OBSERVER
Côté public 2
Rencontres • Bord de plateau à l’issue de la représentation vendredi 20 janvier • Théâtre en pensées avec Bruno Meyssat, rencontre animée par Magali Mougel (département des Arts du spectacle de l’Université de Strasbourg) lundi 16 janvier à 20h • Salle Gignoux Exposition • Objets et photographies collectés par le metteur en scène et son équipe lors d’un séjour à Hiroshima en avril 2009 (accessible les soirs de représentation) • Hall Gignoux Projection Rhapsodie en août de Akira Kurosawa, rencontre avec Bruno Meyssat à l’issue de la représentation, en collaboration avec l’association « Amitié Strasbourg Japon » Jeudi 12 janvier à 20h • Cinéma Le Star Entrée libre dans la limite des places disponibles. Réservation recommandée au 03 88 24 88 00 r
Observer
Conception et réalisation Bruno Meyssat Scénographie, régie et construction Bruno Meyssat, Pierre-Yves Boutrand, Thierry Varenne, Laurent Driss, Olivier Mortbontemps • Lumières Franck Besson • Univers sonore David Moccelin, Patrick Portella • Costumes Gisèle Madelaine • Assistanat à la mise en scène Josée Schuller • Collaboratrice artistique Diane Scott Avec, par ordre alphabétique Gaël Baron Pierre-Yves Boutrand Marion Casabianca Elisabeth Doll Frédéric Leidgens Jean-Christophe Vermot-Gauchy Équipes techniques de Théâtres du Shaman Régie Générale/régie plateau Pierre-Yves Boutrand • Régie Générale/régie lumière Franck Besson • Régie son David Moccelin du TNS Régie générale Bruno Bléger • Régie plateau Charles Ganzer • Régie lumière Christophe Leflo de Kerleau • Régie son Hubert Pichot • Habilleuse Joëlle Gitchenko • Lingère Charlotte Pinard-Bertelletto
Du mardi 10 au dimanche 22 janvier 2012 Horaires : du mardi au samedi à 20h, dimanche 22 janvier à 16h Relâche : dimanche 15 et lundi 16 Hubert Gignoux Durée : 1h20 Production Théâtres du Shaman En coproduction avec l’Espace Malraux-Scène nationale de Chambéry et de la Savoie, Théâtre2Gennevilliers, l’Institut français, avec la participation artistique de l’Ensatt Théâtres du Shaman reçoit le soutien de la DRAC Rhône-Alpes, de la Région Rhône-Alpes et de la Ville de Lyon. Administration Emmanuelle Moreau > Spectacle créé au Théâtre2Gennevilliers le 13 novembre 2009
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J’aime cette idée d’un théâtre quantique. Certes, il ne comble pas chacune de nos attentes car il est la déroute de toute attente. Je la propose. Le temps, les particules, le théâtre tout avance par bonds déroutants, illogismes et ruptures de continuité. Regarder, observer autour de soi le montre assez. Ces trous noirs apparaissent quand une réalité et sa suivante ne concordent plus, là où il n’y pas de raccords pour les réunir. Ces raccords, on doit alors les inventer avec nos propres ressources et nos propres vies. C’est pour ça qu’on tente des représentations, le côtoiement de deux espaces inconciliables désignant l’essence même du théâtre. C’est aussi à la souture des mondes que nos fantômes sont convoqués. Disponibles près de ces trous noirs, ils restaurent nos liens essentiels avec ce qui n’est plus. […] OBSERVER traite du réel quand il est mis à l’épreuve d’une Catastrophe. Toute catastrophe est un fait inconciliable qui s’est approché jusqu’à toucher vraiment. Ce fut le cas pour les dévastations planifiées d’Hiroshima et de Nagasaki . Nous souhaitons travailler face à ces événements qui posent de manière ultime la question de leur figuration. Ils contiennent aussi un enseignement majeur au sujet de notre rapport à autrui, à notre part d’ombre et aux constructions tramées par notre inconscient. Ils indiquent ce que nous sommes capables de ressentir et de comprendre d’un tel excès de tourments infligés à notre prochain. Ces événements sont irreprésentables, on l’a dit. Pourtant il existe une continuité entre ce monde renversé, « hors de ses gonds » et le nôtre. Cela a bien eu lieu sur terre et on peut aujourd’hui se rendre aux endroits même où cela s’est passé il y a soixante-sept ans.
