HIVER 2014
ARTS ET CULTURE DE CORÉE
RUBRIQUE SPÉCIALE
HONGDAE
Promenade à Hongdae, dans « la fièvre du vendredi » ; Un melting-pot bouillonnant de jeunesse ; À chacun ses repères
Une flânerie dans Hongdae,
ISSN 1225-9101
VOL. 15 N° 4
haut lieu de la vie culturelle de Séoul
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 1
IMAGE DE CORÉE
Le village natal, maman, la maison et l’estrade aux jarres de sauce
Kim Hwa-young Critique littéraire et membre
L
de l’Académie nationale des arts de Corée
es Coréens gardent presque tous
dients. Le vocable dok sert à nommer des
devant lequel elle priait pour les siens. Aux
un souvenir attendri de la maison
jarres en terre cuite recevant des conserves
premières lueurs du jour, les mamans d’au-
de leur enfance. Derrière, à l’endroit
alimentaires et dae, une estrade ou plate-
trefois allaient souvent tirer l’eau du puits,
le plus ensoleillé du jardin, s’adossait au
forme peu élevée que l’on aménage dans un
la plus pure qui soit, pour en remplir un bol
muret le jangdokdae, l’estrade où prenaient
jardin pour y placer ces pots. Ils sont rangés
qu’elles posaient sur le jangdokdae, puis
place les jarres pleines de sauce. Maman
selon leur taille, le plus grand protégeant
dire leurs prières devant, pour leur mari et
s’y tient penchée et examine l’intérieur des
les autres du soleil, du vent, de la neige, du
les enfants qui avaient fait leur vie ailleurs.
récipients. Cette maison, la mère qui en
froid et de la chaleur pour que les aliments
était l’âme et l’estrade aux bonnes grosses
puissent fermenter au rythme des saisons.
jarres composent à elles trois le paysage que l’on garde en mémoire avec nostalgie. Mais qu’est-ce donc que ce jangdokdae ?
En ces temps où nombre de Coréens ne connaissent plus que la vie en ville, et sur-
Domaine réservé de maman, le jangdo-
tout en appartement, le vieux jangdokdae
kdae se situait à proximité de la cuisine et du
aux jarres de sauce se fait rare. Sous les
puits, outre qu’il devait être bien au soleil.
assauts répétés des fast-foods, la cuisine
Son nom est formé de trois mots dont le
Assise sur le maru, elle contemplait
qu’il faut prendre le temps de faire est en
premier, jang, désigne, dans l’art culinaire
avec satisfaction ces jarres où fermentaient
train de disparaître. Pour toujours plus de
traditionnel, toute préparation à base de
doenjang, gochujang, sauce de soja et jjan-
Coréens, les pâtes et sauces des magasins
nouilles et de sauces fermentées dites
gachi, les légumes en saumure : autant de
ont remplacé celles que confectionnaient
gochujang et doenjang, qui sont respecti-
bons produits qui prendraient un jour place
leurs mamans, mais au village natal, dans
vement le concentré de piment rouge et le
sur la table familiale pour le plus grand bien
la maison de leur enfance, le jang se boni-
concentré de soja. On dirait aujourd’hui qu’il
de tous. Par beau temps, elle ouvrait les
fie sans cesse avec le temps, tout comme
fait partie de la « nourriture lente », avec ses
jarres pour en exposer le contenu au soleil
l’amour maternel, et les soirs d’hiver,
piments rouges du jardin et son assaisonne-
et au vent, mais dès qu’il y avait la moindre
l’estrade aux jarres tout enneigée évoque
ment composé de sauce de soja maison et
goutte de pluie, elle courait vite remettre le
curieusement en moi l’image d’une mère
de sel naturel, car il faut beaucoup de temps
couvercle.
attendant le retour de ses enfants partis
et de patience pour obtenir de tels ingré-
L’estrade lui tenait aussi lieu d’autel
pour la ville.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 1
RUBRIQUE SPÉCIALE
RUBRIQUE SPÉCIALE 1
Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul
04 Promenade à Hongdae, dans « la fièvre du vendredi »
04
Kim Kyung-ju
RUBRIQUE SPÉCIALE 2
08 Un melting-pot bouillonnant de jeunesse
Kang Young-min
RUBRIQUE SPÉCIALE 3
12 Kim Yeong-deung, un ancien de Hongdae qui entretient l’esprit indépendant
30
48
DOSSIERS
24 Histoires contées par
Namhansanseong, forteresse du
Ha Bak-guk
RUBRIQUE SPÉCIALE 4
14
Un voyage dans l’univers sonore de Hongdae
Seong Gi-wan
RUBRIQUE SPÉCIALE 5
18
À chacun ses repères Jung Ji-yeon
DÉLICES CULINAIRES
MODE DE VIE
48 Le jeon, plat festif Joo Young-ha
58
Le pays du poulet frit
Park Chan-il
LIVRES ET CD
APERÇU DE LA LITTÉRATURE CORÉENNE
52
The Dawn of Modern Korea
62 Du réel naît le fantastique
Patrimoine mondial de l’UNESCO
Lee Kwang-pyo
CHRONIQUE ARTISTIQUE
30
Good Morning Mr Orwell 1984 - 2014
Lim San
coréenne
Ta métamorphose
populaires coréennes
Kim E-whan
coréenne, malgré quelques faiblesses
Charles La Shure
ESCAPADE
REGARD EXTÉRIEUR
40 Suncheon et sa côte bordée de petits
54 Venir étudier en Corée ?
villages
24
Chang Du-yeong
Ben Jackson
Gwak Jae-gu
et du fantastique, le réel
Encyclopédie des croyances Une bonne présentation de la culture populaire
AMOUREUX DE LA CORÉE
36 Simon Morley, un Anglais en Corée
Un fascinant aperçu de l’histoire moderne
Pourquoi pas ? Duval Arnaud
DIVERTISSEMENT
56 La belle-famille et ses relations mouvementées au petit écran
Yoo Sun-ju
RUBRIQUE SPÉCIALE 1 Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul
Kim Kyung-ju Poète et dramaturge / Cho Ji-young Photographe
Pour la population jeune de Séoul, le quartier de Hongdae est attractif par la richesse de sa vie artistique et culturelle et le promeneur qui s’y rend pourra constater par lui-même à quel point ils débordent de dynamisme dans ce domaine. À l’image de la rue Khaosan de Bangkok, de celle de Sudder à Calcutta ou du quartier tokyoïte d’Akihabara, Hongdae possède tout un écosystème culturel qui lui est propre.
Quand le soir tombe sur le terrain de jeu qui fait face à l’Université Hongik, les enfants cèdent la place aux jeunes qui y viennent nombreux en quête d’activités culturelles, en particulier le weekend. 4 KOREANA Hiver 2014
ARTS ET CULTURE DE CORテ右 5
P
our s’immerger au mieux dans la vie culturelle du quartier
des improvisations. Les après-midi de week-end, se tient un marché
de Hongdae, je conseillerais de commencer la visite par la
aux puces où des artistes mettent en vente leurs créations.
rue sur laquelle débouche la sortie n°9 de la station de métro
Après ce premier échauffement à l’écoute des spectacles de rue,
Université Hongik, qui se trouve sur la ligne 2 du métro. Surnommée
le promeneur est fin prêt pour une incursion dans ce qui fait vrai-
« rue des promenades agréables », elle parcourt la zone qui s’étend
ment la fameuse vie culturelle de Hongdae, à savoir ses boîtes de
jusqu’au terrain de jeu situé en face de l’université et se prolonge par
nuit. Les amoureux de danse et de musique ne manqueront pas
la rue des clubs de musique menant au quartier des cafés de Sang-
un passage dans ces établissements pour s’immerger dans leur
su-dong. Cet itinéraire donne un très bon aperçu de ce que peut être
ambiance tonifiante, car on ne peut pas vraiment dire connaître
Hongdae la nuit, puisqu’il part des confins du quartier pour se diriger
Hongdae si on n’y a pas fait une halte.
vers son centre.
