CÔTE D’IVOIRE ABIDJAN 3.0
SPÉCIAL 25 PAGES
NO 3106 – NOVEMBRE 2021
MÉMOIRES DE BBY Autoportrait à l’encre verte
GOLFE MBZ, MBS, Tamim : la (nouvelle) guerre des trois
INTERVIEW MOHAMED BAZOUM «Les dirigeants maliens ont tout intérêt à nous écouter »
Les hommes de l’ombre de l’État hébreu en Afrique
3’:HIKLTD=[U\^U^:?n@b@a@q@a";
ISRAËL CONNECTION
M 01936 - 3106 - F: 7,90 E - RD
RENSEIGNEMENT, ÉCOUTES, DÉFENSE, BUSINESS…
JEUNE AFRIQUE MEDIA GROUPE
Algérie 420 DA • Allemagne 9 € • Belgique 9 € Burundi 25 000 BIF • Canada 12,99 $CAN • Espagne 9 € France 7,90 € • Grèce 9 € • DOM 9 € • Italie 9 € • Maroc 50 MAD Mauritanie 200 MRU • Pays-Bas 9,20 € • Portugal 9 € RD Congo 10 USD • Suisse 15 CHF • Tunisie 8 TDN TOM 1 000 XPF • Zone CFA 4 800 F CFA • ISSN 1950-1285
RD CONGO Pour qui votent les religieux ?
www.jeuneafrique.com
L’édito
Marwane Ben Yahmed @marwaneBY
Zemmour et nous
O
n ne parle que de lui. C’est même l’overdose. Presse écrite, radios, chaînes d’info, débats télévisés, réseaux sociaux, rencontres littéraires aux allures de meetings électoraux, sondages… Le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour n’est toujours pas officiellement candidat à la présidentielle française, n’a ni parti ni programme, et dénonce la censure dont il ferait l’objet, alors qu’il ne se passe pas un jour sans qu’on parle de lui ou qu’on lui tende un micro. Jusqu’à la nausée.
L’auteur de La France n’a pas dit son dernier mot, immense bestseller, accapare les médias et impose ses thèmes de prédilection, qui ne figurent pourtant pas au premier rang des préoccupations de ses concitoyens et qu’il ressasse en boucle. La phobie des immigrés, des musulmans, des femmes, des homosexuels. La thèse du « grand remplacement » chère à Renaud Camus, le « choc des civilisations » théorisé par Samuel Huntington, mais aussi le déclin de la France et, plus largement, de l’Occident chrétien. Le chantre du « tout fout le camp », nostalgique des années 1960-1970, friand de saillies et de dérapages volontaires, débite la même logorrhée depuis des lustres. Sauf que, désormais, le (futur) candidat à la présidentielle rencontre un tout autre écho que l’ex-journaliste et chroniqueur télé.
Comment expliquer un tel emballement autour de ce personnage pourtant guère charismatique? À l’évidence, cet ersatz de Jean-Marie Le Pen au physique de mustélidé a su trouver son public. Le néopopuliste séduit, voire captive son auditoire. Il parle sans artifice, étale son érudition – il cite un grand auteur ou un personnage historique français à chaque tirade –, déclame son amour inconditionnel et absolu de la patrie. Se présente, à la manière d’un Trump, comme le héraut du pays réel, celui qui défend les ouvriers, les déclassés. Il entend raviver la flamme de la France éternelle. Et dénonce le culte de l’argent, le consumérisme, le multiculturalisme, le féminisme, la mondialisation et le « politiquement correct ». Surtout, il échappe à la vindicte qui frappe les élites politiques, car il n’est pas coulé dans ce moule-là. Ce n’est pas son métier. En revanche, c’est sa formation : il connaît tous les acteurs pour les avoir observés – et fréquentés – pendant trois décennies. Son mantra : hors de SA France – celle qu’il résume
Au-delà des remugles qu’exhale son discours il dit n’importe quoi.
à Jeanne d’Arc, Richelieu, Colbert, Napoléon, Pétain et de Gaulle, où les immigrés étaient italiens ou espagnols (donc blancs et catholiques), où les femmes restaient bien sagement dans leur cuisine –, point de salut. La désagrégation du mâle blanc dominant, soumis aux assauts incessants de hordes de barbares musulmans le cimeterre entre les dents, vaut bien une messe. Zemmour en politique, c’est donc un sacerdoce. Voire… Le problème, et il est de taille, c’est qu’au-delà des remugles qu’exhale son discours il dit n’importe quoi. Obsédé par la « vague migratoire qui submerge la France », il ne recule devant aucune outrance pour étayer son propos. « En France, tous nos problèmes sont aggravés par l’immigration : école, logement, chômage, déficits sociaux, dette publique, ordre, prisons, hôpitaux, drogue. Et tous nos problèmes aggravés par l’immigration sont aggravés par l’islam. C’est la double peine », n’hésite-t-il pas à marteler pour résumer sa pensée. Autre énormité, proférée sur CNews en octobre 2020 : « Il n’y a pas de juste milieu, il faut que ces jeunes, le reste de l’immigration, ne viennent plus. Ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont! » Là, le Rubicon de l’indécence est franchi. Ce qui a valu à la chaîne d’être épinglée par le JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
3
L’ÉDITO Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), qui l’a condamnée à verser une amende de 200000 euros. Pour Zemmour, les immigrés – c’est-à-dire les Noirs et les Arabes – sont soit des profiteurs, soit des voleurs, soit les deux. Surtout, leur nombre est insupportable. Pourtant, la France ne compte que 12,7 % de personnes nées hors de ses frontières – ce qui la situe dans la moyenne européenne – et 7,6 % d’étrangers, moins qu’en Belgique, en Allemagne ou en Espagne. Zemmour « invente » un flux de 400000 immigrés qui pénétreraient chaque année en France depuis l’élection d’Emmanuel Macron, alors qu’ils ne sont en réalité, en tenant compte du solde migratoire, que 139000 (chiffres Insee). Il voit des Africains – maghrébins et subsahariens – partout, alors que les natifs du continent ne représentent que 41 % des immigrés arrivés en France en 2019 (contre 31,9 % nés en Europe, 16,2 % en Asie et 10,9 % en Amérique ou en Océanie). Et il ne décrit qu’une population de délinquants analphabètes, alors que la moitié des personnes de plus de 15 ans qui arrivent sur le territoire français sont diplômées du supérieur. Last but not least, tous sont bien évidemment des musulmans fanatiques. Oubliant qu’on peut être de culture musulmane mais non pratiquant, agnostique, athée, etc. Ou croyant et pratiquant tout en étant respectueux des lois de la République et de ses semblables. C’est même le cas de l’immense majorité des musulmans vivant en France. Majorité dont Zemmour ne parle jamais, à dessein. Ces millions d’hommes et de femmes qui ne s’appellent ni Éric, ni Marie, ni, a fortiori, Cunégonde ou Tancrède, Français de « branche » et non de « souche », et qui, pourtant, sont citoyens de ce pays, étudient, travaillent, respectent le code civil, paient leurs impôts, vivent en toute tranquillité et réprouvent toute instrumentalisation politique de l’islam. Ils sont médecins, avocats, ouvriers, employés, cuisiniers, chefs d’entreprise, chercheurs, livreurs, chauffeurs, cadres… Zemmour n’a pas compris que c’est hors de cette France-là qu’il
4
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
n’y a point de salut. Que la France dont il rêve chaque nuit n’existe plus (si tant est qu’elle ait jamais existé), que la « restauration » qu’il appelle de ses vœux est une chimère. Que sa croisade contre un islam fantasmé, qu’il réduit – rejoignant en cela les jihadistes! – au seul fondamentalisme d’inspiration wahhabite, pourtant très minoritaire au sein d’une religion à laquelle il ne comprend visiblement rien, comme l’attestent ses « exégèses » réductrices et tronquées du Coran, ne peut que rappeler l’insondable bêtise des néoconservateurs américains incarnée par George W. Bush en son temps. Zemmour, qui s’inspire de journalistes et écrivains très à droite mais autrement plus talentueux, comme Charles Maurras, Maurice Barrès ou Jacques Bainville, existe parce qu’il dérange, fait de l’audience et propose le « fast-food » de la pensée politique (nostalgie, rejet, critique). C’est dans l’air du temps… Il a su, il faut lui reconnaître ce talent, creuser son propre sillon dans un champ en jachère, patiemment. D’abord en sévissant à la télé plutôt que dans la presse écrite. En privilégiant les supports grand public aux colonnes peu accessibles d’un quotidien. Puis en s’appropriant le thème du déclinisme et en construisant méthodiquement son rôle de « résistant » et son statut de victime d’« élites corrompues » qui tentent par tous les moyens de le bâillonner. Et, enfin, en investissant le champ politique. Sa méthode est simple, voire simpliste : faire peur tout en rassurant son auditoire en étalant sa « culture », en serinant que lui seul parle vrai et peut sauver la France. Le repli sur soi face aux affres de l’altérité. Une réussite personnelle indéniable. Mais son ascension doit nous inciter à la décortiquer. D’abord parce que ses propos sont affligeants mais n’en suscitent pas moins une adhésion certaine. Ensuite, et c’est encore plus préoccupant, parce que le phénomène Zemmour est surtout le corollaire de la médiocrité actuelle de la classe politique française, mais aussi d’un système à bout de souffle. La nature a horreur du vide, disait Aristote. Est-ce une raison pour le remplir de fiel?
Humour et sagesse Pour réfléchir ou sourire, chaque mois, notre sélection des citations les plus marquantes, les plus intelligentes ou les plus drôles. M.B.Y.
Dans tous les cas, mariez-vous. Si vous tombez sur une bonne épouse, vous serez heureux, si vous tombez sur une mauvaise épouse, vous serez philosophe. Ce qui est excellent pour l’homme. Socrate Le problème avec le monde, c’est que les gens intelligents sont pleins de doutes, alors que les imbéciles sont pleins de certitudes. Charles Bukowski
Un moment de patience dans un moment de colère empêche mille moments de regrets. Ali Ibn Abou Talib Le succès n’est pas la clé du bonheur. Le bonheur est la clé du succès. Si vous aimez ce que vous faites, vous réussirez. Albert Schweitzer L’homme jeune marche plus vite que l’ancien. Mais l’ancien connaît la route. Proverbe africain
Maîtriser les autres, c’est la force, se maîtriser soi-même, c’est le vrai pouvoir. Lao Tseu
Le fruit de mon travail est réinvesti dans mon pays.
SC BTL-07/21 - Crédits photos : © Patrick Sordoillet.
PATRICK ZEBIHI DIRECTEUR DES OPÉRATIONS
INVESTIR
plus
POUR CONTRIBUER AU DÉVELOPPEMENT LOCAL
Avec 250 millions d’euros par an d’investissements dans des infrastructures de qualité, nous sommes fiers de participer au développement économique et social de nos pays d’implantation. Nous créons des emplois, formons nos collaborateurs et veillons au bien-être des populations riveraines. Notre engagement s’inscrit sur le long terme.
NO US FA ISON S BIEN
plus
QUE DU T RA N SPO RT ET D E LA LO G I ST I Q UE
Dans Jeune Afrique et nulle part ailleurs
SOMMAIRE 03
L’édito Marwane Ben Yahmed
PREMIER PLAN 08 12 14 16
18 20 22
24 26 28
L’homme du mois Mohamed Mbougar Sarr Dix choses à savoir sur… Najla Bouden Le match Emmanuel Macron vs Abdelmadjid Tebboune Le jour où… Bozizé a offert un second mandat à Touadéra, par Anicet-Georges Dologuélé L’actu vue par… Cheikh Fall L’œil de Glez D’un vaccin l’autre Le dessous des cartes Chine-Afrique : 40 milliards de dette cachée
60
Partis pris Alpha Condé, la grenade et le légionnaire, par François Soudan Dérapages contrôlés, par Joël Té-Léssia Assoko Pédocriminalité : le silence coupable du clergé africain, par Ludovic Lado
86 POLITIQUE 60
LA GRANDE INTERVIEW 30
Mohamed Bazoum Chef de l’État nigérien
64 70
ENQUÊTE 44
Sécurité Israël connection
74 80
6
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
Mali Choguel Maïga, même pas peur RD Congo Dieu tout-puissant Côte d’Ivoire Guillaume Soro, l’impossible retour ? Un lieu, une histoire Nkandla, la terre où Zuma est roi Sénégal Le dernier combat des Wade
84
86 94 98
Tribune Sommet Afrique-France : Macron est-il allé trop loin ?, par Mehdi Ba Maroc Makhzen, mode d’emploi Tunisie Kaïs Saïed, francophone réfractaire Golfe MBS, MBZ, Tamim : la guerre des trois
114 OBJECTIF Afrique centrale
CULTURE
102 Des progrès à pas comptés
160 Mémoires de Béchir Ben Yahmed Autoportrait à l’encre verte 168 Littérature Abdulrazak Gurnah, Nobel sans frontières
INTERNATIONAL 114 Espagne-Afrique
ÉCONOMIE 126 FMI Les habits neufs du Fonds 134 Hydrocarbures La galaxie de Claudio Descalzi 136 Transport aérien Heureux comme Air France-KLM dans le ciel africain 138 Industrie Dessine-moi une ZES 141 Mozambique Qui peut sauver le Cabo Delgado ? 144 Wave Mobile Money Aux sources d’une déferlante ouest-africaine
DOSSIER 146 Télécoms
PHOTOS COUVERTURE : ISRAEL CONNECTION : NAZARIO GRAZIANO/COLAGÈNE; MOHAMED BAZOUM : VINCENT FOURNIER POUR JA; MAROC : BRAVO-ANA/ONLY WORLD/ONLY FRANCE VIA AFP
Fondateur: Béchir Ben Yahmed, le 17 octobre 1960 à Tunis bby@jeuneafrique.com Édité par Jeune Afrique Media Group Siège social: 57 bis, rue d’Auteuil – 75016 Paris Tél.: +33 (0)1 44 30 19 60 Fax: +33 (0)1 45 20 09 69 Courriel: redaction@jeuneafrique.com Directeur général: Amir Ben Yahmed Vice-présidents: Danielle Ben Yahmed, François Soudan Directeur de la publication: Marwane Ben Yahmed mby@jeuneafrique.com Directeur de la rédaction: François Soudan f.soudan@jeuneafrique.com La rédaction et l’équipe de Jeune Afrique sont à retrouver sur www.jeuneafrique.com/qui-sommes-nous/ Diffusion et abonnements Ventes: +33 (0)1 44 30 18 23 Abonnements: Service abonnements Jeune Afrique, 235 avenue le Jour se Lève 92100 Boulogne Billancourt Tél.: +33 (0)1 44 70 14 74 Courriel: abonnement-ja@jeuneafrique.com Communication et publicité DIFCOM (Agence internationale pour la diffusion de la communication) S.A. au capital de 1,3 million d’euros Régie publicitaire centrale de Jeune Afrique Media Group 57 bis, rue d’Auteuil, 75016 Paris Tél.: +33 (0)1 44 30 19 60 Fax: +33 (0)1 45 20 08 23 +33 (0)1 44 30 19 86 Courriel: regie@jeuneafrique.com
Imprimeur: Siep – France Commission paritaire: 1026 D 80822 Dépôt légal: à parution ISSN 1950-1285
Abonnez-vous à GRAND FORMAT 171 Abidjan Capitale 3.0
JEUNE AFRIQUE & VOUS 223 Le tour de la question 224 Ce jour-là… 226 Post-Scriptum
Découvrez toutes nos offres d’abonnement sur
jeuneafrique.com ou contactez-nous au +33 (0)1 44701474
PREMIER PLAN
10 choses à savoir sur…
Najla Bouden À 62 ans, cette parfaite inconnue a été nommée cheffe du gouvernement en Tunisie. Face à un président tout-puissant, cette ingénieure a de nombreux défis à relever.