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Comment, ce jour-là, deux espaces qui ne furent alors distants que de 10 kilomètres : l’habitacle de l’avion Énola Gay et le sol d’Hiroshima, ont-ils pu coexister ? Leur proximité est l’ Impensable. Elle révulse et parle de nous certainement. Là se forment des questions empoisonnantes et salutaires. Il faut tenter de les poser correctement. Et si une fois ne suffit pas il faut recommencer. Bruno Meyssat
Le ciel d’août brillait sans un nuage. À une altitude extraordinaire, un bombardier B29 apparut, étincelant comme l’argent. Il semblait voler très lentement, en direction d’Hiroshima. « Ce doit être l’avion de reconnaissance habituel », pensai-je, puis j’expulsai l’air de la seringue sans accorder plus d’attention à l’avion. Je m’apprêtais à enfoncer l’aiguille dans le bras de la malade. À cet instant, un éclair éblouissant me frappa à la face et me transperça les yeux. Une chaleur violente s’abattit sur mon visage et mes bras. En un instant, je me retrouvai au sol, le visage dans les mains, essayant instinctivement de fuir au-dehors. Je pensais y trouver des flammes, mais je ne vis que le ciel bleu entre mes doigts. Les feuilles ne bougeaient pas d’un pouce. Je regardai alors en direction d’Hiroshima. Un grand cercle de feu flottait dans le ciel, un anneau gigantesque qui s’étendait audessus de la ville. Immédiatement, une masse de nuages blancs se forma au centre de l’anneau et se mit à grossir rapidement, se déployant toujours davantage dans le cercle incandescent. En même temps, un long nuage noir apparut qui recouvrit toute la surface de la cité puis se répendit sur le versant de la colline, s’éleva au-dessus de la vallée de l’Ōta vers le village d’Hesaka, submergeant tout, les bois, les bocages, les rizières, les maisons, les fermes. C’était un énorme cyclone soufflant la poussière et le sable de la ville. Le délai de quelques secondes qui sépara l’éclair et le rayonnement thermique de l’irruption de raz de marée noir m’avait permis d’observer son aspect et son avancée. […] Soudainement, un frisson me parcourut le dos et une peur étrange m’envahit. « Qu’est-ce que c’est ? À quoi suis-je en train d’assister ? » J’avais devant les yeux un phénomène inconnu, un événement inédit, et toute l’expérience de mes vingt-huit années d’existence ne m’était d’aucun recours. […] Je dévalais la pente à toute vitesse quand une silhouette apparut dans le virage. Était-ce encore un être humain ? Il s’approcha de moi en vacillant. Il était nu, en sang, couvert de boue, le corps enflé. Des lambeaux de vêtements déchirés pendaient sur sa poitrine et autour de sa taille. Il tenait les mains devant son torse, la paume vers le bas. Des gouttes d’eau tombaient des bords de ses haillons. Mais quand il fut près de moi, je vis que les lambeaux de tissu n’étaient autres que sa peau et les gouttes d’eau du sang humain. Je ne pouvais distinguer si j’avais devant moi un homme ou une femme, un soldat ou un civil. La tête était singulièrement grosse, avec des paupières boursouflées et de grosses lèvres en saillie qui semblaient occuper la moitié du visage. Il n’y avait plus un seul cheveu sur le crâne brûlé. Je ne pus m’empêcher de reculer. Je vis alors une procession d’autres silhouettes qui montaient lentement vers moi, le long de la route. Je n’avais ni médicaments ni instruments avec moi. J’étais désemparé.