Dans « la fièvre du vendredi », une foule grisée d’alcool et d’en-
De préférence, on choisira de faire cette balade dans la « fièvre du
thousiasme inonde les rues du quartier de Hongdae. Les étran-
vendredi », comme disent affectueusement les Coréens pour parler
gers y accourent aussi en nombre pour boire, danser et savourer
de ce dernier jour de la semaine, où les Américains s’écrient quant
l’ambiance électrique de ce dernier jour de la semaine. Dès les pre-
à eux : « Thank God it’s Friday ! ». Dans les rues, les enseignes lumi-
mières heures de la soirée, les files d’attente s’allongent à l’entrée
neuses des innombrables clubs et boutiques étincellent de mille feux
des clubs où se produisent des groupes de musique à succès et il
auxquels se joignent les lueurs des smartphones. Été comme hiver,
n’est pas rare d’attendre plusieurs heures avant d’y trouver une
elles résonnent du tumulte des danseurs, buveurs et amateurs de
place.
musique qui bravent les rigueurs du climat avec insouciance. Non loin de la bouche de métro, l’effervescence est déjà palpable
Au plus près des artistes
sur une petite place où se tiennent des jeunes gens en train d’at-
En continuant un peu dans cette rue des clubs, on parvient au
tendre leurs amis, smartphone en main. Partout, le sol est jonché de
quartier branché de Sangsu-dong, d’origine récente, où le vieux
réclames pour des boîtes de nuit ou des bars, d’annonces d’exposi-
Hongdae poursuit son expansion. Dans des usines désaffectées,
tions ou de programmes de spectacles où se produisent des incon-
de petits cafés offrent leur nid douillet aux côtés d’ateliers d’art
nus, car à Hongdae, commerce et art se côtoient en un contraste sai-
variés. Quand on pousse la porte pour y prendre un thé, on s’im-
sissant.
prègne aussitôt de l’ambiance de ce type d’établissement aujourd’hui
en plein essor dans le quartier. Nombre d’artistes se sont instal-
La rue comme lieu d’art
lés dans ces locaux aménagés et on peut donc découvrir par soi-
Après ces premiers pas au milieu des illuminations, le prome-
même à quoi ressemblent ces nouveaux créateurs qui se retrouvent
neur poursuit son chemin dans la « rue des promenades agréables »
dans les salons de thé pour discuter de sujets et d’autres. Ces lieux
et découvre le vrai visage de Hongdae. Cette voie, qui aboutit au ter-
accueillent en outre de petites expositions, des films indépendants,
rain de jeu situé en face de l’Université Hongik, se prête parfaitement
des lectures publiques par des poètes et des concerts de groupes
à une petite balade d’une demi-heure tout au plus. Pourquoi ne pas
indépendants qui donnent à Sangsu-dong cette atmosphère de hall
s’arrêter en passant à l’étal d’un marchand ambulant, pour manger
de gare bien particulière que l’on ne retrouve pas dans la zone des
un morceau tout en jetant un coup d’œil aux ateliers d’artistes et aux
établissements de nuit.
vitrines originales des minuscules boutiques ?
Le client de passage pourra y aborder l’un de ces artistes pour
S’il est une chose à n’omettre sous aucun prétexte, quand on
lui témoigner l’intérêt qu’il porte à son travail et à ses aspirations
vient à Hongdae, c’est l’animation qui se déroule tout le long de la
artistiques ou -pourquoi pas ? - se lier d’amitié avec lui après toute
rue menant au terrain de sport. Il faut prendre le temps de regarder
une nuit passée à converser. Tout en dégustant vin chaud maison et
ces nombreux spectacles, d’écouter les acclamations et applaudis-
biscuits salés, il passera des moments extraordinaires à bavarder
sements du public, car on ne le regrettera pas. Sur les trottoirs et
et échanger des plaisanteries hilarantes avec les artistes, qui l’ac-
le terrain de jeu, des musiciens d’avant-garde entonnent des airs de
cueilleront sur-le-champ au sein de leur communauté. Si alcool et
leur dernier album et des groupes de filles évoluent en déguisement
musique sont pour certains synonymes de relâchement et d’abandon
tandis que poètes, rappeurs et artistes des rues lisent à haute voix la
de ses ambitions, ils font partie du décor pour les noctambules de
« Déclaration d’indépendance artistique ». Le vendredi soir, ce même
Hongdae, car ce quartier, plus qu’un simple lieu de vie, est un espace
terrain se transforme en salle de concert à ciel ouvert où viennent
ouvert aux rencontres avec le public.
jouer les musiciens indépendants, tandis que d’autres se livrent à
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1. Des spectacles en tout genre ont lieu dans la rue qui va du terrain de jeu à une voie dite des « promenades agréables ». 2. Pour les jeunes qui veulent entrer dans les meilleurs clubs de musique, il n’est pas rare d’avoir à attendre plusieurs heures. 3. Le noraebang Su comporte de nombreuses salles donnant sur la rue et comme il se trouve dans un immeuble de verre, les clients qui y chantent et y dansent sont visibles de l’extérieur.
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Dans « la fièvre du vendredi », une foule grisée d’alcool et d’enthousiasme inonde les rues du quartier de Hongdae. Les étrangers y accourent aussi en nombre pour boire, danser et savourer l’ambiance électrique de ce dernier jour de la semaine. Dès les premières heures de la soirée, les files d’attente s’allongent à l’entrée des clubs où se produisent des groupes de musique à succès et il n’est pas rare d’attendre plusieurs heures avant d’y trouver une place. 2
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ARTS ET CULTURE DE CORÉE 7
RUBRIQUE SPÉCIALE 2 Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul
Kang Young-min Artiste pop
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1. La vocation artistique et l’ouverture d’esprit propres au quartier de Hongdae lui viennent du mode de vie des étudiants des beauxarts de l’Université Hongik. 2. Dans les années 1990, où le quartier prenait un grand essor, les jeunes artistes qui fréquentaient les cafés et les clubs de musique ont monté différents projets, comme l’enregistrement de l’album Dosirak teukgongdae, dont le titre signifie « groupe de travail du panier-repas » et qui a rassemblé des formations telles que Sanullim et Uhuhboo Band. 3. Par leur atmosphère particulière, les ateliers d’art des origines sont devenus à la mode et ont entraîné l’apparition de nombreux autres, beaucoup plus petits, ainsi que de galeries d’art et de cafés.
