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Cosmographie des autres mondes

Cosmographie des autres mondes Au travers de l’Allégorie de la caverne de Platon

Au travers de l’Allégorie de la caverne de Platon


Cosmographie des autres mondes

Au travers de l’Allégorie de la caverne de platon

• Mémoire de DNSEP achevé d’imprimer en janvier 2014 à l’atelier Édition de l’ENSA Bourges Alicia Tréminio •



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L’allégorie platonicienne de la caverne, nous projette à l’intérieur d’un espace où des hommes vivent dos à la sortie de la grotte et observent des images mouvantes sur un mur qui leur fait face. N’ayant aucune connaissance ni savoir qui leur permettent de comprendre les causes, ils admettent que les effets qu’ils voient sont la réalité. Ces hommes assignent aux ombres mouvantes devant eux des interprétations qui sont propres à leur sens et non à la raison. Au balbutiement de l’astronomie, les différents phénomènes observables donnent lieu eux aussi à de nombreuses interprétations bien loin de la vérité. En effet, la pratique de l’astronomie d’observation - à l’oeil nu - remonte à plusieurs millénaires avant JésusChrist, et les astronomes s’appuient sur les croyances, les opinions, la philosophie ou encore la religion pour expliquer ce qu’ils peuvent voir. Ainsi, l’observation puis la perception des manifestations célestes ont donné naissance à l’astrologie tout d’abord puis à l’astronomie. Longtemps considérées comme des sciences qui allaient de paire, l’astrologie a eu une importance particulière dans la perception cosmique en Égypte antique ou en Mésopotamie. L’astrologie est l’étude des actions et influences qu’ont les astres sur les éléments telluriques (hommes, nature etc.). Elle s’approche des croyances, du sacré et du surnaturel, là où l’astronomie tend vers une science précise et démontrable.


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En effet, avant ces sages observateurs les hommes, sans principes, sans discernement, ne s’attachant qu’à ce qui tombait sous leur sens, ignoraient les causes de tout ce qu’ils voyaient. Le lever du soleil leur paraissait un phénomène surprenant : la disparition des astres était pour eux une perte affligeante, leur réapparition un motif de joie ; ils ne soupçonnaient point la cause de l’inégalité des jours et des nuits ; ni même pourquoi la longueur des ombres variait relativement au plus grand éloignement ou à la plus grande proximité du soleil.1

Pour les hommes de l’Égypte antique, le ciel appartient au divin et de nombreux mythes définissent les objets célestes visibles. Il a ainsi une importante influence sur l’art et l’architecture, chacun étant un des modes de représentations dont dispose l’homme pour manifester son interprétation des phénomènes. Les représentations de la voûte céleste qui apparaissent sur des plafonds ou des couvercles de sarcophages permettent d’identifier les astres principaux du ciel sous la forme de différents dieux ou déesse. On retrouve fréquemment Nout, déesse de la voûte céleste, déployée au dessus de la Terre. Sur les sarcophages, elle soutient le ciel de ses bras levés. Sur d’autres, la déesse est représentée sur la face interne des couvercles avec les deux bras levés, dessinant l’arc du ciel au-dessus de l’occupant du sarcophage.

1  Marcus Manilius - Astronomicon-Les astrologiques ou la science du ciel


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Toutefois, les Anciens Égyptiens se sont intéressés de près au mouvement des étoiles ainsi que des constellations, et ont conçu des horloges stellaires, qui sont des représentations structurées et complexes de ces observations astronomiques, qui servent à l’accomplissement de rites religieux.2

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En Mésopotamie, les sumériens se servent de leurs observations des constellations pour bâtir un 2  La division que faisaient les Égyptiens entre ciel méridional et ciel septentrional reflète ainsi une opposition résultant d’observations : au nord, les formes étoilées des constellations, bien que mouvantes, ne disparaissent jamais ; au sud, les corps astraux peuvent être absents du ciel selon des rythmes spécifiques.


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calendrier et construisent des instruments de calculs leur permettant de prédire le passage des astres. Ils cherchèrent également à connaître la position de la Terre dans l’Univers et la nature des étoiles et des comètes. On retrouve ces données dans vingttrois tablettes provenant de la bibliothèque du roi Assurbanipal (668-627 avant J.-C.), traitant de la lune, du soleil, des planètes, des étoiles, des halos, des nuages et autres manifestations célestes.

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Les deux tablettes Mul Apin (qui signifie l’étoile Apin), contiennent un texte majeur d’astronomie (1370 avant J.-C.), qui provenaient également de la bibliothèque d’Assurbanipal, et livre un résumé des connaissances astronomiques de l’époque. La première tablette traitait des étoiles fixes qui étaient


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réparties en trois voies célestes. La seconde traitait de la lune et des planètes, des saisons et de la longueur des ombres.3 • Le manque d’instruments gardant le ciel encore à distance, c’est à l’imagination que revient le rôle d’interprète de ce qu’il est possible de voir. Néanmoins, au xviii siècle, grâce aux Lumières et au savoir raisonné, la distinction entre l’astronomie et l’astrologie est faite de manière définitive. Malgré cela, si le terme d’astrologie n’est plus employé pour qualifier des astronomes ayant une pensée qui tend vers le philosophique ou le merveilleux, certains, comme

3  Deux autres textes, conservés également sur des tablettes

d’argile, l’un astronomique et l’autre astrologique datent du XVIIe siècle avant notre ère. Le texte astronomique fournit la liste des dates de levers et couchers héliaques de la planète Vénus pendant vingt et un ans, sous le règne d’Ammisaduqa (1646-1626 avant J.-C.), roi de Babylone. Les données astronomiques furent accompagnées de présages qui mettaient en rapport les événements politiques importants et les phénomènes célestes observés. Le texte astrologique présentait ce qu’il fallait attendre de l’année selon l’état du ciel quand apparaissait le premier croissant de lune : « si le ciel est sombre, l’année sera mauvaise; s’il est brillant, l’année sera bonne; et si, avant la nouvelle lune, le vent du nord souffle à travers tout le ciel, les céréales seront abondantes ».


