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Koreana Winter 2014 (French)

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HIVER 2014

ARTS ET CULTURE DE CORÉE

RUBRIQUE SPÉCIALE

HONGDAE

Promenade à Hongdae, dans « la fièvre du vendredi » ; Un melting-pot bouillonnant de jeunesse ; À chacun ses repères

Une flânerie dans Hongdae,

ISSN 1225-9101

VOL. 15 N° 4

haut lieu de la vie culturelle de Séoul

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 1


IMAGE DE CORÉE

Le village natal, maman, la maison et l’estrade aux jarres de sauce

Kim Hwa-young Critique littéraire et membre

L

de l’Académie nationale des arts de Corée

es Coréens gardent presque tous

dients. Le vocable dok sert à nommer des

devant lequel elle priait pour les siens. Aux

un souvenir attendri de la maison

jarres en terre cuite recevant des conserves

premières lueurs du jour, les mamans d’au-

de leur enfance. Derrière, à l’endroit

alimentaires et dae, une estrade ou plate-

trefois allaient souvent tirer l’eau du puits,

le plus ensoleillé du jardin, s’adossait au

forme peu élevée que l’on aménage dans un

la plus pure qui soit, pour en remplir un bol

muret le jangdokdae, l’estrade où prenaient

jardin pour y placer ces pots. Ils sont rangés

qu’elles posaient sur le jangdokdae, puis

place les jarres pleines de sauce. Maman

selon leur taille, le plus grand protégeant

dire leurs prières devant, pour leur mari et

s’y tient penchée et examine l’intérieur des

les autres du soleil, du vent, de la neige, du

les enfants qui avaient fait leur vie ailleurs.

récipients. Cette maison, la mère qui en

froid et de la chaleur pour que les aliments

était l’âme et l’estrade aux bonnes grosses

puissent fermenter au rythme des saisons.

jarres composent à elles trois le paysage que l’on garde en mémoire avec nostalgie. Mais qu’est-ce donc que ce jangdokdae ?

En ces temps où nombre de Coréens ne connaissent plus que la vie en ville, et sur-

Domaine réservé de maman, le jangdo-

tout en appartement, le vieux jangdokdae

kdae se situait à proximité de la cuisine et du

aux jarres de sauce se fait rare. Sous les

puits, outre qu’il devait être bien au soleil.

assauts répétés des fast-foods, la cuisine

Son nom est formé de trois mots dont le

Assise sur le maru, elle contemplait

qu’il faut prendre le temps de faire est en

premier, jang, désigne, dans l’art culinaire

avec satisfaction ces jarres où fermentaient

train de disparaître. Pour toujours plus de

traditionnel, toute préparation à base de

doenjang, gochujang, sauce de soja et jjan-

Coréens, les pâtes et sauces des magasins

nouilles et de sauces fermentées dites

gachi, les légumes en saumure : autant de

ont remplacé celles que confectionnaient

gochujang et doenjang, qui sont respecti-

bons produits qui prendraient un jour place

leurs mamans, mais au village natal, dans

vement le concentré de piment rouge et le

sur la table familiale pour le plus grand bien

la maison de leur enfance, le jang se boni-

concentré de soja. On dirait aujourd’hui qu’il

de tous. Par beau temps, elle ouvrait les

fie sans cesse avec le temps, tout comme

fait partie de la « nourriture lente », avec ses

jarres pour en exposer le contenu au soleil

l’amour maternel, et les soirs d’hiver,

piments rouges du jardin et son assaisonne-

et au vent, mais dès qu’il y avait la moindre

l’estrade aux jarres tout enneigée évoque

ment composé de sauce de soja maison et

goutte de pluie, elle courait vite remettre le

curieusement en moi l’image d’une mère

de sel naturel, car il faut beaucoup de temps

couvercle.

attendant le retour de ses enfants partis

et de patience pour obtenir de tels ingré-

L’estrade lui tenait aussi lieu d’autel

pour la ville.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 1


RUBRIQUE SPÉCIALE

RUBRIQUE SPÉCIALE 1

Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul

04 Promenade à Hongdae, dans « la fièvre du vendredi »

04

Kim Kyung-ju

RUBRIQUE SPÉCIALE 2

08 Un melting-pot bouillonnant de jeunesse

Kang Young-min

RUBRIQUE SPÉCIALE 3

12 Kim Yeong-deung, un ancien de Hongdae qui entretient l’esprit indépendant

30

48

DOSSIERS

24 Histoires contées par

Namhansanseong, forteresse du

Ha Bak-guk

RUBRIQUE SPÉCIALE 4

14

Un voyage dans l’univers sonore de Hongdae

Seong Gi-wan

RUBRIQUE SPÉCIALE 5

18

À chacun ses repères Jung Ji-yeon

DÉLICES CULINAIRES

MODE DE VIE

48 Le jeon, plat festif Joo Young-ha

58

Le pays du poulet frit

Park Chan-il

LIVRES ET CD

APERÇU DE LA LITTÉRATURE CORÉENNE

52

The Dawn of Modern Korea

62 Du réel naît le fantastique

Patrimoine mondial de l’UNESCO

Lee Kwang-pyo

CHRONIQUE ARTISTIQUE

30

Good Morning Mr Orwell 1984 - 2014

Lim San

coréenne

Ta métamorphose

populaires coréennes

Kim E-whan

coréenne, malgré quelques faiblesses

Charles La Shure

ESCAPADE

REGARD EXTÉRIEUR

40 Suncheon et sa côte bordée de petits

54 Venir étudier en Corée ?

villages

24

Chang Du-yeong

Ben Jackson

Gwak Jae-gu

et du fantastique, le réel

Encyclopédie des croyances Une bonne présentation de la culture populaire

AMOUREUX DE LA CORÉE

36 Simon Morley, un Anglais en Corée

Un fascinant aperçu de l’histoire moderne

Pourquoi pas ? Duval Arnaud

DIVERTISSEMENT

56 La belle-famille et ses relations mouvementées au petit écran

Yoo Sun-ju


RUBRIQUE SPÉCIALE 1 Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul

Kim Kyung-ju Poète et dramaturge / Cho Ji-young Photographe

Pour la population jeune de Séoul, le quartier de Hongdae est attractif par la richesse de sa vie artistique et culturelle et le promeneur qui s’y rend pourra constater par lui-même à quel point ils débordent de dynamisme dans ce domaine. À l’image de la rue Khaosan de Bangkok, de celle de Sudder à Calcutta ou du quartier tokyoïte d’Akihabara, Hongdae possède tout un écosystème culturel qui lui est propre.

Quand le soir tombe sur le terrain de jeu qui fait face à l’Université Hongik, les enfants cèdent la place aux jeunes qui y viennent nombreux en quête d’activités culturelles, en particulier le weekend. 4 KOREANA Hiver 2014


ARTS ET CULTURE DE CORテ右 5


P

our s’immerger au mieux dans la vie culturelle du quartier

des improvisations. Les après-midi de week-end, se tient un marché

de Hongdae, je conseillerais de commencer la visite par la

aux puces où des artistes mettent en vente leurs créations.

rue sur laquelle débouche la sortie n°9 de la station de métro

Après ce premier échauffement à l’écoute des spectacles de rue,

Université Hongik, qui se trouve sur la ligne 2 du métro. Surnommée

le promeneur est fin prêt pour une incursion dans ce qui fait vrai-

« rue des promenades agréables », elle parcourt la zone qui s’étend

ment la fameuse vie culturelle de Hongdae, à savoir ses boîtes de

jusqu’au terrain de jeu situé en face de l’université et se prolonge par

nuit. Les amoureux de danse et de musique ne manqueront pas

la rue des clubs de musique menant au quartier des cafés de Sang-

un passage dans ces établissements pour s’immerger dans leur

su-dong. Cet itinéraire donne un très bon aperçu de ce que peut être

ambiance tonifiante, car on ne peut pas vraiment dire connaître

Hongdae la nuit, puisqu’il part des confins du quartier pour se diriger

Hongdae si on n’y a pas fait une halte.

vers son centre.

Dans « la fièvre du vendredi », une foule grisée d’alcool et d’en-

De préférence, on choisira de faire cette balade dans la « fièvre du

thousiasme inonde les rues du quartier de Hongdae. Les étran-

vendredi », comme disent affectueusement les Coréens pour parler

gers y accourent aussi en nombre pour boire, danser et savourer

de ce dernier jour de la semaine, où les Américains s’écrient quant

l’ambiance électrique de ce dernier jour de la semaine. Dès les pre-

à eux : « Thank God it’s Friday ! ». Dans les rues, les enseignes lumi-

mières heures de la soirée, les files d’attente s’allongent à l’entrée

neuses des innombrables clubs et boutiques étincellent de mille feux

des clubs où se produisent des groupes de musique à succès et il

auxquels se joignent les lueurs des smartphones. Été comme hiver,

n’est pas rare d’attendre plusieurs heures avant d’y trouver une

elles résonnent du tumulte des danseurs, buveurs et amateurs de

place.

musique qui bravent les rigueurs du climat avec insouciance. Non loin de la bouche de métro, l’effervescence est déjà palpable

Au plus près des artistes

sur une petite place où se tiennent des jeunes gens en train d’at-

En continuant un peu dans cette rue des clubs, on parvient au

tendre leurs amis, smartphone en main. Partout, le sol est jonché de

quartier branché de Sangsu-dong, d’origine récente, où le vieux

réclames pour des boîtes de nuit ou des bars, d’annonces d’exposi-

Hongdae poursuit son expansion. Dans des usines désaffectées,

tions ou de programmes de spectacles où se produisent des incon-

de petits cafés offrent leur nid douillet aux côtés d’ateliers d’art

nus, car à Hongdae, commerce et art se côtoient en un contraste sai-

variés. Quand on pousse la porte pour y prendre un thé, on s’im-

sissant.

prègne aussitôt de l’ambiance de ce type d’établissement aujourd’hui

en plein essor dans le quartier. Nombre d’artistes se sont instal-

La rue comme lieu d’art

lés dans ces locaux aménagés et on peut donc découvrir par soi-

Après ces premiers pas au milieu des illuminations, le prome-

même à quoi ressemblent ces nouveaux créateurs qui se retrouvent

neur poursuit son chemin dans la « rue des promenades agréables »

dans les salons de thé pour discuter de sujets et d’autres. Ces lieux

et découvre le vrai visage de Hongdae. Cette voie, qui aboutit au ter-

accueillent en outre de petites expositions, des films indépendants,

rain de jeu situé en face de l’Université Hongik, se prête parfaitement

des lectures publiques par des poètes et des concerts de groupes

à une petite balade d’une demi-heure tout au plus. Pourquoi ne pas

indépendants qui donnent à Sangsu-dong cette atmosphère de hall

s’arrêter en passant à l’étal d’un marchand ambulant, pour manger

de gare bien particulière que l’on ne retrouve pas dans la zone des

un morceau tout en jetant un coup d’œil aux ateliers d’artistes et aux

établissements de nuit.

vitrines originales des minuscules boutiques ?

Le client de passage pourra y aborder l’un de ces artistes pour

S’il est une chose à n’omettre sous aucun prétexte, quand on

lui témoigner l’intérêt qu’il porte à son travail et à ses aspirations

vient à Hongdae, c’est l’animation qui se déroule tout le long de la

artistiques ou -pourquoi pas ? - se lier d’amitié avec lui après toute

rue menant au terrain de sport. Il faut prendre le temps de regarder

une nuit passée à converser. Tout en dégustant vin chaud maison et

ces nombreux spectacles, d’écouter les acclamations et applaudis-

biscuits salés, il passera des moments extraordinaires à bavarder

sements du public, car on ne le regrettera pas. Sur les trottoirs et

et échanger des plaisanteries hilarantes avec les artistes, qui l’ac-

le terrain de jeu, des musiciens d’avant-garde entonnent des airs de

cueilleront sur-le-champ au sein de leur communauté. Si alcool et

leur dernier album et des groupes de filles évoluent en déguisement

musique sont pour certains synonymes de relâchement et d’abandon

tandis que poètes, rappeurs et artistes des rues lisent à haute voix la

de ses ambitions, ils font partie du décor pour les noctambules de

« Déclaration d’indépendance artistique ». Le vendredi soir, ce même

Hongdae, car ce quartier, plus qu’un simple lieu de vie, est un espace

terrain se transforme en salle de concert à ciel ouvert où viennent

ouvert aux rencontres avec le public.

jouer les musiciens indépendants, tandis que d’autres se livrent à

6 KOREANA Hiver 2014


1. Des spectacles en tout genre ont lieu dans la rue qui va du terrain de jeu à une voie dite des « promenades agréables ». 2. Pour les jeunes qui veulent entrer dans les meilleurs clubs de musique, il n’est pas rare d’avoir à attendre plusieurs heures. 3. Le noraebang Su comporte de nombreuses salles donnant sur la rue et comme il se trouve dans un immeuble de verre, les clients qui y chantent et y dansent sont visibles de l’extérieur.

1

Dans « la fièvre du vendredi », une foule grisée d’alcool et d’enthousiasme inonde les rues du quartier de Hongdae. Les étrangers y accourent aussi en nombre pour boire, danser et savourer l’ambiance électrique de ce dernier jour de la semaine. Dès les premières heures de la soirée, les files d’attente s’allongent à l’entrée des clubs où se produisent des groupes de musique à succès et il n’est pas rare d’attendre plusieurs heures avant d’y trouver une place. 2

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ARTS ET CULTURE DE CORÉE 7


RUBRIQUE SPÉCIALE 2 Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul

Kang Young-min Artiste pop


2

1

1. La vocation artistique et l’ouverture d’esprit propres au quartier de Hongdae lui viennent du mode de vie des étudiants des beauxarts de l’Université Hongik. 2. Dans les années 1990, où le quartier prenait un grand essor, les jeunes artistes qui fréquentaient les cafés et les clubs de musique ont monté différents projets, comme l’enregistrement de l’album Dosirak teukgongdae, dont le titre signifie « groupe de travail du panier-repas » et qui a rassemblé des formations telles que Sanullim et Uhuhboo Band. 3. Par leur atmosphère particulière, les ateliers d’art des origines sont devenus à la mode et ont entraîné l’apparition de nombreux autres, beaucoup plus petits, ainsi que de galeries d’art et de cafés.

L

© Living & Art Creative Center

3

es étudiants des beaux-arts de l’Université Hong-

paradis de la consommation qu’avaient contribué à créer

ik ont été le moteur des changements qui allaient

les fameuses « tribus oranges », ces étudiants de bonne

faire du quartier ce qu’il est aujourd’hui, c’est-à-

famille de retour en Corée. À l’autre bout de la ville, de

dire le premier centre d’activités culturelles et artis-

jeunes artistes aux sensibilités nouvelles créaient des

tiques à l’échelle de la capitale, mais aussi du pays.

formes d’activités culturelles inédites, expérimentales et

Après la création de la Faculté des beaux-arts de l’Uni-

alternatives dont la parfaite illustration fut la première

versité Hongik, en 1961, l’allure décontractée de ses étu-

exposition de rue réalisée en octobre 1993 par l’asso-

diants aux tabliers tachés par leurs travaux est devenue

ciation étudiante de la Faculté des beaux-arts. Cette

le symbole de l’atmosphère un peu bohème qui règne

manifestation avait pour but de s’inscrire en faux contre

à Hongdae. Une fois diplômés, n’ayant pas la moindre

l’hédonisme des « tribus oranges » qui commençaient à

intention d’occuper un emploi de bureau, ils restaient

envahir le quartier.

dans le quartier afin d’y ouvrir un atelier. Pour ce faire,

Toutefois, la dimension culturelle de Hongdae ne

ces jeunes artistes désargentés se contentaient souvent

s’est vraiment imposée qu’avec l’apparition de nouveaux

de louer une partie de garage ou une pièce en sous-sol

espaces de création aménagés par des artistes, tels

dans les maisons individuelles qui composaient alors

l’Electronic Café, Oloolo, Baljeonso, un nom qui signi-

l’essentiel de l’habitat. Comme ils s’y réunissaient sou-

fie « centrale électrique », et Gompangi, c’est-à-dire

vent pour boire, discuter et trouver des idées de projets,

la moisissure, pour n’en citer que quelques-uns. Lieux

les locaux de ce type n’ont cessé de croître et de se mul-

de prédilection des jeunes artistes, ils accueillaient

tiplier. Plus tard encore, ces mêmes artistes allaient

expositions, concerts et autres spectacles provocateurs,

ouvrir des cafés ou des clubs de musique, et Hongdae,

progressistes et à petit budget. C’est à cette époque

devenir un lieu très recherché pour se divertir.

qu’allaient se former l’image et l’esthétique originales qu’évoquent immédiatement le nom de Hongdae dans

Les cafés et clubs, une pépinière d’artistes

l’esprit des gens.

C’est dans les années 1980 que s’est affirmée la

Il convient de s’arrêter en particulier sur l’Electronic

vocation particulière du quartier de Hongdae. Dans le

Café, dont la création en 1988 est due au graphiste Ahn

même temps, les Jeux olympiques de Séoul et la libéra-

Sang-soo et au sculpteur Gum Nu-ri. En donnant accès

lisation des voyages à l’étranger avaient fait de l’opulent

aux nouveaux réseaux informatiques, il a été le tout pre-

quartier d’Apgujeong, situé dans le sud de la capitale, un

mier cybercafé de Corée et ce faisant, il a contribué à

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 9


l’essor de la vie culturelle du quartier et a permis la mise

fession musicale, comme celle de disc-jockey dans un

en œuvre d’applications basées sur la transmission de

club. J’ai quant à moi été « VJ » au Café Underground, où

données. En septembre 1990, voyait ainsi le jour le Com-

j’étais chargé de projeter des clips vidéos. À Hongdae, la

munications Art Project qui, en faisant dialoguer entre

vie culturelle se caractérisait, à l’époque, l’époque par

eux des gens vivant à Los Angeles et à Séoul, a peut-être

l’absence de barrières entre producteurs et consom-

été l’une des premières réalisations au monde à mettre

mateurs. C’était un melting-pot qui faisait se côtoyer

un réseau informatique à la portée du grand public. Lors

toute sorte de gens dont l’influence réciproque stimulait

d’un échange en ligne sur ce support, Ahn Sang-soo

la créativité. Un à un, s’ouvraient de nouveaux cafés où

allait d’ailleurs faire mention de la créativité et de l’ou-

voyaient le jour une multitude de projets culturels.

verture d’esprit qui s’expriment à Hongdae.

De la subculture à l’ouverture d’esprit À contre-courant de l’ordre établi

Avec le passage au nouveau millénaire, Hongdae

La vie culturelle de Hongdae n’a pu s’épanouir plei-

s’est fait largement accepter par le grand public. Le

nement qu’après les changements politiques obtenus

marché aux puces qui se tient sur le terrain de jeu situé

par le mouvement pour la démocratie de juin 1987, à

en face de l’Université Hongik depuis 2002, année de la

savoir la tenue d’élections présidentielles au scrutin

Coupe du monde de football coorganisée par la Corée

direct et la mise en place d’un gouvernement civil dans

et le Japon, en est une bonne illustration. Placé sous le

les années 1990. C’est à peu près à cette époque qu’elle

signe de l’art, il attire la participation d’artistes à pro-

allait prendre une orientation plus résolument musi-

prement parler, mais aussi de toute personne souhai-

cale par rapport aux autres arts. Contrairement à des

tant vendre des œuvres d’art ou des objets artisanaux

lieux où prédominait la musique pop coréenne ou étran-

de sa création. Loin de se limiter au commerce de pro-

gère, les clubs et les cafés qui faisaient leur apparition

duits, il se veut également un « marché de culture » où

avaient autre chose à offrir, qu’il s’agisse de rock alter-

disparaît le clivage entre art et vie quotidienne, artiste et

natif, de musique punk, de reggae ou de musique élec-

public. Cette autre façon de produire et consommer de

tronique. Ils allaient dès lors attirer un public situé dans

la culture n’a pas manqué de séduire. Actuellement, se

la tranche d’âge des vingt à trente ans, plus cosmopolite

dessine ainsi une tendance à prolonger les activités noc-

ou au contact de cultures étrangères que la génération

turnes pendant la journée pour diversifier la fréquenta-

précédente, et de manière générale, tous ceux qui ne

tion.

se reconnaissaient pas dans la culture dominante des adultes.

