, pourquoi, alors que la finitude est au cœur de la vie (et que l’on doive faire des deuils pour continuer à vivre, au risque d’être détruit par le chagrin), pourquoi est-ce que penser la disparition d’une œuvre d’art est-il presque de l’ordre du tabou  ? Est-ce une conséquence du musée ou s’agitil d’un signe de ce défi anthropologique ultime : tuer la mort, ou du moins l’ajourner ?

« Quand je serai libre, nous irons boire un grand verre de sky, en terasse d'un bar », écrit dans une lettre d'amour, un prisonnier . MAIS Cette valeur économique acquise et produite ne disparaîtra pas avec le retour des œuvres. Il faudra investir de l'argent, salarier des personnes, pour protéger les œuvres du braconnage « dans la forêt sacrée »3, du vandalisme cupide. Cette valeur économique rend quasi impossible leur réutilisation dans l'espace public, sans une surveillance particulière, à moins que ces dernières soient méconnaissables, sinon le risque d'une nouvelle capture est grand. On peut imaginer que, pour des raisons de sécurité, et de pragmatisme, ce


sera probablement le musée qui sera choisi pour accueillir ces œuvres... Mais, ce choix aura également un coût sémantico-économique important. Soit construire un musée, ou réhabiliter un bâtiment, le mettre aux normes, l'entretenir, ou risquer, comme ce fut le cas du Musée national du Brésil (avec les conséquences que l'on sait), qui « n’avait ni portes coupe-feu, ni extincteur et les détecteurs de fumée ne ­marchaient pas. Et faute d’eau suffisante dans les réservoirs alentours, les pompiers ont dû faire venir des camions-citernes »4 ; de perdre une part importante de sa collection, en cas d'incendie. Alors je me dis, dans une perspective de juste retour et de dédommagement (notion importante, souvent absente de la discussion sur la restitution), pourquoi ne pas demander le retour d'autres œuvres produites en occident (comme les œuvre africaines en partie), mais non africaines  ? (Il faudra, si cette proposition devait voir le jour, être extrêmement prudent sur le pedigree des œuvres proposées par les musées, qui pourrait être douteux. Des peintures italiennes spoliées et jamais rendues, par exemple etc.) Bah oui, si l'on doit se résigner à faire un musée, autant faire un musée universel, je veux dire avec les qualités (et le moins d'écueils possible) du musée universel  ? Pourquoi le modèle du musée national serait-il plus pertinent pour les populations africaines  ? Les ressortissants des nations africaines seraient-ils plus nationalistes et ethnocentrés qu'ici ? Non bien sûr... Mais un musée universel africain, pas une externalisation du Louvre en Afrique. C'est-à-dire que ces œuvres appartiendraient au musée, qui serait autonome...

Autre possibilité, réaliser des copies pour les musées et réintroduire les originaux dans la vie.


Des rapports de production

C’est plusieurs années après avoir pris connaissance des conditions d’acceptation de l’indépendance haïtienne par la France, que j’ai commencé à réfléchir sur deux "dettes". La dette haïtienne, pardon, le racket haïtien de l’indépendance, et un épisode de dette en « Grèce antique  » dont sa résolution est intéressante puisqu’à un moment, elle a été annulée (par le sage Solon). C’est Constantin qui m’en avait parlé, dans le fil d’une discussion. Depuis, je voulais faire une espèce de comparaison, qui devait me permettre de réfléchir sur la situation de la Grèce et d’Haïti, et par extension, d’États dans des situations similaires. J’avais commencé à y réfléchir sérieusement sans toutefois enclencher une phase de production. L’idée suivait son cours... Il me semblait nécessaire d’aller en Haïti et si possible en Grèce, pour y travailler plus sérieusement, mais je n’avais pas une thune, comme toujours. J’avais parlé de cette idée à différentes personnes, et j’avais été rencardé sur une bourse qui aurait pu faire l’affaire. Alors, j’y avais candidaté pour remédier à cette situation. À cette époque, je le faisais de temps en temps. La bourse, c’était Hors les murs, et il y avait un beau paquet de pognon à récupérer : 15 000 €, je crois. Mon travail commençait à être en place ; je m’étais dit pourquoi pas. Mais, autant que je me souvienne, j’ai toujours fait ces démarches en marche arrière. CV + LM + portefolio : j’ai toujours trouvé l’exercice pénible. De toute façon, je n’étais pas bon là-dedans, et mes chances étaient faibles, ça je le savais (et pas qu’en termes de probabilités). Je veux dire, comment valoriser ton parcours et ta production, quand ce qu’il y aurait à valoriser, ce sont des expériences qui sortent de la trajectoire attendue (sauf exception), parce qu’elles n’ont pas été validées par des institutions, mais ont été réalisées dans des lieux qui n’ont que peu, voire pas liens avec elles, et n'ont donc pas, non plus, de valeur symbolique dans cette perspective institutionnelle (en fait si, mais c'est une valeur négative, une valaur d'opposition). Car ce que dit ce genre de CV c’est que tu viendrais plutôt du dehors et que tu pourrais bien y rester ; notamment parce que t’as jamais vraiment joué le jeu pour y entrer, jamais sérieusement en tout cas. Et donc jamais gagné non plus. — Mais gagner quoi ? D’où cette sensation de décalage, de position limite, qui n’a d’ailleurs pas été sans conséquences : pas mal de situations de rejets, ou d’auto-exclusions vécues. Bref. Et que donc, j’avais le sentiment de perdre un peu mon temps


quand je m’attelais à ce genre d’activités, même si je n’avais pas conscientisé toutes ces choses. Mais c’était comme ça que ce champ fonctionnait. Dès l’école d’art en fait, où il avait fallu se battre pour pouvoir étudier dans des conditions correctes et insécurisantes : réussir au concours d’entrée déjà (après plusieurs essais)... Ce qui est une belle négation du principe d’égalité, au passage. Se battre encore, pour survivre à l’intérieur de l’école, même si je retiendrais surtout la solidarité entre les étudiant.e.s qui s'appréciaient, et la liberté qui était la nôtre, qu’on avait prise et qu’on paya cher (certain.e.s élèves des années diplomables avaient les clefs, parfois on y travaillait le soir, parfois le week-end ; on était quasi autonome). Et les fêtes monumentales. Mort brutale en fin de deuxième année : viré, après un faux braquage de banque. Quant à cette demande d’aide à la production, je fus présélectionné. Ensuite, il y avait un entretien à l’Institut français, à Paris. Un jury composé de personnes du champ de l’art m’accueillit sympathiquement. Pas des artistes, plutôt des gens à la direction de lieux, des critiques, commissaires, peut-être un ou une collectionneuse. Mais bad feeling, quand même, au moment des présentations. Une impression sensorielle indicible, comme une alerte des plus désagréables, que j’ai appris, après quelques déconvenues, à écouter... Si je devais définir cette sensation, je dirais que nous étions du même champ, mais pas du même monde. Je dirais que nous n’étions pas alliés. Du coup ça commençait mal, et j’ai dû me mettre d’emblée sur la défensive... Ils me demandèrent : — Pourquoi Haïti ? Ça leur semblait incongru (cette année-là, la plupart des postulant.e.s demandaient les États-Unis). J’expliquais mes histoires de « dette », ce que j’envisageais de faire, les différentes possibilités. Mais c’était pas clair et mes explications ne leur suffisaient pas. Du coup, le jury insista — Mais que comptez-vous faire là-bas, précisément ? Moi je n’en savais rien, comment le savoir  ? J’ai dû m’embourber dans une réponse vague. — Vous allez prendre les gens en photos ? Ce serait intéressant, non ? Petite précision contextuelle : on est en 2012 ; soit après la crise financière de 2008 et surtout le séisme de 2010 en Haïti Évidemment, ces questions m’irritèrent, et mon énervement fut perceptible.


Je répondis que je ne voyais pas les choses de cette façon. Que c’était une possibilité, mais qu’il y avait une part d’aléatoire, que tout ça dépendrait de rencontres, d’envie, d’une forme de réciprocité, mais aussi des endroits où j’allais aller dans le pays. Bref, que je ne pouvais savoir, à ce stade, ce que ça allait devenir. Je ne pouvais le savoir, parce que ce n’était pas de cette façon que je travaillais. Je ne suivais pas un plan de route. Ça c’était la réponse diplomatique, parce qu’en fait je savais. Je savais qu’il était hors de question de partir en Haïti pour exhiber à mon retour, une souffrance humaine esthétisée dans un espace d’exposition. Rien que de penser à toute cette bonne conscience dégoulinante, ça me filait la gerbe. Avec du recul, je me dis qu’il aurait été plus simple et plus efficace de faire entendre à ce jury ce qu’il voulait entendre. Mais, j’avais pas envie de raconter des conneries pour un paquet de fric. Dommage, la franchise limitait mes probabilités de succès. C’était une erreur, j’en conviens. Ça valait peut-être une petite compromission. Mais y a-t-il de petites compromissions ? Il n’y a que des compromissions, sans doute. De toute façon j’en étais incapable. Je l’aurais fait sinon. Je leur aurais dit exactement ce qu’ils voulaient entendre, et si j’avais été sélectionné, j’aurais pris l’argent et ensuite fait ce que je voulais. On me demanda si j’avais déjà un lieu pour exposer. Cette question me parut très étrange, comme pensée à l’envers. Chercher un espace, pour un travail non fait  ? Je l’interprétais comme un prétexte pour refuser ma candidature, notamment parce que cette proposition était mouvante, et pouvait s’orienter dans une direction qui ne correspondait pas à la politique de l’Institut français. Peut-être que l’histoire du racket haïtien de l’indépendance, ou l’état de quasi colonialité de la jeune nation grecque n’étaient pas des récits que cherchait à valoriser l’Institut français ? C’était une hypothèse. Je répondis  : non. À l’époque je ne connaissais pas encore Khiasma et La Maudite (fermés depuis), mais j’étais confiant dans l’idée d’en trouver un si j’en ressentais le besoin, le moment venu. D’autant qu’il était à portée de main. Mais je ne leur parlais pas du squat artistique dans lequel je vivais. Je comprenais que par lieu, ils entendaient lieu institutionnel. et je présumais que qu’ils n’en avaient rien à foutre d’un espace "autogéré" collectivement, qui remettait en question, à son échelle et par sa simple présence, la verticalité de leur pouvoir (ce qui ne veut pas dire que la question du pouvoir et celle des rapports de forces étaient absentes dans notre squat, bien au contraire...) Il est vrai qu’a l’époque, je ne me rendais pas compte que ce que j’essayais


de faire n’était pas exclusivement à destination d’un lieu d’art contemporain, ni que j’allais développer des formes éditoriales qui me permettraient de m’en affranchir. L’entretien dura encore un moment puis je partais. Quelques jours, plus tard je reçus par courrier la lettre de refus. Ce ne fut pas une surprise, mais la sensation d’échec n’est jamais agréable. Pourtant quelque chose de plutôt positif, se manifesta en moi, malgré moi. Pas uniquement un sentiment de ras le bol des dossiers à la con, ou pire encore, une insidieuse remise en question qui détruit toute estime de soi. Non. Ce qui prédominait, c’était une forme de colère frontale, de rejet définitif d’un principe de fonctionnement. C’est bon, j’avais eu ma dose. Overdose. Je savais que ce début de réflexion sur Haïti et la Grèce était intéressant, et je n’avais pas besoin de leur avis pour m’en convaincre. Surtout, je ne voulais plus soumettre mes désirs à des gens qui décideraient pour moi, si oui ou non, je pourrais faire ceci ou cela. C’était une dépossession délirante. Comment est-ce qu’on l’acceptait ? Comment est-ce que des personnes, dont on ne cessait de vanter la liberté pouvaient l’accepter  ? Sans doute était-ce insupportable pour nombre d’entre elles, d’autant que de ces jurys, la plupart du temps, on ne connaissait rien : rien du nombre de personnes le composant, de leur nom, de leur système de valeurs, des critères de sélection etc. C’est-à-dire que finalement, on ne savait pas si ces personnes étaient compétentes. Il fallait faire confiance, tout en sachant par contre, que la valeur esthétique était artificielle, parce que soumise à aucun critère objectif, construite, voire arbitraire (toute personne curieuse sait qu’il est possible de faire monter artificiellement la cote d’un.e artiste, il suffit de tendre l’oreille aux records de ventes des maisons d’enchères pour s’en faire une idée ). C’était une dépossession délirante, incompatible avec une réflexion sérieuse sur l’émancipation. En fait la donne était simple : toujours garder le contrôle de sa production. Elle ne devait pas dépendre de l’éventualité d’un financement. C’était le prix de l’indépendance. C’était le minimum. Donc repenser sa production en fonction de son économie, de sa quasi non-économie devrais-je dire, en ce qui me concerne. — Mais c’était ça qui était bien. On n’avait pas besoin de tant de fric que ça pour faire de l’art. D’ailleurs l’art existait avant l’invention de l’argent, avant ces conceptualisations d'art et d'argent, et leur survivra sans doute — Oui, repenser ces rapports de domination et les mettre à distance. Tous ces jeux de sélection, de soumission, les mettre à distance. Par extension, ça voulait dire aussi essayer d’être au plus clair dans ses relations, quand il y en