Shuntaro Hida
Récit des jours d’Hiroshima, Éd. Laurence Teper, Collection Bruits du temps, pp. 14-17, 19-20
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À 5 heures 29 minutes et 15 secondes, (le 16 juillet 1945 à Alamorgodo, Texas) un physicien de l’Université de Californie tira une manette qui enclencha le processus désormais irréversible. À 5h30 précises, l’explosion retentit. Les témoins ne virent pas le premier éclair du feu atomique, mais le reflet éblouissant sur les collines avoisinantes. Trente secondes plus tard, ils ressentirent un souffle terrible suivi d’un rugissement étourdissant. Une immense colonne s’ouvrit en montant vers le ciel, de la forme d’un champignon immense qui s’élevait jusqu’à 12 000 m d’altitude. Un officier général s’exclama : « Bon Dieu, ce coup-ci j’ai l’impression que ces jeunes chevelus se sont laissés déborder ». Un physicien ne put s’empêcher de lâcher : « Enfoncé le soleil ». En effet, la température au point zéro avait atteint 55 millions de degrés, trois fois la température au centre du soleil et 10 000 fois celle de sa surface. Jusque dans l’ouest du Texas, les gens furent réveillés par un éclair suivi de vents violents. Pour Robert Oppenheimer : Ce fut un spectacle d’une émotion solennelle qui nous força à nous avouer que la vie ne serait plus jamais la même. La solennité même de l’instant nous absorba tout entier. J’étais avec le général Farell ; nos passés étaient sans doute bien différents, rien de sa vie ne correspondait à la mienne, cependant tout cela ne comptait plus. Nous étions des semblables. Un texte sanscrit que j’avais lu à Berkeley me revint brusquement à la mémoire : « Maintenant, je suis devenu un compagnon de la mort, un destructeur des mondes. » Oui, ces mots me remontèrent à la mémoire instinctivement et je me rappelle aussi le sentiment de piété profonde que j’éprouvai. 6
Robert Oppenheimer (1904-1967) a supervisé le projet Manhattan qui a permis de mettre en chantier la première bombe atomique de l’Histoire.
Barthélémy Courmont
Pourquoi Hiroshima ? La décision d’utiliser la bombe atomique. Éd. l’Harmattan, pp. 335-336
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Saison de flammes FLASH ! la ville entière dans du magnésium en combustion s’effondre en silhouettes. Pas de son c’est la conscience jetée légèrement. À l’instant d’être enseveli il est loin le soi ; dix millions d’éclats de verre en vol. Poutres vieillies plus lourdes que du plomb plâtre des murs lourdement marquent la fin ; au-dehors : silence de mort toits bizarrement gris tordus jusqu’à l’informe, réseaux de câbles, des kilomètres carrés qui puent les gens là où les gens ont disparu.
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Soudain les montagnes brunes se dressent plus haut depuis Hiroshima écrasé au fond du bol qu’elles forment quel bouillonnement !
Tôge Sankichi
Poèmes de la bombe atomique, Ed. Laurence Teper, Collections Bruits du temps, pp. 99-100 Né au Japon en 1917, Tôge Sankichi a commencé à écrire dès l’âge de dix-huit ans. Il était âgé de vingt-huit ans quand la bombe atomique a explosé à Hiroshima. Il mourut en 1953 à l’âge de trente-six ans d’une leucémie, conséquence de l’irradiation. Il est l’auteur d’un recueil de poèmes publié en 1951 qui tente l’impossible : l’écriture au sujet de cet Holocauste.