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Camille Flammarion (1842-1925)4, continueront à ajouter foi à leur description fantasmagorique. S’il aborde de nombreux sujets astronomiques comme l’étude des taches solaires ou des étoiles doubles, Flammarion se passionne surtout pour la planète Mars : il en observe la surface pendant de nombreuses années, convaincu d’y voir comme Percival Lowell des canaux artificiels. Également versé dans le spiritisme qui selon lui « n’est pas une religion mais une science », Flammarion consacre la fin de sa vie à rédiger des ouvrages sur la communication avec les morts et les maisons hantées. Son action en faveur de la vulgarisation de l’astronomie lui vaut cependant la Légion d’honneur en 1912. • Tout comme dans l’allégorie de Platon, les hommes ont cherché à calquer une réalité admise comme vérité sur des manifestations qu’ils ne comprenaient pas.

4  «Depuis plus de deux siècles, nous observons de la Terre les faits principaux de la météorologie martiale ; à la chute et à la fonte des neiges, aux intempéries, nuages, pluies et tempêtes, et au retour des beaux jours, en un mot à toutes les vicissitudes des saisons. La succession de ces faits est aujourd’hui si bien établie, que les astronomes peuvent prédire d’avance la forme, la grandeur et la position des neiges polaires comme l’état probable, nuageux ou clair de son atmosphère.» p. 178 Camille Flammarion - Qu’est ce que le ciel ?


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Les prisonniers de la caverne appartiennent au monde sensible, contraints par leur manque de connaissance ils sont soumis à l’interprétation des effets qui, par extension, peut donner naissance aux mythes ou aux religions. Il est donc possible de faire un parallèle entre ces prisonniers au sens propre, et les hommes qui cherchaient à comprendre l’Univers sans y avoir accès, eux-mêmes prisonniers de leurs capacités techniques et scientifiques (temps et progrès). Ainsi les constellations, ces figures imaginées formées par des groupes d’étoiles qui pour Marc Lachièze-Rey5 sont des projections accidentelles et changeantes, sont les premiers signes des représentations fantasmagoriques. Marcus Manilius, poète et astrologue romain d’origine syrienne, écrit aux environs de 50 avant J.C. un long poème en cinq livres traitant d’astrologie et d’astronomie : Astronomicon-Les astrologiques ou la science du ciel. Dans ce récit, une grande partie du texte est consacrée à une description précise des constellations visibles. L’auteur explique par l’intermédiaire de mythes et croyances de l’époque, la manière dont les astres sont 5 Marc Lachièze-Rey est astrophysicien, théoricien et directeur de recherche au CNRS. Il s’intéresse particulièrement à la cosmologie et la gravitation, la physique théorique (en particulier la masse cachée) et les liens avec les théories quantiques.


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apparus dans le ciel et d’où provient leur forme. On rencontre bientôt le cocher dont les pieds touchent presque le taureau : son art lui mérita le ciel et le nom sous lequel il est connu. Jupiter l’ayant vu voler le premier sur un char attelé de quatre chevaux, le transporta parmi les astres. Avec lui paraissent les chevreaux dont les feux rendent la navigation dangereuse, et la chèvre célèbre par l’honneur qu’elle a eu, de nourrir le roi de l’univers : c’est en quittant son sein que ce Dieu devint le maître de l’Olympe ; le lait qu’il y avait puisé lui donna la force de lancer la foudre et de faire gronder le tonnerre. Jupiter, reconnaissant, donna rang à la chèvre entre les astres éternels ; une place dans le ciel devint le juste retour de la conquête de l’empire du ciel.6

Outre les constellations, les astéroïdes sont également des objets célestes qui ont donné lieu a de nombreuses interprétations. Le xviii siècle est d’une certaine manière, le siècle des comètes. De plus, la peur provoquée par ce messager de l’espace est mystique mais également scientifique. Vue comme un instrument du destin qui peut provoquer des catastrophes cosmiques, une fin du monde ou encore l’apocalypse, sa toute puissance lui confère l’image du péril, du mystère et de l’invincibilité.

6  Marcus Manilius - Astronomicon-Les astrologiques ou la science du ciel


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En fait, le terme «comète» désignait d’une manière générale tout «agresseur» venant de l’espace.7

Selon l’astronome Pierre-Simon de Laplace8 (17491827), voici ce qui pouvait arriver si une comète rencontrait la Terre : « L’axe et le mouvement de rotation changés ; les mers abandonnant leur ancienne position pour se précipiter vers le nouvel équateur ; une grande partie des hommes et des animaux noyés dans ce déluge universel, ou détruits par la violente secousse imprimée au globe terrestre ; des espèces entières anéanties ; tous les monuments de l’industrie humaine renversés. »9

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7  p. 135 - Lucian Boia - L’exploration imaginaire de l’espace 8 Mathématicien, astronome et physicien français, il s’est notamment distingué grâce à sa théorie des probabilités et passe une grande partie de sa vie à travailler sur l’astronomie mathématique. 9  Pierre-Simon Laplace - Exposition du système du monde