Originaire de Dar Chaabane, dans le nord-est du pays, son père, Mohamed, a été professeur d’histoire au prestigieux collège Sadiki puis proviseur du lycée Alaoui, à Tunis. Najla Bouden est née et a grandi à Riadh el-Andalous, dans la banlieue de la capitale.
2 Scientifique
Najla Bouden n’a jamais fait de politique. Ingénieure de formation et professeure de géologie et de géophysique, elle a quatre frères et sœurs, tous scientifiques. Salma, l'aînée, est pharmacienne à l’Ariana, une banlieue de la capitale, Asma est pédopsychiatre à l’hôpital Razi de Tunis. L’un de ses frères est vétérinaire, et l’autre travaille dans le secteur agricole.
3 Réseau familial
L’homme d’affaires Radhi Meddeb est l’un de ses cousins. Diplômé de Polytechnique et de l’École des mines, en France, il a fondé en 1987 le groupe Comete, spécialisé dans l’ingénierie et présent dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Volontiers critique sur les politiques économiques entreprises dans son pays, il a une voix qui porte sur ces sujets.
4 Cousine de youtubeur
La véritable star de la famille, c’est son cousin Rabye Bouden. Il commente quotidiennement l’actualité tunisienne sur YouTube. Avec son style direct, il s’est attiré une communauté de fans. Il a plus de 600 000 abonnés sur le réseau social, et certaines de ses vidéos font des millions de
12
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
7 Professeure
vues. Il n’a pas manqué de féliciter sa cousine sur les réseaux sociaux.
5 Discrète
Inconnue du grand public jusqu’à sa nomination, Najla Bouden n’expose rien de sa vie. Il n’y a que sur Twitter que des comptes à son nom existent depuis quelques mois, mais ils ne sont pas certifiés et restent silencieux. On sait seulement que la cheffe du gouvernement est mariée à Kamel Romdhane, un ophtalmologue, et a deux enfants.
6 Parisienne
Elle a étudié en partie en France dans les années 1980. Diplômée de l’École spéciale des travaux publics de Cachan, en 1983, elle a ensuite soutenu une thèse à l’École des mines de Paris sur la fragmentation des roches à l’explosif, en 1987.
JDIDI WASSIM/MEDIALYSIMAGES/SIPA
1 Tunisoise
Comme le président Kaïs Saïed, Najla Bouden est professeure. Elle a enseigné à l’École nationale d’ingénieurs et a formé de nombreux cadres supérieurs de l’Entreprise tunisienne d’activités pétrolières. Elle est ensuite passée au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique comme directrice générale de la qualité et chargée de mission de l’ex-ministre Chihed Bouden.
8 Technocrate
Son réseau international s’est créé en 2016 lorsqu’elle est devenue coordonnatrice nationale du projet PromESeE, financé par la Banque mondiale. Principal objectif : moderniser l’enseignement supérieur et renforcer l’employabilité des jeunes. Elle a alors travaillé en coordination avec les universités tunisiennes et les bailleurs de fonds internationaux.
9 Première femme
Najla Bouden est la première femme à devenir cheffe du gouvernement en Tunisie. Néanmoins, elle n’a pas instauré la parité dans son gouvernement : seuls neuf des vingt-cinq postes sont occupés par des femmes.
10 Urgence
Najla Bouden a été nommée alors que depuis deux mois la Tunisie vivait sans chef du gouvernement et toujours sous état d’urgence. Le président, tout-puissant, lui a fixé plusieurs priorités : la lutte contre la corruption, la santé, l’éducation, le transport et la dignité. Camille Lafrance
PREMIER PLAN
Le jour où…
-M JEAN
… Bozizé a offert un second mandat à Touadéra
ARC PAU PO UR JA
Anicet-Georges Dologuélé En 2020, l'ex-Premier ministre centrafricain pensait pouvoir compter sur le soutien du chef de l'État déchu. Mais leur pacte a volé en éclats, comme le raconte celui qui s'est senti floué.
C
«
e que je retiens, c’est surtout une immense déception. À l’occasion de la présidentielle de 2015-2016, déjà, j’avais sollicité le soutien du Kwa Na Kwa (KNK), la formation de François Bozizé. Le parti me l’avait accordé, mais pas Bozizé en personne, qui avait choisi de soutenir Faustin-Archange Touadéra. Or il était très populaire, et son soutien comptait davantage que celui du KNK. À la présidentielle de 2020, tout le monde a donc voulu se rapprocher de lui… Bien sûr, Bozizé a d’abord essayé de mettre la coalition de l’opposition à son service, créant de facto une compétition feutrée entre lui et moi. Puis sa candidature a été invalidée par la Cour constitutionnelle, ce à quoi nous nous attendions tous. Restait à savoir qui il allait soutenir. Là, il a annoncé qu’il était favorable à une candidature unique de l’opposition, incarnée par un leader qui disposerait déjà d’un électorat. C’était mon portrait-robot. Bozizé m’a donc appelé pour que l’on se rencontre chez lui, à Bossangoa.
16
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
Le rendez-vous a eu lieu le 16 décembre 2020. Nous sommes partis très tôt de Bangui. Christian Guénébem, l’un des principaux lieutenants de Bozizé, ouvrait la route. Mon convoi suivait, avec mes affiches de campagne. Sur place, nous avons attendu Bozizé pendant deux heures, sans savoir pourquoi. L’entretien a duré moins de trente minutes. Il m’a dit : “Il y a cinq ans, je ne vous avais pas soutenu comme il se devait et je m’en mords les doigts. Aujourd’hui, vous faites preuve de constance en sollicitant à nouveau le soutien du KNK. Vous l’avez, ainsi que le mien.” Nous nous sommes juste entendus sur le fait qu’il fallait que cette entente soit connue des Centrafricains et diffusée dans les médias. Le lendemain, elle a été rendue publique. En réalité, cela n’est jamais allé plus loin. On n’a jamais signé de véritable accord. Me doutais-je que cette alliance ne serait pas solide? Sur la route de Bossangoa, on avait croisé, dans les villages, des centaines de jeunes anti-Balakas bardés de fusils artisanaux et d’amulettes de protection.
Quel gigantesque gâchis ! Si notre accord avait été mis en œuvre, nous serions aujourd’hui au pouvoir.
J’avais demandé pourquoi, et Bozizé m’avait répondu qu’ils s’étaient autoconstitués pour assurer sa sécurité.
Actes d’intimidation Quand je suis rentré à Bangui et que j’ai entendu parler de la Coalition des patriotes pour le changement [CPC, alliance de rebelles anti-Touadéra], je me suis dit que notre entente était morte. La CPC a « pourri » ma campagne par sa présence dans les principales villes de province. Comme j’étais soucieux de la sécurité de mon équipe, je suis prudemment resté à Bangui. Cela ne m’a pas empêché d’obtenir 31 % des voix au premier tour, score ramené à 21 % sous la pression du pouvoir, pour permettre à Touadéra de se déclarer vainqueur au premier tour. Au travers des actes d’intimidation de la CPC, Bozizé avait empêché le vote, notamment dans l’Ouham, l’Ouham-Pendé et la Ouaka, où je devais réaliser mes meilleurs scores! Ce sont davantage ces actions que l’annonce de son ralliement à la CPC qui m’ont pénalisé. Bozizé avait-il conscience qu’il offrait ainsi un second mandat à Touadéra? Il a cru qu’il retrouverait le pouvoir en s’appuyant sur ceux qui l’avaient fait tomber en 2013. Mais la CPC n’a jamais été en mesure de marcher sur Bangui… Finalement, ce fut un gigantesque gâchis. Si notre accord avait été mis en œuvre, nous serions au pouvoir. Aujourd’hui, on repart de zéro. » Propos recueillis par Mathieu Olivier
PREMIER PLAN
L’actu vue par...
Cheikh Fall « Nos dirigeants doivent nous écouter » Critiqué pour avoir accepté de donner la réplique à Emmanuel Macron lors du sommet Afrique-France, l’activiste sénégalais répond à ses détracteurs.
Craignez-vous une fracture générationnelle en Afrique ? Il existe un véritable fossé entre les exigences de démocratie et de transparence exprimées par la jeunesse africaine et les réponses apportées par ses dirigeants. Qualifieriez-vous le sommet de Montpellier de rupture ? Son format en a déjà la forme. Les actes qui en découleront, les engagements pris, confirmeront ou non qu’il y a vraiment rupture. Les annonces de la France sont encore bien éloignées de nos exigences. Elle doit changer de posture, se montrer moins condescendante, moins paternaliste. Le Fonds pour la démocratie, par exemple, est une bonne idée, mais elle ne doit pas le financer à 100 %. Il y a suffisamment de mécènes sur le continent qui peuvent participer. C’est une question de respect mutuel,
18
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
à l’image de ce que doit être la relation de l’Afrique avec la France. Quelles conséquences a sur cette relation l’arrivée d’autres acteurs (chinois, russes, turcs…) ? La France perd beaucoup de terrain. Pour le continent, c’est un moment important, il s’agit de ne pas répéter les erreurs passées. La définition de nouvelles relations avec de nouveaux pays partenaires doit mettre en avant les intérêts de l’Afrique, en écoutant ses populations. Pour l’instant, nous voyons les Chinois s’emparer des terres, les Russes interférer dans nos processus démocratiques, sans que les Africains aient leur mot à dire. C’est intolérable. Le continent doit s’ouvrir pour se développer, mais dans le respect de ses valeurs, en faisant preuve d’un vrai courage politique et d’une vision à long terme, fondée sur la transparence et la planification en matière de coopération. Ne craignez-vous pas un décalage entre les activistes africains « 2.0 », que vous symbolisez, et la jeunesse ? Nous sommes la partie de la population qui accepte de parler, de s’engager, en dehors de son salon. Celle qui se confronte à l’exercice citoyen de la parole libre. Il n’existe aucun décalage, aucune friction. L’activiste est aujourd’hui le mieux indiqué pour porter la voix d’une population dont il partage les mêmes difficultés au quotidien. Olivier Caslin
CF
Jeune Afrique : N’avez-vous pas craint d’être otage de l’agenda d’Emmanuel Macron en vue de la présidentielle française? Cheikh Fall : Nous n’étions pas venus en France pour faire de la politique française, mais pour nous faire entendre. Il fallait profiter de cette tribune très médiatisée pour porter un message radical. Paris s’est engagé à nous écouter et l’a fait. Ma préoccupation porte maintenant sur la réaction des responsables politiques africains. J’espère qu’à leur tour ils sauront écouter ce que les Africains ont à leur dire.
© WatotoWasoka
COMMUNIQUÉ
Sport en Commun, la plateforme panafricaine du sport comme levier de développement économique et social La plateforme Sport en Commun a partagé son bilan lors du Sommet Afrique-France un an après son lancement.
Véritable trait d’union entre financements et porteurs de projets, elle s’impose comme un acteur incontournable
de l’écosystème sport & développement en Afrique. Entretien avec Nelson Camara, Directeur Exécutif de Sport Impact, structure basée au Sénégal en charge de la gestion de cette plateforme, initiée par l’AFD.
Dans quelle mesure le sport devient un pilier indispensable de la politique de développement des pays en Afrique ? Encore plus dans le contexte actuel, le sport constitue un levier important de cohésion sociale. Vecteur d’éducation des jeunes, d’émancipation des femmes, de réduction des inégalités et de développement économique et d’emplois, il est bien plus qu’un simple loisir-passion, il s’agit d’un des axes clés de réponse à l’après Covid. Que propose concrètement Sport en Commun pour faciliter l’essor du sport
comme levier de développement ? Notre ambition est d’amplifier le développement économique et social par le sport en Afrique. Concrètement, nous nous positionnons en guichet unique à travers trois principales missions : 1/ Favoriser le financement des projets à travers le déploiement de programmes sur-mesure et d’appels à projets confiés par les banques publiques de développement, structures privées et organisations sportives locales et internationales. 2/ Accompagner les porteurs de projets référencés sur la plateforme car aujourd’hui 60% ont des difficultés pour identifier les financements disponibles, 40% ont des problèmes pour structurer leur dossier et très peu disposent des outils adaptés pour mesurer efficacement les impacts de leurs actions. 3/ Fluidifier les interactions entre les acteurs pour favoriser les synergies et le partage d’expérience et accélérer la réplique de projets à impact fort. Parmi les porteurs de projets que vous soutenez, il y a des sportifs engagés ? Nous avons créé une communauté de Sport Impact Leaders qui regroupe aujourd’hui 29 athlètes de haut niveau tels que Idrissa Gana Gueye, Estelle Mossely, Ian Mahinmi, Serge Betsen, Arnaud Assoumani, Diandra Tchatouchang ou
Géraldine Robert. Sources d’inspiration pour de nombreux jeunes, ils ont le point commun d’être tous engagés en dehors des terrains. Nous les accompagnons dans la réalisation et le développement de leurs actions en Afrique. Quelles sont les prochaines étapes pour Sport en Commun ? Tout d’abord, améliorer l’accompagnement des acteurs sur le terrain en lançant une application mobile. Également, mieux les valoriser en organisant les Trophées annuels Sport en Commun dont la 1ère édition aura lieu à Dakar. Bien sûr, concrétiser notre récent partenariat avec la Fédération Internationale du Sport Scolaire (ISF). Enfin, lancer de nouveaux programmes de financement en partenariat avec acteurs publics et privés dans le prolongement des 4 programmes déjà lancés aux côtés de l’AFD, de la FIFA, de la JICA et de la GIZ.
