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courrier des lecteurs N° 29 | Février 2011 | 3DT

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courrier des lecteurs

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Lettre à ma Tunisie, Ma chère Tunisie, cela fait plus de 20 ans que je ne t’ai pas écrit, je m’excuse pour ce long silence, je te voyais souffrir, je te voyais te débattre je te voyais te faire piller, violer par une bande de mafieux mais je n’ai rien dit... J’avais peur. Chère Tunisie le monde entier était témoin admiratif de ta grande révolution, toi le petit pays inconnu, en quelques semaines ton courage t’a propulsé au rang des grandes nations du monde. On ne connaissait que tes paysages « cartepostalistiques » et tes hotels low cost, aujourd’hui tu es une référence ! On te croyait endormie tu t’es réveillée. On te croyait soumise tu t’es révoltée. On te croyait immature et tu as montré à tous les médias que tu étais prête toi aussi pour la démocratie ! Certes aujourd’hui, tu es blessée et affaiblie par ces événements, ta liberté a été acquise au prix cher du sang de tes martyrs, mais nous ne te laisserons plus jamais tomber ma chère Tunisie, tes enfants sont aujourd’hui décidés à te protéger et à te servir, notre union et notre amour pour toi viendront à bout de tous les complots organisés à ton encontre.. Snipers, fouteurs de troubles et traitres en tout genre n’auront pas notre liberté ! Notre soutien sera inconditionnel et nous ne nous tairons plus... Je continuerais à t’écrire des lettres pour te dire que nous avons réussi, que nous avons fait cette transition en douceur et que tu es la première démocratie dans le monde Arabe … Ils t’admirent et t’envient, il faut dire qu’il ya de quoi être fier. Tu afficheras ton drapeau avec beaucoup de satisfaction, inutile de faire preuve de fausse modestie, le monde entier sait que tu es une exception.

Photographe :Samy Snoussi

Edito

Directeur de publication Hassen Sfar Management Ismail Ben Miled Rédactrice en chef Emna Darghouth Rédaction Lamia Darragi Shirine Guiga Hanene Hassainya Direction artistique Sonia Sfar Karoui Directeur technique Abdallah Benzieda Mode et beauté Shirine Guiga Direction commerciale Fakhta Hachicha Assistante de direction Bochra Boukef Photographe Samy Snoussi Stagiaire Selma Lakhoua

Avec tout mon Amour Emna Darghouth

Impression Simpact Contact commercial Commercial@femmesdetunisie.com Contact direction Immeuble Comète – 1er Étage Avenue Hédi Karray Centre urbain nord Tél. : 71 707 207 Fax : 71 707 548 directiongenerale@femmesdetunisie.com

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Sommaire Février 2011

4 Edito 8 Condoléances & remerciements 10 Actualité 16 Livres 18 Résolution Dégage la peur! 20 Web les ex bannis de le cyberpolice 22  Enquête Les réseaux sociaux boostent la révolution tunisienne 26  Interviews Slim Amamou Lina, blogueuse tunisienne engagée 30 Portrait La dream team au gouvernement

42 Couple Nous n'avons pas les mêmes opinions politiques 44 Top ten top ten Free!!! Les 20 meilleurs status Facebook sur la révolution 50 Le mot du mâle Les gardiens de la révolution 52 Confessions intimes Ma révolution à Paris Le 14 janvier, j'ai passé la nuit chez l'habitant J'ai vécu la révolution et je suis fière d'être tunisienne 62 On a testé pour vous La liberté d'expression 64 Fiction L'interview presque imaginaire de Leila Ben Ali! 64

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Temps Forts Caravane de remerciment


Courrier des lecteurs

Condoléances &

Remerciements

Toute l'équipe de Femmes de Tunisie se joint à moi pour présenter nos sincères condoléances aux familles des martyres paix à leurs âmes, grâce à leurs Sacrifices nous pouvons aujourd'hui jouir de notre liberté et dignité bafouées pendant 23 ans d'un règne sans partage.

Monsieur Bouazizi, nous ne vous oublierons jamais, vous êtes un héros national, grâce à votre geste de désespoir vous avez redonné l'espoir à des millions de Tunisiens ! Alors du fond du cœur Merci ! Nous n'oublierons pas les autres martyrs non plus et nous tacherons de faire honneur à vos sacrifices.

Merci

le Géneral Ammar

à l'armée et à leur tête , qui dans son élan de patriotisme a lâché le dictateur et s'est rangé du côté du courageux peuple Tunisien, merci aux soldats qui nous ont protégé durant ces dernières semaines et Bravo pour votre courage !

Merci à tous les manifestants particulièrement ceux de Sidi Bouzid Kasserine Regueb , qui ont risqué leur vie pour nous libérer . Merci à ceux qui ne se sont pas contentés de demi-mesures, Merci à la caravane de la liberté ! Merciaux millions de « journalistes » tunisiens qui ont relayé les informations capitales et les invitations aux

révolutions ! Ensemble nous avons vaincu la peur, nous avons vaincu Zaba ! Emna Darghououth

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Actualité

a l e d e v i t c e p s Retro N O I T U L O V E R

Comment renverser un dictateur en 29 jours 17 décembre

Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant de fruits et légumes de 26 ans, s'immole par le feu devant la préfecture de Sidi Bouzid après s'être fait confisquer sa marchandise par la police municipale et humilier par une employée de la municipalité. Diplômé et chômeur, comme de nombreux jeunes Tunisiens, Bouazizi devient un symbole dans la région, où des émeutes sociales éclatent. Mohamed Bouazizi passe plusieurs jours entre la vie et la mort, il recevra quelques jours plus tard la visite du président déchu visite immortalisée par une photo ayant fait le tour de la presse mondiale, on ne le savait pas encore mais ce sera la photo qui représente le marchand de légume qui a renversé une dictature. la nouvelle embarrasse les médias classique mais commence à être relayée dans la blogosphère activiste.

22 décembre

Un autre jeune chômeur de Sidi Bouzid met fin à ses jours en s'électrocutant au contact de câbles de haute tension, après avoir escaladé un poteau électrique sur la voie publique, en criant qu'il ne voulait «plus de misère, plus de chômage». Fatigué par le chômage, la cherté de la vie et le sentiment d'être laissée pour compte dans des régions défavorisées, la population descend dans la rue.

28 décembre

24 décembre

Des affrontements entre des manifestants et la police font un mort et plusieurs blessés à Menzel Bouzayane, une localité à 60 km de Sidi Bouzid, selon un responsable syndical.

27 décembre

un rassemblement se tient devant le siège de l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) à Tunis, la capitale. Les manifestants sont violemment dispersés par les forces de l'ordre et plusieurs personnes légèrement blessées. les événements commencent à être relayés timidement sur Facebook, via des vidéos des affrontement dénonçant la violence de la police on commence même si la Fathi Belaid communauté « Tunisoise » ne réalise pas encore l’ampleur des événements.

Le président déchu prend la parole pour la première fois depuis le début des émeutes. Dans un discours adressé au peuple tunisien, il regrette les évènements et exprime sa compréhension de «la difficulté générée par la situation de chômage et son impact psychologique sur celui qui la subit». Il dénonce toutefois une «instrumentalisation politique».

4 janvier

Mohamed Bouazizi décède en début de soirée il devient le symbole de la contestation tunisienne, un cortège estimé à 5.000 personnes marche derrière son cercueil en criant vengeance jusqu'au cimetière de «Garaat Bennour», à 16 km de Sidi Bouzid.la vidéo de ses funérailles fera le tour de la toile Tunisienne.

Hassene Dridi

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Actualité

12 janvier

8-9 janvier

Des émeutes particulièrement violentes font 21 morts selon le gouvernement dans trois localités du centre-ouest du pays : Kasserine, Thala et Regueb. Une source syndicale évoque de son côté cinquante morts rien qu'à Kasserine , Facebook sera le relais médias des Tunisiens alors que la presse classique encore muselée minimise les événements.

Le ministre de l'Intérieur tunisien est limogé. Son remplaçant décrète un couvre-feu nocturne dans la capitale et sa banlieue, alors que les troubles ont gagné Tunis. La veille, dans la cité d'Ettadhamoun, à 15 km du centre de la capitale, des heurts avaient notamment opposé durant deux heures des manifestants et des forces de l'ordre, les internautes partage sans retenue vidéos et commentaires politiques, une étape est franchie ,la peur a enfin changé de camp.

Zoubeir Souissi

Fathi Belaid

10 janvier

Deuxième intervention de Ben Ali depuis le début des émeutes. Le président tunisien promet la création de 300.000 emplois d'ici à 2012 pour absorber le chômage des jeunes (proposition surréaliste de démagogique raillée et discrédité par les Tunisiens) tout en dénonçant des «actes terroristes impardonnables perpétrés par des voyous cagoulés». Le gouvernement annonce de son côté la fermeture «jusqu'à nouvel ordre» des écoles et des universités de tout le pays.

Salah Habibi

13 janvier

Nouvelle allocution télévisée de Ben Ali, debout dans un cadre sobre, ZABA s’adresse aux Tunisiens en dialectal, mêlant émotion et « sincérité », en apprendra le soir même que Jacques Séguéla publicitaire français de renommé et requin de la communication politique serait derrière cette allocution de la dernière chance ( source Bakchich.com). Dès la fin de son discours, des milliers d'habitants de Tunis bravent le couvrefeu et envahissent le centre de la capitale et les grandes avenues des banlieues à Carthage et à Sidi Bou Saïd pour manifester leur joie. Nous apprendrons plus tard qu’il s’agissait d’une dernière manipulation médiatique du RCD, la coupe est pleine et la capitale en ébullition. 14

Martin Bureau


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Actualité

14 janvier

Les manifestations se poursuivent dans le pays pour appeler au départ de Ben Ali. Tentant de détendre la situation, le président annonce la dissolution de son gouvernement et l'organisation d'élections législatives anticipées d'ici à six mois. Le premier ministre est chargé de constituer une nouvelle équipe gouvernementale avant la tenue des élections. L’avenue Habib Bourguiba scande le désormais cultissime « Dégage »! Et ses vœux seront entendus ! En fin de journée, le premier ministre Mohammed Ghannouchi annonce qu'il va assurer l'intérim de la présidence car le chef de l'Etat «n'est temporairement pas en mesure d'exercer ses responsabilités». Ce dernier s'est enfui de Tunisie quelques heures plus tôt pour rejoindre la ville de Jeddah, en Arabie Saoudite.apres avoir été refusé par Malte, l’Italie et la France .

DÉGAGE

Fathi Belaid Sophia Baraket

15 janvier

Ben Ali est définitivement écarté du pouvoir en vertu d'une décision du Conseil constitutionnel déclarant une «vacance du pouvoir». Le Conseil proclame dans la foulée la nomination de Foued Mebezza, le responsable de la Chambre des députés au poste de président de la République à titre transitoire. Un intérim prévu pour durer maximum 60 jours, le temps d'organiser des élections législatives anticipées.

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La régente de Carthage main basse sur La Tunisie

Nicolas Beau et Catherine Graciet

Le livre de Nicolas Beau et Catherine Graciet, deviendra sans doute le livre de chevet des Tunisiens désireux de mieux connaitre la clique mafieuse qui a pillé le pays ainsi que le portrait sans détour de l4x première Dame « Leila la cleptomane » « La régente de Carthage. Main basse sur la Tunisie.» Apres s’être échangé le livre en format PDF secrètement et sur des clefs USB , vous désormais pourrez le retrouver dans toutes les librairies de Tunisie, maintenant que l’autorisation d’importation de livre est levée en Tunisie et que le fait de l’avoir dans vos bagages au retour d’un voyage ne constitue plus « une conspiration contre l’état ». Les deux journalistes y expliquent, avec menus détails, comment « la présidente », Leïla Trabelsi, l’épouse du président Zine el-Abidine Ben Ali, a réussi, à la tête de son clan familial, à faire « main basse » sur des pans entiers de l’économie tunisienne. Leïla Trabelsi avait demandé l’interdiction de ce livre au Tribunal de grande instance de Paris. Le livre comportant, selon elle, « des passages diffamatoires et d’autres injurieux » à son encontre. Elle a finalement été déboutée, et condamnée à verser 1500€ à la maison d’édition du livre. Le tribunal avait notamment considéré que celle-ci « n’a pas respecté dans son assignation l’obligation qui pèse sur elle d’indiquer les textes de loi applicables à la poursuite ». Un comble pour une « diplômée en droit »…

Tunisie le livre Noir Gilles Perrault

Ce livre est un rapport des plus accablants et des plus poignants sur la situation catastrophique des droits de l’homme et des libertés que fut celle de la Tunisie sous Ben Ali « Publiée à l’initiative de Reporters sans frontières, ce livre la lugubre chronique d’une dictature ordinaire, celle que a fait peser le général-président Ben Ali sur un peuple épris de liberté. Elle rassemble les enquêtes conduites par des organisations de défense des droits de l’homme jouissant d’une autorité incontestée dans le monde entier. Sa lecture est à la fois accablante et nécessaire.. « Car c’est bel et bien un terrorisme d’État qui est décrit ici. Mobilisation de tous les organes du pouvoir au service du général-président Ben Ali, mise au pas de la justice et de la presse, torture institutionnalisée, agressions physiques, criminalisation des familles des opposants, intimidations répétées, morts plus que suspectes classées sans suite : c’est la litanie classique d’un régime despotique. Et qui s’installe dans la durée : Ben Ali, à qui la Constitution tunisienne interdisait de se présenter une troisième fois à la présidence, a décidé d’en faire modifier le texte en mai 2002, afin d’accroître encore ses pouvoirs et de disposer de nouveaux moyens pour étouffer toute velléité d’opposition. »

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Notre ami ben Ali

Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi Ce livre avait fait trembler le gouvernement Tunisien déchu qui n'avait cessé de maquiller ses agissements et de faire passer la Tunisie pour un miracle « Cartepostalistqiue », il a également plus qu'embarrassé la diplomatie française , qui n'a cessé de soutenir la dictature ( nous l'avons vu jusqu'au 14 janvier !), datant de 2002 on y lit beaucoup de choses que l'on connissait déjà en tant que Tunisien mais également beaucoup de petits secret longtemps confinés, mieux comprendre l'histoire de notre pays, c'est mieux comprendre son avenir Zine Ben Ali est un cas. Au pouvoir depuis 1987, le président tunisien a peu à peu transformé la paisible Tunisie en une immense caserne. La lutte contre les islamistes a justifié un impressionnant maillage policier de la population. Les opposants, même les moins virulents, sont systématiquement persécutés, souvent torturés, avant d’être jugés dans des parodies de procès. Comment la France a-t elle toléré à deux heures d’avion un tel régime ? Pourquoi la diplomatie, la plupart des médias et les milieux d’affaires cautionnent-ils par leur silence un régime aussi autoritaire ? Ce livre explosif rompt ce silence. Grâce à leur excellente connaissance du dossier, et des enquêtes inédites sur ses aspects les plus sombres, Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi révèlent la face cachée du « miracle tunisien « (pour reprendre les termes de Jacques Chirac). Ils retracent la carrière étonnante du président Ben Ali (« élu « en 1989 et 1994 avec 99 % des voix), décortiquent les rouages de son système répressif et les violations massives des droits de l’homme, révèlent les dérives mafieuses du régime et des « sept familles « qu’il a enrichies. Et surtout, ils expliquent pourquoi « notre ami Ben Ali « bénéficie en France d’une aussi extraordinaire indulgence : l’hospitalité généreusement accordée à certains responsables politiques ou journalistes français, la collaboration étroite entre services de renseignement pour la chasse aux opposants islamistes, les intérêts économiques croisés.


