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Accouche ! Histoires de la naissance Exposition du 20 février au 6 avril 2019 Une exposition sur la fécondité, la natalité, l’accouchement… des mythes antiques aux questions d’aujourd’hui. ULB Culture présente, en partenariat avec le Musée de la Médecine, Accouche ! Histoires de la naissance, une exploration scientifique et historique de la conception, de la grossesse, de l’accouchement et de leurs répercutions sociétales. Des mythes et pratiques antiques jusqu’aux derniers développements médicaux et aux débats actuels autour de l’obstétrique, l’exposition évoque les progrès et les questions qui se sont posées à chaque étape de l’histoire, aux femmes, à la médecine, à la société. La visite est conçue en trois parties : la fécondité et la conception, l’évolution des savoirs autour de l’accouchement, et enfin les politiques publiques et les mouvements féministes autour de la naissance. Elle est abondamment illustrée de documents, d’objets médicaux, d’œuvres contemporaines, de films et d’interviews. L’exposition permet ainsi de croiser les regards de la science avec les questions sociétales d’hier et d’aujourd’hui. Commissaires de l’exposition : Anne Delbaere, chef de la Clinique de la Fertilité- Hôpital Erasme Valérie Piette, vice-doyenne de la Faculté de Philosophie et Sciences sociales, ULB Nathalie Levy, chargée des expositions-ULB Culture, conceptrice de l’exposition Une programmation de ULB Culture - Département des Services à la CommunautéUniversité libre de Bruxelles
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I. FÉCONDITÉ La fécondité dans les panthéons païens Le pouvoir de créer la vie a de tous temps été au centre des préoccupations de notre espèce. Ainsi, lorsque la forme humaine apparaît dans l'art, c'est d'abord sous des traits féminins : on trouve dès le Paléolithique des statuettes féminines dites « Vénus » qui affichent, grâce à leurs attributs sexuels hypertrophiés et le manque d’intérêt pour les traits du visage, la volonté d’exprimer le concept de fécondité. Abonderont par après les divinités païennes, largement féminines, associées à la sexualité, à la fécondité, à la maternité ou invoquées pour le bon déroulement de l’accouchement. On trouve ainsi notamment Ishtar et le démon Pazuzu en Mésopotamie, Isis, Hathor, Taouret, Bès et Ptah-Patèque en Égypte ancienne et Héra, Aphrodite et Artémis en Grèce antique. Le concept de la fécondité fut également élargi parfois à un contexte plus large, voire cosmique : Nout, la déesse égyptienne du ciel, eut ainsi dès l’Ancien Empire une fonction régénératrice, le mythe voulant qu’elle avale chaque soir le soleil couchant (Rê) pour le remettre au monde chaque matin.
Isis allaitant Horus-Harpocrate, Époque ptolémaïque, 332 av. J.C.-30 av. J.C. (coll. Musée de la Médecine)
Le mythe du matriarcat primitif L’archéologue britannique James Mellaart, lors de ses fouilles à Çatal Höyuk (Anatolie, Turquie) de 1961 à 1965, postula d’une société matriarcale pendant le Néolithique. Il voyait dans la figurine de la « Déesse aux panthères » la preuve d’un pouvoir non seulement religieux, mais aussi économique détenu par les femmes de cette époque, une théorie fortement soutenue par Marija Gimbutas, dans son livre The Civilization of the Goddess (1991). Reprise par des mouvements féministes de la fin du 20 e siècle, cette vision idéalisée d’un temps passé où le principe féminin aurait régi par la paix et l’amour, pourtant apprécié de nos jours par la culture populaire (Da Vinci Code), est largement décrié par les archéologues, en raison du manque de preuve tangibles (la statuette de Mellaart n’a pas été trouvée dans un contexte religieux mais dans un silo à grains), par les anthropologues tels que Claude Lévi-Strauss, qui critiquent une vision graduelle des sociétés, et enfin par les féministes eux-mêmes, qui y voient une image réductrice de la femme, déterminée par la fécondité. 3
Historique de la fécondité Le fonctionnement de la procréation a connu de multiples croyances et évolutions des savoirs depuis la préhistoire. Si déjà, en ce temps, la conception est associée à la sexualité, c’est dans l’Egypte ancienne que l’on assiste à l’émergence, encore empirique, de procédés contraceptifs, de tests de fertilité et grossesse et de remèdes contre la stérilité. Hippocrate, vers le 4e siècle av. J-C. découvre le principe des semences masculines et féminines, de l’utérus comme organe central de la procréation, et du sang menstruel en tant que « nourriture » du fœtus. À la même époque, Aristote stipule que le développement du fœtus est progressif. Soranos d’Ephèse, un des premiers gynécologues connus du 1er siècle ap. J.-C., découvre non seulement que ce sont les contractions de l’utérus qui aident à l’expulsion du nouveau-né, mais il est aussi, à cette époque, le plus complet sur les théories de la procréation. Selon lui, le meilleur moment pour la fécondation est la période qui suit les règles Il recommande également l’acte sexuel après le repas pour ne pas être interrompu par l’envie de nourriture. L’utérus est généralement reconnu comme le lieu de rencontre des semences féminines et masculines. Même si l’action de ces semences dans la formation du fœtus reste encore inconnu. Galien au 3e siècle supposait par exemple que le « testicule féminin » droit, produisait les mâles, du fait de sa proximité avec la chaleur du foie, ou que la semence masculine constituait la base de l’embryon, tandis que la semence féminine le complétait. Il faut attendre la Renaissance pour que ces théories, qui faisaient jusque-là référence, soient totalement revues à la lumière des découvertes en anatomie. Ainsi, au 17 e siècle, on doit à Reinier De Graaf la connaissance des follicules ovariens, Malpighi décrit le corps jaune et Fallope énonce la thèse du passage de l’ovaire aux trompes (auxquelles il donne d’ailleurs son nom).
Anton Van Leeuwenhoek (1632-1723), Epistolae physiologicae super compluribus naturae aecanis (Delft, 1719 )
Avant le perfectionnement du microscope par le Hollandais Antoni Van Leeuwenhoek on n’imagine pas qu’il existe des organismes vivants invisibles à l’œil nu. Père de la biologie cellulaire, il pourra, avec son invention, observer les spermatozoïdes et contribuer à la théorie de la préformation : les enfants à naître existent déjà, minuscules mais totalement formés, dans le germe. Au siècle suivant, Buffon remet cette théorie en question et suppose l’existence d’un agrégat de « molécules » évoluant vers la conception d’un embryon qui se développe progressivement. Mais, pour lui et ses semblables, le mécanisme de la génération reste un mystère. La découverte de l’embryologie au 19e siècle va réellement bouleverser les idées reçues. La présence de l’ovule dans le follicule est découverte par Karl Ernst von Baer. L’allemand Rudolph Virchow, postule, lui, que toute cellule naît d’une cellule, ce qui contredit la théorie admise depuis Aristote de la « génération
spontanée » (un corps vivant pouvant naître d’une matière inanimée). A son tour, Louis Pasteur affirme une théorie cellulaire de la génération. A partir de cette théorie, la compréhension du processus de fécondation se précise. Fin du 19 e siècle, L’embryologiste Oscar Hertwig, démontre que la fécondation est l’union du noyau d’un gamète mâle avec un gamète femelle : un seul spermatozoïde dans l’ovule déclenche la fécondation. Le développement de l’embryon se précise également grâce à la description par le Belge Van Beneden de la mitose et de la méiose au départ des chromosomes. Le 20e siècle sera riche en découvertes : les hormones féminines et masculines et leur synthèse, la définition de la date de l’ovulation, le lien entre le sexe et les chromosomes (et la structure intime de ceux-ci), la découverte de l’ADN, support de l’hérédité, et de sa fonction dans la synthèse des protéines. Si certains facteurs de croissance de l’embryon restent encore inconnus en ce début de 21e siècle, les progrès en embryologie et en génétique ont permis de mettre au point des méthodes élaborées de procréation médicalement assistée (PMA). Il est désormais possible de développer un embryon pendant 14 jours dans un utérus artificiel. Ces évolutions entraînent également de nouveaux débats sur les enjeux éthiques du progrès médical.
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Quand l’enfant ne vient pas Pour les femmes et les hommes du passé, la stérilité une malédiction contre laquelle il n’existe pas de remèdes satisfaisants. En témoigne l’abondance des rites et des actes de foi compilés par les historiens. Dans la Bretagne du 19e siècle, on peut encore voir des femmes se frotter les seins contre des pierres sacrées ou s’allonger nues dans des fontaines à miracles, espérant recueillir ainsi la bienveillance de l’au-delà. Expérimentée scientifiquement au 18e siècle, l’insémination artificielle est reconnue techniquement mais non moralement car elle suppose masturbation, découplage de l’acte sexuel et de la reproduction, intervention d’un tiers en la personne du médecin, voire - plus grave encore - d’un géniteur autre que le futur père. Il faut attendre l’entre-deux-guerres pour voir des professionnels de santé s’intéresser de près à la question de l’infertilité. Les compétences diagnostiques progressent, grâce à la meilleure connaissance des hormones et du fonctionnement ovarien, aux tests de perméabilité des trompes et aux premiers examens de sperme. Toutefois les pouvoirs publics soutiennent peu la recherche et l’expérimentation.