Depuis près de dix ans, le quartier de Hongdae connaît, de jour comme de nuit, une grande animation

À la contestation politique des régimes militaires

qui s’explique peut-être par la présence, dans certaines

des années 1980, succédait donc, dix ans après, la

rues, de nombreux cafés proposant des brunchs. Le

revendication d’une contre-culture par les jeunes. Che-

public s’étant familiarisé avec l’art d’avant-garde, la vie

veux ébouriffés et teints en rouge ou en jaune, chaînes

qui anime ce lieu a pris un caractère toujours plus com-

portées en guise de ceinture, ils se dressaient contre

mercial et n’est plus exclusivement centrée sur l’art et

l’ordre établi et la culture officielle en criant « Taisez-

la musique, mais accorde aussi une place à la cuisine,

vous ! ». Trouvant un terrain propice à l’art avant-gar-

à la mode et au shopping. Il suffit que des blogueurs

diste et expérimental dans les clubs qui se créaient à

affichent des messages sur les derniers restaurants

Hongdae, ils en ont fait des espaces de culture bien à

branchés et lieux de rendez-vous pour que le public s’y

eux. Dans ces lieux, la frontière entre producteurs et

rue et que, par le bouche à oreille, se crée leur réputa-

consommateurs se faisait plus ténue et les artistes du

tion. On pourrait certes déplorer que la vocation cultu-

moment étaient souvent les clients d’hier. Au contact de

relle première du quartier de Hongdae soit sacrifiée sur

leurs pairs, qui partageaient les mêmes idées et sen-

l’autel du commerce, de la nourriture et de l’alcool, mais

timents, les jeunes musiciens cherchaient à affirmer

le fait est qu’il se trouve actuellement en phase de tran-

leur différence et en poursuivant cet objectif, ils faisaient

sition et que de la subculture née de ses origines margi-

acte de création. Ceux qu’ils entendaient dans les clubs

nales, est en train de naître une nouvelle culture domi-

leur donnaient envie de monter leur propre groupe de

nante à l’esprit plus ouvert.

musique punk ou alternative, voire d’exercer une pro-

10 KOREANA Hiver 2014


1, 3. C’est en octobre 1993 que l’association étudiante de la Faculté des beaux-arts de Hongik a organisé une première exposition des arts de la rue et depuis lors, elle continue de faire sortir l’art des galeries pour le mettre à la portée du public.

© Street Art Exhibition

1

2

© KT&G Sangsang Madang

2. Si d’aucuns s’inquiètent de la commercialisation croissante de Hongdae, la culture alternative y est toujours vivante en termes de production et de consommation.

À Hongdae, la vie culturelle se caractérisait, à l’époque, par l’absence de barrières entre producteurs et consommateurs. C’était un melting-pot qui faisait se côtoyer toute sorte de gens dont l’influence réciproque stimulait la créativité. Un à un, s’ouvraient de nouveaux cafés où voyaient le jour une multitude de projets culturels.

© Street Art Exhibition

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ARTS ET CULTURE DE CORÉE 11


RUBRIQUE SPÉCIALE 3 Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul

KIM YEONG-DEUNG

UN ANCIEN DE HONGDAE QUI ENTRETIENT L’ESPRIT INDÉPENDANT

Ha Bak-guk Président de la société Young, Gifted and Wack Cho Ji-young Photographe

Du militant étudiant au patron de club Ha Bak-guk : Le nom Bbang ne voudrait pas dire, ici « pain » [bbang ], affirme-t-on, mais « cellule de prisonnier » [gambbang ]. Kim Yeong-deung : Quand j’étais à l’université, j’étais ce que l’on appelle un contestataire. En 1989, j’ai figuré sur la liste des personnes recherchées par la police et j’ai même passé quelque temps en prison. Ha : Vous seriez donc un militant étudiant reconverti à la gestion de club de musique live ? Kim : Quand j’ai fini mes études, je suis resté très actif au sein de plusieurs organisations étudiantes : j’apprenais à lire et à écrire à des gens dans des cours du soir pour personnes âgées, je travaillais à la création d’une petite bibliothèque de village pour que les habitants puissent emprunter des livres et je passais du temps avec de jeunes artistes. C’est en 1996 que j’ai commencé à fréquenter Hongdae et, à partir de là, je me suis impliqué dans différents projets, comme les concerts appelés « courses souterraines » que les clubs du quartier organisaient régulièrement, ou l’édition du magazine culturel clandestin Fanzine Gong. À peu près à cette époque, j’ai repris le Bbang. Avec des amis, nous avions appris que les propriétaires cherchaient un repreneur, alors nous avons mis de l’argent en commun pour l’acheter, ce qui a été fait en janvier 1998. Ha : Je me suis laissé dire qu’il y avait eu un premier Bbang en 1994, près de l’entrée de l’Université féminine d’Ewha. Kim : Celui-là s’appelait Café Bbang et c’était plutôt un espace culturel polyvalent où avaient lieu des expositions, des pièces et de la danse, entre autres spectacles. Les jeunes créateurs qui travaillaient dans la musique, le cinéma ou les beaux-arts avaient la possibilité de s’essayer à plusieurs disciplines, tout en s’immergeant dans l’atmosphère du quartier de Sinchon. Le Café Bbang était un endroit aux multiples fonctions, un lieu d’ouverture se prêtant à la réalisation de tous les objectifs. À partir de 2004, après s’être déplacé à Hongdae, il s’est concentré sur l’activité de club de musique live. Il n’empêche qu’il y règne encore l’ambiance du bon vieux temps de Sinchon.

De Sinchon à Hongdae Ha : Autrement dit, le Bbang a évolué pour s’adapter à l’environnement indépendant de Hongdae.

12 KOREANA Hiver 2014

Kim Yeong-deung possède la double casquette de propriétaire de club de musique live, en l’occurrence le Bbang, qui est l’ancêtre de tous ceux existant à Hongdae, et de directeur d’un centre de création et d’art du quotidien, dont les activités sont liées au marché d’art Free Market qui se tient chaque semaine en face de l’Université Hongik. Sa fréquentation du quartier date du temps où iil n’était, selon lui, qu’un « péquenaud » d’une vingtaine d’années, alors nul doute que le quadragénaire d’aujourd’hui fait partie des anciens, mais quelles sont exactement ses attaches avec ce lieu ?


« Je ne suis pas forcément bon dans ce que je fais, mais je suis entouré de gens formidables... Ce sont eux qui m’incitent à aller de l’avant. Nos rapports et l’influence que nous avons les uns sur les autres sont fondés sur des sensibilités communes ».

Kim : Quand on y réfléchit bien, c’est effectivement ce qui s’est

mation… Il est grand temps d’agir, mais l’énergie me manque, en ce

passé. En le reprenant, j’ai voulu en faire un lieu dédié à la musique,

moment, alors les choses changent en paroles, mais pas en actes.

sûrement parce qu’au départ, c’est elle qui m’a fait connaître Hong-

D’un haut lieu de la vie nocturne à un endroit agréable le jour

dae. Je voulais aussi que ce soit un endroit de rencontre entre

Ha : Vous avez beau affirmer le contraire, nous savons bien à quel

artistes d’univers différents. Je m’étais fixé ces deux buts, mais dès

point vous vous démenez pour le Bbang, comme pour le Free Mar-

que nous avons ouvert, c’est celui du live club qui a pris le dessus.

ket dont vous vous occupez le week-end. Aujourd’hui, il est mani-

Pendant plus de cinq ans, nous avons quand même projeté des films

feste que ce marché d’art attire toujours plus de gens à Hongdae,

avec la coopération de l’Association pour la vidéo et le film indépen-

de sorte que la fréquentation du quartier est tout aussi importante

dants coréens.

le jour que la nuit, d’où la remise du troisième Prix des arts et de la

Ha : Le Bbang a beau se trouver à Hongdae, il n’est pas tout à

culture de Hongdae qui a récompensé cette manifestation.

fait comme les autres clubs, qui sont pour la plupart spécialisés.

Kim : En 2002, juste avant la Coupe du monde de football, le

Comme il se veut avant tout actuel, sans considération de genre

Forum culturel de Hongdae-Sinchon a été créé et par suite, le Free

musical, il attire forcément des artistes très différents. Beaucoup

Market qui participait de cette initiative. Quand celle-ci a pris fin, en

de musiciens sont donc passés chez vous. D’ailleurs, je trouve que

même temps que la manifestation sportive, je voulais que le Free

vos trois compilations d’enregistrements sont à elles seules une

Market continue et, dans ce but, j’ai donc fondé le Centre de création

anthologie de la musique indépendante coréenne.

et d’art du quotidien. Comme il regroupe surtout des artistes débu-

Kim : Je me rappelle la sortie du premier album, en 1999. À cette

tants, je me suis dit qu’il manquait un cadre à l’intérieur duquel tous

époque, les compilations de musique indépendante étaient très

puissent travailler ensemble, afin que leur participation ne se limite

répandues. De notre côté, nous voulions tout simplement enregis-

pas à des interventions ponctuelles. Il fallait aussi mettre à leur dis-

trer les concerts que les groupes donnaient surtout chez nous, sans

position les lieux nécessaires à cette activité. C’est ce qui m’a donné

trop savoir comment procéder. Pour le faire en bonne et due forme,

l’idée du Saekey, l’Espace de création et d’art du quotidien, et de la

il fallait un studio, mais nous n’avions pas assez d’argent pour en

Key, la Boutique de création et d’art du quotidien. Le premier est une

louer un, alors nous avons acheté du matériel supplémentaire et

sorte de madang [espace ouvert] où les artistes se réunissent pour

nous avons enregistré sur place, d’une seule prise. À nos yeux, il était

travailler et organiser des expositions collectives. Le deuxième est

important qu’il reste une trace des concerts donnés par les musi-

un espace commercial permanent qui permet de retrouver les pro-

ciens de club les plus productifs de l’époque.

duits vus sur le Free Market.

Ha : De plus en plus, la survie des lieux de vie culturelle semble poser problème dans le quartier. Qu’en est-il du Bbang ?

Ha : Qu’est-ce qui vous pousse à poursuivre ces activités ? Kim : Ce sont la passion et l’énergie qui m’animent encore. Je

Kim : Pour les clubs de musique live, la situation n’est pas trop

ne suis pas forcément bon dans ce que je fais, mais je suis entouré

mauvaise. Autrefois, je payais le loyer du local avec l’argent que je

de gens formidables... Quand se tarira la source des musiciens qui

gagnais ailleurs, mais ces jours-ci, il y a vingt à quarante specta-

viennent au Bbang, le moment sera venu de mettre la clé sous la

teurs par concert, alors les recettes suffisent. Et puis, comme nous

porte. Nous ne leur demandons pas de se produire ici ; nous nous

sommes en sous-sol, le loyer est relativement moins cher. Pour tenir

contentons de fournir une scène à ceux que cela intéresse, puis nous

un club de musique live, le plus important est de faire un bon choix de

travaillons avec eux. Ce sont eux qui m’incitent à aller de l’avant. Nos

programmation. On ne peut pas se contenter de maintenir un équi-

rapports et l’influence que nous avons les uns sur les autres sont

libre. Il faut sans cesse créer et produire de la valeur. De ce point de

fondés sur des sensibilités communes.

vue, on peut dire que le Bbang est lui aussi en récession. Ces jours-

Ha : Avez-vous des projets ?

ci, nous sommes toujours à la recherche de nouveaux concepts pour

Kim : Je voudrais faire en sorte que Bbang soit source de motiva-

nos concerts. Nous ne louons pas notre local et nous organisons les

tion et d’encouragement pour les nouveaux talents. Pour créer cette

spectacles nous-mêmes. Mais leur déroulement est un peu figé, avec

sorte d’écosystème sur des bases autonomes et durables, le Centre

en première partie les fidèles du club, puis les nouveaux arrivants.

de création et d’art du quotidien est en train de mettre en place des

Il faudrait peut-être introduire des changements dès la program-

réseaux qui semblent fonctionner plutôt bien.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 13


Les clubs de musique live de Hongdae accueillent les spectacles pleins d’inventivité de musiciens indépendants qui se cherchent constamment sur le plan artistique.

eu ut li 4 a h E , L e CIA gda SPÉ s Hon E U n RIQ e da RUB flâneri Une

oul e Sé d e rell ultu c e i av de l

s t de n e e aim ant mm s vr end he o a p c p é e . et ind rap ien tog iffèr Séoul ante d s Pho usic s e m n e t u r de ae n te e hyo inté nter lle Poè e e e ngd s arkr r n o é a u H u H ct i l, ult epr Lim Gi-w hite le r té. S isue a vie c c ng oung, i v r o c e i t a e s ’ f i S c en ôt àl r el Ji-y les rem ncentr plut t sa spé es pou Cho b u t u p u l e a o ue m fai eil il f se c e se qui de v s or s im arme, ù i t m o e o v u n u l i m ch nd po co s elq ers ien gra ar ti ser, ression e qu ent son c’est b z D’un i u v e r q r u g p r n uv i ti es tro , ca et o us e he d’im quo » autr s, on y o x à v n u e so ye et rc ur ndr les che ues r du e z aille ompre r e r i e t s a àl uar rc ferm nce de Pou e le « q alade, tant a i r b a m np ’am nb le e com ns l es e c a t i t d ê ar er sy cet erg vou e m r i s im e le fa vou ed pos pro ! ores son

14 KOREANA Winter 2014


À

Séoul, la création d’une deuxième ligne de métro a méta-

de distance entre musiciens et spectateurs et les premiers descen-

morphosé le « quartier des universités » de Sinchon. On

daient parmi les seconds qui dansaient, s’élançaient sur la scène et

était en 1984 et un premier grand magasin allait y faire son

faisaient à leur tour le spectacle. Ces concerts ont suscité bien des

apparition, suivi de boutiques de mode qui envahiraient peu à peu les

vocations dans le public jeune et les adeptes du style punk ont pris

rues menant à l’Université féminine d’Ewha. Quand il y a eu pléthore,

l’habitude de se tenir à plusieurs devant la porte. S’ils se livraient

les commerces ont commencé à déborder sur le quartier voisin de

parfois à des provocations, celles-ci n’étaient jamais agressives et se

Hongdae, qui avait été préféré comme futur axe d’aménagement

limitaient à de petites plaisanteries bon enfant. Les plus aisés d’entre

commercial à celui de l’Université Sogang, pourtant plus proche du

eux se mettaient à la planche à roulettes, qui était encore inconnue

centre de Sinchon et de ses universités Yonsei et féminine d’Ewha,

en Corée. Ainsi, Drug est peu à peu devenu le lieu de prédilection

notamment en raison de la présence d’une nouvelle station de métro

des jeunes musiciens se revendiquant de cette « tendance DIY » à

le rendant plus accessible. Il était donc plus susceptible d’attirer une

laquelle avait donné naissance la vogue du rock alternatif au début

fréquentation jeune, en particulier par les étudiants de Sinchon, en

des années 1990. En accueillant des groupes aussi importants que

favorisant l’essor de toute une activité artistique indépendante née

Crying Nut et No Brain, il allait s’imposer en tant que premier éta-

dans les cafés rock de ce quartier au milieu des années 1980.

blissement coréen de musique punk. Ces musiciens se produisaient en concert dans d’autres clubs tels que Spangle ou Jammers, dont

Des cafés rock aux scènes indépendantes En 1994, ouvrait ses portes, en face de l’Université Hongik, un club

l’héritage allait être repris par ceux qui s’installeraient plus tard à Hongdae.

de musique punk, nommé alors Drug et aujourd’hui DGDB, qui allait

Les Jeux olympiques de Séoul et la Coupe du monde de football,

jouer un rôle important dans l’épanouissement de la musique indé-

qui se sont respectivement déroulés en 1988 et 2002, ont entraîné

pendante. À cette époque, il n’y avait pas, dans cet établissement,

une évolution importante pour les clubs de musique de Hongdae. Un

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 15


Les manifestations culturelles variées qui ont lieu dans tout le quartier, débordant sur la rue et dans les clubs de musique, font de Hongdae le lieu de prédilection de ceux qui apprécient la liberté d’esprit. 16 KOREANA Hiver 2014


Pour les musiciens de rue, Hongdae est un véritable paradis où le terrain de jeu qui se trouve en face de l’Université Hongik tient souvent lieu de scène. Par beau temps, ces artistes indépendants ont l’occasion d’y rencontrer le public et de lézarder au soleil en grattant leur guitare. En entendant leurs rythmes entraînants, les passants s’arrêtent un instant pour profiter de ces spectacles de rue qui sont un véritable régal pour les yeux et les oreilles.

climat de plus grande ouverture sur le monde et de démocratisation

trer le public et de lézarder au soleil en grattant nonchalamment leur

de la culture allait favoriser une expérimentation musicale variée qui

guitare. En entendant leurs rythmes entraînants, les passants s’ar-

remettait en question l’essence même du style propre à Hongdae.

rêtent un instant pour profiter de ces spectacles de rue qui sont un

Les établissements où se produisaient les formations les plus en

véritable régal pour les yeux et les oreilles. Quel musicien indépen-

pointe de cette musique pop expérimentale avaient pour nom Elec-

dant, moi y compris, ne s’y est pas produit et, pour tout vous avouer,

tronic Cafe, celui-ci étant resté ouvert trois ans, après son ouverture

n’y a pas dormi à la belle étoile après des heures à la guitare et bien

en mars 1988, et parmi ceux qui lui ont emboîté le pas, Baljeonso

des verres de makgeolli [vin de riz non raffiné] pour se réveiller au

(centrale électrique) et Hwanggeum tugu (casque d’or), ou encore

petit matin en sentant la rosée mouiller son front ? Si ce terrain de

Gompangi (moisi), que tenait le chanteur vedette Kim Hyeong-tae,

jeu et la maison de retraite qui le jouxte n’ont en eux-mêmes rien

un transfuge du groupe Hwang Sin Hye. L’univers musical des clubs

d’extraordinaire, ils sont transformés par la musique qui y résonne

de Hongdae a acquis une capacité remarquable à assurer sa conti-

et en l’écoutant, le passant se prend à espérer de tout cœur que ses

nuité grâce à l’énergie de la jeunesse dont regorgeaient les clubs de

jeunes interprètes voient un jour leurs rêves se réaliser.

musique punk et aux initiatives de quelques adeptes de l’art expérimental ou d’avant-garde.

Jeux olympiques de 1988, Coupe du monde de football et prolifération des clubs de musique

Ces derniers temps, Hongdae semble se détourner de sa marginalité d’origine pour élargir ses horizons musicaux. Il accueille toujours plus de clubs spécialisés dans un genre donné, comme la pop, la techno et ses raves où l’on fait la fête et l’on danse sur les mixages des DJ, le hip-hop ou la musique dance coréenne des années 1990 et

La Coupe du monde de football qui s’est déroulée en par-

suivantes. Aux confins de ses quartiers centraux aujourd’hui assez

tie en Corée, en 2002, n’a fait qu’ouvrir davantage au public ces

commerciaux, un « Hongdae off » se consacre encore à une produc-

fameux clubs de Hongdae autrefois réservés à un petit nombre

tion musicale variée témoignant de la vocation confirmée du quartier

d’initiés. À chaque match, la foule des supporteurs qui envahis-

dans ce domaine.

sait la place de Séoul trouvait dans ces établissements un exutoire à ses débordements d’enthousiasme et sous l’effet conju-

Un périple du son qui dure jusqu’au petit matin

gué de ces deux ambiances, elle s’enflammait. Pour la « Journée

À Hongdae, la nuit est le moment privilégié où se révèlent vrai-

des clubs », qui avait régulièrement lieu bien avant cette mani-

ment les sonorités bien particulières du quartier, quand leur cède

festation sportive, le quartier est devenu le point de ralliement

la place le tumulte de la journée, et à force d’errer à leur poursuite

des jeunes unis par une même sensibilité. C’était l’époque où les

au long des rues, il arrive de perdre la notion du temps et d’avoir la

clubs de DJ poussaient comme des champignons dans les rues qui

surprise de voir le soleil se lever. Ce doit être aussi le cas des nom-

vibraient au rythme des basses de la musique techno. Ils se succé-

breux jeunes qui attendent le bus de 5h30 pour s’en retourner. Il faut

daient dans celle dite « du parking », devant la Centrale électrique

avoir vu ces sorties de clubs matinales où l’ivresse et la fatigue n’ont

Dangin-ri et jusqu’à la station Hapjeong. Leurs emplacements

pas encore chassé la magie du son envoûtant qui retentit encore aux

dessinaient une certaine carte musicale de la ville qui par-delà

oreilles, ce son qui n’existe que par ses vibrations et se propage dans

Hongdae, s’étendait aux quartiers voisins de Hapjeong-dong, Man-

l’air, créant l’atmosphère d’un lieu. Son partage suppose donc celui

gwon-dong et Yeonnam-dong.

de l’air et du souffle de la respiration collective et il se pourrait bien

Cependant, l’activité qui fait de Hongdae le « quartier du son » ne

que Hongdae soit le seul endroit de Corée où il est donné d’en faire

se déroule pas seulement dans les clubs, mais aussi dans la rue et

l’expérience en se pénétrant de sensations. Et peut-être ces vibra-

ses spectacles plein de vie. Il s’en donne en effet beaucoup car, pour

tions, aussitôt apparues, sont-elles appelées à disparaître tout aussi

les musiciens de rue, Hongdae est un véritable paradis où le terrain

vite, mais leur écho, en continuant de chatouiller agréablement la

de jeu situé en face de l’Université Hongik tient souvent lieu de scène.

mémoire auditive, invitera à refaire encore et toujours le pèlerinage.