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Socrate — Mais quoi, penses-tu qu’il soit étonnant qu’un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant encore la vue troublée et n’étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé d’entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations qu’en donnent ceux qui n’ont jamais vu la justice elle-même ?10

Comme on le voit dans cet extrait de La Caverne, « la question dépassait l’observation pure et entrait dans le domaine plus délicat des croyances »11, ce qui, comme évoqué plus haut, rend plus délicat la transmission car elle devient source d’interprétations subjectives et sensibles, là où la science se veut objectivante et intelligible. Après avoir assigné les effets à leurs véritables causes, l’homme s’appliqua à étudier l’univers au centre duquel il est placé. Il se proposa de connaître tout ce que renferme l’étendue du ciel ; il décrivit la forme des signes célestes ; il les désigna par des noms convenables ; il détermina les lois qui réglaient leurs divers mouvements ; il découvrit que tous les événements de la vie sont subordonnés à la puissance et à l’état actuel de l’univers, que nos destinées sont sujettes à des variations relatives aux diverses dispositions des corps célestes.12 10  Platon - La République 11  p. 46 - Lucian Boia - L’exploration imaginaire de l’espace 12  Marcus Manilius - Astronomicon-Les astrologiques ou la science du ciel


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Mais en 1609, Galilée invente la lunette astronomique et l’on voit naître l’astronomie moderne. Cet instrument va rapprocher les astres des yeux humains, rendant ainsi les détails célestes accessibles. Les autres mondes du ciel ne sont donc plus uniquement des vues de l’esprit mais existent en réalité. L’espace devient un vaste terrain d’expérience où toute hypothèse est permise, où l’imagination peut donc se déchaîner, mais en restant maintenant proche de l’astronomie et non plus de l’astrologie. Les planètes représentent le laboratoire idéal pour expérimenter l’avenir ou, à l’inverse, reconstituer le passé de la Terre, ce qui va donner lieu à de nombreuses descriptions - tant littéraires qu’imagées - de paysages cosmiques. C’est à partir de là que l’on commence à trouver des cartes précises, des images et dessins tirés d’observations pures du ciel. Dans l’allégorie de Platon, l’un des hommes sort de la caverne et observe la cause des phénomènes qu’il a vu à l’intérieur, et peut enfin analyser et ainsi comprendre l’origine des projections. Il fait appel à ses connaissances et à un savoir qu’il n’avait pas auparavant, pour se rendre compte qu’il ne voyait dans la cavité qu’une représentation faussée par sa subjectivité et ses sens. Le monde extérieur à la Caverne est un monde rationnel, par opposition au monde sensible qui se trouve à l’intérieur. Tout comme l’homme sorti de la caverne, les astronomes peuvent enfin confirmer, expliquer ou révéler des phénomènes inconnus grâce à une


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vision plus étendue, plus précise et rapprochée. Il ne s’agit plus de calquer des opinions ou une foi sur des manifestations célestes, mais bien d’en questionner les fondements pour entrer dans une démonstration raisonnable. Pour cela, les calculs et formules mathématiques ne suffisent pas, les astronomes se rendent compte qu’ils doivent faire appel à leur imagination et à l’image comme preuve de ce qu’ils avancent, mais aussi afin d’expliciter et valider leurs expériences purement scientifiques. Ils vont donc plonger le lecteur ou l’observateur dans un monde inconnu, en déplaçant la perspective avec laquelle on regarde, et ainsi faire naître l’idée de voyage imaginaire dans l’espace. Johannes Kepler est un astronome allemand né le 27 décembre 1571 et mort le 15 novembre 1630. Il a notamment découvert les trois relations mathématiques, aujourd’hui dites lois de Kepler, qui régissent les mouvements des planètes sur leur orbite et a ainsi démontré que les planètes ne tournent pas autour du Soleil en suivant des trajectoires circulaires parfaites mais des trajectoires elliptiques. L’histoire Le songe ou l’astronomie lunaire de Kepler aborde le voyage physique dans l’espace, qui propulse un personnage sur un astre : la Lune. Le Songe est le récit d’un rêve que fait Kepler après avoir observé la Lune et les étoiles. Il a rêvé d’un livre qui parle d’une aventure vécue par un certain


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Duracotus. Ce dernier, se retrouve adopté par Tycho Brahé pour y apprendre l’astronomie. Devenu érudit, il retourne dans sa patrie pour y retrouver sa mère, Fiolxhilde qui, avant de mourir lui révèle certains secrets, et plus particulièrement la possibilité qu’elle a d’invoquer certains esprits, notamment un démon qui permet une sorte de voyage astral. Avec lui, elle effectue un dernier voyage pour aller retrouver une île nommée Levania, qui se trouve être en réalité la Lune. Kepler place son récit au travers d’un rêve invoquant ainsi la fiction à des fins scientifiques - tout en évitant très certainement la censure - notamment pour ses facultés à produire des images, pour ses propriétés heuristiques (en voyant on comprend mieux) mais aussi rhétoriques (on frappe l’imaginaire des lecteurs). Cependant, il ne néglige pas d’intégrer des éléments du réel pour permettre à l’imagination du lecteur de créer de possibles paysages ou d’ancrer son récit dans une certaine vérité. On retrouve notamment des éléments spatiaux comme le Volcan l’Hekla ou l’Islande son pays natal, temporels, l’auteur précise que le voyage se passe vers l’an 1608, et humains avec la présence de l’astronome Tycho Brahé. Il s’agit d’immerger à la fois les personnages du texte tout autant que le lecteur dans un paysage inaccessible physiquement mais qui existe selon lui. Avec ce texte, une vision nouvelle du cosmos apparaît, sachant que la représentation ne se fait pas à partir