avait encore, avec les différents acteurs/trices du champ de l’art, afin de ne pas céder sur ses principes ; et traquer ses moments de faiblesse. Je me listais quelques écueils à éviter : — Faire du biz avec les négriers postmodernes (ou négriers contemporains), ou avec ceux qui collaborent avec eux, même en mode survivaliste, est incompatible avec une éthique "politique", bien qu’elle puisse se concilier avec son image, en tant que simulacre. Repenser au lien capitalisme-esclavage si besoin. Corollaire : Rechercher la reconnaissance chez ces personnes est une contradiction. Bien sûr, la reconnaissance est une problématique complexe qui ne se résume, ni ne se résout, en une phrase, un slogan. J’ai l’impression, qu’idéalement, on recherche la reconnaissance des gens qu’on admire, qu’on aime. Si ces personnes sont vivantes, et qu’il est possible de les rencontrer dans des conditions favorables, c’est mieux. Indispensable, disent certains. Des personnes, dont on suppose, , sans certitude à cet endroit, qu’elles pourraient comprendre ce qu’on essaye de faire. Le comprendre, et l’apprécier. Et nous le communiquer en retour... Mais cette compréhension, on peut aussi la trouver chez d’autres, des inconnu.e.s avec qui on parlerait de ce qu’on fait, ou qui nous parlerait de ce qu’on fait. Un peu comme ces gens qu’on ne croise qu’une fois sur la route, et avec qui on arrive à avoir une discussion presque intime, du fait de l’inconséquence de nos paroles pendant que le paysage défile. Parce qu’évidemment, ce n’est pas du côté de celles et ceux qui trouvent que ce que tu fais a de la valeur, uniquement parce que c’est déjà reconnu (socialement, financièrement, symboliquement) que le sentiment de reconnaissance sera au rendez-vous. Non, on sait au fond de soi, que ce travail, s’il ne valait pas de l’argent par exemple, n’aurait pas de valeur à leurs yeux... Car ce qui est reconnu, ce n’est pas notre production, c’est l’ordre en place  : reconnu, et accepté. Ce constat est d’autant plus douloureux quand on a des attaches affectives et/ou familiales — Parents qui passent à coté de leurs enfants sans les voir. Dans ce cas, c’est un petit deuil à faire. Plus simple à écrire qu’à vivre. C’est sans doute ce qui peut donner un côté insatiable à cette quête et qui expliquerait pourquoi certain.e.s ont des comportements totalement incohérents à ce sujet. On va pas se mentir, c’est quand même bien trash de ne percevoir dans le regard des autres, en guise de reconnaissance, que la reconnaissance de ta réussite (économique, sociale, symbolique, etc). Ou inversement, comme signe de non-reconnaissance, la reconnaissance de ta


non-réussite (économique, sociale, symbolique, etc). Surtout quand il s’agit de proches, qui passent à coté de toi sans te comprendre, alors qu’ils ou elles ont eu maintes occasions... Mais peut-être que la reconnaissance d'un petit nombre de personnes est suffisante, tant que l’on arrive à rompre cette sensation d’isolement. Et qu’on sent que leur soutien nous donne confiance. La reconnaissance, les encouragements sont à chercher de ce côté-là, sans doute, ainsi que dans des alliances et affinités futures, plus que chez le plus grand nombre. Cas particulier : On peut être reconnu, par des adversaires et/ou des ennemis, en tant que cible. Mais je doute que le travail ne soit pas modifié, réduit, pour des besoins idéologiques notamment. (réflexion à poursuivre) — Se jeter corps et âme dans le marché de l’art, sous prétexte que certains de ses agents seraient de véritables esthètes, c’est risquer de s’y abîmer. — Déprimer quand on échoue à un concours par exemple, ou se réjouir d’une réussite élective, c’est accepter le game et chercher à s’inscrire dans son cadre. Corollaire : L’énergie perdue à essayer d’y pénétrer, quel que soit le résultat de cet investissement, est aussi perdue pour l’alternative, puisque détournée de cette réflexion. Doublement perdue en cas de réussite puisque maintenant l’illusion que ça va comme ça (on aurait ses chances). À la limite, une petite réforme... — Défendre une spécificité artiste, défendre des droits particuliers pour eux, c’est se distinguer des autres travailleurs/euses. — Ne pas prendre en considération la reproduction mécanique et/ou numérique des œuvres pour un pseudo culte de l’originalité est un contresens. Mais nier la division internationale du travail est également un contresens. — Penser ses œuvres pour le musée ou la galerie, c’est les penser pour une élite. Il ne suffit pas de repeindre le white cube d’une autre couleur, il est inutile de se cacher derrière la démocratisation de l’art... — Penser ses œuvres hors du musée ou de la galerie mais les vendre à des prix exorbitants c’est toujours les penser pour une élite, et les réifier quand il faut... — Célébrer l’art et la vie, célébrer la fête, et exposer les résidus de cette fête, en tant qu’œuvre (individuelle bien sûr), comment dire... —  Surfer sur une lutte politique (donc collective), esthétiser cette lutte, se l’approprier de telle sorte qu’elle devienne identité artistique, fonds de com-


merce. C’est œuvrer à la vider de sa sémantique. Pourquoi ? Bah, parce qu’il est désormais de ton intérêt que l’ennemi survive, voire se développe pour pouvoir bien capitaliser. Quand la frontalité laisse la place à l’embrassement... Corollaire  : De même, considérer ses alliés objectifs comme concurrent.e.s avant tout, puisque pouvant nuire à son business, n’est pas ce qu’on appelle exactement l’émancipation collective. — Enfoncer des portes ouvertes n’a d’intérêt que la fraîcheur du courant d’air, mais l’enfonceur de portes ouvertes n’y est pour rien (bien au contraire, ces gesticulations rechauffent l’air). — Dénoncer les discriminations dans ses œuvres, mais les trouver normales dans la gestion quotidienne des institutions culturelles = ne pas oublier de rayer le terme émancipation de son vocabulaire. —  Dénoncer les discriminations dans ses œuvres, mais les reproduire dans sa vie quotidienne = ne pas oublier de rayer le terme éthique de son vocabulaire. — Etc. Il m’est encore arrivé, il m’arrivera sans doute de refaire un dossier. Car il est insupportable de s’auto-exclure, malgré ce que je viens dire, c’est-à-dire, malgré le caractère insupportable du système de sélection. Mais j’essaye tant que possible de ne pas. Et, je vous y invite, tant que possible.

JUST DON’T DO

Quant à la comparaison Haïti/Grèce aurais-je le temps de la faire un jour ? On verra... Mais est-ce que ce projet Haïti/Grèce, ne se cache pas dans les lignes de cette publication ?


Ps : Après avoir écrit ces lignes, eh bien je replongeais et envoyais un dossier de candidature pour une bourse de doctorat « recherches et création artistiques » de 800 € par mois, sur trois ans (équivalent au seuil de pauvreté, ce qui en dit assez sur la façon dont on considère ce travail de recherche...D'un autre côté, quand on est précaire depuis toujours, et qu'on est capable, par la force des choses de vivre comme un crevard avec quasi rien ; 800 €, c'est le jackpot), le RADIAN au Havre. On était soixante dix à postuler, pour trois bourses. Je n'ai pas passé le second tour, ce qui ne me donna pas la possibilité de défendre mon travail à l'oral. Je recevais un email dans la semaine. « Bonjour, le conseil scientifique de RADIAN s’est réuni le jeudi 8 mars (en fait c'était le 8 septembre) Malgré l'intérêt de votre proposition, j'ai le regret de vous informer que votre dossier n’a pas été retenu. Nous vous souhaitons néanmoins de trouver un cadre adapté à votre recherche. Bien cordialement, L'équipe RADIAN »


Épilogue

Je ne sais plus trop comment j’appris l’existence de l’exposition Joséphine du musée du Luxembourg (mars-juin 2014). Probablement pendant un trajet en métro, en regardant au travers de la vitre du wagon j’imagine, et mon regard a dû s’arrêter sur une pub en quatre par trois qui en faisait la promo, ou alors en feuilletant un journal gratuit : y’en a toujours qui traînent sur des sièges et souvent j’y jette un œil  ; quelque part sur la bruyante ligne 9 (bruits stridents, strapontins qui claquent) que j’empruntais très souvent. Peu importe en même temps. Ce qui l’est plus en revanche, c’est que je décidais d’y aller, un peu plus tard, et que cette visite allait jouer un rôle sur l’évolution du projet. À l’époque, j’avais avancé sur l’idée d’une carte postale de la Joséphine têt koupée, sans l’avoir encore réalisée. Je m’étais rendu compte en cherchant sur le net et chez des brocanteurs qu’il n’y en avait pas, alors qu’elle était devenue une attraction touristique aux dires de connaissances à Fort-deFrance et récits que j’avais pu lire à ce sujet. Incompréhensible ! Cela, je n’ai pu le vérifier, car je n’y suis hélas jamais allé. Donc un jour, j’allais voir cette exposition. Là, je remarquais qu’il n’y avait aucune référence directe à la Joséphine martiniquaise, ni à son histoire, la sculpture, je veux dire. Rien absolument rien. De là à en déduire que le curateur ne voulait pas en parler, il n‘y a qu’un pas. Pendant un temps j’eus d’ailleurs l’idée de lui écrire pour lui poser la question. Mais je m’imaginais la réponse, élusive à souhait, enfin s’il y avait une réponse, que j’abandonnais cette idée. Pourtant la simple présentation de la maquette modèle de la statue en pied de l’impératrice Joséphine pour l’avenue Joséphine (actuelle avenue Marceau) à Paris, faite par Vital Dubray, et qui depuis 1932 est présentée à Rueil-Malmaison, dans le parc du château de Bois-Préau, était une énorme allusion à cette dernière. Impossible pour ceux qui la connaissaient, de ne pas y penser. Au-delà du fait que Vital Dubray en soit aussi l’auteur... la ressemblance formelle est telle, que pendant un temps j’ai d’ailleurs confondu ces deux sculptures sur une de mes vieilles cartes postales. Enfin confondu, pas vraiment puisque je ne savais pas à ce moment-là qu’elle était duale. Rueil-Malmaison, ce n’est pas loin de Sèvres, de là où j’habitais (dans un lieu hybride, lieu autorisé, autogéré, arraché après une belle lutte collective à Belleville qui redeviendra illégal au fil du temps : squat ; je vous l’ai déjà dit, non ?). Et, si je ne pouvais pas aller en Martinique, je pouvais au moins


m’offrir un ticket de bus pour Rueil-Malmaison. Depuis Sèvres, c’était à 1 heure environ. Je décidais d’y aller. Pas si simple à trouver, depuis l’arret, sans gps, quand on ne connaît pas la ville, mais pas impossible non plus. Remarque, on dérive et découvre des trucs marrants. Faut croire qu’ils sont fiers de leur passé impérial à Rueil. Deux exemples parmi d’autres. Ça c’est l’Impérial Garage (en photo), mais il y a aussi de nombreuses petites pastilles rondes au sol, en alliage métallique d’une dizaine de centimètres de diamètre, qu’on retrouve à proximité du parc. Elles sont ornées d’une abeille (symbole impérial) en leur centre, avec une légende écrite en arc de cercle en bordure : chemin Joséphine et Napoléon Bonaparte (for lovers). Plus que de la fierté, la ville capitalise sur ce passé. Eh oui, ce que j’ai oublié de vous dire c’est que Joséphine vécut dans ce château et y finira sa vie, après sa rupture avec Napoléon  ; d’où le passé impérial... Après quelques errements, je finis par trouver le parc, et tombais sur cette sculpture intégrale et son parterre fleurit, pris les photographies qui se trouvent en couverture et double première page de cette édition. Il semble qu’aucune délégation martiniquaise ne se soit encore aventurée sur ces terres. Suis-je en avance sur l’Histoire ? Éclaireur diasporique ? Lanceur d'idées ? Je me souviens d’une sensation d’étrangeté liée à cette recherche. C’était un jour de semaine, il faisait gris, un peu froid, je crois, je n’en suis pas sûr, c’est ce que j’ai enregistré. En plus, il n’y avait personne, ou presque, et le parc est quand même un peu paumé. Ambiance bizarre, un brin mélancolique. Je me souviens d’une dominante verte, qui contrastait avec la blancheur de marbre de Carrare. Cette œuvre, à la fois locale et historique par dérivation. cette robe qui ressemblait à un chewing-gum mâché. Mais tout cela se brouille en moi, n’est pas clair. J’ai des difficultés à revenir à ce moment, parce que ma vie quotidienne a énormément changé depuis et mes sensations actuelles (conscience de ces choses anodines à jamais prisonnières du passé, sans réactualisation possible) altèrent ce retour. Mais revenons à cette exposition Joséphine du musée du Luxembourg aux «  souvenirs personnelles et œuvres majeures de l’impératrice  » ainsi que l’annonçait À nous Paris. Quelques semaines s’étaient écoulées entre ma première et seconde visite. Maintenant, j’allais remédier héroïquement à cette lacune sur Fort-de-France. J’avais remarqué, à ma première visite, une librairie dans le musée, librairie au sens actuel, boutique quoi, qui vendait