Par beau temps, ces artistes indépendants ont l’occasion d’y rencon-

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 17


RUBRIQUE SPÉCIALE 5 Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul

Jung Ji-yeon Rédactrice en chef du Street H Magazine

Cho Ji-young Photographe

Il y a des tas de bonnes raisons de venir à Hongdae. Certains fréquentent les clubs en quête de distractions ou les cafés pour s’accorder un moment de détente, tandis que les artistes cherchent l’inspiration dans les rues, alors où les uns et les autres posent-ils leurs marques ?

Le rendez-vous des noctambules

qui, le dernier vendredi du mois, depuis sa

un goût de la fête qui a été pour beaucoup

Pour ce qui est des clubs de musique,

création en 2001, permet aux amateurs

dans la réussite de la Journée des clubs.

Hongdae n’a incontestablement pas son

de ces établissements d’en fréquenter

Malheureusement, suite au refus des plus

pareil à Séoul. Ils sont regroupés sur une

ce jour-là jusqu’à vingt dans la nuit en ne

grands de ces établissements de répartir la

petite zone bien délimitée et les prix y sont

payant l’entrée que dans le premier où ils se

recette à parts égales entre les participants

plus abordables en comparaison de ceux

rendent. Cette initiative unique en son genre

à cette manifestation, celle-ci a officielle-

pratiqués à Apugujeong-dong ou Cheong-

dans le pays attire en nombre les habitants

ment pris fin après son édition de 2011, au

dam-dong, qui respirent le luxe, mais avant

de Séoul, qu’ils soient ou non coréens. Lors

terme de dix années d’existence.

tout, disons qu’ils attirent une clientèle plus

de la Coupe du monde de football de 2002,

Hongdae n’en demeure pas moins un lieu

l’habitude qu’ont prise les supporteurs

de vie nocturne particulièrement apprécié,

S’ils connaissent aujourd’hui un tel suc-

coréens de descendre en masse dans la rue

avec ses vingt clubs de musique dont les

cès, c’est grâce à la « Journée des clubs »,

à chacun des derniers matchs a fait naître

plus connus se nomment nb2 et M2. Le nb2,

jeune et plus branchée.

18 KOREANA Hiver 2014


© nb2

1, 2. Sur la vingtaine de clubs de musique que compte le quartier, les plus en vogue sont le nb2 (cicontre et ci-dessous) et le M2. 3. Le bar Gopchang Jeongol a la particularité de ne diffuser que de la musique pop coréenne sur 33 tours vinyle. Des musiciens étrangers aussi célèbres que MGMT, Beiruit et Mogwai s’y rendent fréquemment après s’être produits en concert. 1

2

3 © M2

qui figure parmi les premiers du quartier

fonds mis en commun par plusieurs clubs

de bœuf, il ne s’agit pas d’un restaurant,

par l’année de sa création comme par ses

spécialisés dans la musique électronique.

mais d’un bar vieux de plus de vingt ans qui

dimensions, a de quoi satisfaire les goûts les

Pourvu de trois bars et d’une immense piste

a la particularité de ne diffuser que de la

plus éclectiques grâce à une programma-

de danse, il invite souvent des musiciens ou

musique exclusivement issues de vinyles 33

tion musicale qui va du hip hop des années

DJ étrangers à se produire dans ses locaux,

tours. Il possède plus de cinq mille de ces

1990 à ses versions électroniques les plus

ce qui attire invariablement une foule de

albums, dans un répertoire de musique pop

récentes. Propriété de la société YG Enter-

clients.

coréenne des années 1950 à 1980 dont les

tainment, il accueille souvent des présen-

Outre les clubs, Hongdae offre beaucoup

interprètes les plus souvent écoutés sont

tations d’albums assurées par les artistes

d’autres possibilités de sorties nocturnes.

Shin Joong-hyun, Kim Choo-ja, Sanullim, et

de cette agence. Le club M2 existe quant à

La première qui vient à l’esprit est d’aller

Songgolmae, qui représentent le rock psy-

lui depuis déjà dix ans, puisque c’est en mai

au Gopchang Jeongol. Comme ne l’indique

chédélique des années 1970. Sa notoriété

2004 qu’il a ouvert ses portes grâce aux

pas son nom désignant un ragoût de tripes

s’étend par-delà les frontières puisque des

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 19


© Sukara

1. Premier « café bio » du quartier, Sukara régale ses clients par une cuisine saine composée d’ingrédients choisis avec soin. 2. Tenu par un musicien, le Café Yiri sert de lieu de rencontre à des romanciers, poètes, musiciens et critiques, outre qu’il accueille des spectacles et manifestations culturelles. 1

musiciens étrangers aussi célèbres que MGMT, Beiruit et Mogwai s’y rendent fré-

dae, mieux vaut choisir le petit café du coin.

quartier de Hyehwa-dong.

Hongdae est divisé en deux selon un

C’est dans l’une des rues adjacentes

axe est-ouest que l’on peut faire partir de

au Théâtre Sanwoollim qu’a été en partie

Il faut aussi citer le noraebang Su, dont

l’entrée principale de l’Université Hongik. À

tourné Coffee Prince 1, un feuilleton télé-

le succès est révélateur du goût prononcé

gauche de cette ligne, les cafés les plus fré-

visé à succès diffusé en 2007. La maison

des Coréens pour la musique. Ouvert 24

quentés se situent à proximité du Théâtre

d’autrefois transformée en café qu’il avait

heures sur 24, ce karaoké géant comporte

Sanwoollim et jusque dans celui-ci, puisque

pour décor a continué d’assurer ce com-

de nombreuses salles donnant sur la rue

le Sukara, le premier « café bio » du quar-

merce une fois les prises de vue terminées.

et, comme il se trouve dans un immeuble de

tier, se trouve au rez-de-chaussée de cet

Accrochés au mur, on y voit les portraits

verre, les clients qui y chantent et y dansent

établissement où En attendant Godot a été

des acteurs dont les admirateurs chinois ou

sont visibles de la rue.

représenté pour la première fois en Corée.

japonais viennent souvent prendre des pho-

Son nom est la transposition phonétique

tos souvenirs.

quemment après s’être produits en concert.

Les amateurs de café

japonaise du mot coréen « sutgarak » qui

En poussant un peu plus vers l’est, par la

Le nombre de cafés que compte Hongdae

signifie « cuillère ». Le gérant et proprié-

rue qui va de la station de métro Sangsu à la

est exceptionnellement élevé, même pour

taire en est Kim Su-hyang, un Japonais

Centrale électrique Dangin-ri, on arrive au

un quartier de Séoul, ce qui s’explique peut-

d’origine coréenne de deuxième généra-

Café Yiri, qui propose lectures à voix haute

être par son importante population d’ar-

tion qui a décidé d’ouvrir cet établissement

d’œuvres littéraires, rencontres avec des

tistes, de musiciens et de concepteurs, mais

après avoir pris conscience de l’importance

écrivains, petits concerts et autres mani-

aussi par l’étendue du lieu, qui regroupe

de l’agriculture biologique et du commerce

festations culturelles. Cet établissement

en réalité plusieurs quartiers administra-

équitable. La cuisine y est exclusivement

appartient à un musicien, qui l’exploite éga-

tifs appelés Seogyo-dong, Donggyo-dong,

à base de produits provenant de coopéra-

lement, mais outre ceux qui le sont aussi,

Sangsu-dong, Hapjeong-dong et Yeon-

tives agricoles ou d’exploitations pratiquant

il attire des romanciers, poètes, critiques

nam-dong. Nombre des établissements qui

l’agriculture biologique et des dégustations

et autres artistes. Très tard le soir, on peut

s’alignent dans leurs rues appartiennent

de nourriture macrobiotique sont parfois

y assister à un bœuf. À deux pas de là, se

toutefois à de grandes chaînes telles que

proposées au public. Kim Su-hyang met

trouvent deux autres cafés contigus qui

Starbucks ou Coffee Bean et, pour s’impré-

aussi des produits en vente sur le « Marché

méritent d’être connus. L’un d’eux est l’An-

gner de l’authentique atmosphère de Hong-

@ » (www.marcheat.net) qui se tient dans le

thracite, qui a élu domicile dans une usine

20 KOREANA Hiver 2014


2

2 ARTS ET CULTURE DE CORテ右 21


de chaussures désaffectée, après sa réno-

de l’édition. Il y est abondamment représenté

gens ou attendre quelqu’un. Par son profil

vation. Cet imposant spécimen de l’archi-

par des maisons d’édition, les bureaux de la

incurvé, cet immeuble en verre et béton nu

tecture industrielle a aussi imprégné de

rédaction de magazines divers, des studios

fait penser à un papillon sortant du cocon

son ambiance particulière l’une des scènes

de concepteurs et des imprimeries, mais

pour s’envoler. L’établissement qu’il abrite

du film Cyrano Agency qui y a été tour-

se distingue aussi par la présence de librai-

a pour vocation d’offrir un espace culturel

née. Le second établissement se nomme

ries alternatives. L’une d’elles se nomme

polyvalent, avec son cinéma d’art et d’es-

Mudaeruk, ce qui signifie en coréen « conti-

Your Mind et dans ses locaux situés non

sai et une salle de concert pour groupes

nent mythologique ». Sur deux niveaux,

loin du Théâtre Sanwoollim, elle assure la

indépendants en sous-sol, une boutique de

il accueille différentes activités, dont les

vente d’œuvres d’art et de documents auto-

cadeaux proposant de nombreux articles

concerts que des groupes indépendants

publiés très divers, tant coréens qu’étran-

au rez-de-chaussée et ses galeries accueil-

donnent le week-end sur la scène située

gers. Ce lieu est unique en son genre, avec

lant toute sorte d’expositions aux premier et

au sous-sol et la consommation de bois-

ses impressionnants rayonnages en bois

deuxième étages.

sons dans le café du rez-de-chaussée, où

qui s’élèvent jusqu’au plafond en emprun-

Enfin, les amateurs d’intérieurs meu-

se déroulent également des manifestations

tant la forme d’un toit pointu et ses chats qui

blés à l’ancienne porteront leur choix sur le

culturelles comme la foire de l’édition indé-

semblent accueillir le client à son arrivée.

aA Design Museum de Kim Myung-han, qui

pendante. Le premier étage de l’immeuble

Tous les ans, s’y déroule une fête accompa-

tient ce café depuis son retour d’un périple

est occupé par des bureaux et sur son toit

gnée d’un marché dit Unlimited Edition, qui

européen de vingt années au cours duquel

en terrasse, des femmes célibataires du

permet de vendre directement ses propres

il a déniché des meubles et lampes d’autre-

quartier ont aménagé un jardin dont elles

publications, mais aussi des albums musi-

fois. Entre autres objets disposés au hasard

assurent également l’entretien.

caux, objets et autres produits en tout genre.

dans la salle, on remarquera un réverbère

Toujours en matière de cafés, l’un des

des années 1920 provenant des berges de

grands repères de Hongdae, le KT&G Sang-

la Tamise, des éclairages conçus par Tom

À Hongdae, comme dans quelques autres

sang Madang, se trouve près du principal

Dixon et des chaises signées par Charles et

quartiers de Séoul, se concentrent aussi un

parking public du quartier. Le week-end, on

Ray Eames.

grand nombre d’établissements du secteur

peut s’y asseoir pour regarder passer les

La quête d’inspiration artistique

22 KOREANA Hiver 2014

© KT&G Sangsang Madang

1


1, 2. Le KT&G Sangsang Madang est un espace culturel polyvalent qui abrite un cinéma d’art et d’essai, une salle de concert pour groupes indépendants, une boutique de cadeaux et des galeries. Sa forme caractéristique en fait souvent un lieu de rendez-vous aisément reconnaissable.

2

Autrefois peuplé d’artistes désargentés qui menaient la vie de bohème, le quartier londonien

restaurants très tendance où les clients affluent,

de Soho connaît aujourd’hui l’intense activité

le week-end. Ils ont pour nom TukTuk Noodle Thai,

qu’apportent grands magasins, galeries et

Café Libre ou Himeji, qui est celui d’un restaurant

restaurants. Quant à celui de Brooklyn, qui en était

japonais, et côtoient de minuscules galeries d’art,

autrefois l’équivalent new-yorkais, après avoir

bars et autres établissements de restauration. Sur

accueilli les artistes chassés de Manhattan par

le vieux marché, est aussi apparue une coopérative

la cherté des loyers, il a depuis pris l’allure d’un

d’œuvres sociales qui dispose d’un bail de longue

luxueux quartier résidentiel, et c’est précisément

durée, pour assurer la vente directe de denrées en

ce qui semble se passer à Hongdae, ces derniers

provenance des quatre coins du pays.

temps. La flambée des loyers y a poussé les petits

© Living & Art Creative Center

Le quartier engage aussi à d’intéressantes

commerçants à fermer boutique pour s’établir

créations d’entreprises, comme celle d’Eojjeoda

dans des quartiers plus excentrés tels que Sangsu-

gage, dont les huit boutiques ont pris place dans

dong, Hapjeong-dong et, dernièrement, Yeonnam-

une maison d’autrefois rénovée, et qui réunit en

dong, l’incontournable destination du tourisme

une même entité un lieu de vie communautaire,

branché.

un élégant espace commercial et un projet

Il s’étend au sud de l’élégant quartier résidentiel

architectural à caractère expérimental. Un bar

de Yeonhui-dong et a, un temps, fait figure de

à whisky pur malt, une pâtisserie spécialisée

Chinatown local, du fait des nombreux Chinois

dans les tartes, un café et salon, un salon de

d’origine coréenne qui l’habitaient. Proche de

coiffure et un atelier d’artisanat y sont gérés selon

Hongdae, tout en proposant des loyers assez

les principes du partage des ressources et du

raisonnables, il allait attirer nombre d’artistes

commerce équitable. En consommant un délicieux

et jeunes entrepreneurs désireux de s’installer.

sandwich, de la glace pilée au haricot rouge dite

Sa principale curiosité est une ruelle où se

bingsoo, un café ou un whisky pur malt dans ce lieu

tient un marché, dit de Dongjin, et, si celui-ci a

plein d’inventivité, on connaîtra la joie du partage

vu sa fréquentation considérablement baisser,

ou le plaisir de loisirs en compagnie.

l’artère qui le traverse accueille toujours plus de

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 23


DOSSIERS

Histoires contées par Namhansanseong, Le royaume de Joseon fut appelé « nation des forteresses » en raison de ses nombreux ouvrages de fortification qui se divisaient en

sanseong, eupseong et doseong, c’est-à-dire, respectivement, les forteresses de montagne où l’on se réfugiait en cas de péril grave, les remparts entourant villes et villages et leur version plus imposante réservée à la défense de la capitale. Des trois, ce sont les premières qui conservent le plus de traces des guerres de jadis et nous allons donc écouter ce qu’a à nous dire celle de Namhansanseong, que l’UNESCO vient d’inscrire en juin dernier sur sa liste du Patrimoine mondial.

24 KOREANA Hiver 2014


forteresse du Patrimoine mondial de l’UNESCO Lee Kwang-pyo Journaliste au DongA Ilbo

© Namhansanseong Culture & Tourism Initiatives, Gyeongi Cultural Foundation

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 25


Démonstration d’arts martiaux devant le Sueojangdae (Seojangdae), un pavillon à deux étages qui surplombe la forteresse pour servir de poste de guet à l’état-major.

P

our les Coréens, Namhansanseong rappelle amèrement la défaite, suivie de capitulation, qu’essuya le roi Injo (r. 16231649) contre l’envahisseur chinois des Qing qu’il tentait de

repousser.

Un rempart de la nation qui a connu la gloire et le déshonneur C’est à l’époque des Trois Royaumes que débute la construction de murailles en terre, plus précisément en l’an 672, après que celui

C’est plus exactement au mois de décembre 1636 que l’Empire

de Silla eut réalisé l’unité nationale et pris possession du bassin du

du Milieu lança à l’assaut de Joseon une armée forte de 130 000

Han. Ainsi prit forme cet ouvrage défensif qui, pour le royaume domi-

hommes, lesquels, après avoir franchi le Yalu, s’emparèrent en à

nant de Silla, fournissait un moyen de chasser ses alliés d’hier, les

peine cinq jours de Hanyang, sa capitale, et que rien ne semblait pou-

Tang, lesquels représentaient le dernier obstacle à l’unification du

voir arrêter. Peu avant que la ville ne tombe, le prince héritier prit la

pays. Édifié sur des hauteurs, il avait pour but de préserver le nord

fuite pour chercher refuge à Ganghwa, de sorte que, la route menant

du pays des incursions des Tang, mais il allait aussi jouer un rôle

à cette île ayant été aussitôt coupée, le roi et ses ministres furent

décisif, sous le royaume de Goryeo, dans la double défaite que celui-

contraints de s’abriter derrière les murs de Namhansanseong. Les

ci infligera aux Mongols en 1231 et 1232.

troupes des Qing ne tardèrent pas à mettre le siège devant la ville,

Il faudra attendre le XVIIe siècle pour que le royaume de Joseon

mais elles se heurtèrent pendant quarante-sept jours à la résistance

fasse reconstruire les murailles en pierre. L’initiative en revenait au

acharnée des 15 000 soldats qui avaient suivi le roi et ses fonction-

roi Gwanghaegun (r. 1608-1623) qui fit élever ces fortifications, à par-

naires dans leur fuite. À la fin du mois de janvier suivant, le monarque

tir de 1621, pour protéger la partie nord et la capitale du pays des

dut se résoudre à sortir de la forteresse et il déposa les armes sur le

attaques des Jurchens, l’ethnie fondatrice de la dynastie des Jin pos-

quai de Samjeondo, qui se trouvait dans l’actuel quartier séoulien de

térieure. Après un arrêt temporaire du chantier, les travaux reprirent

Jamsil. Au nom du royaume, il fit serment d’allégeance aux Qing en

en 1624, l’année de l’accession au trône du roi Injo, et prirent fin deux

s’engageant à leur payer tribut et cette scène restera à jamais gravée

ans plus tard. S’étendant sur une distance d’environ huit kilomètres,

dans la mémoire collective par l’humiliation et la tragédie terribles

elle allait accueillir la garnison chargée d’assurer la défense de la

qu’elle représenta pour le pays.

capitale en parallèle avec Bukhansanseong. La deuxième invasion mandchoue eut lieu en 1636, soit dix ans

26 KOREANA Hiver 2014


Inscrite cette année au Patrimoine mondial de l’UNESCO, Namhansanseong fait la fierté de la Corée par sa dimension historique, mais elle attire aussi les touristes et les randonneurs de Séoul et sa région. Ces derniers y disposent désormais de cinq sentiers supplémentaires, dits dulegil, pour apprécier au mieux le paysage lors d’un circuit autour des fortifications.

après la construction de Namhansanseong. Le roi Injo s’y retrancha,

des renseignements sur les différentes techniques mises en œuvre

mais dut se rendre à l’empereur des Qing, non sans s’être battu avec

de la période des Trois Royaumes à celle de Joseon.

bravoure. Il convient de souligner que sa capitulation ne fut pas motivée par la perte de Namhansanseong, comme le précise le traité de

Un ouvrage défensif doublé d’un lieu de vie

géographie d’époque Joseon Taekniji, de Lee Jung-hwan : « Derrière

Par comparaison aux autres ouvrages édifiés sur les crêtes des

les murailles, les constructions sont basses, tandis que les murs

montagnes, celui de Namhansanseong se distingue par les carac-

eux-mêmes sont hauts et escarpés. Quand arrivèrent les soldats

téristiques topographiques et géographiques particulièrement favo-

mandchous, ils ne purent pas même brandir leurs lances et moins

rables de son emplacement. Dans le Yeojidoseo, qui constituait le

encore donner l’assaut. Le roi Injo, pourtant, sortit de la forteresse,

répertoire des plans et informations de lieu relatives à tous les vil-

car les vivres manquaient et Ganghwa était tombé ». Par une ironie

lages de Joseon, il est dit ce qui suit : « Le sol est plat en son centre

du destin, la forteresse inexpugnable avait donc attiré l’attention sur

et accidenté à l’extérieur. La forteresse fait penser à un sommet de

ceux qui s’y cachaient. Elle allait à nouveau être appelée à jouer un

montagne coiffé d’un chapeau ». Du fait de la longueur des murailles,

rôle décisif, en 1896, dans la résistance qu’opposa à l’envahisseur

qui s’étendent sur plus de huit kilomètres tout le long d’un escar-

japonais une armée de volontaires appelée euibyeong, dans la région

pement naturel de cinq cents mètres d’altitude, elle est difficile à

de Gyeonggi, ainsi que sous l’occupation du pays par ce même agres-

prendre de l’extérieur, cette situation géographique représentant

seur, où elle abrita le quartier général des mouvements populaires

donc un atout sur le plan défensif.

d’indépendance, dont celui dit du 1er mars.