Locronan. La « Jument » donnant les joies de la maternité aux femmes stériles (ca 1900)
La fécondation in vitro Les avancées majeures proviennent de Grande-Bretagne et des Etats-Unis où les motivations eugénistes sont particulièrement fortes et moins bridées par l’Eglise catholique. Les potentialités inhérentes à l’insémination artificielle, en matière de sélection humaine, ont toujours fait rêver certains scientifiques ; l’idée de stocker la semence de donneurs triés sur le volet date d’ailleurs du XIXe siècle. C’est en 1954 qu’est créée la première banque de sperme congelé aux Etats-Unis. Dans les années 1980, s’y développera une industrie lucrative, parfois extrême: un homme d’affaires californien lancera une banque de « sperme de Prix Nobel ». Prenant le contre-pied des modèles commerciaux et eugénistes, le Dr Georges David crée en France, en 1973, le premier Centre d’étude et de conservation des œufs humains et du sperme. La naissance en Angleterre de Louise Brown par fécondation in vitro en 1978 provoque une médiatisation inédite de l’infertilité et de la « procréation médicalement assistée (PMA) ». Elle pose la question de l’enfant comme « droit » et fait éclater une série de controverses qui donneront lieu au développement de la « bioéthique ». Aujourd’hui 5 % des petits Européens naissent grâce à la PMA. L’infertilité est de moins en moins taboue – l’Union Européenne a lancé en 2016 la première « semaine de la fertilité » - mais la reproduction non « naturelle », dont les modalités se sont diversifiées au fil des décennies, est devenue un marché suscitant des enjeux juridiques, éthiques, médicaux et économiques toujours non résolus.
Bible et infertilité « L’Eternel créa l’humain à son image, à l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa. Dieu les bénit et Dieu leur dit : “ Croissez et multipliez, remplissez la Terre et conquérez-la ” » (Genèse 1 : 28). Mais cette mission de reproduction va s’avérer rapidement lourde de conséquences. En effet, suite à la consommation du fruit interdit, la femme est désormais condamnée aux douleurs de la grossesse et de l’accouchement. Celle que l’homme appelle Eve (la vivante), devient, dans la souffrance, la « mère de tout vivant » (Genèse 3 : 16- 20), la mère universelle. Dans nombre de constats d’improductivité de l’épouse, c’est la domesticité qui prend le relais, même si cela peut peser sur l’harmonie du foyer. Ainsi, l’histoire de Saraï (Sara) qui, infertile, invite son conjoint Abram (Abraham) à s’unir charnellement à sa servante Hagar. Celle-ci tombe enceinte mais Saraï, se sentant humiliée aux yeux de sa servante, se venge sur elle. Hagar s’enfuit de la maison – le récit ne dit pas qu’elle fut chassée, bien que l’iconographie représentera volontiers Saraï chassant sa servante. Durant son errance un messager divin lui intime néanmoins de retourner chez sa maîtresse et lui annonce une descendance nombreuse et la naissance d’Ishmaël, « car Dieu a entendu (yshma‘ ’el) ton désarroi ». Dieu prédit aussi à Abraham, presque centenaire, et à Sara, nonagénaire et ménopausée, qu’ils vont avoir un (autre) enfant – il s’appellera Isaac, parce que Sara, incrédule, s’est mise à rire (vatitshaq) lors de l’annonce. Les interventions divines toucheront ainsi plusieurs membres de la descendance d’Abraham. Ainsi, Jacob, son petit-fils, aura pour épouses deux sœurs, Léah et Rachel, et il aimera cette dernière davantage. Pour consoler la délaissée, Dieu « ouvrira la matrice » de Léah. Elle mettra au monde Ruben, Simon, Levi et Yehuda. Rachel restée infertile, fera appel à sa servante Bilhah, qui enfantera, « sur les genoux » de sa maîtresse, Dan et Naphtali. Puis Léah devient à son tour temporairement infertile. Elle confie donc Jacob à sa servante Zilpah, qui portera Gad et Asher. Pour se soigner, elle reçoit néanmoins de la mandragore — plante hermaphrodite — de son fils Ruben. Généreuse, elle les remet à Rachel, pour pouvoir passer une nuit avec Jacob. Et grâce à ce troc, Léah redeviendra fertile. Elle donnera alors naissance à Issakhar, Zébulon et Dina. Autre recension du dilemme entre deux épouses, l’histoire d’Elkana et des femmes Penina, la fertile, et Hannah, l’infertile, mais pourtant la préférée. Celle-ci prie silencieusement, et sa façon de remuer les lèvres sans bruit fait croire à son époux qu’elle a abusé de l’alcool. Dieu heureusement, a lui en tendu cette prière muette, et Hannah met bientôt au monde Samuel (1 Samuel : 5-11). On le voit, le sort des matriarches est intimement lié à la course à la fertilité, course durant laquelle elles n’hésitent pas à se faire épauler par une servante prêtant son ventre. Leur infertilité n’est jamais définitive et peut être aisément conjurée par une prière sincère.
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Tu enfanteras dans la douleur Au commencement... un arbre. Son fruit est défendu ; sa consommation mènerait à la connaissance du Bien et du Mal. Quand la première femme de l’Histoire brave l’interdit et croque le fruit, c’est le sort de toutes les femmes qui subit le verdict : « Tu enfanteras dans la douleur » (Genèse 3 : 16). En plus d’une malédiction, elle reçoit alors autre chose: un nom. Plus précisément, le nom de Hava, Ève - « Marraine ou mère de tout être vivant » (Genèse, 3 : 20). Doit-on voir là un lien entre le miracle de donner la vie et l’inévitabilité de la douleur qui l’accompagne ? Ou peut-être est-ce là d’une souffrance plus abstraite qu’il s’agit : la conscience maternelle qui souffre à l’idée de voir sa progéniture venir au monde – dans un monde où le Bien n’existe désormais plus sans mal ?
Si les douleurs de l’enfantement sont la conséquence du Péché Originel, perpétré par la première femme, Eve, il n’est point étonnant que, dans la pensée catholique, Marie ait eu une « conception immaculée », exempte de douleurs. En effet, celui qui allait venir au monde pour réparer le Péché et éliminer la souffrance de l’existence, ne pouvait naître — disait-on — en contribuant à cette souffrance. Plus tard, au pied de la croix, Marie devra faire face à la douloureuse mort de son fils. Là, elle vivra sa souffrance dans la foi, en l’acceptant comme volonté divine. Enfin, l’on peut discerner deux aspects au dolorisme chrétien : La part prise à la souffrance inextricable à l’existence, dans la « Vallée des larmes » (Psaumes 84 : 7) qu’est ce monde. Et d’autre part, la communion avec les souffrances endurées par le Christ, en espérant participer à l’effort de son abolissement.
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La légitimation de la douleur Pour la majorité des femmes des 18e et 19e siècles, la grossesse est vécue comme un état pénible et douloureux. Dans les correspondances, même pour les grossesses les plus heureuses, les femmes se disent « incommodées ». Cela traduit davantage l’inconfort et la gêne – troubles alimentaires et digestifs, maux de tête, étouffements, vertiges, etc… que la douleur ou la pathologie. Le champ lexical de la souffrance, les termes « mal », « malade », ou « maladie » y sont de plus en plus fréquemment employés ; les écrits féminins du 19e siècle sont ainsi majoritairement doloristes. Être « malade » pendant sa grossesse permet aux femmes de manifester leur trouble psychique et de lui donner une forme socialement acceptable, comme un gage de normalité. En effet, même désirée, une grossesse s’accompagne de sentiments contradictoires. La présence d’un autre en soi —encore étranger— est parfois perçue comme menaçante. Une angoisse existentielle, attachée à l’acte de transmettre la vie, nourrit le trouble féminin. La future mère se sent souvent vulnérable. Elle craint ses envies, ses émotions ou une défaillance de son corps menant à une fausse couche ou à une naissance anormale, liées à l’impossibilité de comprendre et de maîtriser les changements qui s’opèrent. Par ailleurs, la dimension religieuse est à considérer : la grossesse est un état charnel et le résultat visible d’un rapport sexuel, elle n’est donc pas valorisée. Depuis les Pères de l’Église, la chasteté est exaltée. Pour Bossuet, « la fécondité est la gloire de la femme, c’est là que Dieu met son supplice. Ce n’est qu’au péril de sa vie qu’elle est féconde. (…) Ève est malheureuse et maudite dans tout son sexe ». La maternité doit être acceptée dans un esprit de pénitence, les douleurs et les risques de l’enfantement donnent un sens à l’existence féminine car ils permettent de racheter le péché originel. Même si ce discours devient moins prégnant au cours du 19 e siècle, il apparaît encore en 1856 sous la plume de la comtesse de Ségur, qui tente de rassurer sa cadette Olga dont la grossesse est difficile: « Une grossesse est toujours chose pénible; aussi que de fautes elle rachète! Une couche est toujours douloureuse et ennuyeuse par ses suites ; aussi que de mérites elle peut valoir comme toutes les impatiences, les privations, les ennuis qu’on accepte, sont comptés pour l’éternité ! ». La douleur rachète donc les péchés et permet de gagner le paradis.