CHIFFRES CLÉS • 1 500 membres • 150 projets accompagnés • 120 experts locaux • 65 structures d’appui www.sportencommun.org contact@sportencommun.org
PREMIER PLAN
L’œil de Glez
D’un vaccin l’autre
A
près la pandémie de coronavirus et la déflagration médiatique mondiale qui s’est ensuivie, certains se sont étonnés de la célérité inédite avec laquelle a été trouvé un vaccin contre un virus affectant gravement l’hémisphère Nord. Mais qu’en était-il du paludisme, maladie signalée dès l’Antiquité et dont l’écrasante majorité des victimes – 400000 morts environ par an – se situe en Afrique, continent où l’on n’a, à l’inverse, recensé « que » 214 000 décès dus au Covid en dix-huit mois de pandémie? L’actualité pourrait finalement contredire ceux qui dénoncent un désintérêt des sommités épidémiologiques mondiales. Produit par le géant pharmaceutique britannique GSK, le RTS,S commence en effet à agir
20
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
efficacement contre le Plasmodium falciparum transmis par les moustiques, autrement dit contre le parasite le plus mortel à l’échelle mondiale, et qui est prévalent en Afrique. Depuis 2019, à titre de test, le Ghana, le Kenya et le Malawi ont progressivement introduit 2,3 millions de doses de ce vaccin dans des zones où la transmission du paludisme est de modérée à sévère. Et c’est le seul produit ayant démontré une efficacité significative contre la malaria. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le projet pilote « réduit de 30 % le paludisme sous sa forme grave ».
Épineuse question Il n’en fallait pas plus pour que la directrice Afrique de l’OMS, le Dr Matshidiso Moeti, recommande, au début d’octobre, l’usage massif de ce premier vaccin
antipaludique en priorité chez les enfants, les populations à risque se situant, par rapport à celles du Covid, à l’autre extrémité de la pyramide des âges. Hasard du calendrier ou dynamique concurrentielle, l’Université d’Oxford et le laboratoire allemand BioNTech développent respectivement le Matrix-M antipalu et un vaccin pionnier utilisant la technologie prometteuse de l’ARN. Pour l’heure, le déploiement massif du RTS,S pourrait se heurter à la sempiternelle problématique du financement. L’Alliance du vaccin (Gavi) a annoncé qu’elle allait examiner cette épineuse question. Qu’elle se hâte : dans le monde, un enfant meurt du paludisme toutes les deux minutes, et la maladie est de plus en plus résistante aux traitements curatifs. Damien Glez
PREMIER PLAN
Le dessous des cartes
Chine-Afrique : 40 milliards de dette cachée
O
n savait déjà que la Chine était le principal créancier du continent. On sait maintenant que l’ampleur de la dette des pays africains dépasse, de très loin, les estimations. Dans son rapport « Banking on The Belt and Road », publié le 27 septembre, l’AidData, de l’institut américain William and Mary, a en effet révélé que, dans les pays en développement, 385 milliards de dollars de dettes « cachées » ont échappé aux radars de la Banque mondiale. En Afrique, vingt-six États sont ainsi indirectement débiteurs auprès d’organismes chinois, ce qui représente près de 40 milliards de dollars sur la période 2000-2017.
Risque d’asphyxie Depuis trente ans, les banques chinoises brouillent la distinction entre dette publique et dette privée, en accordant de plus en plus de prêts à des sociétés parapubliques ou à des joint-ventures, avec des garanties plus ou moins implicites de remboursement par le gouvernement de ces emprunteurs. À la moindre crise, ces emprunts – considérés comme privés – pourraient donc soudainement se transformer en dette publique… et asphyxier des économies déjà exsangues. Sur le continent, Pékin, dont l’un des principaux axes stratégiques est la sécurisation des ressources naturelles (que l’insatiable « usine du monde » dévore à un rythme effréné), a multiplié le recours aux resources-based loans. Ces prêts réputés particulièrement opaques sont remboursés ou garantis par les futures recettes issues de l’exploitation des matières premières du pays emprunteur. Marie Toulemonde
22
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
Tunisie
Maroc Algérie
Libye
Égypte
Cap-Vert Sénégal
Mauritanie
Mali Niger Tchad Gambie Burkina Faso** Guinée-Bissau Guinée Nigeria Sierra Leone Centrafrique Liberia Togo Bénin Cameroun Côte d’Ivoire Ghana Guinée équ. São Tomé-et-Principe
Gabon Congo
Érythrée
Soudan
Djibouti Éthiopie
Soudan du Sud Ouganda
Somalie
Kenya
Rwanda Burundi
RD Congo Tanzanie
Seychelles Comores
Angola
Prêts (94 %) et aides (6 %)
Zambie
0,3 <0,5
<1
<5
<10
Zimbabwe
Namibie
entre 2000 et 2017, en milliards de dollars*
Malawi Mozambique
Botswana Eswatini
<52
Afrique du Sud
Lesotho
Madagascar
** Non déterminé
0%
10 %
20 %
Congo Guinée équatoriale 12 %
Angola 2%
Djibouti
6%
Zambie
12 %
Mozambique 7%
Soudan Zimbabwe Sierra Leone
8%
1%
[18]
RD Congo
11 %
Guinée
11 %
Érythrée
[15,5] [12,5]
2% 5%
Éthiopie Soudan du Sud
12 %
Namibie
[2,1]
Gabon Cameroun 2%
Togo Niger
1% [–3,3]
Mauritanie Kenya Cap-Vert Sénégal
[7]
Cachée 39,8 20,4 %
La Chine, premier créancier du monde
Prêts accordés à des entités publiques ou parapubliques avec des garanties implicites de remboursement par le gouvernement de l’emprunteur
Prêts, aides au développement et autres flux officiels entre 2000 et 2017, en milliards de dollars*
Dette
Garantie par le gouvernement
194,8
10,1 5,2 %
843
Prêts accordés à des entités privées ou publiques avec des garanties explicites de remboursement par le gouvernement de l’emprunteur
dontt 207,4 en Afrique, soit 25 % des financents et 5 152 projets men
20 % du portefeuille de Pékin sous forme de « dette cachée »
624,7
Structure des prêts chinois en Afrique entre 2000 et 2017, en milliards de dollars*
Souveraine 132,4 68 % Prêts accordés au gouvernement
388 322,1
Privée 155,9 145,8
8,3
4,3 %
Prêts accordés à des entités privées sans garantie de remboursement par le gouvernement de l’emprunteur
Non allouable 4,2 É.-U.
Japon
All.
R.-U.
France
30 %
2,2 %
Prêts accordés à des emprunteurs qui ne sont pas basés dans le pays hôte
40 %
50 %
60 % [30,6] [–7,1]
[10,1] [7,7] [16]
Le mille-feuille de la dette… cachée
souveraine
totale (selon AidData)
officielle (selon le Debt Report System de la Banque mondiale)
... détenue par la Chine, en pourcentage du PIB, en 2017
écart entre les deux estimations (en points)
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
* DOLLARS CONSTANTS 2017 SOURCE : RAPPORT AIDDATA « BANKING ON THE BELT AND ROAD », SEPTEMBRE 2021.
Chine
23
PARTI PRIS
Joël Té-Léssia Assoko Rédacteur en chef adjoint à Jeune Afrique
Dérapages contrôlés
«
L
es imbéciles, ça existe. Regardez autour de vous. » Ainsi débutait un document de recherche non publié de Larry Summers. L’anguleux macroéconomiste américain, futur secrétaire au Trésor, y contestait dans les années 1980 « l’hypothèse des marchés financiers efficients ». Selon cette théorie, les prix des actifs boursiers reflétaient exactement l’ensemble des informations disponibles, ce qui rendait inconcevables bulles et autres folies boursières. Elle fut populaire jusqu’à… la crise financière de 2007-09. La « loi de Summers » compte deux corollaires. Le premier est qu’il vaut mieux contrôler ses propres dérapages, comme le prouve le choix in fine de ne jamais publier l’article en question. Les pourfendeurs de « la servitude monétaire » pourraient s’en inspirer. Le deuxième, plus important, est qu’il faut se méfier des « lois économiques ». Nul ne sait comment « développer » un pays. Ni le FMI, ni le pape, ni votre altermondialiste préféré. Plusieurs « recettes » – souvent du pur bon sens – fonctionnent quand des constructions très cérébrales font pschitt! Le laisser-faire produit parfois des miracles. L’interventionnisme
26
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
compte sa cohorte de champions économiques. Le gouvernement du président Alassane Ouattara laisse les banquiers libres de ventiler les financements vers les secteurs qu’ils jugent rentables. Entre 2010 et 2020, l’encours de crédit des banques commerciales a crû de 390 % en Côte d’Ivoire. Au Maroc, le roi Mohammed VI a impulsé l’expansion des banques chérifiennes au sud du Sahara. Les trois principaux établissements marocains (Attijariwafa Bank, BMCE Bank of Africa et BCP) tirent désormais entre 25 %
Chaque chapelle de pensée économique compte ses saints, ses hérétiques et ses bouffons. et 40 % de leurs revenus de leurs filiales subsahariennes. Laquelle des deux « méthodes » est la meilleure? Laisser une administration publique, incapable au demeurant de garantir des horaires de bus fiables, décider de
tout dans une économie n’est que folie. Déclarer l’État ennemi tout en se réfugiant derrière les forces de l’ordre pour sécuriser son patrimoine est l’attitude d’une canaille. Au-delà de ces principes de base, chaque chapelle de pensée économique compte ses saints, ses hérétiques et ses bouffons.
Arrogance zélée des censeurs Ce qui est vrai pour le développement économique général l’est aussi pour des phénomènes sousjacents. Ainsi en est-il de l’inflation, croquemitaine ressuscité des années Nixon. Une large vague d’appréhension émerge depuis quelques mois au sujet d’un nouveau dérapage incontrôlé de l’inflation. « Les prix nominaux des denrées alimentaires dans le monde ont augmenté de plus de 40 % depuis le début de la pandémie », avertit l’édition d’octobre des « Perspectives de l’économie mondiale » du FMI. Faut-il pour autant paniquer et crier au loup de l’hyperinflation, quand les chaînes commerciales et industrielles mondiales se remettent de quinze mois de « disruption » dus au Covid-19? N’est-il pas plus probable qu’il ne s’agisse que d’un dérapage temporaire de l’offre et de la demande? Il y a douze ans, de Washington à la Bourse de Londres, de l’OCDE à la Banque des règlements internationaux (BRI), un chœur d’économistes et de financiers orthodoxes, comme sortis du livre de Jérémie, a dénoncé avec une rare virulence « les conséquences inflationnistes » des stimuli fiscaux adoptés en réponse à la crise financière. Des analyses fondées sur une « corrélation historique » entre déficits publics prolongés et hausse incontrôlée des prix. L’inflation prédite ne s’est jamais manifestée. Mais l’arrogance zélée des censeurs suffit à justifier l’austérité budgétaire qui n’a fait que prolonger le sous-emploi et la récession à travers le monde. Et voilà que ça recommence. Mamma Mia!
DR
PARTI PRIS
Ludovic Lado Prêtre jésuite
Pédocriminalité : le silence coupable du clergé africain
pour qu’il assume ses responsabilités parentales. Aussi, les racines culturelles de la relativité du « concept de minorité » en Afrique ne sont pas de nature à favoriser la judiciarisation des cas d’abus. Dans certains contextes, l’adolescente est perçue comme mariable et est donc, « naturellement », cible de convoitises sexuelles. Ainsi, peu de parents chrétiens ébruitent les affaires impliquant un membre du clergé. Ils privilégient les arrangements à l’amiable donnant lieu à une pragmatique prise en charge totale des besoins de l’enfant.
Devoir de vérité
D
ans l’histoire récente, aucun scandale n’a autant terni l’image de l’Église catholique que la pédocriminalité. Passée sous silence au cours du long pontificat de Jean-Paul II, elle est révélée sous ceux de ses deux successeurs, Benoît XVI et François, qui ont pris le risque d’ouvrir la boîte de Pandore. Après les États-Unis, l’Angleterre, l’Irlande, l’Australie… où des enquêtes indépendantes ont débouché sur des révélations accablantes et sur des sanctions qui n’ont pas épargné des hauts dignitaires du clergé, la France a pris le relais avec la publication, le 5 octobre, du rapport Sauvé. En saluant le courage de l’autorité ecclésiale de ces pays occidentaux pour avoir ordonné ces enquêtes ou pour s’y être soumis, on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’il en est de l’Afrique. À ce jour, aucune démarche similaire n’a été entreprise. Impossible donc de citer un seul membre poursuivi ou en prison pour abus sexuels sur mineur. Faut-il en conclure que le continent n’est pas concerné par ces scandales ? Depuis la publication du rapport Sauvé, si les
28
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
autorités ecclésiales africaines condamnent unanimement les atrocités mises au grand jour, leurs avis divergent sur les enjeux d’un tel rapport pour les Églises du continent. Il y a ceux, nombreux, pour qui la question des abus sexuels ne se pose pas dans les mêmes termes au Nord et au Sud. Selon eux, si en Occident la plupart des victimes sont des garçons, en Afrique, ce sont presque exclusivement des filles ou des femmes. Il arrive
Si le problème se pose différemment au Nord et au Sud, un abus reste un abus. qu’une grossesse de mineure soit attribuée à un membre du clergé. Mais ces cas, pour lesquels on ne dispose d’aucune statistique, font rarement l’objet de poursuites judiciaires. Quand l’affaire est rendue publique, les évêques procèdent généralement au renvoi du concerné
Une autre frange du clergé africain, plutôt minoritaire, estime que l’Église catholique devrait prendre les devants pour dire sa part de vérité. Bien que le problème ne se pose pas dans les mêmes termes partout, un abus reste un abus et mérite l’attention de l’institution. Elle gagnerait à tirer les leçons de réparation en cours dans les Églises occidentales rattrapées par leur passé de dissimulation et de complaisance. Tôt ou tard, elle se verra contrainte de livrer la réalité de son passé. Autant le faire aujourd’hui de sa propre initiative. On peut aussi envisager que le pape impose cette politique de vérité à toutes les congrégations catholiques. Si beaucoup pensent que la pédocriminalité dans le clergé reste un phénomène marginal en Afrique, comment en être sûr en l’absence de statistiques que seules des enquêtes indépendantes permettent d’obtenir? Le clergé connaît aussi différents « scandales d’enfants de prêtres » qui, sans être nécessairement liés à des crimes sexuels, posent la question du célibat ou de la chasteté des curés. Des investigations sur cette part de leur vie intime pourraient révéler bien de choses que l’Église préfère pour l’instant cacher. Mais, là aussi, jusqu’à quand ?