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Résolution

Dégage la peur ! Comme beaucoup de Tunisiens vivant à l’étranger, j’ai suivi avec attention, frayeur et espoir les événements en Tunisie. Le monde médiatique l’appelle la Révolution de Jasmin, mais je l’appelle la Tweet Revolution. Reuters/ Stringer

Ça a commencé comme ça, après tout : Wikileaks d'abord, puis la déferlante des cyberdissidents sur Twitter, relayant l'information jusqu'à l'immolation tragique de Mohamed Bouazzizi. Et là, ça a pris. Là, la rue s'est révoltée. Comme c’était déjà arrivé avant, d'ailleurs... Seulement cette fois-ci, les Tunisiens étaient équipés, en plus d'être affamés.  Là, ils n'étaient plus seuls, les manifestants. D'une façon ou d'une autre, grâce à tous ces tweets relayés jour après jour, grâce à toutes ces vidéos témoignant de l'horreur des ripostes policières, grâce au courage enfin de ceux qui ont parlé, ils ont compris qu'ils avaient une carte à jouer, que le monde entier saurait. Je ne m'attarderai pas sur le timing de cette Révolution, l'Histoire s'écrira plus tard... Nous savions tous que ce régime était à bout de souffle, le dictateur vieillissant entouré des vautours de son clan ne pouvait plus durer longtemps. Nous attendions tous la fin de cette mascarade, en espérant un peu que l'oppresseur soit remplacé par un «moins pire» que lui. Le timing était parfait, le changement allait de toute façon arriver.

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Et puis la crise, et puis le chômage et la misère, et puis la Mafia qui se goinfrait allègrement, toujours plus obscène et arrogante. Et puis voilà, c'était le moment ou jamais. Et puis Bouazzizi, ce héros... Mais là, c'était différent. Les Tunisiens, soudain, n'ont plus eu peur. Ils savaient que le monde entier les verrait, qu'il y aurait des témoignages, que ça ne serait pas pour rien. «La peur a changé de camp», a titré un journal, je ne sais plus lequel, j'en ai trop lu. C'est la clé, il me semble, ce moment où les Tunisiens n'ont plus eu peur, nous n'avions plus peur, je n'ai plus eu peur. D'un coup, on était tous ensemble dans la lutte, chacun à sa façon. D'abord, on n'a plus eu peur de s'indigner, puis de relayer l'information, d'accuser, de crier à haute voix notre mépris, de signer de notre vrai nom, d'entrer en Résistance.  D'un coup, la peur ne nous empêchait plus d'agir, d'oser parler, nous savions qu'il n'y avait plus de retour en arrière possible. Et le jour tant attendu advint. Il est parti, ce lâche, il s'est enfui, il a cherché refuge loin du peuple qu'il a longtemps opprimé. Il a eu peur, ce dictateur. Bien sûr, pas comme nous, notre peur était bien plus


« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Article 35, Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793

vicieuse, bien plus sournoise, paralysante. Nous, nous jouions l'indifférence, gaie parfois, à souligner les bons côtés d'un régime dictatorial. On nous disait que ça valait mieux que l'intégrisme, que quand même, on vivait bien à Tunis ! Que merde, quoi, vaut mieux ça que l'Iran ! Que ce n’était pas si grave que ça de ne pas pouvoir parler ! Que bon, si c'est pour finir comme la France ou l'Italie, ça ne valait pas mieux... et toutes sortes de choses plus lâches les unes que les autres, mais dont nous avions besoin pour accepter de baisser la tête en permanence.  On nous disait, de toute façon, on n'a pas le choix. Quoi, tu veux mettre ta famille en danger ? Ne sois pas idéaliste, redescends sur Terre, et puis tu veux faire quoi au juste ? Et la peur s'installait, cette sournoise, et nous baissions la tête, nous apprenions à vivre avec, et en vérité, ce n'était pas difficile de vivre dans ce confort de l'irresponsabilité. 

Et ça a marché. La peur a dégagé. Même lorsque, sous prétexte d’appels au calme, certains ont replongé, la vigilance de nos héros de la « Caravane de la Liberté » n’a pas flanché. Jusqu’au bout, ils ont résisté, alors que certains les insultaient, les traitant de voyous. Ils ont obtenu, pour nous tous Tunisiens, le droit indiscutable de remettre en question l’Autorité. Ils ont prouvé au monde entier qu’on ne nous la fait pas maintenant que nous n’avons plus peur.

J'admirais les opposants, comme beaucoup d'autres, je suivais rapidement l'évolution de leur combat, je «followais» les cyberdissidents sur Twitter et débattais uniquement avec des gens de confiance. J'avais peur en fait.  Et je ne sais pas ce qui s'est vraiment passé pour que je n'aie plus peur. Le courage d'un Slim Amamou, de tous ces activistes anticensure m'a encouragée. Timidement, j'ai retweeté, anonymement d'abord, et puis à découvert, comme beaucoup de Tunisiens. Peut-être que c’est grâce aux activitistes, peut-être aussi que nous avons vu la peur du gouvernement, peut-être qu’on s’est sentis forts et solidaires, et qu'on s'est dit qu’ils n'allaient pas mettre tous les facebookeurs et leur famille en prison. J'avoue que de l'étranger, c'était plus facile. Mais enfin, tous les Tunisiens sont entrés, ensemble, en Résistance. 

Mais enfin, nous avons bien vaincu la peur, cet ennemi invisible, nous franchirons donc tous les obstacles qui seront sur notre route, maintenant que nous avons la Liberté.

Bien sûr, tout reste à construire. Evidemment, il y aura des couacs, des disputes enflammées, des procès d’intention et de vrais procès aussi, j’espère ! C’est certain, la démocratie ne s’installera pas facilement, avec tous ces vieux réflexes ancrés dans les mentalités.

Alia Farah Carlier @alioutta

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Web

Les Ex-bannis de la Cyberpolice Pour toutes celles qui ne maniaient l'art du proxy et qui ne connaissait peut être pas ces sites abonnés au 404 not found voici notre sélection de site et blogs , entre la satire et la fine analyse politique .. 1 ,2,3 surfez

http://debatunisie.canalblog.com/ Toujours une note humoristique, les caricature de ce blog sont un vraie régal, découvrez ou redécouvrez l’art de la critique par le dessin caricatural longtemps banni par le système Zaba qui ne supportais pas la critique et encore moins l’humour.

www.bakchich.info Bakchich, le site de Nicolas Beau, fermera boutique (malheureusement) Alors, profitez de ces quelques jours pour découvrir une sélection tant délirante qu’émouvante consacrée à la Révolution du Jasmin et aux événements qui ont précipité le chômage forcé de l’Artisan du Changement ! Satirique et fin, vous adorerez l’analyse politique.

www.nawaat.org Le tumulte que la Révolution a engendré sur Facebook a fait émerger le nom de Nawaat. Inconnu pour ceux ne maniant pas l’art des proxys, ce blog trilingue se veut totalement indépendant. Et il en a tout l’air… à en juger de l’aspect sérieux et dépassionné de la plupart des articles qui y sont publiés 22


www.takriz.com Les porte-parole de ceux qui ont le ras-le-bol Il y a seulement quelques jours, ne serait-ce que son nom faisait trembler même les plus téméraires des Internautes… que dire de son style caustique qui a dû donner plus d’un cauchemar à Ammar 404. Eh oui, Waterman, Donquichotte, Ganjaman, Ali Lapointe et tous les autres « takrizards » ne mâchent pas leurs mots pour dénoncer les abus du pouvoir. Et on espère qu’ils tiendront leur promesse d’être toujours là. Même si l’on peut ne pas être tout a fait d’accord avec eux, des fois, la finesse comme peut en témoigner le titre de ce site n’est pas toujours au rendez vous ce portail est ultra contesté même par les partisans de la liberté d’expression, à vous de juger !

http://www.lecanardenchaine. fr/ Pour les politiciennes avisées, ce site est le summum de la satire politique et ils ne fait pas trembler que le gouvernement Tunisien, ce site révèle sans détours les scandales politiques et les abus du gouvernement français également, des jeux de mots exceptionnels et une plume incisive .Le canard enchainé est le journal des dissidents pas excellence !

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Enquête

Facebook, Twitter Les réseaux sociaux boostent la révolution

tunisienne Dans le numéro précédent, nous consacrions l’enquête du mois aux réseaux sociaux. Nous étions loin de nous imaginer le rôle qu’ils allaient jouer dans ce que l’on appelle aujourd’hui notre « révolution ». Nous n’allons pas ici vous rappeler les faits, c’est inutile. Mais nous allons décortiquer le rôle de ces réseaux sociaux dans cet énorme événement qui a eu pour conséquence la chute du régime de Ben Ali, après 23 ans de dictature. 24


Twitter, ou la révolution minute par minute Les évènements relatifs à Sidi Bouzid se sont tout d’abord ébruités sur ce réseau social. Pourquoi ? Parce que la parole sur Twitter a toujours été relativement plus libre que sur Facebook. Impossible de censurer ce réseau, ou plutôt si, le site officiel, www.twitter.com, mais certainement pas tous les « clients » Twitter utilisés par la majorité des internautes, des applications ou widgets que l’on ajoute soit à son navigateur soit à ses programmes. Très vite, un hashtag #sidibouzid a été lancé, afin de pouvoir suivre les informations en temps réel. (Pour info, un hashtag est une sorte de « thème » qui facilite la recherche). Pour suivre les actualités, il suffisait donc de faire une recherche sur #sidibouzid. L’arrestation de Slim Amamou et Azyz Amamy le 6 janvier a mis de l’huile sur le feu. Une campagne de soutien aux deux blogueurs arrêtés pour leur pseudo participation aux attaques des Anonymous sur des sites gouvernementaux tunisiens s’est mise en place. Avatars remplacés par les visages des deux blogueurs, articles dans des blogs, partage d’articles de blogs et de médias étrangers sont devenus l’actualité de Twitter, toujours associée à l’hashtag #sidibouzid.

La première grande manifestation à Tunis a d’ailleurs été filmée par Slim Amamou et relayée en direct par toute la twitosphère tunisienne. Au final, certaines de ses vidéos ont été vues plus de 18.000 fois ! D’abord timides, les tweets se sont faits de plus en plus agressifs contre le régime de Ben Ali. Les tweeples, habitués à parler de tout sauf de politique (mis à part certains, essentiellement sous couvert d’anonymat) se sont transformés en reporters d’un jour et en politiciens de toujours. Plusieurs personnes se sont distinguées, à travers leurs informations fiables et leurs appels à manifester. Un seul mot d’ordre : libérer la Tunisie. De simples citoyens se sont transformés en cyberdissidents. Il est à noter que la majorité d’entre eux étaient des Tunisiens résidents à l’étranger, mais même des Tunisiens résidant en Tunisie se sont joints au mouvement. Les Tunisiens ont également alerté la presse internationale à travers leurs comptes Twitter officiels, leur reprochant également leur silence face à la situation tunisienne. Car il est à souligner que les médias internationaux n’ont réagi que relativement tard à la révolution tunisienne.

Zohra Bensemra

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Enquête

Les discours de Ben Ali ont été férocement critiqués, les dates et lieux des manifestations largement partagés et toujours ce même appel à se mobiliser, à faire tourner l’information. Après le départ de Ben Ali, l’énorme élan de solidarité entre les Tunisiens n’est pas passé inaperçu : des tweets de fierté d’appartenance à ce peuple, des tweets d’alerte relatifs aux casseurs dans tel ou tel quartier, ou encore d’appel à soutenir les militaires, invitant les gens à leur apporter de la nourriture… La révolution tunisienne vécue sur Twitter était vraiment émouvante. Facebook, ou quand les Tunisiens deviennent tous des reporters Si sur Twitter la communauté tunisienne est relativement restreinte (pas de chiffres officiels mais on estime à 1.000 le nombre de comptes, et à peu près la moitié de comptes actifs), sur Facebook le nombre d’abonnés est d’environ deux millions. Autant de personnes qui, timides également au départ, ont fini par se transformer en véritables reporters. Armés d’un téléphone portable, ils ont tout filmé : des manifestations aux maisons des Trabelsi brûlées, en passant par les blessés par balle admis dans les hôpitaux. Une vague sans précédent de 26

patriotisme a été étalée au grand jour sur Facebook. Bien que ce réseau social ait réagi plus tard que Twitter, les « facebookiens » ont également appelé en masse à participer aux manifestations, essentiellement à travers des évènements, et à continuer de se battre pour leur liberté.


Les médias ayant été relativement muets sur toute la période précédant la chute de Ben Ali, les individus ont pris la relève. Les premières vidéos montrées dans les médias étrangers étaient celles de Tunisiens lambda ayant partagé leurs vidéos sur Facebook. Beaucoup de vidéos très dures à voir, d’autres porteuses d’espoir. Et toujours ce même message : se battre, toujours. Ben Ali devait payer pour le sang des martyrs, il ne pouvait plus faire marche arrière. Trop de sang avait coulé. Alors, même ceux qui ne s’étaient jamais intéressés à la politique se sont mis à poster des messages, à dénoncer les abus, à demander le départ de Ben Ali ; en un mot, à participer à la révolution. Chaque discours de Ben Ali était disséqué, critiqué, à travers bon nombre d’articles et de commentaires. Les articles des médias étrangers étaient également largement partagés, malgré leur hostilité face au régime de Ben Ali. Chose inimaginable il y a moins d’un mois. Puis le départ de Ben Ali. Une bouffée de liberté et de solidarité s’est emparée du réseau social numéro un. L’hymne national, largement partagé. Les photos de profil représentant le drapeau tunisien. Les appels à la solidarité, à la reconstruction du pays, au nettoyage des quartiers et bâtiments saccagés ont fleuri. Etre fier d’être tunisien n’a jamais été autant écrit et prononcé. Certains parlent de révolution numérique, mais il faut bien préciser que les réseaux sociaux n’ont fait que nous montrer ce qui se passait dans la rue. Car la vraie révolution a eu lieu dans la rue, avec le peuple qui s’est déplacé et a crié sa soif de liberté. Facebook et Twitter se sont présentés comme relais de l’information. Les réseaux sociaux ont juste permis de montrer au monde entier la révolution tunisienne, notre révolution à tous.