Les vestiges de ce lieu fortifié témoignent des techniques et

Pendant plus d’un millénaire d’histoire, Namhansanseong a été

moyens militaires dont on disposait à l’époque. Conçue avec une

le théâtre de batailles décisives et l’évolution qu’elle a connue par

grande précision, la forteresse était pourvue d’ouvrages tant défen-

la suite est caractéristique de ce type d’ouvrage défensif en Corée.

sifs qu’offensifs et comprenait deux parties principales composées

Composée à l’origine de murs en terre, cette construction datant de

d’une place intérieure et de deux ouvrages extérieurs, auxquels

la dynastie Silla, plus exactement du VIIe siècle, a fait l’objet de plu-

s’ajoutaient l’enceinte (ongseong ), de bastions (poru ), de plusieurs

sieurs consolidations au fil du temps et ses vestiges fournissent donc

portes (seongmun ), de portes secrètes (ammun ) et de remparts

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 27


Les promeneurs aiment surtout à emprunter ce sentier situé non loin de la porte Jwaik, ici sous un manteau neigeux. Construite au XVIIe siècle pour permettre d’entrer par l’est de la forteresse, elle est encore dans un excellent état de conservation.

(yeojang ), la construction étant édifiée sur un tertre (dondae). L’ongseong était un mur supplémentaire qui entourait l’enceinte et faisait écran aux portes pour mieux en défendre l’accès. Tandis

aujourd’hui, Namhansanseong n’en comporte pas moins de seize, soit plus que dans les autres forteresses et palais coréens toujours existants.

que les assaillants s’efforçaient de le franchir pour pouvoir entrer,

Pour tirer les enseignements de la cruelle défaite infligée par les

ils avaient à subir les tirs des défenseurs postés en trois points des

Mandchous lors de leur deuxième invasion, la forteresse de mon-

remparts.

tagne allait être complétée d’ouvrages destinés à assurer la défense

Des constructions qui sont parvenues jusqu’à notre époque, la

d’une ville qu’allait créer l’État par une politique de peuplement déli-

plus remarquable par sa beauté et sa conception audacieuse est un

bérée, ce qui allait faire de Namhansanseong une eupseong où la

pavillon à deux étages dit Seojangdae, le vocable « jangdae » dési-

vie de tous les jours suivait son cours entre les murs dotés de nou-

gnant un bâtiment de ce type destiné à servir de poste de guet à

veaux ouvrages défensifs. La forteresse ne comptait pas moins de

l’état-major lors d’une bataille. Sa situation au sommet de la forte-

125 postes de garde entre lesquels subsistent encore les traces des

resse permettait d’embrasser les lieux du regard pour les surveil-

fosses où l’on enfouissait le sel et la cendre. Ces vestiges attestent

ler aisément et il pouvait y en avoir plusieurs dans celles qui défen-

de l’existence de pratiques de mise en réserve de denrées et muni-

daient une vaste zone territoriale. La forteresse de montagne qu’est

tions afin que celles-ci soient disponibles en cas d’urgence.

Namhansanseong en comportait à l’origine cinq, deux d’entre eux étant orientés à l’est et les trois autres en direction du sud, du nord et de l’ouest, le dernier à rester debout étant l’occidental.

Une capitale provisoire dotée d’un haenggung À Namhansanseong, s’élève un palais temporaire, dit haenggung ,

Quant aux portes secrètes, ces ammun intercalées entre celles

où séjournait le roi hormis dans celui où il résidait habituellement. Il

qui perçaient la muraille aux quatre points cardinaux, elles étaient

pouvait avoir à être évacué de ce dernier lors d’une invasion ou d’un

placées de manière à être peu visibles de l’extérieur. Ne permettant

coup d’État, et il fallait alors le conduire en un lieu sûr qui fasse office

pas l’accès d’un attelage de par leurs dimensions, elles fournissaient

de capitale temporaire. La situation du haenggung à l’intérieur des

un étroit passage qui permettait de renforcer une position et de faire

murs démontre que cette forteresse de montagne fut dès le départ

entrer des vivres ou sortir des messagers pendant un siège. Encore

conçue dans la perspective d’accueillir cette capitale provisoire et

28 KOREANA Hiver 2014


Entre les grandes portes qui s’ouvraient aux quatre points cardinaux, la muraille était percée d’ammun, ces portes secrètes qui permettaient de faire entrer ou sortir vivres et munitions, entre autres produits nécessaires à l’approvisionnement.

non seulement en vue d’objectifs purement défensifs. Des dix haeng-

De nouveaux sentiers réputés excellents pour les circuits touris-

gung que comptèrent le pays, seul celui de Namhansanseong com-

tiques ou de randonnée permettent aujourd’hui d’admirer à loisir la

portait un sanctuaire renfermant les tablettes des ancêtres de la

beauté des crêtes montagneuses ourlées de murailles et changeant

famille royale et des autels voués aux dieux de la terre et du grain,

au gré des saisons. Toutefois, le visiteur n’est pas sensible aux seuls

deux conditions requises pour toute capitale de Joseon. Il abritait

aspects tangibles de ce haut lieu du patrimoine, car sa dimension

en outre la chambre et le salon du roi, ainsi que son cabinet de tra-

historique faite de grandeur et de décadence parle aussi à son cœur.

vail nécessaire à la poursuite de la gestion des affaires de l’État en

Ses tragédies passées ont paradoxalement été source d’inspiration

temps de guerre.

pour nombre d’artistes. Sous l’occupation japonaise, le poète Lee

Le statut de capitale se traduisait aussi par la présence de formes

Yuk-sa exprima ainsi son aspiration à l’indépendance nationale dans

de vie urbaine aux côtés d’activités défensives. Un temple, Hyeonjeol-

un poème intitulé Namhansanseong. Plus près de nous, le roman

sa, y honore la mémoire de trois érudits qui luttèrent jusqu’au bout

Namhansanseong, de Kim Hoon, évoque les personnages à la loyau-

contre la domination des Qing et payèrent de leur vie leurs actes de

té sans faille irréprochable qui eurent à souffrir des disgrâces de

patriotisme. Au pavillon de Sungyeoljeon, c’est à Onjo, premier sou-

l’histoire et des évolutions déroutantes de la société.

verain du royaume de Baekje, qu’il est rendu hommage, en même

Par sa présence, Namhansanseong offre aux Coréens l’explica-

temps qu’à tous ceux qui participèrent à l’édification de la forte-

tion de bien des tragédies passées tout en montrant comment elles

resse. Celui de Cheongnyangdang était consacré au rite du dodang-

ont été affrontrées, tantôt dans le destin cruel de ce roi qui se dis-

gut accompli pour que l’âme des bâtisseurs repose en paix, tandis

crédita par sa soumission servile, tantôt dans celui des trois érudits

que, sous le genévrier vieux de 350 ans qui s’élevait en face de lui, les

honorables et intègres qui sacrifièrent leur vie. Un chaleureux esprit

gens du peuple venaient prier et obtenir la bénédiction. Enfin, on peut

d’humanité souffle ainsi sur Namhansanseong et il est fort probable

encore voir la tour et le pavillon où les nobles se divertissaient ou se

que son inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO

consacraient à des activités scientifiques, ainsi que des vestiges du

permettra d’apprécier d’autant mieux de tels aspects intangibles,

marché qui ouvrait ses étals sur les terrains destinés à l’entraîne-

par-delà le domaine du visible.

ment au combat.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 29


CHRONIQUE ARTISTIQUE

Good Morning Mr Orwell 1984 2014 Lim San

Professeur au Département de conservation et gestion d’œuvres d’art de l’Université féminine Dongduk

© Nam June Paik Cultural Foundation

1

À l’heure de la mondialisation, le confort aseptisé de la vie moderne des pays industrialisés est souvent synonyme d’uniformisation. Les vecteurs de diffusion de ses nouveaux stéréotypes sont la télévision et les autres médias audiovisuels ou écrits, mais aussi le cinéma commercial, qui les expriment par des images accrocheuses et un langage facile. Ces aspects séduisants font oublier la déshumanisation qui en est l’autre face ou poussent à s’accommoder de cette contradiction. Des créateurs de génie qui font honneur au genre humain tels que Franz Kafka, James Joyce ou Charlie Chaplin ont su montrer que l’art a le pouvoir d’affronter toutes les menaces et, s’il fallait ajouter un nom à cette liste, ce serait celui de Nam June Paik.

30 KOREANA Hiver 2014


2

1. Image fixe tirée de Good Morning Mr Orwell, de Nam June Paik (1984) 2. Good Morning Mr Orwell (1984) était projeté dans son intégralité à l’exposition Good Morning Mr Orwell 2014, qui proposait une réflexion sur le sens actuel du message transmis par l’artiste.


N

am June Paik (1932–2006) a traité des thèmes

l’a fait par l’exposition particulièrement réussie Good

du temps et de l’art comme s’il était tout à la fois

Morning Mr Orwell 2014 qui avait lieu du 17 juillet au 16

écrivain, ingénieur et prophète. Outre qu’il s’est

novembre derniers pour commémorer la diffusion par

affranchi des traditionnelles distinctions entre musique

l’artiste de sa production télévisuelle Good Morning Mr

et beaux-arts, il a fait preuve de capacités de création

Orwell et redécouvrir le message qu’il voulait y faire

illimitées au moyen des images et du son, c’est-à-dire

passer. Les visiteurs ont notamment remarqué la vidéo

du « texte ». Dans Du cheval à Christo et autres écrits,

de l’œuvre d’origine qui, ce jour-là, avait été retransmise

l’ouvrage qui rassemble la correspondance, les parti-

en direct aux quatre coins du monde et dont la récep-

tions et les scénarios dont Nam June Paik a été l’auteur

tion par satellite à Séoul, New York, Paris et Berlin avait

en trente-cinq années de carrière, Irmeline Lebeer fait

permis aux différents publics de faire sa découverte en

l’éloge de la prose vigoureuse de l’artiste : « Ses écrits

même temps. Elle présentait des spectacles rassem-

sont tout empreints de [sa] soif de grands espaces et

blant une centaine d’artistes, dont les danseurs d’avant-

de liberté. On ne peut plus l’enfermer dans un lan-

garde new-yorkais John Cage et Merce Cunningham,

gage unique ». Il a même fait œuvre de pionnier en appli-

mais aussi des chanteurs et musiciens de variétés tels

quant l’électronique à des formes d’art telles que des

qu’Yves Montand ou le groupe de rock américain Oingo

compositions alliant diffusion de musique et représen-

Boingo. En une heure de diffusion, les spectateurs ont

tations par des artistes, des sculptures vidéo ou des

pu se faire une autre idée de ce que pourrait être l’avenir

prestations d’artistes faisant appel aux médias. L’ingé-

des médias, perçus non plus comme moyens de domi-

niosité d’un chercheur, alliée à la sensibilité d’un homme

nation, mais de communication.

de lettres, constitue les fondements d’un art qui aspire à

Le thème de la manifestation s’inspirait du roman

dépasser la représentation imaginaire du présent pour

1984 dû à l’écrivain britannique George Orwell et publié

anticiper l’avenir.

en 1949. L’auteur y dépeint la contre-utopie d’un monde régi par une dictature qui met en place une surveil-

Interrelation et interaction

lance et une répression universelles en faisant appel

C’est en Allemagne, où a vécu Nam June Paik, que

à des moyens de communication. Ceux-ci sont repré-

se forment véritablement sa créativité et son goût pour

sentés par d’omniprésents écrans de télévision et haut-

l’expérimentation. Né en 1932 à Séoul, il poursuit ses

parleurs qui réduisent la liberté d’expression à la langue

études à l’Université de Tokyo pendant la Guerre de

de bois du « New speak », l’ensemble tournant autour

Corée et rédige un mémoire sur l’esthétique musicale

du personnage tout-puissant de Big Brother aux com-

d’Arnold Schönberg. L’année 1956 marque le début de

mandes de cet oppressant régime. Pour Nam June Paik,

l’« époque allemande » qui le confrontera en perma-

cette vision du monde n’était qu’« à demi exacte », car

nence à la nouveauté et l’engagera dans une voie expé-

les médias possèdent aussi une dimension artistique,

rimentale jusqu’en 1963. Les jeunes musiciens se récla-

comme il entendait le montrer par son œuvre télévi-

ment alors de Schönberg et introduisent « Die Neue

suelle.

Musik », la nouvelle musique, dans la formation ou les spectacles, les artistes d’avant-garde travaillant quant

Quel avenir pour les médias ?

à eux sur les relations entre musique et peinture, corps

Les artistes de Good Morning Mr Orwell 2014 se sont

et son, homme et machine. Dans ce climat d’innova-

penchés sur le sens fondamental de la manifestation

tion, Nam June Paik va se créer un langage propre qu’il

d’origine. Ensemble, ils se sont livrés à une réflexion sur

révélera en 1963, lors d’une première exposition fai-

le rôle des technologies et sur la place des médias dans

sant apparaître les liens sous-jacents entre médias et

la vie sociale et politique, en analysant l’image emblé-

société. Les moyens de communication faisant appel

matique de Big Brother à l’ère de l’information.

à l’électronique, notamment la télévision, vont bientôt

La vidéo monocanal So Much I Want to Say, de l’ar-

constituer l’un des thèmes récurrents sur lesquels se

tiste palestinienne résidant à Londres Mona Hatoum,

construira son audacieux art des médias.

faisait entendre la voix de la révolte contre l’oppression.

Le Centre d’art Nam June Paik qui lui est consacré

En à peine cinq minutes, son œuvre évoquait puissam-

à Yongin, dans la province de Gyeonggi, s’attache à pré-

ment ce thème au demeurant plutôt banal à l’aide de la

senter les multiples facettes de sa créativité, comme il

technique de la scanographie lente (slow scan), qui per-

32 KOREANA Hiver 2014

1, 2. Les différents spectacles projetés à Good Morning Mr Orwell (1984) ont été retransmis en direct par satellite, le 1er janvier 1984, sur une liaison reliant la chaîne télévisée newyorkaise WNET TV au Centre national d’art et de culture GeorgesPompidou, mais desservant aussi des chaînes sud-coréennes et ouest-allemandes. Les spectacles diffusés comptaient la participation d’une centaine d’artistes du monde entier.


1 2


1 2

3 4

34 KOREANA Hiver 2014

1. Pointing at Fukuichi Live Camera (Finger Pointing Worker, Japon), 2011, vidéo monocanal, couleur, son, 24 mn 50 s Counter-Music (Harun 2. Farocki, Allemagne), 2004, vidéo bicanal, couleur, son, 25 mn 3. PR (Liz Magic Laser, États-Unis), 2013, installation vidéo à 5 canaux, 17 mn 4. So Much I Want to Say (Mona Hatoum, Liban), 1983, vidéo monocanal, noir et blanc, son, 5 mn


Le choix des œuvres qui composaient l’exposition Good Morning Mr Orwell 2014 visait à s’inscrire en faux contre les forces qui oppriment l’homme dans une société toujours plus hiérarchisée. Il cherchait aussi à susciter une authentique prise de conscience de l’état actuel des choses, pour refuser l’indifférence ou la fuite en avant, en invitant à réfléchir à la responsabilité de l’artiste et aux possibilités qu’offre la liberté de création, comme l’a fait Nam June Paik il y a trente ans au moyen d’une œuvre inoubliable transmise par satellite dans le monde entier.

met l’enregistrement d’images discontinues. Elle fai-

que des réalisations du collectif Jodi également axées

sait aussi appel à une liaison par satellite, une forme de

sur les possibilités d’interaction qu’offre l’art commu-

transmission qui, pendant la Guerre froide, était placée

nicatif dans notre monde où les réseaux créent du lien.

sous l’autorité et le contrôle de l’État, mais qui, entre

Comme l’explique Nam June Paik dans son essai Art &

les mains de Nam June Paik, s’est convertie en un outil

Satellite (1984), ce type d’entreprise artistique procède

d’expérimentation mystique interpelant quant aux pos-

du devoir qui est celui de tout artiste, à l’époque actuelle,

sibilités futures de dialoguer par l’art, au-delà des fron-

« non seulement de découvrir des liens nouveaux entre

tières du temps et de l’espace. Par sa réalisation, Mona

diverses expressions de la pensée, mais aussi de les

Hatoum a aussi souhaité exprimer un désir d’échapper

mettre en réseau ».

à la forte influence qu’exercent les médias sur la société au moyen de l’art.

