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Les Annonces De LA seine Supplément au numéro 60 du jeudi 24 octobre 2013 - 94e année

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Théo Heguy, Wenceslas Ference et Tarek Koraitem

Conférence du Jeune Barreau de Versailles

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Séance Solennelle de Rentrée - 18 octobre 2013

Pour la traditionnelle joute oratoire du Jeune Barreau de Versailles, les trois lauréats du concours d’éloquence 2013 ont évoqué, avec beaucoup de talent, la mémoire de trois avocats Jacques Vergès, Jacques Isorni et Tiennot Grumbach, le troisième Secrétaire a parlé en premier

et a choisi de saluer la mémoire de Jacques Vergès, le deuxième Jacques Isorni et le premier Tiennot Grumbach. Nous adressons nos chaleureuses félicitations à ces brillants avocats dont l’excellence a contribué à l’éclat de la Rentrée Solennelle du Barreau de Versailles

vendredi dernier. Ils ont honoré la profession d’avocat qui symbolise la liberté et les droits de la défense, comme le soulignait si bien Anatole France : « Ecrivez, parlez, la parole est l’art de la liberté ». Jean-René Tancrède

J OURNAL O FFICIEL D ʼA NNONCES L ÉGALES - I NFORMATIONS G ÉNÉRALES , J UDICIAIRES ET T ECHNIQUES bi-hebdomadaire habilité pour les départements de Paris, Yvelines, Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val de Marne

12, rue Notre-Dame des Victoires - 75002 PARIS - Téléphone : 01 42 60 36 35 - Télécopie : 01 47 03 92 15 Internet : www.annoncesdelaseine.fr - E-mail : as@annoncesdelaseine.fr FONDATEUR EN 1919 : RENÉ TANCRÈDE - DIRECTEUR : JEAN-RENÉ TANCRÈDE


Rentrée solennelle

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Tarek Koraitem

Eloge de Jacques Vergès par Tarek Koraitem

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e trac, l’a envahi tout entier, au moment où il s’apprête à prendre la parole. L’avocat se lève. Il a en lui cette « angoisse », cette gardienne fidèle qui, malgré ses années d’exercice, malgré son expérience, ne l’a jamais quitté. L’angoisse c’est cette compagne, c’est cette maîtresse, qui partage, avec lui, les nuits qui précèdent ses procès et qui le suit, à toutes ses audiences... C’est elle qui se tient à ses côtés à chaque fois qu’il s’apprête à prendre la parole et qui, au moment même où il va prononcer les premiers mots de sa plaidoirie, l’agrippe et semble vouloir le retenir sur son banc, comme pour l’empêcher de se lever... Mais il parvient à s’extraire de son emprise, et brutalement, elle vient le saisir au ventre et, il est pris de nausée. Il ne se sent pas bien. Et bientôt, il a l’impression qu’aucun son ne va sortir de sa bouche, comme s’il était muet, car elle l’étrangle, elle lui coupe la respiration. Mais qu’importe ! Il va parler ! Il va plaider ! Et c’est ce moment que choisi le Président de la Cour d’Assises pour lui dire : « Maître, vous avez la parole »... L’ambiance est pesante, le silence assourdissant, et le sort du procès semble déjà scellé. Dans ce silence, tonnent encore comme un coup de canon les lourdes lettres du mot « PER-PE-TUI-TE ». Tout ce que la société conspue et déteste se trouve là, en personne, assis sur le ban d’infamie, recroquevillé, épuisé et abattu. Alors c’est toujours la même question qui revient. Comment peut-on le défendre ? Quel salaud pourrait accepter une tâche pareille ? Y-a-t-il un homme censé, pour accepter de se compromettre aux yeux de tous ? Aux yeux de la société, aux yeux de ses proches, aux yeux de la

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morale, aux yeux du monde entier ? Malgré tout ces obstacles, un homme, pourtant, a eu le courage de se lever... Il a de petits yeux en amendes camouflés derrière des verres épais et ronds qui ont pour effet de rendre ses yeux plus petits encore. Il regarde un à un les jurés comme s’il allait s’adresser à chacun d’entre eux personnellement, comme s’il allait tenter de parler à leur âme. Que va-t-il bien pouvoir dire, pour défendre l’indéfendable ? Et puis soudain, sortie du crépuscule : c’est une plaidoirie. Elle dérange. Elle transperce, elle écrase, elle enfonce les lignes bien défendues de la petite morale. Elle démoli les fortifications, pourtant réputées imprenables, du consensus général. Comme un puissant typhon, elle fait place nette sur les rives de la pensée pour permettre aux arguments de la défense d’ébranler violemment l’édifice des préjugés. Comme un séisme, la plaidoirie sape les fondations, des idées les plus fermement implantées et avec acharnement elle anime vigoureusement la flamme qui va embraser la salle d’audience. En un mot comme en cent : elle instille le doute. La première phrase résume à elle seule tout ce qui suivra : « Je ne suis pas de ceux qui hurlent avec les loups, je suis de ceux qui pensent que leur robe est là pour protéger du lynchage, un homme seul, un ennemi vaincu ! ». En effet, quand les rangs de la défense, clairsemés, se vidaient peu à peu et qu’il ne restait plus personne pour défendre, Jacques Vergès, répondait présent pour honorer la fameuse maxime d’Albert Naud : « Les défendre tous ». Car il portait en lui « la passion de défendre ». Mesdames et Messieurs, je vous le dis, il faut voir dans ce discours qu’une modeste notice biographique. L’éloge restera encore à faire, car à quelques mois de sa mort, je ne pourrai que retracer les