ENQUÊTE SÉCURITÉ
ISRAËL CONNECTION Implantés de longue date en Afrique subsaharienne, ces sociétés, hommes d’affaires ou consultants israéliens profitent de leurs entrées dans les cercles des pouvoirs locaux pour servir indirectement les intérêts de l’État hébreu. Voyage au cœur d’une diplomatie parallèle aussi florissante qu’opaque.
VINCENT DUHEM
A
Au début d’octobre, une délégation militaire soudanaise s’est rendue discrètement en Israël. Pendant deux jours, les officiers – parmi lesquels le lieutenant général Mirghani Idris Suleiman, qui dirige les systèmes de l’industrie de défense de l’État – se sont entretenus avec leurs homologues israéliens. Une visite qui a fait polémique, car au Soudan, comme dans d’autres pays du continent, le rapprochement et la normalisation des relations avec l’État hébreu font débat. Si Israël a ouvert sa première représentation diplomatique en Afrique en
44
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
1957, au Ghana, ses relations avec le continent se sont surtout développées ces dix dernières années sous l’impulsion de son ancien Premier ministre Benyamin Netanyahou (2009-2020). Sa politique africaine a toutefois oscillé entre volontarisme et hésitation. « S’il est incontestable que le dirigeant israélien a obtenu d’importants succès au regard de la reconnaissance de l’État hébreu par la quasi-totalité des pays africains, il n’est pourtant pas encore parvenu à donner du contenu à la relation avec le continent. Il n’a pas souhaité allouer les moyens financiers à son appareil diplomatique pour peser davantage, ne permettant pas à ses gains politiques de se muer en influence continentale », estime le chercheur Benjamin Augé dans un rapport de l’Institut français des relations internationales (Ifri) publié en novembre 2020.
Face sombre Derrière tout ça, au-delà des relations d’État à État, il existe une face un peu plus sombre, d’Abidjan à Yaoundé, à laquelle JA a choisi de s’intéresser. Une diplomatie parallèle faite
d’hommes d’affaires, de consultants en tout genre et d’entreprises présents de longue date sur le continent et qui servent indirectement les intérêts de leur mère patrie. Ils s’appellent Eran Moas, Gaby Peretz, Didier Sabag, Orland Barak, Hubert
Leurs domaines de prédilection : le renseignement, les écoutes, la surveillance électronique et l’armement. Haddad, Eran Romano ou encore Igal Cohen, arpentent les palais présidentiels et ont comme domaines de prédilection le renseignement, les écoutes, la cybersécurité, l’armement, servant de porte d’entrée aux entreprises de leur pays. Ces dernières dominent depuis plusieurs années le marché des écoutes et de la surveillance électronique en Afrique subsaharienne.
LUCA D’URBINO POUR JA
Cette présence dans une douzaine de pays du continent a permis à Tel-Aviv d’y gagner en influence.
Politique MALI
CHOGUEL MAÏGA, MÊME PAS PEUR Mise en accusation de la France, rapprochement avec la Russie, report des élections… Depuis cinq mois, le Premier ministre multiplie les déclarations d’intention chocs. Mais cet ambitieux réussira-t-il à durer ?
NICOLAS RÉMÉNÉ POUR JA
FATOUMATA DIALLO, ENVOYÉE SPÉCIALE À BAMAKO
60
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
RD Congo Dieu tout-puissant Côte d’Ivoire Guillaume Soro, l’impossible retour ? Un lieu, une histoire Nkandla, la terre où Zuma est roi
Sénégal Le dernier combat des Wade Tribune Sommet Afrique-France : Macron est-il allé trop loin ? Maroc Makhzen, mode d’emploi Golfe MBS, MBZ, Tamim : la guerre des trois
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
61
POLITIQUE
Le nouvel archevêque de Kinshasa, Fridolin Ambongo (à g.), et son prédécesseur, Laurent Monsengwo, au stade des Martyrs, le 25 novembre 2018.
64
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
POLITIQUE
RD CONGO
DIEU TOUT-PUISSANT La controverse autour de la désignation de Denis Kadima à la tête de la Commission électorale l’a encore montré : les confessions religieuses jouissent d’un redoutable poids politique dans le pays.
JOHN WESSELS/ AFP
ROMAIN GRAS
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
65
POLITIQUE
CÔTE D’IVOIRE
GUILLAUME SORO L’IMPOSSIBLE RETOUR ? Isolé et exilé en Europe depuis la fin de 2019, l’ancien président de l’Assemblée nationale veut encore croire à son avenir politique. Mais ses déboires judiciaires et ses démêlés avec Alassane Ouattara semblent rédhibitoires.
VINCENT DUHEM, À ABIDJAN
E
n cette soirée du 20 septembre, Guillaume Soro apparaît sur l’écran de l’application Zoom. De passage à Paris pour quarante-huit heures, il a mis pour l’occasion un costume croisé bleu nuit. Sa barbe a pris quelques teintes grisonnantes. Ils sont une vingtaine à participer à cette réunion de « recadrage » et de « remobilisation » convoquée par l’ancien président de l’Assemblée nationale. Parmi eux, ses derniers fidèles et compagnons d’exil, en région parisienne ou à Bruxelles. Et ceux qui tentent, à Abidjan, de maintenir en vie son mouvement Générations et Peuples solidaires (GPS). Depuis combien de temps ne l’avaient-ils pas vu? Six mois? Un an? Cela faisait en tout cas un long moment que leur chef n’avait pas participé directement à une réunion politique.
Irrespectueux En exil en Europe depuis l’échec de son retour en Côte d’Ivoire, à la fin de 2019, Guillaume Soro avait pris « du recul », comme le formulent ses proches. Il avait disparu des médias, même de ces réseaux sociaux qu’il affectionne tant, et changé à plusieurs reprises de numéros de téléphone. Introuvable et injoignable, sauf pour quelques proches, l’ancien chef rebelle avait repris le maquis. « À un moment, certains ont trouvé qu’il parlait trop, que son discours vis-à-vis de son aîné Alassane Ouattara était trop irrespectueux », explique Tehfour Koné, l’un de ses proches,
70
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
ancien candidat à la mairie d’Abobo. « Des religieux et des sages le lui ont signifié. Il a décidé de les écouter. » Mais lorsque l’on est en position de faiblesse, l’absence peut avoir de lourdes conséquences : favoriser les initiatives personnelles et les querelles de leadership, pousser les derniers fidèles à quitter le navire. Les rares apparitions de l’ancien leader estudiantin n’ont rien fait pour rassurer les hésitants. En mai, l’homme d’affaires et député Patrick Bologna publie une vidéo sur les réseaux sociaux. On y voit Guillaume Soro fringant, déguster un bon repas avec quelques amis à Bruxelles. Plus tard, dans un appartement de la capitale belge, des bouteilles de Ruinart flottent dans un seau à champagne, des cigares Horacio sont affichés. Grand danseur, Soro esquisse quelques pas de rumba. Bologna, ancien mari de la petite sœur de la femme de Joseph Kabila, est coutumier des frasques sur les réseaux sociaux. Mais la vidéo fait tache, même dans le cercle des amis de Soro. « Il ne donne aucune nouvelle, et on le découvre prenant du bon temps dans un palace de Bruxelles. C’est scandaleux », commentait à l’époque l’un d’eux. C’est l’actualité qui a donné à Guillaume Soro l’occasion de refaire surface. Le 5 septembre, Alpha Condé est renversé par un coup d’État militaire. Deux jours plus tard, l’ancien chef rebelle s’exprime sur Twitter. Soro connaissait bien l’ancien président guinéen. Les deux hommes avaient été
ARNAUD MEYER/LEEXTRA VIA LEEMAGE
À Paris, en août 2020.
POLITIQUE
SEYLLOU/AFP
Abdoulaye Wade, à Dakar, le 10 juillet 2017.
80
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
POLITIQUE
SÉNÉGAL
LE DERNIER COMBAT DES WADE Le fils est exilé au Qatar, le père retiré dans sa résidence versaillaise. Officiellement, pourtant, Karim et Abdoulaye dirigent ensemble le Parti démocratique sénégalais (PDS). Mais avec quel projet, et dans quel but ?
MARIÈME SOUMARÉ, À DAKAR
A
près une telle carrière politique, que peut-on encore désirer ? Ténor du barreau reconverti en opposant acharné, il est le premier à avoir réussi l’exploit de mener son pays à l’alternance démocratique, en 2000. Chef de l’État pendant une décennie, il a même su faire oublier sa tentative avortée de conserver le pouvoir au-delà du temps imparti. Patriarche respecté, monstre politique, Abdoulaye Wade a-t-il déposé les gants ? Ou joue-t-il, depuis sa résidence versaillaise, la dernière manche d’une interminable partie?
Stratégie jusqu’au-boutiste En juillet 2020, Gorgui (« le Vieux ») taillait à Karim Wade un parti à son image. Propulsant son fils secrétaire général adjoint du Parti démocratique sénégalais (PDS), il en faisait le numéro trois. Aujourd’hui, travaille-t-il encore à le faire revenir au Sénégal, après cinq années d’exil au Qatar, au risque de nuire aux intérêts de la formation qu’il a fondée il y a presque un demi-siècle? Le 2 septembre dernier, le PDS s’est retiré avec fracas de la coalition censée faire front commun face à Macky Sall lors du scrutin municipal du 23 janvier prochain. Une décision officiellement prise à la suite de
désaccords avec le Pastef, le parti d’Ousmane Sonko. Mais la stratégie d’Abdoulaye Wade interroge. « Cela semble insensé que l’opposition éclate à ce stade, soupire un membre de la coalition. Wade est le plus expérimenté d’entre nous. Ce n’est pas à lui que l’on va apprendre à faire de la politique. Il sait bien ce que son départ aura comme conséquence. » Tous rechignent à critiquer ouvertement le patriarche, mais, en coulisse, ils s’étonnent que le PDS, pour la deuxième fois consécutive après les législatives de 2017, fasse voler en éclat la perspective d’une alliance. Ils espéraient profiter de ce scrutin local pour déstabiliser Macky Sall puis renverser la majorité présidentielle à l’Assemblée nationale lors des législatives prévues en juillet 2022. « On pourrait penser que pour réhabiliter son fils il aurait intérêt à fragiliser Macky Sall, ajoute ce responsable politique. Mais, comme en 2019, il a choisi la voie inverse. » La stratégie jusqu’au-boutiste d’Abdoulaye Wade, qui, faute d’avoir pu imposer la candidature de son fils, avait appelé au boycott de la dernière présidentielle, continue de susciter le trouble. « C’est un homme qui ne veut rien faire comme les autres, explique l’un de ses alliés historiques. Il adore se singulariser. » Au risque de s’exclure? Pour cet opposant, le JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
81
POLITIQUE
MAROC
MAKHZEN, MODE D’EMPLOI Les confidences exclusives d’Abdelhak El Merini, historiographe et porte-parole du Palais Les codes complexes de la Maison royale n’ont aucun secret pour lui. Mémoire du Royaume, d’ordinaire très économe de sa parole, ce gardien du temple makhzénien s’est longuement confié à JA. PROPOS RECUEILLIS PAR FADWA ISLAH
H
istoriographe du Royaume et porte-parole du Palais, après avoir été pendant de longues années directeur du Protocole royal, Abdelhak El Merini est l’un des gardiens du temple makhzénien. Si elle n’est pas directement politique, sa mission n’en est pas pour autant anecdotique : préserver, par la mémoire des rites séculaires et le compte rendu méticuleux des activités royales, l’ancrage historique de l’une des plus anciennes dynasties encore régnantes. Rbati pur jus, ayant grandi dans une famille aux traditions ancestrales, descendant de la dynastie mérinide, celui qui a commencé sa carrière comme professeur d’arabe est entré au service de la monarchie alaouite presque par hasard. Féru de littérature et d’histoire militaire, il participe en juillet 1965 à une émission télévisée sur les Forces armées royales (FAR) qui lui vaut d’être repéré par Moulay Hafid El Alaoui. Désireux, au lendemain de l’indépendance, de généraliser l’usage de
86
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
l’arabe dans les échanges avec la direction du Protocole royal et de la Chancellerie, qu’il chapeaute, le général décide de prendre sous son aile ce jeune homme érudit aux manières policées, parfait représentant d’une forme d’aristocratie marocaine. Abdelhak El Merini entre alors au Palais royal comme on entre en religion, en faisant vœu d’abnégation et de discrétion pour le reste de sa vie. Persévérant et méticuleux, attentif aux moindres détails, il apprend peu à peu les us et coutumes de cette illustre maison et gagne la confiance du défunt roi Hassan II, qui le nomme directeur du Protocole royal en 1998. Aujourd’hui, à 87 ans, il continue de servir avec dévouement le trône alaouite, mais cette fois en tant que porte-parole du Palais et historiographe du Royaume, missions qui lui ont été confiées par Mohammed VI à partir de 2010. Exceptionnellement, cet homme d’État à la réserve légendaire a bien voulu nous recevoir, à Rabat. Entretien.
POLITIQUE
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
NAOUFAL SBAOUI POUR JA
Rbati pur jus, issu d’une famille aux traditions ancestrales, il est entré au service de la monarchie alaouite presque par hasard.
87
POLITIQUE
L’émir du Qatar, cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani (à g.), reçu par le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, le 10 mai, à Djeddah.
98
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
POLITIQUE
GOLFE
MBS, MBZ, TAMIM : LA GUERRE DES TROIS Malgré la fin officielle de la brouille, en janvier 2021, la rivalité entre le Qatar et les autres pétromonarchies continue, en coulisses, de battre son plein, tandis que Riyad a tempéré son alliance stratégique avec Abou Dhabi.