aussi bien des livres que des objets dérivés relatifs à l’exposition, mug, stylo, gadgets, ce genre de conneries, mais aussi souvenirs, cartes postales sur un mur présentoir, et emplacement théorique idéal pour mes cartes postales. Je pourrais les y glisser au premier plan, ça le ferait. Il fallait juste trouver le moyen, c’est-à-dire le moment, de les y disposer discrètement, sans attirer l’attention des videurs (noirs comme il se doit) qui allaient et venaient, ni du vendeur (blanc) qui renseignait et encaissait. C’était jouable. un peu de patience, faire mine de regarder les livres. Là, maintenant c’est bon. On y va, on les dépose, easy. Ne reste plus qu’à immortaliser cet instant d’une photo. J’ai toujours aimé ces projets de détournement. L’art dans la vie réelle, en dehors du champ de l’art — Les free party d’Anaïs et Catherine dans les supermarchés, aux heures d’ouverture, sans autorisation, au début des années 2000, étaient absolument grandioses quand j’y repense. Faut s’imaginer une vingtaine de personnes qui se mettent à écouter de la tech au rayon fruits et légumes parmi les clients... plus d’une enseigne a baissé ses rideaux dans la précipitation et le chaos. Une œuvre qui, jusqu’à aujourd’hui, a échappé à la muséification — C’est vrai. J’en fais trop peu. C’est dommage. Mais l’art et la vie, ce n’est pas que le réenchantement de la vie quotidienne par des actions rigolotes, ponctuelles, et extra ordinaire, même si c’est déjà énorme, et que ça peut ouvrir des pistes...C’est aussi repenser en actes de nouvelles façons de vivre, qui peuvent nous permettre d’échapper au salariat, tel qu’induit par le néolibéralisme. Plus que des oeuvres, qui en découlent, c’est modifier ses conditions matérielles de production, comme disent les marxistes ; à son échelle au moins. Et que cette modification devienne notre quotidienneté, dans sa banalité. Quotidienneté qu’il faudra alors réinterroger par l’art et la vie. Pourtant y’a un truc qui a merdé. Mon installation pirate n’a tenu que, heu ... disons un quart d’heure, peut-être un peu plus, ou un peu moins... Je pensais avoir été discret. Visiblement non, il faut se rendre à l’évidence. Le vendeur est venu récupérer une à une les cartes postales. De façon méthodique, dans le calme et le silence de la librairie. En quelques secondes, c’était fini. Quelle fiasco ! Tu parles d’un détournement.


Notes de bas de page


Prologue 1. Pierre Bourdieu. L’économie des échanges linguistiques. In: Langue française, n°34, 1977. Linguistique et sociolinguistique. pp. 17-34; https://www.persee.fr/doc/lfr_0023-8368_1977_ num_34_1_4815

Sauvons nos chefs-d’œuvre 1. « Modèle universel du musée universel  » pour Dominique de Font-Réaulx, dans la présentation de sa conférence Le Louvre au XIXe siècle, un modèle pour le musée universel ?, Autour du Louvre Abou Dabi : les enjeux du musée universel du XVIIIe au XXIe siècle, Journée-débat «  Musée-musées  », 15 octobre 2011, musée du Louvre. 2. Benedict Anderson, L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte 3. Répondre à cette question  : «  Comment se nommaient les grecs, quel était leur autonyme ? », annonce des heures de lectures à celui qui n’est pas spécialiste, ce qui est mon cas. Car la notion d’unité, d’identité, sur un territoire en partie insulaire —  l’archipel égéen  —, qui a fortement évolué (on pense à l’Empire d’Alexandre le Grand), sur une période longue, avec des cités autonomes, mais pas uniquement, une forte mobilité, des nombreuses migrations (en Méditerranée, en Asie, en Afrique), n’a rien d’évident. Sur le territoire qu’on appelle Grèce aujourd’hui, plusieurs peuples vivaient (les Doriens, les Achéens, les Loniens et les Éoliens ou encore les Héllennes). Se considéraient-ils comme Grecs  ? En tout cas, ils se combattaient parfois, mais pouvaient s’allier contre un ennemi commun. 4. Alain de Libéra, La philosophie médiévale, Paris, PUF, 1993

blanc, dans l’opinion qui sépare absolument la race des ingénus des descendants des esclaves à quelque distance qu’ils soient […] C’est dans cette opinion qu’est le maintien du régime des colonies et la base de leur tranquillité. Du moment que le nègre qui n’étant pas éclairé, ne peut être conduit que par des préjugés palpables, par des raisons qui frappent ses sens ou qui sont mêlés à ses habitudes ; du moment qu’il pourra croire qu’il est l’égal du blanc, ou du moins que celui qui est dans l’intermédiaire est l’égal du blanc, dès lors, il devient impossible de calculer l’effet de ce changement d’opinion. […] Ce régime est absurde, mais il est établi et on ne peut y toucher brusquement sans entraîner les plus grands désastres. Ce régime est barbare, mais il y aurait une plus grande barbarie à vouloir y porter les mains sans avoir les connaissances nécessaires, car le sang d’une nombreuse génération coulerait par votre imprudence, bien loin d’avoir recueilli le bienfait qui eût été dans votre pensée. » Florence Gauthier, De la Révolution de Saint-Domingue à l’Indépendance d’Haïti. Comment sortir de l’esclavage ? 1789-1804, Révolution Française.net, Synthèses, URL : http://revolution-francaise.net/2005/12/29/15de-la-revolution-de-saint-domingue-a-lindependancedhaiti-comment-sortir-de-lesclavage-1789-1804

Voir aussi Raymond Massé. Pour une ethnoépidémiologie, critique de la détresse psychologique à la Martinique. Sciences sociales et santé. Volume 19, n°1, 2001. pp. 45-74. DOI :

https://doi.org/10.3406/sosan.2001.1512 www.persee. fr/doc/sosan_0294-0337_2001_num_19_1_1512. URL : http://classiques.uqac.ca/contemporains/masse_ raymond/culture_depression_martinique/texte.html

8. Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Éditions Présence Africaine, p44, 1983

Des crânes de Jebel Irhoud aux ocres gravés de Blombos

5. Denis Guedj, L’Empire des nombres, Découvertes Gallimard - Sciences (p109), 1996 1. Hypothèse proposée en 2017 par les paléontologues 6. URL: http://archives.icom.museum/universal_fr.html Jean-Jacques Hublin et Abdelouahed Ben-Ncer suite à leur découverte de plusieurs hominidés de type 7. Florence Gauthier, citant Barnave, député Homo sapiens, sur le site de Jebel Irhoud, au Maroc à l’Assemblée constituante, le 23 septembre et daté d’environ -300 000 ans. Cependant, et 1791 : « Saint-Domingue, en même temps qu’il est comme ils le précisent dans leur article, ce sont la première colonie du monde, la plus riche et la des mineurs dont personne n’a pris la peine de plus productive, est aussi celle où la population des se souvenir du nom qui, alors qu’ils travaillaient à hommes libres est en moindre proportion avec ceux l’extraction de barytine, ont trouvé un crâne dans qui sont privés de liberté. À Saint-Domingue, près les profondeurs de la mine, en 1961, ce qui a permis de 450 000 esclaves sont contenus par environ 30 ces découvertes futures. Jbel Irhoud, une avancée 000 blancs […] Il est donc physiquement impossible paléoanthropologique décisive. Hespéris-Tamuda que le petit nombre de blancs puisse contenir une LII (2) (2017): 17-30. LII (2). 17-30. URL : https://www. population aussi considérable d’esclaves, si le moyen researchgate.net/publication/320740633_Jbel_Irhoud_ moral ne venait à l’appui des moyens physiques. une_avancee_paleoanthrBen-Ncer, Abdelouahed & Ce moyen moral est dans l’opinion qui met une Hublin, Jean-Jacques.opologi_que_decisive distance immense entre l’homme noir et l’homme de couleur, entre l’homme de couleur et l’homme 2. Jean-Claude Moineau, Queeriser l'art, Art Book


Magazine, 2016 3. URL : https://www.museedelhistoire.ca/cmc/exhibi-

tions/civil/greece/gr1160f.html

4. URL : http://www.jeuneafrique.com/mag/338580/ societe/michel-brunet-nos-ancetres-etaient-noirsmeme-europe/

000 ans avant de l'être en Europe" Les scientifiques s’accordent sur une datation aux alentours de -75 000 ans (Middle Stone Age). Pour plus d'informations, Vincent Mourre, Paola Villa et Christopher S. Henshilwood, ont publié leur découverte sur le site de Blombos dans la revue Science. https://cnrs-hebdo.dr14.cnrs.fr/Actualites/13989/Suite.

5. « Dieu créa donc l’homme à son image ; il le créa aspx / https://www.inrap.fr/une-technique-de-tailleà l’image de Dieu, et il les créa mâle et femelle ». maitrisee-en-afrique-50-000-ans-avant-de-l-etre-en9480 Génèse, chapitre 1, La Sainte Bible Blombos encore en setembre 2018 avec la 6. A propos de l’East Side Story, voir la conférence découverte du plus ancien dessin abstrait de Ben-Ncer, Abdelouahed & Hublin, Jean-Jacques, http://www.cnrs.fr/fr/decouverte-du-plus-ancien-dessinau collège de France. URL : https://www.college-de- au-crayon france.fr/site/jean-jacques-hublin/Decouverte-des-plusanciens-HOMO-SAPIENS-au-Maroc-par-une-equipeinternationale-que-dirige-le-Pr-Jean-Jacques-Hublin.htm

7.

Ci-dessous, un extrait de la note de bas de page n°22, provenant du texte « Notes préliminaires », de Yao Modzinou, in Gnammankou Dieudonné & Modzinou, Yao (dir.), 2008, Les Africains et leurs descendants en Europe avant le XXe siècle, Toulouse, MAT éditions, coll. Essais historiques, 419 p. S’appuyant sur l’ouvrage de William B . Cohen, Français et Africains, les Noirs dans le regard des Blancs, 1530 - 1880, Gallimard, 1981, p.321. Il est écrit : «  À partir de l’hypothèse selon laquelle l’humanité est divisée en races, deux visons se côtoient : pour les uns, la race blanche précède la race noire et celle-ci est une dégénérescence de la blanche ; pour les autres, la blanche n’étaient pas la première, mais représente l’évolution ultime à partir de races inférieures. »

14. « la plus ancienne tradition graphique actuellement connue  », TEXIER P.-J. & PORRAZ G. 2012. Les gravures sur bouteilles en œuf d’autruche du Middle Stone Age de l’abri Diepkloof (Afrique du Sud) : une tradition graphique vieille de 60 000 ans. In : CLOTTES J. (dir.), L’art pléistocène dans le monde / Pleistocene art of the world / Arte pleistoceno en el mundo, Actes du Congrès IFRAO, Tarascon-surAriège, septembre 2010, Symposium « Art mobilier pléistocène  ». N° spécial de Préhistoire, Art et Sociétés, Bulletin de la Société Préhistorique AriègePyrénées, LXV-LXVI, 2010-2011, CD : p. 13211338. URL : https://blogs.univ-tlse2.fr/palethnologie/

wp-content/files/2013/fr-FR/version-longue/articles/ AMO2-1_Texier-Porraz.pdf#page=2&zoom=auto,82,610