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d’éléments visibles et accessibles. L’inaccessibilité de l’objet céleste suppose en effet des techniques, ici d’écritures, pour décrire l’invisible et montrer l’inconnu des nouveaux mondes du ciel. Dans ce contexte, la fiction joue un rôle central, car elle permet de substituer une nouvelle image mentale, du cosmos à l’ancienne. Et seule la fiction permet de dépasser les limites du réel observable pour trouver un nouveau point de vue d’où décrire l’univers. Néanmoins, on se rendra compte plus tard que malgré les instruments, l’observation astronomique reste une expérience individuelle et difficile à faire admettre aux autres. Kepler se sert donc comme dit plus haut, d’éléments terrestres pour penser et créer les paysages lunaires. Il décrit des paysages non moins fantastiques, où les montagnes sont beaucoup plus hautes que celles de la Terre et où les plantes poussent à des vitesses vertigineuses pour disparaître le même jour. Il mêle donc la précision de données astronomiques liées aux mouvements de la Lune à la géographie précise des paysages. Toutefois, Levania possède des montagnes élevées, de longues vallées profondes. Aussi, comparée à notre terre, elle est une sphère bien moins parfaite, qui se trouve être, sur sa surface, pleine de crevasses, et comme percée de cavernes et de grottes interminables, notamment dans la région de Privolva [...]13

13  p.26 - Johannes Kepler - Le songe ou l’astronomie lunaire


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A première vue, Le Songe de Kepler a l’air d’un voyage mythique, avec son peuple de démons volants, ses herbes magiques, ses commentaires astrologiques mais on y trouve également une description du


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voyage et de l’environnement lunaire extrêmement précise et plausible, autant scientifiquement que géographiquement. Il met également à mal les représentations anciennes du cosmos en transportant l’observateur terrestre puis le plaçant, par la fiction, sur la Lune. Ce stratagème lui permet de bouleverser la vision du cosmos établie par Aristote et Ptolémée, pour permettre au lecteur, en imagination, de se faire une nouvelle image d’un cosmos changeant, mouvant et non figé, grâce encore à l’usage de la fiction. D’une certaine façon, on pourrait penser qu’il anticipe les voyages dans l’espace que nous avons connus. Notamment par le fait que les navigateurs de l’espace sont sélectionnés et préparés comme les cosmonautes d’aujourd’hui. Ce texte de Kepler est un des premiers qui use de la fiction et qui fait se juxtaposer l’imagination et la copie. On en vient par la suite à se poser la question de la construction de ces autres mondes. Ne sont-ils faits que d’éléments imaginaires ou ne sont-ils qu’une copie de la Terre ? Pour que l’immersion dont il était sujet plus haut soit complète et vraisemblable, on remarque l’usage d’éléments réels détournés, modifiés auxquels on ajoute ou retranche des morceaux, ou qui servent seulement de point de départ à la création d’un environnement extra-terrestre. Ainsi a-t-on vu émerger de nombreuses


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représentations de paysages des autres planètes, faites à partir de fragments de notre monde. Ces visions portent le nom de vues d’artiste. Ce terme désigne les illustrations accompagnant un thème spéculatif, principalement scientifique. Ces images s’opposent, par leur réalisation, à la vue technique du dessin industriel ou à une photographie documentaire. En effet, elles sont abordées en tant que conception de la science du ciel où le dessin et l’image deviennent les outils majeurs. C’est donc par les outils du dessin, de la peinture, du montage ou encore du collage qu’elles s’élaborent mais c’est avant tout grâce à l’imagination qu’elles se construisent. Il est important de présenter le caractère différent mais complémentaire que l’on peut discerner entre les images cosmiques dîtes d’artistes et les photographies astronomiques. Tout d’abord, la photographie valide l’existence de certains aspects de l’univers et des objets qui le compose, tandis que les vues d’artistes montrent des vues plus abstraites et hypothétiques tout en s’affirmant dans la visualisation “en immersion” de l’apparence des autres mondes. La question du point de vue et plus largement de l’intégration de l’observateur dans le paysage est centrale dans ces images spéculatives. En effet, la nature des vues d’artistes en astronomie se radicalise dès le début du xxème siècle pour offrir de nouvelles vues idéales, imaginaires, des reconstitutions de


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paysages existant quelque part dans le ciel. Ces dessins résultent de plus en plus d’hypothèses tandis que l’observation elle-même s’incarne par la photographie qui appareillera les lunettes d’observations, des satellites artificiels et aujourd’hui des robots envoyés directement sur le sol de la planète à explorer. Malgré l’observation possible (lunette et télescope), les images jouent sur leur capacité à représenter un élément connu mais dont il faut habiller l’environnement inconnu et que seules des vues imaginaires peuvent compléter. Pour comprendre la capacité de ces images à rendre visible l’invisible, et ce malgré des rendus imparfaits dûs aux moyens utilisés, il faut s’intéresser plus particulièrement à deux auteurs français et américains. Tous deux sont de grands vulgarisateurs à propos de l’astronomie, ils cherchent, par différentes façons de traiter l’image, à mettre à la portée du plus grand nombre une science qui paraît difficile à aborder. Il est important pour eux de faire connaître leur vision de ces mondes, de diffuser plus largement cette science mais aussi de répandre une connaissance qui leur est propre et qu’ils essaient de transcrire. Ici, la question de la transmission est essentielle, tout comme l’homme qui a pu sortir de la caverne et qui tente d’expliquer à ceux qui y sont restés les causes de ce qu’ils voient.


