Ma mère est une marmotte

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Sébastien Chabot

Ma mère est une marmotte

Collection Pléiade direct’


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À Andrée Yanacopoulo, pour cette première chance offerte.

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​Ma mère a de grandes mains.​ ​Si j’avais des ailes je pourrais voler mais c’est juste des bras que j’ai et ils sont trop longs. ​Même si je suis maigre, j’ai des muscles et, un jour, je voudrais être aussi fort qu’un arbre et, un jour, je voudrais être un arbre sans racines parce que c’est plus beau les arbres, et qu’ils mangent ce qu’il y a dans la terre et qu’ils devraient manger les marmottes qui font des trous dans la terre. ​ ​Maman a pas l’air d’un arbre parce qu’elle est grosse comme une tour de bébelles et qu’il faudrait la pousser dans l’escalier au lieu de l’aider à l’monter. ​L’autre fois, maman m’a apporté mon plat de plastique avec un reste de pâte chinois dedans. Il y avait de la fumée qui sortait. J’ai essayé d’éteindre le feu avec du ketchup mais maman a arrêté ma main. J’ai eu tellement peur que j’ai échappé la bouteille et une grosse goutte s’est écrasée sur le blanc du frigidaire. J’ai reçu une claque sur la tête parce que je suis rien qu’un paquet de nerfs, comme dit maman. ​ ​A près, j’ai demandé pourquoi je mangeais toujours dans un plat de plastique. Maman a dit : « T’es rien qu’un bébé », mais j’ai compris qu’elle allait finir par me tuer même si c’est pas ça qu’elle a dit

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mais vous connaissez maman, c’est sûr que c’est ça qu’elle pensait. J​ ’ai peur de maman. Depuis qu’elle a arrêté de pleurer, ses ongles arrêtent pas de pousser.

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​L’autre jour je lui ai demandé où était papa et elle a dit qu’il était monté au ciel pour aller chanter avec les anges. Papa savait pas chanter et il arrêtait pas de sacrer et mon ami Mimille dit souvent que c’est impossible d’aller au ciel parce que chaque fois qu’on dit un gros mot c’est comme si on frappait un coup de marteau de plus sur les clous qui sont plantés dans les mains du p’tit Jésus. Maman dit des conneries et moi, des fois, des gros mots parce que je suis pas sûr de vouloir aller au ciel à cause de papa. (Quand même ça fait drôle de penser qu’un gars comme Jésus est maigre comme moi). M ​ a mère est épeurante aussi quand elle éventre des poissons qui meurent dans le lavabo. Moi je les vois bouger encore et faut que je me frappe dans le front pour voir des étoiles au lieu de maman. Faut pas faire confiance aux personnes qui éventrent les poissons sans les tuer. Je le dis parce que j’ai jamais vu maman flatter Sebzi et à la dernière soirée de plats de plastique avec ses amies marmottes elle a pas arrêté de dire : « Parlez pas de son père devant mon oiseau aux belles pattes, il est trop petit pour comprendre ». M ​ aman me donne toujours des noms d’animaux mais moi j’aimerais ça avoir toutes les dents des animaux qu’elle parle parce que je pourrais la


mordre plusieurs fois avec des dents de lapin, de chat, de p’tit loup, et de p’tite poule. Elle verrait que c’est pas drôle de se faire traiter d’animal et qu’y a peut-être des oiseaux avec des dents pointues comme des os aiguisés. ​En plus, vu que ma mère est grosse, elle pense que je suis moins intelligent parce que je suis maigre. C’est pas vrai. Pas vrai du tout. C’est pas parce qu’on peut compter tous mes os quand je lève mes bras et que je souris que je suis trop petit pour comprendre. C’est pas parce que je mange moins et que je m’essuie la bouche quand je mange que je ne sais pas que maman aimait pas papa à cause des marmottes et des jours de poisson. Je pense que papa faisait bien de dormir beaucoup parce qu’y pouvait rêver à autre chose qu’à maman. Ça arrivait souvent qu’il devait taper maman pour lui faire comprendre qu’elle était fatigante. Y ​ a des fois où je suis si enragé après maman que je fais des drôles de rêve. Je me vois autour d’une marmite où je fonds tous mes jouets pour en faire une mélasse de bébelles. Quand le plastique est fondu, je penche la marmite pour faire des grosses galettes que j’aplatis avec un rouleau à pâtisserie. Après, avec les galettes de plastique, je fais des feuilles pour construire un gros plat. Je le montre à maman et je lui dis que c’est pour elle et ses yeux se remplissent d’étoiles parce qu’un plat de plastique c’est vraiment quelque chose qui vaut la peine d’être vécu vu que c’est pratique. Après, maman va dedans pour voir tout ce qu’elle pourrait y mettre, et elle le touche avec des mains pour caresser, et