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Une expérience initiatique essentielle structurant l’identité féminine Jusqu’au 19e siècle, la maternité est la vocation « naturelle » de la femme, un devoir reconnu par la religion chrétienne comme la fin première du mariage. Les communautés rurales y voient la permanence du cycle vital. Quand la grossesse se confirme, la femme est valorisée par les siens. Cette sollicitude la rassure, elle constitue aussi une forme de contrôle social et d’encadrement des comportements. Les femmes ont pour mission de donner la vie, notamment un fils pour perpétuer la lignée et le patrimoine familial. Cette exigence, qui est aussi une injonction de l’Eglise, leur donne un statut dans la société. Avoir une nombreuse descendance viable assure respect et protection. L’absence d’enfant, outre la solitude et la précarité du statut social qu’elle confère, peut distendre les liens avec le mari.
Avec la valorisation de l’amour conjugal au 18e siècle, l’enfant est davantage présenté comme l’accomplissement du couple. En 1781, Manon Roland évoque la joie de donner naissance à un enfant qui ressemblera à son mari : « Va, le charme d’augmenter nos liens et nos jouissances, de te donner un gage de ma tendresse… ». En 1810, Marie-Amélie, duchesse d’Orléans, qualifie l’enfant qu’elle attend de « cher fruit du plus tendre et pur amour ». Avec le mouvement populationniste qui se développe pendant les Lumières, la survie des enfants devient un enjeu majeur pour l’État. Philosophes et médecins s’intéressent de près à la « nature féminine » et cherchent à démontrer que tout l’être féminin est voué à la maternité. Une fonction reproductrice qui valorise mais aussi cantonne les femmes dans leur rôle de mère. De source de félicité, la maternité devient une gloire, une conviction partagée par la femme de chambre de l’impératrice Joséphine, qui indique dans ses mémoires : « Je ne crois pas qu’il y ait de bonheur réel dans ce monde pour une femme qui n’est pas mère! ». L’amour maternel est vu comme le sentiment le plus pur, le plus intense, et le rapport mère-enfant comme une relation sacrée.
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Les féministes et la maternité Au 19e siècle, l’idée que toute vie féminine doit passer par la maternité est acceptée par la majorité des mouvements féministes occidentaux. La Révolution française - ce rendez-vous manqué entre démocratie et féminisme – a enraciné la naturalisation des différences sexuées et renforcé le cloisonnement entre sphère publique (masculine) et sphère privée (féminine), entre producteurs et reproductrices. Seule une minorité de militantes féministes radicales, proches de l’anarchisme et du néomalthusianisme, revendiquent la « grève des ventres ». Elles réclament l’accès légal aux moyens anticonceptionnels et, beaucoup plus rarement, à l’avortement. Mais la voix qui domine est celle des modérées qui érigent la maternité en « fonction sociale ». Même « maternalistes », ces féministes du 19e siècle réinterrogent les représentations dominantes. Leur discours permet de rompre avec le « cela va de soi ». Faire des enfants n’est pas simplement une noble mission récompensée par le « bonheur d’être maman » : cela implique des coûts. La grossesse et surtout l’accouchement ne sont pas que des moments heureux : certes les risques médicaux reculent, les sagesfemmes sont de mieux en mieux formées, mais l’inconfort et la douleur sont toujours jugés nécessaires par le corps médical. L’allaitement, qui fait l’objet d’une croisade (tournée notamment contre la mise en nourrice) peut être vécu comme une aliénation. L’élevage et l’entretien des enfants, dans lesquels les pères ne jouent qu’un rôle distant, occasionne une « double journée » pour toutes celles qui cumulent activité de travail et métier de mère. L’extension de la progéniture rime avec moindre accès à la vie publique et à l’emploi salarié, moindres possibilités de carrières, voire, surtout pour les « filles mères », déclassement social. En demandant une prise en compte de ces coûts et en exigeant des contreparties, les féministes contribuent à la mise en place de réformes majeures, adoptées entre 1890 et 1945. Héritières en cela d’Olympe de Gouges, elles proposent et soutiennent des lois qui vont constituer un pan essentiel des Etats providence : congé de maternité, mesures d’assistance ou d’assurance pour les accouchées et les mères sans ressources, protection maternelle et infantile, allocations familiales… Enfin, si elles sont favorables à la lutte contre l’avortement, elles s’opposent à la répression de leurs consœurs. C’est au nom de la prévention des avortements que des féministes modérées embrassent la cause du birth control, mouvement lancé durant la Grande guerre par l’Américaine Margaret Sanger et qui mènera au « Planning familial ». Ce mouvement vise moins à « libérer » les femmes qu’à domestiquer la fécondité, à la « civiliser ». Or il ne peut y avoir émancipation qu’à plusieurs conditions : que la norme maternelle soit désacralisée, que les moyens techniques de maîtrise de la fécondité soient entièrement accessibles aux femmes, que le niveau d’éducation soit suffisamment élevé pour favoriser une meilleure égalité de genre. Au milieu des années 1960, la féministe américaine Betty Friedan découvre Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir (1949). La dénaturalisation de la maternité (puis de l’ « instinct maternel »), et la critique de l’aliénation liée au mariage et à la famille, vont être au centre de la « seconde vague » féministe. « Si je veux quand je veux » : derrière le slogan, plusieurs conceptions s’affrontent. Pour une partie des nouvelles militantes, le droit à disposer de son corps et à mener une vie libre suppose le refus de la procréation. D’autres, tout aussi radicales, théorisent à l’inverse la maternité comme la source d’épanouissement dont les femmes ont le privilège. Entre ces deux postures se dégageront des aspirations qui forment aujourd’hui le socle 11
du féminisme : droits, autonomie et santé sexuels et reproductifs, possibilité de concilier vie professionnelle et parentalité. L’après-68 voit aussi surgir des expériences d’entraide et de démédicalisation, comme celles initiées par le collectif féministe de Boston (signataire de l’ouvrage Our Bodies, Ourselves en 1969) dénonçant les pratiques gynécologiques et obstétricales dominantes comme peu respectueuses voire violentes : autre exemple de combat toujours en cours.
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II. SAVOIRS La naissance traditionnelle Jusqu’au 17e siècle, l’accouchement se fait à la maison, dans la salle commune, souvent la seule pièce à posséder une cheminée. La parturiente est assistée par la matrone, une femme âgée, connue du village. Elle est agréée par le curé, car elle doit savoir baptiser. Les parentes, amies, voisines sont présentes pour aider et soutenir la future mère : la naissance n’est pas encore un événement intime ou exclusivement familial.
François Maitre (c.1475-1480), La naissance de Mary
Le rôle de ces « commères » est d’aider, avant la naissance, à préparer le lit, les linges, le feu, l’eau chaude, le fil. Pendant le travail, elles évoquent leurs propres couches ; aux moments difficiles, elles calment la parturiente, la maintiennent, l’essuient et prient à haute voix la Vierge ou sainte Marguerite. Après la naissance, elles lavent et emmaillotent le bébé, préparent une soupe reconstituante pour la mère et nettoient sommairement la pièce. Les jours suivants, elles reviennent pour commenter l’événement et aider aux divers travaux domestiques que ne peut accomplir la nouvelle mère, restée alitée.
A partir de la seconde moitié du 17e siècle, l’Eglise encourage l’institution d’une matrone au sein de la paroisse afin de mieux contrôler son exercice. Cette intervention se justifie par la nécessité, au cas où l’accouchement tourne mal, d’administrer le plus vite possible à l’enfant l’ondoiement ou « petit baptême». Cet entourage féminin exclut le plus souvent les hommes, sauf le père, dont la force et l’expérience du vêlage peuvent être utiles en cas d’accouchement difficile. Il lui faut parfois tenir sa femme dans une position délicate pour faciliter la naissance. La femme prend la position qui lui convient le mieux : accroupie, assise, à genoux. La position allongée, recommandée tardivement par les médecins, n’était pas encore entrée dans les mœurs. En Angleterre, la future mère, couchée de côté sur le bord du lit, les genoux pliés, est accouchée par derrière. Ailleurs, elle peut être sur le bord du lit ou sur une sorte de chaise percée destinée spécialement aux accouchements. Dans d’autres régions, la femme accouche debout, les bras levés et Statuette de la Vierge appuyés sur une barre de bois. Elle peut encore être à genoux, sur de la paille, dite « d’accouchée » ou appuyée sur une chaise. « Vierge accoucheuse » utilisée aux 18 et 19e siècles dans l’espoir de protéger la parturiente (coll. Musée de la Médecine)
Seules les pauvresses ou les filles mères, qui n’ont nulle part où aller, accouchent à l’hôpital, qui est un lieu où l’on recueille les malades pauvres : on y meurt beaucoup plus qu’ailleurs, à cause de l’entassement et de la contagion des « fièvres » qu’on ne sait pas maîtriser. 13
Les transformations de la naissance jusqu’au 19e siècle En ville, ce sont le plus souvent des sages-femmes qui procèdent aux accouchements. L’origine de la fonction remonte au 15e siècle, lorsque les communautés urbaines se préoccupent de mettre en place les premiers éléments d’une assistance aux femmes en couches. Ces « sages-dames » sont des accoucheuses gagées par la commune. L’institution se généralise au 16e siècle avec le souci de contrôler leur compétence et sera rattachée à la communauté de métier de chirurgiens. Le but est de les assujettir aux autorités ecclésiastiques et municipales et au pouvoir médical. Leur exercice est règlementé un peu partout en Europe. On souhaite des femmes vertueuses, de bonnes vies et mœurs, des catholiques irréprochables, qui participent à la lutte contre l’avortement, l’abandon et l’infanticide.