LAURENT DE SAINT PÉRIER
BANDAR ALGALOUD/COURTESY OF SAUDI ROYAL COURT/HANDOUT VIA REUTERS
J
our historique, ce 3 octobre, au Qatar : un mois après avoir célébré ses 50 ans d’indépendance, l’émirat organise ses premières législatives. La Choura qui en sera issue restera un organe consultatif, ce scrutin ayant une portée essentiellement symbolique. Et pédagogique, soulignent les autorités. Mais de mauvaises ondes sont venues de l’étranger perturber l’événement national, qui ont mis sur les dents les services qataris. Dès le début d’août, le réseau Twitter a commencé à gazouiller quotidiennement des centaines de hashtags appelant au boycott électoral et à un « printemps qatari » sur le modèle des printemps arabes de 2011. Beaucoup étaient illustrés de captures d’écran d’une rare manifestation, le 9 août, de membres de la tribu des Al-Murrah, dont une partie a été exclue du scrutin par la loi électorale, laquelle n’accorde le droit de vote qu’aux seuls citoyens dont les ascendants étaient qataris en 1930. La déferlante de tweets hostiles au pouvoir a conduit les services qataris à s’intéresser à leur origine, pour constater qu’ils avaient été diffusés via une cohorte de comptes robots (bots) depuis, essentiellement, les Émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite, mais aussi l’Égypte, les trois grands États qui, en juin 2017, avaient rompu tout lien avec l’émirat et, empêchés par l’administration américaine de l’envahir, lui avaient imposé un blocus total. « Huit mois après que le Qatar JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
99
UNE RÉGION, SES DÉFIS
OBJECTIF AFRIQUE CENTRALE ÉCONOMI MIE
Des progrès à pas comptés ALAIN FAUJAS
Malgré une croissance fragile liée à quelques problèmes chroniques – intégration laborieuse, grandes disparités entre États membres, économies insuffisamment diversifiées –, les pays de la Cemac remontent la pente, lentement mais sûrement.
102
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
103
DANIEL RIFFET/PHOTONONSTOP/AFP
Site d’extraction de pétrole, le long du fleuve Ogooué, au Gabon.
ZIPI/EFE/SIPA
INTERNATIONAL
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez (à dr.), et le président du Ghana, Nana Akufo-Addo, au palais de La Moncloa, à Madrid, le 29 mars 2021, avant le lancement de Focus Afrique 2023.
114
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
ESPAGNE-AFRIQUE
À l’aube d’une décennie dorée Après avoir dévoilé son Plan Afrique III, Madrid affine sa stratégie. Grâce à son nouveau programme de coopération, baptisé Focus Afrique 2023, le royaume entend devenir en une dizaine d’années un partenaire de premier plan pour le continent.
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
115
Économie FMI
Les habits neufs du Fonds Réagissant rapidement à la crise du Covid-19, l’institution multilatérale a apporté un soutien remarqué aux pays africains, longtemps critiques à son endroit. D’aucuns la pressent désormais d’abandonner son dogmatisme fiscal et d’intégrer davantage la question climatique à sa feuille de mission. JOËL TÉ-LÉSSIA ASSOKO
126
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
résoudre leurs problèmes de balance des paiements. La viabilité de la dette est une garantie essentielle pour les ressources du FMI », insistent ses équipes.
Une dichotomie fonctionnelle Les opérations du Fonds ne se déroulentdoncque dansdescontextes équivoques. Ses activités de surveillanceetd’assistancetechniquepassent le plus souvent inaperçu tandis que ses interventions les plus visibles se déploient dans des situations d’urgence, au cours desquelles l’institution n’opère qu’avec un mandat limité, des contraintes réglementaires strictes – elle ne peut, par exemple, annuler sa créance, mais doit solliciter des subventions auprès des donateurs au nom des pays débiteurs – et une attention jugée excessive aux niveaux d’endettement. Cette dichotomie fonctionnelle a été longtemps couplée à une rigidité des cadres d’analyse et à une part non négligeable d’arrogance, particulièrement perceptibles dans les années 1980 et 1990, quand les équipes de Washington ont eu à traiter de plus en
Joseph E. Stiglitz Prix Nobel d’Économie, ex-économiste en chef de la Banque mondiale À l’heure où la pandémie et ses retombées économiques ont plongé de nombreux pays dans une crise de la dette, le monde a plus que jamais besoin de la main ferme de Mme Georgieva aux commandes du FMI.
plus de crises dans les nouveaux pays membres non industriels (la phraséologie a depuis évolué vers « émergents », « en transition », « à revenus faibles ou intermédiaires », etc.). En Afrique, cela explique en partie le profond décalage existant entre la part réelle du continent dans les opérations du FMI et la place
XAVIER DE FENOYL/MAXPPP
T
echniquement, nul État n’est obligé d’obéir au Fonds monétaire international (FMI). Pareillement, aucun individu n’est obligé de subir une chimiothérapie… à moins d’en avoir vraiment besoin. Tel est le dilemme fondamental de « cette institution importante mais mal-aimée », selon la formule de l’économiste Dani Rodrik, qui fut longtemps le critique le plus célèbre de l’organisation créée en 1945 pour « assurer la stabilité du système financier mondial ». Contrairement à la Banque mondiale, le FMI n’est pas une structure d’aide au développement ou de lutte contre la pauvreté. Sa mission consiste à anticiper les crises financières et à intervenir aux côtés d’États confrontés à une détérioration rapide de leur situation financière et commerciale extérieure, une dégradation de leur réserves de change et une instabilité monétaire et bancaire accrue. « En vertu de ses statuts, le FMI ne peut fournir ses ressources générales que sous réserve de garanties adéquates et seulement pour aider les membres à
prépondérante qu’il occupe dans les esprits et les controverses économiques. Du point de vue strictement comptable, l’Afrique ne représente qu’une part mineure du portefeuille d’actifs du Fonds. À la fin d’avril 2021, les prêts consentis aux pays africains via le Compte des ressources générales (General Resources Account), principal guichet de financement du Fonds, représentaient environ 26 milliards de droits de tirage spéciaux (DTS), soit près de 37 milliards de dollars. C’est à peine 30 % de l’ensemble des prêts de ce guichet et moins que le poids de l’Argentine (35,54 %). Au demeurant, l’Égypte compte à elle seule pour
Kristalina Georgieva, Félix Tshisekedi, Emmanuel Macron et Macky Sall à la fin du Sommet sur le financement des économies africaines, à Paris, le 18 mai 2021.
la moitié du stock africain parmi ces prêts (14,75 %). Vilipendé pour ses recettes « ultralibérales », ses « Programmes d’ajustement structurel » (PAS) menés à coups de réduction des dépenses publiques, de privatisations accélérées et de libéralisation à marche forcée des économies de la fin du siècle dernier, le Fonds a connu une période de déclin dans les années 2000, avec peu d’interventions, des effectifs réduits et nombre d’États, dont l’Algérie, jurant de ne jamais plus faire appel à ses « interventions ». La seconde moitié de la décennie 1990 est aujourd’hui encore connue sous le nom « les années FMI » par les Sud-Coréens,
soumis à un draconien régime d’austérité fiscale qui a vu le taux de chômage tripler de 2 % à près de 7 % entre 1996 et 1998.
Les effets régénérateurs de la crise Mais l’institution septuagénaire a fait montre d’une remarquable capacité de résilience et de réinvention, fût-ce dans un cadre limité. La crise des subprimes de 2007-2008 est venue lui redonner une nouvelle vigueur. Sous la houlette de Dominique StraussKahn et dans un contexte de véritable panique au sujet de la stabilité du système financier mondial, les pays du G20, ses principaux actionnaires,
LUDOVIC MARIN/POOL VIA REUTERS
La galaxie de Claudio Descalzi, directeur général d’ENI Transport aérien Heureux comme Air France-KLM dans le ciel africain Industrie Dessine-moi une ZES Mozambique Qui peut sauver le Cabo Delgado ? Wave Mobile Money Aux sources d’une déferlante ouest-africaine
UN NOUVEAU FMI ?
ÉCONOMIE
WAVE MOBILE MONEY
Aux sources d’une déferlante ouest-africaine Aujourd’hui populaire, la start-up américano-sénégalaise qui a défrayé la chronique par une levée de fonds record de 200 millions de dollars n’a pas surgi de nulle part. Voici son histoire.
WAVE
QUENTIN VELLUET
Wave Mobile Money emploie plus de 800 personnes entre son siège social africain de Dakar, son siège new-yorkais, sa filiale à Abidjan et le reste du monde.
U
n romancier pourrait faire débuter l’histoire de Wave à peu près n’importe où au Sénégal. Sur la proue d’une pirogue de pêcheur échouée sur la plage de Soumbédioune, à Dakar. Dans les travées d’une rizière de la région de Kolda, en Casamance. Ou dans une petite boutique du marché central de Kaolack, dans le centre du pays. Le service de mobile money a en effet commencé dans ces endroits que les acteurs traditionnels du secteur ont longtemps désertés : chez les petits commerçants de l’informel ou au sein des campagnes, où nombreuses sont les personnes non bancarisées qui ne possèdent
144
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
pas de smartphone. « Quand nous entrons sur le marché, en 2018, nos concurrents ne nous repèrent pas car nous ne leur prenons pas de parts de marché. Nous nous concentrons sur les filières économiques qui fonctionnent encore majoritairement au cash, comme les agriculteurs, les mareyeurs ou les pêcheurs », témoigne Coura Carine Sène, directrice générale de Wave pour l’Afrique de l’Ouest, également membre du comité de direction du groupe. À ce moment-là, l’entreprise créée par Drew Durbin et Lincoln Quirk, deux Américains qui ont fait connaissance sur les bancs de la Brown University, aux États-Unis,
est concentrée sur ses enquêtes de terrain. Objectif : comprendre ce qui éloigne certaines populations de la révolution en cours dans les services financiers sur téléphone mobile. Les ambitions du duo d’entrepreneurs dans le mobile money sont d’autant plus grandes que les deux créateurs de Sendwave, un service spécialisé dans les transferts de fonds internationaux, ont constaté les limites de leur modèle ouest-africain et les besoins des populations rurales. « Ce qui nous a séduits, à l’origine, c’est la quasi-obsession de l’expérience client au sein de l’équipe », explique Tidjane Dème, codirigeant du fonds d’investissement Partech Africa, qui a participé
ÉCONOMIE aux deux tours de table de l’entreprise. Ce travail de terrain va aboutir à un modèle d’affaires ultra-concurrentiel et relativement indépendant des opérateurs de télécommunications, puisque Wave va croître de 2018 à 2020 sans application mobile.
5,5 millions d’utilisateurs mensuels Un taux de commission unique de 1 % du montant de la transaction est appliqué. Surtout, l’usage est simplifié, avec un parcours client facilité pour les professionnels, notamment pour le paiement de masse, qui séduit des PME, comme la Société de culture légumière, à Saint-Louis. L’entreprise de 5 000 salariés gère sa paie avec Wave depuis 2018. En parallèle, la start-up développe un système déjà expérimenté par le français Famoco, mais promu par l’américain comme une innovation de rupture. L’idée réside dans une carte dévolue aux utilisateurs de téléphone basique sur laquelle est imprimé un code QR unique relié à un portefeuille numérique personnel. Ainsi, l’utilisateur qui souhaite effectuer une transaction dématérialisée n’a qu’à se tourner vers un agent Wave, qui se charge pour lui de l’effectuer après avoir scanné son code. Ce n’est qu’en 2020 que Wave lance une application mobile en bonne et due forme, qui vient compléter son offre. Ces différents canaux lui permettent de revendiquer 5,5 millions d’utilisateurs actifs mensuels au Sénégal et en Côte d’Ivoire, où l’application est lancée à la mi-2021, ainsi qu’un volume de transactions de « plusieurs milliards de dollars », selon le site spécialisé TechCrunch. « Ce nombre de clients paraît aberrant au regard de la démographie du Sénégal », relativise néanmoins un bon connaisseur du mobile money continental, conscient que Wave n’est présent en Côte d’Ivoire que depuis 2019 et vient tout juste de se lancer en Ouganda et au Mali. Du reste, la start-up séduit désormais les utilisateurs urbains et plus aisés, et commence à rivaliser avec des acteurs traditionnels comme Orange Money ou MoMo, de MTN. Au début de septembre, Wave finit par prendre la lumière et faire couler
beaucoup d’encre. Émancipée de Sendwave – ses deux fondateurs ont revendu le service à WorldRemit en 2020 –, la start-up conclut la plus grosse série A de l’histoire du continent. Avec une levée de fonds de 200 millions de dollars injectés par de prestigieux investisseurs américains (l’entreprise Stripe ou le fonds Founders Fund, de Peter Thiel, qui a cofondé PayPal avec Elon Musk et figure parmi les premiers investisseurs de Facebook), la marque au pingouin s’est hissée dans le club très fermé des licornes africaines (une valorisation de 1,7 milliard), une première pour une société d’Afrique francophone. Entreprise « distribuée », à l’image des big tech américaines, Wave Mobile Money emploie plus de
Son succès fulgurant a dérangé ses concurrents, qui ont été contraints de baisser leurs tarifs. 800 personnes entre son siège social africain de Dakar (450 personnes), son siège new-yorkais, sa filiale à Abidjan et le reste du monde. « L’ingénierie et les équipes “produits” sont plus nombreuses hors d’Afrique », indique Coura Carine Sène. Un réseau de 25 000 agents complète ces effectifs. Le succès de ce nouveau venu étonne au sein de la tech africaine, d’autant qu’il ne communique pas volontiers ses chiffres. « C’est une levée de fonds qui a du sens. Ni la taille du ticket ni la valorisation ne sont surestimées. Autour de la table, il y a des investisseurs sérieux qui sauront accompagner l’entreprise dans sa prochaine étape de croissance », se défend l’investisseur de Partech Africa. « L’industrie du mobile money n’est pas très rentable et met plusieurs années à atteindre l’équilibre [dix ans en moyenne] », rappelle quant à lui notre expert. Selon lui, entre les commissions reversées à son réseau d’agents (en moyenne 50 % du chiffre d’affaires, sachant que Wave indique garantir une juste
rémunération de ces acteurs) et l’animation de celui-ci, sans compter les charges liées aux plus de 800 salariés et les frais de communication et de marketing pour se faire connaître des nouveaux marchés, l’entreprise dépense beaucoup. Mais l’expérience de l’équipe et le potentiel du marché rassurent les investisseurs. « Le travail effectué sur le réseau d’agents est très intéressant, et l’expérience client est réputée très bonne », indique notre source. « Avec l’expérience de Sendwave, l’équipe de Wave a l’habitude d’opérer sur plusieurs marchés. Ils ont travaillé en Tanzanie, au Nigeria et en Éthiopie. Et l’Afrique francophone est plus attrayante qu’il n’y paraît puisqu’il s’agit d’un espace de régulation homogène composé de huit pays », justifie le dirigeant de Partech Africa. Au Sénégal, en tout cas, le succès du service a dérangé Sonatel. L’opérateur a tenté de freiner le développement de Wave en lui interdisant de distribuer du crédit téléphonique via son application et le canal USSD. Le litige a provisoirement été tranché par l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes en faveur de Wave, qui est autorisé à poursuivre cette activité de manière limitée. Plus largement, les tarifs concurrentiels de la plateforme ont forcé les opérateurs à baisser leurs prix. Et Wave demeure sous bonne surveillance du premier opérateur du pays.