Sophia Baraket

Jude Vlad. 27


Interview

Interview

Slim Amamou De la prison au gouvernement !!! Ce jeune blogueur* de trente-trois ans, très populaire sur Twitter**, d’abord grâce à son combat contre la censure en Tunisie puis pour son arrestation au mois de janvier, nous a fait l’honneur de nous accorder une interview, malgré son emploi du temps chargé. Femmes de Tunisie : Bonjour Slim, et merci de nous avoir accordé un peu de votre temps. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Slim Amamou. Merci à vous, ça me fait plaisir de rencontrer les médias tunisiens. J’ai été sollicité par de très nombreux médias étrangers, mais j’ai toujours mis les médias tunisiens en priorité (…) J’ai 33 ans, je suis informaticien, (ex) chef d’une petite entreprise qui propose des solutions web à d’autres entreprises. Et depuis quelques jours, je suis secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports dans le cadre du nouveau gouvernement provisoire. FDT : Justement, nous allons revenir sur votre nomination. Ce qui a interpellé un peu tout le monde c’est que quelques jours auparavant, vous étiez en prison. SA. Exactement. J’ai été arrêté le 6 janvier. J’ai passé cinq jours au ministère de l’Intérieur et trois jours à la prison de Mornaguia. 28


FDT : Quel était le motif de votre arrestation et quelles en ont été les conditions ? SA. J’ai été arrêté et interrogé à cause des attaques du groupe Anonymous*** sur des sites gouvernementaux tunisiens. Je n’y ai jamais participé, mais c’était quasiment impossible à prouver. C’est lié au fait que trois mois plus tôt, j’avais tenu une conférence dont le thème était « Anonymous ». Mon arrestation a été assez pénible. J’ai passé cinq jours assis sur une chaise sans dormir et menotté. Je n’ai pas subi de violences physiques mais plutôt une torture psychologique. On m’a fait croire à toutes sortes de choses. Tout était très bien orchestré. J’étais persuadé que mes amis avaient été arrêtés et torturés, ainsi que des membres de ma famille. J’entendais même leur voix parfois. Une fois libéré, j’ai su que tout cela n’était pas vrai et j’ai vraiment été soulagé. FDT : Vous aviez déjà fait l’objet d’une arrestation en mai 2010. SA. Oui, j’ai été arrêté parce que je souhaitais organiser une manifestation contre la censure en Tunisie. Pourtant, j’avais tout fait dans les règles de l’art, avec une lettre officielle au ministère les informant de la manifestation. J’ai été arrêté et interrogé, on m’a relâché dans la nuit en me demandant de faire une vidéo pour annuler la manifestation. Je n’ai pas non plus été violenté.

FDT : Votre arrestation du mois de janvier a fait énormément de bruit sur les réseaux sociaux ainsi que dans plusieurs médias, tunisiens et étrangers. Maintenant que vous êtes libre, avez-vous eu le temps de voir tout ce qui s’est fait pendant que vous étiez détenu ? SA. Non, malheureusement je n’en ai pas eu le temps. On m’a raconté qu’à une période Azyz**** et moi avions nos visages sur les photos de profil de beaucoup de personnes, sur Twitter et Facebook. Beaucoup de blogs et de sites ont également parlé de notre arrestation. On m’a même dit que l’équipe du site Read Write Web avait écrit une lettre à Frédéric Mitterrand pour demander ma libération. FDT : Vous avez été arrêté le 6 janvier et relâché la veille du départ de Ben Ali. Vous n’avez donc pas vécu cette révolution comme la plupart des Tunisiens. Quelle a été votre réaction lorsqu’on vous a appris la situation de la Tunisie ? SA. Lorsque j’ai été arrêté, il n’y avait que quelques manifestations sans gravité dans certaines villes. Je n’avais pas de nouvelles durant toute la durée de ma détention. J’ai seulement pu voir le dernier discours de Ben Ali le soir de ma sortie. Je n’ai pas vraiment eu le temps de réagir. Je n’aurai jamais cru que ça allait prendre de telles proportions. Je pense ne pas être le seul Tunisien à ne pas avoir encore réalisé son départ, c’était tellement impensable il y a seulement un mois…

FDT : Comment se fait-il que vous ayez été relâché ? SA. J’ai bénéficié de la grâce présidentielle de Ben Ali. On nous a appelés, Azyz et moi, et on nous a annoncé que nous allions être relâchés, et que le Président allait faire un discours annonçant, entre autres, qu’internet serait libéré de la censure. Je n’en croyais pas mes oreilles ! FDT : Deux arrestations, donc, et de la prison. Et aujourd’hui vous êtes secrétaire d’État. Incroyable parcours ! SA. J’ai été le premier surpris quand on m’a contacté pour me proposer ce poste. J’ai accepté directement, et l’annonce officielle s’est faite moins de trente minutes plus tard. Je pense que j’ai un rôle à jouer dans cette nouvelle Tunisie, et je tâcherai de jouer mon rôle au mieux.

* Le blog de Slim Amamou : http://nomemoryspace.wordpress.com/ ** Retrouvez Slim Amamou sur Twitter : @Slim404 ***Anonymous désigne les actions coordonnées de plusieurs communautés formées d’internautes agissant de manière anonyme, dans un but particulier (Source : Wikipédia) **** Azyz Amami, blogueur et ami de Slim Amamou, arrêté pour les mêmes raisons et libéré le même jour.

Fathi Belaid

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Interview

FDT : En quoi consiste justement votre tâche en tant que secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports ? SA. Honnêtement, je ne sais toujours pas. Pour le moment, avec les autres ministres, nous essayons de calmer le jeu. Tout le monde n’est pas d’accord avec ce nouveau gouvernement, essentiellement sur ses membres et sur le RCD. J’essaye également d’améliorer la communication du gouvernement avec le peuple. C’est ce qui manque le plus aujourd’hui : la transparence. Le peuple tunisien a appris à donner son opinion, ce qui est très bien. Aujourd’hui, nous devons lui en donner les moyens en l’informant au maximum. FDT : Ceux qui vous suivent sur Twitter, ont eu l’agréable surprise de vous voir « live-tweeter » le dernier Conseil des ministres, une première mondiale ! Est-ce que vous en avez le droit ? Ce qui se dit au Conseil des ministres n’est-il pas confidentiel ? SA. Je me suis toujours battu pour la liberté d’expression. Pour moi, live-twitter un Conseil des ministres ou la visite technique de ma 404L revient au même. J’ai appris hier (vendredi 21 janvier) lors de l’interview de M. Ghannouchi, qu’il savait que je tweettais et qu’il n’y voyait aucun problème. Comme je le disais, ce nouveau gouvernement a besoin de transparence pour regagner la confiance des Tunisiens, j’essaie d’y contribuer au maximum.

FDT : Qu’avez-vous à dire à vos détracteurs et à tous ceux qui demandent votre démission ? SA : Je leur réponds que je ne démissionnerai pas pour faire comme tout le monde. Je démissionnerai le jour où on m’interdira de parler, où on m’enlèvera cette liberté d’expression, ou bien le jour où je ne verrai plus mon utilité dans ce gouvernement. En attendant, je pense que j’ai du travail à faire et je suis fier d’avoir été choisi pour ce poste. FDT : Dans une interview récente, Taoufik Ben Brik vous a attaqué et a parlé du fait que votre père faisait partie du RCD. Qu’avez-vous à lui répondre ? SA. A lui, rien. A ceux qui m’ont posé la question directement sur Twitter, j’ai répondu que oui, mon père faisait partie du RCD, moi non. Je ne l’ai jamais caché d’ailleurs. Je ne fais partie d’aucun parti politique pour le moment. FDT : Dernière question avant de vous « libérer », on vous a rasé la tête en prison, vous ne regrettez pas vos cheveux bouclés ? C’était quand même un peu votre « marque de fabrique » ? SA. (Rires) Oui, un peu, c’est vrai que je suis méconnaissable aujourd’hui, sans mes cheveux et avec quelques kilos de moins. Mais ça ne me dérange pas, je pensais déjà à les couper, ça s’est fait tout seul. Propos recueillis par Jude Vlad.

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Portrait

La au gouvernement d’union nationale ! Je ne sais pas pour vous, mais l’annonce du nouveau gouvernement d’union nationale m’a fait l’effet d’un anxiolytique. Cette annonce, nous l’attendions avec impatience, comme un nouvel épisode de Gossip girl. Le 27 janvier, le verdict tombe et notre soulagement est quasi unanime, même les plus contestataires s’accordent à dire que ce nouveau GUN est une vraie lueur d’espoir, une quasi-assurance de réussir notre transition démocratique. Et pour cause, les brillantes compétences tunisiennes à l’étranger font une entrée remarquée et appréciée. « L’ATUGE is in da place » commentaient les facebookers tunisiens, faisant référence aux six recrues du GUN membres de la prestigieuse Association des Tunisiens des grandes écoles. Femmes de Tunisie a choisi de vous dresser le portrait de deux nouveaux ministres, Mehdi Houas et Elyès Jouini. Il est tout d’abord important de souligner et de saluer la loyauté et le patriotisme de ces nouveaux ministres occupant de très hautes fonctions dans des entreprises internationales privées, qui ont pris un congé professionnel et ont accepté de diviser leur salaire par 10 (au bas mot) pour servir leur pays ! Femmes de Tunisie dit bravo ! 32


Mehdi Houas Ministre du Commerce et du Tourisme, ce Franco-Tunisien tord le cou à tous les préjugés négatifs dont souffre la génération issue de l’immigration en France. Eternel premier de la classe, ce génie des mathématiques poursuit, après l’obtention de son bac mention bien, son cycle de prépa en grandes écoles qui est couronné par un diplôme d’ingénieur de la prestigieuse Sup Télécom Paris. Ses professeurs l’encouragent alors à poursuivre ses études à l’université californienne de San Diego. Mais l’Etat tunisien lui refuse sa bourse car le pays a le plus urgent besoin d’ingénieurs, « pas d’une ribambelle de surdiplômés »… Sa décision est prise : jamais il ne travaillera en Tunisie ! Il est alors recruté par Alcatel après un an de formation. Au concours interne organisé par le géant informatique IBM, il réalise un score exceptionnel jamais égalé mais se voit privé du poste de direction qu’il mérite à cause de ses origines tunisiennes. En 2002, il crée Talan, société de services informatiques, avec deux anciens collègues d’IBM. Parmi ses clients, de grandes banques (Société Générale, BNP Paribas), des opérateurs de téléphonie mobile (Orange, Bouygues, SFR) et bien d’autres. La société possède aujourd’hui des bureaux à Paris, Londres, Bruxelles, New York, Hong Kong, Dubaï et emploie plus de 300 personnes d’origines diverses.

Elyès Jouini Ministre auprès du Premier ministre, chargé des Réformes économiques et sociales et de la Coordination avec les ministères concernés, Elyès Jouini est un économiste et universitaire franco-tunisien au parcours remarquable. Diplômé de l’école normale supérieure, il est titulaire d’une maîtrise en mathématiques, d’un DEA en mathématiques appliquées aux sciences économiques ainsi que d’une agrégation en mathématiques de la prestigieuse université ParisDauphine. Il a occupé plusieurs positions de responsabilité en dirigeant depuis 2003 l’Institut de finance Dauphine en tant que professeur de première classe. Il est également vice-président du conseil scientifique et directeur du master 222 en gestion d’actifs2 de l’Université Paris-Dauphine. Il est par ailleurs coordinateur scientifique de l’Institut Europlace de finance et membre de l’Institut universitaire de France. Il obtient en 2007 une chaire de la Fondation du risque. Lors de son parcours sans fautes, il se voit attribuer également des distinctions académiques et étatiques internationales. Pour ne citer que la plus récente, il a été décoré de la Légion d’honneur en 2009 par le Président français en personne, récompensant ainsi l’ensemble de ses travaux de recherche.

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Interview

Blogueuse

tunisienne

engagée Bonjour, Lina. T tu as commencé à blogger bien avant la révolution : le premier post de TunisianGirl date du 25 juin 2009. J’ai commencé à blogger en 2007 http://www. blogger.com/profile/17220124423496957935, mais j’ai dû effacer tous les billets pour éviter quelques problèmes. Et je suis repartie de zéro comme l’indique ce billet : http://atunisiangirl. blogspot.com/2009/06/rebelotte.html.   Peux-tu nous parler un peu de toi, de ton parcours, de comment et pourquoi tu as commencé à blogger ? As-tu une autre activité professionnelle ? Tout d’abord, je suis une citoyenne tunisienne. Sinon, je suis assistante universitaire contractuelle à la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis. J’ai eu un bac sciences expérimentales en 2001, mais après j’ai choisi d’étudier la langue anglaise. J’ai obtenu ma maîtrise en 2005, la même année j’ai eu une insuffisance rénale et j’ai commencé une dialyse. En 2006, j’ai réussi ma première année de Mastère (linguistique) et j’ai commencé à travailler sur mon mémoire. En 2007, ma mère m’a offert un rein et on m’a invitée à participer aux activités de l’équipe nationale des transplantés d’organes  ; j’ai 34

Parfois, il m’arrive d’écrire des poèmes ou d’exprimer ma révolte contre un problème social

participé aux jeux mondiaux des transplantés d’organes et j’ai obtenu une médaille d’argent (marche). J’ai commencé à blogger par hasard. En effet, j’ai toujours écrit de petits textes sur des bouts de papier et puis un jour, j’ai lu un article parlant du concept du blogging et j’ai décidé de commencer à blogger. Quelle a été l’évolution de la communauté des blogueurs tunisiens ces trois dernières années et quelle est leur part dans la révolution tunisienne ? La communauté des blogueurs tunisiens évolue tout le temps. Je n’étais pas l’une des premières blogueuses à rejoindre cette communauté. Quand j’ai découvert cette communauté, elle existait depuis un bon bout de temps. J’ai découvert des gens qui se connaissaient, qui se rencontraient, qui organisaient des campagnes pour soutenir des causes. Mais j’ai réussi à m’intégrer à cette communauté. Personnellement, je pense que cette communauté est un modèle représentatif du peuple tunisien. Il y a des personnes qui représentent toutes les couches sociales, toutes les idéologies, les idées déjà présentes au sein du peuple tunisien. Cette communauté a connu des hauts et des bas. Parfois, c’était l’union et l’entraide, d’autres fois c’étaient les problèmes