principales étapes d’une vie qui en une seule aurait pu en contenir cent... L’éloge restera encore à faire parce-que ça n’est pas, d’un personnage qui fait l’unanimité auprès de tous dont je vous dirai quelques mots, mais bien d’un personnage controversé. Rarement un avocat n’aura suscité sur sa seule personne, tant de sentiments contradictoires. Qu’il s’agisse d’admiration sans borne ou bien de haine passionnelle ; qu’il s’agisse du mépris le plus froid ou de l’engouement le plus débordant. L’éloge restera à faire car c’est toujours en laissant s’écouler le temps que la postérité accorde ou retire ses premières médailles à ceux qui ont marqué leur époque. Et dans son cas, l’Histoire n’a pas encore rendu son verdict... Alors à l’instant où je vous parle, la véritable question est la suivante : est-ce véritablement d’un bel éloge dont Jacques Vergès a besoin ? Ou bien est-ce plutôt d’un bon avocat ? Commençons par son aspect général : Il faut bien l’admettre, le personnage ne répond pas aux canons de la beauté occidentale, mais quoi de plus normal pour un homme qui a voué la majeure partie de sa vie au combat anti-colonial. Il est petit, ses épaules sont étroites, ses cheveux sont drus et noirs, son regard trahis ses origines asiatiques et sa silhouette rondouillarde lui donne une allure bonhomme. Mais lorsqu’il plaide... Lorsqu’il plaide, la métamorphose opère. Sa gestuelle est fine et calculée, son visage s’enflamme et une lueur malicieuse illumine son regard. Sa maîtrise des finesses de la langue françaises et de l’art de la rhétorique lui servent d’arme pour le combat judiciaire. Sa voix d’airain finit de capturer l’attention et de ne laisser aucune oreille sourde à son argumentation. Lorsqu’il plaide, il est un peu comme le chevalier d’Albrecht Dürer qui avance à travers la forêt, le regard fixe, entre le Diable et la mort. Libre, contestataire, éternel insatisfait du fonctionnement de la justice, c’est avec la même ardeur et la même bravoure que Jacques Vergès exerce sa profession. Profond dans ses engagements, il donne des coups de pieds dans la fourmilière judiciaire et dénonce ses connivences avec le pouvoir politique. Voyez-le, si proche de ses clients, emplie d’un dévouement total ! Regardez-le plaider, il est là, il est à la barre, ce n’est qu’un jeune homme, ça n’est qu’un vieillard, mais il se bat ! Face aux magistrats : point de complaisance, il s’impose avec la fermeté intransigeante d’un homme toujours aimable mais sans aucune accointance, qui seule vaut, aux avocats, le respect dans les salles d’audiences. En quelques années Jacques est devenu Vergès, par sa rigueur, par son investissement, par son talent, le jeune avocat s’est fait un nom. Et puis, Jacques Vergès, c’est un personnage de roman... Engagé dans les forces françaises libres à l’âge de 17 ans, sous les ordres du général de Gaulle, général condamné à mort, Jacques Vergès se représente la défense pénale comme un combat, dans lequel le procès est un champ de bataille. Arc-bouté aux principes qu’il défend, il s’acharne à détruire en profondeur tout le système adverse. Les causes qu’il a défendues ? Ses procès, sont en réalité des « guerres » comme il les appelait et elles raisonnent encore à nos oreilles

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Rentrée solennelle

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Remise de la médaille du Barreau par Alin Postelnicescu à Tarek Koraitem

« Chez les animaux, il n’y a pas d’infractions. Vous savez, dans la ruche l’ouvrière va butiner jusqu’à sa mort, la reine va pondre jusqu’à sa mort. Et cela depuis des millions d’années... Et cela va continuer pendant des millions d’années encore, jusqu’à ce qu’il y ait une catastrophe qui mettra fin au règne des abeilles. L’ouvrière ne pensera jamais qu’elle peut faire grève et la reine, qu’elle peut se faire avorter. C’est seulement chez les hommes, depuis que nous avons goûté au fruit de la connaissance que l’infraction caractérise la société humaine et c’est ce qui fait que la société humaine n’est pas répétitive, mais « devient » et c’est ce qui fait qu’il y a, sur le plan collectif, une histoire et sur le plan individuel, un destin » . Pour lui, donc, il n’y a pas d’indéfendable. Et il parvient avec un talent rare à faire émerger de tout homme, quel que soit son parcours, quel que soit son destin et... quel que soit son crime, et bien il parvient à faire jaillir du monstre, de celui qui se trouve dans le boxe... sa part d’humanité ! Et je le cite : « Un dossier de justice, c’est toujours le début d’un roman, le commencement d’une tragédie ». Mais, pour lui, « ce roman et cette tragédie sont inachevés et de ce drame en train de se dérouler, nous sommes, les avocats, successivement, les spectateurs puis les confidents du personnage principal, de celui qui donne son nom à la tragédie.

Remise du prix Albert Joly par Jean-Christophe Caron à Charlène Brosse, Maxime Filluzeau et Guillaume Normand

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comme si l’on évoquait de grandes batailles du passé : Le FLN, Djamila Bouhired, qui deviendra sa femme, Carlos, Magdalenna Kopp, la compagne de ce dernier, les acteurs d’action directe, Klaus Barbie, bien sûr, l’ancien Président Serbe Slobodan Milosevic, Khieu Samphan, l’un des trois dirigeants Khmers rouges. Mais aussi, Simone Weber, la diabolique de Nancy, Omar Raddad, le jardinier marocain partiellement gracié, Louise-Yvonne Casetta, la trésorière du RPR, et d’autres encore… Aucune affaire n’est assez difficile pour lui, il est de tous les grands procès de la fin du XXème siècle, de tout ces procès de l’extrême où l’avocat y laisse nécessairement une part de lui-même, de son temps, de sa santé, de ses amitiés, de sa vie et n’en ressort jamais tout à fait indemne... Ne vous trompez pas : Ses affaires ne sont pas simplement des « dossiers », se sont des « causes » qui le passionnent. Parce qu’une cause pour laquelle on ne s’exalte pas est une cause vaine, parce qu’une défense, pour triompher, ne peut tolérer qu’un dévouement complet à son client. Dans son cabinet de la rue de Vintimille, vous y auriez croisé toutes les strates de la société, des personnes aux vies et aux destins diamétralement différents et que tout oppose : Du petit jardinier immigré qui clame son innocence, à qui veut l’entendre, au Haut Fonctionnaire de l’Etat empêtré dans l’affaire des « paillotes Corses », d’un Président Ivoirien déchu… à une petite mamie de province accusée d’avoir tronçonné son amant à la meuleuse à béton. Car, affirme-t-il : « Nous, les avocats, avons ce privilège extraordinaire c’est d’assumer l’humanité entière, c’est d’être auprès de toutes ces personnes dans leur malheur ». Mais alors comment pouvait-il se passionner pour ces affaires ? Ce qu’il faut bien appeler sa « fascination » pour l’interdit, pour le crime, il l’explique en réalité par un humanisme qui a toujours guidé sa vie. Pour Jacques Vergès, le crime est ce qui distingue fondamentalement la société humaine de la société animale :