Si l’accouchement tourne mal pour l’enfant, les sages-femmes peuvent procéder à l’ondoiement du bébé, une cérémonie simplifiée du baptême. Les complications peuvent venir très vite : une présentation vicieuse de l’enfant, un placenta qui adhère trop, le renversement de la matrice et l’hémorragie, … Le risque pour une mère de mourir en couches est de l’ordre de 5%. Après l’accouchement, le danger majeur est l’infection puerpérale. Les règles élémentaires d’hygiène sont encore méconnues. Les fièvres surviennent la première semaine qui suit les couches et terrifient du fait de leur virulence et de la progression rapide du mal qui conduit dans les ¾ des cas à la mort. À la fin du 16e siècle, les couches cessent d’être accompagnées uniquement par des femmes : les chirurgiens commencent à pratiquer des accouchements en Flandres, dans les milieux princiers et aristocratiques. Leur pratique est considérée avec mépris par les médecins : les chirurgiens ne sont pas encore séparés des barbiers avec lesquels ils forment une communauté de métiers, ils font les saignées et pansent les plaies. À partir du milieu du 17e siècle, la « mode » de l’accoucheur se répand réellement dans la noblesse et dans la bourgeoisie : les médecins n’ont en effet pas le droit d’assister aux couches par « décence ». Les accoucheurs, s’imposent également au détriment des sages-femmes à partir du siècle suivant, car ils disposent du privilège exclusif d’user de nouveaux instruments relativement efficaces, les leviers et forceps, mis au point conjointement en France et en Angleterre. Jadis seulement appelés lors des accouchements difficiles, ou après coup pour délivrer des mères dont le fœtus est mort, ils se sont professionnalisés en prenant de plus en plus part aux accouchements ordinaires et en rédigeant des traités d’obstétrique. Limitée jusqu’à la fin du 18e siècle aux milieux urbains, le pratique des chirurgiensaccoucheurs se propage ensuite aux petites villes. Certaines parturientes sont néanmoins effrayées par les chirurgiens, et les maris craignent une possible séduction de leur femme, bien que les accoucheurs soient tenus d’opérer à « couvert », donc sous les draps et les vêtements, pour empêcher qu’elle se montre nue. Pour faire silence et aérer la pièce, le chirurgien fait sortir la plupart des « commères », ouvrir les fenêtres et réduire le feu. La femme est de plus en plus seule face à lui. François Mauriceau, accoucheur à la cour de Louis XIV popularise 14
la position gynécologique : la femme s’allonge désormais sur le dos pour faciliter le travail de l’accoucheur. Durant tout le 18e siècle, les chirurgiens mènent une campagne de dénigrement contre les accoucheuses, matrones et sages-femmes, accusées d’ignorance et de pratiques superstitieuses. En France, le pouvoir royal s’efforce de transformer les matrones de campagne en véritables sages-femmes. Il accorde en 1759 un brevet et une pension à Angélique Marguerite du Coudray : elle parcourt ainsi le pays en donnant une rapide formation médicale à plus de 5 000 femmes. Cette formation s’améliore à partir de 1803 : elles doivent suivre pendant un an, puis deux, à partir de 1894, des cours dans les facultés de médecine et dans les hôpitaux. De la même manière, partout en Europe, des cours d’accouchements se mettent place au 18e siècle. A la même époque, les traités d’obstétrique fleurissent : près de 220 recueils sont publiés. Au 19e siècle, les hôpitaux restent néanmoins des lieux effrayants où les naissances sont plus dangereuses qu’à domicile, il n’est donc pas étonnant de constater que les services des maternités se mettent en place difficilement. La Poupée anatomique dans son fièvre puerpérale, en particulier, dont on ne connait ni les causes ni les coffret, 17e-18e siècles (coll. vecteurs de la propagation, y est encore très fatale. Le médecin viennois Musée de la Médecine) Semmelweis prescrit en mai 1847, l’emploi d’une solution d’hypochlorite de calcium pour le lavage des mains entre le travail d’autopsie et l’examen des patientes. L’hygiène acquiert toute son importance et le taux de mortalité à l’hôpital chute drastiquement. À partir de 1878, sous l’impulsion de Louis Pasteur, des pratiques rigoureuses d’asepsie, d’antisepsie et de stérilisation se mettent en place.
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L’accouchement à l’hôpital au 20e siècle En France et aux États-Unis, dans les années 1920-30, le développement de la naissance en milieu médicalisé se répand surtout dans les grandes villes. L’hôpital devient un établissement moderne dont l’architecture reflète les différentes finalités. Maison d’accouchement, il est aussi le lieu des consultations de grossesse, de gynécologie, de puériculture, et de laboratoires d’analyses ; on y trouve un centre de donneuses de lait, de consultation prénuptiale, un dispensaire antisyphilitique et une maternité isolée pour les tuberculeuses. Une atmosphère effrayante y règne car les femmes sont soumises au personnel médical, qui conserve à leur égard la méfiance envers les pauvres des hospices d’autrefois. Pour des raisons d’hygiène, les visites y sont strictes, même après la naissance. Et il est impossible pour la mère de s’isoler car les salles communes sont de dix à quarante lits, rendant difficile le repos total. Rien d’étonnant donc à ce que les femmes qui en ont les moyens préfèrent accoucher à la maison avec l’aide d’une sage-femme ou d’un médecin. À la campagne, les hôpitaux modernes n’existent pas : les sages-femmes viennent à domicile, ou surveillent les accouchements dans de petites maternités rurales de quelques lits, peu équipées, où le médecin passe de façon épisodique. Ainsi observe-t-on la coexistence de deux pratiques : la bourgeoisie urbaine et les paysannes accouchent plus volontiers à la maison et les classes populaires urbaines plutôt en milieu hospitalier. Quelques données actuelles D’autres transformations fondamentales des pratiques de naissance comme l’échographie, le monitoring et la péridurale apparaîtront au cours des années 1970-80 et entraîneront une augmentation du nombre d’accouchement en maternité. La prise en charge médicalisée reste aujourd’hui la norme en Belgique car elle permet, entre autre, d’avoir accès au matériel nécessaire en cas de complication. Ainsi, en Belgique, 20,8% des accouchements se font par césarienne. Le taux reste élevé, l’Organisation Mondiale de la Santé préconisant un taux de 15%. L’utilisation de la péridurale est quant à elle, une pratique bien ancrée dans notre pays : 75% des femmes y ont recours. Face à une surveillance humaine et technique de la grossesse, certaines femmes optent pour un accouchement à domicile. La pratique reste marginale en Belgique et ne représente que 0,5% des accouchements. Pourtant, la popularisation des « cocons » et des positions d’accouchements plus naturelles pour la femme nous dirige peut-être vers une volonté de démédicalisation de la naissance.
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Historique de la césarienne Dans l’Antiquité classique, la césarienne n’était proposée que post-mortem, suivant le prescrit de la « Lex Caesarea » romaine qui exigeait de la pratiquer sur toute femme décédée en fin de grossesse afin de tenter de sauver l’enfant. Contrairement à la légende, Jules César ne serait pas né de cette façon. La coutume de la césarienne post-mortem fût réintroduite par l’Eglise Catholique au Moyen Âge. Toutefois, alors que cette coutume avait été mise en place pour valoriser la vie humaine d’un point de vue morale à l’Antiquité, au Moyen Âge, il s’agissait de pouvoir baptiser l’enfant et d’assurer ainsi l’immortalité de son âme.
Des siècles d’erreurs Les premières tentatives relatées sur le vivant remontent au 16 e siècle. Le chirurgien français François Rousset, dans son ouvrage intitulé L’Hystéromotokie ou enfantement césarien, y fournit une série de règles techniques dont l’une comprend une grave lacune : il conseille en effet de ne pas resuturer l’utérus, dont la contraction spontanée serait, selon lui, suffisante. Une grave erreur d’appréciation qui aura pour conséquence, au cours des siècles suivants, de nombreux décès par hémorragie ou infection septicémique. Au siècle des Lumières, la césarienne causait la mort de la mère dans neuf cas sur dix. On tenta de pallier ce désastre par la symphyséotomie, soit la section du pubis dans le but d’élargir le défilé pelvien. Cette intervention fit l’objet de vives polémiques pendant près de deux siècles. En 1876, le chirurgien Eduardo Poro de Pavie proposa l’hystérectomie (ablation de l’utérus) systématique post-césarienne qui fut, pendant un temps, un relatif remède à la haute mortalité de l’intervention. Deux ans plus tard, grâce aux travaux de plusieurs chirurgiens allemands dont Max Sanger de Leipzig, on en revint au bon sens en resuturant l’utérus en fin d’opération. Dès lors, la technique de la césarienne n’a cessé de se perfectionner et d’être sécurisée.