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Interview et les disputes. Des blogueurs qui se disent patriotes (rcdistes) sont entrés pour semer le trouble dans cette communauté mais nous avons su éviter leurs provocations. Nous avons aussi souffert de la censure et nous nous sommes unis pour lutter contre cette atteinte à notre liberté de nous exprimer, d’exprimer nos idées. J’ai remarqué que ton blog était « polyglotte  ». Quelle est ta cible, ta stratégie de diffusion de l’information ? Je n’ai jamais eu de stratégie. J’écris avec le cœur. J’écris en arabe, français ou anglais sans que je fasse le choix. Dès que je ressens quelque chose, je l’écris dans la langue que je sens en touchant mon clavier. Parfois, il m’arrive d’écrire des poèmes ou d’exprimer ma révolte contre un problème social, je n’ai pas de ligne d’écriture définie. Par contre, j’ai créé d’autres blogs pour soutenir des causes bien précises : http:// freemohamedsoudani.wordpress.com/ ou http:// freejailedtunisianstudents4.blogspot.com/   Qu’est-ce qui a changé depuis le 14 décembre ? Peut-on parler d’une véritable liberté d’expression sur le net tunisien depuis et dans les médias tunisiens de manière générale ? Beaucoup de choses ont changé depuis le 14 janvier. En effet, la levée de la censure s’est faite le 13 janvier par l’ex-président. C’était une manœuvre pour essayer de racheter les blogueurs et les internautes tunisiens. Les autorités ont saisi et reconnu le rôle joué par internet tout au long des évènements de Sidi Bouzid. Ils ont donc voulu satisfaire l’une des demandes les plus importantes des internautes qu’est la levée de la censure, pour avoir leur soutien. Mais il était trop tard ! Maintenant, la censure n’est plus là et espérons qu’on va préserver notre liberté à nous exprimer. On peut ressentir ça dans les radios, les journaux et les TV qui s’expriment librement. Cependant, le policier est toujours là, dans nos têtes. En plus, en regardant les différents débats sur les TV tunisiennes, on peut voir que nous n’avons pas encore appris l’art de dialoguer dans une atmosphère libre et démocratique.   Tu as passé plusieurs nuits à la Kasbah avec les manifestants depuis que le siège a débuté, comment cela s’est-il passé ? As-tu l’impression que le gouvernement de transition est attentif aux revendications des manifestants ? Oui, j’ai passé plusieurs nuits à la Kasbah. Les manifestants ont une demande bien claire et

MARDI 25 JANVIER 2011 A Night in la Kasbah Yesterday , I decided to spend the night in la Kasbah with the different groups of demonstrators who arrived from several regions in Tunisia to express their refusal for the new government including ministers who served under the Ben Ali 's regime. In fact, they were spending their second night outside the Prime Ministry.I had the chance of being hosted by a friend from the Meknassy group and to be accompanied by the ex world champion of Kick boxing Imed Mathlouthi .

précise. Ils ne veulent pas de personnes qui ont travaillé pour le gouvernement de Ben Ali dans le gouvernement transitoire. Ils sont venus de toute la Tunisie pour manifester pacifiquement. Ils ont montré un civisme extraordinaire. Ils ont des rituels bien précis et sont bien organisés. Le matin, ils chantent l’hymne national, ils nettoient l’endroit en continu. Ils ont une cuisine où les aides fournies par des volontaires sont distribuées. A la Kasbah, la solidarité s’est réellement concrétisée. Les Tunisiens n’ont pas besoin d’une caisse de solidarité pour s’entraider. Ils le font naturellement. On remarque un début de division dans l’opinion publique tunisienne, entre soutien du gouvernement provisoire pour un retour rapide à la stabilité et persévérance dans les revendications. Comment analyses-tu la situation politique actuelle ? Je ne peux pas répondre à cette question. Je ne suis pas politicienne. Pour moi, la situation est floue.   Es-tu optimiste pour l’avenir ? Je suis très optimiste car le peuple tunisien a démontré au monde entier qu’il est éduqué, civilisé, cultivé, solidaire et déterminé. L’avenir sera meilleur. Concernant ton blog, qui est un blog militant, que deviendra-t-il si réellement la situation tunisienne s’améliore radicalement en ce qui concerne les droits de l’homme et la liberté d’expression ? Même si la situation s’améliore, il y aura toujours des choses à critiquer. On ne peut pas tout avoir. Donc, je continuerai à dénoncer les choses qui vont mal en Tunisie. Et puis à part les droits de l’homme, j’écris à propos de la culture : livres, films, pièces théâtrales. Il y aura toujours des sujets à traiter. Propos recueillis par Ismail Ben Miled


Courrier droit

La révolution tunisienne

Questions juridiques Par Mourad loussaief

Le 14 janvier 2011 Ben Ali a enfin compris le peuple. Il a dégagé. Il a fugué en Arabie Saoudite, en lâchant ses chiens. Sa lâcheté n’a d’égale que sa traîtrise. Aujourd’hui, la joie du simple Tunisien auquel on a enfin rendu sa citoyenneté est ineffable, mais cette joie indicible se conjugue violemment à nombre de questions lancinantes qui taraudent l’esprit du Tunisien nouvellement libre. Article 56 /57 ,un rappel historique Il n’a pas échappé au juriste (voire au profane d’ailleurs) qu’une cuisine juridique a été savamment orchestrée dans les coulisses du pouvoir pour faire appel à l’article 56, puis pour sauter brusquement à l’article 57 de la Constitution. Ce saut, bien que juridiquement possible, était, vu les faits, totalement indéfendable. Un bref historique s’avère ici utile. Notre Constitution, qui date de 1959, a été touchée 15 fois en 50 ans (6 sous Bourguiba et 9 sous Ben Ali). Pour commencer, il n’y avait qu’un seul article, à savoir l’article 51, qui traitait de la question qui nous occupe. Puis, c’est avec la modification du 8 avril 1976 que nous sont venus les articles 56 et 57. C’est désormais le Premier ministre qui assumerait, provisoirement ou définitivement pour le reste du mandat (puis en 1976 de la législature), les fonctions de Président de la République. Puis il y a eu la loi de 1988, qui a dévolu à nouveau ce poste au Président de l’Assemblée, avec nécessité d’élire un nouveau Président dans les 45 à 60 jours. Visiblement, Ben Ali craignait plus le Premier ministre que le Président du Parlement… Puis il y a eu la loi de 2002 qui a retouché cet article sans y apporter une modification majeure et les modifications 40

constitutionnelles subséquentes (en 2003 et en 2008) n’y ont pas touché du tout. Il faut ici souligner que la fuite n’est pas censée arriver dans une démocratie. Il ne s’agit donc pas d’une lacune du texte, mais plutôt de l’inapplicabilité de l’esprit d’un texte d’inspiration démocratique à un fait de nature totalitaire. Toutefois, même si notre Constitution n’a pas prévu expressément le cas de la fuite du Président, celle-ci pouvait aisément être assimilée à la démission ou mieux à l’empêchement absolu. La dernière imposture du clan Ben Ali ? Les raisons ayant conduit pour 24 heures à l’article 56 ne peuvent donc être que politiques et restent pour l’instant obscures et troublantes car cet article permettait le retour du Président déchu tout en lui donnant la qualité de Président en prenant la fuite de son pays. La gestion de la vacance de la Présidence de la République suscite donc de notre part des griefs juridiques et politiques. Sur le plan juridique, les faits avérés (fuite) ne pouvaient en aucun cas appeler l’application de l’article 56 et dès la première minute, il fallait recourir à l’article 57. Il y avait donc une mauvaise application pour ne pas dire une violation des dispositions claires de la Constitution.


Sur le plan politique, le reproche mérite d’être encore plus cinglant puisque l’attitude de nos dirigeants visait à maintenir un Président en pouvoir malgré la volonté contraire et révolutionnaire du peuple. Les scénarios les plus fous ont alors couru et courent encore, si bien que nous pouvons considérer que Messieurs Kallel, Ghannouchi et Mebazâa doivent des explications solennelles au peuple. L’application de l’article 56 pour 24 heures fut sans doute le dernier acte du dictateur déchu. Aujourd’hui, nous n’en sommes déjà plus là et nous pensons que la situation insolite dans laquelle nous nous trouvons doit conduire à relativiser la rigueur de l’article 57 et même de toute la Constitution. Pour ce qui est des 60 jours qui nous sont offerts, ils sont plus qu’insuffisants pour faire les réformes majeures nécessaires afin de garantir aux candidats à l’élection présidentielle des règles du jeu transparentes et équitables. On ne va donc pas sacrifier le but noble auquel tout le monde aspire à la littéralité d’un texte juridique, fût-il au sommet de la hiérarchie des normes juridiques. Entorse à la constitution ou nouvelle constitution ? On peut également penser à faire une deuxième entorse en dissolvant immédiatement la Chambre des députés (ce que l’article 57 interdit formellement) car comment accepter que les réformes démocratiques qui sont actuellement à l’œuvre soient discutées par nos parlementaires actuels ? D’autres arguments contradictoires militent en faveur d’élections législatives et présidentielle concomitantes pour permettre au nouveau Président d’avoir une majorité suffisante. Autrement, ce dernier sera contraint de dissoudre le Parlement, dès qu’il sera élu, avec le risque bien démocratique de ne posséder aucune majorité. On peut aussi se demander si la modification de la Constitution elle-même n’est pas d’ores et déjà souhaitable ou si on ne doit pas carrément rédiger une nouvelle Constitution, sachant que la première rédaction a pris plus de 3 ans. On voit donc en définitive que l’instauration de la démocratie en Tunisie passe paradoxalement par la violation pure et simple de sa Constitution… D’aucuns parlent déjà de sa suspension de fait ou de la notion de légitimité populaire… Le juriste tunisien se trouve aujourd’hui engagé au cœur d’un combat incroyable, celui d’appeler à violer la Constitution pour le bien de son pays.

Les questions juridiques urgentes : 1. Assurances et dommages Il faut préciser par exemple que les contrats d’assurance, notamment contre les incendies, prévoient invariablement une clause d’exclusion de garantie en cas d’émeutes populaires. C’est pour cela que l’Etat doit intervenir pour d’une part participer aux dédommagements et d’autre part mettre la pression sur les assureurs et les amener à composer avec la réalité et à interpréter souplement leurs contrats. 2. L’heritage des mafieux Quant aux entreprises créées par les malfrats Trabelsi and co, elles doivent être urgemment nationalisées dans une première étape, pour protéger les emplois créés et limiter les pertes faramineuses qu’elles enregistrent actuellement. L’Etat trouvera ensuite la meilleure formule pour les réintroduire dans le tissu économique. 3. Le gels des avoirs du clan Ben Ali/Trabelsi Il faut exercer des pressions diplomatiques pour obtenir le gel total des fonds mobiliers et immobiliers de tous les délinquants avec une urgence indicible pour les biens mobiliers. Cela est vraiment tributaire de la bonne volonté des Etats concernés. A ce titre, il faut faire observer que la France, par exemple, n’a pas ordonné le gel (qui suppose une décision de justice) mais seulement une vigilance accrue de ses banques pour tout mouvement de fonds 41


Courrier droit suspect, par son montant, sa nature ou son auteur. Ce n’est que si une banque française a des doutes sur un mouvement donné qu’elle doit saisir Tracfin (qui siège à Bercy), qui bloquera alors le mouvement et saisira la justice française dans les 48 heures. Le terme de gel utilisé par l’administration Sarkozy n’est donc qu’un effet d’annonce pour compenser la gestion catastrophique de la crise tunisienne. La Suisse, qui n’en est pas à son coup d’essai, n’essuie pas ce reproche et a ordonné un vrai gel plus salutaire pour la Tunisie. 4. L’extradition du président déchu et de son clan La coopération pénale entre Etats relève le plus souvent de conventions bilatérales. La Tunisie a conclu nombre de ces conventions, notamment avec 13 pays arabes, au rang desquels figurent les Emirats Arabes Unis mais pas l’Arabie Saoudite ! Sur le territoire des Emirats, nous avons sûrement des criminels de droit commun (les Trabelsi and co). La convention d’extradition conclue avec ce pays permet de les extrader, à condition que l’infraction ait été commise en Tunisie et qu’elle soit punissable d’un an de prison au moins dans les législations de nos deux pays. Le parquet tunisien n’aura aucune difficulté à engager des poursuites répondant à ces deux conditions et on imagine facilement que les infractions poursuivies en Tunisie sont également pénalisées par le droit des E.A.U. Ces personnes sont donc extradables selon nous. Pour ce qui est de Ben Ali et de l’A.S., le dénouement est plus incertain. D’abord, comme il a déjà été dit, il n’existe pas de convention bilatérale avec ce pays. Cela n’empêche pas en soi de formuler une demande d’extradition, mais l’A.S. appliquera souverainement ses propres principes en la matière. Or, qu’elle s’inspire des dispositions de la convention de la Ligue des Etats Arabes concernant l’extradition (1952) à laquelle elle a adhéré depuis 1953 ou qu’elle applique sa propre législation interne, il ne faudrait pas la mettre en mesure d’invoquer le caractère politique des crimes reprochés à Ben Ali car il est généralement admis par toutes les législations nationales (y compris notre propre Constitution) et par toutes les conventions internationales bilatérales et multilatérales que l’extradition ne sera pas accordée si l’infraction pour laquelle elle est demandée est considérée par la partie requise comme une infraction politique !

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En outre, c’est au pays requis, donc à l’A.S., d’apprécier ce caractère politique. Il n’est pas si aisé de définir l’infraction politique, mais on peut plutôt penser aux individus poursuivis pour leurs idées politiques, leurs croyances, leur race, par opposition aux criminels de droit commun… On voit donc là l’intérêt majeur de la qualification donnée par les autorités tunisiennes aux agissements de Ben Ali. On peut noter que les chefs d’inculpation retenus contre lui et dévoilés par le ministre de la Justice (26-01-2011) évitent ce piège et expliquent peut-être leur extrême fadeur, nettement en deçà de la vindicte populaire. Cela est peut-être fait à dessein. Il faut aussi souligner que les crimes terroristes, bien qu’à connotation politique, n’interdisent pas l’extradition. Il faut donc se rapprocher le plus possible de crimes de droit commun ou au contraire de crimes gravissimes, comme les crimes terroristes ou les crimes contre l’humanité. A ce titre, on peut se demander si les ordres donnés par Ben Ali lors de sa fuite, pour mettre le pays à feu et à sang, ne peuvent pas constituer un crime terroriste. C’est ainsi que par exemple, la convention tuniso-syrienne d’extradition conclue en 2002 permet l’extradition pour les crimes relevant de projets individuels ou collectifs ciblant les individus ou les biens dans le but de semer la terreur et la peur dans la population. Par ailleurs, il ne faut pas négliger l’aspect diplomatique. Nous sommes en quelque sorte suspendus à la volonté de coopération des Saoudiens car ils pourront toujours s’ingénier à trouver un argument juridique dans un sens ou dans l’autre. L’aspect religieux entre enfin en ligne de compte avec ce pays qui déclare le Coran et la Sunna du Prophète comme sa propre Constitution. Pourra-t-il alors prétendre y trouver un seul fondement valable pour protéger un criminel et toute sa famille ?


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Couple

Nous n'avons pas les mêmes

opinions politiques Le 14 janvier. Une date qui restera gravée à jamais dans la mémoire des Tunisiens. La chute du régime Ben Ali a entrainé avec elle le déliement des langues. De dix millions de Tunisiens, nous sommes passés à dix millions de politiciens. Et ce n’est pas toujours pour le bien des couples, pas toujours d’accord entre eux. Un problème nouveau auquel nous nous retrouvons désormais confrontés. Nous avons rencontré trois femmes, dont les époux ont des opinions politiques différentes des leurs. Elles nous ont raconté comment elles font face à la situation.