Extension régionale imminente Le pingouin sur fond bleu n’en a que faire et continue son chemin. Ses activités seront bientôt lancées au Togo, au Burkina, au Bénin et au Niger. « La question est désormais de savoir combien de temps ils vont tenir avec ce modèle, qui semble perdre de l’argent », s’interroge l’analyste. Ce succès fulgurant n’est en effet pas sans rappeler celui de Wari, entreprise sénégalaise de services financiers autrefois active dans 62 pays et dont les clients et prestataires ne parviennent plus à récupérer leur argent. Kabirou Mbodj, son fondateur, a d’ailleurs été condamné en septembre à six mois de prison ferme pour abus de confiance. Une chute vertigineuse, qu’un romancier aurait aussi pu imaginer. JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
145
Dossier Télécoms INFRASTRUCTURES
Les « towercos » à l’heure de la maturité Les opérateurs accélèrent l’externalisation de leurs équipements pour se concentrer sur leur cœur de métier : les services. Une aubaine pour IHS, Helios, American Tower et Gyro Group, qui ont enfin convaincu les marchés de la rentabilité de leurs activités sur le territoire africain.
KÉVIN POIREAULT
P
etite révolution dans le monde africain des télécoms. IHS Towers, premier gestionnaire de tours de télécoms (« towerco ») en Afrique, a lancé, depuis son siège nigérian, son introduction à la Bourse de New York le 4 octobre 2021. Avec des objectifs clairs : lever autour de 380 millions de dollars en produit net et atteindre une valorisation de plus de 7 milliards de dollars, dette comprise. Cela en ferait la plus grosse cotation jamais enregistrée pour une société africaine. L’entrée en Bourse d’IHS survient moins de deux ans après celle de son concurrent Helios Towers, coté à la Bourse de Londres depuis octobre 2019. Les deux towercos avaient tenté leur chance une première fois en 2018, avant de renoncer, notamment à cause de l’instabilité des marchés africains sur lesquels ils opéraient. Aujourd’hui, ils ont diversifié leur portefeuille et jouissent d’une belle croissance. IHS possède près de 30 000 tours dans cinq pays d’Afrique (Nigeria,
146
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
Côte d’Ivoire, Cameroun, Zambie et Rwanda) ainsi qu’au Brésil, au Pérou, en Colombie, au Koweït, et cherche à s’installer en Arabie saoudite et en Égypte. Après une année difficile « à cause du Covid-19 », confie un représentant d’IHS à Jeune Afrique, le leader des towercos en Afrique a
Le chiffre d’affaires d’Airtel a grimpé de 19 % en 2020, celui de MTN de 10,9 % et celui de Vodacom de 7,4 %. enregistré une croissance de 21,2 % de son chiffre d’affaires au deuxième trimestre de 2021. Helios, troisième sur le continent, est propriétaire de plus de 8 000 tours en Tanzanie, en RDC, au Ghana, au Congo, en Afrique du Sud, au Sénégal, à Oman, et explore une expansion dans neuf nouveaux pays africains, notamment au Maroc,
en Égypte et à Madagascar. La société a enregistré une croissance de 4 % de son chiffre d’affaires lors du premier semestre de 2021.
Hausse du mobile money « Le marché africain des télécoms apporte de grandes opportunités de croissance, avec une population importante et en hausse, une adoption des smartphones qui demeure basse mais qui croît à une vitesse record, notamment avec l’usage de services numériques comme le mobile money », indique Dion Bate, spécialiste des télécoms de la zone Afrique et Moyen-Orient chez Moody’s. Cette croissance est indiscutable chez les opérateurs africains : le chiffre d’affaires d’Airtel a grimpé de 19 % en 2020, celui de MTN de 10,9 % et celui de Vodacom de 7,4 %, selon Moody’s. Pourtant, ces bons résultats ne s’appuient plus sur les revenus liés à la voix (VoIP), mais bien à une plus grande pénétration d’internet sur le continent. Les opérateurs africains, encore détenteurs de près de 60 % des
VINCENT FOURNIER POUR JA
Après une année 2020 difficile, les gestionnaires de tours de télécoms (ici à Djibouti) repartent à l’offensive.
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
147
DOSSIER TÉLÉCOMS tours de télécommunications du continent, préfèrent désormais se concentrer sur leur cœur de métier, les services numériques, et tendent à externaliser la gestion de ces infrastructures passives. Cette pratique est largement adoptée aux États-Unis, où 90 % des tours appartiennent à des towercos indépendants, selon le cabinet EY, mais aussi en Amérique latine (55 %) et
en Inde (52 %). « Elle a commencé à être adoptée en Afrique avec l’arrivée de l’indien Bharti Airtel sur le continent il y a dix ans », rappelle Thecla Mbongue, analyste pour le cabinet Omdia. En confiant la gestion des infrastructures de télécoms passives à des sociétés indépendantes, les opérateurs se délestent des coûts de maintenance. Le towerco, de son côté, loue l’accès à sa tour, non plus
au seul opérateur qui la lui a vendue, mais à plusieurs, mutualisant ces mêmes coûts. En théorie, tout le monde y gagne. « On pensait qu’Airtel allait externaliser toutes ses infrastructures », poursuit l’analyste. « Le manque de régulation dans certains pays et la peur de la concurrence » en ont décidé autrement pour la firme indienne, qui gère certaines de
Technologie Pourquoi MTN a opté pour l’OpenRAN L’opérateur sud-africain est l’un des premiers au monde à généraliser l’utilisation des nouvelles fréquences 4G et 5G. Un pari qui devrait lui permettre de faire des économies importantes et de rendre ses infrastructures plus évolutives.
L’
inclusion numérique passe par une volonté politique et par des choix technologiques. MTN l’a bien compris. Le 16 juin 2021, le premier opérateur mobile du continent a annoncé qu’il commencerait le déploiement de son « réseau ouvert d’accès radio » – OpenRAN, en anglais – dans toutes ses filiales africaines d’ici à la fin de 2021. C ette technologie e st un ensemble de spécifications techniques décidées par un organisme de coopération (l’O-RAN Alliance), qui rend interopérables les dispositifs matériels et les logiciels de technologie mobile commercialisés par les différents opérateurs de télécoms – tels Nokia, Ericsson, Samsung ou Huawei – pour une meilleure couverture 4G et 5G. Grâce à l’OpenRAN, au lieu de se fournir entièrement chez un seul équipementier, un opérateur peut acheter chaque élément d’un réseau d’accès radio (RAN) chez un fabricant différent et « ainsi faire jouer la concurrence et baisser les prix », estime Anil Bhandari, vice-président en charge de la gestion de produits chez Altiostar, spécialiste américain d’équipements et logiciels OpenRAN appartenant à l’opérateur japonais Rakuten. Son
148
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
entreprise est partenaire de MTN pour le déploiement de la nouvelle architecture réseau en Afrique, avec les autres américains Mavenir et Parallel Wireless et les indiens Voyage et Tech Mahindra.
Réseaux virtualisés « L’OpenRAN favorise l’innovation grâce à son architecture plus flexible, couvre mieux les régions les plus reculées en rendant les équipements moins coûteux, et, grâce à sa modularité, s’assure que les réseaux répondent à la croissance de la demande en ajoutant brique par brique les éléments télécoms dont on a besoin », indique Vishal Mathur, responsable du déploiement au sein du Telecom Infra Project (TIP), second organisme mondial de référence sur les technologies OpenRAN. Celui-ci rassemble les acteurs des télécoms pour favoriser le développement de ces architectures ouvertes. L’OpenRAN s’appuie aussi sur des réseaux virtualisés, ou vRAN, qui permettent de transférer certaines fonctions aujourd’hui prises en charge par les équipements matériels vers des logiciels, hébergés dans un cloud. Grâce à cette virtualisation, les opérateurs pourraient réduire de manière conséquente
le temps entre le développement d’une nouvelle offre et sa commercialisation. La virtualisation permet une automatisation inédite des fonctions réseau, ce qui améliore les performances (latences plus faibles, débits plus élevés…) et favorise une réduction des coûts de maintenance pour les opérateurs et de consommation d’énergie.
Son défi est son adoption Le principal défi de l’OpenRAN, c’est son adoption. À ce jour, seul Rakuten a déployé un réseau OpenRAN à large échelle, au Japon. Depuis quelques mois, cette nouvelle architecture ouverte gagne des partisans, comme Samsung. Les plus gros opérateurs européens (Orange, Deutsche Telekom, Vodafone et Telefónica) ont tous des projets d’OpenRAN – et poussent l’Union européenne à soutenir l’initiative. « Nous avons plus de 50 expérimentations de l’OpenRAN et 13 laboratoires dans le monde », précise Vishal Mathur, avant de conclure, confiant : « Notre industrie a besoin de transformer sa vision dictée par les fabricants à une vision portée par les opérateurs, et cela passera par le déploiement de l’OpenRAN. » Kévin Poireault
Huawei Northern Africa, ce sont des milliers de connexions africaines Plus de 100 000 km de fibres optiques déployés dans la région Northern Africa
5 millions de ménages desservis en haut débit dans la région Northern Africa
Plus de 1 000 villages et 2 millions de personnes reliés dans les zones rurales africaines grâce à la solution RuralStar
ses infrastructures africaines en interne. Pour Thecla Mbongue, l’externalisation des infrastructures télécoms a stagné un temps en Afrique, avant de gagner un nouvel élan ces trois dernières années. MTN a joué un rôle majeur dans cette dernière accélération : l’opérateur revend actuellement ses infrastructures télécoms à tour de bras, notamment en Afrique du Sud. Il compte aussi profiter de l’entrée en Bourse d’IHS pour réduire ses parts dans l’entreprise, de l’ordre de 29 %, pour les réinvestir dans les services numériques. Orange, Airtel, Millicom, Vodacom, et d’autres lui emboîtent le pas. Parfois, cette externalisation prend la forme de consortiums constitués d’un towerco et d’un ou plusieurs opérateurs. IHS vient de signer un accord de ce type avec Egypt Telecom, le 6 octobre 2021, donnant naissance à IHS Telecom Egypt. D’autres encore décident, non pas de confier la gestion de leurs infrastructures à une autre société, mais de créer une filiale dédiée. C’est le cas du sud-africain Telkom avec Gyro Group. Cette stratégie pourrait aussi être celle de Vodacom, qui imiterait ainsi sa maison mère Vodafone, qui a créé Vantage Towers en 2019 à cet effet, selon le site TowerXchange.
Accélérer la transition énergétique En échange de cette délégation des tâches, et toujours dans une optique de moderniser les réseaux, les opérateurs africains réclament aux towercos des économies d’échelle. D’autant plus qu’ils subissent « une pression
NYSE
DOSSIER TÉLÉCOMS
Managers et actionnaires célébrant l’introduction d’IHS à la Bourse de New York, le 14 octobre 2021.
accrue des gouvernements à développer des réseaux dans des zones reculées, souvent jugées comme non rentables », ajoute Thecla Mbongue. Ainsi, le marché des towercos tend à se concentrer sur trois acteurs : IHS, pionnier sur le continent, American Tower, qui a racheté le panafricain Eaton Towers en 2019, et Helios Towers, qui a acquis le sud-africain SA Towers la même année. Le reste des towercos africains est constitué d’Africa Mobile Networks, Pan African Towers, Infratel, l’américain SBA Communications, qui a racheté Atlas Towers, acteur majeur en Afrique du Sud, et une poignée de towercos nationaux. « Cette concentration du marché a toutes les chances de s’accélérer à l’avenir car elle est favorisée par
l’adoption de la 4G et, à plus long terme, de la 5G. Cette dernière devrait demander aux towercos de densifier leur parc, tout en installant de plus en plus de small cells [petites infrastructures radio pour une meilleure couverture des réseaux de dernière génération]. Par ailleurs les opérateurs demandent d’accélérer la transition énergétique des towercos vers des énergies plus vertes », juge Sola Lawson, directeur d’African Infrastructure Investment Managers (AIIM), actionnaire d’IHS Towers. Avant de conclure : « La pandémie que nous venons de vivre a prouvé la résilience des infrastructures télécoms. » À charge pour IHS, Helios et consorts, de transformer l’essai et de prouver que leur modèle permet à l’Afrique de rattraper son retard de connectivité.
Cet entrepreneur américain, qui a grandi à Beyrouth durant la guerre du Liban, a travaillé chez Libancell, avant de rejoindre le Nigeria comme directeur adjoint de Motophone, le premier opérateur mobile du pays, à la fin des années
150
1990. En 2001, alors que le gouvernement nigérian prévoit de privatiser son secteur des télécoms, il fonde IHS Nigeria.« IHS est passée d’entreprise nigériane à société ouest-africaine, puis panafricaine, et c’est aujourd’hui une
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
multinationale présente sur trois continents », indique Sola Lawson, directeur d’African Infrastructure Investment Managers (AIIM), actionnaire d’IHS Towers et admiratif de son expansion. Kévin Poireault
IHS
SAM DARWISH L’HOMME QUI A TRANSFORMÉ IHS NIGERIA EN MULTINATIONALE
Profitez de l’Internet haut débit peu importe où vous vivez en Afrique Konnect, l’Internet haut débit par satellite, partout et pour tous Le haut débit, pour particuliers et professionnels où que vous soyez Grâce aux dernières technologies satellitaires, Konnect (groupe Eutelsat) participe au développement du continent africain en agissant pour la réduction de la fracture numérique en Afrique. Konnect a créé une gamme de services et forfaits permettant de répondre aux besoins de connectivité même dans les zones blanches (mal couvertes par la fibre ou la 4G). Konnect c’est la promesse d’un Internet haut débit de qualité à des tarifs compétitifs. Konnect propose aux institutions publiques, aux particuliers et aux entreprises des offres de connectivité flexibles, abordables économiquement, accessibles partout là où aucune solution haut débit fiable n’est disponible. Konnect propose 2 gammes de forfaits Internet fixe. La gamme Simply composée de forfaits (Easy / Zen / Max) allant de 5 Go et 250 Go de data, jusqu’à 50Mbps (avec l’option Speed) et à partir de 14$/mois, s’adaptant ainsi aux besoins et moyens de chacun. Ces offres sont toutes éligibles au Bonus Fidélité pour un renouvellement anticipé avant échéance du forfait offrant ainsi 20% de data supplémentaire. Konnect offre également à ses clients un boost de data (entre 150 et 300GB) la nuit de 22h et 6h. La gamme Unlimited quant à elle comporte 2 offres illimitées à partir de 55$/mois. Ces services sont disponibles selon un modèle prépayé afin de répondre aux usages du marché africain. Konnect n’oublie pas les zones très isolées en proposant également une solution adaptée et légère, baptisée Express Wifi et permettant un accès à l’Internet via Wifi par le biais de « Hotspots » et ce dans un rayon de 100m. Ces hotspots sont et pourront être localisés dans des commerces, écoles, mairies, exploitations agricoles,
Contactez-nous au :
+225 05 85460987 Ou plus d’infos sur :
konnect.com
hôpitaux, etc. L’accès au service s’effectue en achetant des bons de recharge (vouchers), valides de quelques heures à 1 mois, à partir de 0,25$.