Les victimes – aussi étrange que cela puisse paraître - n’ont absolument pas « vécu » la catastrophe comme telle ; mais seulement la vie qui précédait la catastrophe, et la vie – ou la mort – qui l’a suivie. En revanche , elles n’ont pas vécu l’éclair entre les deux. Celui-ci était trop terrifiant ; il est venu, et il est passé trop subitement pour qu’elles aient pu le saisir pour ce qu’il était. Et d’ailleurs ce caractère insaisissable dure jusqu’à ce jour : car, même maintenant, elles ne parviennent pas à mettre en mots, à nommer l’événement ; encore maintenant, elles le décrivent en général par un it (the it happened). Mais c’est peut-être aussi un euphémisme. […] Pour l’essentiel le monde de demain sera invisible, et, par conséquent, ce qui s’y déroulera sera inimputable. (Non pas seulement, comme on le souligne aujourd’hui très généralement, insondable.) Tout se fera avec un « alibi ». Ce qui veut dire : celui à qui l’on s’en prendra se trouvera toujours « ailleurs », pas au même lieu que le perpétrateur, pas au lieu de l’acte, puisque celui-ci, déclenché par la pression d’un bouton, a lieu quelque part ailleurs. Celui qui frappe et celui qui est frappé seront tellement éloignés l’un de l’autre que celui qui sera frappé demeurera incapable de se concevoir comme la victime d’une voie de fait. Tandis que jadis chaque « lieu d’exécution » était simultanément le lieu de celui qui perpètre et le lieu de la victime, simultanément le lieu de l’action et de la passion – désormais il sera divisé, fractionné en deux lieux. Cette division est l’une des « conditions d’existence » de la dissociation de la personnalité de l’homme d’aujourd’hui. Ce n’est pas seulement l’âme de l’homme qui est aujourd’hui « schizoïde », mais les événements eux-mêmes qui le sont. […] Ce que nous percevons reste toujours à l’état de fragment : ce n’est ou bien que la préparation, ou bien que l’effet. Et cela est vrai précisément des situations les plus essentielles, celles où nous décidons de l’être ou du non-être des autres, ou bien celles où il y va de notre être ou non-être à nous. À cette mutilation de la perception correspond la mutilation de nos émotions. Ce dont je ne sais rien ne me concerne en rien. Ce que nous préparons sans en voir les effets ni la victime, ce qui nous atteint sans que nous ayons vu d’abord le geste de préparation de celui qui a agi, cela demeure ininterprétable pour nos sentiments. C’est d’une telle impossibilité d’interprétation qu’il s’agit ici, à Hiroshima. Et c’est la raison pour laquelle les victimes sont incapables de haïr. Bien entendu, tout cela ne veut pas dire que les victimes d’Hiroshima ne sauraient pas qui est responsable de la catastrophe, qui sont les coupables. Elles le savent. Mais émotionnellement, ce savoir n’a pas de poids, en tous cas pas de conséquences.
Günther Anders (1902-1992) Hiroshima est partout. Éd. du Seuil, pp. 168-171
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Produire du sens représente la moitié de nos efforts, et c’est la chose la plus hasardeuse qui soit. Le sens n’est pas inscrit dans ce chaos que nous n’éluciderons jamais entièrement, et encore moins dans l’ordre apparent où nous croyons lire les lois de la nature, néanmoins il est possible de le percevoir... L’homme produit du sens dès qu’il pèse les choses... En appréciant une action, une personne ou une idée, je lui confère un sens. Produire du sens est non seulement un droit mais un devoir. Le sens ne se trouve pas, donc nul besoin de le chercher. Il ne vient pas tout seul, personne ne peut attendre qu’il survienne. Il est donné, produit par nous. Le « sens » ne peut être assimilé à « l’utile ». Mon activité est inutile. Même si elle peut être sensée. Tout va dépendre de mon état d’ esprit et de mon aptitude à m’identifier avec l’action, ...à me fondre dans cette action. Ce principe vaut également pour mes rapports avec autrui.