Toujours l’accusé, et parfois même le criminel... (...) Et puis, en tant qu’avocat, nous sommes les coauteurs de cette tragédie, car nous allons aider notre client à vivre le Vème acte de sa pièce, à écrire l’épilogue de son roman. C’est que, ces criminels... sont nos semblables, ils sont des hommes comme nous, ils ont comme nous deux yeux, deux mains, un sexe, un cœur. Les mots sur leurs lèvres ont le même sens que dans notre bouche, nous comprenons leur silence, ils comprennent notre sourire. (...) Qu’est-ce qui en somme sépare un tueur à la chaîne du plus honnête des contribuables ? Un détail infime, un fétu de paille tout de suite envolé et qui cependant constitue pour la plupart d’entre nous une barrière infranchissable : Le passage à l’acte ». Alors, défendre l’indéfendable signifie également que l’avocat ne doit reculer devant aucune tâche quelle qu’en soit la difficulté et… Quelles qu’en soient les conséquences. Parce-que la recherche de la justice est un sacerdoce au service de la vérité et parce-que lorsqu’il accepte sa mission, l’avocat se situe par delà le bien et le mal. Ainsi, sans jamais chercher à rompre avec cette logique de défense sans borne, il y eut… Pour lui... Le procès Barbie... Pourquoi avoir accepté de défendre Klaus Barbie ? Indéfendable parmi les indéfendables. Était-ce par adhésion ? Bien sur que non ? Était-ce pour le défi ? Était-ce par défiance ? Peutêtre ? Était-ce pour honorer son serment de défenseur ? Oui sans hésitation. Car pour Vergès plus l’accusation est lourde plus le devoir de défendre est grand. Hippocrate disait : « Je ne soigne pas la maladie, je soigne le malade ». Jacques Vergès, lui, ne défendait pas le crime, il défendait celui qui l’avait commis. A quoi servirait la défense sinon ? C’est précisément celui à qui l’on reproche le plus effroyable des crimes qui a le plus vigoureusement besoin d’être défendu ; car il est trop facile de défendre ceux qui n’en n’ont pas besoin. Car enfin avocat c’est cela, avocat c’est être au chevet de ces personnes abandonnées de tous et leur dire : « Je veux vous aider ». Et puis, si nous avons cités les qualités de Jacques Vergès, celui-ci, comme tout un chacun, ne manquait pas, bien sûr, d’avoir ses défauts.

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Rentrée solennelle Il savait être irritant, contestataire, virulent, mais par dessus tout, d’aucuns diront qu’il présentait des signes d’une certaine... vanité... Une vanité doublée d’un goût immodéré pour la provocation... Vous savez... De cette forme de provocation que l’on ne peut supporter sans agacement… Une fois, irrité par une énième provocation de celui-ci, le Bâtonnier du Barreau de Paris aurait un jour interpellé Jacques Vergès dans les couloirs du palais en ces termes : « Vergès, vous m’avez tout fait... il ne manquerait plus maintenant que vous vous fassiez photographier tout nu dans votre baignoire ! ». L’idée n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd… Une semaine après, seulement, étendu dans son bain moussant, Jacques Vergès se faisait prendre en photo par Paris-Match, un cigare à la main ! Lui même, d’ailleurs, rendait à ses vertus un hommage… Solennel ! Aux journalistes qui chantaient ses louanges, il conseillait les qualificatifs les plus étincelants : il se voyait volontiers en « salaud lumineux » ou bien encore en « serial plaideur ». Il s’extasiait sur la qualité de ses écrits et aimait à découvrir en eux les plus hautes vertus. Lorsqu’un jour on lui demanda ce qu’il avait retenu du procès de Lyon, il affirma en parlant du Procureur Général et des parties civiles : « Euphorisant ! Se dire qu’ils sont 39 et moi je suis tout seul. Cela veut dire que chacun d’eux ne vaut qu’un quarantième de ma personne ».

La défense bâillonnée par Wenceslas Ference

Et puis qu’importe si certains de ses détracteurs prétendent qu’il n’a jamais gagné un procès, ses défauts ne faisaient aucune ombre à ses qualités de praticien chevronné du droit. Car Jacques Vergès a été le tacticien hors pair de la « défense de rupture ». S’il n’en a pas été l’inventeur, tout comme Napoléon n’a pas été l’inventeur de l’artillerie, il en a été assurément, le meilleur disciple. Le « procès de rupture » ou « défense de rupture » c’est le procès au cours duquel l’accusé refuse au juge toute légitimité pour le juger, et où la défense consiste principalement à répondre, non pas sur le terrain juridique mais sur le terrain politique. La personne poursuivie n’est plus un accusé, mais un résistant, le coupable n’est plus un condamné, mais le martyr d’une cause. Le but n’est plus de convaincre mais, au contraire, de provoquer des incidents et d’amener l’opinion publique à soutenir les accusés. Et cette défense, la plus offensive possible, il l’appliquera avec brio lors des procès de la guerre d’Algérie, n’évitant pas les condamnations à mort, mais parvenant à éviter leur mise à exécution. Alors, en somme, que retenir de Jacques Vergès ? Sa combativité dans l’adversité, parfois au péril de sa vie ? Son courage à nager à contre-courant et à porter une parole libérée de la pensée unique ? Sa passion sans limite pour la défense et pour laquelle il a voué sa vie ?