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Histoire de l’analgésie obstétricale Les matrones qui entouraient jadis la parturiente soignaient tant bien que mal « le mal joli », les douleurs de l’accouchement, à l’aide de plantes comme la mandragore, le pavot et la jusquiame. Celles-ci étaient utilisées sous forme d’embrocations abdominales, de philtres, d’inhalations ou de fumigations vaginales, et accompagnées d’amulettes pour chasser les mauvais esprits. Au 19e siècle, en même temps que l’analgésie chirurgicale, l’analgésie obstétricale apparait, à base d’éther puis de chloroforme. Au début du siècle suivant, on a recours aux neurotropes, mais ceux-ci mettent la femme dans un état de sommeil crépusculaire, et la privent d’une participation consciente à son accouchement. Progressivement, les obstétriciens ont recours aux méthodes psycho-analgésiques de préparation à l’accouchement à partir de l’idée que les douleurs de la parturition humaine correspondaient largement à un conditionnement culturel séculaire influant plus ou moins intensément le cercle vicieux formé par la triade peur-tension-douleur. Dans son ouvrage intitulé Childbirth without fear (1942), l’anglais Grantly Dick Read, proposait de rompre ce cercle par une information objective des parturientes sur l’anatomie, la reproduction, la grossesse et l’accouchement, assortie d’exercices de relaxation physique et mentale. C’est également à cette époque que la pratique de l’accouchement sans douleur se développe. Dans les années 1970, le Dr Fréderick Leboyer s’inspire des accouchements traditionnels de l’Inde pour affirmer que les méthodes occidentales reflètent une violence tant pour la mère que pour l’enfant. Le cri primal est, pour lui, l’expression de la douleur de « jaillir au monde » dans un environnement agressif. Ambiance douce, pénombre, lenteur des gestes, contact permanent entre mère et bébé structurent la base de sa pratique de la « naissance sans violence ». L’Angleterre et l’Allemagne intègrent rapidement en obstétrique ce principe d’un accompagnement plus sophrologique de la grossesse et de l’accouchement. Aujourd’hui, l’organisation mondiale de la santé a émis récemment de nouvelles recommandations visant à réduire les interventions inutiles durant les accouchements. À l’heure actuelle, c’est incontestablement l’anesthésie par voie épidurale, c’est-à-dire par injection au niveau de l’émergence des nerfs spinaux de la moelle épinière lombaire qui prévaut.
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Peurs et émotions de la femme enceinte Jusqu’au 19e siècle, si les femmes sont fières d’être mère, leur vécu de la grossesse, relayé par leurs écrits, est souvent négatif. Le proverbe « femme grosse a un pied dans la fosse » illustre cet état périlleux, la « grande épreuve », le « moment critique » ou « fatal », pour la mère comme pour l’enfant. Toutes les femmes connaissent dans leur entourage des décès qui effrayent. La première couche est perçue comme un rite de passage et les aînées, déjà mères, taisent le sujet par crainte de plonger leurs cadettes dans un état dépressif allant parfois jusqu’à la folie. Des femmes sont agitées de pressentiments morbides concernant l’issue de leur grossesse. En 1749, Émilie du Châtelet, 42 ans, femme de science, est persuadée de ne pas survivre à une grossesse tardive. « Vous imaginez (…) combien je crains pour ma santé, et même pour ma vie ». « Je vous avoue que je veux finir mon ouvrage, surtout à la veille d’accoucher, et pouvant très bien mourir en couches ». Elle décède effectivement, deux jours après son accouchement, d’une fièvre puerpérale. Ainsi, bien des recommandations concernent les gestes quotidiens des femmes enceintes : outre la volonté de protéger les femmes de toute émotion négative, l’essentiel des précautions tient aux gestes et aux déplacements pendant la grossesse. Les mises en garde populaires les plus fréquentes portent sur l’image du cordon enroulé autour du cou de l’enfant et qui l’étrangle à la naissance, éventualité qui terrorise toutes les mères. Pour éviter cela, les femmes doivent éviter tout geste circulaire, comme vider un écheveau, car le fait d’enrouler le fil sur la pelote évoque un étranglement. Ainsi s’explique également l’interdit d’enjamber une femme enceinte ou de croiser les jambes en cas de grossesse. Sous Napoléon III, des femmes cherchent à influer positivement sur leur futur enfant : Marie-Thérèse Ollivier écrit : « J’espère que cet enfant (…) nous rendra fiers et heureux par sa grâce, son intelligence, sa bonté. Je fais tout pour cela (…) ; je ne songe qu’à des contemplations aimables (…) ; je me tiens autant que je le puis dans une atmosphère de pureté, de bonté, d’intelligence… ». Elle s’exprime sur l’idée de perméabilité, l’imprégnation de la mère à l’enfant et sur le rôle de la vue comme vecteur de transmission : « J’ai devant ma petite table de travail une gravure d’une Madone de Raphaël que je regarde pour avoir toujours sous les yeux une image parfaitement belle dont mon enfant puisse se ressentir ». Cette noble tâche est aussi vécue avec inquiétude tant la responsabilité est importante. Les futures mères se sentent toujours investies d’un pouvoir considérable sur l’enfant à naître. En 1881, Edmée Guébin exprime que « la vie entière dépend de ces commencements ». « Je songe avec une crainte grave que la formation de cette apparence physique, la formation de cette conscience, dépend de moi, de moi surtout, la mère, pendant l’existence antérieure; je trouve la tâche effrayante… ».
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Un parfait parasite Dans les années 1950, les médecins considéraient que le fœtus était protégé des toxines de l’environnement par le placenta. Cette vision s’est avérée totalement erronée, d’abord avec la tragédie de la thalidomide, responsable de malformations congénitales, puis la reconnaissance des effets négatifs d’autres substances, du tabac à l’alcool, de certains médicaments à la radioactivité. Nous savons maintenant que le fœtus vit de riches expériences et que celles-ci s’incarnent dans les circuits de son système nerveux de manière durable. Le fœtus complète son bagage héréditaire à l’aide d’informations qu’il reçoit de son environnement afin de préparer au mieux sa physiologie à la vie extra-utérine. Ces informations participent à la programmation de l’expression de ses gènes dont l’influence peut se maintenir tout au long de la vie.
Parmi les facteurs qui participent à cette programmation, les émotions de la mère semblent jouer un rôle déterminant. Le stress, l’anxiété, voire la dépression, sont des facteurs aux effets négatifs à long terme sur la santé mentale de l’enfant, de l’adolescent et même de l’adulte. À l’inverse, le bien-être mental de la mère est associé avec un meilleur développement du langage et de l’intelligence, et un meilleur épanouissement social. Il est même démontré qu’il peut rendre les enfants plus résilients aux effets d’une éventuelle adversité anténatale.
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SimLabS d’Erasme : une approche techno-psychologique au service des patients Le virtuel et la technologie ouvrent aujourd’hui un champ quasi illimité à la simulation des soins et des interventions médicales. À l’hôpital Erasme de Bruxelles, tout un département, le SimLabS, est aujourd’hui équipé de mannequins au plus proche de la réalité, reproduisant aussi bien les suées et les larmes que les signes pathologiques comme le changement de rythme d’un pouls ou l’arrêt respiratoire. Ils sont pilotés électroniquement et simulent des situations liées aux actes médicaux.
Ces « machines » de réalité augmentée aident les étudiants et les post-gradués à s’entraîner aux gestes les plus précis pour les accouchements, lors de jeux de rôles interactifs, et dans le vaste programme d’entraînements aux soins. Ils mettent les futurs médecins et sages-femmes en situation de perfectionnement permanent de leur compétence, y compris lors de simulations de scénarios « catastrophe ». L’apprentissage technique et médical, que l’on peut répéter à l’envi, est renforcé par des exercices scénarisés d’approche psychologique et de gestion du stress, par exemple pour expliquer un diagnostic délicat à un patient. L’avantage du SimLabS réside dans cette reproduction au plus près de la réalité, mais aussi dans l’optimisation des relations d’équipes pluridisciplinaires qui ne se côtoient habituellement que lors d’une véritable intervention, comme c’est souvent le cas en gynéco-obstétrique. Cela valorise l’interaction, la prise de décision collective entre les équipes, et le perfectionnement permanent. Autant de gestes thérapeutiques indispensables à la qualité humaine et psychologique qui les anime.