L
© Living & Art Creative Center
3
es étudiants des beaux-arts de l’Université Hong-
paradis de la consommation qu’avaient contribué à créer
ik ont été le moteur des changements qui allaient
les fameuses « tribus oranges », ces étudiants de bonne
faire du quartier ce qu’il est aujourd’hui, c’est-à-
famille de retour en Corée. À l’autre bout de la ville, de
dire le premier centre d’activités culturelles et artis-
jeunes artistes aux sensibilités nouvelles créaient des
tiques à l’échelle de la capitale, mais aussi du pays.
formes d’activités culturelles inédites, expérimentales et
Après la création de la Faculté des beaux-arts de l’Uni-
alternatives dont la parfaite illustration fut la première
versité Hongik, en 1961, l’allure décontractée de ses étu-
exposition de rue réalisée en octobre 1993 par l’asso-
diants aux tabliers tachés par leurs travaux est devenue
ciation étudiante de la Faculté des beaux-arts. Cette
le symbole de l’atmosphère un peu bohème qui règne
manifestation avait pour but de s’inscrire en faux contre
à Hongdae. Une fois diplômés, n’ayant pas la moindre
l’hédonisme des « tribus oranges » qui commençaient à
intention d’occuper un emploi de bureau, ils restaient
envahir le quartier.
dans le quartier afin d’y ouvrir un atelier. Pour ce faire,
Toutefois, la dimension culturelle de Hongdae ne
ces jeunes artistes désargentés se contentaient souvent
s’est vraiment imposée qu’avec l’apparition de nouveaux
de louer une partie de garage ou une pièce en sous-sol
espaces de création aménagés par des artistes, tels
dans les maisons individuelles qui composaient alors
l’Electronic Café, Oloolo, Baljeonso, un nom qui signi-
l’essentiel de l’habitat. Comme ils s’y réunissaient sou-
fie « centrale électrique », et Gompangi, c’est-à-dire
vent pour boire, discuter et trouver des idées de projets,
la moisissure, pour n’en citer que quelques-uns. Lieux
les locaux de ce type n’ont cessé de croître et de se mul-
de prédilection des jeunes artistes, ils accueillaient
tiplier. Plus tard encore, ces mêmes artistes allaient
expositions, concerts et autres spectacles provocateurs,
ouvrir des cafés ou des clubs de musique, et Hongdae,
progressistes et à petit budget. C’est à cette époque
devenir un lieu très recherché pour se divertir.
qu’allaient se former l’image et l’esthétique originales qu’évoquent immédiatement le nom de Hongdae dans
Les cafés et clubs, une pépinière d’artistes
l’esprit des gens.
C’est dans les années 1980 que s’est affirmée la
Il convient de s’arrêter en particulier sur l’Electronic
vocation particulière du quartier de Hongdae. Dans le
Café, dont la création en 1988 est due au graphiste Ahn
même temps, les Jeux olympiques de Séoul et la libéra-
Sang-soo et au sculpteur Gum Nu-ri. En donnant accès
lisation des voyages à l’étranger avaient fait de l’opulent
aux nouveaux réseaux informatiques, il a été le tout pre-
quartier d’Apgujeong, situé dans le sud de la capitale, un
mier cybercafé de Corée et ce faisant, il a contribué à
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 9
l’essor de la vie culturelle du quartier et a permis la mise
fession musicale, comme celle de disc-jockey dans un
en œuvre d’applications basées sur la transmission de
club. J’ai quant à moi été « VJ » au Café Underground, où
données. En septembre 1990, voyait ainsi le jour le Com-
j’étais chargé de projeter des clips vidéos. À Hongdae, la
munications Art Project qui, en faisant dialoguer entre
vie culturelle se caractérisait, à l’époque, l’époque par
eux des gens vivant à Los Angeles et à Séoul, a peut-être
l’absence de barrières entre producteurs et consom-
été l’une des premières réalisations au monde à mettre
mateurs. C’était un melting-pot qui faisait se côtoyer
un réseau informatique à la portée du grand public. Lors
toute sorte de gens dont l’influence réciproque stimulait
d’un échange en ligne sur ce support, Ahn Sang-soo
la créativité. Un à un, s’ouvraient de nouveaux cafés où
allait d’ailleurs faire mention de la créativité et de l’ou-
voyaient le jour une multitude de projets culturels.
verture d’esprit qui s’expriment à Hongdae.
De la subculture à l’ouverture d’esprit À contre-courant de l’ordre établi
Avec le passage au nouveau millénaire, Hongdae
La vie culturelle de Hongdae n’a pu s’épanouir plei-
s’est fait largement accepter par le grand public. Le
nement qu’après les changements politiques obtenus
marché aux puces qui se tient sur le terrain de jeu situé
par le mouvement pour la démocratie de juin 1987, à
en face de l’Université Hongik depuis 2002, année de la
savoir la tenue d’élections présidentielles au scrutin
Coupe du monde de football coorganisée par la Corée
direct et la mise en place d’un gouvernement civil dans
et le Japon, en est une bonne illustration. Placé sous le
les années 1990. C’est à peu près à cette époque qu’elle
signe de l’art, il attire la participation d’artistes à pro-
allait prendre une orientation plus résolument musi-
prement parler, mais aussi de toute personne souhai-
cale par rapport aux autres arts. Contrairement à des
tant vendre des œuvres d’art ou des objets artisanaux
lieux où prédominait la musique pop coréenne ou étran-
de sa création. Loin de se limiter au commerce de pro-
gère, les clubs et les cafés qui faisaient leur apparition
duits, il se veut également un « marché de culture » où
avaient autre chose à offrir, qu’il s’agisse de rock alter-
disparaît le clivage entre art et vie quotidienne, artiste et
natif, de musique punk, de reggae ou de musique élec-
public. Cette autre façon de produire et consommer de
tronique. Ils allaient dès lors attirer un public situé dans
la culture n’a pas manqué de séduire. Actuellement, se
la tranche d’âge des vingt à trente ans, plus cosmopolite
dessine ainsi une tendance à prolonger les activités noc-
ou au contact de cultures étrangères que la génération
turnes pendant la journée pour diversifier la fréquenta-
précédente, et de manière générale, tous ceux qui ne
tion.
se reconnaissaient pas dans la culture dominante des adultes.
Depuis près de dix ans, le quartier de Hongdae connaît, de jour comme de nuit, une grande animation
À la contestation politique des régimes militaires
qui s’explique peut-être par la présence, dans certaines
des années 1980, succédait donc, dix ans après, la
rues, de nombreux cafés proposant des brunchs. Le
revendication d’une contre-culture par les jeunes. Che-
public s’étant familiarisé avec l’art d’avant-garde, la vie
veux ébouriffés et teints en rouge ou en jaune, chaînes
qui anime ce lieu a pris un caractère toujours plus com-
portées en guise de ceinture, ils se dressaient contre
mercial et n’est plus exclusivement centrée sur l’art et
l’ordre établi et la culture officielle en criant « Taisez-
la musique, mais accorde aussi une place à la cuisine,
vous ! ». Trouvant un terrain propice à l’art avant-gar-
à la mode et au shopping. Il suffit que des blogueurs
diste et expérimental dans les clubs qui se créaient à
affichent des messages sur les derniers restaurants
Hongdae, ils en ont fait des espaces de culture bien à
branchés et lieux de rendez-vous pour que le public s’y
eux. Dans ces lieux, la frontière entre producteurs et
rue et que, par le bouche à oreille, se crée leur réputa-
consommateurs se faisait plus ténue et les artistes du
tion. On pourrait certes déplorer que la vocation cultu-
moment étaient souvent les clients d’hier. Au contact de
relle première du quartier de Hongdae soit sacrifiée sur
leurs pairs, qui partageaient les mêmes idées et sen-
l’autel du commerce, de la nourriture et de l’alcool, mais
timents, les jeunes musiciens cherchaient à affirmer
le fait est qu’il se trouve actuellement en phase de tran-
leur différence et en poursuivant cet objectif, ils faisaient
sition et que de la subculture née de ses origines margi-
acte de création. Ceux qu’ils entendaient dans les clubs
nales, est en train de naître une nouvelle culture domi-
leur donnaient envie de monter leur propre groupe de
nante à l’esprit plus ouvert.
musique punk ou alternative, voire d’exercer une pro-
10 KOREANA Hiver 2014
1, 3. C’est en octobre 1993 que l’association étudiante de la Faculté des beaux-arts de Hongik a organisé une première exposition des arts de la rue et depuis lors, elle continue de faire sortir l’art des galeries pour le mettre à la portée du public.