Ne le plaignons pas d’avoir, parfois enduré et souffert. Envions-le. « Envions-le, car sa destinée et son cœur lui ont fait le sort le plus grand : celui d’avoir été, dans l’Histoire, un moment de la conscience humaine ». Et puis... le 15 août 2013, la mort a fini par emporter Jacques Vergès, sans autre forme de procès. Comme dans les années 70, celui-ci disparaît pour la seconde fois sans que nous sachions où il est. Il n’en fallait pas moins que la mort pour ôter définitivement la parole à ce granit de la défense... Du moins... Dans le monde des vivants... Car il me plaît à imaginer que, quelque part dans l’au delà, de l’autre côté de la rive qui mène au Paradis ou aux Enfers, quelque part dans la vallée séparant le jardin d’Eden du Pandémonium, Jacques Vergès continuera à y exercer cette profession qu’il a tant chérie de son vivant et à recevoir, encore, quelques dossiers à défendre... Certes, avec des honoraires plus raisonnables… Certes, sans la lumière des caméras de télévision… Mais avec la même ardeur et la même verve qui firent de lui ce grand apôtre de la défense pénale. Et lors du jugement dernier, lorsque nous répondrons tous de nos actes devant un Juge qui nous est bien supérieur, peut-être Jacques Vergès, recevra-t-il, comme ultime client, le Maître des enfers en personne, Pour devenir enfin et véritablement, L’avocat du Diable.

Wenceslas Ference

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e me promenais seul au bord de la Loire, aux confins de la petite ville endormie. Il n’y avait pas de lune, mais une clarté diffuse tombait d’un ciel fourmillant d’étoiles : c’était une très belle nuit d’été. Une immense grève, bleuâtre sous le clair d’étoiles, s’épandait sous mes yeux jusqu’au milieu du fleuve. Je marchais sur ce banc soyeux et m’assis dans l’épaisseur du sable encore tiède de la chaleur du jour. L’air était calme, l’eau glissait, silencieuse. J’écoutais chuchoter ces feuilles qui parachevaient ma délivrance.1 » Dans ce silence apaisant, au loin, des roues crissaient sur le gravier. Une information grave et urgente m’arrachait brutalement à ce calme, m’imposant de rejoindre la capitale. Ce 27 août 1941, Paris est tranquille et sans voiture. « Par endroits l’on peut, sans découvrir le moindre signe de l’occupation, n’entendre aucun bruit de la guerre2 ». J’avance à grand pas, le regard figé vers l’avant. C’est le mois d’août, le Palais de justice est désert. A peine ai-je passé le palier de sa porte, je vois le Bâtonnier, débout, ému, sa voix est grave et sa barbe accroît la solennité devenue la sienne à cet instant tragique. Derrière lui, une dizaine de confrères, certains visages me sont familiers. Il nous glisse, à sa manière obscure et paternelle, les larmes aux yeux : « Confiance mes enfants, rappelez-vous que de toute façon votre robe noire sera plus facile à porter que la robe rouge de ceux qui jugeront3. » Le lendemain, 28 août 1941, assis sur le banc de la défense avec quelques jeunes confrères, le silence

religieux est infernal. Chacun sait qu’il ne pourra changer le cours des choses. Les mains de la Cour sont liées à celles de l’occupant qui a juré avec le bras droit tendu vers le ciel que si résistance il y avait, des innocents, plusieurs centaines, fusillés au coin d’une rue, il y aurait. Angoissés, nos regards fuyant offrent cette douceur et cette sensibilité que donne seule l’éducation reçue d’une femme. Pâles, gagnés par une sueur acide, notre cœur bat

comme il n’a jamais battu quand arrive notre tour. Nous nous glissons quelques mots pour échapper à cette tension qui emplie toutes nos fibres. Lorsque je sens, dans mon dos, le souffle de la bête terrifiée dans sa cage s’abattre sur ma nuque, mon visage se crispe. Je plonge un regard vers le ciel à la recherche de l’inspiration divine. Je rêve de prendre part au combat avec la véhémence et l’ardeur qu’impose une mort requise. Mépriser mon serment qui en ce jour maudit n’est

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qu’une rémanence de la peur que cette robe inspire au pouvoir. Mais adjurer la clémence alors que la mesure et la compassion ne peuvent inonder l’esprit des juges, est inutile. Nous sommes ce matin là une main tendue à des hommes offerts à la mort. Comme Bamboul et le grand Sinquin en 14 qui remontèrent des tranchées pour sauver des camarades agonisant, nous sommes allés au-devant de ce que tant d’autres fuyaient. Si ce 28 août, le pire fut épargné à mon client, un de mes frères commis d’office pour la charrette de la veille, assistait au même moment au spectacle judiciaire de la décapitation du sien. Les confidences qu’il m’adressait me déchiraient. J’imagine. Cet homme debout devant son destin avec la grandeur du martyr. Il me fixe Blafard, au milieu de ce bras séculier aux extrémités saillantes, Il veut échanger un dernier regard avec l’ultime lueur d’humanité. Il me prend la main, dernière étreinte pour s’accrocher à la vie. Soudain, lorsqu’il entrevoit le collier de bois en forme de cercle de la machine qui va le scinder, il a un recul, un sursaut de son être. Les bourreaux se hâtent, « le tirent vers eux, ils sont trois, l’un d’eux donne des ordres, Desfourneaux, un nom qui évoque la cuisine, les bonnes ventrées, que des journaux mentionnent comme s’il s’agissait d’un nom illustre.4» Une mise négligée et une figure vulgaire, aucun soubresaut. « L’un de ses commis a retiré son veston et retroussé les manches de sa chemise à rayure », pour donner le coup de main. « Il lie les mains derrière le dos, les avant-bras au-dessus du biceps, tire sur un bout de chanvre en même temps qu’il donne un grand coup de genou dans les reins comme on frappe le ventre des chevaux pour les sangler. » J’observe avec les yeux de l’enfant devant l’horreur, une constriction vide mes membres de leur énergie. Une pensée m’effleure, une scène refoulée à l’âge de neuf ans dans l’échaudoir d’un boucher. « Je l’entendais, dans le fond obscur de la remise, apostropher bonnement tandis qu’il détachait la vache condamné à mourir. Je subissais dans son enchaînement fatal, l’horreur du rite hebdomadaire 5: Le boucher tirant au bout d’une longe sa victime