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« Je voyais beaucoup de magouilles, beaucoup de choses acquises illégalement. »

Ibtissem* a 45 ans. Son mari, Mohsen*, a toujours été très proche du gouvernement déchu. Pro RCD, il assistait à toutes sortes de réunions et était très actif dans ce parti. Elle, par contre, n’a jamais voulu faire de politique. « J’étais quand même obligée de l’accompagner de temps en temps, mais je ne me suis jamais sentie impliquée dans ce parti. Je voyais beaucoup de magouilles, beaucoup de choses acquises illégalement. Je suis issue d’une famille modeste qui m’a toujours appris à ne compter que sur moi-même et à n’obtenir les choses que par moi-même. Mais mes enfants ont commencé à « profiter » de la situation de leur père, que ce soit pour des stages à l’université, des voyages conventionnés ou autres, alors je n’ai plus rien dit. Quand Ben Ali est parti, j’étais contente, pensant que mon mari allait abandonner son parti mais non. Il s’est battu encore plus, malgré les manifestations anti-RDC et la radiation des ministres du RCD du gouvernement provisoire au pouvoir. Aujourd’hui encore, il lui arrive de rencontrer des amis de son parti pour discuter de l’après-gouvernement provisoire. Nous nous disputons sans cesse. Je trouve dangereux de rester allié à ce qui représente des traitres aujourd’hui. Lui me reproche de m’intéresser aux autres partis, de chercher à savoir ce que proposent des personnes comme Chebbi, de soutenir le gouvernement provisoire. Pour le moment, nous nous sommes mis d’accord sur une chose : je ne veux plus savoir ce qu’il fait politiquement et il ne doit pas chercher à savoir ce que je fais aussi, ni même pour qui je voterai dans six mois. Bizarrement, avec la liberté d’expression nouvellement acquise, je dois me taire pour sauver mon couple. » Ibtissem a connu, à travers son époux, une autre femme de militant, dans la même situation qu’elle. Contrairement à Mohsen, son époux a directement « retourné sa veste » lorsque Ben Ali a quitté le pouvoir. « Elle le lui a demandé, il l’a fait. Il vaut mieux retourner sa veste aujourd’hui que de continuer à être solidaire d’un parti avec une telle réputation. Ne serait-ce que par respect pour les personnes décédées durant cette révolution. »

« Je ne voudrais pas voir le pays sombrer dans l’islamisme. »

Pour Nouha*, c’est un autre problème qui se pose dans son couple. Très croyants et pratiquants, elle et son époux n’ont jamais été impliqués politiquement. Seulement, depuis la chute de Ben Ali, son mari montre de plus en plus d’attrait à un certain Ghannouchi, reconnu pour ses positions islamistes. « Mon mari est beaucoup plus pratiquant que moi, et durant toute cette période de révolution, il en a fait dix fois plus. Il s’est mis à faire toutes ses prières sans exception à la mosquée du quartier. Il a rencontré beaucoup de personnes qui l’ont un peu plus « enfoncé » dans ses croyances. Je suis musulmane mais je prêche un islam modéré. Je ne voudrais pas voir le pays sombrer dans l’islamisme. Seulement, ce n’est pas la position

de Mohamed, mon mari. J’ai préféré envoyer mes filles chez leur grand-mère, le temps d’y voir plus clair dans les ambitions de mon mari. J’ai essayé de lui expliquer que ce serait dangereux si Ghannouchi venait à prendre le pouvoir mais il me rassure en me disant que pour le moment, il ne se présente pas aux élections. Mais il attend avec impatience son arrivée. D’ailleurs, il a déjà prévu d’aller à sa rencontre, à l’aéroport puis plus tard pour une entrevue. Je ne reconnais pas Mohamed. Nous étions bien sans politique. Aujourd’hui, j’ai peur pour l’avenir de mon pays. Je vois bien que l’opinion du peuple prime, et que la majorité est contre le retour de Ghannouchi, seulement j’espère qu’il n’y aura pas de répression. Je prie jour et nuit. Et je pense rejoindre mes filles si la position de mon époux ne me sied plus. »

« Du temps de Ben Ali, il n’y avait PAS de politique. »

Kenza*, elle, a eu la surprise de voir son mari nommé dans le nouveau gouvernement provisoire. Elle qui, il y a peu, manifestait contre ce gouvernement qu’elle qualifiait (comme tant d’autres) de pro-RCD a vu son époux y être propulsé. Elle nous raconte qu’il n’a pas pris la peine de la consulter avant d’accepter ce poste. « Mourad* et moi n’avons jamais été spécialement impliqués en politique. De toute façon, du temps de Ben Ali, il n’y avait PAS de politique. Nous avons longuement discuté, après la fuite du dictateur, de ce qu’il fallait pour le pays, ce qui ferait de la Tunisie un vrai pays démocratique. Mais nous ne nous sommes jamais réellement impliqués. Quand mon mari m’a annoncé sa nomination, j’ai d’abord eu très peur. Le peuple continuait de se battre contre ce gouvernement, qualifié de « mascarade ». J’étais également en colère contre lui de ne pas m’avoir demandé mon avis. Je suis sa femme, et même si mon opinion n’aurait pas réellement influencé sa décision, il aurait quand même dû me consulter. Puis nous avons dû faire face à toutes sortes de détracteurs, dans nos amis, mais également au sein même de notre famille. Les appels à la démission se sont faits de plus en plus importants. J’ai moi-même demandé à mon mari d’abandonner son poste, mais il m’a expliqué qu’il ne cèderait pas et que ce poste, il en avait rêvé secrètement. Il voulait faire de la politique, il en fait aujourd’hui, et je devais l’accepter. Alors, je l’ai accepté. Par amour. Je suis ce qui se passe au gouvernement au jour le jour, je défends mon époux quand on me dit qu’il ne devrait pas rester en poste, en gros je fais de la politique, moi aussi. Et on verra où tout cela nous mènera. Et puis je pense que je serai fière de dire que mon mari aura joué un rôle dans la démocratisation de la Tunisie. » *Les prénoms ont été modifiés.

Propos recueillis par Jude Vlad.

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Top ten

Free ! On est free, on a tout

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compris !


Top Ten des choses que je pourrai dire ou faire maintenant qu’on est libre !!!

2- 

Je pourrai parler politique au téléphone sans me faire épingler par la brigade d’écoute, chose que j’essaie d’expliquer vainement à ma mère qui chuchote encore au téléphone… Les vieux réflexes ont la vie dure !

1- 

Je pourrai parler politique, critiquer un ministre ou le président lui-même sans passer par la case prison.

3- 

Je vais suivre avec intérêt et enthousiasme la vie politique en Tunisie, moi qui ne connaissais des ministres que les enfants qui vont en boite de nuit.

4- 

Grâce à la couverture médiatique dont a bénéficié la Tunisie ces derniers jours, je n’aurai plus jamais besoin d’une carte et de beaucoup de patience pour expliquer à des étrangers où se situe la Tunisie : «  Indonisia ? - No Tuuuniiiisiaaa, North Africa. »

5- 

Je pourrai accéder librement à tous les sites internet, Ammar 404 ayant pris sa retraite… à moins qu’il n’ait juste pris des vacances. Mais j’aurai tout de même le droit de lui signifier que je ne souhaite pas son retour …

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Top ten

6- 

Plus jamais je ne verrai la tronche de Zaba, sur une affiche 15 m/15 , avec sa cravate Burberry, ses cheveux gominés et son nez en patate. 23 ans de culte de la personnalité, ça m’a personnellement usé les nerfs.

7- 

Plus personne ne pourra me dire : « Arrête, tu ne sais pas je suis le fils de qui ? (sic) ». A moins que ce soit le fils de Mark Zuckerberg en personne et qu’il menace de me supprimer mon compte Facebook... Là, franchement, je ne ferai pas la maline.

8- 

Un jour, je pourrai raconter à mon enfant notre révolution pour la liberté et lui dire sur un ton condescendant : «  Si aujourd’hui tu vis en démocratie, c’est grâce à moi ! J’ai risqué ma vie pour libérer Moi qui piquais une crise de nerfs le pays ! Alors maintenant, tu à la vue d’un cafard, mon taux de te tais et tu manges ! » courage a été multiplié par 100. Maintenant, le bruit des tirs ne me fait même plus peur et le bruit de l’hélicoptère de l’armée est devenu une berceuse.

9-  10- 

Si un jour mon mari ramène trop sa fraise en refusant de partager les corvées ménagères sous prétexte que je ne suis qu’une femme et donc née pour le servir, je prendrai une grande inspiration avant de m’époumoner : « Woooooooh, dégage, dégage ! »

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Top ten

meilleurs statuts Facebook de la 1 3

révolution

Un gamin un peu « chmeiti » se fait virer de la maison par son père suite à une dispute. Il revient avec de la peinture écrire sur le mur." Dar Trabelsi".

Il est ou ZABA? il est 404 NOT FOUND!

Sakher El Matri a bien décidé de rendre l'argent du peuple mais en Tunisiana light

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Avez vous déjà vu un SDF en jet privé? Maintenant oui !

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Le président sortant sur Mosaïque FM : Dédicace à Leila « Gharriti biya tabba3tek »

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Texto de Leila Ben Ali à Suzane Moubarak : « Alors cocotte quand est ce que tu me rejoins faire du shopping à Jedda ?»

Offre d'emploi N°14 janvier 2011:nous cherchons un nouveau président pour la Tunisie, Expérience débutant accepté, type de contrat CDD, Spécificités demandées: orphelin, fils unique, stérile et impuissant et surtout chauve pour qu'il ne fréquente pas les salons de coiffure envoyez vos CV+lettres de motivation au peuple tunisien »

Après l'ivresse du changement, Tunis se réveille aujourd'hui avec une gueule de bois nationale ! La démocratie c'est comme l'alcool, cela se consomme avec modération... Mais en tant que peuple alcoolique, on a vite ingurgité toute la bouteille cul sec, résultat : Le pays sombre dans un coma démocratique

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Comment reconnaître un tunisien à l’étranger? Il a des cernes et une mine terrorisée, il est scotché à son Smartphone, il est pris dans une crise de panique chaque fois que son téléphone sonne, il a battu le record mondial de hors forfait en appels internationaux, il s’impose un couvre feu tout seul et passe sa journée devant France 24 et Aljazira avec son ordinateur sur les genoux.

Nous sommes devenus tellement solidaire qu'au prochain match de foot le public gagnant ira consoler le public perdant en disant " Misselech ayech khouia el marra ejjya inti terbah"

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Ben Ali a crée la caisse nationale de solidarité, Il est parti avec la caisse et nous a laissé la solidarité !"

Une batte de baseball: 25 dinars, Une chaise en plastique 20 dinars, discuter de politique librement à tous les coins de rue en sécurisant son quartier et en contrôlant toutes les voitures qui passent, ça n'a pas de prix

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Le 12 janvier au soir, au moment où le gouvernement a commencé à perdre le contrôle des évènements: «Pour les gens qui savent renverser leurs vestes au bon moment je pense que vous pouvez déjà commencer à la déboutonner."

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Il a dit 2014, le peuple a dit non le 14 !

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Offre spéciale: pour un Zine el Abidine et un Moubarak dégagé, un Kaddafi offert !!! Offre valable jusqu'au 14/02/2011

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Egypte ? Algérie ? Yémen ? Révolution. A qui le tour ?

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Nouveaux verbes :Hier je suis allé au coiffeur pour Leiler (coiffer) mes cheveux et j'ai voulu trabelsier (voler) le coiffeur, mais il s'est tunisié (défendu), alors je me suis benalié (enfui)

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En 1987, le président déchu avait fait un coup d’état au combattant Habib Bourguiba, le 14 janvier 2011, c’est l’Avenue Habib Bourguiba qui lui a renvoyé l’ascendeur Tant que nous sommes chauds, rendez-vous demain à Tripoli vers 9 heures. On fait tomber Kadhafi vers 9 h 30, maximum 10 heures, puis on rentre continuer notre révolution.

1ere décision du peuple tunisien libre : La chaise du prochain président sera faite en TEFAL pour qu’il ne colle pas au pouvoir

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Le mot du mâle

Les gardiens Zohra Bensemra

Fathi Belaid

de la révolution

C

hères

compatriotes, après ce flot continu d’événements et d’émotions, il est beaucoup trop tôt pour avoir le recul nécessaire à l’analyse de tous ces événements. Une chose pourtant est évidente ces derniers jours resteront gravés dans l’Histoire de l’Humanité. Non seulement parce qu’une révolution populaire, libre et spontanée nous a débarrassée d’un dictateur de pacotille et d’une famille de chacals (ou de lapins crétins vu le nombre effarant de frères, sœurs, gendres, cousins, cousines). Mais surtout cette révolution dite de jasmin (chapeau au cabinet de conseil qui a sorti ce nom, à mon avis ce sont les mêmes qui ont élaborés la campagne Colgate) a révélé en nous un grand peuple, un peuple solidaire, cultivé et mur, qui combattait la dictature l’après-midi et nettoyait les rues le lendemain. Je me propose aujourd’hui de vous rapporter modestement les événements tels que je les ai vécu moi-même.

Fred Dufour

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Sophia Baraket


Christophe Ena

Tout d’abord il faut que vous sachiez que je suis un pur produit de la mission Culturelle française, plus habitué à me faire braquer dans la rue, qu’à scander des chants espérantistes. Habitant depuis des années dans un quartier populaire que je ne fréquente pas, j’ai tout de même réussi l’immense exploit de me faire dépouiller devant chez moi il ya quelques années. Puis un jour, alors que depuis des semaines on entendait vaguement parler d’affrontements à Sidi Bouzid sur France 24 ou TF1, voila que je me retrouve à crier devant le ministère de l’intérieur dégage au Rais et à chanter à la gloire de nos martyres. Cinq minutes plus tard les chants étaient bien plus aigus, certainement parce que nous courions chassés par les lances grenades et nos bon vieux BOB, certainement échaudés par notre pacifisme et l’atmosphère Woodstockienne qui régnait. Les événements que l’ont connaît tous maintenant par cœur s’enchainent très vite. Arrive le soir. L’euphorie de l’avenue Habib Bourguiba quoique très brève laisse place à l’angoisse. Nous sommes tous très peu rassurés, apparemment la garde présidentielle et l’Armée jouent à cache-cache à balles réelles dans nos rues. Le peuple qu’on disait lâche et individualiste, se regroupe dans les quartiers pour protéger les maisons. Je me retrouve donc devant un baril en métal armé de la canne de mon défunt grand-père, en compagnie d’une quarantaine de jeunes hommes que je ne connais pas du tout. Je me rends compte assez vite que mon arme n’impressionnerait personne, un rapide tour de baril et je vois une hache, un sabre berbère, une massue cloutée, ou un support de parasol avec le ciment qui va avec. Il était évident que ma virilité se jouait la. Je suis vite rentré chez moi pour bricoler un quelque chose d’un peu plus digne de Conan le barbare. Je ressors du garage dix minutes plus tard la démarche bien plus assurée avec un manche de pelle incrusté de clous et une grande lame de boucher dans la poche. Ensuite on vire les gants en daim et le cache col et on sort faire la guerre aux pillards dignement. Le gardien de la révolution est certes armé jusqu’aux dents, armement exclusivement fourni par les quincailleries Mhirsi, mais il n’en reste pas moins Tunisien. Très vite et certainement aussi par manque d’adversaires le Tunisien en revient à sa distraction principale, le tanbir. Tanbir sport national tunisien qui trouve par ces temps une ampleur hors normes. Et pour une fois en Tunisie les sujets étaient renouvelés. On ne parle plus de tel ou tel joueur, on parle maintenant de ces pseudo élites de caniveaux, de leurs maisons, leurs voitures, leurs richesses qui sont maintenant notre. Tout cela entrecoupé de rafales de mitraillettes, et