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Cette transmission va se faire non plus par des écrits mais par les images et notamment des peintures réalisées pour des livres ou encore des décors de cinéma. • Lucien rudaux né en 1874 et mort en 1947, est un astronome français. Également peintre et photographe, il installe en 1894 un observatoire à Donville-les-bains, où il travaillera jusqu’à sa mort. Scientifique avant tout, il mettra à profit sa créativité pour expliciter par le dessin les données physiques, mathématiques et astronomiques qu’il considère comme « particulièrement ardue[s] »14. C’est pour ainsi dire, le premier peintre a composer des paysages d’après ses observations télescopiques, en vue d’initier le grand public à la constitution et au fonctionnement de l’univers. Il opère ainsi un raccourci entre l’homme et la science. Son livre, Sur les autres mondes donne à voir à travers différentes photographies, gravures, montages et peintures des paysages terrestres transposés en des décors extra-terrestres. Ses illustrations sont le résultat de nombreuses observations directes, et l’on comprend que chaque image est construite à partir d’une image de la Terre.

14  Lucien Rudaux - Avertissement - Sur les autres mondes


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Comme Nelson Goodman le dit : « Pour construire le monde comme nous savons le faire, on démarre toujours avec des mondes déjà à disposition ; faire c’est refaire. »15 Chesley Bonestell, né en 1888 et mort en 1986, architecte de formation, contribua à la réalisation du Chrysler Building et du Golden Gate Bridge. Puis il travailla pour la première à un décor de cinéma avec Orson Welles dans Citizen Kane16.
Bonestell dessine sa première vue d’espace à 17 ans, c’est la planète Saturne, qu’il vient d’observer après sa visite à l’observatoire de Lick. La science, l’observation et le dessin sont donc pour lui absolument liés. Malgré tout, son oeuvre se différencie de celle de Rudaux par le fait qu’il n’est pas scientifique, qu’il ne rédige pas de textes scientifiques sur l’astronomie, mais qu’il l’illustre. Néanmoins, il reste très proche des écrits pour lesquels il dessine, et tente par exemple de rendre avec exactitude une inclinaison de planète selon le point de vue duquel il se place. Cela ne l’empêche pas d’être plus fantaisiste, tant dans ses peintures que dans les décors de cinéma, les illustrations d’articles ou autres couverture de magazines qu’il réalise. En premier lieu il crée les illustrations du livre Conquest of space, écrit par Willy Ley et publié en 1949. Puis il revient vers les décors de 15  p. 15 - Nelson Goodman - Manières de faire des mondes 16  Film d’Orson Welles sorti en 1941, 119 min


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cinéma et compose des paysages notamment pour les films Destination Lune17 de 1950 et La guerre des mondes18 de 1953. Son travail s’apparente à celui d’un explorateur, qui cherche l’inconnu dans le connu (à l’inverse du voyageur, qui cherche à reconnaître des éléments qu’il connaît dans l’inconnu). Il conçoit des panoramas dans lesquels on peut discerner des éléments rocheux au premier plan, puis en arrière plan une immense masse rocheuse ou une vue dégagée sur un phénomène céleste. (pages 8-9 et 12-13) Chaque morceau de cette planète ainsi que son emplacement dans la peinture est choisi afin d’être la réponse imagée à la question scientifique. Sur la peinture de la page 8 et 9, on observe au tout premier plan en bas à droite, des hommes debout sur une masse rocheuse. En effet, ces formes humaines placées par Bonestell dans nombreuses de ces peintures peuvent être vues en tant que repère d’échelle qui permet à l’observateur d’imaginer la taille de chaque caillou, montagne ou objet céleste, rendant la scène plus vraisemblable. En outre, on peut les comprendre comme le symbole de sa conviction en la conquête spatiale imminente de l’homme.

17  Film d’Irving Pichel sorti en 1950, 92min 18  Film réalisé d’après le livre de H.G. Wells par Byron Haskin en 1953, 85 min


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Reconnaître des motifs consiste surtout à les inventer et les appliquer. Compréhension et création vont ensemble.19

Cette dernière phrase, « compréhension et création vont ensemble » est intéressante dans l’appréhension de la construction de ces images. On peut assimiler les motifs dont parle Nelson Goodman aux différents éléments de nature - roches, poussière, terre, étoiles, montagnes ou encore cratères - aisément identifiables par tout homme en tant que tel. Ils ont employé, d’une certaine manière, les techniques du montage et du collage, en assemblant tous ces morceaux de Terre de façon à ce qu’un paysage étranger d’un monde inabordable soit créé, tout en restant imaginable et donc tangible. Ces images sont vouées à la compréhension de ces mondes, et le moyen utilisé par ces vulgarisateurs est la création, l’imagination. Au travers de leurs peintures, ils rendent visibles des panoramas qui nous sont invisibles. • Comme il a été dit plus haut, de construire tend à s’approcher l’explorateur fouille ce qu’il connaît d’éléments inconnus. Actuellement, les vues d’artistes se

cette manière de celle dont à la recherche sont éloignées

19  p. 32 - Manières de faire des mondes - Nelson Goodman


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de leur définition d’origine et se dirigent vers la photographie astronomique. Il se trouve en effet que la science n’ a plus la nécessité de faire appel à l’imagination pour voir des paysages martiens ou encore lunaires. Le 7 août 1959 est lancé le satellite Explorer vi par les américains. Il permet de tester un système pour photographier la couverture nuageuse terrestre, et transmet les premières photographies de la Terre prises depuis l’orbite. Une des photographies les plus populaires tant des médias que du grand public est La bille bleue (Blue Marble) prise cette fois pas l’équipage d’Apollo 17 en 1972.