© Street Art Exhibition
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© KT&G Sangsang Madang
2. Si d’aucuns s’inquiètent de la commercialisation croissante de Hongdae, la culture alternative y est toujours vivante en termes de production et de consommation.
À Hongdae, la vie culturelle se caractérisait, à l’époque, par l’absence de barrières entre producteurs et consommateurs. C’était un melting-pot qui faisait se côtoyer toute sorte de gens dont l’influence réciproque stimulait la créativité. Un à un, s’ouvraient de nouveaux cafés où voyaient le jour une multitude de projets culturels.
© Street Art Exhibition
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ARTS ET CULTURE DE CORÉE 11
RUBRIQUE SPÉCIALE 3 Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul
KIM YEONG-DEUNG
UN ANCIEN DE HONGDAE QUI ENTRETIENT L’ESPRIT INDÉPENDANT
Ha Bak-guk Président de la société Young, Gifted and Wack Cho Ji-young Photographe
Du militant étudiant au patron de club Ha Bak-guk : Le nom Bbang ne voudrait pas dire, ici « pain » [bbang ], affirme-t-on, mais « cellule de prisonnier » [gambbang ]. Kim Yeong-deung : Quand j’étais à l’université, j’étais ce que l’on appelle un contestataire. En 1989, j’ai figuré sur la liste des personnes recherchées par la police et j’ai même passé quelque temps en prison. Ha : Vous seriez donc un militant étudiant reconverti à la gestion de club de musique live ? Kim : Quand j’ai fini mes études, je suis resté très actif au sein de plusieurs organisations étudiantes : j’apprenais à lire et à écrire à des gens dans des cours du soir pour personnes âgées, je travaillais à la création d’une petite bibliothèque de village pour que les habitants puissent emprunter des livres et je passais du temps avec de jeunes artistes. C’est en 1996 que j’ai commencé à fréquenter Hongdae et, à partir de là, je me suis impliqué dans différents projets, comme les concerts appelés « courses souterraines » que les clubs du quartier organisaient régulièrement, ou l’édition du magazine culturel clandestin Fanzine Gong. À peu près à cette époque, j’ai repris le Bbang. Avec des amis, nous avions appris que les propriétaires cherchaient un repreneur, alors nous avons mis de l’argent en commun pour l’acheter, ce qui a été fait en janvier 1998. Ha : Je me suis laissé dire qu’il y avait eu un premier Bbang en 1994, près de l’entrée de l’Université féminine d’Ewha. Kim : Celui-là s’appelait Café Bbang et c’était plutôt un espace culturel polyvalent où avaient lieu des expositions, des pièces et de la danse, entre autres spectacles. Les jeunes créateurs qui travaillaient dans la musique, le cinéma ou les beaux-arts avaient la possibilité de s’essayer à plusieurs disciplines, tout en s’immergeant dans l’atmosphère du quartier de Sinchon. Le Café Bbang était un endroit aux multiples fonctions, un lieu d’ouverture se prêtant à la réalisation de tous les objectifs. À partir de 2004, après s’être déplacé à Hongdae, il s’est concentré sur l’activité de club de musique live. Il n’empêche qu’il y règne encore l’ambiance du bon vieux temps de Sinchon.
De Sinchon à Hongdae Ha : Autrement dit, le Bbang a évolué pour s’adapter à l’environnement indépendant de Hongdae.
12 KOREANA Hiver 2014
Kim Yeong-deung possède la double casquette de propriétaire de club de musique live, en l’occurrence le Bbang, qui est l’ancêtre de tous ceux existant à Hongdae, et de directeur d’un centre de création et d’art du quotidien, dont les activités sont liées au marché d’art Free Market qui se tient chaque semaine en face de l’Université Hongik. Sa fréquentation du quartier date du temps où iil n’était, selon lui, qu’un « péquenaud » d’une vingtaine d’années, alors nul doute que le quadragénaire d’aujourd’hui fait partie des anciens, mais quelles sont exactement ses attaches avec ce lieu ?
« Je ne suis pas forcément bon dans ce que je fais, mais je suis entouré de gens formidables... Ce sont eux qui m’incitent à aller de l’avant. Nos rapports et l’influence que nous avons les uns sur les autres sont fondés sur des sensibilités communes ».
Kim : Quand on y réfléchit bien, c’est effectivement ce qui s’est
mation… Il est grand temps d’agir, mais l’énergie me manque, en ce
passé. En le reprenant, j’ai voulu en faire un lieu dédié à la musique,
moment, alors les choses changent en paroles, mais pas en actes.
sûrement parce qu’au départ, c’est elle qui m’a fait connaître Hong-
D’un haut lieu de la vie nocturne à un endroit agréable le jour
dae. Je voulais aussi que ce soit un endroit de rencontre entre
Ha : Vous avez beau affirmer le contraire, nous savons bien à quel
artistes d’univers différents. Je m’étais fixé ces deux buts, mais dès
point vous vous démenez pour le Bbang, comme pour le Free Mar-
que nous avons ouvert, c’est celui du live club qui a pris le dessus.
ket dont vous vous occupez le week-end. Aujourd’hui, il est mani-
Pendant plus de cinq ans, nous avons quand même projeté des films
feste que ce marché d’art attire toujours plus de gens à Hongdae,
avec la coopération de l’Association pour la vidéo et le film indépen-
de sorte que la fréquentation du quartier est tout aussi importante
dants coréens.
le jour que la nuit, d’où la remise du troisième Prix des arts et de la
Ha : Le Bbang a beau se trouver à Hongdae, il n’est pas tout à
culture de Hongdae qui a récompensé cette manifestation.
fait comme les autres clubs, qui sont pour la plupart spécialisés.