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III. POLITIQUES Du natalisme d’Etat aux politiques de planification familiale Le natalisme moderne surgit à la fin du 19e siècle. Il naît du sentiment de fragilité de certaines puissances (la France après la défaite face à la Prusse en 1870, la Grande-Bretagne après la guerre des Boers en 1905), dans un contexte d’essor du féminisme et du néomalthusianisme. L’idée que les femmes pourraient s’écarter du devoir maternel et ne pas contribuer à la puissance nationale effraie les classes dirigeantes. Des associations comme l’Alliance nationale contre la dépopulation en France font pression pour que l’Etat favorise la « repopulation » par la coercition (interdiction de la propagande malthusienne, lutte accrue contre l’avortement), par l’incitation (allocations) ou encore par des mesures d’assistance. La Grande Guerre renforce l’influence des natalistes. Elle favorise l’adoption de mesures comme la loi de 1920 en France, qui prohibe la propagande anticonceptionnelle, la vente de contraceptifs et la provocation à l’avortement, et celle de 1923 en Belgique, qui s’en inspire. Dans le monde anglo-saxon, Margaret Sanger et Marie Stopes proposent de réconcilier modèles familiaux traditionnels et droit à la contraception. Elles initient durant la Grande Guerre la croisade pour le birth control, qui va s’appuyer sur l’eugénisme et tirer parti du sentiment de « déclin de l’Occident » face aux « peuples de couleur ». Sanger organise en 1927 la première Conférence internationale sur la Population, creuset de la politique transnationale de contrôle des populations du tiers-monde (par le planning familial, la contraception et les stérilisations) qui se mettra en place durant la Guerre froide. En 1942, la requalification du birth control en family planning traduit la volonté de rassurer les natalistes et les apôtres de la famille. La famille nucléaire et « harmonieuse », où l’homme travaille et la femme élève ses (deux) enfants, est érigée en idéal. L’association « Maternité heureuse » est fondée en France en 1953. Le premier centre belge de planning familial, « Famille heureuse », voit le jour en 1962. La logique des « droits » aura joué un rôle secondaire dans la reconnaissance légale de la fécondité contrôlée. Le baby-boom, la peur de la « surpopulation », l’eugénisme et les considérations économiques furent plus déterminants. La loi Neuwirth de 1967, courageuse et timide à la fois, se limite essentiellement à abroger la loi de 1920 et à autoriser la fabrication et l’importation de contraceptifs. Il faut attendre 1968 pour que l’ONU fasse de la planification familiale un droit humain et 1994 pour qu’elle consacre la notion de droits reproductifs. Outre les attaques frontales dont font aujourd’hui parfois l’objet ces derniers, le fait de savoir à quelles catégories d’individus ils sont accessibles de fait, selon quelles méthodes et dans quelles conditions de « choix », reste pleinement d’actualité. 22
Contrôler sa fécondité : des pratiques aux droits Il existe des pratiques de prévention des naissances depuis la préhistoire. L’inventaire des breuvages, objets et gestes (rationnels ou magiques) attestés au cours de l’histoire est infini. Jusqu’à une époque récente, la distinction entre « ce qui fait revenir le sang », « ce qui empêche la fécondation » et « ce qui interrompt une grossesse débutante » n’est guère pensable. Si l’on excepte l’abstinence, la méthode les plus répandue historiquement est le coït interrompu. Elle est condamnée par les Pères de l’Eglise, hostiles au plaisir non procréatif. Sous l’Ancien régime, l’Etat punit sévèrement l’infanticide et l’avortement. Les techniques antinatales ne cessent pourtant de se propager, surtout à partir du 18e siècle. Certaines se raffinent dans le cadre prostitutionnel, comme la « capote anglaise ». Mais c’est sur le retrait – dont le succès tient à l’amélioration des relations intraconjugales – que repose la « transition démographique ». Au 19e siècle, les néomalthusiens politisent la question contraceptive en prônant une limitation des naissances qui n’altère pas la sexualité, voire en appelant à la « grève des ventres ». La vulcanisation du caoutchouc favorise l’apparition d’un marché du préservatif et du diaphragme. Les néomalthusiens sont frappés par la loi de 1920 en France et par celle de 1923 en Belgique. Cela ne dissuade guère les populations de recourir au retrait et à l’avortement clandestin. Partie des guerres à dispositifs permet le
Etats-Unis et de Grande-Bretagne, la croisade pour le birth control aboutit dans l’entre-deuxl’apparition de cliniques spécialisées. Elle stimule la recherche biomédicale. Les premiers intra-utérins apparaissent et la découverte par Ogino et Knaus du fonctionnement ovarien développement de méthodes de contrôle fondées sur l’observation des cycles. Mais l’idéal formulé par Sanger, concrétisé par le Dr Pincus dans les années 1950, est un comprimé chimique qui permettrait aux femmes de piloter directement leur fécondité. A partir des années 1960, la « pilule » va effectivement modifier la donne, au prix d’une médicalisation renforcée de la contraception et au détriment d’autres options : techniques naturelles, avortement de convenance (pourtant en vigueur dans le bloc communiste) ou encore vasectomie volontaire. Il faudra la vague militante des années 1970 pour faire reconnaître l’avortement libre et gratuit comme condition nécessaire à la libre disposition de son corps. L’Église catholique, qui n’a accepté qu’en 1951 la méthode Ogino, réaffirme en 1968, dans l’encyclique Humanae Vitae, le lien entre mariage et procréation. Face à la légalisation progressive de l’IVG, l’institution se braque. Relayées par les mouvements « pro-vie », les composantes les plus conservatrices de l’Eglise obtiennent des revirements législatifs, (Pologne,1993) ou s’en approchent (Espagne, 2013). Combinées à des contraintes économiques notamment, ces croisades morales portent atteinte aux conditions d’accès au contrôle des naissances.
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Faiseuses d’anges À partir des années 1880, plusieurs grands procès très médiatisés font de l’avorteuse une nouvelle figure du Mal. La « faiseuse d’anges » fait résonner différents imaginaires, en particulier celui de la matrone, celui de la sorcière et celui de la femme criminelle. Mais à l’heure de la « dépopulation », elle devient surtout celle qui arrache à la Nation ses enfants en gestation. Les portraits développés dans les rubriques de faits divers sont souvent haineux, surtout lorsque les auteurs d’avortements appartiennent aux professions de santé – sages-femmes ou, c’est aussi le cas souvent, médecins. L’avorteur deviendra même à la fin des années 1930 un ennemi d’Etat et deux d’entre eux seront exécutés par le régime de Vichy. Mais L’Assiette au beurre, journal satirique et anarchiste, renverse l’analyse. Sans présenter l’avorteuse sous des traits beaucoup plus flatteurs que ne le fait la presse conservatrice (le dessinateur insiste notamment sur le détail du poêle à bois – ou « salamandre » – dans lequel l’une d’entre elles se débarrasse du fœtus expulsé), il n’en fait qu’un protagoniste parmi d’autres : le maître, l’amant, le curé… En pointant les facteurs sociaux de l’avortement (la domination masculine, l’exploitation économique, la précarité, l’hypocrisie morale, etc.), le journal suggère que la responsabilité réelle n’est pas celle des femmes refusant une grossesse ou des faiseuses d’anges qui, par solidarité ou appât du gain, acceptent de les soulager. Ce que clament les féministes et les progressistes de la Belle Époque, qui vont pourtant rarement jusqu’à revendiquer le droit à l’avortement, c’est que les « vraies faiseuses d’anges » sont la misère et la crainte du déshonneur.
- Pleurez pas tant, ma petite… Il est mieux quà l’Assistance
Couverture de l’Assiette au Beurre
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- Vous étiez seule pour le tuer - Nous étions deux pour le faire
Fabriquer de bons bébés De nos jours, la mémoire de l’eugénisme est associée à sa contribution aux crimes de masse du nazisme, et aux politiques de stérilisation qui ont prévalu dans certains pays occidentaux. Mais initialement l’eugénisme, forgé en 1883 par Francis Galton, un cousin éloigné de Darwin, rêve surtout de décider du droit des couples à s’unir maritalement et donc à procréer, en tentant d’anticiper la « qualité » supposée de leur descendance. Que la société fabrique de bons bébés ! Ce projet reflète le mépris et la peur d’élites aristocratiques ou professionnelles envers la classe des prolétaires qui s’est formée avec la révolution industrielle. Pourquoi, dès lors, a-t-il connu une large diffusion dans le corps social dans les premières décennies du 20 e siècle ? Ce succès résulte de la révolution qu’a connue la maternité sous l’effet des transformations politiques et économiques de la fin du 19e siècle. Les progrès sanitaires, le développement dans l’industrie d’une codification des compétences et des emplois, et surtout l’introduction de la scolarisation obligatoire, métamorphosent alors le statut de l’enfant. Jusque-là, pour les classes laborieuses qui constituaient la majorité de la population, les enfants apportaient des revenus d’appoint et la forte mortalité infantile n’incitait pas les ménages à en limiter le nombre. Mais désormais, l’enfant devient à la fois un coût et un investissement. Il faut financer sa scolarité et espérer à travers elle une ascension sociale. Au même moment, la survie infantile se fait moins aléatoire, ce qui incite les parents à limiter leur fécondité. Dès lors, chaque naissance devient un enjeu et un risque pour toute la famille. Comment s’assurer que l’enfant qui vient au monde est « viable » et capable de répondre aux exigences nouvelles d’une société de plus en plus concurrentielle ? Ces questions sont déjà celles du monde d’aujourd’hui. Mais vers 1900, on ne dispose pas pour y répondre de l’échographie et d’une panoplie de techniques prénatales … C’est dans ce manque que se loge l’eugénisme. À l’aléa qu’est devenue la maternité, il promet une solution préventive en prétendant fournir une évaluation de la valeur reproductive des couples, et notamment des « tares héréditaires » susceptibles de la diminuer. L’affiche ci-contre illustre cette promesse. Des cliniques spécialisées conseilleront les jeunes couples. Un carnet médical les suivra tout au long de la vie, ainsi que leurs enfants, en enregistrant tous leurs épisodes de santé. L’aube du 20e siècle voit s’établir un lien étroit entre eugénisme et hygiénisme, à l’heure où les maladies infectieuses constituent encore – bien avant la découverte des antibiotiques – la première cause de mortalité, et sont soupçonnées, pour certaines d’entre elles, de se transmettre héréditairement.