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Mais c’est en 1990 qu’est lancé le Télescope spatial Hubble, développé par la N.A.S.A ( National Aeronautics and Space Administration) avec la participation de l’E.S.A (Agence Spatiale Européenne). Avec lui s’est généralisée l’imagerie de l’espace lointain telles que les galaxies, nébuleuses ou encore les vues rapprochées de la Lune et autres planètes.


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En août 2012, le robot Curiosity est déployé sur Mars. Depuis, il nous abreuve de photographies montrant les paysages de la planète, et renverse ainsi la situation d’explorateur dans laquelle se trouvaient nos vulgarisateurs passés. Aujourd’hui, nous nous rapprochons des voyageurs, cherchant dans chaque image qui nous parvient, la moindre chose que nous pourrions reconnaître. C’est ce que l’on peut appeler une paréidolie (du grec ancien para-, à côté de, et eidôlon, diminutif d’eidos, apparence, forme) qui est une sorte d’illusion d’optique qui consiste à associer un visuel informe et ambigu à un élément clair et identifiable. Cela commence en 1976, par l’apparition du Visage de Mars, lorsque la sonde Viking I survole la planète autour du 41° de latitude Nord. Il prend en photo la colline Cydonia Mensae, au relief évoquant un visage humain. Il ne s’ agit en réalité que d’un caprice de la nature, une butte ayant pris une apparence humaine sous un jeu d’ombre et de lumière. Cette paréidolie laisse penser qu’elle pourrait être à l’origine du projet lancé par Google, Google faces, grâce auquel on peut parcourir Google maps à la recherche de reliefs sur la Terre, dans lesquels on peut déceler des formes humaines. Plus récemment, le rocher Jake Matijevic, détecté par Curiosity, intrigue par sa forme pyramidale. Dans le paysage Martien désertique, cette pierre étonne et pose la question de l’artificiel.


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De même qu’en 1976, l’homme cherche à identifier des éléments qu’il connaît, visage ou forme géométrique, dans un environnement qu’il ne peut atteindre. La question reste cependant ouverte quant à la finalité de ces interventions : fait-on cela pour se rassurer face à ces mondes inconnus ou bien en pensant qu’il pourrait exister une vie capable de façonner ce que nous discernons ? Le réel finit toujours par croiser la fiction, à l’exemple du Lézard de Mars aperçu sur un cliché pris par Curiosity au mois de mai 2013. On y décèle une forme semblable à un petit reptile, marchant sur le sol Martien. Dans le film Planète rouge20, qui se déroule en 2050, le niveau d’oxygénisation artificielle mis en place par les colons terriens s’effondre. Le vaisseau Mars One 20  Film fantastique d’Anthony Hoffman, sorti en 2000, 106 min


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est envoyé pour enquêter et découvre que Mars est en fait un désert habité par des insectes à l’apparence de roche.

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• La composition de l’image a donc dans ce sujet une importance particulière. Dérivé du latin positio, fait de mettre ensemble, elle est une composante plastique de toute image, étroitement liée au cadre et au cadrage. Elle consiste à agencer les différents éléments à l’intérieur d’un cadre et détermine les points forts de la vision du spectateur, « dont le regard sera guidé par ailleurs par une composition qui, respectant le balayage de l’oeil, lié au sens de la lecture, s’articulera avec l’échelle des plans et les notions d’arrière-plan et d’avant-plan, dans les images à perspective. » 21 Que ce soit une image physique, ou bien celle dessinée par les mots d’un écrivain, si on s’interroge sur l’image, on s’interroge aussi sur le rapport que celle-ci entretient avec le réel.

21 p. 82 - Dictionnaire de l’Image - Ouvrage dirigé par Françoise Juhel


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En cosmologie, les images sont construites pour donner à voir des mondes possibles, imaginaires et fictifs mais où la fiction « n’est pas un mensonge, elle ne se donne pas, en principe, comme une réalité, mais vise à capter l’attention et les affects du lecteurspectateur et à répondre à son besoin d’émotions, de connaissance et d’imaginaire »22. Cette idée se retrouve notamment dans le film 2001, l’odyssée de l’espace23, dont Kubrick parle lui même : J’ai essayé de créer une expérience visuelle, qui court-circuite les classifications verbalisées et pénètre directement le subconscient avec un contenu émotionnel et philosophique.24

En revanche, l’imagerie scientifique aujourd’hui se trouve être produite de la même manière que les vues d’artistes. Les scientifiques partent en effet d’une image d’observation pour modéliser ensuite ce qu’elle représente. Ils recueillent des données en terme de fréquence et de longueur d’onde, puis les transforment en images numériques auxquelles on va attribuer des intensités et des couleurs (qui relèvent néanmoins de conventions) pour les rendre lisibles. L’imaginaire n’est cependant plus placé en amont

22  p.148 - ibid 23  Film de Stanley Kubrick, sorti en 1968, 141 min 24  Alison Castle - The Stanley Kubrick Archives


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de cette imagerie cosmologique, mais est toujours employé en fin de processus dans le but de construire des hypothèses, comme le dit l’astrophysicien Marc-Lachièze-Rey, « [...] les astronomes disposent d’images et doivent rechercher à quelle réalité elles correspondent. »25