Reinhold Messner, alpiniste – le premier à gravir l’Éverest sans oxygène en 1978 –
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D’abord chacun avait pensé que seule sa maison avait été bombardée, mais quand les gens étaient sortis des décombres, ils avaient été très surpris que c’était partout la même chose… Et il était étrange aussi de voir les maisons détruites sans aucun trou que font habituellement les bombes. C’était peu après la fin de l’alerte aérienne. Il y a avait eu un brusque éclair accompagné d’un léger bruit comme le chuintement d’une ampoule de flash, et en un instant tout s’ était retrouvé sens dessus dessous. « On aurait dit de la sorcellerie », ajouta ma sœur en tremblant. […] Toute la végétation alentour se mit à trembler et presque au même instant la plupart des arbres furent arrachés du sol et emportés en l’air. Dans leur folle danse aérienne ils allèrent se ficher comme des flèches dans le chaos ambiant. Je ne me souviens pas vraiment de la couleur du ciel à ce moment-là mais je crois qu’il était voilé d’une lumière verte et lugubre comme dans ce fameux rouleau qui représente l’enfer. […] Dans une citerne il vit une dizaine de cadavres, immergés, les uns sur les autres. Accrochés à une échelle qui descendait dans la rivière, trois corps étaient raidis dans leur dernière position. Des gens debout, en rang, à l’arrêt du bus, avec leurs ongles plantés dans l’épaule de celui qui était devant, avaient ainsi trouvé la mort. Des paysans mobilisés pour le service d’évacuation des maisons étaient là, en groupe, tous morts. L’horreur du camp militaire de l’ouest était au-dessus de toute description. C’était une montagne de soldats morts. Mais N… ne vit nulle part le cadavre de sa femme. Il alla dans tous les bâtiments qui abritaient les blessés, scruta tous les visages dont chacun exprimait le comble de l’horreur. Il ne vit pas le visage de sa femme. Après trois jours et trois nuits, après avoir vu des morts et des brûlés au point d’en vomir de dégoût, N… se décida à retourner dans les décombres de l’école de filles où sa femme travaillait.
Tamiki Hara
Fleurs d’été, Ed. Dagorno, pp. 68, 69, 81-82
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Je me souviens de la patience avec laquelle les hibakusha attendent tranquillement leur tour dans le hall de l’ABCC, à Hijiyama. Au moins, une chose est sûre : leur stoïcisme doit alléger considérablement le sentiment de culpabilité des médecins américains à leur égard. Mais peut-on imaginer plus effrayant, plus grotesque que la conception insouciante des hommes forts de la politique, persuadés que l’être humain, même précipité dans le bourbier le plus infect, arrivera toujours, d’une façon ou d’une autre, à s’en tirer tout seul ? Est-il une foi en l’humanisme plus abjecte que celle-là ?
Kenzaburo Oé, prix Nobel de littérature en 1994
Notes de Hiroshima, Arcades Gallimard, p. 145
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Ce 9 août, la verticale de la ville de Kokura va bientôt être atteinte, les trappes de la soute à bombe sont déjà ouvertes, ultimes corrections de trajectoire… Mais le Captain Kermit Beachan, bombardier, annonce un largage différé, car il y a des nuages au-dessus de l’objectif et les trouées dans la couche – évaluée à 7 octas de nébulosité, pas très éloignés des 8/8 d’une couche entièrement soudée – ne suffisent pas à assurer un contrôle visuel du point de largage. […] Cette manœuvre va de plus entamer encore les réserves de carburant et la tension monte lentement à bord de B-29 porteur de la bombe. […] La DCA japonaise a réagi, les tirs s’intensifient vers ces B-29 qui accumulent à répétition d’étranges évolutions à la verticale de la ville. […] Les échanges sont nombreux dans le cockpit du B-29 de Charles Sweeney et, après décision, et même s’il y a encore le temps de tenter une troisième passe de bombardement, l’équipage décide d’abandonner le secteur de Kokura pour passer à la seconde cible, Nagasaki, car la situation météorologique ne s’améliore toujours pas. […] La ville de Kokura vient d’être sauvée par la présence de nuages. Sans les quarante minutes perdues par la vague d’attaque au point de ralliement, l’histoire aurait sans doute conservé son nom à côté de celui d’Hiroshima, car Bockstar aurait sans doute atteint la verticale de sa cible avant la dégradation de la situation météorologique. La décision n’a pas dû être simple à prendre, car elle impose de rallonger encore plus le vol alors que le carburant diminue à chaque instant dans les réservoirs. Le bilan carburant fait désormais partie des préoccupations principales de l’équipage et notamment des pilotes. […] Une fois le bombardement effectué, il restera à bord du Bockstar environ 1 500 gallons, soit 5 600 litres, de quoi pouvoir rejoindre l’île d’Iwo Jima sans trop de réserves. Dans tous les cas, le retour sur Tinian est désormais impossible. Pour rejoindre Nagasaki, il y a encore 150 km à parcourir avec un cap sud-ouest, et les conditions météorologiques à la verticale de la ville demeurent inconnues à cet instant de la mission. […] Si les calculs du mécanicien de bord ne sont pas erronés, l’hypothèse que leur B-29 tombe en panne de carburant à une centaine de kilomètres d’Okinawa n’est pas improbable. Si le largage ne peut avoir lieu, il faudra se poser à Okinawa pour refaire les pleins et redécoller, toujours avec la bombe en soute car sur cette île, aucun dispositif n’a été prévu pour charger et décharger la bombe atomique grâce à une fosse en béton spécifique. […] Faut-il larguer la bombe en mer si elle n’a pu être lâchée auparavant sur Nagasaki, faute de contact visuel imposé par l’état-major ?