15. « This find enables us to get away from this Euro-centric view of a creative explosion that was special to Europe  », Chris Stringer, Natural 8. Datation aux alentours de - 45 000 ans au moment History Museum in Pallab Ghosh, Cave paintings où j’écris ces lignes change ideas about the origin of art, BBC News 9. Si cette question  : Comment les noirs sont URL : https://www.bbc.com/news/science-environmentdevenus blancs  ? vous intéresse, lire ce texte de 29415716 vulgarisation (datation aux alentours de 8000 ans 16. Dans un compte rendu du CNRS, on peut lire environs) : Ann Gibbons, How Europeans evolved par exemple, (mais c'est l'entièreté du document white skin, Apr. 2, 2015. qui diffuse cette idée) : «  toutes ces découvertes URL : http://www.sciencemag.org/news/2015/04/how- permettent de progresser dans la connaissance de europeans-evolved-white-skin la civilisation méroïtique, issue du métissage culturel 10. Un débat mené en France par Marcel Mauss et entre l'Égypte et l'Afrique noire qui caractérise Émile Durkheim, avec leur Note sur la notion de encore le Soudan d'aujourd'hui » civilisation, paru en 1913, auquel se joint l’historien http://www.cnrs.fr/fr/au-soudan-dans-lancienne-nubieLucien Febvre en 1929, puis le sociologue Norbert sur-les-traces-des-royaumes-de-napata-et-de-meroe Elias, et son Über den Prozess der Zivilisation, en 17. « [...] parti pris évident en faveur des aires 1939, etc. traditionnellement reconnues de grandes 11. Christopher Henshilwood, Francesco d’Errico, Marian Vanhaeren, Karen van Niekerk, Zenobia Jacobs, « Middle Stone Age Shell Beads from South Africa », Science, 16 avril 2004 http://www2.cnrs.fr/ presse/communique/457.htm

civilisations au détriment des peuples sans écriture. » Germain Loumpet, « L’archéologie comme science coloniale en Afrique centrale équatoriale », Les nouvelles de l’archéologie, 126 | 2011, URL : http://

journals.openedition.org/nda/1143

12. Interview de Céline Bon, maître de conférences 18. « Les spécialistes de l’université Yale (États-Unis), et paléogénéticienne au Musée de l’Homme du ministère des Antiquités égyptiennes et des Musées URL: https://www.20minutes.fr/sciences/166254720150812-homme-loupe-35-cro-magnon-blanc-noirpeau-magnon-blanc-noir-peau

13. "Une technique de taille maîtrisée en Afrique 50

royaux d’art et d’histoire de Bruxelles (Belgique) ont en effet révélé avoir découvert dans le cadre du Elkab Desert Survey Project plusieurs inscriptions parmi lesquelles d’imposantes gures animales qui remonteraient aux


périodes pré-dynastiques, et donc aux origines du fascinant et poétique système d’écriture de l’Égypte ancienne.» Bernadette Arnaud, À l’origine de l’écriture pharaonique, la falaise aux hiéroglyphes, sciences et avenir, 2017. h t t p s : / / w w w. s c i e n c e s e t a v e n i r. f r / a rc h e o - p a l e o / archeologie/decouverte-exceptionnelle-de-protohieroglyphes-graves-sur-une-falaise-en-egypte_114171

19. Emmanuel de Rougé, Mémoire sur l’origine égyptienne de l’alphabet phénicien, comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et BellesLettres, 3ᵉ année, 1859. pp. 115-124. URL : www. persee.fr/doc/crai_0065-0536_1859_num_3_1_66201

20. URL : http://unesdoc.unesco.org/images/0019/ 001925/192572fo.pdf 21. URL : http://www.lisapoyakama.org/le-colloque-ducaire-de-1974hommage-a-cheikh-anta-diop-et-obenga/

white Americanism, for he knows that Negro blood has a message for the world. He simply wishes to make it possible for a man to be both a Negro and an American without being cursed and spit upon by his fellows, without having the doors of opportunity closed roughly in his face » (2-3) Du Bois, W. E. B. (1903). The Souls of Black Folk. New York: Dover Publications.

à déplacer 28. URL : http://www.assembleenationale.fr/histoire/andre-malraux/ discours_politique_culture/hommage_ grece.asp Polysémie du vandalisme

22. Z. Hawass, S.Ismail, A. Selim, S.N. Saleem, D.Fathalla,S. Wasef, … A.R.Zink (2012). Revisiting the harem conspiracy and death of Ramesses III: anthropological, forensic, radiological, and genetic study. BMJ, 345(dec14 14), e8268–e8268.

1. Louis Réau propose une liste plus abondante de vandalismes dans son introduction, notamment une «  classification des variétés du vandalisme. Destructeur ou restaurateur, religieux ou antireligieux, sentimental ou utilitaire, amical ou URL : https://www.academia.edu/2308336/Revisiting_ malveillant  ». On pourrait ajouter politique ou the_harem_conspiracy_and_death_of_Ramesses_III_ idéologique, juvénile, etc. Liste non-exhaustive. In anthropological_forensic_radiological_and_genetic_ : Louis Réau, Histoire du Vandalisme : Les Monuments study Détruits de l’Art Français, Paris, hachette, 1959. 23. Ramsès III (Ramsès Ousermaâtrê-Méryamon  : né de Râ, la justice de Rê est puissante, apprécié 2 URL : https://www.service-public.fr/particuliers/ vosdroits/F1514 d’Amon) XXe dynastie, Décès 1153 av. J.-C. 3. URL : https://www.legifrance.gouv.fr/ 24. Jean-François CHAMPOLLION, Lettres écriaffichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT00000607 tes d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829, Lettre 0719&idArticle=LEGIARTI000006419539&dateText treizième. URL :http://www.egyptologue.fr/decouvere=&categorieLien=cid tes/temoignages/lettre-de-m-champollion-a-thebes13e-lettre-

4. URL : https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do? 25. « Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui idSectionTA=LEGISCTA000006165341&cidTexte=LEGIT déshumanisa mes pères » Frantz Fanon, Peau noire, EXT000006070719 masques blancs (Seuil, 1952) 5. URL : https://www.service-public.fr/particuliers/ 26. Frédéric Dorel, « La thèse du « génocide indien » : guerre de position entre science et mémoire », Amnis, 6 | 2006. URL : http://journals.openedition.org/ amnis/908 ; DOI : 10.4000/amnis.908

27. « It is a peculiar sensation, this doubleconsciousness, this sense of always looking at one’s self through the eyes of others, of measuring one’s soul by the tape of a world that looks on in amused contempt and pity. One ever feels his two-ness, an American, a Negro; two souls, two thoughts, two unreconciled strivings; two warring ideals in one dark body, whose dogged strength alone keeps it from being torn asunder. The history of the American Negro is the history o9f this strife- this longing to attain self-conscious manhood, to merge his double self into a better and truer self. In this merging he wishes neither of the older selves to be lost. He does not wish to Africanize America, for America has too much to teach the world and Africa. He wouldn’t bleach his Negro blood in a flood of

vosdroits/F1514

6. Eugène Pottier, Le monument des Fédérés, mai 1883

Généalogie du vandalisme 1. Henri Jean-Baptiste Grégoire, dit l’abbé Grégoire (1750-1831), est une figure emblématique de la Révolution française. Connu pour ses rapports sur le vandalisme ainsi que par ses positions abolitionnistes, il faisait partie de la Société des amis des Noirs et écrit l’ouvrage De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, en 1808. Grégoire contribua aussi à la création, en 1794, du Conservatoire national des arts et métiers 2. Henri Grégoire, Rapport sur les destructions opérées par le vandalisme, et sur les moyens de le réprimer :


séance du 14 fructidor, l’an second de la République les temples ou autres lieux publics, et même à une et indivisible ; suivi du Décret de la Convention l’extérieur des maisons particulières, seront, sans nationale, de l’Imprimerie nationale, 1794 - 28 pages. aucun délai, détruits à la diligence des communes. URL : https://books.google.fr/books?id=lMVlIU153WAC &printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false

Art. 4. La commission des monuments est chargée expressément de veiller à la conservation des objets Henri Grégoire, Second rapport sur le vandalisme qui peuvent intéresser essentiellement les arts, et par Grégoire, séance du 8 brumaire, l’an III : suivi d’en présenter la liste au Corps législatif, pour être du décret de la Convention nationale, et imprimé statué ce qu’il appartiendra. par son ordre, de l’Imprimerie nationale, 1794. URL : https://archive.org/details/secondrapportsur00greg Art. 5. La commission des armes présentera Henri Grégoire, Troisième rapport sur le vandalisme, incessamment un projet de décret, pour employer, de l’Imprimerie nationale. URL : https://archive.org/ d’une manière utile à la défense de chaque details/troisiemerapport00greg_0 commune de la France, la matière des monuments qui se trouveront dans leur enceinte. » Ibid 3. Ibid 4. «  Une députation des citoyens de la section de Henri IV est admise à la barre. L’orateur de la députation s’exprime ainsi : « Législateurs, je viens, au nom des citoyens de la section de Henri IV, instruire l’Assemblée qu’ils ont renversé la statue du roi dont cette section portait le nom. C’est à regret que nous l’avons abattue et les vertus de ce roi nous ont arrêtés quelques temps. Mais nous n’avons bientôt plus hésité lorsque nous avons songé qu’il était roi sans le consentement du peuple et qu’il ne fallait pas que le Français libre fût désormais offusqué par aucun monument qui lui rappelât ses maîtres. » Archives numériques de la Révolution française, Archives parlementaires, Tome 48 : Du 11 août au 25 août 1792, Séance du mardi 14 août 1792, page 115. URL : https://frda.stanford.edu/fr/catalog/

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5. « L’Assemblée nationale, considérant que les principes sacrés de la liberté et de l’égalité ne permettent point de laisser plus longtemps, sous les yeux du peuple français les monuments élevés à l’orgueil, au préjugé et à la tyrannie; considérant que le bronze de ces monuments, converti en canons, servira utilement à la défense de la patrie, décrète qu’il y a urgence. L’Assemblée nationale, après avoir décrété l’urgence, décrète ce qui suit :

6 Wassili Joseph, « Les monuments aux militaires déchus : une célébration des héros romantiques », Cahiers de la Méditerranée, 83 | 2011, URL : http:// journals.openedition.org/cdlm/6166

7. 16 Septembre = 15 Novembre 1792. — Décret relatif au triage et à la conservation des statues, vases et autres monuments des arts qui se trouvent dans les maisons ci-devant royales et autres édifices nationaux. (L., t. XI, p. 4o5 ; B., t. XXIV, p. 944.) « L’Assemblée nationale considérant, qu’en livrant à la destruction les monuments propres à rappeler les souvenirs du despotisme, il importe de préserver et de conserver honorablement les chefs-d’œuvre des arts si dignes d’occuper les loisirs et d’embellir le territoire du peuple libre, décrète qu’il y a urgence. L’Assemblée nationale, après avoir décrété l’urgence, décrète ce qui suit : Art. 1er. Il sera procédé, sans délai, par la commission des monuments, au triage des statues, vases et autres monuments placés dans les maisons ci-devant dites royales et édifices nationaux, qui méritent d’être conservés pour l’instruction et pour la gloire des arts.

Art. 2. Du moment où ce triage aura été fait , les administrateurs feront enlever les plombs, cuivres et bronzes jugés inutiles, les feront transporter dans les ateliers nationaux, et enverront au ministre de Art.1er. Toutes les statues, bas-reliefs, inscriptions l’intérieur les procès-verbaux et inventaires de leurs et autres monuments en bronze, ou en toute autre opérations. matière, élevés dans toutes les places publiques, Art. 3. En attendant que les monuments qu’il importe temples, jardins, parcs et dépendances, maisons de conserver aient pu être transportés dans les nationales, même dans celles qui étaient réservées dépôts qui leur seront préparés, les administrations à la jouissance du roi, seront enlevées à la diligence sont chargées de veiller spécialement à ce qu’il ne des représentants des communes, qui veilleront à leur soit apporté aucun dommage par les citoyens leur conservation provisoire. peu instruits, ou par des hommes malintentionnés. Art. 2. Les représentants de la commune de Paris Art. 4. Le présent décret sera affiché aux maisons feront, sans délai, convertir en bouches à feu tous les ci-devant dites royales, et autres lieux renfermant objets énoncés en l’article premier, existants dans des monuments utiles aux beaux-arts. » l’enceinte des murs de Paris, sous la surveillance du ministre de l’intérieur, de deux membres de la 16 septembre 1792, décret qui réunit à la commission commission des armes, et de deux membres de la des monuments la commission nommée en vertu du décret du 11 août (B., t. XXIV, p945.) commission des monuments. « L’Assemblée nationale, considérant qu’il importe de Art. 3. Les monuments, restes de la féodalité, de conserver aux beaux arts et à l’instruction publique quelque nature qu’ils soient, existants encore dans les chefs d’œuvre épars sur la surface de l’empire,


décrète ce qui suit :

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Art. 1er. La commission nommée en vertu du décret du 11 août, l’an 4° de la liberté, pour la recherche des tableaux, statues et objets précieux dépendant du mobilier de la couronne, est et demeure réunie à la commission des monuments, nommée en vertu des décrets de l’Assemblée nationale.