La connectivité au service du developpement Konnect collabore régulièrement avec les gouvernements africains et institutions publiques pour apporter une connectivité de qualité dans les zones les plus reculées. Ces actions rendent possible, entre autres, la continuité du service public même en cas de crises ou conditions extrêmes, elles permettent aux hôpitaux isolés de bénéficier de la télémédecine ou encore connectent des milliers d’écoles et professeurs et facilitent l’accès au savoir. Enfin nous permettons à chacun de connecter sa famille au monde ou de développer son activité, peu importe sa localisation géographique. Ce sont près de 40 pays d’Afrique qui peuvent bénéficier des services Konnect.
Konnect, en quelques mots: 1. 2. 3. 4. 5.
L’Internet haut débit PARTOUT en Afrique et jusqu’à 100 Mbps Conçu POUR TOUS – particuliers et professionnels - dès 14$/mois Surfez, télétravaillez, streamez sans limite (qualité vidéo full HD) Un territoire totalement connecté en haut débit grâce à Konnect Express Wifi Rejoignez l’aventure Konnect, devenez partenaire (revendeur, installateur) ou diversifier vos sources de revenus en ouvrant un hotspot Express Wifi
DOSSIER TÉLÉCOMS
STRATÉGIE
Abidjan-Dakar, le moteur à deux temps d’Orange Du juridique au marketing, en passant par les ressources humaines et les infrastructures, le géant français optimise ses performances en s’appuyant sur ses deux centres de décision, qui pèsent conjointement 54 % de ses revenus sur le continent et au Moyen-Orient.
QUENTIN VELLUET
A
u début de juin à Dakar, le torchon brûle entre Wave, un nouveau venu du mobile money, et Sonatel, leader du marché des télécoms et filiale d’Orange. Le premier, qui secoue la position confortable de l’opérateur avec une offre ultra-concurrentielle, vient d’entamer un recours auprès du régulateur des télécoms. Avec comme objectif que Sonatel lui permette à nouveau de distribuer du crédit Orange à travers son application mobile, et qu’il pratique la même politique tarifaire qu’avec ses autres partenaires. Le conflit qui a agité les médias et les réseaux sociaux pendant une dizaine de jours s’est conclu par une décision temporaire du régulateur en faveur de Wave. Même période, à Abidjan, Wave lance en grande pompe cette même offre de mobile money appliquant une commission unique de 1 % sur les transactions. Et, pourtant, pas de conflit médiatisé ou de guerre d’influence dans les couloirs du régulateur. Si Orange Côte d’Ivoire (OCI), premier opérateur du pays, n’a pas encore lancé d’offensive contre le nouveau venu sur les bords de la lagune Ebrié, c’est d’abord parce que Mamadou Bamba, son directeur, dispose du retour d’expérience de son homologue sénégalais, Sékou Dramé. Et prend le temps de se préparer à un potentiel bras de fer. Vu les ambitions sous-régionales de la start-up américaine, qui a levé 200 millions de dollars au début
152
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
de septembre pour soutenir son développement, nul doute que l’ensemble des filiales ouest-africaines d’Orange se coordonnent à l’heure où sont écrites ces lignes pour proposer une offre concurrentielle et pour se défendre sur le terrain réglementaire.
Deux socles prospères Supervisé par la direction d’Orange Afrique et Moyen-Orient (Omea), à Casablanca, qui réunit chaque semaine les directeurs généraux de filiales, ce travail en réseau est l’une des principales forces du groupe français. La présence de l’opérateur dans huit des seize pays d’Afrique de l’Ouest est gérée à travers ses deux centres de décision. À Dakar avec Sonatel, qui gère les filiales au Mali, en Guinée, en Guinée-Bissau, en Sierra Leone, et abrite le siège d’Orange International Networks Infrastructures. Et à Abidjan avec OCI, qui pilote le Burkina Faso, le Liberia, et héberge Orange Bank Africa, les services de maintenance et compliance d’Orange Money ainsi que Mowali, la société d’interopérabilité détenue à 50 % avec MTN. Avant d’inspirer les synergies actuelles, cette structuration a historiquement été motivée par des considérations financières. « Il y a un intérêt politique à ce que ces sociétés soient contrôlées par des acteurs locaux, mais la création d’OCI a surtout été une stratégie financière très rentable qui a permis à Orange de répartir ses risques et d’éviter une double fiscalité
(taxes locales et impôts sur les dividendes rapatriés) en facilitant le réinvestissement des bénéfices dans les filiales », explique une source bien informée au sein du groupe. Ensemble, ces deux socles prospères représentent 54 % du chiffre d’affaires d’Omea, soit 3,1 milliards d’euros, des revenus en croissance de 7 % par rapport à 2019. Ils donnent à Ramon Fernandez, directeur financier du groupe et président du comité d’investissement d’Orange SA, plus de latitude lors des opérations de croissance externe sur le continent.
Au Burkina Faso, Mamadou Bamba, directeur d’OCI, prend le temps de se préparer à un potentiel bras de fer. Quand, par le passé, Sonatel prenait automatiquement en charge la gestion des nouveaux marchés de la sous-région, le comité peut maintenant trancher entre qui de Dakar ou d’Abidjan doit gérer la filiale, à partir de différents critères. « Outre les réseaux professionnels des dirigeants locaux qui parfois facilitent les processus d’appel d’offres ou l’attraction de coactionnaires, d’autres données sont prises en compte comme la
DOSSIER TÉLÉCOMS
UN MANAGEMENT AFRICAIN À TROIS TÊTES
TUNISIE MAROC
Hub de Casablanca
ÉGYPTE
• Siège social d’Orange Afrique et Moyen-Orient(Omea) • Bureau régional Afrique du Nord et Moyen-Orient • Centre d'ingénierie réseau • Centre de sécurité
MALI SÉNÉGAL GUINÉE BISSAU
GUINÉE
SIERRA LEONE LIBERIA
BURKINA FASO CÔTE D'IVOIRE CAMEROUN
Hub de Dakar • Siège social de Sonatel • Centre de services financiers partagés • Siège social de Djoliba (réseau panafricain de fibre optique) • Centre de supervision du réseau
RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE
RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO
Hub d’Abidjan • Siège social d'Orange Côte d'Ivoire • Siège d'Orange Bank Africa • Siège social de Mowali (système de paiement et transfert d'argent sur mobile) • Centres de conformité et de services partagés Orange Money
MADAGASCAR BOTSWANA
Filiales Orange 1 000 km
capacité de financement ou encore le management disponible », indique à Jeune Afrique un expert de l’IFC (groupe de la Banque mondiale) qui connaît bien le secteur.
Jeu de chaises musicales À l’image de Sonatel, qui a dû définir une ambitieuse politique de recrutement et de formation de ses cadres au tournant des années 2000 pour accompagner son expansion géographique, la holding ivoirienne est à son tour devenue une pépinière de talents. Ces derniers quittent Abidjan pour parfaire
leurs compétences dans les filiales libérienne ou burkinabè. Jean Marius Yao, actuel directeur général d’Orange au Liberia, a par exemple fait ses armes au sein du service marketing d’OCI. Dans le sens inverse, Fanta Sidibé, actuelle directrice de l’expérience client chez Orange Côte d’Ivoire, a fait ses classes au cœur du département communication de Sonatel. Ce jeu de chaises musicales est une des synergies apportées par le maillage d’Orange en Afrique de l’Ouest. Tout comme la mise en commun de ses infrastructures, dont
Djoliba est le parfait exemple. Mis en service en décembre 2020, le réseau de fibre optique de 10 000 kilomètres parcourt huit pays (dont six marchés d’Orange) et représente « quelques centaines de millions d’euros » d’investissements selon Alioune Ndiaye, PDG d’Omea. Cette somme a été répartie depuis plusieurs années entre les filiales, qui investissent chaque année 15 % de leurs revenus dans les aménagements de réseau. Mais elles se partagent désormais les bénéfices – pour le moment inconnus – de cette infrastructure commune. JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
153
DOSSIER TÉLÉCOMS
INFOGRAPHIE INTERNET MOBILE
Dans quels pays la data est-elle le moins cher ?
TOGO
8,64
Prix de 1 gigaoctet de données mobiles en dollars en 2020
Afrique de l’Ouest
Afrique du Nord
À 5 dollars le gigaoctet en moyenne, SIERRA LEONE GAMBIE LIBERIA le coût de la connexion a baissé NIGER GUINÉE SÉNÉGAL CÔTE de 28 % entre 2018 et 2020, D’IVOIRE MALI GUINÉEALGÉRIE CAP-VERT BISSAU mais reste élevé sur NIGERIA GABON BURKINA FASO 6 TUNISIE le continent. Tout le 7,78 ÉGYPTE MAROC COMORES BÉNIN GHANA 4 monde n’est pas 2 TCHAD KENYA ÉTHIOPIE logé à la même 8,64 MADAGASCAR 0 SOUDAN enseigne : les RDC MAURICE RWANDA CAMEROUN différences restent 8 Afrique SOMALIE ZAMBIE très importantes, centrale BURUNDI MOZAMBIQUE Afrique OUGAND A CONGO ANGOLA même entre pays de l’Est 8,47 TANZANIE voisins. LESOTHO
GUINÉE ÉQUATORIALE
34,57
S
i la fracture numérique se réduit sur le continent, le coût de l’internet mobile reste élevé par rapport aux revenus. En 2020, le prix médian de 1 giga de données mobiles en Afrique s’élevait à plus de 5 dollars, contre près de 7 dollars en 2018, soit une baisse de 28 %, explique Alliance for Affordable Internet (A4AI) dans son dernier rapport. À titre de comparaison, il fallait compter 3,50 dollars pour un giga au sein de l’Union européenne en 2020. D’un pays à l’autre, les écarts de coûts demeurent très importants. Ainsi, en Guinée équatoriale, il fallait débourser en 2020 plus de 35 dollars pour obtenir 1 giga de données mobiles, soit, selon A4AI, le tarif le plus élevé du monde. Le pays
154
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
NAMIBIE
6,62
SOURCE : A4AI
AFRIQUE DU SUD
Afrique australe
est relié à trois câbles sous-marins de fibre optique, mais est pénalisé par une population peu nombreuse et le manque de concurrence. Les choses s’améliorent en RDC, mais il fallait encore payer 8 dollars pour 1 giga de données mobiles en 2020 (10,70 dollars l’année précédente, soit une baisse de 25 %), addition salée due notamment à la difficulté d’installer et d’entretenir des réseaux dans des régions reculées et pauvres. À l’inverse, parmi les pays africains où le prix de l’internet mobile est le plus faible, on retrouve le Soudan, l’Égypte et le Maroc. Dans le royaume chérifien, le prix du giga est passé de 5 dollars en 2019 à 2 dollars en 2020, résultat de la stratégie Maroc Digital 2020, centrée
sur la réduction de la fracture numérique. 8,06 Pour les Nations unies, l’accès à internet est abordable lorsque le coût de 1 giga est inférieur à 2 % du revenu mensuel brut. Or, sur le continent, ce ratio est de 5,7 %, contre 2,7 % en Amérique du Sud et 1,6 % en zone Asie-Pacifique. « Seulement 14 des 48 pays africains participant au classement ont un accès à internet abordable », estime l’A4AI. En Centrafrique, 1 giga représentait 24,4 % du revenu mensuel moyen en 2020, en RDC, 20,6 %. En revanche, il équivalait à seulement 0,5 % du revenu mensuel à Maurice, 0,8 % en Algérie et 1,3 % au Gabon. Solène Benhaddou, Christophe Le Bec BOTSWANA
LIBYE
11,38
Un environnement propice à l’innovation Une économie diversifiée Un hub régional en transports et logistique Des infrastructures et services aux standards internationaux De nouvelles offres touristiques
Un port d’attache pour les investisseurs
© V. FOURNIER pour J.A. - Droits réservés
Au carrefour de l’Afrique, du monde arabe et de l’Asie
DOSSIER TÉLÉCOMS
RD CONGO
Au cœur de la bataille pour la fibre optique À la faveur d’une relative accalmie politique à Kinshasa, des installateurs d’infrastructures, comme Benya Capital ou Liquid Intelligent Technologies, se lancent dans la course au câblage du deuxième plus grand pays d’Afrique. QUENTIN VELLUET
N
ous sommes une place to be, comme diraient les Anglais. » Après deux années d’incertitudes politiques liées à la collaboration laborieuse entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, puis à la quête de l’Union sacrée de l’actuel président de la République, Augustin Kibassa Maliba ne cache ni son soulagement ni sa détermination. À 49 ans, le ministre des Postes, des Télécommunications et des Nouvelles Technologies de l’information et de la communication de RDC peut enfin entamer l’une des missions qu’on lui a confiées le 26 août 2019 : attirer des investisseurs capables de câbler rapidement son pays, décrié pour son environnement incertain des affaires, sa topographie difficile et la faiblesse de son internet mobile. La RDC fait effectivement partie des pays africains les moins équipés en infrastructures de réseau. La faible densité de son maillage a des conséquences importantes à l’apparition de la moindre panne. La dernière en date est intervenue à la mi-juillet, à la suite d’une coupure sur une ligne de fibre optique terrestre connectant Muanda, sur la côte Atlantique, à la capitale, Kinshasa (environ 360 km à vol d’oiseau). L’incident a causé un net ralentissement du trafic au cours de l’après-midi du 16 juillet pour des millions d’abonnés d’Orange et de Vodacom.
156
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
BENYA
«
Le DG de la Société congolaise des postes et télécommunications, Didier Musete Lekan (à g.), avec Ahmed Mekky, patron de l’équipementier Benya Capital, le 28 juin 2021, au Caire.
Doté, en matière numérique, d’un cadre réglementaire très ancien – le texte le plus récent date de 1987 –, le deuxième plus vaste pays du continent, qui, par sa localisation, pourrait devenir un carrefour d’interconnexion pour l’Afrique, enregistre paradoxalement une faible pénétration de l’internet mobile, de 25 % (+ 5 points en quatre ans). Publiée en 2017, la dernière édition de l’indice de développement des technologies de l’information et de la communication de l’Union internationale des télécoms (UIT) plaçait la RDC au 171e rang sur 175 États en matière d’équipement. Du fait de ces lacunes, le coût de la donnée mobile est élevé. Qu’ils vivent
à Kinshasa, Goma, Lubumbashi ou dans des zones bien moins couvertes, les utilisateurs congolais doivent débourser en moyenne 8 dollars pour s’offrir un gigaoctet de data (voir p. 154). Figurant au nombre des pays africains où le coût de la donnée est le plus élevé, la RDC fait là encore figure de mauvais élève.