La force de l’art face à la réalité

D’autres artistes s’étaient centrés sur les risques de

Le choix des oeuvres qui composaient l’exposition

généralisation de la surveillance et de la censure contre

Good Morning Mr Orwell 2014 visait à s’inscrire en faux

lesquels George Orwell met en garde ses lecteurs. À

contre les forces qui oppriment l’homme dans une

Liverpool, l’Américain Jill Magid avait fait l’expérience

société toujours plus hiérarchisée. Il cherchait aussi à

de se tenir devant une caméra de télésurveillance pour

susciter une authentique prise de conscience de l’état

que soit créé un enregistrement « officiel » de ses faits

actuel des choses, pour refuser l’indifférence ou la

et gestes. Quant au Thaïlandais Sompot Chidgasorn-

fuite en avant, en invitant à réfléchir à la responsabi-

pongse, il avait rassemblé dans son œuvre vidéo des

lité de l’artiste et aux possibilités qu’offre la liberté de

scènes de films coupées par la censure de son pays.

création, comme l’a fait Nam June Paik il y a trente ans

Enfin, dans un film d’animation des plus originaux intitulé

au moyen d’une œuvre inoubliable transmise par satel-

Stereoscope (1955), le Sud-Africain William Kentridge

lite dans le monde entier.

avait mis l’accent sur la froideur mécanique des moyens

Il s’agissait donc de montrer que l’art de Nam June

de communication qui envahissent le quotidien et pro-

Paik conserve aujourd’hui toute sa pertinence. Il se peut

voquent la détresse morale.

que la multiplication des médias et la profusion d’infor-

Le passage des médias de leur représentation par

mations toutes aussi insignifiantes les unes que les

1984 à l’interprétation qu’en a faite Nam June Paik, c’est-

autres aient privé l’homme de sa dignité, comme l’avait

à-dire d’une diffusion dans un seul sens par la télévi-

prédit George Orwell. Néanmoins, s’il fallait définir ce

sion au dialogue et à l’échange, abolit leur structure

qui reste à sauver, il ne suffirait pas de rétablir la dimen-

hiérarchique en proposant un mode opératoire de rem-

sion holistique de l’homme perdu, car il faudrait surtout

placement. Dans cette perspective, le Tele-communi-

adapter les relations humaines aux changements sur-

cation Café et le Web Art Café qu’avaient aménagés les

venus dans les médias et le langage. À l’heure où nous

organisateurs au sein de l’exposition présentaient des

sommes aux prises avec de dures réalités, l’énergie

œuvres vidéo de Douglas Davis, un chercheur de pre-

créatrice de Nam June Paik brûle toujours en nous.

mier plan en moyens de communication interactifs, ainsi

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 35


AMOUREUX DE LA CORÉE

Simon Morley, un Anglais en Corée

Ben Jackson Rédacteur indépendant / Cho Ji-young Photographe

A

près des études d’histoire à l’Université d’Oxford, Simon Morley va se tourner vers l’art et les voyages qu’il entreprendra pour

le découvrir le conduiront jusqu’à New York, en passant par Milan et Paris, pour se terminer dans l’atelier d’artiste calme et lumineux qu’il occupe à Gwacheon avec sa compagne Chang Eung-bok, un gros chat et d’innombrables œuvres d’art. Ayant d’ores et déjà beaucoup exposé à Séoul, l’artiste poursuit sa

Pour beaucoup, la découverte de la Corée relève d’un pur hasard et à cet égard, le cas de Simon Morley est peut-être la parfaite illustration de ces voyages imprévus que motive l’attrait de l’inconnu. Si ce n’est qu’après un premier séjour de trois mois effectué en 2008, l’artiste est revenu trois ans plus tard pour s’établir dans ce pays où il réside désormais le plus souvent. 36 KOREANA Hiver 2014

recherche sur les différences qui séparent l’Orient de l’Occident dans leurs perceptions et conceptions en peinture, notamment par la manière de faire ressortir les formes sur l’arrière-plan d’un tableau. Malgré le caractère fortuit de sa rencontre avec la Corée, la pensée philosophique et l’art ancien que le Britannique y a découverts se sont avérés correspondre parfaitement à ses domaines d’intérêt et l’ont conduit à s’engager dans une nouvelle voie qui le passionne.


© Kim Dong-ryul

Quaint Korea, Louise Jordan Milne (1985), aquarelle sur papier, 56 x 77,5 cm, sans cadre, 2011

Un saut dans l’inconnu Comme il le reconnaît lui-même, Simon Morley en savait assez peu sur la Corée à son arrivée dans le pays.

fit dans une création sans cesse renouvelée. Que cette démarche soit perçue comme résultant d’un farouche conflit entre le poids des traditions et les élans de la modernité ou d’une rupture arbitraire

« C’était la première fois que je venais, en 2008, et je ne suis resté

avec le passé, avec la perte de repères qui en découle, Simon Mor-

que trois mois », se souvient-il. « Avant cela, je n’avais pas la moindre

ley a résolument choisi d’en faire son thème d’étude, tout aussi fas-

idée de ce à quoi ressemblait le pays. Je connaissais l’existence de

ciné que les nombreux étrangers qui, dès l’ouverture du pays sur le

la Guerre de Corée par mes études d’histoire moderne à l’universi-

monde, l’ont découverte et analysée selon leurs points de vue res-

té. J’avais entendu toutes les histoires incroyables que l’on racontait

pectifs.

sur la Corée du Nord. Je savais que certains produits comme le gin-

Cet intérêt s’est malheureusement manifesté au tournant du siècle

seng provenaient de Corée et je connaissais un remarquable artiste

dernier, époque à laquelle la Corée de jadis subissait de plein fouet

coréen, Lee Ufan. Mais cela s’arrêtait là et j’ignorais ce qui différen-

le choc de la « modernité » imposée par la politique de la canon-

ciait les Coréens des gens d’autres pays. Le jour ou j’ai vu le film de

nière, les manœuvres diplomatiques des grandes puissances et la

Kim Ki-duk Printemps, été, automne, hiver… et printemps, j’ai com-

colonisation qui s’est ensuivie par le Japon du Meiji. Il convient de

pris que la Corée se distinguait de la Chine ou du Japon, sans savoir

noter que l’une des plus importantes séries d’œuvres réalisées par

dire en quoi, pas plus maintenant qu’avant. »

Simon Morley en Corée porte précisément sur cette période, qu’il a

Quant aux différences d’esthétique qui la séparent de son pays

découverte dans une collection d’ouvrages ayant appartenu à l’an-

natal, elles lui apportent une source d’inspiration inépuisable dans

cien ambassadeur britannique Martin Uden. Intitulée Korea Land of

son art. Dans les premiers temps, elles ont pourtant heurté sa sen-

the Dawn and other Paintings (2011), elle associe des acryliques et

sibilité, notamment par l’architecture hétéroclite de la ville de Séoul

aquarelles sur toile de lin en rouleau à des œuvres vidéo, l’ensemble

et l’absence de repères de quartiers tels que Gangnam, qui ne

de ces créations étant fondé sur les ouvrages historiques en langue

semblent pas avoir été conçus selon un plan.

étrangère de la collection Uden. Les dix acryliques dits Peintures de

« Cet aspect des choses est très déconcertant », avoue-t-il. « Il

livres consistent en reproductions de couvertures et pages titrées de

doit résulter de la vitesse à laquelle s’est développée la ville. Elle n’a

ces ouvrages en quasi-monochromie blanche. En revanche, les aqua-

pas permis que la vie et le passé y laissent leurs traces. Il m’a sem-

relles de cette même série représentent les titres d’autres œuvres

blé que la Corée avait complètement perdu ses racines. »

issues de la collection Uden et ont été réalisées par Simon Morley à

D’après Simon Morley, cette rupture dans l’histoire autorise en revanche une certaine souplesse que les Coréens mettent à pro-

l’aide de brindilles, feuilles et glands ramassés près de chez lui. « J’ai assimilé le hangeul et les idéogrammes à des formes

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 37


© Kim Dong-ryul

© Lim Tae-jun

1 1. Lost Horizon I (2013), 35 x 70 cm, acrylique sur toile Korea & Her Neighbours, Isabella 2. Bird Bishop (1898), acrylique sur toile, 40,5 x 30,5 cm, 2011

diverses, bâtons ou morceaux de bois. Comme j’ignore totalement ce qu’ils signifient en tant que caractères de la langue écrite, je me suis dit qu’il serait judicieux de partir de cette idée pour créer mon propre

2

langage avec des fragments de nature », explique l’artiste.

Questions de perception

qui se dit « saï » en coréen. D’ailleurs, je me suis rendu compte avec

Dans sa thèse de doctorat « prétentieusement » intitulée, à ses

plaisir que ce mot correspondait à la première partie de mon pré-

dires, The Anadyomene Movement: Metamorphics of Figure-Ground,

nom « Saï-mon ». Nous, Occidentaux, trouvons gênant que tout ne

Simon Morley se livre à une étude comparative des rapports entre

soit pas dans un état défini, car pour nous, il ne peut y avoir que A ou

l’arrière-plan et les formes dans l’art d’Extrême-Orient et d’Occi-

B. Or, l’entre-deux, c’est plutôt AB, un espace non délimité et donc,

dent, en dégageant les traits qui les opposent.

d’après moi, ouvert plutôt que fermé. C’est le domaine des possibles.

« Notre attention est le plus souvent concentrée sur les formes,

Dans ma peinture, j’ai travaillé sur cette idée en créant l’impres-

ce qui nous empêche de remarquer l’existence même de l’arrière-

sion confuse d’apparitions et de disparitions. Je suivais déjà cette

plan », estime-t-il. « Nous opérons une sorte de ségrégation en

démarche, avant, mais en vivant ici, je me suis rendu compte qu’elle

orientant le regard vers une partie du champ visuel et en délaissant

coïncidait avec certains aspects de l’art coréen. C’est le cas de la

tout le reste. Les Occidentaux sont apparemment beaucoup plus

peinture paysagère ancienne, par exemple. »

portés à dissocier les formes de l’arrière-plan, contrairement aux

Dernièrement, l’artiste est passé de la reproduction de couver-

Extrême-Orientaux, qui manifestent plus de talent pour les fusion-

tures et pages titrées de livres réels à la superposition à des arrière-

ner. Dans l’art ancien coréen, cette particularité se manifeste par

plans de textes d’imprimerie peints en relief dan lesquels il voit « une

l’importance des surfaces laissées vides qui, loin d’être dépourvues

invasion de l’image, comme celle d’un tatouage ou d’une cicatrice

de tout attrait visuel, sont vues comme une partie essentielle ».

sur la peau ». L’une de ces créations représente, par quasi-mono-

Dans ses œuvres, Simon Morley évoque concrètement ces liens

chromie, une image fixe d’un film de 1962 de Michelangelo Antonioni,

entre formes et arrière-plan, par des compositions qui troublent un

L’Éclipse, recouvrant en partie un extrait de l’index d’un livre traitant

public en quête de contrastes simplificateurs.

du bouddhisme :

« Il faut se concentrer pour distinguer les formes de l’arrière-

« Calme glacial

plan sur lequel on ne voit qu’une tache », affirme-t-il à propos de ses

Identité, théorie de l’

Peintures de livres. Quant au texte… eh bien, c’est une autre histoire.

Ignorance (avidya)

Je travaille à le mélanger aux images pour obtenir un effet mono-

Encens, bâtonnet d’ »

chrome ».

« J’aime cette sorte de fragmentation qui donne l’impression que quelque chose va apparaître comme par enchantement »,

L’entre-deux L’artiste poursuit : « Dès mon arrivée en Corée, j’ai remarqué avec intérêt que les Coréens se sentaient très bien dans « l’entre-deux »,

38 KOREANA Hiver 2014

déclare Simon Morley. « L’énumération évocatrice d’un thème rejoint l’image. Qu’est-ce qui en résulte ? Un ensemble où tout est lié au niveau visuel ».


Au cours de beaux-arts

Aux confins du numérique

Des premiers temps de sa carrière d’artiste à son poste actuel au

Simon Morley n’est pas sans savoir que les nouvelles technolo-

sein du Département des beaux-arts de l’Université Dankook, Simon

gies et le règne du pixel rendent toujours plus floue, voire inexistante,

Morley a toujours exercé l’enseignement en parallèle avec la pein-

cette distinction entre texte et image qui constitue l’un des thèmes

ture et ce contact avec les étudiants nourrit sa réflexion sur les spé-

de recherche de son œuvre. Il se plaît toutefois à rappeler que cette

cificités des cultures occidentale et orientale.

différence est de toute façon moins tranchée en Asie, notamment en

« Par-delà la barrière de la langue, ils ont une manière autre d’aborder les problèmes par rapport aux étudiants anglais du même

Corée, où la coexistence d’idéogrammes et de signes alphabétiques présente encore plus d’intérêt.

âge », affirme Simon Morley. Il signale encore quelques grandes

« Dans une interface numérique, tout tourne autour des pixels »,

particularités qui les séparent, puis il oppose l’esprit d’analyse occi-

souligne-t-il. « Il n’existe presque plus de différence entre le texte et

dental, qui est fondé sur la différenciation et la distanciation, au point

l’image et tout est évanescent. On peut convertir du texte en images

de vue holistique des Extrême-Orientaux, qui les incite à se définir

et inversement. Il est manifeste que la dichotomie entre ces deux

« par ce qu’ils vivent, en tant que partie d’un tout ».

types d’information n’a plus lieu d’être. En Orient, où l’écriture est

« Mes étudiants ont du mal à exprimer leur pensée en paroles. Ils

idéographique, on fait d’autant moins cette distinction, hormis peut-

ne sont pas capables de dire pourquoi ils ont peint telle chose ou telle

être en Corée, dont l’alphabet hangeul est de type phonétique. Selon

autre, de séparer les formes de l’arrière-plan et de prendre de la

certains théoriciens, la conscience est le reflet du langage, alors le

distance avec ce qu’ils font », explique-t-il. « Pour autant, cette façon

système alphabétique, par sa plus grande linéarité, cantonne l’ex-

d’être n’est pas moins valable que celle des Occidentaux et je dirais

pression verbale à son apparence visuelle. »

même qu’elle est meilleure à plusieurs égards. Le détachement est une valeur qui nous limite », estime-t-il.

Cette réflexion confère un intérêt particulier à l’œuvre de Simon Morley, et ce, d’autant plus si l’on pense au faible taux d’alphabétisa-

L’artiste ne cherche pas tout bonnement à plaire en exprimant

tion qui était celui de la Corée à l’époque pré-moderne. Elle acquiert

de tels avis, comme en témoigne son œuvre, car, de toute évidence,

une pertinence supplémentaire si l’on se réfère à la frontière ima-

celle-ci vise plutôt à faire sortir le public des compartiments de

ginaire qu’il a tracée entre Occident et Orient et qui parcourt les

l’analyse pour qu’il fasse sienne l’ambiguïté.

steppes d’Asie centrale battues par les vents, sous l’orage des dichotomies.

Hésitation, dérives, précipitation Pourtant, tout est éphémère, de nos jours, car la course dans

Un avenir cosmopolite

laquelle s’est lancée la Corée pour rattraper le peloton de tête

Simon Morley serait-il tombé sous le charme de la Corée ? La

des nations dites développées a confronté les façons de penser

question l’amuse. « C’est sous le charme d’une Coréenne que je suis

anciennes et nouvelles dans la tête des jeunes d’aujourd’hui.

tombé ». Bien que sa partenaire, l’artiste du textile Chang Eung-bok,

« Ce qui est en train de se passer donne des choses très

ait la possibilité d’exercer ses activités à l’étranger dans les années

curieuses, parce qu’avec l’occidentalisation, les démarches analy-

à venir, le couple semble décidé à continuer à vivre quelque temps

tique et holistique coexistent. On est passé du courant alternatif au

encore en Corée. « Disons que l’avenir est ici et le passé, en Europe

courant continu. D’une certaine manière, les Coréens représentent

», argue-t-il, en évoquant la crise et la « perte de confiance des Euro-

donc l’avenir. » Ce changement semble toutefois suivre le mouvement du pen-

péens en eux-mêmes, contrairement à ce qui se passe en Corée, où l’activité est en plein essor ».

dule. Comme l’indiquent les comportements tendant à une évolution

« Aujourd’hui, les Coréens se réveillent et s’aperçoivent qu’il y a

vers des relations homme-nature, qui sont une mesure de la place

une vraie présence étrangère dans leur pays, ce qui les pousse à être

respective des points de vue holistique et réductionniste, il se pour-

plus dynamiques », conclut Simon Morley. « Ceux qui sont ici ne sont

rait bien que les Coréens de notre époque soient plus « occidentaux »

pas venus pour faire un petit tour et repartir après avoir fait voir ce

que les Occidentaux, spécule Simon Morley.

qu’ils avaient à montrer. Ils veulent rester. Ce qu’il faut maintenant à

« Les Coréens ont adopté les progrès technologiques avec

la Corée, c’est être plus cosmopolite. Elle doit en passer par là pour

enthousiasme. Ils aimeraient vivre dans un monde qui ne soit plus

être un pays vraiment moderne, ce qui suppose plus de brassage

qu’une énorme puce électronique. Quand ils font de la randonnée

entre les différents groupes de population. »

en montagne, il faut toujours qu’ils portent des vêtements aux cou-

Grâce à des hommes d’art qui déconstruisent les vieilles dichoto-

leurs bizarres et qu’ils fassent du bruit avec leurs lecteurs audio. Au

mies, à l’instar de Simon Morley, les amoureux d’art contemporain

contraire, les Occidentaux se préoccupent de plus en plus du respect

du monde entier peuvent désormais s’attendre à toujours plus d’in-

de la nature. »

novations et évolutions passionnantes.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 39


ESCAPADE

Suncheon et sa côte bordée de petits villages

Que demander de plus que de naître homme et de mener une existence simple mais pieuse, comme y engage le toponyme de Suncheon, qui signifie « soumission à la volonté du ciel » ? Caresser de modestes rêves, travailler avec sérieux, s’appliquer à apprendre et donner aux plus démunis quand on a assez pour soi-même... que la vie serait belle s’il en était ainsi !

40 KOREANA Hiver 2014

Gwak Jae-gu Poète Lee Han-koo Photographe


ARTS ET CULTURE DE CORテ右 41


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42 KOREANA Hiver 2014

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J’

ai un lointain souvenir. J’avais pris le train de Suncheon, mais, comme il se doit à ce jeune âge, accompagné ... d’un oncle. Assis sur ses genoux, je regardais défiler le paysage à

la fenêtre. Mon oncle a hélé l’homme qui poussait son chariot chargé de petits en-cas et confiseries dans le couloir. Dans ce fouillis, il a jeté son dévolu sur un sachet de bonbons pas plus gros que l’ongle

du petit doigt et dits « étoiles ». Le temps a passé et quand j’ai revu mon oncle mourant, j’ai parlé des « bonbons étoiles » en lui tenant la main, mais voilà longtemps qu’il avait oublié ces merveilleuses friandises offertes à son neveu. Il se rappelait, bien sûr, m’avoir souvent emmené avec lui dans ses déplacements à Suncheon, où il dirigeait des chantiers. S’il me faisait souvent suivre, quand il partait, c’est que ma mère était trop prise pour s’occuper de moi, ayant charge de famille. Le nom de Suncheon me remet toujours en mémoire ces voyages et leurs « bonbons étoiles ». Ces petites lueurs de joie ou d’espoir qui peuvent poindre dans les livres de l’écrivain que je suis aujourd’hui, c’est à ces souvenirs d’enfance que je les dois.

Les splendeurs du coucher de soleil sur les marais côtiers Il y a de cela quinze ans, je suis retourné seul à Suncheon. À cette époque de ma vie, j’étais déçu et épuisé par mon travail. Outre mes poèmes, je rédigeais plus de trente articles par mois et le plus grand nombre possible de feuilletons de journaux, contes pour enfants, articles pour magazines d’entreprises et récits de voyages, au point que cette écriture alimentaire menaçait ma carrière d’écrivain. J’en étais arrivé à douter de moi-même et de mes capacités à composer quoi que ce soit d’autre à l’avenir. Pour échapper à cette fatalité, j’ai décidé un beau jour d’aller me plonger dans le calme d’un village de la baie de Suncheon. Soudain, l’homme accablé que j’étais se trouvait face à l’immensité des marais côtiers. Dans le crépuscule qui embrasait la mer, l’eau avait des reflets dorés. Puis est apparu l’un de ces bateaux de pêche qui partent en mer à la nuit tombée et se dirigeait maintenant vers l’ouest. En le regardant, l’air morne, j’ai soudain vu que le ciel s’empourprait jusque-là. Dans le brasier immense, les marais euxmêmes rougeoyaient sur toute leur surface, ce que je n’avais jamais remarqué auparavant. Pendant que j’assistais à cette invasion de 1. Situé à l’ouest de la baie de Suncheon, le petit village de Hwapo se compose d’une quarantaine d’habitations. Le soir venu, les bateaux de pêche y accostent et peu après, le nettoyage du poisson au crépuscule offre à la vue un spectacle plein de vie. 2. Nasses en bambou et filets posés en baie de Suncheon. Ils s’emploient dans une forme de pêche traditionnelle qui tire parti du mouvement des marées. 3. Ces pêcheurs de Yeojado, une minuscule île du sud située au large de Suncheon, gagnent la côte dans ce petit bateau pour aller vendre leurs prises.

lumière dans le ciel et sur terre, un vieil homme s’est approché de moi. Je lui ai demandé le nom du village et il m’a répondu « Waon », wa signifiant « se coucher » et on « chaleur ». À cet endroit, la mer qui accueillait tant de splendeur s’appelait aussi Waon. Avec lenteur, j’ai tracé sur le sable les idéogrammes correspondants et arrivé à on, je me suis rendu compte que le caractère en question se composait de ceux désignant l’eau (氵), la bouche (口), l’homme (人) et le sang (血). Ce on (溫) représentant la chaleur impliquait donc l’idée que l’eau absorbée par la bouche se trans-

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 43


1

forme en sang dans le corps. En entendant ce seul nom de village, j’ai senti un sang chaud irriguer tout mon être. Voilà que l’envie me prenait de marquer un temps d’arrêt, que je retrouvais l’espoir de pouvoir me remettre à écrire. C’est ainsi que Suncheon m’a permis de faire le vide en moi, dans mon corps comme dans mon esprit. Beaucoup plus tard, j’allais revenir sur ces lieux qui sont pour moi comme un second pays natal.