11. « Un soldat qui était présent, mu par un martial enthousiasme au moment de l’ouverture du cercueil, se précipita sur le cadavre du vainqueur de la ligue, et, après un long silence d’admiration, il tira son sabre, lui coupa respectueusement une longue mèche de sa barbe, qui était encore fraîche, et s’écria en même temps, en termes énergiques et vraiment militaires : Et moi aussi je suis soldat français ! Désormais je n’aurai plus d’autre moustache, en plaçant cette mèche précieuse sur sa lèvre supérieure; maintenant, ajouta-t-il, je suis sûr de vaincre tes ennemis de la France, et je marche à la victoire. » Alexandre Lenoir, Musée des monuments français, Guilleminet 1801, p137. URL :

Art. 2. Les dépositaires et gardes des tableaux, dessins, statues, qui ont été nommés par la commission du 1 1 août ; en vertu du décret dudit jour, seront logés au Louvre, et soumis au régime qui sera déterminé par le ministre de l’intérieur, d’après l’avis de la commission. Art. 3. Le ministre de l’intérieur est autorisé à prendre toutes les mesures et faire les dépenses nécessaires sur le fonds destiné annuellement aux arts et aux sciences, pour seconder les travaux de ladite commission, en ce qui concerne la recherche et la conservation des tableaux, statues et autres monuments relatifs aux beaux arts, renfermés dans les églises et maisons nationales, et dans celles des émigrés, lesquels objets seront recueillis, pour la répartition en être faite entre le Muséum de Paris et ceux qui pourraient être établis dans les autres départements Art. 4. L’inventaire raisonné desdits objets sera imprimé, et il en sera fait, tous les ans, un récolement par des préposés du pouvoir exécutif, sous la surveillance des commissaires de l’Assemblée nationale.» Collection Complète des Lois, Décrets, Ordonnances, Règlements, et Avis du Conseil-d’État, publiée sur les éditions officielles du Louvre, de l’imprimerie nationale, par Baudoin, Tome quatrième, Chez A. Guyot et scribe, libraires éditeurs, Paris, p 534. URL :

https://books.google.fr/books?id=O0NPnxXoRssC&print sec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&ca d=0#v=onepage&q&f=false

12. Dom Germain Poirier, Rapport sur l’exhumation des corps royaux à St-Denis. URL: http://www2. culture.gouv.fr/Wave/image/archim/Pages/03185.htm

13. Alexandre Lenoir, Musée des monuments français, Guilleminet 1801 URL : https://books.google.fr/books?id=O0NPnxXoRssC &printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary _r&cad=0#v=onepage&q&f=false

14. « Le mot de musée a reçu depuis un sens plus étendu, on l’applique aujourd’hui à tout endroit où sont renfermées des choses qui ont un rapport immédiat aux arts & aux muses. Voyez Cabinet.» Louis de Jaucourt, «  Musée  », sous la direction de D’Alembert et Diderot, L’Encyclopédie, 1re éd,1751, Tome 10, p 893-894.URL : http://enccre.academiesciences.fr/encyclopedie/article/v10-2339-0/

15. Sarah Bakkali, « Maréchaux de la curiosité » et https://books.google.fr/books?id=QTg_AAAAcAAJ&hl=fr critiques : la diversité des discours sur la peinture à &output=text&source=gbs_navlinks_s la fin du XVIIIe siècle, Sociétés & Représentations, 8. « Il fallait, dans le jour anniversaire, détruire 2015/2 (N° 40). URL : https://www.cairn.info/ les mausolées fastueux qui sont à Saint-Denis. publications-de-Bakkali-Sarah--142314.htm Dans la monarchie, les tombeaux mêmes avaient 16. Voir Poulot Dominique.«  La morale du musée appris à flatter les rois. L’orgueil et le faste royal : 1789-1830  », Romantisme, 2001, n°112. La ne pouvaient s’adoucir sur ce théâtre de la mort collection. pp. 23-30. URL : www.persee.fr/doc/ ; et les porte-sceptres qui ont fait tant de maux roman_0048-8593_2001_num_31_112_6169 à la France et à l’humanité, semblent encore, 17. Pierre de Ronsard, Discours des misères de ce dans la tombe, s’enorgueillir d’une grandeur temps à la Royne mère du Roy : fac-similé de l’édition évanouie. La main puissante de la République doit gothique inconnue conservée à la Bibliothèque effacer impitoyablement ces épitaphes superbes, nationale, publié par Alfred Pereire, Paris,1924. URL et démolir ces mausolées sans douleur, qui : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k25835f/f1.item. rappelleraient encore des rois l’effrayant souvenir. texteImage.zoom » Archives numériques de la Révolution française, Archives parlementaires, Tome 70 : Du 30 juillet 18. Louis Réau, Histoire du Vandalisme : Les au 9 août 1793, Séance du jeudi 1 août 1793, Monuments Détruits de l’Art Français, Paris, page 103. URL : https://frda.stanford.edu/fr/catalog/ Hachette, 1959, p11

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19. « Qualifier uniformément d’«  invasions  » des migrations, des infiltrations ou des occupations qui furent loin d’être toujours violentes, qualifier en 10. Pierre Belet et Stéphane Gabet,« On a retrouvé outre, tout aussi uniformément, les Germains, Turks, la tête d’Henri IV », Paris Match, 16 décembre 2010. Ouigours et autres Mandchous de «  barbares  » 9. Ibid, p108

URL : https://www.parismatch.com/Actu/Societe/On-a-


revient en réalité à se placer du point de vue des régions exposées et même, plus particulièrement, du point de vue du ou des systèmes politiques qui se sentaient menacés par ce phénomène. On remarquera en outre - même si cela va sans dire que le terme « barbare » est toujours utilisé à propos d’un autre ou de l’autre : on ne se qualifie pas soimême de barbare, même si, comme disait LéviStrauss, on est toujours le barbare de quelqu’un. » Michel Dubuisson «  Barbares et barbarie dans le monde gréco-romain  ». L’antiquité classique, Tome 70, 2001. pp. 1-16. URL  : www.persee.fr/doc/

1. Allocution d’André Malraux, 28 mai 1959. URL

: http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/andremalraux/discours_politique_culture/hommage_grece. asp

2. Le 21 septembre 1792, les députés votent l’abolition de la monarchie constitutionnelle.

3. Aude Mairey, « Les langages politiques au Moyen Âge (xiie-xve siècle) », Médiévales, 57 | automne 2009, URL  : http://journals.openedition.org/medievales/5797. Sur ces transformations voir également J.-P. Genet, antiq_0770-2817_2001_num_70_1_2448 «  La genèse de l’État moderne: les enjeux d’un 20. Henri Grégoire, Rapport sur les destructions programme de recherche », Actes de la Recherche opérées par le vandalisme, et sur les moyens de le en Sciences sociales, 118, 1997, p.318. réprimer: séance du 14 fructidor, l’an second de la 4. « Pour essayer de donner une idée du nombre de République une et indivisible ; suivi du Décret de cités ayant pu exister à la même époque, les auteurs la Convention nationale, de l’Imprimerie nationale, ont établi une liste des cités existant vers  400 av. 1794 , p15. URL : https://books.google.fr/books?id=lM J.‑C. : ils parviennent à un total de 862 poleis, qui, VlIU153WAC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage& compte tenu des lacunes de la documentation, q&f=false devait être plus important, sans toutefois être 21. Thierry Wanegffelen. « Les violences iconoclastes supérieur à 1000. Le nombre, même approximatif, des protestants français au XVIe siècle : entre imagi- permet de mieux saisir encore le fractionnement naire de la violence «réglée» et expérience identitaire du monde grec méditerranéen en un millier de religieuse », Violence, mémoire, identité, Apr 2008, communautés, souvent microscopiques (de notre Toulouse, France. URL : https://hal.archives-ouvertes.fr/ point de vue), querelleuses et fragiles. » Pierre Fröhlich, «  L’inventaire du monde des cités hal-00285335 grecques. Une somme, une méthode et une 22. D’après Olivier Christin dans la conférence : La conception de l’histoire  », Revue historique, vol. chute des idoles ? L’iconoclasme protestant. URL 655, no. 3, 2010, pp. 637-677. : https://www.canal-u.tv/video/campus_condorcet_ paris_aubervilliers/la_chute_des_idoles_l_iconoclasme_ protestant.11209

URL : https://www.cairn.info/revue-historique-2010-3page-637.htm

5. Les libres de couleur n’ont pas de droits 23. Marie-France Auzépy, l’histoire des iconoclastes, politiques, quant aux noirs... Ils sont sous la Bilans de recherche 2, Centre de recherche d’Histoire juridiction du Code noir ou Ordonnance ou édit de et Civilisation de Byzance, 2007 mars 1685 sur les esclaves des îles de l’Amérique. 24. Les hermai sont des sculptures représentant URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordonnance_de_ mars_1685_sur_les_esclaves_des_%C3%AEles_

Hermès. Taillées dans la roche, elles sont composées de_l%27Am%C3%A9rique d’un buste représenté par un simple parallélépipède orné d’une tête réaliste sculptée et d’un sexe 6.Hervé Andres, « Droit de vote : de l’exclusion des indigènes colonisés à celle des immigrés », REVUE turgescent et vertical sortant du bloc. Asylon(s), N°4, mai 2008, Institutionnalisation de la 25. Strabon, Géograpphie, IX, 1, 20. xénophobie en France. 26. Diogène Laërce, Vies et doctrines..., op.cit.,V,77. URL : http://www.reseau-terra.eu/article733.html 27. Azoulay Vincent, « La gloire et l’outrage. Heurs 7. Ibid et malheurs des statues honorifiques de Démétrios 8. « Au fil du temps, l’âge de la majorité électorale de Phalère  », Annales. Histoire, Sciences Sociales, n’a cessé de baisser. En France, il passe de 30 ans 2009/2 (64e année), p. 303-340. URL : https://www. en 1815 à 25 ans en 1830, puis à 21 ans en 1848, cairn.info/revue-annales-2009-2-page-303.htm pour enfin être fixé à l’âge de 18 ans en 1974 [ 28. URL : http://madame.lefigaro.fr/style/louis-vuitton…] Pourquoi s’arrêter là ?  » Les arpenteurs, les et-jeff-koons-bousculent-les-codes-de-lart-100417générations futures ont leur média, «  Le droit de 130882 vote aux enfants ? ». URL : http://lesarpenteurs.fr/le29. URL : https://www.gentside.com/insolite/il-realisedes-tatouages-sur-des-peaux-de-bananes_art40720. html

Une Grèce secrète repose au cœur de tous les hommes d’Occident

droit-de-vote-aux-enfants/

9. Jean-Louis Hérin, « Les exclus du droit de vote », Pouvoirs, n°120 - Voter - janvier 2007 – p.95-107.

URL : http://www.revue-pouvoirs.fr/Les-exclus-du-droitde-vote.html

10. Au sujet du vote, « Les EHPAD n’ont aucune


obligation légale de faire quoi que ce soit » Fanny Coudray, directrice de la résidence de la Poterie de Chartres-de-Bretagne, Ille-et-Vilaine. Article de Margaux Baralon, europe1.fr, 21 avril 2017. URL  :

5. Les sculptures de marbre furent démontées et envoyées à Londres en 1801 par Lord Elgin, ambassadeur britannique à Constantinople. Cet ensemble de sculptures, comprenant l’essentiel de la http://www.europe1.fr/politique/comment-sorganise-le- frise et des frontons et métopes du Parthénon, constitue vote-des-personnes-agees-dependantes-3305300 l’une des pièces maîtresses du British Muséum, que la 11. URL :https://www.service-public.fr/particuliers/ Grèce réclame depuis longtemps sans succès. vosdroits/F10424 6. Catherine Valenti, ibid

12. Comme dirait Rémi Marie avec lequel j’ai eu un 7. « À partir du moment où tous les sites ont été peu précieux échange à ce sujet. ou prou mis au jour se met en place un réseau qui n’a 13. Jean Aubonnet, Aristote Politique, 5 volumes. plus guère connu de modifications depuis la fin du XIXe Paris, CUF, 1960-1989. Texte grec et traduction siècle. Chaque nation “possède” désormais ses sites française. URL : http://www.cndp.fr/archive-musagora/ réservés sur lesquels elle a le monopole des travaux d’excavation : si les Français travaillent principalement citoyennete/textes/aristote-classes-censitaires.htm à Delphes, Délos, Thasos et Argos, et les Allemands à 14. Villacèque Noémie, «  Chahut et délibération. Olympie mais aussi à Thèbes, Samos et au Céramique De la souveraineté populaire dans l’Athènes d’Athènes, les Américains sont présents à Corinthe et classique », Participations, 2012/2 (N° 3), p. 49-69. à l’Héraion d’Argos, les Anglais dans le Péloponnèse URL : https://www.cairn.info/revue-participations-2012- - à Megalopolis et Sparte -, les Italiens en Crète et les 2-page-49.htm Autrichiens à Samothrace55. Les rivalités se figent sans 15. Platon, œuvres complètes, Protagoras  (319c s’épuiser dans ce partage tacite : c’est par rapport aux autres nations mais aussi sur son propre terrain que 1-7), ÉditeurFlammarion, 2008 chaque puissance doit faire désormais la preuve de sa supériorité. » Catherine Valenti, Ibid L’acéphale ailée 1. Un peu de mythologie grecque : Niké est la fille du Titan Pallas et de Styx, et la sœur de Cratos (la Puissance), Bia (la Force) et Zélos (l’Ardeur). 2. URL :http://mjp.univ-perp.fr/constit/gr1830t.htm 3. Protocole de Londres, Article 3 : « Le Gouvernement de la Grèce sera monarchique et héréditaire par ordre de primo-géniture. Il sera confié à un Prince qui ne pourra être choisi parmi ceux des familles régnantes dans les États signataires du traité du 6 juillet 1827, et portera le titre de prince souverain de la Grèce. Le choix de ce prince sera l’objet de communications et de stipulations ultérieures. » URL : http://mjp.univ-perp.fr/constit/gr1830t.htm