Kim : En 2002, juste avant la Coupe du monde de football, le
Comme il se veut avant tout actuel, sans considération de genre
Forum culturel de Hongdae-Sinchon a été créé et par suite, le Free
musical, il attire forcément des artistes très différents. Beaucoup
Market qui participait de cette initiative. Quand celle-ci a pris fin, en
de musiciens sont donc passés chez vous. D’ailleurs, je trouve que
même temps que la manifestation sportive, je voulais que le Free
vos trois compilations d’enregistrements sont à elles seules une
Market continue et, dans ce but, j’ai donc fondé le Centre de création
anthologie de la musique indépendante coréenne.
et d’art du quotidien. Comme il regroupe surtout des artistes débu-
Kim : Je me rappelle la sortie du premier album, en 1999. À cette
tants, je me suis dit qu’il manquait un cadre à l’intérieur duquel tous
époque, les compilations de musique indépendante étaient très
puissent travailler ensemble, afin que leur participation ne se limite
répandues. De notre côté, nous voulions tout simplement enregis-
pas à des interventions ponctuelles. Il fallait aussi mettre à leur dis-
trer les concerts que les groupes donnaient surtout chez nous, sans
position les lieux nécessaires à cette activité. C’est ce qui m’a donné
trop savoir comment procéder. Pour le faire en bonne et due forme,
l’idée du Saekey, l’Espace de création et d’art du quotidien, et de la
il fallait un studio, mais nous n’avions pas assez d’argent pour en
Key, la Boutique de création et d’art du quotidien. Le premier est une
louer un, alors nous avons acheté du matériel supplémentaire et
sorte de madang [espace ouvert] où les artistes se réunissent pour
nous avons enregistré sur place, d’une seule prise. À nos yeux, il était
travailler et organiser des expositions collectives. Le deuxième est
important qu’il reste une trace des concerts donnés par les musi-
un espace commercial permanent qui permet de retrouver les pro-
ciens de club les plus productifs de l’époque.
duits vus sur le Free Market.
Ha : De plus en plus, la survie des lieux de vie culturelle semble poser problème dans le quartier. Qu’en est-il du Bbang ?
Ha : Qu’est-ce qui vous pousse à poursuivre ces activités ? Kim : Ce sont la passion et l’énergie qui m’animent encore. Je
Kim : Pour les clubs de musique live, la situation n’est pas trop
ne suis pas forcément bon dans ce que je fais, mais je suis entouré
mauvaise. Autrefois, je payais le loyer du local avec l’argent que je
de gens formidables... Quand se tarira la source des musiciens qui
gagnais ailleurs, mais ces jours-ci, il y a vingt à quarante specta-
viennent au Bbang, le moment sera venu de mettre la clé sous la
teurs par concert, alors les recettes suffisent. Et puis, comme nous
porte. Nous ne leur demandons pas de se produire ici ; nous nous
sommes en sous-sol, le loyer est relativement moins cher. Pour tenir
contentons de fournir une scène à ceux que cela intéresse, puis nous
un club de musique live, le plus important est de faire un bon choix de
travaillons avec eux. Ce sont eux qui m’incitent à aller de l’avant. Nos
programmation. On ne peut pas se contenter de maintenir un équi-
rapports et l’influence que nous avons les uns sur les autres sont
libre. Il faut sans cesse créer et produire de la valeur. De ce point de
fondés sur des sensibilités communes.
vue, on peut dire que le Bbang est lui aussi en récession. Ces jours-
Ha : Avez-vous des projets ?
ci, nous sommes toujours à la recherche de nouveaux concepts pour
Kim : Je voudrais faire en sorte que Bbang soit source de motiva-
nos concerts. Nous ne louons pas notre local et nous organisons les
tion et d’encouragement pour les nouveaux talents. Pour créer cette
spectacles nous-mêmes. Mais leur déroulement est un peu figé, avec
sorte d’écosystème sur des bases autonomes et durables, le Centre
en première partie les fidèles du club, puis les nouveaux arrivants.
de création et d’art du quotidien est en train de mettre en place des
Il faudrait peut-être introduire des changements dès la program-
réseaux qui semblent fonctionner plutôt bien.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 13
Les clubs de musique live de Hongdae accueillent les spectacles pleins d’inventivité de musiciens indépendants qui se cherchent constamment sur le plan artistique.
eu ut li 4 a h E , L e CIA gda SPÉ s Hon E U n RIQ e da RUB flâneri Une
oul e Sé d e rell ultu c e i av de l
s t de n e e aim ant mm s vr end he o a p c p é e . et ind rap ien tog iffèr Séoul ante d s Pho usic s e m n e t u r de ae n te e hyo inté nter lle Poè e e e ngd s arkr r n o é a u H u H ct i l, ult epr Lim Gi-w hite le r té. S isue a vie c c ng oung, i v r o c e i t a e s ’ f i S c en ôt àl r el Ji-y les rem ncentr plut t sa spé es pou Cho b u t u p u l e a o ue m fai eil il f se c e se qui de v s or s im arme, ù i t m o e o v u n u l i m ch nd po co s elq ers ien gra ar ti ser, ression e qu ent son c’est b z D’un i u v e r q r u g p r n uv i ti es tro , ca et o us e he d’im quo » autr s, on y o x à v n u e so ye et rc ur ndr les che ues r du e z aille ompre r e r i e t s a àl uar rc ferm nce de Pou e le « q alade, tant a i r b a m np ’am nb le e com ns l es e c a t i t d ê ar er sy cet erg vou e m r i s im e le fa vou ed pos pro ! ores son
14 KOREANA Winter 2014
À
Séoul, la création d’une deuxième ligne de métro a méta-
de distance entre musiciens et spectateurs et les premiers descen-
morphosé le « quartier des universités » de Sinchon. On
daient parmi les seconds qui dansaient, s’élançaient sur la scène et
était en 1984 et un premier grand magasin allait y faire son
faisaient à leur tour le spectacle. Ces concerts ont suscité bien des
apparition, suivi de boutiques de mode qui envahiraient peu à peu les
vocations dans le public jeune et les adeptes du style punk ont pris
rues menant à l’Université féminine d’Ewha. Quand il y a eu pléthore,
l’habitude de se tenir à plusieurs devant la porte. S’ils se livraient
les commerces ont commencé à déborder sur le quartier voisin de
parfois à des provocations, celles-ci n’étaient jamais agressives et se
Hongdae, qui avait été préféré comme futur axe d’aménagement
limitaient à de petites plaisanteries bon enfant. Les plus aisés d’entre
commercial à celui de l’Université Sogang, pourtant plus proche du
eux se mettaient à la planche à roulettes, qui était encore inconnue
centre de Sinchon et de ses universités Yonsei et féminine d’Ewha,
en Corée. Ainsi, Drug est peu à peu devenu le lieu de prédilection
notamment en raison de la présence d’une nouvelle station de métro
des jeunes musiciens se revendiquant de cette « tendance DIY » à
le rendant plus accessible. Il était donc plus susceptible d’attirer une
laquelle avait donné naissance la vogue du rock alternatif au début
fréquentation jeune, en particulier par les étudiants de Sinchon, en
des années 1990. En accueillant des groupes aussi importants que
favorisant l’essor de toute une activité artistique indépendante née
Crying Nut et No Brain, il allait s’imposer en tant que premier éta-
dans les cafés rock de ce quartier au milieu des années 1980.
blissement coréen de musique punk. Ces musiciens se produisaient en concert dans d’autres clubs tels que Spangle ou Jammers, dont
Des cafés rock aux scènes indépendantes En 1994, ouvrait ses portes, en face de l’Université Hongik, un club
l’héritage allait être repris par ceux qui s’installeraient plus tard à Hongdae.