[…] lls tombent d’accord sur le fait qu’un seul passage sera effectué à la verticale de Nagasaki, vues les conditions météorologiques incertaines et surtout le bilan carburant déjà critique. Il n’y aura donc pas deux tentatives si la cible reste cachée sous la couche nuageuse. Le commandant de la mission souhaite alors obtenir l’agrément d’un bombardement non plus visuel mais au radar car, s’il a reçu l’ordre de bombarder à vue, il a aussi noté l’ordre implicite d’effectuer coûte que coûte ce bombardement. […] À 11h02, heure locale, Fat Man est larguée à la verticale de Nagasaki. Bockstar est aussitôt mis sur une trajectoire en descente, après un virage serré par la gauche, pour quitter au plus vite le secteur tandis que The Great Artiste fait de même un virage à droite. Les équipages mettent en place leurs lunettes spéciales tout en regardant à l’intérieur de la cabine. Cela fait près de neuf heures que les appareils ont décollé de Tinian… Après 45 secondes de chute libre, Fat Man va exploser à une altitude d’environ 600 m, avec une erreur de 2 km par rapport au point visé. L’explosion va générer une lumière encore plus intense qu’à Hiroshima, avec une puissance évaluée entre 20 et 22 kilotonnes. Plusieurs ondes de choc vont secouer les avions tandis que les membres d’équipage vont noter une débauche de couleurs multiples dans le ciel (rose, saumon, bleu, violet, noir, ambre…). […] Malgré la puissance plus importante de Fat Man par rapport à Little Boy, les dégâts enregistrés au sol seront moins étendus, la raison invoquée étant la topographie de la ville avec des collines aux alentours ayant limité les conséquences de l’effet de souffle. On estimera à 70 000 le nombre des morts, sur l’instant ou durant les semaines qui suivront ce 9 août, dont environ 250 prisonniers alliés. 70 000 autres personnes auront succombé en 1950 des suites de ce bombardement.
François Besse
Hiroshima, Éd. Altipresse, 2005, pp. 158-162
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Lorsque M. Hashimoto fut parti, je tentai de me représenter l’azur superbe et l’écran doré qu’il m’avait dépeints. Tandis qu’il était en train d’admirer le ciel, nous errions comme des aveugles à travers la ville enténébrée. Quel contraste inouï existait entre les descriptions du pika, selon qu’elles émanaient de témoins qui se trouvaient à l’intérieur ou à l’extérieur de la ville ! À l’intérieur le ciel semblait avoir été badigeonné à l’encre de chine, et les gens n’avaient vu qu’un éclair bref et aveuglant. À l’extérieur, le ciel avait pris une merveilleuse teinte dorée et les spectateurs avaient entendu un coup de tonnerre assourdissant. Telle était la différence entre la même scène, vue d’Hiroshima ou d’Itsukaïchi ! M. Hashimoto était doué d’un don d’observation remarquable. Beaucoup de gens m’avaient déjà décrit le gros nuage se gonflant traîtreusement et montant comme un champignon, en déployant derrière lui un immense voile noir qui avait fini par tout recouvrir. Mais avant d’avoir parlé à M. Hashimoto, je ne savais pas à quoi ressemblait le ciel autour du nuage. J’avais entendu certaines gens affirmer qu’il était admirable, surtout ceux qui se trouvaient à une certaine distance, par exemple à Fuchu ou Furuichi, mais c’était seulement maintenant, pour la première fois, que je pouvais me représenter le nuage, se profilant distinctement sur l’azur d’un ciel d’été. C’est à la seconde précise où naquit ce nuage, aux couleurs changeantes et irisées, qu’Hiroshima fut rayé de la carte du monde. C’est à cette seconde précise que la ville d’Hiroshima, cette patiente accumulation de tant d’années de labeur, disparut avec ses milliers de citoyens, au fond d’un ciel serein et immuablement bleu.