Rattraper le retard technologique « Il faut reconnaître que nous avons pris du retard, ce n’est pas une honte », confesse Augustin Kibassa Maliba. Ce natif du Katanga, au fait des objectifs définis par le Plan national du numérique publié en septembre 2019, estime que son pays a besoin d’au moins 50 000 km
DOSSIER TÉLÉCOMS À son tour, la société britannique LMS Holdings a signé, à la fin de juillet, un contrat dit build, operate, transfer avec la SCPT. Il prévoit la construction et la gestion d’un câble de 640 km reliant Kasindi à Bukavu, puis un transfert de compétences, la rénovation des équipements de la station d’atterrissement du câble West Africa Cable System (Wacs), à Muanda, ainsi qu’une meilleure informatisation de l’entreprise publique. Le contrat est estimé à 35 millions de dollars. « L’idée est de stimuler les investissements privés, mais aussi les partenariats publicprivé », commente Augustin Kibassa Maliba. L’ensemble de ces projets booste la confiance des investisseurs étrangers. IFC et deux sociétés de capital-investissement, Adenia Partners et African Infrastructure Investment Managers (AIIM), ont injecté 130 millions de dollars dans Eastcastle Infrastructure, un gestionnaire de tours de télécoms qui prévoit d’en implanter de nouvelles en RDC.
Confiance des investisseurs Quelques jours plus tard, Facebook et Liquid Intelligent Technologies (ex-Liquid Telecom) – qui dispose déjà de 2 500 km de fibre dans le pays – ont annoncé un partenariat pour la construction et l’exploitation d’un câble parcourant 2 000 km, à vol d’oiseau, du centre du pays au point d’atterrissement du câble 2Africa, à Muanda. Le groupe, contrôlé par le milliardaire zimbabwéen Strive Masiyiwa, avait annoncé quelques mois plus tôt un autre projet conçu avec Orange, qui prévoit, lui, un câble de 4000 km entre la ville de Kasumbalesa, dans le Haut-Katanga, et Inga, dans le Bas-Congo. Le coût de l’opération est estimé à 20 millions de dollars.
158
La RDC veut couvrir 50 % à 70 % de son territoire d’ici à trois ans.
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
De son côté, Africell, quatrième opérateur du pays, a bien l’intention d’investir une part des 205 millions de dollars qu’il est parvenu à lever auprès de la coopération américaine et de plusieurs banques dans l’extension
Ces dernières semaines, les annonces concernant la signature de projets de pose de fibre optique ont commencé à pleuvoir. de son réseau et le développement de nouveaux services dans le pays. « Notre objectif est de couvrir 50 % à 70 % du territoire d’ici à trois ans », assure le ministre. Cet ambitieux engagement dépendra beaucoup de la façon dont les pouvoirs publics encadreront et accompagneront ces projets. Si le secteur privé se structure avec le soutien des institutions concernées, il faut encore que l’administration se coordonne afin de définir une gouvernance claire. Pour l’instant, difficile de distinguer les prérogatives respectives d’Augustin Kibassa Maliba et de Désiré Cashmir Eberande Kolonge, le nouveau ministre du Numérique. « Des projets plutôt transversaux sont déjà attribués à mon collègue, indique le ministre des Télécoms, mais nous attendons encore l’ordonnance d’attribution des missions pour chaque ministère », indique-t-il à Jeune Afrique. Une troisième personne est censée intervenir dans les TIC : Dominique Migisha, conseiller spécial du chef de l’État chargé du Numérique. Créé en mars 2019, ce poste semble néanmoins être plus stratégique qu’opérationnel, autour de la définition du plan national du numérique. VINCENT FOURNIER/JA
de fibre optique pour rattraper son retard technologique. Il n’hésite donc pas à revêtir un costume de VRP en télécoms afin d’attirer les investisseurs. À la mi-juin, il s’est rendu à Paris sur le stand de la délégation congolaise au salon Vivatech. Quelques semaines plus tard, il découvrait le Mobile World Congress de Barcelone, raout mondial des télécoms, où il a pu observer les stands de Huawei et d’Orange et échanger avec ses homologues du continent sur la nécessaire harmonisation des différents cadres juridiques. À Kinshasa, le travail porte ses fruits. Ces dernières semaines, les annonces concernant la signature de projets de pose de fibre optique ont commencé à pleuvoir. Le 28 juin, l’équipementier égyptien Benya Capital a ouvert le bal en signant un contrat avec la Société congolaise des postes et télécommunications (SCPT) – opérateur historique et gestionnaire des infrastructures de télécoms du pays – pour la pose et l’exploitation de 16 000 kilomètres de fibre optique.
CULTURE
À Jeune Afrique, à Paris, le 19 octobre 2010.
160
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
MÉMOIRES
Autoportrait à l’encre verte Les souvenirs de Béchir Ben Yahmed sortent le 3 novembre aux Éditions du Rocher, sous le titre J’assume. Ils retracent une foisonnante épopée, qui vit coïncider la vie d’un homme, la réussite d’une entreprise et l’émergence d’un continent. FRANÇOIS SOUDAN
par un jeune historien, l’universitaire François Robinet, puis par l’une de ses proches collaboratrices, elle-même écrivaine et journaliste à Jeune Afrique, Joséphine Dedet. Danielle, son épouse, se chargea du cahier photos. Le manuscrit venait à peine d’être remis aux Éditions du Rocher, dont le patron, Bruno Nougayrède, avait manifesté un vif intérêt pour le projet, que la pandémie de Covid-19 frappa de plein fouet Béchir Ben Yahmed, emporté à l’aube de ses 94 ans. Restait à décider du titre. L’auteur lui-même hésitait entre « À l’encre verte », littéraire certes, mais réservé aux initiés (BBY n’a jamais cessé d’écrire avec une encre de cette couleur) et « J’assume », plus provocateur. C’est finalement ce dernier titre qui a été choisi. Un « J’assume » qui n’est ni une posture ni un moyen de clore le débat ou de se débarrasser d’une polémique, mais un « J’assume » de responsabilité. Cet Africain dans le siècle que fut Béchir Ben Yahmed, « grand témoin et haute conscience de l’ère postcoloniale », selon Emmanuel Macron, qui a rendu hommage à sa « lucidité clinique » et à sa « fraternité d’âme », raconte et se raconte dans ces passionnants Mémoires. En français courant, « J’assume » signifie « circulez, il n’y a rien à voir ». C’est ici tout le contraire : lisez, il y a tant à apprendre.
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
BRUNO LÉVY POUR JA
S
ix mois jour pour jour après sa disparition, le 3 mai 2021, à Paris, Béchir Ben Yahmed nous livre à titre posthume ses Mémoires, tant attendus et longtemps espérés par tous ceux que la personnalité et le parcours exceptionnels du fondateur de Jeune Afrique fascinent, passionnent et intriguent à la fois. Le making of de cette foisonnante traversée du siècle qui vit, dans un singulier alignement de planètes, coïncider la vie d’un homme, la réussite d’une entreprise et l’émergence d’un continent, aura duré une décennie entière. Au départ réticent (« Ce qui est intéressant ce n’est pas ma personne, c’est Jeune Afrique »), puis convaincu par quelques proches, parmi lesquels Jean-Louis Gouraud et Renaud de Rochebrune, de la nécessité historique et pédagogique de l’exercice, BBY se prêta tout d’abord au jeu du livre-interview. Un tandem constitué par Philippe Gaillard (aujourd’hui décédé) et le journaliste marocain Hamid Barrada, et, plus tard, son beau-fils Zyad Limam (directeur d’Afrique Magazine) menèrent ces entretiens entre 2010 et 2016 avant que Béchir Ben Yahmed ne reprenne directement la main. Dans ce travail, qui consistait à la fois à compléter ces conversations inachevées tout en les enrichissant avec la masse considérable de ses archives personnelles, BBY fut assisté
161
Pour vous, BGFIBank Côte d’Ivoire fait de l’Excellence, une exigence.
Certification
Certification
Système de management de la qualité.
Sécurisation des données bancaires clients. Depuis 2019
ISO 9001:2015 Depuis 2018
Marcory, Boulevard Valery Giscard d’Estaing, Côte d’Ivoire Tél. : +225 27 21 56 91 56 - Eqc: +225 27 22 50 80 70 Fax: +225 27 21 26 82 80 E-mail Ecoute Qualité Clients : eqc@bgfigroupe.com
www.cotedivoire.groupebgfibank.com
PCI DSS
Notation financière
A+
Risque de solvabilité financière maitrisé. Depuis 2020
POUR TOUT COMPRENDRE DE L’ÉVOLUTION D’UN PAYS OU D’UNE VILLE
GRAND FORMAT ABIDJAN AMÉNAGEMENT p. 174 | POLITIQUE p. 194 | LOISIRS p. 206
RENAUD VANDERMEEREN/EDJ
Vue aérienne du quartier du Plateau.
Capitale 3.0 Métropole en mutation permanente, porte d’entrée de l’Afrique de l’Ouest, la capitale économique ivoirienne n’en finit pas de s’étendre et de se redessiner. Portrait d’une ville qui veut grandir sans perdre son âme. JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
171
Post-Scriptum Georges Dougueli
Ces « maris de nuit » qui nuisent à l’Afrique
français. Et Tonda d’ajouter que ces personnes, qui ne sont plus capables de travailler, s’en vont chercher la délivrance dans les Églises de réveil. Pour l’universitaire, ce rêve n’est ni plus ni moins que l’expression d’une « accumulation de frustrations liées aux conditions matérielles dans lesquelles se débattent les individus. L’argent qui fait défaut, la maison qu’on ne peut pas construire ou acheter, les études qu’on ne peut entreprendre… Bref, les maris de nuit sont tous ces obstacles et toutes ces frustrations qui se transforment, par le travail du rêve, en entités sans visage, sans nom, sans âge et même sans genre… Ils sont des figures de l’imaginaire qui symbolisent tous les désirs irréalisés et irréalisables. » Qui a jamais osé établir un lien entre « maris de nuit » (sorcellerie) et capitalisme? On en écarquille les yeux.
Structure du malheur
U
n livre peut être une petite bombe à retardement. Professeur de sociologie et d’anthropologie à l’université OmarBongo de Libreville, Joseph Tonda a discrètement tenté de larguer la sienne en publiant, en mai dernier aux éditions Karthala, Afrodystopie. La vie dans le rêve d’autrui. Auraitelle explosé qu’il aurait déjà été excommunié de la communauté des intellectuels africains pour intelligence avec l’ennemi néocolonialiste. Pour l’instant, le livre, qui connaît un relatif succès dans les librairies de France, fait monter la température dans des forums de messagerie instantanée, où des collègues d’Afrique francophone instruisent le procès de l’auteur, tant il est vrai que, dans cette communauté, la chasse aux intellectuels soupçonnés de « stigmatiser le continent pour plaire aux blancs » devient une activité à plein temps. Quitte à faire un sort à un essai qui sent bon l’exotisme à la Tarzan, autant le proposer en objet de débat. Déjà, il faut ouvrir le livre et y entrer sans trébucher sur le titre, Afrodystopie. Ô paradoxe! Les laboratoires en sciences humaines et sociales sont gangrenés par la novlangue que dénonçait pourtant
226
JEUNE AFRIQUE – N° 3106 – NOVEMBRE 2021
George Orwell, le maître de la dystopie, du reste omniprésente dans l’ouvrage. Tonda, comme la plupart de ses collègues, est difficile à lire. Mais ne lui jetons pas plus la pierre que l’encens sans ausculter son propos. L’anthropologue tente d’expliquer le malheur du continent par le fait que, sous l’empire du néolibéralisme triomphant, les Africains ont érigé l’argent en « valeur suprême ». Pour étayer son analyse, il met en exergue le phénomène dit des « maris de nuit », des entités rêvées qui ont des rapports sexuels avec des hommes ou des femmes pendant leur sommeil. « Ces entités procurent une extrême jouissance à celles et ceux qu’elles visitent, et l’expérience est si physique et puissante que, dans le même temps, elle les transforme dans la vie réelle en zombies », explique l’auteur dans un entretien à un quotidien
« Des figures de l’imaginaire qui symbolisent tous les désirs irréalisés et irréalisables. »
Relevons tout de même, pour le déplorer, que cet essai repose sur un phénomène – les maris de nuit – existant mais marginal. En outre, la réalité qu’il décrit est aussi vieille que les peuplades bantoues. Pour exister, elle n’a pas attendu l’argent du colonisateur et encore moins les églises pentecôtistes. Reste que, vrai ou faux, le propos mérite d’être questionné. L’auteur titille notre intelligence en donnant une interprétation nouvelle à la vie psychique de la société africaine contemporaine, alors qu’il est établi que cette dernière a été profondément et durablement affectée par les situations coloniales et postcoloniales. D’ailleurs, La vie dans le rêve d’autrui explique peut-être, aussi, la propension de la classe dirigeante à privilégier ses intérêts égoïstes au détriment du bien-être général. Elle qui est mue par un irrépressible désir de conserver ou d’accumuler de la puissance pour dominer et soumettre ses semblables. En tout cas, Joseph Tonda en est persuadé: « C’est cela la structure du malheur dans lequel nos sociétés sont enfermées. » Pour en sortir, l’anthropologue prône la « révolution intellectuelle ». La formule est trop vague pour engager, mais ça ne coûte rien de l’approuver.
REJOIGNEZ L’AVENIR
L’AFRIQUE EN MOUVEMENT Moov Africa est la marque commerciale qui rassemble l’ensemble des filiales de Maroc Telecom dans les 10 pays de présence du groupe : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Gabon, Mali, Mauritanie, Niger, République Centrafricaine, Tchad et Togo. La marque Moov Africa révèle au monde l’empreinte panafricaine du Groupe Maroc Telecom et illustre sa vision d’une « Afrique en mouvement » qui réside dans le principe de partage du savoirfaire du groupe et sa capacité d’innovation au profit des pays dans lesquels il opère. Moov Africa c’est la promesse d’une offre multiservices pour répondre aux besoins essentiels des populations dans les domaines des télécoms, de l’éducation, du mobile banking, de la culture et du développement durable. MOOV AFRICA UN MONDE NOUVEAU VOUS APPELLE
MOBILISÉS POUR NOS 175 000 ENTREPRISES CLIENTES EN AFRIQUE