de musique punk, nommé alors Drug et aujourd’hui DGDB, qui allait
Les Jeux olympiques de Séoul et la Coupe du monde de football,
jouer un rôle important dans l’épanouissement de la musique indé-
qui se sont respectivement déroulés en 1988 et 2002, ont entraîné
pendante. À cette époque, il n’y avait pas, dans cet établissement,
une évolution importante pour les clubs de musique de Hongdae. Un
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 15
Les manifestations culturelles variées qui ont lieu dans tout le quartier, débordant sur la rue et dans les clubs de musique, font de Hongdae le lieu de prédilection de ceux qui apprécient la liberté d’esprit. 16 KOREANA Hiver 2014
Pour les musiciens de rue, Hongdae est un véritable paradis où le terrain de jeu qui se trouve en face de l’Université Hongik tient souvent lieu de scène. Par beau temps, ces artistes indépendants ont l’occasion d’y rencontrer le public et de lézarder au soleil en grattant leur guitare. En entendant leurs rythmes entraînants, les passants s’arrêtent un instant pour profiter de ces spectacles de rue qui sont un véritable régal pour les yeux et les oreilles.
climat de plus grande ouverture sur le monde et de démocratisation
trer le public et de lézarder au soleil en grattant nonchalamment leur
de la culture allait favoriser une expérimentation musicale variée qui
guitare. En entendant leurs rythmes entraînants, les passants s’ar-
remettait en question l’essence même du style propre à Hongdae.
rêtent un instant pour profiter de ces spectacles de rue qui sont un
Les établissements où se produisaient les formations les plus en
véritable régal pour les yeux et les oreilles. Quel musicien indépen-
pointe de cette musique pop expérimentale avaient pour nom Elec-
dant, moi y compris, ne s’y est pas produit et, pour tout vous avouer,
tronic Cafe, celui-ci étant resté ouvert trois ans, après son ouverture
n’y a pas dormi à la belle étoile après des heures à la guitare et bien
en mars 1988, et parmi ceux qui lui ont emboîté le pas, Baljeonso
des verres de makgeolli [vin de riz non raffiné] pour se réveiller au
(centrale électrique) et Hwanggeum tugu (casque d’or), ou encore
petit matin en sentant la rosée mouiller son front ? Si ce terrain de
Gompangi (moisi), que tenait le chanteur vedette Kim Hyeong-tae,
jeu et la maison de retraite qui le jouxte n’ont en eux-mêmes rien
un transfuge du groupe Hwang Sin Hye. L’univers musical des clubs
d’extraordinaire, ils sont transformés par la musique qui y résonne
de Hongdae a acquis une capacité remarquable à assurer sa conti-
et en l’écoutant, le passant se prend à espérer de tout cœur que ses
nuité grâce à l’énergie de la jeunesse dont regorgeaient les clubs de
jeunes interprètes voient un jour leurs rêves se réaliser.
musique punk et aux initiatives de quelques adeptes de l’art expérimental ou d’avant-garde.
Jeux olympiques de 1988, Coupe du monde de football et prolifération des clubs de musique
Ces derniers temps, Hongdae semble se détourner de sa marginalité d’origine pour élargir ses horizons musicaux. Il accueille toujours plus de clubs spécialisés dans un genre donné, comme la pop, la techno et ses raves où l’on fait la fête et l’on danse sur les mixages des DJ, le hip-hop ou la musique dance coréenne des années 1990 et
La Coupe du monde de football qui s’est déroulée en par-
suivantes. Aux confins de ses quartiers centraux aujourd’hui assez
tie en Corée, en 2002, n’a fait qu’ouvrir davantage au public ces
commerciaux, un « Hongdae off » se consacre encore à une produc-
fameux clubs de Hongdae autrefois réservés à un petit nombre
tion musicale variée témoignant de la vocation confirmée du quartier
d’initiés. À chaque match, la foule des supporteurs qui envahis-
dans ce domaine.
sait la place de Séoul trouvait dans ces établissements un exutoire à ses débordements d’enthousiasme et sous l’effet conju-
Un périple du son qui dure jusqu’au petit matin
gué de ces deux ambiances, elle s’enflammait. Pour la « Journée
À Hongdae, la nuit est le moment privilégié où se révèlent vrai-
des clubs », qui avait régulièrement lieu bien avant cette mani-
ment les sonorités bien particulières du quartier, quand leur cède
festation sportive, le quartier est devenu le point de ralliement
la place le tumulte de la journée, et à force d’errer à leur poursuite
des jeunes unis par une même sensibilité. C’était l’époque où les
au long des rues, il arrive de perdre la notion du temps et d’avoir la
clubs de DJ poussaient comme des champignons dans les rues qui
surprise de voir le soleil se lever. Ce doit être aussi le cas des nom-
vibraient au rythme des basses de la musique techno. Ils se succé-
breux jeunes qui attendent le bus de 5h30 pour s’en retourner. Il faut
daient dans celle dite « du parking », devant la Centrale électrique
avoir vu ces sorties de clubs matinales où l’ivresse et la fatigue n’ont
Dangin-ri et jusqu’à la station Hapjeong. Leurs emplacements
pas encore chassé la magie du son envoûtant qui retentit encore aux
dessinaient une certaine carte musicale de la ville qui par-delà
oreilles, ce son qui n’existe que par ses vibrations et se propage dans
Hongdae, s’étendait aux quartiers voisins de Hapjeong-dong, Man-
l’air, créant l’atmosphère d’un lieu. Son partage suppose donc celui
gwon-dong et Yeonnam-dong.
de l’air et du souffle de la respiration collective et il se pourrait bien
Cependant, l’activité qui fait de Hongdae le « quartier du son » ne
que Hongdae soit le seul endroit de Corée où il est donné d’en faire
se déroule pas seulement dans les clubs, mais aussi dans la rue et
l’expérience en se pénétrant de sensations. Et peut-être ces vibra-
ses spectacles plein de vie. Il s’en donne en effet beaucoup car, pour
tions, aussitôt apparues, sont-elles appelées à disparaître tout aussi
les musiciens de rue, Hongdae est un véritable paradis où le terrain
vite, mais leur écho, en continuant de chatouiller agréablement la
de jeu situé en face de l’Université Hongik tient souvent lieu de scène.
mémoire auditive, invitera à refaire encore et toujours le pèlerinage.
Par beau temps, ces artistes indépendants ont l’occasion d’y rencon-
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 17
RUBRIQUE SPÉCIALE 5 Une flânerie dans Hongdae, haut lieu de la vie culturelle de Séoul
Jung Ji-yeon Rédactrice en chef du Street H Magazine
Cho Ji-young Photographe
Il y a des tas de bonnes raisons de venir à Hongdae. Certains fréquentent les clubs en quête de distractions ou les cafés pour s’accorder un moment de détente, tandis que les artistes cherchent l’inspiration dans les rues, alors où les uns et les autres posent-ils leurs marques ?
Le rendez-vous des noctambules
qui, le dernier vendredi du mois, depuis sa
un goût de la fête qui a été pour beaucoup
Pour ce qui est des clubs de musique,
création en 2001, permet aux amateurs
dans la réussite de la Journée des clubs.
Hongdae n’a incontestablement pas son
de ces établissements d’en fréquenter
Malheureusement, suite au refus des plus
pareil à Séoul. Ils sont regroupés sur une
ce jour-là jusqu’à vingt dans la nuit en ne
grands de ces établissements de répartir la
petite zone bien délimitée et les prix y sont
payant l’entrée que dans le premier où ils se
recette à parts égales entre les participants
plus abordables en comparaison de ceux
rendent. Cette initiative unique en son genre
à cette manifestation, celle-ci a officielle-
pratiqués à Apugujeong-dong ou Cheong-
dans le pays attire en nombre les habitants
ment pris fin après son édition de 2011, au
dam-dong, qui respirent le luxe, mais avant
de Séoul, qu’ils soient ou non coréens. Lors
terme de dix années d’existence.
tout, disons qu’ils attirent une clientèle plus
de la Coupe du monde de football de 2002,
Hongdae n’en demeure pas moins un lieu
l’habitude qu’ont prise les supporteurs
de vie nocturne particulièrement apprécié,
S’ils connaissent aujourd’hui un tel suc-
coréens de descendre en masse dans la rue
avec ses vingt clubs de musique dont les
cès, c’est grâce à la « Journée des clubs »,
à chacun des derniers matchs a fait naître
plus connus se nomment nb2 et M2. Le nb2,
jeune et plus branchée.