Remise de la médaille du Barreau par Marc Gilson à Wenceslas Ference aveuglée par un affreux masque de cuir, empêtrée de ses propres sabots démesurément allongés pendant des semaines d’engraissage. » Comme le commis, il relevait ses manches et donnait le coup de grâce. Sa nuque est fendue, son visage d’enfant un masque percé de sang où mille rides affluent vers le nez, « on ne saurait dire s’il eut jamais vingt ans ». Exécuté comme un condamné de droit commun, son corps tombe dans l’unique panier mis à la disposition du Bourreau par l’institution. Il a vu dans ce panier, avant de s’élancer vers les cieux, le corps découpé de celui qui l’avait devancé. Sentant la détresse « étendre ses paumes de marbre » sur ma robe, je fuis cette flaque de sang ornée du sceau d’une nation chrétienne. Honteux, je fuis le capuchon rabattu sur les yeux et maudis celui qui tourna la tête lorsque s’exécutait la peine qu’il avait requise. Comme Saint-Yves, en apôtre de la misère refusant de transiger mon honneur, j’attends d’être seul pour libérer ces larmes qui rêvent de s’enfuir. Je pleure cet enfant que la justice a confisqué et qu’elle vient de rejeter en sang. La tragédie d’août 1941 retiendra les noms de cette dizaine de confrères parmi lesquels Mac Mellor,

Remise de la médaille du Barreau à Nathalie Vaillant par Olivier Fontibus

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Rentrée solennelle

Roger Lafarge, Guillaume Hanoteau, Odette Moreau, ainsi que le mien…Jacques Isorni. Quelques années plus tard, le 22 août 1962, je pense avoir retrouvé ma voix perdue en août 1941. Dans le box, des hommes qui ouvrirent le feu alors qu’une voiture occupée par le président de la République arrivait au carrefour du petit-Clamart, à quelques kilomètres d’ici. 22 août 1962. Je défends l’un d’eux et partage à nouveau mon banc avec une quinzaine de mes frères. Peu loquaces, certains laissent place à quelques images de cette Algérie en sang. Cet enfant estropié, dont les membres encore rouges viennent d’être taillés. Ce camarade de classe aux odeurs de jasmin, la tête penchée à cause de son sang qui gouttèle. Ce frère, « jeune aux joues imberbes qui n’a plus le long des doigts ce frémissement, imperceptible et continu, qu’y fait courir lors des derniers instants le passage de la vie qui s’en va ». Ces deux femmes, la gorge sciée, dont la virginité vient d’être visitée sous les yeux d’un père ensanglanté. Et cet homme, grand et puissant6, mais trop faible pour accéder au pouvoir. Cet homme, venant saluer « cette bonne ville française et française pour toujours », qui sait, en son for intérieur, « que le drapeau vert et blanc montera gaillardement à tous les mâts où précédemment le drapeau tricolore flottait.7» L’heure est grave. Un magistrat a manifesté sa partialité, je vais le récuser et donne lecture d’une lettre le compromettant. Le Procureur général, que je n’avais encore dépouillé des oripeaux de son autorité, demande une suspension et, deux heures vingt plus tard, prend des réquisitions visant à me voir radier du Barreau. La Cour me suspend trois ans et attente à la défense en privant un justiciable du défenseur de son choix. Pourquoi ? Pour avoir donné lecture d’une lettre, avoir éclairé une juridiction devant laquelle me présenter est un honneur, être resté fidèle à mon serment… ? Parce que depuis dix-huit ans j’incarne pour le pouvoir une « statue du commandeur des remords8 ».

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Rentrée solennelle C’est moi qui conduisis le 6 février 1945 Robert Brasillach au poteau parce qu’une grâce promise à François Mauriac avait été violée. C’est moi qui chaque jour, avec ma bicyclette et sans le dire à Fernand Payen, allai visiter le vainqueur de Verdun, et prononçai « une des plus admirables plaidoiries qui se puisse entendre9 ». Le pouvoir me hait depuis dix-huit ans, et ce 6 février 1963, jour d’anniversaire de la mort de Brasillach, il me coupe la langue à la barre. Tel un cheval blessé au combat, des ondes de souffrances frémissent le long de mes flancs. Un seul regard émouvant et doux vers mon bâtonnier pour lui faire lire ma misère. Je m’éloigne lentement de cette salle cernée d’hommes armés. Avant de pousser la porte je lance à la Cour : « Je sais que chassé de la barre, je n’aurai pas trahi mon serment de défenseur et qu’aujourd’hui ou demain la défense n’oubliera pas mon nom. » Ce 6 février 1963, L’empreinte de l’homme grand et puissant sur ce dossier où il fut victime, accusateur, titulaire du droit de grâce…juge et parties.10 Sa main mise sur cette juridiction déclarée illégale par le Conseil d’Etat avant l’ouverture des débats. Son ombre derrière cette suspension à la barre qui créa « la plus grave menace qu’on ait jamais fait peser sur le Barreau depuis la Révolution11», Viennent obscurcir sa mémoire.