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Maternité et natalisme en Belgique aux 19e et 20e siècles A la fin du 19e siècle, la dénatalité et la peur de troubles sociaux traversent la Belgique. Injonction est faite aux femmes de devenir des mères dévouées, garantes de l’ordre moral et domestique. Cet idéal, érigé en norme par l’Etat, contredit les usages car les femmes travaillent et beaucoup d’entre elles recourent à des pratiques contraceptives et abortives. Les discours moraux abondent. Les catholiques stigmatisent ces couples immoraux préoccupés par la régulation des naissances. Refuser la maternité ou espacer les naissances s’apparente à une trahison. Tous les moyens sont utilisés pour convaincre. Un tissu associatif s’y engage. La Ligue nationale contre l’Infécondité intentionnelle, fondée en 1910 lutte contre l’influence du néomalthusianisme et les moyens anticonceptionnels. La formule de l’obstétricien Adolphe Pinard, « Il vaut mieux qu’elles fassent des enfants que des fibromes » est érigée en slogan. L’obsession populationniste s’accentue après la Première guerre mondiale. En 1918, le nombre de naissances s’est effondré. L’inquiétude ne tarit pas. En 1930, un constat s’impose : pour beaucoup de jeunes couples, le modèle devient celui de l’enfant unique. Les gouvernements mèneront une politique nataliste sous des formes variées, allant des mesures de persuasion pour inciter les couples à procréer à des mesures coercitives pour ceux qui résistent. La famille nombreuse « saine et forte » est proposée comme une évidence, la création de la Ligue des familles nombreuses en 1921 la magnifie. La loi de 1923 réprime la libre exposition et la distribution de moyens anticonceptionnels ainsi que le libre commerce de la publicité de tout procédé abortif. L’emprise du politique sur le corps des femmes prend tout son sens. Des campagnes sont menées contre le travail salarié des femmes. Elles sont sommées de rentrer au foyer et d’y faire des enfants. En 1931, le pape Pie XI glorifie les mères au foyer et condamne leurs activités professionnelles. Les femmes sont tenues responsables de la situation: seul leur égoïsme peut expliquer qu’elles se dérobent à leur devoir de procréation multiple. Le Dr De Guchteneere, cherche les causes de la dénatalité dans l’urbanisation qui aurait provoqué une véritable « mutation biologique ». La femme urbaine serait devenue « asthénique », incapable de supporter des maternités répétées. Les moyens anticonceptionnels sont critiqués et proscrits. Les médecins remplacent les hommes d’église en matière de morale sexuelle. Et selon le Dr Pasteau, « C’est l’honneur du médecin de devenir le conseiller des ménages honnêtes (…) il aime d’être le guide qui doit aider à une bonne procréation ». Paradoxalement, la glorification de la maternité n’est assortie d’aucun droit. Il va falloir attendre la seconde moitié du 20e siècle pour que le droit s’ouvre enfin à la capacité maternelle : abrogation de la puissance maritale (1958) et de la puissance paternelle pour les couples mariés (1974), égalité parentale pour les couples non mariés (1974), abrogation de l’interdiction de l’information sur la contraception (1973) et dépénalisation de l’avortement (1990 et 2018).
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La naissance médicalisée Dans les sociétés industrialisées, la naissance est devenue un événement médicalisé. En l’espace de quelques décennies, dans les pays disposant d’un système de soins moderne, l’hôpital est devenu l’environnement naturel de la naissance. Les femmes ne craignent plus de mourir en donnant la vie et elles savent que leur bébé sera pris en charge. Pourtant un nombre croissant de parents, et de professionnels qui les écoutent, questionnent les pratiques médicales d’aujourd’hui. Un nouveau chapitre de l’histoire des naissances est en train de s’écrire où le monde médical est obligé de reconnaître que la femme qui accouche n’est, sauf exception, pas malade. Or pour le fonctionnement hiérarchisé et bureaucratisé de l’institution hospitalière, toute femme qui accouche est une patiente. Des travaux, comme ceux de l’anthropologue Sheila Kitzinger, ont cherché à faire redécouvrir la naissance dans toute sa dimension humaine, intime, sociale, culturelle et spirituelle et à mettre en évidence la difficulté pour les femmes de questionner les interventions de routine sans être perçus négativement comme « difficiles » ou « angoissées ». L’accouchement, la grossesse, tout comme les menstruations, sont des états sains et normaux du corps des femmes, mais ils ont été historiquement perçus comme des « maux féminins » que la médecine chercherait à soulager. Il y aurait là un climat culturel d’une douce violence qui empêcherait les femmes d’entrer en pleine possession confiante de leur corps et de leurs capacités. Peu à peu, un mouvement féministe dénonçant la déshumanisation de la naissance, et ce qui est désormais appelé la violence obstétricale s’est organisé. Dès les années 70, les travaux du Pr Michel Odent et la mise en évidence du rôle de l’ocytocine dans l’accouchement, donneront une assise scientifique aux opposants de la surmédicalisation. Le besoin d’intimité, de sécurité, la liberté de mouvement, le fait de ne pas se sentir observée, seraient déterminants pour que le processus physiologique de la naissance ne soit pas entravé.
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Accouchement sans douleur La naissance connaît une médicalisation croissante tout au long du 20 e siècle. « L’enfant bien né » obsède les médecins. Tout comme la lutte acharnée contre la mortalité infantile et maternelle. Dans une société où les mères sont constamment mises à l’honneur (notamment par l’institutionnalisation et la généralisation de la fête des mères) quelques obstétriciens s’enquièrent de leurs peurs et de leur souffrance lors de l’accouchement. Dès les années 30, le britannique Grantly Dick Read (1890-1959), après avoir servi comme médecin dans l’Armée des Indes, et s’y inspirant de ses observations lors d’accouchements, propose une méthode d’accouchement « naturel », basée sur des exercices de relaxation et un apprentissage par les femmes de leurs corps. Quelque peu mystique, il réfute l’accouchement médicamenteux alors fort en vogue dans les pays anglo-saxons et préconise une pleine conscience des femmes, aidée de Dieu. Ses travaux connaissent un succès relatif. Mais après la seconde guerre mondiale, en plein guerre froide, la rivalité idéologique entre les deux blocs va se nicher également dans la manière d’accoucher. Opposés à un accouchement médicamenteux mais aussi au mysticisme de Read, deux scientifiques soviétiques, A. Nikolaïev et I. Velsosky, influencés tous deux par les théories de Pavlov, conçoivent une méthode basée sur le conditionnement mental. L’accouchement sans douleur, appelé également accouchement sans crainte ou encore méthode psychoprophylactique est inventé ! Comprenant des cours théoriques et pratiques (les exercices du « petit chien ») ainsi qu’une visite de la maternité que les futures mères doivent suivre à partir du sixième mois de grossesse, la méthode est généralisée à l’ensemble de l’URSS dès le début des années 1950. Lors d’un voyage d’étude en URSS, le gynécologue et communiste français Fernand Lamaze découvre cette nouvelle méthode et l’intègre à la maternité des Bleuets en France. Bien que marquée par l’idéologie communiste, (le Parti communiste français en fait le fer de lance de sa propagande en présentant la science soviétique comme supérieure), elle connaît un succès rapide. A Bruxelles, à l’hôpital Saint-Pierre, Jo Boute et Willy Peers, jeunes assistant et médecin communistes sont enthousiastes et souhaitent intégrer l’accouchement sans douleur à leur pratique obstétricale. Ils doivent alors convaincre Jean Snoeck (1900-1974), chef de service de la maternité et directeur du Laboratoire de Gynécologie expérimentale de l’Université libre de Bruxelles. Médecin reconnu et incontesté, libre penseur et libéral, il se laissera peu à peu convaincre par ses jeunes collaborateurs, appelés bientôt les Snoeck Boys. L’hôpital Saint Pierre devient alors un centre pionnier et Willy Peers est chargé d’y mettre en place les premiers cours de préparation. Il y donne les premières leçons aux futures mères, leur expliquant le déroulement d’un accouchement, le mécanisme de la douleur, leur proposant des exercices respiratoires et assurant une visite guidée de la maternité, couronnant et terminant la formation. Il s’agit alors pour ces jeunes médecins, qui quelques années plus tard s’investiront tous dans la lutte pour une contraception et un avortement libres, d’éradiquer le mot douleur. Epaulés par des associations et des militant.e.s communistes, ils s’engagent dans ce premier combat, donnant de nombreuses conférences à travers