Michihiko Hachiya
Le Journal d’Hiroshima, (6 août – 30 septembre 1945), Ed. Albin Michel, pp. 190-191
ABCC Une voiture étrangère s’arrête dans la cour. Le haut est peint en vert émeraude, le bas veiné de crème. A la récréation, toute l’école se précipite pour admirer la belle bagnole. Sur sa plaque d’immatriculation, quatre lettres : ABCC. Je comprendrai bien plus tard. Ce sigle signifie, en anglais, Atomic bomb casuality commission. L’armée américaine est arrivée un mois après l’explosion et a installé un bureau dit « ABCC » dans un coin discret de l’hôpital de la Croix-Rouge japonaise. Sa mission est simple. Il ne s’agit pas de contribuer à soigner les victimes mais de collecter un maximum d’informations scientifiques sur les différents effets de la bombe atomique constatés sur le corps humain… Notre école devient vite un lieu de prédilection pour ces curieux hommes d’ABCC, car pour l’essentiel les élèves sont des rescapés irradiés. On nous trie d’abord en fonction de la distance à laquelle nous nous trouvions de l’hypocentre. Puis commencent les examens. Chaque jour la voiture vient et les employés emmènent un groupe d’enfants à l’hôpital. Nous ne sommes pas rassurés. Toujours curieux et étonné, j’interroge le maître. Il n’en sait pas plus que moi. Top secret ! Je questionne alors un copain qui est passé par les mains de cette commission. « Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? Est-ce qu’on t’a donné quelque chose de bon à manger ?... - Non, il n’y a rien à manger. Ils m’ont fait déshabiller, tout nu, pour me prendre du sang et m’examiner jusqu’au bout du zizi, devant tout le monde », me répond-il un peu gêné. Nous nous disons que, tout de même, ces Américains ont de drôles de façons de faire. Mais comme personne ne connaît l’activité d’ABCC, nous subissons sans gémir. Dès le 19 septembre 1945, la presse a été censurée pour tout ce qui concerne la bombe et nos maladies. ABCC poursuit sa collecte muette sur nos corps sans cesse exposés. La mort de ma mère En octobre, la terrible nouvelle arrive. Ma mère nous a quittés. Je file à Hiroshima. Mon frère m’attend à la gare, tremblant de colère. ABCC a encore voulu effectuer des prélèvements sur le corps de ma mère. Mon sang ne fait qu’un tour. Ils sont venus avec des fleurs et de l’argent… mon frère raconte comment on lui a expliqué qu’il s’agissait de recherches importantes pour la médecine, que l’on ne toucherait que l’intérieur, que le corps serait rendu « propre » après les prélèvements, et rempli de coton…
Keiji Nakazawa
J’avais six ans à Hiroshima le 6 Août 1945, 8h15, Ed. Le Cherche Midi, pp.99-100 ; 109-110
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Dessin d'une victime réalisé pour le musée du Mémorial de la Paix à Hiroshima
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Chaque fenêtre devint soudain la source d’une pluie d’éclats de verre, lancés avec tant de force et de vitesse que, dans des centaines de constructions, ils s’enfoncèrent profondément dans les murs, ou dans la peau des individus… Beaucoup de gens durent pendant des semaines par la suite faire extraire de leurs yeux de minuscules débris de verre provenant de leurs lunettes détruites ; plus souvent encore, on mit longtemps à se débarrasser des poussières ayant pénétré fort loin sous les paupières. Il y eut même jusqu’au foin et à la paille qui devinrent des armes capables de blesser l’homme : ainsi, des jeunes gens qui moissonnaient dans le champ, le torse nu, eurent le dos fouetté par les épis avec une telle violence que la paille resta incrustée dans leur chair.