Eloge au Bâtonnier Tiennot Grumbach

Distingués invités, J’ai pressé le pas devant certains tombeaux au pied desquels il nous faut, de temps en temps, déposer des fleurs. La Cour d’appel de Paris en août 1941, la Cour militaire de justice en février 1963, ces juridictions d’exception dont l’essence est contraire à la morale, représentent pour la défense ce que représentent pour Jean Mermoz, la panne en forêt vierge au cœur du Brésil, la panne dans l’Atlantique Sud, la descente en parachute après rupture en vol d’appareil à Toulouse. Jean Mermoz, cet homme dont la douceur et la sensibilité « trahissait un don inépuisable de générosité, de bonté, de rêve et de mélancolie12 », et dont ces seuls traits auraient pu en faire un des nôtres. Distingués invités, Mes frères d’août 1941, Mes compagnons de février 1963, Je vous ai compris, Les mots justice et politique ne doivent plus jamais s’associer. Ils sont criminels et les prononcer est une injure. En signe d’adieu, je me dois de mettre en garde ceux qui hier encore pouvaient porter notre robe parce qu’ils avaient participé à l’élaboration de la loi pendant huit années, en vertu d’un décret dont ils sont les artisans. Si je ressens, au plus profond de mon être, des

sentiments mêlés d’amour et de mélancolie à l’endroit de mes compagnons d’août 1941, j’éprouve une réelle aversion à l’idée de pouvoir partager un jour ce banc, avec ceux dont les pairs chassèrent du prétoire mon frère Jacques Isorni le 6 février 1963. Mesdames, Messieurs les politiques, restez hors la justice et ne vous en approchez plus! Cette robe noire sera toujours là pour vous porter secours mais n’ayez plus l’insolence d’oser vouloir l’endosser. Honorer la robe que je porte exige d’être incapable d’accepter un mot d’ordre, de s’incliner, de croire à autre chose qu’à la profondeur des cœurs. Vous êtes incapables d’être incapable. « La justice est une chose, la politique en est une autre13».

1. Maurice Genevoix. 2. Jacques Isorni. 3. Etienne Carpentier. Il assumait la direction de l’Ordre pendant que Jacques Charpentier, bâtonnier en exercice, était en vacances. 4. Albert Naud. 5. Maurice Genevoix. 6. Charles de Gaulle. 7. Jean-Louis Tixier-Vignancour. Après les réquisitions de radiation du procureur général, la Cour laissa 24 heures à Maître Tixier-Vignancour pour tenter de sauver la robe de son confrère Jacques Isorni. 8. Jean-Louis Tixier-Vignancour. 9. Jean-Louis Tixier-Vignancour. 10. De Gaulle refusera de gracier Bastien-Thiry. Une dépêche A.F.P du 13 mars 1963 nous apprend qu’à l’annonce de la mort, le procureur général Gerthoffer qui avait requis la peine de mort, dînait à l’Elysée aux côtés du président de la République qui recevait à sa table ses procureurs généraux. 11. Jean-Marc Varaut qui fut commis d’office avec son confrère François-Martin pour défendre le client d’Isorni. 12. Joseph Kessel. 13. Jacques Charpentier (ancien bâtonnier du Barreau de Paris).

Théo Heguy

par Théo Heguy « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent » Albert Camus

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A

près avoir arpenté l’avenue LedruRollin, la place Léon-Blum puis la rue de la Roquette, la marche silencieuse s’engouffre dans le dédale du Père Lachaise. 27 septembre 1979, levée du corps et mise en bière de Pierre Goldman. Tiennot Grumbach est là… perdu dans ses souvenirs. Il se revoit la robe quasi-neuve assis sur le banc de la défense devant la Cour d’Assises de Paris. Lui, jeune avocat, dans le box son compagnon de bagarre… Il se voit quinze ans plus tôt, toujours aux côtés de Goldman, isolés en fin de manif face à une trentaine d’opposants. Tiennot ressent dans sa paume le goulot froid des bouteilles consignées qu’ils maniaient avec ferveur pour tenir leurs assaillants à distance. Les munitions s’épuisent, la fin approche, raisonne encore dans sa tête le deux-tons des forces de l’ordre. Tout son être revit l’emprise ! Il est ceinturé et entraîné vers un car lorsque Goldman se précipite pour le libérer. Tiennot est arraché du rang des uniformes et renvoyé vers le camp ami qui l’aspire. Pierre, le téméraire, s’avance seul face aux limiers qui se rabattent sur lui ; il est arrêté puis condamné pour violences à agent. Décembre 1974, autre lieu, autre affaire, à la Cour d’Assises de Paris le verdict tombe : « réclusion criminelle à perpétuité ». Dans le box, Pierre Goldman pousse un cri et se lève,

l’index tendu vers le ciel. Tout près de lui, l’un de ses avocats reste sans réaction, blême. Tiennot Grumbach sert très fort le bras de son client, son ancien camarade de militance… Au Père Lachaise, la marche silencieuse s’arrête, Tiennot revient à lui et émerge de ses souvenirs ; Goldman a été acquitté en appel puis assassiné. Ce 27 septembre 1979, c’est bien Pierre que l’on enterre. Lui, Tiennot, reste et plaidera toujours. Mesdames, Messieurs, Distingués invités,

Mes Chers Confrères, si certains Secrétaires ont le loisir de profiter de cette prestigieuse tribune afin de discourir en toute liberté sur des thèmes qui leurs sont chers, ce soir je ne serai pas de ceux là. Non, ce n’est pas par consensualisme, ni même par peur de rompre avec une quelconque tradition. Ce qui m’anime est bien plus lâche. La réalité est que j’ai parfaite conscience que j’aurais été bien en peine de rééditer la performance de nombreux de mes prédécesseurs… au premier rang desquels Tiennot Grumbach. Qu’il est difficile de prononcer ces mots dans cette salle, mais j’avoue ;