de rase-mottes d’hélicoptères militaires. Je quittais donc chaque soir allégrement mon foyer douillet pour rejoindre mes frères d’armes puisqu’au fil des jours, il paraissait de plus en plus évident qu’affronter les miliciens, les hélicos, et les rafales de mitraillettes était bien moins terrorisant qu’affronter sa page Facebook. Facebook cet espace de liberté, ce havre de paix et de drague, s’était transformé en à peine quelques heures en monstre propageant la terreur et la désinformation, tribune ouverte à tous les tunisiens en mal de Voici, soui3a sport et El Hak m3ak, qui en une après-midi se sont transformés en membres de la secte du chaos éternels, secte sans gourou, et pourtant manipulés par des forces obscures dont le seul et unique but est de pondre une théorie du complot par demi heure, ou crier à l’apocalypse parce qu’il risque d’y avoir pénurie de mousse à raser dans les trois semaines. Certes ces barrages et ces milices de quartiers ont quelquefois dégénérés, mais sans rondes de quartier la terreur palpable qui régnait aurait fini d’aneantir notre moral, et ces bandes de pillards auraient certainement fait bien plus de dégâts. Nous avons tous la fierté dans différentes mesures d’avoir participés à notre manière à cette révolution, mais il faut se rappeler et ne jamais oublier que cette révolution est née, a évoluée et c’est concrétisée par la volonté de nos frères des villes et villages reculés du centre. J’ai vu de mes propres yeux les campements de fortunes et les conditions de vie sordides dans lesquelles ces héros ont vécus pendant plusieurs jours. Ces Héros de la révolution ne sont pas venus à Tunis pour faire la fête ou nous plonger dans le chaos, comme certains le déclarent. Ils ont dormi dans le froid, sous la pluie, sur des matelas en mousse gorgés d’eau, tout cela pour tenir la promesse faite aux martyres, finir le boulot. Ces Héros ont presque tous perdus des proches pendant les affrontements. Ils sont venu à Tunis, ont assiégés le Premier Ministère et après de longues journées et d’interminables nuits, ont vaincus. C’est un hommage sans bornes et sans conditions qu’il faut maintenant rendre à ces gens qui sont pour le coup les vrais Gardiens de la Révolution, Révolution qui porte bien plus l’odeur étouffante du souffre et des gaz lacrymogènes que du jasmin. Révolution pour laquelle ils ont donnés leur sang. C’est grâce à tous ces Mohamed Bouazizi qui ont offert leurs torses nus aux balles des policiers qu’aujourd’hui nous sommes tous fiers de notre drapeau Tunisien, fiers de notre patrie. Plus que d’une présidence décadente, ils nous ont débarrassés de cette honte que nous éprouvions. Grâce à eux, nous pouvons tous dire haut et fort : Vive la Tunisie, et vive les Tunisiens ! Dali Essid 53


Confessions intimes

Ma

révolution à Paris Je suis tunisienne et je vis à Paris. J’ai toujours aimé cette ville et cette liberté qu’on a ici. Le retour « définitif » à Tunis était pour moi synonyme d’angoisse. Ce pays tranquille où rien ne se passe jamais, comme si le temps à Tunis s’était arrêté. Si le reste du monde continuait à tourner, traversant crise économique, épidémie, mais aussi élections et événements culturels, la Tunisie, telle une carte postale, restait figée.


D

ans l’avion, en rentrant de vacances le 31 décembre, je cherche un magazine. Je tombe sur Femme et Réalités avec la photo de Leila Ben Ali en couverture. Je soupire. Bien que n’ayant pas passé les vacances à Tunis (où elle concurrence son mari en première page de la presse quotidienne depuis deux ou trois ans), je ne lui ai pas échappé. Résignée, je feuillette en me demandant si elle deviendrait bientôt notre présidente. De toute façon, il n’y a guère d’alternatives plus réjouissantes. Et puis, elle ou un membre du clan, quelle différence ?… A ce moment, mon regard est capté par une image, par un mot sur un autre journal en face de moi. C’est Le Monde. La Tunisie est à la une. Le magazine tombe de mes mains et je saisis le journal. On y parle d’une révolte. Elle aurait commencé à Sidi Bouzid suite à l’immolation d’un certain Bouazizi. Sa répression serait très dure.

Dimanche 1er janvier. Invitée avec mon mari à déjeuner

chez un couple d’amis tunisiens, je rattrape alors mon retard. On parle de la Tunisie, chacun me montre des vidéos. Manifestations, répression. Mais la contestation gagne du terrain, elle grandit un peu plus chaque jour. Les vidéos sont de plus en plus nombreuses et quelques journalistes occidentaux commencent à couvrir les événements. Mais la censure sur le net tunisien atteint des sommets. La maîtresse de maison s’emporte. D’après elle, il est temps pour chacun de nous de contribuer. Faire circuler l’info. Diffuser les vidéos pour qu’on ne puisse plus cacher la vérité. Résumer l’actu à laquelle on a accès, sur Facebook et Twitter, pour informer les amis tunisiens des événements et contrecarrer la censure et la désinformation. La situation prend de l’ampleur, les victimes sont de plus en plus nombreuses. Les avocats qui avaient manifesté calmement devant le palais sont attaqués. Mes confrères sont malmenés, on les a agressés. De plus en plus de morts dans de plus en plus de villes. On ne peut plus fermer les yeux. La carte postale est tachée de sang.

Philippe Coutellier

Les événements s’accélèrent à une vitesse incroyable. Le dégoût et la colère prennent le pas sur la peur. A l’information, on répond par la censure, le phishing, le piratage. Les blogueurs sont arrêtés. A manifestation, on répond par répression. On tire des balles dans les têtes. Nous avons peu à peu commencé à délaisser toutes activités autres qu’infos, Facebook, Twitter. Nous relayons l’info sans savoir si c’est réellement utile à la cause. Mais c’était utile pour chacun de nous car nous avons ainsi dépassé notre peur. Un déconditionnement psychologique profond. Nous avons grandi dans l’autocensure. Dans le silence et les chuchotements. Nous retrouvons la parole. Nous savons que nos ennemis sont sévères et que ceux qui s’expriment sur la toile ou manifestent devant l’Ambassade de Tunisie prennent le risque d’être fichés. Mais plus nous sommes nombreux à le faire et plus le risque s’amenuise. Et surtout, comparé à ceux qui sortent malgré les matraques et les balles, ce n’est RIEN. Nous n’avons aucune excuse. Se taire, c’est être complice. Les affrontements en Tunisie, de jour comme de nuit, sont sanglants. La rage du peuple ne peut Philippe Coutellier plus être contenue. Et pour nous, plus de sommeil. Chacun ici a commencé alors à vivre au rythme des manifestations et des meurtres. BFM TV, France 24, Al Jazeera à la télévision. Rue 89, Nawat, Le Monde, Facebook, Twitter sur l’ordi. Au téléphone, papa et maman : « Tout va bien ». Non, tout ne va pas bien. Ça ne va plus du tout. Et maintenant, on peut le dire. C’est une dictature sanglante, meurtrière. Mais maman, la dictature tremble aujourd’hui. Le dictateur a peur de son peuple. Il multiplie les interventions télés. Sa promesse de créer 300.000 emplois lui vaut d’entrer aux guignols. Oui, il se fout bien de nous en effet.

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Confessions intimes La semaine du 8 au 15 janvier est la plus intense que

j’aie jamais vécue. Mon corps est à Paris, mon âme est à Tunis. Ici, je ne vis pas, ne travaille pas, ne dors pas, ne mange pas, je facebook, je twitte et je pleure. Je pleure devant les vidéos des martyrs et je pleure car au fond de moi, j’y crois. Le peuple va renverser le dictateur. Ici, les manifestations pour la Tunisie ont lieu presque tous les jours. Les gens ne se cachent plus devant les caméras et nous donnons nos noms quand un journaliste le demande. A Tunis, les manifestants bravent tous les dangers et investissent le centre-ville. Les balles fusent et la gronde continue. Jusqu’à ce soir où Ben Ali nous parle en arabe dialectal. Il parle notre langage pour soi-disant prouver qu’il a compris. Compris quoi ? Que c’est mal de soumettre son peuple à la corruption, à la violence, à la censure, à l’humiliation ? Nous l’avions compris bien avant. C’est alors que de soidisant scènes de liesse apparaissent sur nos écrans. D’étranges personnages dansant dans la rue en tee-shirts violets. Ils sont agglutinés autour de la caméra. On ne peut savoir combien ils sont. Alors, j’appelle (hors forfait record ce mois-ci) dans les quartiers dont ils parlent, comme Ennasr. Mes amis me disent que ce n’est qu’une tentative de manipulation de mauvais goût. Oui, l’info est sûre, je la transmets.

Bourget, on attend. On apprend que finalement, il va à Jeddah. Puis Ghannouchi apparaît à la télé puis Mebazaa prend le relais. Le départ de Ben Ali est définitif et les milices sont lâchées sur nos familles, nos quartiers, nos maisons. On passe de l’excitation à la panique. Terrifiée, je harcèle mes parents, ma famille, mes amis, de coups de fil et de messages. Si la liberté est bien là, l’insécurité l’accompagne. Les Tunisiens deviennent tous des héros. Même ceux qui n’ont pas manifesté. Ils deviennent les gardiens de notre Liberté. Mes frères et mon père sont dehors.

Je ne dormirai pas cette semaine non plus.

Je ne sais pas à quand remonte la dernière fois où j’ai simplement regardé un film, où j’ai réussi à tenir une conversation qui ne tourne pas autour de la Tunisie. J’ai rejoint une association de gens comme moi. Ceux que j’appelle les nouveaux Tunisiens. Ceux qui ont découvert la beauté de leur pays en ce mois de janvier 2011 et qui veulent désormais être des citoyens responsables.

Philippe Coutellier

Le 14 janvier. Il y a des dizaines de milliers de personnes sur

l’Avenue Habib Bourguiba. Ils hurlent en cœur : DEGAGE. Je regarde les images en quasi direct sur Justin TV et je frissonne. Je chante l’hymne avec eux. Nous sommes un peuple libre. Je veux rentrer chez moi. Impossible pour le moment, l’aéroport est bouclé. Tunisair n’a pas d’information. Ben Ali s’est enfui ! Il arrive à Paris. Quelques centaines de personnes sortent manifester à Paris. Devant l’Ambassade, on crie. A l’aéroport du

Si l’avenir reste incertain et la prudence de rigueur, j’écoute tous les jours Kelmati Horra d’Amel Mathlouthi (ma parole est libre) et je suis heureuse. Je chante notre hymne et je suis fière d’être tunisienne. Je regarde la télévision nationale désormais. Mon pays me paraît être une terre d’avenir. Et même si nous commettons des erreurs tous les jours, je ne veux plus vivre qu’à Tunis.

56 Vous avez une histoire à faire partager, écrivez-nous à courrier@femmesdetunisie.com Nous garantissons votre anonymat et vous recevons dans nos locaux pour recueillir votre témoignage

Par Yasmine Ben Cheickh

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Confessions intimes

Manifestations du 14 janvier,

j’ai passé la nuit chez l’habitant

V

endredi 14 janvier, je suis allée à la manif avec une douzaine de personnes et pendant 4 heures de temps, tout s’est bien passé jusqu’à ce qu’un groupe suivant l’enterrement d’un jeune décédé la veille passe en plein milieu de la foule. Là, les BOP du ministère de l’Intérieur ont réagi, ont tiré des bombes lacrymogènes sur la foule et ont causé un mouvement de panique parmi les milliers de manifestants. Les gens couraient dans tous les sens et se bousculaient, se marchaient dessus... certaines personnes se sont évanouies dans la bousculade et les gens essayaient tant bien que mal de les aider... je me suis retournée et je ne voyais plus ma sœur et mes amis car chacun a couru dans une direction différente. Mes jambes ne me portaient plus, à cause de la peur mais aussi de la foule qui m’entraînait je ne sais où. Je me suis retrouvée dans une impasse perpendiculaire à la rue du Caire et là, une porte d’immeuble était ouverte et la concierge invitait les femmes à se réfugier dans la cage d’escalier le temps que ça se calme. Elle a réussi à faire entrer une quarantaine de personnes et a commencé à secourir les femmes hystériques qui tremblaient de peur, un jeune dont le visage était complètement défait par les gaz, etc. Moi, en voyant que la cage d’escalier se remplissait de plus en plus, je suis montée au 3e étage pour prendre l’air... Ma peur était indescriptible, ne sachant pas ce qui est arrivé à mes proches. Le réseau était saturé... Au bout de quelques minutes, j’ai eu de leurs nouvelles et j’ai été rassurée car elles avaient réussi se rapprocher des militaires et de là, à rentrer chez elles. On entendait les cris et les pas des gens qui fuyaient les tirs des forces de police...

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Soudain, les BOP ont pénétré dans l’immeuble en forçant la porte d’entrée pour arrêter les manifestants et je ne vous raconte pas la peur qu’on a eue ! Les gens couraient dans tous les sens et les cris de terreur fusaient de partout. On entendait les femmes hurler, les portes claquer et les injures des policiers... J’ai commencé à grimper les marches et là, une porte s’est ouverte et un manifestant qui était avec moi m’a invitée à entrer. Je me suis retrouvée avec huit manifestants (cinq femmes et trois hommes, dont un opposant) dans le studio d’une dame qui habite seule. Elle a fermé la porte et nous a demandé de nous taire. Elle tremblait comme une feuille. La police a frappé à la porte mais la dame n’a pas ouvert. Elle les a dupés deux fois de suite en mettant sa vie en péril pour nous sauver. Elle avait tellement peur que je craignais qu’elle ait un malaise. On s’est rassemblé devant la télé pour suivre les nouvelles et en même temps, on faisait le guet pour suivre la police qui continuait de forcer les portes des autres appartements pour arrêter les « dissidents ». A chaque fois, j’imaginais les BOP forcer notre porte et ma respiration s’arrêtait, j’imaginais qu’ils allaient nous tabasser et nous casser la figure avant de nous emmener au ministère... Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Je recevais des SMS m’annonçant les abus et les viols et je priais Dieu qu’on me tue mais qu’on ne me viole pas...