Un havre pour oiseaux hivernants Le village de Waon s’étend au centre de la baie de Suncheon et de ses vastes marais. Si on y respire un air pur, contrairement à l’odeur particulière des marais de la côte ouest, c’est grâce aux bancs de roseaux qui tapissent les rivages tout proches. Sur les 39,8 km2 de la baie, les marais occupent 21,6 km2 et les roseaux, 6 km2. Poussant tout aussi bien dans l’eau douce ou de mer, ces plantes prospèrent encore davantage là où les deux se rejoignent. La baie leur est donc particulièrement propice, puisque s’y jettent le Dongcheon et l’Isa-

1. Sur près de seize kilomètres, les bancs de roseaux bordent la baie de Suncheon et quand le soleil illumine leurs fleurs aux pétales blancs, ces étendues qui ondoient sous le vent sont pareilles à de belles plaines à blé toutes dorées. 2. La baie de Suncheon, terre d’accueil des oiseaux hivernants. À la saison froide, s’y arrêtent par dizaines de milliers des spécimens de quelque 230 espèces différentes, dont la grue moine ou la sarcelle de Baïkal, et leur nombre ne cesse d’augmenter d’année en année.

2

cheon, le premier de ces ruisseaux baignant la ville de Suncheon. Grâce à l’écosystème plein de vitalité du marais et à l’épuration naturelle assurée par les roseaux, elle procure aux oiseaux migrateurs un habitat si réputé dans le monde entier qu’en 2006, ses marais côtiers ont été les premiers de Corée à entrer au classement de la Convention de Ramsar. La neige tombait à gros flocons quand j’ai pris le bateau pour aller observer les oiseaux en baie de Suncheon. Par ce temps hivernal, certains restaient tranquillement posés parmi les roseaux, tandis qu’un groupe de cygnes fendait les flots. Il régnait une telle paix ! Moteur à l’arrêt, nous étions perdus dans leur contemplation quand soudain, ils ont pris un à un leur envol. En un instant, l’épaisse nuée qu’ils formaient dans la bourrasque de neige s’est volatilisée et on ne savait pas si c’était elle qui les avait engloutis ou inversement.

44 KOREANA Hiver 2014

La neige tombait à gros flocons quand j’ai pris le bateau pour aller observer les oiseaux en baie de Suncheon. Par ce temps hivernal, certains restaient tranquillement posés parmi les roseaux, tandis qu’un groupe de cygnes fendait les flots. Il régnait une telle paix ! Moteur à l’arrêt, nous étions perdus dans leur contemplation quand soudain, ils ont pris un à un leur envol.


L’action engagée par de simples citoyens, dans le cadre d’une mission dite du « Retour de Duri », a fait de la baie de Suncheon

interrompue et les villageois n’ont plus eu qu’à espérer que celui-ci arrive à bon port et revienne un jour les voir.

une destination migratoire privilégiée. La Ville de Suncheon s’est donné pour mascotte la grue moine Duri, dont le nom coréen est

Ces femmes qui vivent du marais

heukdurumi, parce qu’un spécimen de cette espèce peu répandue

Autre village côtier situé en baie de Suncheon, Hwapo mérite tout

dans le monde s’est joint aux rares migrateurs qui faisaient halte à

autant d’être connu et, si on compare un instant Waon au pôle nord

Suncheon. Abandonnée par ses compagnes de vol qui regagnaient

d’un aimant en fer à cheval, alors Hwapo lui fait pendant au sud, car

leur Sibérie natale, Duri a été recueillie par des riverains qui l’ont soi-

les deux communes délimitent les extrémités de la baie. Palourde à

gnée et nourrie pendant plus de dix mois. Après une année passée à

col court et couteau, pieuvre, huître et Boleophthalmus pectiniros-

réhabituer l’oiseau à la vie en milieu naturel, ils l’ont laissé se joindre

tris ne sont que quelques exemples des mollusques et coquillages

à ses congénères de passage le printemps venu. Dès que l’oiseau a

de la région qui, aux côtés du poisson, n’ont pas leur pareil dans le

franchi la limite de l’espace aérien coréen, la transmission en pro-

pays par leur saveur et leur fraîcheur. La défunte romancière Park

venance du dispositif de localisation fixé à la patte de l’oiseau a été

Wan-seo (1931-2011) appréciait tout particulièrement les couteaux

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 45


grillés de cette provenance et j’ai souvenir d’un jour où, en regardant des femmes tirer leur traîneau en bois dans la boue, elle a dit trouver plus de beauté à leur activité qu’au marais lui-même. Cet accessoire qui glisse comme sur des skis porte le nom de neol en coréen et mesure trois mètres de long sur trente centimètres de large. Quand elles ont chargé leur récolte, les femmes prennent appui du genou et, de l’autre pied, repoussent le sol pour glisser sur la boue. Si elles donnent l’impression de le faire avec facilité, leur métier est toujours pénible, même après des dizaines d’années d’expérience, comme en témoigne cette chanson qu’elles entonnent en accomplissant leur tâche : « Maman, ô maman, pourquoi m’as-tu donné le jour si c’était pour pousser le traîneau ? » En les voyant occupées à leur labeur, Park Wan-seo m’a confié qu’elle aimerait vivre un jour dans ce village et je me suis alors dit que lorsqu’elle s’imaginait poussant le traîneau dans la boue en compagnie des femmes de Waon et Hwapo, c’était à ses derniers jours qu’elle pensait. En 2013, l’Exposition internationale des jardins avait pour cadre Suncheon, ses petits villages et ses marais côtiers à la pureté virginale dont elle donnait l’occasion de révéler la beauté. Cette manifestation n’aurait vraisemblablement jamais eu lieu sans cette baie sauvage aux nappes d’eau envahies par la végétation, aux oiseaux migrateurs qui y trouvent refuge et aux hommes qui y vivent et travaillent. Si vous cédez au découragement face aux difficultés de la vie ou que votre travail ne vous semble plus mener à rien, venez donc à Suncheon, un jour où tombe la neige, et votre cœur battra au rythme d’une nature débordante de vie qui lui apportera un sang neuf.

La vieille dame du marais salant

C’était il y a trois ans, en hiver, et je me trouvais dans la localité de Parangbagu située en baie de Suncheon. Les premiers flocons tombaient quand une vieille dame est sortie de la maison du troisième âge. Je me suis garé et lui ai demandé où elle allait, par un temps pareil. -On jouait aux cartes, mais ce n’est pas mon jour de chance, alors je préfère m’en aller. Il vaut mieux que j’aille bêcher dans la montagne, m’a-telle répondu. -Sous la neige ? Vous auriez mieux fait de rester !

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-Si je n’y vais pas tant qu’il fait encore jour, je me dis que ce n’est pas bien. En chemin, la conversation suivait son cours. Elle parlait de sa vie et de cet amour que seuls ressentent ceux qui vivent pour un rêve et dans un objectif uniques. -Mon mari était beau et intelligent, mais il n’avait pas eu la chance d’aller à l’école, alors après notre mariage, il s’est mis à apprendre à lire et à écrire tout seul. Comme il écrivait bien, il gagnait toujours le premier prix au concours de composition du village. Moi, par contre, je ne sais pas lire. C’était le bon vieux temps et on était

heureux, jusqu’au jour où il m’a dit, tout d’un coup, que j’étais trop laide et pas assez grande. Il ne voulait plus me voir et m’a mise à la porte, alors je m’en suis allée sur cette montagne-là et je me suis fait construire la petite baraque où j’habite. Vous voyez les roseaux, là-bas ? Je me suis fait un marais salant en travaillant d’arrache-pied, toute seule. À ce moment-là, il se trouve que le prix du sel a augmenté, alors j’ai bien gagné. Un jour que je rentrais du travail, j’ai trouvé mon mari assis dans ma chambre. Il m’a regardée et il m’a grogné : « Eh bien, ton mari est là ! Tu vas rester longtemps comme ça, debout ? » J’ai mis


Le temple de Seonam Édifié par le précepteur national Dosan au IXe siècle, époque du royaume de Silla Unifié, ce temple figure parmi les plus importants que compte la région de Honam. Il abrite de précieux vestiges historiques, dont certains sont classés au patrimoine culturel, comme ses pagodes à trois étages occidentale et orientale (Trésor n°395), son grand pavillon Daeungjeon (Trésor n°1311) et son pont arqué. On y admire la beauté de constructions anciennes tout empreintes de majesté, blotties dans leur écrin végétal aux arbres plusieurs fois centenaires. Il s’agit du principal lieu de culte de l’Ordre bouddhiste coréen de Taego, dont les moines ne sont pas contraints au célibat. Le temple de Songgwang Le Mont Jogye accueille sur ses versants les temples de Seonam et Songgwang respectivement situés sur les faces est et ouest. Ce dernier comprend plus de quatre-vingts constructions qui semblent disposées en cercles concentriques et de nombreux biens culturels, dont le Guksajeon, qui est un pavillon datant du XIVe siècle, époque des premiers royaumes de Joseon, et renferme les portraits de seize précepteurs nationaux. Il fait partie des « trois joyaux » du bouddhisme, dont il a permis de conserver la tradition monacale, aux côtés des temples de Tongdo, à Yangsan, où se trouvent des reliques de Bouddha, et de Haein, à Hapcheon, où sont conservées les 80 000 tablettes en bois du Tripitaka Koreana.

une marmite de riz à cuire et je pleurais de joie en préparant les condiments.» Rien n’est plus admirable, au soir de sa vie, que de pouvoir se consacrer à ce que l’on aime plus que tout, à l’instar de cette vieille dame qui, après m’avoir poliment demandé d’où je venais, s’en est allée à petits pas pressés sur le chemin de montagne qui mène à son marais salant. Je ne pouvais détacher mes yeux du petit sarcloir qu’elle avait à la main et cet outil, ainsi que les petites rides du coin de ses yeux, m’ont paru encore plus jolis que la neige drue qui s’abattait sur le paisible village de la baie.

En baie de Suncheon, le ramassage des coques représente des gains substantiels pour les riverains des marais côtiers. Dans la boue épaisse qui leur arrive à la taille, les femmes poussent leur traîneau en bois à la recherche de trous d’air d’où elles extrairont coques et coquillages.

Le jardin de la baie de Suncheon Ce parc écologique s’étendant sur 5 600 m2 a été aménagé à l’emplacement de l’Exposition internationale des jardins qui s’est tenue à Suncheon en 2013. Il ne comporte pas moins de soixante-dix jardins à thème représentant notamment les styles paysagers respectifs des pays participants, mais aussi ceux des jardins d’entreprises, d’artistes et de particuliers. Le village fortifié de Nagan À Nagan-eupseong, qui est la forteresse du village de Nagan, le village tout entier est une célèbre curiosité touristique aujourd’hui classée n°302 au patrimoine historique. Les habitations d’époque Joseon y sont dans un bon état de conservation et partout se dressent de vieilles chaumières. L’ancien office gouvernemental est encore là, pareil à lui-même. Les villageois tirent leur subsistance de l’agriculture et de l’hébergement qu’ils proposent aux touristes.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 47


DÉLICES CULINAIRES

plat festif Le terme jeon s’applique à toute friture composée de viande, poisson, légumes ou autres ingrédients que l’on a préalablement farinés et fait tremper

Joo Young-ha Professeur à l’Institut de civilisation coréenne

Lim Hark-hyoun Photographe

«A

dans des œufs. En cuisant dans la bonne huile de la poêle, ils font entendre un grésillement tout aussi agréable que leur saveur. Du jeonyueo des festins royaux de jadis aux modestes bindaeddeok des marchands ambulants, le jeon a connu des destins divers et s’est décliné sous différentes formes ou compositions, mais, pour les Coréens, l’huile qui grésille et dégage son arôme est toujours le prélude à un bon repas.

u troisième jour du troisième mois lunaire et au neuvième

la cuisson de délicieux jeon à consommer à cette occasion. Celle de

jour du neuvième mois, par temps doux et peu venteux, les

sésame était fort appréciée pour son excellent arôme, quoique très

femmes s’en allaient en emportant un chaudron qu’elles

coûteuse, ayant été introduite de Chine occidentale, d’où son nom

déposaient sur un rocher, au pied d’une falaise, puis elles cueillaient

coréen de chamgireum qui signifie « huile vraiment savoureuse ».

des fleurs sauvages et des chrysanthèmes pour faire les jeon ou la

En outre, l’huile était alors d’une fabrication complexe. Un traité

soupe d’armoise. Elles s’y occupaient du matin au soir, dans la joie et

pratique du XVIIIe siècle ayant trait à sa préparation, le Somunsaseol,

les rires ». Cet extrait du récit d’un repas champêtre parmi les fleurs

décrit avec précision un outil de pressage des graines de périlla. Il y

est extrait du livre Myeongdeok Donggi dû à l’érudit Chae Je-gong

est dit ce qui suit : « On utilise un récipient de forme allongée fait d’un

(1720-1799), qui vécut sous le royaume de Joseon.

bois dur ou de pierre. On y dépose des sacs en toile renfermant des

Chez les femmes peu indépendantes d’alors, ce jour de liberté

graines de périlla cuites à la vapeur et on les bat avec force, comme

était attendu avec impatience. Dans sa perspective, elles ne man-

si on frappait des semelles en cuir, jusqu’à ce que l’huile s’exprime

quaient jamais de confectionner du hwajeon, qui est un jeon aux

et s’écoule par une ouverture dite « bouche ». Au temps de Joseon,

fleurs. Pour ce faire, elles versaient dans une poêle à peine huilée

la difficulté de ces opérations faisait de l’huile ainsi obtenue une den-

une petite quantité de la pâte fluide qu’elles avaient préparée avec

rée précieuse que seule la cuisine de cour pouvait abondamment

de la farine de riz gluant et qu’elles décoraient de quelques pétales

employer.

de fleurs des champs fraîches, avant de faire revenir l’ensemble. En cuisant, le riz gluant répandait une odeur qui ouvrait l’appétit.

Des repas de fête

Aujourd’hui encore, pour cette garniture, on préfère l’azalée ou la

Des différentes préparations frites à l’huile de sésame, les jeo-

fleur de poirier au printemps et le chrysanthème, en automne. En

nyueo figuraient alors parmi les plus appréciées. Dans les sojubang,

croquant dans ce hwajeon qui conserve aux fleurs leur forme et leur

qui étaient les cuisines du palais, on mettait à sécher du poisson de

parfum, le mangeur a l’impression de faire entrer en lui un peu des

différentes espèces, pêché en Mer de l’Ouest, que l’on réservait aux

plaisirs de la saison.

banquets. Pour l’accommoder, après l’avoir découpé en biais, on le trempait dans l’amidon et le jaune d’œuf, puis on le faisait revenir

Une denrée de luxe pour un mets de choix

dans l’huile de sésame pour obtenir le jeonyueo.

Si quantité d’huiles alimentaires différentes existent aujourd’hui

Lors des festivités qui eurent lieu en 1765, à l’occasion du quaran-

pour la cuisine, les gens de Joseon n’avaient à leur disposition que

tième anniversaire du couronnement du roi Youngjo, un banquet fut

celles de sésame et de périlla, qui s’obtenaient par le pressage des

donné au palais de Gyeonghi, qui était la résidence de villégiature de

graines de l’une ou l’autre de ces plantes. En prévision de la fête

la famille royale. Sur ordre de ce monarque qui souhaitait un repas

des récoltes dite de Chuseok, qui tombe au huitième mois du calen-

frugal, le nombre de plats se limita à dix. Non seulement y figurait du

drier lunaire, les travaux des champs étaient en partie consacrés à

jeonyueo de poisson, mais de crainte peut-être qu’il ne suffise pas,

la moisson du sésame et du périlla qui donneraient l’huile servant à

on éprouva curieusement le besoin d’en ajouter un composé de fai-

48 KOREANA Hiver 2014


À l’époque de Joseon, le jeonyueo de sciène était un mets de choix réservé à la table du monarque et aux banquets que donnait celui-ci au palais. Dans les derniers temps du royaume, il s’étendit à toute sorte de poisson ou de viande qui, sous forme de fines tranches frites, composait les festins ou se servait dans certaines occasions, jusque chez les gens du peuple.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 49


1

2

Dans son traité intitulé Joseon Mussang Sinsik Yorijebup, c’est-à-dire le livre du véritable art culinaire de Joseon, Yi Yong-gi, éminent spécialiste du domaine, déclarait ce qui suit : « Le jeonyueo convient en toute circonstance, du mariage à l’enterrement, en passant par les cérémonies de commémoration et anniversaires, ainsi que les banquets et soirées arrosées. » san, de sorte que, sur dix des plats servis, on trouva deux variantes de

son substituant le saindoux à l’huile de sésame, comme dans la cui-

cette préparation !

sine pratiquée par les Chinois qui s’installèrent en Corée à la fin du

Dans les derniers temps de l’époque Joseon, le jeonyueo allait peu

XIXe siècle. Composé d’une couche de pâte de haricot mungo gar-

à peu faire son apparition sur les tables de fête de la noblesse et par-

nie de légumes variés et de porc que l’on fait frire dans le saindoux,

fois même chez les gens du peuple. En fait, point n’était besoin qu’il y

le bindaeddeok rappelle un peu le jeonyueo qui prenait place sur la

ait une occasion festive ! Dans son traité intitulé Joseon Mussang Sin-

table des rois. Pendant la Guerre de Corée survenue après la déco-

sik Yorijebup, c’est-à-dire le livre du véritable art culinaire de Joseon,

lonisation, le pays sombrant un temps dans le chaos et la misère, il

Yi Yong-gi, éminent spécialiste du domaine, déclarait ce qui suit :

se consomma beaucoup de bindaeddeok fait à partir d’ingrédients à

« Le jeonyueo convient en toute circonstance, du mariage à l’enter-

bon marché et vendu par les marchands ambulants. À une époque

rement, en passant par les cérémonies de commémoration et anni-

où la viande était denrée rare, ce plat tout chaud au haricot mungo

versaires, ainsi que les banquets et soirées arrosées, mais aussi les

bien imbibé de saindoux était aussi délicieux que nourrissant pour les

repas simples de tous les jours. » Pour la cuisson du jeonyueo, l’huile

Coréens des classes populaires.

de sésame était jadis réservée aux grandes occasions et, lorsqu’on ne

Près des marchés traditionnels, le jeon a aujourd’hui encore

pouvait s’en procurer, celle de périlla s’y substituait. Dans l’esprit des

ses ruelles de restaurants spécialisés. En parcourant l’une d’elles,

Coréens, la préparation de fritures est toujours évocatrice du sens de

le passant est toujours alléché par son épaisse galette de pâte qui

l’hospitalité.

côtoie bien d’autres variantes du jeon garnies tantôt de feuilles de sésame, tantôt de saucisses, calmars ou champignons, et dégageant

Un plat national qui agrémente l’ordinaire Au XXe siècle, la production d’une nouvelle huile alimentaire et la

une agréable odeur d’huile pendant la cuisson. Après avoir porté son choix sur l’un des plats exposés sur le présentoir, on le dégustera

baisse de prix consécutive de l’ensemble des produits allaient per-

accompagné d’un alcool de riz coréen appelé makgeolli. Si on ressent

mettre au jeon de se démocratiser. Sa forme actuelle la plus répan-

d’abord un peu de gêne en mangeant debout aux côtés d’inconnus

due est le bindaeddeok , une préparation également connue sous le

devant l’étal d’un marchand, on se laisse vite gagner par la chaleu-

nom de « pizza coréenne ». Selon toute vraisemblance, cette appel-

reuse ambiance qui se crée entre deux ou trois personnes se régalant

lation est dérivée de l’expression bindaebyeong, qui signifie « pâte

ensemble. Si le jeon est devenu un plat de tous les jours, il conserve

à offrir aux invités ». Le bindaeddeok a pour particularité une cuis-

en effet un côté festif qui engendre la bonne humeur.