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Ce que Platon voulait suggérer par cette image de la caverne, c’est que nous sommes nous aussi comme les prisonniers de l’expérience, même si nous nous croyons libres et avertis et que nous n’avons pas passé notre vie enchaînés à regarder un théâtre d’ombres. Les prisonniers voient les ombres, ne croient pas qu’il existe autre chose, et laissent échapper la possibilité de connaître les objets véritables. Nous qui voyons les objets et pas seulement les ombres, nous ne parvenons pas d’avantage à en contempler la vraie nature, qui est cachée et qu’il faut chercher sous la surface des choses. Notre connaissance, comme celle des prisonniers, est enfermée dans une image.26

25  p. 32 - Marc Lachieze-Rey - Réel-Virtuel en astronomie 26  p.10 - Roberto Casati - La découverte de l’ombre



Annexes


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Platon - La république - Livre VII - 514a-519c Représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée. Imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles. Glaucon — Je vois cela. Socrate — Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois et en toute espèce de matière. Naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent. Glaucon — Voilà, un étrange tableau et d’étranges prisonniers. Socrate — Ils nous ressemblent, répondis-je. Pensestu que dans une telle situation ils n’aient jamais vu autre chose d’eux mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ? Socrate —


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Comment cela se pourrait-il s’ils sont forcés de rester la tête immobile durant toute leur vie ? Socrate — Et pour les objets qui défilent n’en est-il pas de même ? Glaucon — Sans contredit. Socrate — Mais, dans ces conditions, s’ils pouvaient se parler les uns aux autres, ne penses-tu pas qu’ils croiraient nommer les objets réels eux-mêmes en nommant ce qu’ils voient ? Glaucon — Nécessairement. Socrate — Et s’il y avait aussi dans la prison un écho que leur renverrait la paroi qui leur fait face, chaque fois que l’un de ceux qui se trouvent derrière le mur parlerait, croiraient-ils entendre une autre voix, à ton avis, que celle de l’ombre qui passe devant eux ? Glaucon — Non par Zeus. Socrate — Assurément, de tels hommes n’attribueront de réalité qu’aux ombres des objets fabriqués. Glaucon — De toute nécessité. Socrate — Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu’on les guérisse de leur ignorance. Qu’on détache l’un de ces prisonniers, qu’on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière. En faisant tous ces mouvements il souffrira, et l’éblouissement l’empêchera de distinguer ces objets dont tout à l’heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu’il répondra si quelqu’un vient lui dire qu’il n’a vu jusqu’alors que de vains fantômes, mais qu’à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? Si, enfin, en lui montrant Glaucon —


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chacune des choses qui passent, on l’oblige, à force de questions, à dire ce que c’est, ne penses-tu pas qu’il sera embarrassé, et que les ombres qu’il voyait tout à l’heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu’on lui montre maintenant ? Glaucon — Beaucoup plus vraies. Socrate — Et si on le force à regarder la lumière ellemême, ses yeux n’en seront-ils pas blessés ? N’en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu’il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu’un lui montre ? Glaucon — Assurément. Socrate — Et si, reprise-je, on l’arrache de sa caverne, par force, qu’on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu’on ne le lâche pas avant de l’avoir traîné jusqu’à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement et ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? Et lorsqu’il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ? Glaucon — Il ne le pourra pas, du moins au début. Socrate — Il aura, je pense, besoin d’habitude pour voir les objets de la région supérieure. D’abord ce seront les ombres qu’il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets euxmêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière. Glaucon — Sans doute.


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Socrate — À la fin, j’imagine, ce sera le soleil, non ses

vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit, mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu’il pourra voir et contempler tel qu’il est. Glaucon — Nécessairement. Socrate — Après cela il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c’est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d’une certaine manière, est la cause de tout ce qu’il voyait avec ses compagnons dans la caverne. Glaucon — Évidemment, c’est à cette conclusion qu’il arrivera. Socrate — Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l’on y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu’il se réjouira du changement et plaindra ces derniers ? Glaucon — Si, certes. Socrate — Et s’ils se décernaient alors entre eux honneurs et louanges, s’ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l’oeil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu’il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants ? Ou bien, comme le héros d’Homère, ne préférera-t-il pas mille fois n’être qu’un valet de charrue, au service d’un pauvre laboureur, et de souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et


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vivre comme il vivait ? Glaucon — Je suis de ton avis, il préférera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon là. Socrate — Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s’asseoir à son ancienne place. N’aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ? Glaucon — Assurément si. Socrate — Et s’il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n’ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis (puisque l’accoutumance à l’obscurité demandera un certain temps), ne va-ton pas rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu’étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n’est même pas la peine d’essayer d’y monter ? Et si quelqu’un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils puissent le tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ? Glaucon — Sans aucun doute. De la caverne à la lumière et de la lumière à la caverne Maintenant, mon cher Glaucon, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde visible au séjour de la prison, et la lumière du feu qui l’éclaire à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses Socrate —


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objets, si tu la considères comme l’ascension de l’âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible l’Idée du Bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu’elle est la cause de tout ce qu’il y a de droit et de beau en toutes choses ; qu’elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière ; que, dans le monde intelligible, c’est ellemême qui est souveraine et dispense la vérité et l’intelligence ; et qu’il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique. Glaucon — Je partage ton opinion autant que je puis te suivre. Socrate — Eh bien ! partage là encore sur ce point, et ne t’étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s’occuper des affaires humaines, et que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut. Glaucon — Oui, c’est naturel. Socrate — Mais quoi, penses-tu qu’il soit étonnant qu’un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant encore la vue troublée et n’étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres environnantes, il est obligé d’entrer en dispute, devant les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les