Deux filles de notre groupe, complètement hystériques, ont décidé de sortir avant le couvre-feu et ont été tout de suite arrêtées à l’entrée de l’immeuble. On a entendu leurs cris mais elles ont été gentilles et n’ont pas rapporté à la police où on se terrait, elles ont dit qu’elles s’étaient cachées sur le toit de l’immeuble. Encore une fois, on l’a échappé belle, Dieu merci. Après ça, on a réussi à se détendre et on a fait connaissance. Il y avait une prof de maths voilée qui enseignait à l’université de la cité Intilaka, un opposant du parti communiste de la cité Ettadhamen, un jeune père famille de Megrine, une jeune femme voilée de Radès, un jeune de la cité Ettadhamen originaire de Mednine et la femme qui nous a accueillis. On a sympathisé et on a partagé nos avis politiques tout en suivant les nouvelles sur Al Jazira et France 24. On recevait toutes sortes de SMS de nos familles nous tenant informés des dernières nouvelles terrifiantes.Vers minuit, on s’est calmé et on a décidé de se reposer. Dans le studio, il y avait deux lits simples et un divan. Les quatre femmes ont partagé les deux lits simples et les trois hommes ont partagé le divan. Cette nuit a été l’une des 59


Confessions intimes

Fathi Belaid

plus longues de ma vie. J’étais tellement reconnaissante envers cette dame que je ne trouvais même pas les mots qu’il fallait pour la remercier et lui exprimer ma gratitude. Elle nous a sauvé la vie, elle a fait preuve de bravoure et de courage. Je voyais qu’elle était de santé fragile et je culpabilisais encore plus à l’idée qu’elle soit arrêtée à cause de nous. Le groupe était vraiment cool et l’ambiance sympa. On posait toutes sortes de questions à l’opposant pour lui demander quoi faire si on se faisait arrêter (lui en avait déjà fait l’expérience), les deux femmes voilées parlaient de leur opinion religieuse modérée et de l’injustice qu’elles vivaient auprès des autorités et dans la société à cause du voile. Ça m’a agréablement surprise de voir à quel point les gens étaient informés sur les partis politiques de l’opposition en Tunisie. J’ai ressenti une grande solidarité malgré les différences sociales et politiques. Vers 7h, les trois hommes sont sortis un à un et nous ont appelées pour nous dire par où aller pour éviter la police. Je suis sortie avec une des femmes et tout s’est bien passé. On a marché sur l’avenue de Paris pour constater l’état apocalyptique de la capitale et le pillage qui avait eu lieu durant la nuit. Je n’ai jamais senti une telle reconnaissance d’être saine et sauve, surtout après avoir appris que des amis et amies avaient été arrêtés dans d’autres immeubles et subi les pires

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Christophe Ena

abus physiques (mâchoire fracturée, dents cassées, femmes traînées par les cheveux par terre, etc.). J’ai réalisé le degré de tyrannie de la police envers la société et à quel point les droits étaient bafoués en Tunisie. Je dois aussi avouer que je ne regrette pas cette nuit et je m’en sens fière malgré la terreur. Pour la première fois depuis que j’ai quitté la Tunisie (il y a 15 ans), je me suis sentie fière d’être tunisienne et fière de ce que le peuple a fait. J’ai tellement méprisé cette Tunisie qui a perdu toutes ses valeurs morales durant la dernière décennie et j’en suis arrivée à me sentir plus canadienne que tunisienne pour réfuter cette nouvelle Tunisie que je dénigrais et à laquelle je refusais de m’identifier. J’aimerais rendre hommage à cette dame qui nous a hébergés, mais je n’arrive pas à la joindre. Je vais continuer jusqu’à ce que j’arrive à la contacter pour la remercier encore et encore de tout ce qu’elle a fait pour nous. Témoignage de Nadia Zgolli , propos recueillis par Emna Darghouth

Martin Bureau


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Confessions intimes

J’ai vécu la révoltion et je suis fière d'être

Tunisienne

J

e m’appelle Soumaya et je suis originaire de Sidi Bouzid. Cette révolution, je l’ai vécue depuis le premier jour. Je me suis battue pour notre liberté et je continue encore aujourd’hui. Je n’ai jamais fait de politique, je n’ai personnellement jamais eu un quelconque problème avec ces 23 ans de dictature. Mais quand ma mère m’a appris l’immolation de Mohamed Bouazizi et les manifestations qui commençaient dans mon village, j’ai su quelque part que ça n’allait pas passer inaperçu, que cette fois tout était différent. J’en ai été persuadée quand, le week-end d’après, j’ai souhaité rentrer à Sidi Bouzid pour rendre visite à mes parents. La ville était fermée de toute part, impossible d’y accéder. Les seules nouvelles que j’avais étaient celles de mes parents, frères et sœurs restés là-bas. Et puis il y a eu ce dimanche, « Sunday, bloody Sunday » comme dans la chanson de U2. Une trentaine de personnes avaient été tuées. La nuit, je l’ai passée avec ma famille au téléphone. Je pouvais entendre les tirs, les cris, j’étais seule à Tunis, dans mon petit studio, et je me faisais un sang d’encre pour tous mes « frères » sur place. Les morts et blessés affluaient dans les hôpitaux. Le fils de notre voisin a été tué. Ahmed, jeune, innocent, qui ne faisait que manifester pour sa liberté. Chômeur, comme pratiquement tous ses amis, il survivait de petits boulots. Mais voilà, les policiers de Ben Ali en ont décidé autrement. Mon cœur pleurait. Mes amis et collègues à Tunis venaient aux nouvelles tous les jours. Mais au début, personne n’en parlait. Quand les manifestations ont commencé à remonter vers la capitale, j’ai réalisé que je pouvais faire quelque chose. Quelque chose de minime, certes, mais si chaque citoyen pensait comme moi, ça pourrait faire avancer les choses. Je ne pouvais pas rentrer à Sidi

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Bouzid, alors j’allais me battre d’ici. J’ai inondé mon mur Facebook de vidéos qu’on m’envoyait de Sidi Bouzid et des environs, j’essayais d’alerter mes amis et collègues sur le fait que la situation était grave, mais pas grand monde n’adhérait au mouvement ou partageait mes vidéos. On me demandait d’arrêter d’en parler, que ça allait finir par se calmer ou encore que j’aurais des problèmes. Je m’en fichais. Je suis allée à toutes les manifestations qui avaient lieu à Tunis. Je n’ai pas été touchée par les policiers, juste un peu étourdie par les bombes lacr ymo gènes. Tout le monde n’a pas eu ma chance. Au Kram, où j’habite, les manifestations étaient particulièrement violentes. Je me souviens m’être éloignée des fenêtres alors qu’en bas de chez moi, les policiers tiraient dans tous les sens. Il y a également eu les fameux discours de Ben Ali. Le premier traitait les manifestants d’intégristes. Intégriste, Ahmed, tué par balle ? Il avait reçu deux balles : une à la poitrine et une à la tête. Il faisait quoi ? Rien. Il manifestait. Et appelait au départ de Ben Ali. Ben Ali le dictateur qui brisait des familles au fur et à mesure


que le temps avançait. Cette attaque m’est allée droit au cœur. Je me suis mise à critiquer fermement le régime. J’ai écrit des articles sur Facebook pour donner mon point de vue, l’opinion du peuple qui vivait cet événement de près. Puis le deuxième discours. Mais pourquoi ne parlait-il pas du sang de nos martyrs ? Mes parents me soutenaient, ils vivaient la révolution, ils étaient au cœur de l’action. Tout avait commencé à Sidi Bouzid. Ils ont vu des morts, des cadavres à terre. Mon pauvre père, à 75 ans, a failli avoir une attaque. Ils m’appelaient régulièrement, en criant, en pleurant, en me disant qu’ils avaient peur, que les flics étaient en train de tuer tout le monde. Ils me demandaient pourquoi personne n’en parlait, pourquoi personne ne venait les aider. Chaque matin, ils découvraient un nouveau malheur, de nouveaux morts. Pour eux qui connaissaient beaucoup plus de monde que moi, c’était encore plus horrible. Je les entendais me dire que le fils de X ou d’Y était mort. Ils les avaient connus bébés, les avaient vus grandir et avaient finir par les voir morts. C’était trop pour eux. Et que faisait le Président, me demandaient-ils ? Le Président ? Il était occupé à continuer le massacre. Le couvre-feu n’était qu’une arnaque pour permettre à ses policiers de continuer à tuer de pauvres gens. Et ces chiffres ? Pourquoi mentir ? Pourquoi ne pas dire la vérité ? Pourquoi continuer à tuer des personnes alors qu’il venait d’annoncer un « cesser le feu » ?? J’en pleurais jour et nuit. Toute la Tunisie devait se mobiliser, tout le peuple. Il n’était plus question d’avoir

un président criminel. Nous nous étions suffisamment tus pendant vingt-trois ans, il était temps qu’il s’en aille. Plus de retour en arrière possible. Il était trop tard. Ben Ali avait dépassé les bornes, perdu toute crédibilité. Lui et toute sa famille de corrompus, ils devaient écouter le peuple tunisien. Et le peuple tunisien s’est exprimé. Cette ultime manifestation du 14 janvier, j’en ai encore les larmes aux yeux en y repensant. Je n’aurais jamais imaginé qu’il y aurait autant de monde. C’était comme si nous ne formions qu’un. Un seul être. Un seul peuple. Une seule patrie. Nous étions là pour sauver notre pays. Nous n’avions jamais été aussi solidaires, aussi proches, aussi patriotes. J’en pleurais de joie. Je hurlais ma haine à Ben Ali, je hurlais mon amour pour mon pays, je hurlais en mémoire de tous les martyrs de cette révolution. Et nous avons finalement eu raison de cet homme horrible, parti comme un lâche, après avoir mis tant de familles en deuil. J’ai finalement pu retourner à Sidi Bouzid. Je n’ai pas reconnu ma ville. Des bâtiments brûlés, une fumée épaisse qui surplombait la ville… Ma haine ne m’a pas quittée. Je continue de me battre, tous les jours. Pour que justice soit rendue. Pour que le sang de nos martyrs n’ait pas coulé pour rien. Et je prie pour leur âme et pour le salut de la Tunisie, notre magnifique pays. propos recueillis par Jude Vlad

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On a testé pour vous

La liberté d'expression Femmes de Tunisie a expérimenté pour vous la liberté d’expression. Voici le guide d’utilisation de ce droit nouvellement acquis ! Tout d’abord, mettons-nous d’accord sur les fondamentaux. La liberté d’opinion et d’expression est définie comme «  la possibilité d’exprimer librement ses opinions sans en être inquiété par autrui  ». C’est l’une des premières libertés politiques et, plus généralement, des libertés fondamentales. Premier test de la liberté d’expression au boulot Arrivée au bureau, je vais voir mon boss et je lui demande une augmentation de salaire. Il est vrai que je suis bien payée, mais quand bien même ! C’est le moment de faire des revendications sociales avec ce vent de révolution qui souffle. Après, les choses vont se calmer et je ne pourrai plus rien demander. Mon boss me répond que mon salaire est très convenable et adapté à la grille du secteur. Je rétorque : « Oui, mais vous, vous avez une Mercedes, Monsieur ! Je vais faire grève dans le couloir ! »

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Je me dirige vers mon bureau et j’écris sur une pancarte format A 3 : « Plus de tunes pour acheter ma Merco ». Quelques collègues dissidents me suivent dans ce mouvement courageux pour l’égalité des chances et des voitures quand mon boss revient à la charge pour nous dire que le droit de grève est certes un acquis, mais qu’il faut faire un préavis de grève avant à la direction avec une liste de revendications. Pff, le Duboss n’a visiblement rien compris à la liberté d’expression, je pense... Je profite de sa présence pour lui annoncer ma deuxième revendication non moins capitale : le retour de Facebook au travail ! Car il faut le savoir, notre boss est pire que Ammar 404, il nous censure tous les médias sociaux ! Scandale, infamie ! Je suis libre de m’exprimer et de m’informer ! Duboss répond alors que ce n’est pas de la censure, mais que la charte interne interdit de s’adonner à des activités hors professionnelles dans les heures de travail et ajoute qu’un peu partout dans le monde, Facebook et Twitter sont inaccessibles via les serveurs professionnels… Mmm, je trouve que c’est léger comme argument. Je laisse tomber ma pancarte et je me dirige vers mon bureau pour vérifier ses propos. Paranoïa oblige, je ne crois plus personne sur parole et demande à vérifier les sources de l’information ! J’appelle une amie en France et une autre à Londres ; elles me confirment toutes les deux qu’elles n’ont pas accès au site bleu au travail. Même pas démocratiques, la France et l’Angleterre, tyrannie, dictature !! Quand on aura fini notre révolution ici, nous, valeureux peuple tunisien, allons montrer à Sarkozy et à la reine d’Angleterre de quel bois on se chauffe… Dégage Sarko, Dégage Queen Elisabeth… Vive Mark Zuckerberg !! L’attroupement s’agrandit. Bientôt toute l’équipe se réunit autour de la machine à café pour parler politique. Les avis divergent, chacun argumente, crie, gesticule... C’est un peu fatigant, la liberté d’expression, je préférais quand on était tous d’accord... Du moins officiellement. Un collègue antigrève nous sort une théorie fantaisiste stipulant que nous avons déjà perdu 3 points de PIB à cause des manifs et qu’il fallait se remettre au travail pour booster l’économie et ne pas sombrer dans le chaos. Foutaiiiiiiiiiiiise, m’écrié-je, traître Rcdiste, terroriste, je suis sûre que tu es un collabo et que tu travailles pour les milices des Trabelsi, tu as des intérêts avec eux et c’est bien pour ça que tu nous empêches de faire grève tranquillement !

Si j’ai bien compris, j’ai le droit de tout dire uniquement si mes propos sont vérifiés et sans insulter ou porter préjudice à une personne physique ou morale !!

Le collègue me répond calmement que le fait d’avoir un avis différent du mien ne me donne pas le droit de l’insulter et de le traiter de traître. Il ajoute que mes accusations sont diffamatoires et passibles de sanctions juridiques ! C’est quoi encore ce nouveau concept ? Diffamation ? On aura tout entendu ! Je reviens encore à mon bureau faire une petite recherche Google. La diffamation est un concept juridique désignant le fait de tenir des propos portant atteinte à l’honneur d’une personne physique ou morale. La plupart du temps, il ne peut y avoir de diffamation que si l’accusation est appuyée par des contre-vérités. Ce type d’infraction existe depuis le droit romain. Le délit de diffamation peut être rapproché du droit à la vie privée, qui est équilibré avec le respect du droit à la liberté d’expression. Si j’ai bien compris, j’ai le droit de tout dire uniquement si mes propos sont vérifiés et sans insulter ou porter préjudice à une personne physique ou morale !! La liberté d’expression n’est pas aussi « libre » qu’elle le semble … Elle implique beaucoup d’obligations. Sérieusement, c’est moins cool que ça en a l’air ! Et puis c’était plus clair avec la dictature, une seule consigne claire, nette et précise : « Tu fermes ta gueule ». Et là, tu ne pouvais pas te tromper. Emna Darghouth 65


Fiction

interview Leila Ben Ali

L’ (presque imaginaire) de L’interview presque imaginaire est une des rubriques les plus populaires du journal politique et satirique le « Canard enchaîné ». Personne au sein de la rédaction n’aurait pu imaginer qu’un jour nous publierions cette rubrique et qui plus est avec l’ex-première dame de Tunisie comme personnalité... Alors, c’est non sans délectation personnelle que nous saisissons l’occasion. Et pour la première fois dans un journal féminin tunisien, vous verrez le nom de Leila Ben Ali associé à autre chose qu’un discours complaisant et langue de bois.