4. Après l’indépendance, « C’est désormais une sourde rivalité pour le contrôle du royaume hellénique qui sous-tend les relations entre ces trois pays. La naissance de l’École française d’Athènes, dans la deuxième moitié de l’année 1846, est l’un des jalons de cette lutte d’influence. Officiellement, Salvandy, ministre de l’Instruction publique, et Piscatory, légat de France à Athènes, veulent permettre à de jeunes étudiants français de mieux connaître l’Antiquité grecque  : l’exhumation, au XVIIIe siècle, des ruines de Pompéi et de Paestum a effectivement permis la redécouverte d’une Antiquité plus concrète et suscité une flambée d’intérêt pour les vestiges antiques. En réalité, il s’agit surtout, pour les fondateurs de l’institution, d’ancrer la présence française en Méditerranée orientale. » Catherine Valenti, « Le voyage en Grèce des membres de l’École Française d’Athènes   », Balkanologie, Vol. VI, n° 1-2 | décembre 2002. URL :

http://journals.openedition.org/balkanologie/451

8. A. Héron de Villefosse, « La « Victoire » de Samothrace », Revue de famille 4, 1892, P- 524. Marianne Hamiaux « La victoire de Samothrace : découverte et restauration », Journal des savants, 2001, n°1. pp. 166. URL : www.

persee.fr/doc/jds_0021-8103_2001_num_1_1_1643

9. « Souvenirs de Froehner », recueillis par la comtesse de Rohan-Chabot, Paris, s.d. [1931], p. 28-29, Ibid, p 164. URL : www.persee.fr/doc/jds_0021-8103_2001_ num_1_1_1643

10. Ibid, p 165 11. « dans de nombreuses occasions, les tableaux furent tout simplement découpés pour que chacun des pères d’un couvent puissent en avoir un morceau dans sa cellule » URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_polyptyques_ italiens_dispers%C3%A9s

Créole acéphalie : histoire d’un devenir minoritaire de l’Histoire, et d’une réappropriation de signes de la tyrannie

1. Une tentative de recensement des mouvements sociaux par Yves Coleman, « Noirs de France  »  : ébauche d’une chronologie. URL :http://mondialisme.

org/spip.php?article1052

2. Laurent Jalabert, « Les mouvements sociaux en Martinique dans les années  1960 et la réaction des pouvoirs publics  », Études caribéennes [En ligne], 17 | Décembre 2010. URL :http://journals.openedition. org/etudescaribeennes/4881

3. URL : https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?ci dTexte=LEGITEXT000021288980&dateTexte=20100106


4. Théodore Baude, Fragments d’histoire ou Hier et aujourd’hui : à la faveur d’une promenade dans les rues et aux environs de Fort-de-France, Imprimerie Officielle de Fort-de-France, 1940, p24. URL : http:// www.manioc.org/gsdl/collect/patrimon/archives/ NAN13048.dir/NAN13048.pdf

5. Marc-Antoine Faure Colonna d’Istria, De l’Ancien Régime à la troisième république : le polymorphisme colonial français, 16 février 2017. URL :http://les-yeux-du-monde.fr/histoires/28383de-lancien-regime-a-la-troisieme-republique-lepolymorphisme-colonial-francais

URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/ D%C3%A9cret_d%27abolition_de_l%27esclavage_ du_4_f%C3%A9vrier_1794

10. Catherine Eve Roupert dans Histoire d’Haïti, la première république noire du Nouveau Monde,Perrin, 2011 11. Henry Lémery, La Révolution française à la Martinique. Paris: Larose, 1936, 338 pp.

URL : http://classiques.uqac.ca/classiques/lemery_ henry/revol_fr_martinique/revolution_fr_martinique_ SANS.pdf

Crime de lèse-humanité

6. Maurice Agulhon, « La statue de grand homme. Critique politique et critique esthétique  », Mil neuf 12. Loi du 20 mai 1802  : Relative à la traite des cent. Revue d’histoire intellectuelle, 2003/1 (n° 21), Noirs et au régime des colonies p. 9-19. URL : https://www.cairn.info/revue-mil-neuf- «  AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS, BONAPARTE, premier Consul, PROCLAME loi de la République le cent-2003-1-page-9.htm décret suivant, rendu par le corps législatif le 30 7. Napoléon III  (1808-1873) est le troisième fils de floréal an X, conformément à la proposition faite par Louis Napoléon Bonaparte, dit Louis Bonaparte : roi de le gouvernement le 27 dudit mois, communiquée au Hollande (et frère de Napoléon 1er) et d’Hortense de Tribunal le même jour. Beauharnais (fille de Joséphine).Il naît prince français et prince de Hollande. C’est le neveu de l’empereur ART. Ier Dans les colonies restituées à la France en Napoléon Ier et le petit-fils de l’impératrice Joséphine. Il exécution du traité d’Amiens, du 6 germinal an X, sera président de la République française : 20 décembre l’esclavage sera maintenu conformément aux lois et 1848 – 2 décembre 1852 ; et Empereur des Français : règlements antérieurs à 1789. 2 décembre 1852 – 4 septembre 1870. Il aimait bien II. Il en sera de même dans les autres colonies sa grand-mère. françaises au-delà du cap de Bonne-Espérance.

8. Léger-Félicité Sonthonax, proclamation du 29 août III. La traite des noirs et leur importation dans les 1793. URL : http://mjp.univ-perp.fr/constit/ht1793.htm dites colonies, auront lieu, conformément aux lois et 9. Décret n° 2262 de la Convention nationale, du règlements existants avant ladite époque de 1789. 16 pluviose, an II de la République française, une et indivisible qui abolit l’esclavage des Nègres dans les colonies.[ 4 février 1794] «  La Convention nationale déclare que l’esclavage des Nègres dans toutes les colonies est aboli ; en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français, et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution. Elle renvoie au Comité de salut public, pour lui faire incessamment un rapport sur les mesures à prendre pour assurer l’exécution du présent décret. Visé par les inspecteurs. Signé Auger, Cordier et S. E. Monnel. – Collationné à l’original, par nous président et secrétaires de la Convention nationale. À Paris, le 22 Germinal, an second de la République Française, une et indivisible. Signé Amar, président  ; A. M. Baudot, Monnot, Ch. Pottier et Peyssard, secrétaires. » Au nom de la République, le Conseil exécutif provisoire mande et ordonne à tous les Corps administratifs et Tribunaux, que par la présente loi ils fassent consigner dans leurs registres, lire, publier et afficher, et exécuter dans leurs départements et ressorts respectifs  ; en foi de quoi nous y avons apposé notre signature et le sceau de la République. À Paris, le vingt-deuxième jour de Germinal, an second de la République Française, une & indivisible. Signé Buchot, président par intérim. Contresigné Gohier. Et scellée du sceau de la République. «

IV. Nonobstant toutes lois antérieures, le régime des colonies est soumis, pendant dix ans, aux règlements qui seront faits par le gouvernement ».

URL : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/ commons/5/54/Loi_sur_la_traite_des_noirs_ et_le_r%C3%A9gime_des_colonies%2C_30_ flor%C3%A9al_an_X_1802.jpg

13. Décret du 27 avril 1848, Article Ier : «L’esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d’elles. À partir de la promulgation du présent décret dans les colonies, tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres, seront interdits ». Fait à Paris, en Conseil du Gouvernement. Les membres du Gouvernement provisoire, Signé Dupont (de l’Eure), Lamartine, Armand Marrast, Garnier-Pagès, Albert, Marie, Ledru-Rollin, Flocon, Crémieux, Louis Blanc, Arago.Le secrétaire général du Gouvernement provisoire, Signé Pagnerre. URL : https://www.gouvernement.fr/egalite-outremer/ le-decret-relatif-a-l-abolition-de-l-esclavage-dans-lescolonies-et-les-possessions

Joséphine tèt koupé

1. Hélène Ferrarini, « Pourquoi la France compte sept dates de commémoration de l’abolition de l’esclavage », Slate.fr. URL

:

http://www.slate.fr/story/101393/dates-


commemoration-abolition-esclavage

place artificiellement dans la position où se trouve 2. Édouard Glissant, Le Discours antillais, Collection naturellement le travailleur d’Europe. Folio essais (n° 313), Livre 1, LE SU, L’INCERTAIN, La Assurément il n’y a pas là de tyrannie, et l’homme auquel on n’impose que cette gène au sortir dépossession, 14, l’amorce, p78-79, Gallimard de l’esclavage ne semble pas avoir droit de se 3. Édouard Glissant aborde cette idée dans Le Discours plaindre. » antillais, notamment Ouvertures, Ibid Alexis de Tocqueville - Œuvres complètes, Michel Lévy, 1866, volume 9, CINQUIÈME ARTICLE, 15 17. 22 mai. Ibid, 796,797. décembre 1843. 4. Article 28  : « Déclarons les esclaves ne pouvoir URL : https://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvres_ rien avoir qui ne soit à leurs maîtres ; et tout ce qui compl%C3%A8tes_d%E2%80%99Alexis_ leur vient par industrie, ou par la libéralité d’autres de_Tocqueville,_L%C3%A9vy/Articles_ personnes, ou autrement, à quelque titre que ce sur_l%E2%80%99%C3%A9mancipation_des_esclaves soit, être acquis en pleine propriété à leurs maîtres, sans que les enfants des esclaves, leurs pères et 7. Décret relatif à la répression de la Mendicité et du mères, leurs parents et tous autres y puissent rien Vagabondage prétendre par successions, dispositions entre vifs aux Colonies, n° 3o6 du 27 Avril 1848. ou à cause de mort. Lesquelles dispositions nous LE GOUVERNEMENT provisoire DE LA RÉPUBLIQUE, déclarons nulles, ensemble toutes les promesses Considérant que le travail est la première garantie et obligations qu’ils auraient faites, comme étant de la morale et de l’ordre dans la liberté; faites par gens incapables de disposer et contracter Que la sécurité générale est intéressée à la répression de la mendicité et du vagabondage, de leur chef. » Louis Sala-Molins, Le Code Noir ou le calvaire de Décrète Canaan, Quadrige, PUF, 2012 ART. 1 er. Dans les colonies où l’esclavage est 5. Article 12 : « Les enfants qui naîtront de mariages entres esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à ceux de leur mari, si le mari et la femme ont des maîtres différents », Ibid