50 KOREANA Hiver 2014


1, 2. Le terme jeon désigne une friture pouvant se composer d’ingrédients divers que l’on a préalablement farinés et fait tremper dans l’œuf, le bindaeddeok étant quant à lui constitué d’un mélange de légumes, viande et nouilles. Il existe aussi un jeon aux poireaux, nouilles et fruits de mer, lesquels peuvent être du calmar, des palourdes ou des crevettes, cette préparation très prisée étant d’ordinaire accompagnée de makgeolli. 3. D’une préparation simple, le jeon a la particularité de révéler la saveur de ses ingrédients dans toute sa richesse et sa diversité, car, aussitôt sautés dans l’huile, feuilles de sésame, courgettes, chou coréen et autres légumes des plus modestes semblent délicieusement goûteux.

3

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 51


LIVRES ET CD

littérature coréennes de l’Université nationale de Séoul

Charles La Shure P rofesseur au Département de langue et

D

e l’avis du professeur Andrei Lankov, qui enseigne à l’Université d’Oslo

après avoir exercé à l’Université Kookmin de Séoul, l’époque moderne a été en Corée la plus décisive de toutes celles de son histoire, ayant vu le pays réaliser une « transformation sociale et économique sans précédent qui l’a propulsé pour la première fois à l’avant de la scène politique et économique mondiale. » Son ouvrage retrace donc les étapes d’un siècle d’évolution, en se fondant notamment sur les articles qu’il écrit depuis 2002 dans le quotidien The

Korea Times. En guise de prologue, il évoque l’année 1784, qui vit l’introduction du christianisme sur la péninsule coréenne, non par des missionnaires, comme c’est le cas en général,

Un fascinant aperçu de l’histoire moderne coréenne The Dawn of Modern Korea

mais par un converti coréen venu de Chine. De là, l’auteur fait un saut dans le temps pour se retrouver près d’un siècle plus tard, en 1871, d’où datent les premières photographies prises en Corée. Sur un ton plus

Andrei Lankov, 366 pages, 2007, Séoul,13 000 wons

sérieux, il passe, très exactement dix ans

Une bonne présentation de la culture populaire coréenne, malgré quelques faiblesses Encyclopédie des croyances populaires coréennes

http://folkency.nfm.go.kr/eng/folkbeliefs.jsp Séoul, Musée national des arts et traditions populaires

52 KOREANA Hiver 2014


après, au départ des premiers étudiants

par le chapitre de son choix, en y appre-

par le Japon et bien d’autres tragédies figu-

coréens qui allèrent acquérir des connais-

nant à chaque fois d’intéressants détails sur

rant normalement dans les livres d’histoire

sances techniques à l’étranger. Dans cha-

l’époque concernée.

moderne coréenne mais ne se trouvant pas

cun des quatre-vingt-dix articles constitu-

En Corée et ailleurs, il en va du passage

dans celui-ci. C’est au lecteur qu’il appar-

tifs de cet essai, l’auteur procède selon une

à l’ère moderne comme des autres que

tiendra de juger si le livre est ou non criti-

même démarche qui consiste à partir tantôt

compte l’histoire, à savoir qu’il a résulté

quable à cet égard, mais au demeurant, la

d’un fait intéressant, tantôt d’un événement

de la confrontation de valeurs nouvelles et

vision d’ensemble qu’il donne de la Corée

décisif pour se livrer à leur interprétation

anciennes. Ces dernières, surtout dans les

a le mérite de la présenter non tant en vic-

historique, en les entremêlant de textes qui

premiers temps, étaient principalement

time passive des événements qu’en nation

portent sur une décennie ou une époque

d’origine indigène, tandis que les premières

indépendante parfaitement apte à décider

données. Il en résulte une vue kaléidosco-

étaient liées à des idées ou techniques

de son avenir.

pique de l’histoire, plutôt qu’une chronolo-

introduites dans le pays. Toutefois, leur

Si le livre d’Andrei Lankov n’obéit pas aux

gie ou une analyse systématiques. En l’es-

mise en présence et l’apparition de valeurs

règles conventionnelles du livre d’histoire,

pace de trois chapitres consécutifs, le lec-

nouvelles qui en a résulté, avec l’avène-

c’est à son avantage dans le cas présent.

teur est renvoyé sans transition à l’époque

ment d’une nation moderne, ont eu des

Pour les lecteurs qui manquent encore de

des premiers autobus de la capitale, de la

répercussions spécifiques en Corée. L’ou-

connaissances sur la Corée, cet ouvrage

disparition des dames galantes du temps

vrage a le grand intérêt de s’arrêter, selon

assez accessible constituera une bonne

jadis, les gisaeng, et de la lutte des chré-

un choix judicieux, sur quelques-unes de

initiation à l’histoire moderne coréenne et

tiens contre l’impérialisme japonais. Si ce

ces évolutions que sont nées de conflits de

permettra d’en acquérir les grandes lignes,

voyage dans le temps peut sembler par-

valeurs. En revanche, on ne manquera pas

les plus avertis d’entre eux pouvant quand

fois manquer d’organisation, fait incon-

d’y remarquer certaines omissions, comme

même y glaner de précieuses informations

testablement l’originalité de l’ouvrage. En

celle d’événements aussi importants que le

pour parfaire leur savoir.

outre, et présente l’avantage de permettre

Traité de Ganghwa, l’assassinat de l’impé-

d’entreprendre ou de reprendre la lecture

ratrice Myeongseong ou l’annexion du pays

C

e deuxième site internet rassemblant

férents documents détaillent de nombreux

seront disponibles une fois le projet achevé.

des documents en langue anglaise mis

aspects de cette culture populaire à partir

Enfin, en termes d’organisation du site, il

de laquelle s’est formée la nation coréenne.

est à noter que les rubriques consacrées au

en ligne par le Musée national des arts et traditions populaires succède à celui consa-

Quant aux points faibles auxquels il

multimédia et au cinéma donnent accès aux

cré à l’Encyclopédie des coutumes saison-

conviendrait de remédier, ils concernent

nières coréennes et devrait ultérieurement

notamment une déf aill ance dans l a

Hormis la défaillance évoquée dans la

être complété de six autres. Créée à l’inten-

recherche des entrées, qui donne pour seul

recherche par entrée, qui exige d’être cor-

tion du public étranger, la présente livrai-

résultat le nombre de visiteurs enregistré.

rigée au plus tôt, le site ne comporte que

son est un condensé de la version originale

Par ailleurs, cette fonction permet pas de

des défauts sans gravité et son contenu

coréenne, qui se compose de six tomes

cibler l’une ou l’autre des deux encyclopé-

d’une grande valeur compense largement

portant sur le chamanisme, les cultes villa-

dies et renvoie sans distinction à leurs infor-

ces vices de présentation. Si la culture pop

geois et ceux propres à chaque foyer. Ils ras-

mations. Cette lacune ne pose pas toujours

actuelle s’est fait connaître de par le monde,

semblent plus de 250 articles traitant des

problème d’un point de vue purement pra-

bien des aspects de l’art et des traditions

six grands thèmes des rites et de leurs célé-

tique, dans la mesure où les deux sites font

populaires restent aujourd’hui méconnus.

brants, des divinités et entités sacrées, des

partie d’un tout constituant l’Encyclopédie de

La documentation que vient d’éditer en

offrandes, des lieux de culte, des croyances

la culture populaire coréenne et où certains

ligne le Musée national des arts et tradi-

et des documents. Ces articles sont acces-

articles se recoupent donc. En revanche,

tions populaires, comme celle qu’il projette

sibles soit par ordre alphabétique soit par

il peut créer une certaine confusion dans

d’y ajouter, représente donc une importante

une recherche à partir d’un mot clé, leurs

l’esprit d’un nouvel utilisateur. Il convien-

contribution à la connaissance par le public

photos pouvant aussi être affichées séparé-

drait d’autant plus de prévoir cette recherche

anglophone cette composante de la culture

ment, à la rubrique du multimédia. Les dif-

individuelle que huit séries de documents

du pays.

mêmes documents audiovisuels.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 53


REGARD EXTÉRIEUR

Venir étudier en Corée ?

54 KOREANA Hiver 2014

Difficile d’écrire quelques lignes dans

En effet, il y a une vingtaine d’années, le

une revue si prestigieuse lorsque, malgré

français jouissait encore d’effectifs d’appre-

plusieurs années de vie ici, le sentiment

nants plus que confortables, mais la crise

d’être resté étranger demeure aussi fort.

financière de la fin du siècle dernier a réduit

Ce témoignage sera donc celui d’un témoin

ces volumes de presque 90 %. Aujourd’hui,

des changements les plus perceptibles sur-

difficile d’espérer faire carrière dans ce

venus ces vingt dernières années en Corée

secteur, alors que, dans le même temps,

du Sud, et plus particulièrement dans le

le nombre de candidats à des certifications

domaine éducatif.

en français n’a cessé de croître. Depuis

Première constatation, la Corée n’est plus

quelques années, plus de sept mille étu-

aussi isolée entre deux superpuissances;

diants de tout âge se présentent à l’une des

on peut y vivre en ne parlant presque que

trois sessions annuelles du Delf ou du Dalf,

l’anglais. Il ne suffit pas d’y vivre pour acqué-

des évaluations en français reconnues inter-

rir sans efforts une connaissance, même

nationalement et organisées par l’Alliance

modeste, de sa langue et de sa culture.

française.

Celle-ci s’acquiert par une pratique effec-

Il est vrai que le confucianisme, si pré-

tive, certes, mais sans efforts réguliers, elle

gnant dans la culture coréenne, a fait du

reste étrangère aux occidentaux qui n’ont

concours un mode de sélection privilé-

pas suffisamment investi dans l’étude du

gié pour son impartialité. La préparation

coréen.

à ces concours est ainsi devenue une pra-

Cela est d’autant plus embarrassant

tique pédagogique communément admise.

lorsque, comme dans notre cas, il faut faire

Cependant, si se préparer pour un tel exa-

acquérir un peu de la langue et de la culture

men, apprendre à connaître le déroulement

françaises à de jeunes Coréens qui, eux, se

des épreuves, la nature des questions, les

montrent beaucoup plus habiles et souvent

exigences attendues par l’organisme certifi-

plus motivés pour parvenir à une certaine

cateur, font partie de la préparation des can-

aisance en français.

didats, cela ne se résume finalement qu’à

Si l’enseignement de notre langue a per-

se soumettre à une série d’exercices qui

mis à plusieurs d’entre nous de pouvoir res-

s’appuient fortement sur des compilations

ter et vivre dans ce pays, cette profession

d’épreuves passées.

autrefois accessible à des francophones

Malgré tout, les évaluations internatio-

sans spécialisation supérieure particu-

nales comme celle du Pisa (Program for

lière, n’est légitimement et progressivement

International Student Assessment) classent

devenue accessible qu’à ceux qui bénéficient

depuis quelques années déjà la Corée du

d’une formation dans ce domaine.

Sud parmi les pays dont le système éducatif


Duval Arnaud

Pourquoi pas ? Professeur au Département de langue et littérature françaises de l’Université Ajou

semble le plus performant. Cet engouement

tés coréennes rivalisent, depuis quelques

pour les études conforte les familles mixtes,

années déjà, pour attirer plus d’étudiants

comme la nôtre, dans l’idée que ce pays

étrangers sur leur campus, notamment en

possède une culture et des atouts précieux

étoffant leurs offres de cours enseignés

pour la formation supérieure. Les élèves

en anglais ; une stratégie contestée que

peuvent ainsi y profiter d’une large variété

la France ne se résout que difficilement à

de cours du soir, de salles d’études fonction-

accepter et dont elle ne semble pas encore

nelles, de l’un des meilleurs réseaux Inter-

trop souffrir ... pas encore !

net, d’un très haut-débit mobile et fiable;

À l’heure de la mondialisation, l’Europe

les affres de la délinquance n’y sont pas

présente aussi pour nous un avantage

trop sensibles, la hiérarchie et la personne

car elle protège la France de la concur-

même de l’enseignant sont encore large-

rence d’entités régionales plus vastes et

ment respectées, les établissements béné-

plus dynamiques, et de pays qui s’orientent

ficient d’un réseau de partenariats avec le

avec autant d’appétit vers des marchés

monde entier et les budgets de recherches

émergents, de nouveaux Eldorado. Ainsi

y sont parmi les plus élevés de la planète.

la Chine, le Japon et la Corée se tournent

Pour ne prendre que ces critères, la Corée

vers l’Afrique et soudain la Francophonie

présente donc un ensemble d’avantages

‘redonne des couleurs’ à l’enseignement

pour des étudiants qui souhaiteraient se for-

du français en Asie.

mer dans un cadre propice à leur réussite académique.

Mais revenons à des considérations plus pragmatiques sur le choix entre plusieurs

Pour faire justice à cet éloge, maintes

systèmes éducatifs pour nos enfants. Avant

fois formulé, il faut cependant préciser qu’il

de les laisser poursuivre dans leur pays de

reste quelques difficultés à surmonter et qui

prédilection, ne devrions-nous pas les inci-

rendent l’école française, toute aussi attrac-

ter à privilégier la Corée pour leurs pre-

tive, au premier rang desquelles la mixité

mières années d’études supérieures, afin

des apprenants semble jouer en faveur de

d’y apprendre leur “métier d’étudiants” ?

la France. Selon les statistiques de l’OCDE,

Quoi qu’il en soit, si les parents du monde

si les États-Unis accueillent plus de 22 %

entier espèrent le meilleur pour leurs

d’étudiants étrangers, ils seraient 6 % en

enfants, nous voulons croire, pour notre

France, alors que la Corée ne compte qu’un

part, que celles et ceux qui disposent de la

seul étudiant étranger pour cent jeunes

double culture franco-coréenne ont peut-

coréens.

être un avantage sur les autres.

Si cette mixité est une richesse, il y a clairement un pas à franchir, et les universi-

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 55


DIVERTISSEMENT

La belle-famille et ses relations mouvementées au petit écran Yoo Sun-ju Chroniqueur TV

Sur les grilles de programmation de cette année, deux émissions ont abordé ce thème selon des points de vue opposés, mais avec un égal succès. Le feuilleton La famille Wang de la chaîne KBS, qui a réalisé 40% d’audience dans sa catégorie, met en scène une bellemère et son gendre en perpétuel conflit parce que ce dernier s’avère incapable de subvenir aux besoins de sa famille, tandis que dans l’émission de télé-réalité Jagiya, l’éternel invité diffusée par SBS, il est comme un fils pour ses beaux-parents, ce qui a fait de son personnage le « gendre national » des familles.

«B

elle-mère chérit toujours son gendre », « Le gendre est un

cessaient de travailler. Elle révèle aussi la plus grande position de

éternel invité », « Ne vis jamais chez tes beaux-parents, sauf

faiblesse des hommes, dont le gagne-pain a été mis à mal par la

si tu meurs de faim » : autant de vieux adages coréens qui

crise financière de 1997.

témoignent de points de vue divergents sur les relations qu’entretient

Au début des années 2000, les mini-séries télévisées véhiculaient

l’homme marié avec sa belle-mère. Celui-ci, pour les beaux-parents

souvent l’image de mères et filles unies par des relations de compli-

soucieux du bonheur de leur fille, est « l’éternel invité » pour qui il

cité qui en faisaient presque des amies quand le père venait à dispa-

faut être aux petits soins, mais qui veille à garder ses distances pour

raître. Un nouveau personnage allait aussi faire son apparition : celui

éviter qu’ils s’immiscent dans sa vie.

de la belle-mère au fort caractère, qui supplantait son mari dans son

Depuis la fin des années 1990, des changements font mentir les

rôle traditionnel et dont le quotidien était prétexte à des feuilletons.

dictons d’autrefois, car les relations avec la famille ont évolué en

Jusque-là, pour demander une jeune femme en mariage, c’était le

parallèle avec le mode de vie des jeunes couples, qu’influencent des

père à qui il fallait s’adresser, et celui-ci conviait alors le prétendant

facteurs économiques. Dans ces ménages biactifs en constante pro-

à une soirée bien arrosée pour s’assurer que ce n’était pas un gros

gression, la mère de l’épouse est plus souvent mise à contribution

buveur. À cette scène, a succédé celle du jeune homme invitant la

pour s’occuper des enfants, grâce au lien très étroit qui l’unit à sa

future belle-mère à chanter dans un karaoké pour la divertir et lui

fille. Les couples ayant donc tendance à vivre plutôt près des parents

faire bonne impression. C’est ce qui se passait dans le feuilleton Je

de l’épouse, le mari est amené à côtoyer plus régulièrement sa

m’appelle Kim Sam-soon diffusé en 2005 par la chaîne MBC. On y

belle-mère. Alors que, dans la tradition populaire, les conflits fami-

voyait un restaurateur, qu’interprétait Hyun Bin, tomber amoureux

liaux se produisaient surtout entre l’épouse et sa belle-mère, c’est

d’une jeune fille appelée Sam-soon et jouée par Kim Sun-ah, puis

l’homme qu’ils opposent maintenant à sa belle-mère.

rendre visite à sa mère, laquelle s’empressait de voir s’il buvait en le servant généreusement en cocktails alcoolisés et en l’entraînant

Les nouveaux rapports de gendre à belle-mère au prisme des feuilletons télévisés

au karaoké. L’image du futur gendre, cravate autour de la tête, agitant frénétiquement un tambourin au rythme des airs chantés par

Dans les feuilletons de la chaîne MBC Roses et pousses de soja

sa future belle-mère est devenu un filon qu’ont exploité nombre

et La dernière guerre, comme dans celui de SBS, Woman on Top, le

d’autres feuilletons. On y voit de jeunes prétendants faire désespéré-

gendre se heurte tantôt à l’hostilité de beaux-parents fortunés, tan-

ment la cour à leurs futurs beaux-parents à l’encontre des compor-

tôt aux récriminations d’une belle-mère qui le considère comme un

tements jusqu’alors en usage dans les familles.

bon à rien et met sans cesse en avant la réussite de sa fille. Cette

Dans la programmation de cette année, était également à signaler

thématique est révélatrice de la place des femmes dans la vie active

un feuilleton de MBC intitulé Prédestiné à t’aimer qui est en fait une

par rapport à celles des générations précédentes qui, sitôt mariées,

reprise d’une production taïwanaise éponyme de 2008, mais a subi

56 KOREANA Hiver 2014


De gauche à droite, scènes des feuilletons Prédestiné à t’aimer et Je m’appelle Kim Sam-soon, qu’a diffusés la chaîne MBC, ainsi que de l’émission de téléréalité Jagiya, l’éternel invité présentée par SBS.

des adaptations dans la présentation des relations entre la bellemère et le gendre, afin de tenir compte des différences culturelles. Tous deux ont pour point de départ un quiproquo sur un numéro de chambre d’hôtel et la nuit que passent ensemble un homme et une femme, suivie d’une grossesse et d’un mariage non désirés. Alors

Depuis quelques années, les conflits entre époux et beaux-parents semblent plus souvent cause de divorce que la mésentente de l’épouse avec sa belle-mère.

que, dans l’œuvre d’origine, la belle-mère n’exerce pas une grande influence sur le couple, le mari du remake (Jang Hyuk), que sa femme (Jang Na-ra) tend à mettre mal à l’aise, devient plus proche de sa belle-mère et un lien presque filial s’instaure alors entre eux.

pas de provoquer une trop grande proximité. Toutefois, cette tenta-

L’homme fait tout son possible pour être agréable à sa belle-famille.

tive d’échapper à l’emprise de la belle-famille est-elle vraiment pos-

Quand surviendra le divorce, il continuera de fréquenter assidument

sible pour ceux qui en sont encore dépendants sur les plans écono-

le restaurant tenu par la dame et celle-ci a beau se plaindre, elle

mique et affectif, même après le mariage ?

n’hésite pas à fermer très tard pour pouvoir l’accueillir.