le pays. Il s’agit là d’un combat idéologique puissant. On assiste alors à une petite révolution. L’accouchement, le mécanisme de la fécondation, la douleur, le corps des femmes sont expliqués, débattus publiquement. Ces médecins se veulent très scolaires et proposent une première forme d’éducation sexuelle. Les femmes découvrent leur corps et deviennent enfin actrices de leur accouchement. Autre révolution, le père est sollicité à épauler sa compagne et à participer activement à la naissance de son enfant. Un autre acteur apparaît également sur la scène obstétricale, le et surtout la kinésiste. En effet, les kinésithérapeutes sont appelé.e.s à épauler les femmes mais aussi les médecins lors de l’accouchement. Ils préparent les futures mères, leur proposent des exercices respiratoires et bientôt se proposeront d’intervenir après l’accouchement à l’aide d’une gymnastique post natale, refaçonnant le corps des femmes et les préparant à une nouvelle grossesse. Cette irruption des kinésithérapeutes dans l’histoire de l’accouchement fonde véritablement cette profession en devenir. Pionnière de l’application de cette nouvelle méthode, la kinésithérapie est bien consciente des enjeux. L’accouchement sans douleur est une occasion unique de professionnaliser et de donner une reconnaissance légale à cette activité para-médicale. L’enthousiasme pour l’ASD est total et en 1959 l’Union Nationale des Kinésistes belges voit le jour. A l’hôpital Saint-Pierre c’est la kinésiste 28
Denise De Hagen qui devient le fer de lance de la nouvelle méthode et qui soutient l’équipe des Snoeck Boys. Entre idéologie communiste des Nikolaïev et Velsosky et libéralisme quelque peu mystique de Read, l’accouchement sans douleur s’impose peu à peu. Mais les réticences sont nombreuses. Et le débat fait rage. Le précepte biblique « Tu accoucheras dans la douleur » a la vie dure. La revue l’Enfant, en 1949, offre une tribune à ces médecins qui estiment que « l’accouchement sans douleur tuera l’amour maternel » ou encore que les mères doivent « gagner leur enfant par la souffrance ». La douleur, ce mal nécessaire, est souvent encore prônée. Accoucher est alors un acte politique et philosophique. L’obédience maçonnique mixte le Droit Humain débat alors régulièrement dans ses travaux de l’accouchement sans douleur et de la maternité consciente. Les communistes eux aussi persistent à vulgariser et à systématiser la méthode. La fiction est même appelée à la rescousse. En 1957 sort sur nos écrans le film Le Cas du docteur Laurent. L’acteur starifié Jean Gabin y incarne un jeune médecin arrivé en province, fraîchement débarqué de Paris, venu y sensibiliser les femmes à l’accouchement sans douleur et qui devra faire face à l’opposition des conservateurs. Le film se termine par une longue scène très réaliste d’un accouchement. Ici aussi la révolution est importante. L’accouchement est montré ; de privé et d’intime, il devient politique et public. La dédicace du film ne laisse planer aucun doute sur l’engagement du réalisateur, Jean-Paul Le Chanois ; « Ce film est dédié respectueusement aux pionniers de la méthode psychoprophylactique d’accouchement sans douleur. Il a été réalisé avec l’aide de la maternité des métallurgistes à Paris où cette méthode a été pratiquée la première fois en France en 1952 ».
L’accouchement sans douleur n’élimine évidemment pas la douleur. Il aide à la surmonter, à la domestiquer, à accoucher en pleine conscience, sans peur et sans crainte. L’Eglise catholique, opposée à toute tentative d’indolorisation, commence pourtant peu à peu à s’y intéresser et en 1956 le pape Pie XII y voit un moyen d’inciter les femmes à procréer en gardant un souvenir positif de leur accouchement et se positionne alors pour l’ASD afin de soutenir une méthode « naturelle » pour ainsi mieux combattre l’anesthésie médicamenteuse qui progresse et s’affine de plus en plus jusqu’à aboutir à la péridurale qui se généralise dans notre pays à la fin des années 70 et surtout dans les années 80. L’invention de « l’accouchement sans douleur » a permis aux femmes de devenir actrices à part entière de leur accouchement. Mais si on leur permet d’accéder à un savoir et à une relative éducation sexuelle, elles restent avant tout des mères en devenir et doivent répondre à de nouvelles exigences. Elles ne peuvent plus souffrir puisqu’elles ont reçu un savoir médical presque sacralisé. Infantilisées, elles se doivent d’accoucher en pleine conscience. La propagande pour l’ASD les montre souriantes, détendues, heureuses. L’injonction reste forte. Mais armées maintenant de ce savoir, elles remettront bientôt en cause la tout puissance médicale et les néo-féministes des années 70 placeront bientôt le corps des femmes sur la place publique.
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Les Briart-Hubinont, la gynécologie et l’obstétrique : une histoire de famille Au 19e siècle, la région de Morlanwelz, dans le Hainaut, était considérée comme l’une des plus prospères de Belgique c’est un lieu de villégiature prisé, facilement accessible par le chemin de fer construit pour les charbonnages. C’est là, qu’Antoine-Laurent Boulard (1730-1786) exerce en tant que médecin. A la demande de l’Archiduchesse Marie-Elisabeth d’Autriche, il est à l’origine de l’exploitation thermale de Mariemont, en vue d’en faire une ville d’eau et de soins. « Chirurgien des eaux », il était autorisé à opérer mais ne pouvait pratiquer la médecine. Obstétricien, il donna des cours aux sages-femmes de la région. Plusieurs générations plus tard, sa descendance poursuit une tradition de soins et de services, principalement dans le domaine de l’obstétrique. Jusqu’au milieu du 20e siècle, les Boulard-Briart-Hubinont se transmettent des savoirs dans différentes disciplines. C’est Pierre-Olivier Hubinont (1919-1985) qui renoue avec la tradition obstétricale de la dynastie. En 1945, il devient l’assistant du Pr Jean Snoek, futur chef de service de gynécologie et d’obstétrique à Saint-Pierre, connu pour sa prise en charge humanisée de l’accouchement et son intérêt pour les méthodes de contraception. En 1973, il s’est impliqué dans la dépénalisation de l’avortement et défendit, avec énergie, le Dr Willy Peers, accusé et condamné pour avoir avorté une adolescente handicapée mentale, abusée par son père. Son frère, Jacques Hubinont (1923-2015), participa également à ce renouveau obstétrical. Travaillant dans les zones de charbonnage de Morlanwelz, il est connu pour avoir pratiqué des accouchements à haut risque, dont celui de triplés. Après ses études de médecine à l’ULB entre 1973 et 1980, Corinne Hubinont choisit la gynécologie et l’obstétrique. Elle complète sa formation en médecine fœtale à Londres. Corinne Hubinont est à l’initiative de cette exposition. Elle exerça à l’hôpital Erasme dans le Service du Pr Schwers. La naissance prématurée, à 33 semaines, de son fils Antoine, l’interpelle et l’oriente vers la prise en charge des grossesses difficiles. Engagée aux Cliniques universitaires Saint-Luc, elle y est nommée Cheffe de service associée.
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ACCOUCHE ! Histoires de la naissance Une exposition conçue et réalisée par l’Université libre de Bruxelles En partenariat avec le Musée de la Médecine-Bruxelles
Université libre de Bruxelles Yvon Englert, recteur Alain Levêque, vice-recteur à la culture. Ahmed Medhoune, directeur des Services à la Communauté
Commissaires de l’exposition Anne Delbaere, chef de la Clinique de la Fertilité - Hôpital Erasme Valérie Piette, vice-doyenne de la Faculté de Philosophie et Sciences sociales-ULB Nathalie Levy, chargée des expositions-ULB Culture. Conceptrice de l’exposition
Musée de la médecine Thierry Appelboom Laetitia Posset
Comité scientifique Caroline Daelemans, Catherine Donner, Michèle Warnimont, Bernard Dan, Fernand Leroy
Auteurs des textes Jacques Deroovere ; Alexia Liévin; Fabrice Cahen; Emmanuelle Berthiaud ; Stefan Goltzberg; Ephraïm Kahn; Fernand Leroy; Bernard Dan; Valérie Piette; Paul André Rosental; Magali Fourez ; Christophe Sokal.
Prêteurs Musée de la Médecine, Bruxelles ; Hôpital Notre-Dame à la Rose, Lessines ; Bibliothèque Royale de Belgique, Bruxelles ; Archives et Musée du CPAS, Bruxelles ; José Hubert ; Fernand Leroy ; Pierre Vossen ; SimLabS-ULB ; Corinne Hubinont ; Bibliothèque de Santé publique-ULB ; Collection Paul Dahan ; Léopold Baudoin Hachez ; Musée Flaubert, Rouen
Artistes Alain Bornain ; Sara Júdice de Menezes ; Natalie Lennard ; Marine Hardy
Remerciements Alice Ayrolles; Alexia Lievin; Christophe Sokal; Annick Duez; Catherine Rauly; Bérénice Magloire; Dominique Smet; Etienne Van Den Abbeel; Eugène Warmembol; Scarlett Beauvalet-Boutouyrie; Anne-Sophie Hanse; Sélim Benamor; Isabelle Simoes; Brigitte Dhossche; Tommy de Gank
Vidéo Alice Ayrolles
Graphisme Geluck & Suykens 31