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Oui, je baisse les yeux et j’avoue ; Je suis coupable de n’avoir ni le courage, ni le talent de celui qui s’est livré en ces lieux il y a 41 ans à un terrible réquisitoire contre le Code Civil, qu’il nommait pour l’occasion : « le petit livre rouge de la bourgeoisie » ! Un véritable moment d’anthologie à ce point « panthéonique » que le Camarade-Bâtonnier Fontibus en a impérieusement ordonné la réédition. Pas d’Annonces de la Seine, comme avec Tiennot en son temps, l’offset a tourné toute la nuit et ce sera sous forme de tracts distribués sous le manteau que son discours circulera parmi vous aujourd’hui… Monsieur le Bâtonnier Grumbach, « Avocamarade » comme vous aimiez vous décrire, Ce soir vos Confrères vous rendent hommage. Je me trouve là, comme orphelin de vous que je n’ai jamais vu. Je vous regrette sans vous avoir connu ; J’arrive trop tard. Alors je lis, Je lis mais surtout j’écoute ceux que vous avez profondément marqués, Je redeviens ce petit garçon qui s’émerveille de l’histoire de ses aïeux, Je ressens de nouveau cette infantile admiration pour votre vie pleine et assoiffée d’engagement. Etienne Grumbach, traumatisme de l’enfance sans doute… passée votre prime jeunesse vous ne vous dissimulerez plus jamais. Votre premier combat est d’être né juif à Paris en 1939. Enfant caché, vous avez dû changer de nom pour Grandlac et vous afficher catholique. Cette quasi-conversion vous marquera profondément... au point peut-être d’être l’explication au pourquoi du comment, le jour de vos funérailles, c’est main dans la main qu’un rabbin et un prêtre ouvrier ont pu vous conduire à la tombe. Mais vous voilà déjà adolescent et les années fastes arrivent vite. A la fois rejeton d’immigré polonais et jeune bourgeois, neveu d’un avocat ex-président du Conseil, vous êtes, à vous seul, un véritable « fossé de classes ». Bien avant d’hériter de sa robe, à 16 ans vous militez déjà plus qu’à gauche aux côtés de votre oncle Pierre Mendès France. Lycée Janson de Sailly, licence de droit, adhésion aux jeunesses radicales, les choses s’accélèrent. Enragé, engagé, porte-valise des jeunesses du FLN,

Remise de la médaille du Barreau par Nathalie Vaillant à Théo Heguy

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offset dans une imprimerie puis ouvrier chez Citroën, selon la formule, vous êtes « établi ».

en 62, sans hésitation vous choisissez votre camp. « Quand on est militant dans l’âme, quand on milite depuis l’enfance et qu’on est plus très sûr de ses pensées, de ses phrases, de ses maîtres et de ses rites, la dernière chose qui rassure est de se coltiner avec un ennemi robuste, un ennemi digne de haine, méchant et dangereux ». Je sais que les ratisseurs de casbah, les tourneurs de gégène et les éborgneurs d’enfant furent pour vous des adversaires authentiques ! Et parce que s’en arrêter là serait bien trop facile, au lendemain de l’indépendance, vous partez pendant trois ans reconstruire le pays. Pas encore Secrétaire de la Conférence, mais déjà pionnier des congés populaires, vous y serez nommé Secrétaire Général de l’Office National Algérien du Tourisme. Voilà, peut-être, le premier des titres de la longue série dont vous jouirez. De retour en France, vous vous plongez encore et toujours dans l’action politique. A l’époque, l’activisme se joue à la fac, dans la rue, mais aussi dans l’usine. A la fois étudiant, militant et travailleur, receveur-

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Remise de la médaille du Barreau par Olivier Fontibus à Patrick Gruselle et Annie Ehm-Gaillard

Mesdames, Messieurs, Distingués invités, « Camarades », Car tout comme moi, certains d’entre vous seraient capables de n’y rien comprendre, je vous épargne gracieusement la didactique des mouvements, des scissions et des groupes auxquels Tiennot a pu appartenir. PR, PSA, PSU, APERS, CVB, UJCML, PCMLF, VLR … un autre que lui s’y serait perdu. Et puisque la liste n’en finirait plus, je vous demande de me pardonner aussi de ne pas m’arrêter plus longuement sur les myriades d’actions qu’il a menées. Retenez simplement qu’il a côtoyé le Che à Cuba, sillonné l’Europe de l’Est et parcouru le monde entier. Retenez qu’en 56, rue Châteaudun, il a croisé le fer durant l’attaque du siège du parti communiste. Retenez son engagement pour la liberté des peuples d’Algerie, du Vietnam et d’ailleurs. Retenez qu’il a occupé le Sacré Cœur pour que le bras séculier de la justice suspende son glaive. Mais retenez surtout qu’en mai 68 il était de ceux qui cherchaient sous les pavés, sinon une plage, du moins un monde meilleur. Puis les causes étudiantes s’étiolent… et le voilà déjà qui se fascine pour le monde du travail et le syndicalisme. Aux usines Renault à Flins et Talbot à Poissy les travailleurs immigrés sont plus qu’exploités. Tiennot épouse instantanément leur cause, il organise la révolte et donne le coup de poing. En parallèle, ironie du sort, après y avoir combattu, le voilà qui enseigne les relations du travail à l’université. Oh non ! Non, pas de méprise le trentenaire ne s’adoucit pas. Toutes ces heures d’engagement à lutter, discuter, convaincre…. Tiennot Grumbach ne regrette rien, ni le temps, ni l’énergie,ilestdéjàprêtàrepartir,àrecommencer,car il sait que seule cette cavalcade charge sa vie de sens. Monsieur le Bâtonnier Grumbach, n’étiez-vous pas celui qui se plaisait à dire que « trop de coïncidences tue le hasard » ? Je ne crois pas à votre petite histoire qui consiste à nous faire croire que ce serait par un coup du sort que