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FDT : vous êtes aujourd’hui l’une des personnalités les plus détestées de Tunisie, avez-vous des commentaires ? LBA : Vous commencez fort ! Si vous m’aviez posé cette question il y a un mois, je vous aurais directement envoyée croupir en prison, vous, votre famille et toute l’équipe de votre torchon. Mais non, je ne pense pas faire partie des personnalités les plus détestées, j’ai beaucoup fait pour la Tunisie notamment grâce à toutes les associations caritatives dans lesquelles je suis impliquée, et surtout pour le statut de la femme tunisienne. Maintenant vous aurez les barbus, bon courage, je ne serai pas la seule à me farcir les boukachtas à Djeddah ! Il y a une manipulation médiatique contre ma famille et celle de mon mari par les communistes salafistes. Oui, nous avons réussi mais nous avons beaucoup travaillé, c’est pas tombé du ciel. FDT: Effectivement, ce n’est pas tombé du ciel mais plus exactement des caisses de l’Etat. Le peuple tunisien vous accuse d’avoir mis l’économie de la Tunisie en coupe réglée en faveur de votre famille, les médias étrangers disent que vous êtes cleptomane. LBA : En effet, nous avons emprunté à l’Etat, mais c’était juste des prêts ! On aurait rendu l’argent après l’avoir fait fructifier, mais maintenant on va rien rendre et c’est à cause de ce peuple d’ingrats. Après tout ce qu’on a fait pour lui, c’est comme ça qu’il nous remercie !!!

pour maintenir l’ordre chez moi ! Papy Zaba, il était fou de moi ! J’étais sa reine, pas besoin de bkhour ou d’om el bouya. D’un battement de cils, j’obtenais ce que je voulais, une société pour Imed, une banque pour Sakher ou un remaniement ministériel à ma guise  ! En plus, je lui ai fait un gosse, j’ai joué la carte de l’héritier mâle comme le font toutes les Tunisiennes pour avoir du poids dans leur foyer. Je n’ai pas inventé la roue qui tourne ! Vous me sousestimez ! FDT: Loin de nous l’idée de vous sousestimer, les auteurs du livre « la Régente de Carthage  » vous décrivent comme un stratège impitoyable. LBA D’abord c’est quoi stratège ? Et puis ce livre est un tissu de mensonges. J’ai même porté plainte pour diffamation. FDT : oui, mais vous avez été déboutée et avez même été condamnée à payer 1500 euros à la maison d’édition. LBA : Tout ceci est un complot, c’est à cause de Carla, elle était jalouse de moi, cette pouf, elle avait remarqué que son nabot Sarko avait un faible pour moi, elle m’enviait ma grâce naturelle et mon charme. C’est donc elle qui a payé le magistrat pour qu’il prononce cette sentence. On ne vous dit pas tout !!! FDT: Avez-vous un dernier mot à dire à la population tunisienne ? LBA : Oui, j’en peux plus de Djeddah, y a rien à faire dans ce bled. S’il vous plaît, je peux revenir ? Emna Darghouth

FDT : Certains vous accusent d’avoir ensorcelé votre mari pour être sûre d’avoir une emprise sur lui... LBA : Non, sérieusement, vous y croyez, vous, à ces âneries ? Vous avez vu comment je suis roulée ? Je suis une bombasse, vous ne croyez pas que j’avais besoin d’un sorcier vaudou 67


Forme

Adeptes de la marche,

pas de pause en hiver

Marcher par temps froid est une activité très agréable… à condition d’être préparé et bien équipé !

L’effet du froid sur le corps

Dans un environnement froid, le corps doit produire plus de chaleur pour maintenir son équilibre thermique constant à environ 37°C. Il a donc besoin de plus d’énergie.

L’équipement

La tête et les mains

Porter un bonnet peut réduire jusqu’à 50% la perte de chaleur corporelle. Quant aux gants, de la soie au polaire, adaptez-les au froid du moment. Il est important de bouger les doigts régulièrement pour faciliter la circulation sanguine.

Se découvrir lors d’un effort physique prolongé permet l’évaporation et évite l’accumulation de la sueur. Se recouvrir sitôt l’effort terminé. Cette pratique est possible par l’utilisation modulaire du système « 3 couches » :

Le visage

1ère couche

Un cou exposé au froid occasionne d’importantes pertes de chaleur. Si les vêtements ne sont pas munis de cols montants, utiliser un cache-col ou une grosse écharpe.

Mission : rester sèche au contact de la peau. Opter pour des textiles fins dits «respirants» pour évacuer la sudation et des vêtements parfaitement ajustés à la taille pour assurer un bon contact avec la peau.

2ème couche

Mission : créer une couche isolante entre la première et la troisième couche. Opter pour un équipement et des vêtements comportant une grande quantité d’air pour une meilleure isolation thermique.

ème

3

couche

Mission : empêcher l’air froid mais aussi la pluie de passer et permettre à la transpiration de s’évacuer. Opter pour un coupe-vent.

Attention aux extrémités

Le vent augmente la sensation de froid. Premiers touchés, les endroits qui présentent une grande surface d’échange avec l’extérieur : la tête, le visage, les mains et les pieds. 68

Hydrater en appliquant de la crème grasse pour limiter la déshydratation et l’évaporation de l’eau contenue dans l’épiderme. A renouveler régulièrement.

Le cou

Les pieds

Choisir des chaussettes à bouclettes, car le véritable isolant n’est pas le tissu mais l’air emprisonné dans chaque bouclette.

Les chaussures

Une semelle épaisse pour isoler le pied et amortir les pas, et antidérapante pour éviter une glissade par manque d’adhérence.

L’alimentation

Privilégier fruits et légumes verts, aliments riches en vitamines, en sels minéraux et en oligo-éléments. Préférer les produits frais, particulièrement antioxydants. Manger des pâtes et des féculents, sucres lents qui constituent une réserve de glucides, prioritairement utilisés lorsque le corps frissonne. Bien que l’on ait tendance à moins boire l’hiver, boire au moins 1,5 L par jour, en petites quantités réparties dans la journée. Fatma Benmosbah


Temps Forts

La caravane de la

solidarité

En ces temps de crise extrême, si le pire est à tous les coins de rue, le meilleur l’est aussi. L’urgence révèle des êtres, des caractères, une solidarité spontanée s’organise, parfois maladroitement mais avec cœur et courage. Rym Darcossa Houij est une jeune femme diplômée en marketing et chômeuse comme beaucoup. Avant le 14 janvier dernier, elle n’avait jamais pensé à s’engager en politique et encore moins dans le social et l’humanitaire. Mais les événements ont bouleversé sa vie, elle ne pouvait rester indifférente… Elle a décidé d’organiser une collecte de dons pour aider les familles les plus …démunies de Thala

Dès le 15 janvier, Rym s’est engagée auprès de l’hôpital Charles Nicolle comme bénévole et, se rendant compte du manque de nourriture, de couvertures, elle a commencé à collecter ce qu’elle pouvait autour d’elle. Après les premiers jours de terreur, les médecins l’informèrent des besoins urgents de la population de Thala. Rym avait besoin d’un soutien logistique qu’elle n’a pas trouvé ni auprès du Croissant Rouge, ni auprès d’autres établissements publics. Passant devant le théâtre du 4e art, elle a remarqué un collectif d’artistes qui s’était réuni pour réfléchir à une action en faveur des populations démunies. Elle leur a .expliqué son projet et tout de suite, ils se sont attelés à la tâche Du 24 au 26, ensemble, ils ont fait appel à la générosité des habitants de Tunis et ces derniers ont donné, qui de l’argent, qui des vêtements, des couvertures, des médicaments, de la nourriture… certaines sociétés se sont même mobilisées, preuve que la solidarité est présente à tous les niveaux. Les artistes euxmêmes ont consacré leur temps et se sont largement investis dans l’opération sans aucun autre objectif que de donner à ceux qui n’ont rien. L’insécurité qui règne dans le pays et les

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Temps Forts rumeurs, souvent infondées, qui circulent sur cette région ont découragé certains transporteurs ou acteurs sociaux d’assurer la distribution. Qu’à cela ne tienne, citoyens bénévoles et artistes, réunis pour la circonstance, décidèrent de se rendre eux-mêmes sur place et d’organiser la distribution, assistés à distance par d’autres bénévoles habitant Thala et connaissant bien les familles .nécessiteuses 5h30 le jeudi 27 janvier, nous nous sommes retrouvés une petite vingtaine de personnes près de l’Ecole des Beaux Arts, dans un local dédié aux répétitions, pour le départ vers Thala. La nuit avait été courte, les visages étaient encore mal réveillés mais chacun était heureux d’être là et de pouvoir aider. Seule inquiétude du moment : avoir des nouvelles des manifestants venus de loin et siégeant depuis 3 jours à la Kasbah, après une nuit pluvieuse et des assauts à l’arme blanche… en attendant le mini bus, groupés autour d’un thermos de café, les « dossiers » sortaient les uns après les autres : le ras le bol du régime, les projets avortés… Nous avons enfin pris la route, il faisait encore nuit et la pluie tombait. Notre caravane ne comptait en fait que 3 véhicules : un camion rempli avec la collecte, un mini bus et une voiture civile. Nul besoin de radio tant il y avait à dire et à raconter sur ces 23 années de dictature, mais ce n’était pas triste, l’humour et les rires étaient bien présents. Le jour s’est levé sur la campagne mouillée, Testour n’avait rien perdu de son charme, la vie semblait la même qu’avant, rien n’avait changé… les orangers croulaient sous les fruits, les gens s’affairaient, des petites filles en tablier rose partaient à l’école main dans la main, des femmes en safsari avec leurs couffins couraient vers le marché. Plus loin, notre Tunisie n’avait jamais porté aussi bien son nom, Tunis el Khadra : c’était vert, calme et beau, les amandiers étaient en fleurs, la vie semblait avoir repris son cours. Seul changement perceptible, l’absence de ces immenses posters de ZABA qui polluaient le paysage. Et tout le long de la route, les stigmates des événements passés se sont réduits à quelques pancartes cassées et 2 ou 3 carcasses de voiture brûlées. Pas de militaires, .pas de gardes nationaux et encore moins de policiers Juste avant d’arriver à Thala, des nouvelles sont venues par téléphone : le centre était à nouveau plein de manifestants, il y aurait des milices et surtout, l’interview sur mosaïque la veille avait prévenu la population de notre arrivée. Apparemment, notre sécurité et celle de la collecte ne pouvaient être assurées. En nous rendant comme prévu à Dar Chebab, nous risquions un débordement face à une foule privée de tout. Un des bénévoles étant de la région, nous avons décidé de faire halte chez lui, dans la maison de ses parents, puis nous avons décidé de

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descendre toute la marchandise du camion pour la répartir par petits lots dans les voitures des villageois. Tous les hommes du quartier étaient venus spontanément et chacun a pris un ou deux membres du groupe avec des colis pour aller directement donner aux familles concernées. Pour ma part, je suis partie avec Jaafar Guesmi visiter la famille du premier martyr de Thala, le jeune Marwene, tout juste âgé de 16 ans. Comment décrire l’indescriptible ? Comment parler d’une famille en deuil qui pleure la mort d’un fils arraché à la vie pour avoir demandé ? un droit élémentaire Ces gens vivent dans des conditions plus que difficiles et pourtant, ils sont dignes et ne demandent rien. Je ne peux vous dire l’émotion… Jaafar et moi n’avons pu retenir nos larmes, et il en fut de même pour chaque membre du groupe, chacun dans «sa» famille respective. Les femmes nous ont raconté comment, alors que Marwene gisait à terre et qu’elles essayaient de le ramener vers l’arrière, la police leur tirait dessus, et cela n’a pas cessé en dépit de toutes les règles internationales, même dans les pays en guerre : on ne tire ni sur les ambulances ni sur ceux qui s’occupent des morts et des blessés. Là, il n’y avait aucun répit, aucune compassion. Les forces de l’ordre ont coupé les routes vers l’hôpital, laissant des blessés mourir faute de soins ; la mère de Marwene a dû passer, de nuit, au péril de sa vie, par la montagne pour voir une dernière fois son fils veillé de l’autre côté de la ville et du front, chez ses grands-parents, la police lui ayant refusé le .passage. La douleur nous a étranglés Toute la journée, les voyages se sont succédé entre la maison où nous avions laissé la collecte et les familles concernées, chaque visite était pour eux l’occasion de parler, de crier leur souffrance et leurs attentes. Le retour prévu dans l’après-midi fut ainsi retardé tard dans la soirée. L’émotion et la fatigue étaient palpables et …pourtant, ce n’était qu’une goutte d’eau dans un océan Même si certains n’ont pu être du voyage, remercions  : Jaafar Guesmi, comédien ; Jani Naima, comédienne ; Fatma Cherif, poète & romancière ; Amina Dachraoui, comédienne ; Mohamed Ali Dammak, comédien ; Ebrahim Rabï, comédien ; Wajiha Jendoubi, comédienne ; Salma Baccar, réalisatrice ; Dadi Benkhoufache, bénévole ; Mehdi Bakir, éclairagiste ; Mohsen Soltani, UGTT ; Hamdi Baligh, ingénieur ; Noureddine Toujani, instituteur ; Abou-Houraira Gnaoui, instituteur ; Mounir Hayouni, instituteur ; Sadok Haloues, 4e art ; Salma Mafoudh, bénévole ; et surtout Rym Darcossa Houij, initiatrice de la caravane. Ceux .que nous aurons peut-être oubliés nous pardonneront


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Le web

Français

Solidaire de la

révolution tunisienne Initiée par Patrick Robin*, dirigeant d’un fameux magazine de shopping en ligne féminin, l’opération

“1 milliard de PAP pour la Tunisie”

appelle depuis quelques jours à la solidarité des grands acteurs de la Net économie française pour aider le tourisme tunisien à redémarrer rapidement. Ils sont incités, via un groupe Facebook, à offrir des PAP, pages avec publicité, à l’office du tourisme tunisien pour promouvoir dès que possible le tourisme dans le pays: l'objectif atteindre très vite pour la France : 1 Mds de PAP! Près de 100 M de promesses de pages sont déjà récoltées de la part de sites comme Meetic, 24H00, Easy Voyage, Oogolo, Aujourd’hui, Free, Ecotour, Au Féminin, Webedia, CarriereOnline, Jechange, Planet.fr, Senior Planet, Affilinet, Wipub/Affility, Badiliz/Maison-Facile, Rentabiliweb… Patrick Robin poursuit ses démarches auprès notamment des grands sites médias qui restent encore frileux à ce jour. *Patrick Robin, dirigeant d’un site qu’il ne souhaite pas mettre en avant dans le cadre de cette opération et

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“Merci

à tous les éditeurs, mais aussi aux emailers, agences, régies de se manifester sur ce groupe en proposant leurs espaces, leurs services”

créateur du groupe Facebook “1 milliard de PAP pour la Tunisie” que nous vous conseillons de demander à rejoindre uniquement si vous avez une proposition minimum d’1 M de PAP à faire.


courrier des lecteurs

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courrier des lecteurs

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FDT 2011  

Femmes de tunisie - Spécial révolution 14 janvier

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