6. « C’est principalement la possession et la culture de la terre qui, dans les colonies anglaises, ont fait sortir les noirs des sucreries. Les mêmes causes amèneraient infailliblement dans les nôtres les mêmes effets. Sur 263,000 hectares que contiennent la Martinique et la Guadeloupe, il y en a 180,000 non cultivés. La Guyane, qui a 125 lieues de long sur près de 200 de profondeur, n’a pas 12,000 hectares en culture. Il n’y a donc pas de nègre qui, dans ces colonies, ne puisse se procurer de la terre et qui ne s’en procure si on lui laisse la liberté de le faire. Car, tant que la trace de l’esclavage ne sera pas effacée, les noirs auront naturellement peu de penchant à travailler pour le compte d’un maître. Ils préféreront vivre indépendants sur leur petit domaine, alors même qu’ils retireraient ainsi de leur travail une moindre aisance. Si, au contraire, les nègres émancipés, ne pouvant ni demeurer en vagabondage, ni se procurer un petit domaine, en étaient réduits pour vivre à louer leurs services, il est très-vraisemblable que la plupart d’entre eux resteraient dans les sucreries et que les frais d’exploitation de ces établissements ne s’élèveraient pas outre mesure. Qu’on y regarde de près, l’on verra que l’interdiction temporaire de posséder de la terre est nonseulement de toutes les mesures exceptionnelles auxquelles on peut avoir recours la plus efficace, mais aussi en réalité la moins oppressive […] En interdisant momentanément aux nègres la possession de la terre, que fait-on donc  ? On les

aboli par le décret de ce jour, la mendicité et le vagabondage sont punis correctionnellement, ainsi qu’il suit Tous mendiants, gens sans aveu ou vagabonds, seront mis à la disposition du Gouvernement pour un temps déterminé dans les limites de trois à six mois, selon la gravité des cas. Ils seront, durant ce temps, employés au profit de l’État, à des travaux publics, dans des ateliers de discipline, dont l’organisation et le régime seront réglés par un arrêté du ministre de la marine et des colonies. Les condamnés pourront être renfermés dans ces ateliers ou conduits au dehors pour l’exécution des travaux sous la garde des agents de la force publique. 2. Les cases et les terrains actuellement affectés aux esclaves, ainsi que les arbres fruitiers dont ils jouissent, restent la propriété des maîtres, à moins de conventions contraires. Néanmoins les propriétaires ne pourront priver les affranchis des fruits et récoltes pendant par branches ou par racines. 3. Tout individu qui résidera sur des terrains appartenant à l’État ou aux particuliers sans en être usufruitier, fermier, locataire ou concessionnaire à autre titre, sera expulsé de ces terrains par voie de police administrative, et sera passible, s’il y a lieu, des peines portées en l’article 1er. Pourront néanmoins se faire réintégrer par jugement ceux qui auraient à exercer contre l’État ou les particuliers des actions civiles résultant de la possession légale. 4. Il sera pourvu à l’organisation d’un corps de surveillants ruraux investis des attributions des officiers de police judiciaire, et chargés spécialement de la recherche des délits prévus dans


les articles précédents. Les surveillants ruraux : Martinique, Guadeloupe, Guyane et La Réunion, porteront un uniforme et ne seront point armés. ainsi que pour le Sénégal, Nossi-Bé et Sainte-Marie. Il s’agit d’une rente annuelle de 6 millions de francs, 5. Sont maintenues toutes les dispositions du Code ce qui correspond à un intérêt de 5% pour un capital pénal non contraires à celles du présent décret. de 120 millions de francs. S’y rajoutent 6 millions 6. Le ministre de la marine et des colonies est de francs payables en numéraire. La Réunion et la chargé de l’exécution du présent décret. Guadeloupe reçoivent la part la plus importante de Fait à Paris, en conseil de Gouvernement, le 27 Avril l’indemnité, soit pour chacune : 2 millions de francs 1848. Les Membres du Gouvernement provisoire, sur la rente 5%, soit un capital de 41 millions de Signé Dupont (de l’Eure), Lamartine, Arago, Ad. francs et une somme identique de 2 millions de Crémieux, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie, francs en numéraire.» Armand Marrast, Louis Blanc, Albert, Flocon. Le URL : https://francearchives.fr/fr/findingaid/ Secrétaire général du Gouvernement provisoire, cf6a9d60b0a48591bb897863a738fc0930a2ad38 Signé Pagnerre. 13. Article 219, de la LOI n° 2017-86 du 27 janvier https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k486121r/f367. 2017 relative à l’égalité et à la citoyenneté : « La image.texteImage loi n° 285 du 30 avril 1849 relative à l’indemnité 7. Bulletin des lois de la République française, accordée aux colons par suite de l’abolition de Xe série. premier semestre de 1848,(2e partie), l’esclavage est abrogée. » Imprimerie Nationale, Paris, Juillet 1848. URL : https:// URL : https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2017/1/27/ gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k486121r?rk=21459;2

LHAL1528110L/jo/article_219

8.« La notion de rachat, qui légitime le principe de l’indemnisation. (l’histoire se répète.) Vous étiez donc la propriété légitime de vos maîtres.  » Édouard Glissant, Le Discours antillais, Collection Folio essais (n° 313), Livre 1, LE SU, L INCERTAIN, La dépossession, 14, l’amorce, p74, Gallimard

14. « Quelque respectable que soit la position des noirs, quelque sainte que doive être à nos yeux leur infortune, qui est notre ouvrage, il serait injuste et imprudent de ne se préoccuper que d’eux seuls. La France ne saurait oublier ceux de ses enfants qui habitent les colonies ni perdre de vue sa grandeur, qui veut que les colonies progressent. Si les nègres ont droit à devenir libres, il est incontestable que les colons ont droit à n’être pas ruinés par la liberté des nègres. Les colons ont profilé, il est vrai, de l’esclavage ; mais ce n’est pas eux qui l’ont établi : la métropole a, pendant plus de deux cents ans, favorisé de tout son pouvoir les développements de cette institution détestable, et c’est elle qui a inspiré à nos compatriotes d’outremer les préjugés dont maintenant l’impression nous étonne et nous irrite. » Alexis de Tocqueville - Œuvres complètes, Michel Lévy, 1866, volume 9, SIXIÈME ET DERNIER ARTICLE, 15 décembre 1843.

9. Ordonnance de S. M. le Roi de France, concernant l’indépendance de l’île de St. Domingue, du 17 avril 1825, Article 2 : « Les habitants actuels de la partie française de St. Domingue verseront à la caisse générale des dépôts et consignations de France, en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant au trente et un décembre mil huit cent vingt - cinq, la somme de cent cinquante millions de francs, destinés à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité. » URL : http://mjp.univ-perp.fr/constit/ht1825.htm

10. Article 40 : «  L’esclave puni de mort sur la dénonciation de son maître, non complice du crime par lequel il aura été condamné, sera estimé avant l’exécution par deux principaux habitants de l’île, qui seront nommés d’office par le juge  ; et le prix de l’estimation sera payé au maître ; et pour à quoi satisfaire, il sera imposé par l’intendant sur chacune tête des nègres payant droits la somme portée par l’estimation, laquelle sera régalée sur chacun des dits nègres, et levée par le fermier du Domaine royal d’Occident pour éviter à frais. » Louis Sala-Molins, Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, Quadrige, PUF, 2012

URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Tocqueville__%C5%92uvres_compl%C3%A8tes,_%C3%A9dition_18 66,_volume_9.djvu/310

15. Recettes de 1830 : 979 787 135 fr (l’État est en positif) Journal des économistes: revue bimensuelle de la science économique et de la statistique, Volume 5, p345 URL : https://books.google.fr/ books?id=cg9CAAAAcAAJ&hl=fr

16. En 2018, les Recettes fiscales brutes sont de : 406, 573 millions € et les dépenses relatives aux missions sont de : 446, 248 millions €. Après conversion des dépenses, (1 euros = 6.55957 FRF) 11. Décret du 27/04/1848, article 5 :« L’Assemblée soit : 2 927 184 647.60 francs. Nationale réglera la quantité de l’indemnité qui - 15% de ce montant donne 439 077 697, 05 fr soit devra être accordée aux colons. » Bulletin des lois 66 937 199.98 millions € de la République française, ibid. 12. «  Un an après le décret d’émancipation, l’Assemblée nationale peut fixer le montant de l’indemnité coloniale pour tous les territoires intéressés, c’est-à-dire les quatre anciennes colonies

URL : https://www.performance-publique.budget.gouv. fr/sites/performance_publique/files/files/documents/ ressources_documentaires/documentation_budgetaire/ chiffres_cles/Chiffres_cles_budget_Etat_2018.pdf

17. « le 12 février 1838, sous la monarchie de


Juillet. L’indemnité fut abaissée à 90 millions, soit le remboursement de l’emprunt de 1825, plus un complément de 60 millions, au lieu de 120. C’est ce qu’on appelle la «double dette».» Blancpain François. Note sur les « dettes » de l’esclavage : le cas de l’indemnité payée par Haïti (1825-1883). In: Outre-mers, tome 90, n°340341, 2e semestre 2003. Haïti Première République Noire. pp. 241-245. URL : https://www.persee.fr/doc/

outre_1631-0438_2003_num_90_340_405

18. « CHARLES, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut. Vu les articles 14 et 73 de la Charte ; Voulant pourvoir à ce que réclame l’intérêt du commerce français, les malheurs des anciens colons de Saint Domingue, et l’état précaire des habitants actuels de cette île ; Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : Art. 1er. Les ports de la partie française de Saint Domingue seront ouverts au commerce de toutes les nations. Les droits perçus dans ces ports, soit sur les navires, soit sur les marchandises, tant à l’entrée qu’à la sortie, seront égaux et uniformes pour tous les pavillons, excepté le pavillon français, en faveur duquel ces droits seront réduits de moitié. Art. 2. Les habitants actuels de la partie française de Saint Domingue verseront à la caisse fédérale des dépôts et consignations de France, en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant au 31 décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité. Art. 3. Nous concédons, à ces conditions, par la présente ordonnance, aux habitants actuels de la partie française de Saint Domingue, l’indépendance pleine et entière de leur gouvernement. Et sera la présente ordonnance scellée du grand sceau. Donné à Paris, au château des Tuileries, le 17 Avril de l’an de grâce 1825, et de notre règne le premier. Charles X » L’ordonnance de Charles X du 17 avril 1825. In: Outre-mers, tome 90, n°340-341, 2e semestre 2003. Haïti Première République Noire. p. 249; URL : https://www.persee.fr/doc/outre_1631-0438_2003_ num_90_340_4057

19. Louis-Philippe Dalembert, Haïti,la dette originelle, Libération, 25 mars 2010. URL :https:// www.liberation.fr/planete/2010/03/25/haitila-detteoriginelle_61715917.

20. Haïti en Marche, édition du 21 au 27 Juillet 2010 • Vol XXIV • N° 26 URL : http://ufdcimages.

uflib.ufl.edu/UF/00/09/88/09/00413/00007-21-2010.pdf

21. Le crime était signé, Haïti Press Network, mardi, 20 Juillet 2010.URL :http://www.hpnhaiti.com/

site/index.php/societe/425-le-crime-etait-signe

22. Bill Quigley & Amber Ramanauskas, Mais où diable est passé l’argent de la reconstruction ?, Courrier internationnal, 12/01/2012

Contre le schoelchérisme

0. Jolivet Marie-José. La construction d'une mémoire historique à la Martinique : du schœlchérisme au marronisme. In: Cahiers d'études africaines, vol. 27, n°107-108, 1987. Mémoires, Histoires, Identités. pp. 287-309. URL : www.persee.fr/doc/cea_0008-

0055_1987_num_27_107_3407

1. Cottias Myriam, « Introduction », dans : Myriam Cottias éd., D’une abolition l’autre. Anthologie raisonnée de textes consacrés à la seconde abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Marseille, Agone, « Contre-feux », 1999, p. 3-15.

URL : https://www.cairn.info/d-une-abolition-l-autre-2910846113-page-3.htm

2. « En 1683, dans une Martinique peuplée de 14 085 habitants, on ne comptait toujours que 921 femmes blanches pour 1806 hommes blancs « portant armes ». Ce même recensement dénombrait 190 mulâtres et mulâtresses. Frédéric Régent l’explique : les premiers enfants nés d’unions légitimes mixtes sont « libres et réputés blancs et français ». L’usage local à l’égard des premiers métis, même illégitimes, tendait à les rendre libres. Puis, la législation se durcit et la règle romaine du partus sequitur ventrem s’imposa. Le fameux texte du Code Noir de 1685 à la Martinique légiféra sur l’esclavage, reconnaissant que celui-ci était devenu une institution durable dans les colonies ; mais l’édit précisant aussi les possibilités d’affranchissement, l’administrateur chercha alors délibérément à les contrôler. » Jessica PIERRE-LOUIS, thèse de doctorat, LES LIBRES DE COULEUR FACE AU PREJUGE : FRANCHIR LA BARRIERE A LA MARTINIQUE AUX XVIIe-XVIIIe SIECLES, 20 juin 2015. 3. Frédéric Régent, « Préjugé de couleur, esclavage et citoyennetés dans les colonies françaises (17891848)  », La Révolution française, 9  |  2015, URL  : http://journals.openedition.org/lrf/1403 4. Jean-François Niort (sous la direction) Bulletin de la Société d’histoire de la Guadeloupe sous le titre « Les libres de couleur dans la société coloniale, ou la ségrégation à l’œuvre (XVIIe-XIXe siècles) », BSHG, n° 131, janvier-avril 2002. Cité not. par Lebeau, p.3. Moreau de Saint-Méry confirme que l’opinion générale aux Antilles veut «qu’une ligne prolongée jusqu’à l’infini sépare toujours la descendance blanche de l’autre» (Description... de la partie française de l’île de Saint-Domingue(1797), rééd. Paris, Larose, 1958, p.100. 5. Frédéric Régent,op cit 6.Ibid 7.