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vous seriez tombé sur l’avis d’échéance des épreuves du CAPA. J’ose avancer le postulat que votre inclination pour la défense vous prédestinait à notre profession. Les écritures sont accomplies, à 33 ans précisément, tel le prophète ressuscitant vous réalisez votre destin et prêtez serment. Noël 1972, le Conseil de l’Ordre vote votre avènement.Vousêtesinscritaustagesouslahoulette bienveillante de non pas 3 mais des 4 rois-mages : Monville, Commandeur, Damien et Raoult. Et même si politiquement tout vous oppose, André Damienadmiretrèsviteenvousdesvertusmajeures qui le décident à vous prendre sous son aile. C’est lui qui vous invite à vous présenter à la Conférence du stage, puis plus tard au bâtonnat. Couple infernal, puis trio lorsque Christian Raoult vous rejoint, vous partagez avec ces nouveaux comparses une amitié profonde et un idéal commun. L’homme déterminé et cohérent que vous êtes a déjà choisi sa cause : la défense prud’homale au quotidien, la défense du salarié et du syndicat. Vous l’aviez promis, et vous n’avez qu’une parole, vous installer à Mantes-la-Jolie aux cotés des ouvriers, vos protégés. Au sein de votre Cabinet l’égalité est de mise, les honoraires sont modestes et mensualisés, vous tutoyez vos clients et les appelez « camarade ». Ayatollah du droit du travail, vous en deviendrez un esthète turbulent… formateur d’une pléiade de collaborateurs, penseur et créateur du droit que vous souhaitez en perpétuelle évolution. Après les rues pavées, vos révolutions ont lieu à la faculté, auprès de vos Confrères, des magistrats et des conseillers prud’homaux. « C’est le fait qui fait le droit ». « Le droit n’est qu’un outil, pas plus. Il faut toujours aller outre et chercher plus loin dans l’histoire de chacun ». Telle est votre doctrine. Mon Cher Confrère, avec vous le naturel revient toujours au galop. Ainsi, Militant merveilleux des salariés, vous deviendrez aussi militant de notre profession. En 1986 c’est l’insurrection, pour la première fois en 160 ans d’histoire, le Barreau confie sa destinée à un Bâtonnier qui n’est pas Versaillais. Pas d’inquiétude, le putsch s’en arrête là, Versailles reste Versailles, votre élection ne sera pas une marée rouge. Elle ne tient qu’à votre personnalité, dont votre ami Christian dira « qu’il eut été dommage que le

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Barreau se privât ». Père et mentor de vos causes et de notre Ordre, votre engagement rayonne et vous vaut le respect de ceux qui s’opposent à vous, tant dans le prétoire que sur un plan politique. Premier Secrétaire, Membre du Conseil de l’Ordre, Bâtonnier, la cavalcade continue. Vous devenez membre du Conseil National des Barreaux,puismembrequasifondateurduSyndicatdes Avocats de France dont vous assurerez la présidence. Plus tard, vous serez élevé au rang d’officier de la légion d’honneur, cette petite marque rouge que vous porterez fièrement, également pour sa couleur. Aussi actif qu’à votre prime jeunesse, votre investissement est total et ramifié : au CNB, au SAF, à la faculté, dans vos publications et dans la revue trimestrielle que vous créez. Tout en défendant le manœuvre comme à vos origines, vous devenez un des leaders les plus écoutés de notre profession. Votre engagement est sans bornes et toujours cohérent. Vous luttez sans défaillir pour protéger les droits de la défense et l’indépendance de l’avocat. Lors des grandes réformes, vous œuvrez à la protection de l’avocat salarié et au respect des règles de déontologie de l’avocat conseil. Il paraitrait même qu’avec Robert Badinter vous auriez pris part au coup de pompe salutaire de la refonte de notre serment. Fidèle à vos convictions, vous êtes de ceux qui se refusent à l’idée d’une justice à deux vitesses… de ceux qui ne lâcheront jamais le combat pour un meilleur accès au droit et pour la défense des plus démunis. Monsieur le Bâtonnier, quel regret ce mois-ci de ne pas vous avoir entendu démolir le projet de réforme de l’Aide Juridictionnelle ! Face au sempiternel argument budgétaire, je sais que vous auriez encore rompu bien des lances et fendu quelques crânes. C’est vrai, débattre avec vous pouvait tenir du combat, au besoin vous n’hésitiez pas à réitérer le coup de poing, au sens propre comme au figuré ; en pleine figure au moins une fois, m’a-t-on rapporté. Et pourtant, l’on m’a dit que vous aimiez écouter… et rire. Déontologue de génie, Eternel agitateur, Pape de la cogitation collective, Juriste imaginatif et novateur, Auteur d’une œuvre tentaculaire,

Pédagogue invétéré, Maître de la plaidoirie engagée, Tiennot, vous aviez une immense présence, parfois irritante mais toujours féconde. Monsieur le Bâtonnier Grumbach, ce soir c’est tout le Barreau français qui salue votre éternelle militance, vos engagements, votre talent, votre force, mais également votre courage. Pour terminer et faire résonner encore une fois dans cette salle un peu de l’esprit qui vous caractérisait, Mon Cher Bâtonnier, Camarade, je ne résiste pas à l’envie de vous citer : « Je reste juif pour les antisémites, catholique pour les juifs du peuple élu, gauchiste pour tous les orthodoxes du sectarisme, communiste libertaire pour tous les anticommunistes, réformiste pour tous les maximalistes de la parole, et militant pour les confrères qui croient que la robe peut être une parenthèse coupée du reste de leur vie ». A l’ancien cimetière de Neuilly-sur-Seine, la marche silencieuse s’arrête, nous revenons à nous et émergeons de nos souvenirs. Le 23 aout 2013, c’est bien Etienne que l’on enterre, Lui, Tiennot, reste dans nos cœurs et il y plaidera toujours. 2013-740

Les Annonces De La Seine

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Directeur de la publication et de la rédaction : Jean-René Tancrède Publicité : au Journal Commission paritaire : n° 0718 I 83461 I.S.S.N. : 0994-3587 2012 Tirage : 6 954 exemplaires Impression : M.I.P. 3, rue de l’Atlas - 75019 PARIS Abonnement : 95 euros Copyright 2013 : Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. Sauf dans les cas où elle est autorisée expressément par la loi et les conventions internationales, toute reproduction, totale ou partielle du présent numéro est interdite.

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