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elle a hâte de faire chauffer du pâté chinois au micro-ondes sans ketchup dedans, et c’est là que je place le couvercle sur le plat et que je pousse fort pour bien le fermer. Au début maman est heureuse dans mon plat de plastique, mais elle finit par ouvrir grand la bouche parce qu’elle manque d’air. Et elle se débat avec ses doigts en pattes d’abeille qu’on met dans des pots quand on s’amuse, l’été, et moi je la regarde étouffer, et j’ai envie de rire, mais je me retiens parce qu’il faut pas exagérer. Quand je me réveille, je me sens comme quand je donne des coups de pieds aux pissenlits et qu’ils montent au ciel en laissant du jaune sur mes souliers.

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Devant ma maison, y a des gros arbres qui crient le soir et quand y a du vent c’est encore pire et c’est comme s’ils étaient vivants. L’autre soir, j’ai voulu savoir pourquoi ils criaient même s’ils ont pas de bouche. J’ai fini par comprendre. Sur leurs branches, il y plein de corneilles qui chantent avec des bruits de gorge. J’ai plus peur des arbres qui crient maintenant et c’est correct parce que les corneilles c’est mes oiseaux préférés. Je pense qu’on a peur juste parce qu’on voit pas ce qui nous fait peur. C’est pour ça que j’aime pas la nuit. Mais le problème, c’est qu’elle revient toujours et c’est ça que je trouve vraiment fatigant. ​C’est comme pour maman. J’ai toujours peur qu’elle vienne me tuer dans mon lit en écrapoutissant ma face avec ses grosses fesses pour que j’étouffe et que ça se mette à puer. Alors pour être sûr, je bouge mes doigts sous les couvertures et ça me garde les yeux ouverts.​​


Quand je suis dans mon bain, moi, je deviens une soupe. Hier, maman m’a dit d’aller dans mon bain et de me nettoyer les oreilles, si je ne voulais pas que des chenilles viennent creuser dans ma tête et qu’elles regardent dehors par mes yeux. J’étais dans ma chambre et je jouais avec mes bonhommes à la plus grosse claque sur la tête. C’est Toup’ti qui a perdu et j’ai été obligé de le coucher dans son kleenex et il m’a pas dit bonne nuit mais ça comptait pas parce que je lui ai pas donné de bec non plus. Ça me fait peur, moi, le bain. Quand l’eau coule par le trou on dirait une bouche qui suce une soupe dans une cuillère et en plus il faut tout le temps que je joue à noyer mes pieds quand je suis dans le bain. C’est parce que je deviens une soupe et que l’eau, c’est mon bouillon, mes bras, c’est des céleris, mes jambes, des grosses carottes, mes poings, des oignons, et mes pieds, c’est des poissons. J’aime noyer mes orteils. S’ils avaient des yeux, ce serait sûrement l’affaire la plus laide au monde. Quand je sors mes pieds de l’eau, je les tiens à deux mains et ils gigotent comme s’ils étaient vivants, et je suis obligé de les frapper jusqu’à ce que maman me demande ce que je fais. Hier, j’ai fini de me laver en me touchant les fesses parce que c’est la partie de moi que j’aime le plus et, quand je les regarde, mes oreilles bourdonnent et j’ai le goût de me toucher le nez.

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Quand maman est entrée dans la chambre de bain avec une grosse éponge, elle m’a regardé et j’ai mis mes mains sur mon zizi parce que quand même. En ressortant, elle m’a dit que j’avais les poils aussi propres qu’un petit ours poilu et moi j’ai dit que j’avais pas de poils et j’ai attendu qu’elle sorte pour enlever mes mains de sur mon zizi.

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​Et là je me suis assis et j’ai forcé du nez et j’avais comme mal au cœur comme si j’avais mangé un porc-épic sans enlever les épines. J’ai collé mes doigts comme ça et j’ai fait comme un couteau avec. Je les ai passés sur mon cou et j’ai sifflé pour faire un bruit de lame. Ma tête est tombée dans le fond du bain et je l’ai regardée se noyer et, quand les yeux se sont fermés, j’ai essayé de rire parce que j’ai pensé que si ma tête était dans l’eau ça ferait un gros navet dans ma soupe, mais c’est là que j’ai vomi pour faire le bouillon plus épais.