Jean-François

Niort

op

cit,

Règlement

du


gouverneur général et de l’intendant pour les îles du Vent du 4 juin 1720, art.3, cité par Lebeau, p.78. L’auteur signale un arrêt du Conseil supérieur du Cap de 1777 en ce sens, confirmé par une ordonnance des administrateurs de cette île en 1779. 8. « Les vols qualifiés, même ceux des chevaux, cavales, mulets, bœufs et vaches aui auront été faits par les esclaves, ou par les affranchis, seront punis de peines afflictives, même de mort si le cas le requiert. » Louis Sala-Molins, Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, op cit 9. Cité par Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions des colonies françaises de l’Amérique sous le vent p.855. Voir aussi « la crainte continuelle dans laquelle ils sont de perdre la liberté dont ils ont plus lieu de connaître les avantages que d’autres est un frein qui les tient toujours en état de donner des marques de leur fidélité dans toutes les occasions qui se présentent » Jean-François Niort, op cit (p13) citant le Mémoire au secrétaire d’Etat Maurepas du 21 octobre 1727, cité par Ch.Duval-Mézin, op.cit., p.102-103. « Dubuc n’envisage toutefois pas la déchéance de la liberté pour complicité avec les marrons, alors que c’est l’un des cas sur lesquels la législation royale et locale insistera le plus.» 10. Jean-François Niort, op cit (p11) 11. « Un blanc qui épouse légitimement une mulâtresse descend du rang des Blancs, et devient l’égal des affranchis ; ceux-ci le regardent même comme leur inférieur : en effet cet homme est méprisable. Celui qui est assez lâche pour se manquer à lui-même, est encore plus capable de manquer aux lois de la société, et l’on a raison non seulement de mépriser, mais encore de soupçonner la probité de ceux qui par intérêt ou par oubli, descendent jusqu’à se mésallier » Jessica Pierre-Louis, thèse de doctorat, Les Libres de couleur face au préjugé : franchir la barrièreà la Martinique aux XVIIe-XVIIIe siècles, 20 juin 2015, p216. Citant Hilliard d’Auberteuil, Considérations sur l’état présent de la colonie française de SaintDomingue, Paris, Grangé 1777, tome 2, pp. 78-79. Le texte est repris par Pierre-François-Régis Dessalles, Les annales du Conseil souverain, tome 2, p. 79. 12. Frédéric Régent, op cit, paragraphe 17

étroitement lié à l’ancienneté de l’affranchissement dans l’ascendance, il l’est aussi avec la couleur » Régent Frédéric, « Structures familiales et stratégies matrimoniales des libres de couleur en Guadeloupe au XVIIIe siècle  », Annales de démographie historique, 2011/2 (n° 122), p. 69-98. URL : https://

www.cairn.info/revue-annales-de-demographiehistorique-2011-2-page-69.htm

15. Cécilia Gutel, « Patrick Bruneteaux, Le colonialisme oublié. De la zone grise plantationnaire aux élites mulâtres à la Martinique  », Lectures, Reviews, 2013, URL : http://journals.openedition.org/ 16. URL :http://www.caribbean-atlas.com/fr/ thematiques/vagues-de-colonisation-et-decontrole-de-la-caraibe/resistances/les-marronscontre-le-regime-esclavagiste-les-defis-militaires. html Et sur le marronnage en Jamäique, voir aussi

URL :https://www.nofi.media/2018/02/negres-marronsde-la-jamaique/40682

17. Jeffrey Heath, La révolution haïtienne au-delà de ses frontières, 2006 18. De Cauna Jacques. Dessalines esclave de Toussaint ?. Outre-mers, tome 99, n°374-375,2012. Mayotte, un enjeu ultramarin. pp. 319-322; URL : https://www.persee.fr/doc/outre_1631-0438_2012_ num_99_374_4936

19. Frédéric Régent,( Préjugé de couleur) op cit 20. Alejandro E. Gómez, « Images de l’apocalypse des planteurs », L’Ordinaire des Amériques, 215 | 2013, URL : http://journals.openedition.org/orda/665 21. Article 38 : « L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lis sur l’épaule  ; et s’il récidive une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et il sera marqué d’une fleur de lis sur l’autre épaule ; et la troisième fois il sera puni de mort  » 22. Lionel trani, le marronnage urbain en Martinique (1802-1809) : une micro-histoire, Page19 n°3/ hiver 2015. URL : http://www.pantheonsorbonne.fr/fileadmin/

CRHXIX/Lionel_Trani.pdf

23. http://blog.manioc.org/2016/06/le-marronnage-enguyane.html

13. Rafael Lucas, « Marronnage et marronnages », 24. Durand Guillaume, Les noms de famille de la Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 89 | population martiniquaise d’ascendance servile, 2002. URL : http://journals.openedition.org/chrhc/1527 Origine et signification des patronymes portés par les affranchis avant 1848 en Martinique, Paris, 14. « Dans la mesure où ce sont les gens de peau l’Harmattan, 2001, p.53. claire qui sont au sommet de l’échelle sociale des libres de couleur (Régent, 2004a, 164), la 25. MAUVOIS Georges B.les marrons de la mer, ed fréquence des mariages est directement liée à la Karthala 2017 : fortune des individus. Assez fréquemment, les 26. «Environ 80 % de l’aide versée à Haïti a été nègres sont des libres de première génération, les détournée par la famille Duvalier sous le couvert mulâtres, de deuxième génération, les métis, de d’œuvres sociales jusqu’au départ de «Bébé troisième génération, les quarterons de quatrième Doc», en 1986» écrit Charlotte Boitiaux, citant génération. Étant donné que le degré de richesse est


Christian Girault, directeur de recherche au CNRS et 43. http://www.esclavage-memoire.com/lieux-despécialiste de la région Caraïbe, dans une interview memoire/le-cri-l-ecrit-sculpture-33.html en date du 17 janvier 2011 pour France 24. URL: 44. https://www.ac-paris.fr/portail/jcms/p1_387681/

https://www.france24.com/fr/20110117-jean-claudeduvalier-bebe-doc-portrait-dictateur-exile-retour-haiticorruption-politique-france-asile

memoires-de-la-traite-negriere-de-l-esclavage-et-deleurs-abolitions

45. Tom Reiss (trad. Isabelle D. Taudière, Lucile 27. Sur l’INA, les reportage d’actualité sur la chute Débrosse), Dumas, le comte noir : Gloire, Révolution, du régime en 1986 Trahison : l’histoire du vrai comte de Monte-Cristo 28 BULLETIN DE L’ISPAN, n°36, Août septembre 2017. [« The Black Count: Glory, Revolution, Betrayal, and URL : http://ispan.gouv.ht/wp-content/upload/2017/09/ the Real Count of Monte Cristo »], Paris, Flammarion, BULLETIN%20DE%20L%27ISPAN%20No%2036.pdf 16 octobre 2013, 471 p. p. 347-348 29. Glissant discours antillais p232 30. Daget Serge. L’abolition de la traite des Noirs en France de 1814 à 1831.. In: Cahiers d’études africaines, vol. 11, n°41, 1971.pp. 14-58; URL: https://www.persee.fr/doc/cea_0008-0055_1971_ num_11_41_2811

31. URL : http://memorial.nantes.fr/chronologiedes-abolitions/ 32. GARRIER, Claude, “De La Difficulté D’abolir L’esclavage En Afrique.” Présence Africaine, no. 157, 1998, pp. 21–25. JSTOR, URL: www.jstor.org/

stable/24352037.

33.

URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordonnance_ du_8_janvier_1817

34. Le Havre, port négrier : de la défense de l’esclavage à l’oubli. Cahiers des Anneaux de la Mémoire, Les Anneaux de la Mémoire, 2007, pp. 23-41. Cf. DAGET S., Répertoire des expéditions françaises à la traite illégale (1815-1850), Nantes, Centre de Recherche sur l’histoire du monde atlantique, 1988. pp. 552-553 ; 557 35. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/ D%C3%A9cret_d%27abolition_de_l%27esclavage_ du_27_avril_1848

A déplacer

20. Daniel Hermant, Destructions et vandalisme

pendant la Révolution française, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 33ᵉ année, N. 4, 1978. pp. 703-719. URL : www.persee.fr/doc/ ahess_0395-2649_1978_num_33_4_293964

18. « Le pouvoir de signifier n’est pas une force neutre dans la société. Les significations jouent le rôle d’une force sociale réelle et positive dans les questions controversées et conflictuelles de société, et elles affectent leurs résultats. La signification des événements fait partie de ce pour quoi il faut se battre, car c’est le moyen par lequel le consentement a tel ou tel résultat peut être mobilisé. L’idéologie dans cette perspective n’est pas seulement une « force matérielle » réelle [...] Elle est aussi un lieu de lutte (entre des définitions concurrentes) et un enjeu, un prix à gagner – dans la conduite de luttes particulières. » Stuart Hall, Identités et cultures : politiques des cultural studies, « la redécouverte de l’idéologie », Edition Amsterdam, 2008

36. GARRIER, Claude, op cit A déplacer 37. Renault François. L’abolition de l’esclavage au Sénégal : L’attitude de l’administration française De la restitution (1848-1905). In: Revue française d’histoire d’outremer, tome 58, n°210, 1er trimestre 1971. pp. 5-81. 1. URL : http://www.unesco.org/new/fr/culture/themes/ URL : www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1971_ restitution-of-cultural-property/ Lire aussi URL : http:// num_58_210_1530

38. Renault François, Ibid 39. Olivier Le Cour Grandmaison, Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !, 11 avril 2016. URL https://blogs.mediapart.fr/edition/ travail-force-dans-lempire-colonial-francais/ article/110416/travail-force-et-exploitationcoloniale-souvenons-nous

gestion-des-risques-interculturels.com/pays/europe/ france/les-cultures-nationales-a-lassaut-des-museesuniversels-2eme-partie/

2. URL : https://www.lepoint.fr/culture/restituer-a-l-

afrique-son-patrimoine-un-sacre-defi-a-relever-23-032018-2205022_3.php

3. « Les statues sont mortes. Je cherche et j’espère cet Alboury qui viendra les réclamer, non pas comme une prise de guerre, mais comme 40. Le CNMHE parle d’une commémoration à 15000 le symbole de quelque chose de plus profond personnes en 2011. URL http://www.cnmhe.fr/spip. dont la place ne sera pas nécessairement dans php?article971 d’autres musées. Fermons les yeux un instant, 41. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTe comme Barthes le conseillait pour regarder une photographie. Et de l’universalisme colonial faisons xte=JORFTEXT000000268168&categorieLien=cid table rase. Imaginons d’autres possibles, des 42URL : http://www.senat.fr/visite/jardin/map_steles. cryptes, des cimetières, des forêts sacrées que html


nous pourrions, par dérision, nommer "musées" », Qu’est-ce qui rendra vie aux objets que les musées occidentaux pourraient restituer à l’Afrique ?, par Simon Njami, le Monde.

URL :https://www.lemonde.fr/afrique/ article/2019/06/23/simon-njami-les-uvresafricaines-conservees-en-occident-ont-perdu-leurame_5480410_3212.html

4. Incendie du Musée de Rio : « Le fruit d’une négligence absolue », Claire Gatinois, le Monde, 04 septembre 2018 URL : https://www.lemonde.fr/ameriques/ article/2018/09/04/indignation-apres-l-incendie-dumusee-de-rio_5349901_3222.html

Jolivet Marie-José. La construction d'une mémoire historique à la Martinique : du schoelchérisme au marronisme. In: Cahiers d'études africaines, vol. 27, n°107-108, 1987. Mémoires, Histoires, Identités. pp. 287-309; doi : https://doi.org/10.3406/cea.1987.3407 https://www.persee.fr/doc/cea_0008-0055_1987_ num_27_107_3407


Remerciements

Caroline Keppi pour ses conseils, critiques, encouragements et relectures au quotidien. Aux ami.e.s, Rémi Marie, JC Moineau, Estelle Nabeyrat, Jan middelbos, Karim Barkati, Guillaume Schaller, Prune Bécheau, Renaud Codron, pour leurs retours critiques, soutiens. Béatrice Rettig pour ses nombreuses invitations à l’oralité. Mais aussi Eric Lombard, et Marie Christine Loriers. Les lieux et les personnes qui les font vivre et qui m'ont invité à présenter ces reherches ; espaces pour la plupart disparues ou menacés. Je pense à Khiasma, à la Maudite, aux trois Générale (La Générale, La Générale Nordest, La Générale En Manufacture), la Colonie, la Chapelle Fifteen, ainsi que le blog Artdebout, et la revue Architecture et poésie. Coté institutions, la NYU, et la synagogue de Delme qui aura été le point de départ officiel de cette aventure. Celles et ceux qui ont acheté la première édition en prévente permettant son impression. Une pensée pour ma grand-mère Jeanne, mon frère, et mon fils Ernesto.


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