Fletcher Knebel et Charles Bailey
Hiroshima bombe A, Ed. J’ai lu 66/67, p. 271
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Nous ne sommes d’ailleurs pas seulement incapables de nous représenter ce qui est trop grand ; nous sommes également presque incapables de nous souvenir ; nous ne sommes d’ailleurs peut-être même pas capables d’en « faire l’expérience » : le spectacle de milliers de morts n’est pas plus effrayant que celui de centaines de morts. Le choc fait seulement qu’on s’arrête de compter. Günther Anders
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BiogrAphie Bruno Meyssat Bruno Meyssat est né en 1959. Il fonde sa compagnie Théâtres du Shaman en 1981. Jusqu’en 1990, il crée une vingtaine de spectacles dont Fractures (1983), Insomnie (1985), La Séparation (1986), Refrain (1987), La Visite (1988) présenté au Théâtre de la Bastille et au CargoGrenoble. Puis Alain Crombecque invite deux de ses spectacles au Festival d’Avignon : en 1990, Ajax, fils de Télamon d’après Sophocle et en 1992, Passacaille. Alors Metteur en scène associé au C.D.N. de Grenoble il réalise en 1993 Les Disparus pour le Festival d’Automne. Pour tous public il propose Sonatine en 1995 puis aborde le texte avec August Strindberg, ce sera Orage en 1996. Viennent ensuite : Short Plays de Samuel Beckett (1997) à Nairobi/ Kenya puis Imentet (1997/98) en coproduction avec l’Odéon-Théâtre de l’Europe, préparé et diffusé en Égypte. En 1998, il prend part à l’aventure du TGP Saint-Denis initiée par Stanislas Nordey. Puis il réalise entre autres : Pièces courtes (Samuel Beckett), Rondes de nuit (2001) d’après le Rameau d'Or de Frazer, Impressions d’Œdipe (19992001), Est-il vrai que je m’en vais ? (2002) au CCF Bamako, puis De la part du Ciel d’après des esais de Camille Flammarion (de 2003 à 2005). S'ajoutent une nouvelle version de Exécuteur 14 de Adel Hakim au Pérou et en Argentine, 1707. il primo omicidio de Alessandro Scarlatti pour l’Opéra National de Lyon, puis la création en France de Forces 19152008 d’après la pièce de August Stramm, enfin Séance en 2008.
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Entre temps, un lien s’établit avec le Japon en 2006 avec la reprise de Catastrophe et Quoi Où de Samuel Beckett à Tokyo. Une visite à Hiroshima marque ce séjour. OBSERVER sera créé au Théâtre2Gennevilliers en novembre 2009 et à l’Espace Malraux de Chambéry. En 2011 ce sera Le MONDE extérieur au sujet de l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon. Son prochain spectacle, 15%, sera créé au Festival d’Avignon 2012, une création au sujet de la finance structurée et des subprimes. Bruno Meyssat enseigne à l’École du Théâtre National de Bretagne, à L’Ensatt-Lyon, à l’école du TNS, à L’école de la Comédie de St Étienne et à l'étranger.
Directrice de la publication Julie Brochen Réalisation du programme Bruno Meyssat, Olivier Ortolani et Tania Giemza avec la collaboration de Anne-Claire Duperrier et Éric de La Cruz Crédits Photos du spectacle : Michel Cavalca Photos du spectacle en noir et blanc : Daniel Batail Graphisme Tania Giemza Édité par le Théâtre National de Strasbourg Kehler Druck/Kehl – Janvier 2012 27
Abonnements / Location 03 88 24 88 24 1, avenue de la Marseillaise BP 40184 F-67005 Strasbourg Cedex Téléphone : 03 88 24 88 00 Télécopie : 03 88 37 37 71 tns@tns.fr www.tns.fr
SAison 11-12