18 KOREANA Hiver 2014
© nb2
1, 2. Sur la vingtaine de clubs de musique que compte le quartier, les plus en vogue sont le nb2 (cicontre et ci-dessous) et le M2. 3. Le bar Gopchang Jeongol a la particularité de ne diffuser que de la musique pop coréenne sur 33 tours vinyle. Des musiciens étrangers aussi célèbres que MGMT, Beiruit et Mogwai s’y rendent fréquemment après s’être produits en concert. 1
2
3 © M2
qui figure parmi les premiers du quartier
fonds mis en commun par plusieurs clubs
de bœuf, il ne s’agit pas d’un restaurant,
par l’année de sa création comme par ses
spécialisés dans la musique électronique.
mais d’un bar vieux de plus de vingt ans qui
dimensions, a de quoi satisfaire les goûts les
Pourvu de trois bars et d’une immense piste
a la particularité de ne diffuser que de la
plus éclectiques grâce à une programma-
de danse, il invite souvent des musiciens ou
musique exclusivement issues de vinyles 33
tion musicale qui va du hip hop des années
DJ étrangers à se produire dans ses locaux,
tours. Il possède plus de cinq mille de ces
1990 à ses versions électroniques les plus
ce qui attire invariablement une foule de
albums, dans un répertoire de musique pop
récentes. Propriété de la société YG Enter-
clients.
coréenne des années 1950 à 1980 dont les
tainment, il accueille souvent des présen-
Outre les clubs, Hongdae offre beaucoup
interprètes les plus souvent écoutés sont
tations d’albums assurées par les artistes
d’autres possibilités de sorties nocturnes.
Shin Joong-hyun, Kim Choo-ja, Sanullim, et
de cette agence. Le club M2 existe quant à
La première qui vient à l’esprit est d’aller
Songgolmae, qui représentent le rock psy-
lui depuis déjà dix ans, puisque c’est en mai
au Gopchang Jeongol. Comme ne l’indique
chédélique des années 1970. Sa notoriété
2004 qu’il a ouvert ses portes grâce aux
pas son nom désignant un ragoût de tripes
s’étend par-delà les frontières puisque des
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 19
© Sukara
1. Premier « café bio » du quartier, Sukara régale ses clients par une cuisine saine composée d’ingrédients choisis avec soin. 2. Tenu par un musicien, le Café Yiri sert de lieu de rencontre à des romanciers, poètes, musiciens et critiques, outre qu’il accueille des spectacles et manifestations culturelles. 1
musiciens étrangers aussi célèbres que MGMT, Beiruit et Mogwai s’y rendent fré-
dae, mieux vaut choisir le petit café du coin.
quartier de Hyehwa-dong.
Hongdae est divisé en deux selon un
C’est dans l’une des rues adjacentes
axe est-ouest que l’on peut faire partir de
au Théâtre Sanwoollim qu’a été en partie
Il faut aussi citer le noraebang Su, dont
l’entrée principale de l’Université Hongik. À
tourné Coffee Prince 1, un feuilleton télé-
le succès est révélateur du goût prononcé
gauche de cette ligne, les cafés les plus fré-
visé à succès diffusé en 2007. La maison
des Coréens pour la musique. Ouvert 24
quentés se situent à proximité du Théâtre
d’autrefois transformée en café qu’il avait
heures sur 24, ce karaoké géant comporte
Sanwoollim et jusque dans celui-ci, puisque
pour décor a continué d’assurer ce com-
de nombreuses salles donnant sur la rue
le Sukara, le premier « café bio » du quar-
merce une fois les prises de vue terminées.
et, comme il se trouve dans un immeuble de
tier, se trouve au rez-de-chaussée de cet
Accrochés au mur, on y voit les portraits
verre, les clients qui y chantent et y dansent
établissement où En attendant Godot a été
des acteurs dont les admirateurs chinois ou
sont visibles de la rue.
représenté pour la première fois en Corée.
japonais viennent souvent prendre des pho-
Son nom est la transposition phonétique
tos souvenirs.
quemment après s’être produits en concert.
Les amateurs de café
japonaise du mot coréen « sutgarak » qui
En poussant un peu plus vers l’est, par la
Le nombre de cafés que compte Hongdae
signifie « cuillère ». Le gérant et proprié-
rue qui va de la station de métro Sangsu à la
est exceptionnellement élevé, même pour
taire en est Kim Su-hyang, un Japonais
Centrale électrique Dangin-ri, on arrive au
un quartier de Séoul, ce qui s’explique peut-
d’origine coréenne de deuxième généra-
Café Yiri, qui propose lectures à voix haute
être par son importante population d’ar-
tion qui a décidé d’ouvrir cet établissement
d’œuvres littéraires, rencontres avec des
tistes, de musiciens et de concepteurs, mais
après avoir pris conscience de l’importance
écrivains, petits concerts et autres mani-
aussi par l’étendue du lieu, qui regroupe
de l’agriculture biologique et du commerce
festations culturelles. Cet établissement
en réalité plusieurs quartiers administra-
équitable. La cuisine y est exclusivement
appartient à un musicien, qui l’exploite éga-
tifs appelés Seogyo-dong, Donggyo-dong,
à base de produits provenant de coopéra-
lement, mais outre ceux qui le sont aussi,
Sangsu-dong, Hapjeong-dong et Yeon-
tives agricoles ou d’exploitations pratiquant
il attire des romanciers, poètes, critiques
nam-dong. Nombre des établissements qui
l’agriculture biologique et des dégustations
et autres artistes. Très tard le soir, on peut
s’alignent dans leurs rues appartiennent
de nourriture macrobiotique sont parfois
y assister à un bœuf. À deux pas de là, se
toutefois à de grandes chaînes telles que
proposées au public. Kim Su-hyang met
trouvent deux autres cafés contigus qui
Starbucks ou Coffee Bean et, pour s’impré-
aussi des produits en vente sur le « Marché
méritent d’être connus. L’un d’eux est l’An-
gner de l’authentique atmosphère de Hong-
@ » (www.marcheat.net) qui se tient dans le
thracite, qui a élu domicile dans une usine
20 KOREANA Hiver 2014
2
2 ARTS ET CULTURE DE CORテ右 21
de chaussures désaffectée, après sa réno-
de l’édition. Il y est abondamment représenté
gens ou attendre quelqu’un. Par son profil
vation. Cet imposant spécimen de l’archi-
par des maisons d’édition, les bureaux de la
incurvé, cet immeuble en verre et béton nu
tecture industrielle a aussi imprégné de
rédaction de magazines divers, des studios
fait penser à un papillon sortant du cocon
son ambiance particulière l’une des scènes
de concepteurs et des imprimeries, mais
pour s’envoler. L’établissement qu’il abrite
du film Cyrano Agency qui y a été tour-
se distingue aussi par la présence de librai-
a pour vocation d’offrir un espace culturel
née. Le second établissement se nomme
ries alternatives. L’une d’elles se nomme
polyvalent, avec son cinéma d’art et d’es-
Mudaeruk, ce qui signifie en coréen « conti-
Your Mind et dans ses locaux situés non
sai et une salle de concert pour groupes
nent mythologique ». Sur deux niveaux,
loin du Théâtre Sanwoollim, elle assure la
indépendants en sous-sol, une boutique de
il accueille différentes activités, dont les
vente d’œuvres d’art et de documents auto-
cadeaux proposant de nombreux articles
concerts que des groupes indépendants
publiés très divers, tant coréens qu’étran-
au rez-de-chaussée et ses galeries accueil-
donnent le week-end sur la scène située
gers. Ce lieu est unique en son genre, avec
lant toute sorte d’expositions aux premier et
au sous-sol et la consommation de bois-
ses impressionnants rayonnages en bois
deuxième étages.