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images qui projettent ces ombres, et de combattre les interprétations qu’en donnent ceux qui n’ont jamais vu la justice elle-même ? Glaucon — Ce n’est pas du tout étonnant. Socrate — Un homme sensé se rappellera qu’il y a deux sortes de troubles de la vue, dus à deux causes différentes : le passage de la lumière à l’obscurité et le passage de l’obscurité à la lumière. Songeant que ceci vaut également pour l’âme, quand on verra une âme troublée et incapable de discerner quelque chose, on se demandera si venant d’une existence plus lumineuse, elle est aveuglée faute d’habitude, ou si, passant d’une plus grande ignorance à une existence plus lumineuse, elle est éblouie par son trop vif éclat. Dans le premier cas, alors, on se réjouirait de son état et de l’existence qu’elle mène ; dans le second cas on la plaindrait, et si l’on voulait en rire, la raillerie serait moins ridicule que si elle s’adressait à l’âme qui redescend de la lumière. Glaucon — C’est parler avec beaucoup de justesse.



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Bibliographie • Fredric Jameson Penser avec la Science-fiction - Max Milo Éditions, 2008, Paris • Lucian Boia L’exploration imaginaire de l’espace - Éditions La découverte, 1987 • Natacha Vas-Deyres Mythes et Science-fiction - Retranscription d’une conférence sur pdf interactif • ESA L’espace entre science et fiction - ESA publications, 2004 • Pierre Versins Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la Science-Fiction - Éditions L’âge d’Homme, 1972, Lausanne • Nathalie Heinich, Jean-Marie Schaeffer Art, création, Fiction-Entre sociologie et philosophie - Éditions Jacqueline Chambon, 2004 • Marc Lachieze-Rey De Lascaux au virtuel - Réel-Virtuel en astronomie - Coéditeurs Club Nouvelles Images, Personna Grata, 1992 • Nelson Goodman Manières de faire des mondes - Éditions Jacqueline Chambon, 2004 • Roberto Casati La découverte de l’ombre - Bibliothèque Albin Michel Idées Éditions Albin Michel, 2002


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• Dictionnaire de l’image - Ouvrage dirigé par Françoise Juhel Librairie Vuibert, 2006 • Platon La République - Livre VII - 514a-519c - Éditions Garnier Flammarion, 1966 • Jules Verne De la Terre à la Lune - Éditions Bellerive, 1991, Genève • Ray Bradbury Chroniques martiennes - Éditions Denoël, Collection Présence du futur, 1950 • Marcus Manilius Astronomicon, Livre I - Éditions B42 • Johannes Kepler Le songe ou L’astronomie lunaire - Éditions Marguerite Walknine, collection Les cahiers de curiosités, 2013 • Willy Ley, Chesley Bonestell La conquête de l’espace - Éditions Robert Laffont, 1952 • Lucien Rudaux Sur les autres mondes - Éditions Larousse, 1937 • Camille Flammarion Qu’est-ce que le ciel ?... - Ernest Flammarion Editeur, 1892 • Josef Stemmer Voyage dans l’espace - Éditions Mondo, 1966 • La photographie astronomique - Éditions Nathan, Collection photo poche, 2003


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• Pierre-Simon Laplace Exposition du système du monde - Éditions Duprat, 1798 • Alison Castle The Stanley Kubrick Archives - Éditions Taschen, 2005

Iconographie (1)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nout

(2)

http://cura.free.fr/09-10/rumen2

(3)

Johannes Hevelius - Cometographia, 1668

(4)

La Lune...quand elle était jeune - Camille Flammarion - Les Terre du ciel

(5)

Photogramme extrait du film Destination Lune

(6)

Ibid

(7)

Ibid

(8)

http://eoimages.gsfc.nasa.gov

(9)

http://mars.nasa.gov/msl/

(10)

http://mars.jpl.nasa.gov

p. 29 :

http://grin.hq.nasa.gov

• Images extraites du livre de Willy Ley et Chesley Bonestell, La conquête de l’espace :

pp. 8-9, pp. 10-11, pp. 12-13, pp.12-13, pp. 16-17, pp. 56-57, pp. 58-59,pp. 64-65

• Images extraites du livre de Lucien Rudaux, Sur les autres mondes : pp. 14-15, pp. 60-61, pp. 62-63.


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• Images extraites du livre de Camille Flammarion, Les Terres du Ciel : p. 6 Paysage Martien arctique p. 7 Paysage Vénusien p. 54 La genèse d’un monde : Jupiter p. 55 Un autre monde

Filmographie • Voyage dans la Lune Georges Méliès - 1902 - 14 min • Destination lune Irving Pichel -1950 - 92 min • La guerre des mondes Byron Haskin - 1953 - 85 min • Les astronautes Chris Marker et Walerian Borowczyk 1959 - 14 min • 2001, l’odyssée de l’espace Stanley Kubrick - 1968 - 141 min • Capricorn one Peter Hyams - 1978 • Planète rouge Anthony Hoffman - 2000 - 106 min • La nostalgie de la lumière Patricio Guzman - 2010 - 90 min


Mémoire imprimé en sept exemplaires sur Munchen print white 110 g/m² et composé en Kepler, Kepler Std et Cooper Std. Remerciements à Ingrid Luche, Antonio Guzman, Éric Aupol mais aussi Sylvie Barataud, Rémi Pierlot et V .


Cosmographie des autres mondes  

Au travers de l'Allégorie de la caverne de Platon

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