Selon une étude réalisée en 2012 par WoORizine (Women’s Online Resource and Information, www.woorizine.co.kr), six hommes

De la fiction à la réalité

mariés sur dix habiteraient aujourd’hui près de leur belle-mère ou

Depuis quelques années, il semble que le conflit entre l’époux et

chez elle pour qu’elle prenne soin de leurs enfants. Avec l’augmenta-

ses beaux-parents soit plus souvent cause de divorce que la mésen-

tion du nombre de couples biactifs, les contacts entre belles-mères

tente de l’épouse avec sa belle-mère. Cette tendance se dégage des

et belles-filles se font moins fréquents et donc moins conflictuels.

nombreux talk shows où des célébrités viennent s’épancher avec

En revanche, le système de protection sociale n’assurant pas une

rancœur sur les difficultés causées par leurs belles-mères. Dans

prise en charge suffisante des dépenses et du travail consacrés aux

le genre de la télé-réalité, Jagiya, l’éternel invité s’est taillé un franc

enfants de couples biactifs, les belles-mères et leurs gendres entre-

succès en suivant au jour le jour les rapports d’un homme avec ses

tiennent encore des rapports difficiles. Par ailleurs, le principe très

beaux-parents chez qui il habite. Hormis les tiraillements inévitables

répandu selon lequel l’éducation des enfants incombe à la femme

et sans conséquence du quotidien, le premier y fait preuve d’un

suppose, dès lors que celle-ci est active, que la place laissée libre

dévouement admirable envers les seconds, ce qui fait la particularité

soit occupée par sa mère. En conséquence, les émissions télévisées

de cette émission. Si d’aucuns trouvent légitime le désir des jeunes

qui présentent des personnages de belles-mères au caractère bien

couples des classes moyennes de vivre non loin de la famille de

trempé, voire difficile, et de gendres accueillis à bras ouverts au sein

l’épouse, d’autres estiment au contraire qu’ils seraient mieux avisés

de la famille n’apportent peut-être pas de vraie réponse aux pro-

en restant un peu à distance pour éviter les conflits que ne manque

blèmes qui se posent dans la réalité.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 57


MODE DE VIE

Park Chan-il Chef Cuisinier Cho Ji-young Photographe

Si ma fille se réjouit autant d’avoir un père cuisinier, nul doute que c’est d’abord et avant tout pour le poulet frit. Il ne lui viendrait pas à l’esprit de parler de ma célébrité à Séoul ou des livres que j’ai écrits, mais je l’imagine fort bien confiant un peu fièrement à une amie : « Hier soir, j’ai mangé du poulet frit cuisiné par mon père ! Tu n’es pas jalouse ? ». Rien de plus normal, puisque les Coréens en raffolent, en particulier les jeunes.

À

Milan, où je me trouvais, une chose intéres-

recherche culinaire américain spécialisé dans les cui-

sante s’est produite. J’avais demandé à un jeune

sines du monde, s’est plus particulièrement intéressé à

confrère de me conseiller un bon restaurant et

cette recette coréenne qui a beaucoup séduit les gastro-

voilà qu’il m’a emmené dans un établissement spécia-

nomes avertis. En effet, lors d’une de ses présentations,

lisé dans le poulet ! Ce choix n’a pas manqué de me sur-

le plat qu’il avait choisi de faire découvrir à un public

prendre, car je m’attendais plutôt à déguster de délicieux

composé pour l’essentiel de professionnels et gourmets

raviolis frais, du risotto milanaise, avec son assaisonne-

n’était autre que des ailes de poulets bien croustillantes

ment si fin au safran, ou encore la spécialité régionale

à la mode coréenne, agrémentées d’une sauce aigre-

de l’osso-buco. En croquant dans cette volaille au goût

douce importée de Corée dont on ne peut plus se passer

non moins délectable que familier, j’ai dû reconnaître

après y avoir goûté.

qu’elle était frite à la perfection, la chair étant moelleuse

Accompagné de bière, ce plat est d’autant plus appré-

et la peau, croustillante, comme il se doit, avec en plus

cié et il fait aujourd’hui fureur dans plusieurs pays d’Asie

un soupçon d’épices pour donner cette saveur que je

où il est tout aussi connu sous le nom de « chimaek »,

connais si bien.

qui est l’abréviation des mots « chicken » et « maekju »

Le poulet à la coréenne, un régal pour les gourmets.

signifiant « bière » en coréen. Il en est même fait mention dans un dialogue du feuilleton coréen Mon amour

vient d’une étoile, qui est aussi regardé dans d’autres

Que cette manière de préparer le poulet existe

pays d’Asie, dont la Chine, qui apprécient particulière-

jusqu’en Italie, cela tenait pour moi du mystère ! N’était-

ment ce plat et ont adopté son appellation. Les restau-

on pas dans un pays fier de sa gastronomie ? Est-ce que

rants qui en proposent à leur menu se multiplient depuis

les gens n’aimaient pas plus que tout la cuisine de leur

peu à Hongkong et ils se livrent une concurrence achar-

mère et ne voulaient-ils pas la retrouver dans les menus

née dont les consommateurs sont les grands gagnants.

des restaurants, sauf, peut-être, si la serveuse était jolie, auquel cas ils ne dédaignaient sans doute pas de man-

La folie du poulet frit

ger un hamburger ? J’étais stupéfait que, dans un tel

Dans ce domaine, mis à part les États-Unis, aucun

pays, les gens apprécient autant un plat comme le poulet

autre pays ne rivalise avec la Corée, qui se classe sûre-

frit, que l’on associe plutôt à la restauration rapide. Mon

ment au premier rang mondial pour la consommation

cadet dans le métier m’a alors appris que cette prépara-

par tête. Quant à la consommation nationale, elle s’élè-

tion particulière s’inspirait du « chicken » à la coréenne,

verait à 800 millions de poulets par an, selon une étude

qui est le poulet frit de cette manière. Les grands cui-

réalisée par le Centre de recherche du groupe financier

siniers et experts de Modernist Cuisine, un groupe de

KB sur les restaurants qui en servent frit, et représente-

58 KOREANA Hiver 2014


© Pelicana

Les Coréens sont extrêmement friands de poulet, comme en atteste une étude selon laquelle la consommation nationale atteindrait le chiffre annuel de 800 millions de ces volailles.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 59


2

En ce temps-là, les pères de famille, en rentrant du travail, rapportaient souvent à la maison un poulet rôti enveloppé dans un sac en plastique de couleur jaunâtre. Pour ces hommes accaparés par leur travail, c’était le meilleur moyen de montrer qu’ils s’acquittaient de leur devoir de père. restauration spécialisée dans ce produit. Au début des années 1970, l’essor du marché va s’accélérer, suite à la large commercialisation d’une huile alimentaire à base de haricot mungo, jusqu’alors inconnue en Corée. Une première rôtisserie de poulet avait ouvert ses portes en 1961 au Centre de nutrition de Myeongdong,1 qui se situe à Séoul, dans le quartier du même nom. Nombreux sont ceux qui doivent garder le souvenir des volailles qui tournaient lentement sur la broche et se doraient à la chaleur du four électrique. C’était le temps où les pères de famille, en rentrant du travail, rapportaient souvent à la maison un poulet rôti enveloppé dans un sac en plastique de couleur jaunâtre. Pour ces

1

hommes accaparés par leur travail, c’était le meilleur

60 KOREANA Hiver 2014

rait un marché en forte croissance dont le volume serait

moyen de montrer qu’ils s’acquittaient de leur devoir de

passé en dix ans de 330 millions à 3,1 milliards de dol-

père, puisqu’ils ne bricolaient pas, ne jardinaient pas et

lars, soit une progression d’un facteur de plus de neuf !

ne tondaient pas le gazon. Moi-même, je me rappelle

C’est dire si la Corée mérite d’être appelée le « pays du

avoir été réveillé en pleine nuit par l’appétissante odeur

poulet frit » !

du poulet qu’avait acheté papa.

De là à penser que cette préparation correspond

Dès 1982, allait se créer à Daejeon une première

à une tradition culinaire, il y a loin, car l’huile alimen-

chaîne spécialisée ayant pour nom Pelicana et servant

taire était autrefois tout aussi coûteuse que le poulet lui-

du poulet en sauce préparé selon une nouvelle recette,

même, dont un vieil adage disait qu’on n’en faisait que

puis, deux ans plus tard, c’était au tour de la franchise

pour son futur gendre.

KFC, dont le succès allait faire la fortune des éleveurs de

Il a fallu attendre la deuxième moitié des années 1960

poulets. La pratique croissante du baseball professionnel

et l’amélioration de la production avicole, notamment

allait aussi favoriser l’essor du secteur au cours de cette

par l’élevage en batterie qui a fait suite à la mécanisation

décennie, car les nombreux téléspectateurs qui regar-

de l’agriculture, pour voir se développer rapidement la

daient ses matchs avaient pour habitude de consommer


3

1. Réclame parue en 1968, dans le Kyeonghyang Daily au sujet d’un restaurant équipé d’une rôtissoire électrique. 2. En ce temps-là, les pères de famille qui rentraient du travail rapportaient souvent à la maison un poulet rôti enveloppé dans un sac en plastique de couleur jaunâtre. 3. Dans les pays d’Asie où est diffusé le feuilleton coréen Mon amour vient d’une étoile, le mot « chimaek » qui y est employé est bien connu de la population, tout comme est répandue la consommation du plat et de la boisson qu’il désigne et qui sont maintenant tout aussi appréciés en Asie du Sud-Est qu’en Corée.

du poulet frit pour des raisons pratiques. Les restau-

geables par la génération du baby-boom, pour laquelle

rants qui en livraient allaient voir leurs affaires prospé-

l’âge de la retraite, en fort recul, se situait à la quaran-

rer, au point de devenir une véritable mine d’or en 2002,

taine ou à la cinquantaine

pendant la Coupe du monde. Ceux qui s’étaient équipés

Aujourd’hui, le secteur regroupe près de 25 000 res-

de grands téléviseurs accueillaient aussi une clientèle

taurants franchisés et ce chiffre passe au double si on

plus nombreuse qui suivait les rencontres jusque dans

y ajoute les autres. Les faillites y sont également nom-

la rue en encourageant vigoureusement leur équipe. Les

breuses, puisque, d’après l’étude de 2013 déjà citée,

étrangers qui en ont été témoins ont encore en mémoire

pour 7000 établissements qui ouvrent chaque année,

l’image de supporteurs s’égosillant sans lâcher la cuisse

5000 autres disparaissent dans le même temps, la

de poulet qu’ils avaient à la main.

durée d’activité moyenne atteignant à peine 2,7 ans. Cette mortalité s’explique tout bonnement par une forte

Les effets de la crise financière de 1997

concurrence. En proposant à ses clients un poulet moi-

L’histoire de cette passion culinaire comporte

tié moins cher, un établissement du secteur de la grande

aussi un volet moins réjouissant, comme le souligne

distribution a provoqué la colère des petits restaura-

Jeong Eun-jeong dans son livre Histoire du poulet à la

teurs, dont les affaires étaient déjà mal en point à cause

coréenne , en faisant cette intéressante remarque : « À

de leurs plus gros concurrents, au point que l’opinion

partir de l’année 1997, où le poulet est devenu le plat

s’en est émue. Nul doute que les réactions n’auraient

préféré de la clientèle des restaurants, plus aucun plat

pas été aussi vives s’il s’était agi de la vente au rabais de

ne l’a supplanté dans leurs goûts, et ce point de départ

téléviseurs, de réfrigérateurs ou même de ramyeon, car

coïncide avec celui du « temps des épreuves » pour le

le poulet frit représente plus qu’une simple préparation

pays. Pendant la crise financière, nombre de chefs de

culinaire en Corée.

famille ont perdu leur emploi du jour au lendemain et,

Alors que, dans les pays occidentaux, il est assimilé à

pour subvenir aux besoins des leurs, beaucoup se sont

la restauration rapide des fast-foods, pour les Coréens,

reconvertis dans la restauration de poulet frit, car cette

il relève plutôt d’une « soul food », une nourriture de

activité n’exigeait pas de connaissances ou de savoir-

l’âme. Il a toujours été associé à leur vie, que ce soit dans

faire particuliers, outre qu’elle ne nécessitait pas de

ses moments de joie, de peine ou de colère, comme un

mise de fonds importante. Par la suite, elle allait aussi

ami resté à leurs côtés au cours d’une existence qui a

s’avérer plus simple que les autres solutions envisa-

connu des hauts et des bas.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 61


APERÇU DE LA LITTÉRATURE CORÉENNE

Dans le genre littéraire du fantastique, Kim E-whan va peu à peu se distinguer par son écriture. Il fait ses premiers pas de rédacteur web en 1996 et à la fin de ses études universitaires, en 2000, il édite en ligne des fictions de son cru sous forme de feuilletons qui le feront connaître des amateurs de cette littérature. En 2004, la parution en version imprimée de l’une d’elles, intitulée Le fantôme d’Evitagen , laissera entrevoir l’étendue de ses domaines d’intérêt, qui vont de la science-fiction aux mythes, légendes et récits d’épouvante, en passant par le fantastique, les jeux vidéo en ligne et les films d’animation, ainsi que le cinéma dans son ensemble.

Les œuvres de Kim E-whan dérogent à la règle par une représentation où s’entrecroisent réel et irréel dans les limites spatio-temporelles du quotidien. C’est notamment le cas dans Le garçon qui ramasse des chaus-

settes, où le personnage principal découvre un passage menant à un monde enchanté. Ses allers et retours entre ce dernier et la réalité, où il n’était qu’un adolescent comme les autres, préoccupé par son entrée à l’université et la rencontre de l’âme sœur, vont faire de lui un homme très dynamique et influent. Réel et irréel se côtoient aussi dans Extraterrestre

17h00 , mais pas à la surface, car des extraterrestres se déguisent en humains pour arpenter les artères animées de la ville, où des cafés on ne peut plus ordinaires

A

62 KOREANA Hiver 2014

servent de QG aux agents secrets chargés de localiser et u tournant du millénaire, Kim E-whan s’oriente

d’appréhender ces intrus. C’est le propre de la fiction de

résolument vers une activité littéraire dont la

Kim E-whan que de mêler le fantastique au quotidien le

production participe incontestablement de l’âge

plus prosaïque.

d’or que connaît alors la fiction fantastique coréenne,

Dans cette coexistence du réel et de l’irréel, d’aucuns

depuis le succès immédiat du feuilleton de Lee Yeong-

voient une allégorie du monde moderne, comme dans le

do, Dragon Raja. Celui-ci s’inscrit dans la lignée du Sei-

roman Le globe du désespoir. Cette œuvre, qui a révélé

gneur des anneaux, de Tolkien, par l’univers merveil-

son auteur et lui a valu de se voir décerner le premier

leux remarquablement inventif sur lequel s’appuie l’in-

prix Multi-littérature en 2009, traduit une vision lucide

trigue. Du fait de sa réussite, il donnera lieu à d’innom-

de la condition et de la cupidité humaines. Située dans

brables imitations qui feront des dragons et de la magie

le Séoul d’aujourd’hui, l’intrigue a pour point de départ

les ingrédients indispensables de la fiction fantastique

la soudaine apparition d’un mystérieux globe noir qui

coréenne. La reprise de cette formule du succès dans

engloutit les hommes les uns après les autres et gros-

les jeux vidéo en ligne en fera la convention en matière

sit à vue d’œil, au point que l’humanité tout entière est

de littérature fantastique.

menacée de disparition par sa voracité. Si l’image de


cette masse anthropophage non identifiée existait déjà au cinéma, le recours à la fois familier et déconcertant qui y est fait en tant que procédé littéraire s’interprète comme une métaphore de la cupidité du « grand capital » découlant de celle, sans borne, qui est le propre de l’homme. L’alliance du fantastique avec la réalité constitue un apport remarquable au genre littéraire du fantastique, mais aussi à la littérature dans son ensemble, car la critique s’accordait jusqu’ici à considérer que le fantastique « n’est pas le reflet de la réalité, étant prisonnier des formes conventionnelles du genre », ou qu’il correspond à une « tendance au repli dans la fiction ». À cet égard, l’œuvre de Kim E-whan prend une dimension spécifique en démontrant que cette littérature peut aussi inciter à une analyse perspicace de la réalité. De plus, d’un point de vue purement littéraire, l’originalité avec laquelle elle aborde les genres de la science-fiction et du fantastique, la volonté qu’elle affiche d’abolir les frontières de l’imagination et son pouvoir de séduction sur le lecteur constituent autant de spécificités dignes d’intérêt. La nouvelle Ta métamorphose révèle bien la manière dont l’auteur surmonte ces clivages par l’imagination. Éditée en 2010 par Munhakdongne (communauté littéraire), elle reprend, en le rema-

sente pour trouver une réponse à la question : « De quoi

niant, le texte d’une œuvre antérieure, Métamorphose !, qui avait

sera fait l’avenir ? », qu’elle avait pour point de départ, et

paru quelques années auparavant dans le webzine de fiction fan-

qui devient : « Que désirez-vous vraiment ? », dans son

tastique Mirror (mirror.pe.kr). Son propos, qui est d’imaginer ce qui

dénouement.

se passerait si les hommes pouvaient changer d’apparence phy-

En faisant alterner réel et fantastique, les œuvres

sique à leur guise, est à rattacher aux figures classiques du cyborg

de Kim E-whan enchantent le lecteur à tous les sens

et du robot, en science-fiction. La nouvelle d’origine se composait de

du terme, car ce qui lui est familier côtoie ce qui ne l’est

vingt courtes parties dont le contenu semblait tiré d’articles scienti-

pas et représentait jusqu’alors l’inconnu. Son émer-

fiques rédigés par des futurologues. Elle a donné Ta métamorphose,

veillement rappelle celui de l’esprit qui fait enfin une

moyennant l’adjonction des personnages appelés « toi » et « moi »,

découverte après avoir longtemps erré au degré zéro de

ainsi que d’incidents et événements constitutifs de la trame narra-

l’imagination. Dans le cas d’espèce, il peut s’agir d’une

tive, que viennent compléter des descriptions objectives et des dia-

observation caustique sur l’état de la société ou d’une

logues entre ces deux protagonistes. Si Métamorphose ! donnait

mise en garde prudente contre la cupidité. Dans la nou-

l’impression d’une imagination exacerbée, Ta métamorphose accroît

velle Éternuer en tenant un café, Kim E-whan évoque

considérablement sa portée et sa pénétration, ce qui lui confère

de grotesques rêveries sur une conversation avec un

encore plus de valeur sur le plan littéraire.

escargot sorti d’une canalisation. Après un interminable

Elle peut ainsi mieux répondre au désir naturel qu’a tout un chacun

échange de boutades empreintes d’une imagination fan-

de connaître l’avenir, comme dans la science-fiction, tout en se livrant

tasque, l’auteur y conclut par cette phrase : « De la réa-

à une analyse poussée du désir humain. On reconnaîtra, dans certains

lité, naissent des histoires, d’où renaît à son tour la réali-

passages, une référence, sous forme d’hommage ou de parodie, à des

té, ces créations réciproques constituant la vie que nous

films ou dessins animés de science-fiction qui dépeignent le futur avec

menons ».

pessimisme, tandis que dans d’autres, l’intention est peut-être de trai-

Sachant que la fiction très imaginative de Kim E-whan

ter, par le biais de ce genre, des questions liées à l’homosexualité et à la

appartient aux genres littéraires de la science-fic-

psychanalyse. Imagination et introspection ne relèvent pas seulement

tion et du fantastique, et qu’elle est donc profondément

de l’avenir, car elles procèdent selon une démarche dynamique évo-

ancrée dans le merveilleux, le passage ci-dessus pour-

quant tantôt les débats de la Grèce antique, tantôt une flânerie dans la

rait prendre la forme : « Du réel naît le fantastique et du

capitale coréenne. En suivant le parcours tour à tour palpitant, inconnu

fantastique, le réel ». En vertu de ce principe, les bar-

ou carrément absurde qu’emprunte l’imagination dans un monde futur

rières qui séparent le genre fantastique de la littérature

et en se laissant emporter par elle, la nouvelle renvoie à la réalité pré-

conventionnelle n’ont plus lieu d’être.

ARTS ET CULTURE DE CORÉE 63


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