sons dans le café du rez-de-chaussée, où
qui s’élèvent jusqu’au plafond en emprun-
Enfin, les amateurs d’intérieurs meu-
se déroulent également des manifestations
tant la forme d’un toit pointu et ses chats qui
blés à l’ancienne porteront leur choix sur le
culturelles comme la foire de l’édition indé-
semblent accueillir le client à son arrivée.
aA Design Museum de Kim Myung-han, qui
pendante. Le premier étage de l’immeuble
Tous les ans, s’y déroule une fête accompa-
tient ce café depuis son retour d’un périple
est occupé par des bureaux et sur son toit
gnée d’un marché dit Unlimited Edition, qui
européen de vingt années au cours duquel
en terrasse, des femmes célibataires du
permet de vendre directement ses propres
il a déniché des meubles et lampes d’autre-
quartier ont aménagé un jardin dont elles
publications, mais aussi des albums musi-
fois. Entre autres objets disposés au hasard
assurent également l’entretien.
caux, objets et autres produits en tout genre.
dans la salle, on remarquera un réverbère
Toujours en matière de cafés, l’un des
des années 1920 provenant des berges de
grands repères de Hongdae, le KT&G Sang-
la Tamise, des éclairages conçus par Tom
À Hongdae, comme dans quelques autres
sang Madang, se trouve près du principal
Dixon et des chaises signées par Charles et
quartiers de Séoul, se concentrent aussi un
parking public du quartier. Le week-end, on
Ray Eames.
grand nombre d’établissements du secteur
peut s’y asseoir pour regarder passer les
La quête d’inspiration artistique
22 KOREANA Hiver 2014
© KT&G Sangsang Madang
1
1, 2. Le KT&G Sangsang Madang est un espace culturel polyvalent qui abrite un cinéma d’art et d’essai, une salle de concert pour groupes indépendants, une boutique de cadeaux et des galeries. Sa forme caractéristique en fait souvent un lieu de rendez-vous aisément reconnaissable.
2
Autrefois peuplé d’artistes désargentés qui menaient la vie de bohème, le quartier londonien
restaurants très tendance où les clients affluent,
de Soho connaît aujourd’hui l’intense activité
le week-end. Ils ont pour nom TukTuk Noodle Thai,
qu’apportent grands magasins, galeries et
Café Libre ou Himeji, qui est celui d’un restaurant
restaurants. Quant à celui de Brooklyn, qui en était
japonais, et côtoient de minuscules galeries d’art,
autrefois l’équivalent new-yorkais, après avoir
bars et autres établissements de restauration. Sur
accueilli les artistes chassés de Manhattan par
le vieux marché, est aussi apparue une coopérative
la cherté des loyers, il a depuis pris l’allure d’un
d’œuvres sociales qui dispose d’un bail de longue
luxueux quartier résidentiel, et c’est précisément
durée, pour assurer la vente directe de denrées en
ce qui semble se passer à Hongdae, ces derniers
provenance des quatre coins du pays.
temps. La flambée des loyers y a poussé les petits
© Living & Art Creative Center
Le quartier engage aussi à d’intéressantes
commerçants à fermer boutique pour s’établir
créations d’entreprises, comme celle d’Eojjeoda
dans des quartiers plus excentrés tels que Sangsu-
gage, dont les huit boutiques ont pris place dans
dong, Hapjeong-dong et, dernièrement, Yeonnam-
une maison d’autrefois rénovée, et qui réunit en
dong, l’incontournable destination du tourisme
une même entité un lieu de vie communautaire,
branché.
un élégant espace commercial et un projet
Il s’étend au sud de l’élégant quartier résidentiel
architectural à caractère expérimental. Un bar
de Yeonhui-dong et a, un temps, fait figure de
à whisky pur malt, une pâtisserie spécialisée
Chinatown local, du fait des nombreux Chinois
dans les tartes, un café et salon, un salon de
d’origine coréenne qui l’habitaient. Proche de
coiffure et un atelier d’artisanat y sont gérés selon
Hongdae, tout en proposant des loyers assez
les principes du partage des ressources et du
raisonnables, il allait attirer nombre d’artistes
commerce équitable. En consommant un délicieux
et jeunes entrepreneurs désireux de s’installer.
sandwich, de la glace pilée au haricot rouge dite
Sa principale curiosité est une ruelle où se
bingsoo, un café ou un whisky pur malt dans ce lieu
tient un marché, dit de Dongjin, et, si celui-ci a
plein d’inventivité, on connaîtra la joie du partage
vu sa fréquentation considérablement baisser,
ou le plaisir de loisirs en compagnie.
l’artère qui le traverse accueille toujours plus de
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 23
DOSSIERS
Histoires contées par Namhansanseong, Le royaume de Joseon fut appelé « nation des forteresses » en raison de ses nombreux ouvrages de fortification qui se divisaient en
sanseong, eupseong et doseong, c’est-à-dire, respectivement, les forteresses de montagne où l’on se réfugiait en cas de péril grave, les remparts entourant villes et villages et leur version plus imposante réservée à la défense de la capitale. Des trois, ce sont les premières qui conservent le plus de traces des guerres de jadis et nous allons donc écouter ce qu’a à nous dire celle de Namhansanseong, que l’UNESCO vient d’inscrire en juin dernier sur sa liste du Patrimoine mondial.
24 KOREANA Hiver 2014
forteresse du Patrimoine mondial de l’UNESCO Lee Kwang-pyo Journaliste au DongA Ilbo
© Namhansanseong Culture & Tourism Initiatives, Gyeongi Cultural Foundation
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 25
Démonstration d’arts martiaux devant le Sueojangdae (Seojangdae), un pavillon à deux étages qui surplombe la forteresse pour servir de poste de guet à l’état-major.
P
our les Coréens, Namhansanseong rappelle amèrement la défaite, suivie de capitulation, qu’essuya le roi Injo (r. 16231649) contre l’envahisseur chinois des Qing qu’il tentait de
repousser.
Un rempart de la nation qui a connu la gloire et le déshonneur C’est à l’époque des Trois Royaumes que débute la construction de murailles en terre, plus précisément en l’an 672, après que celui
C’est plus exactement au mois de décembre 1636 que l’Empire
de Silla eut réalisé l’unité nationale et pris possession du bassin du
du Milieu lança à l’assaut de Joseon une armée forte de 130 000
Han. Ainsi prit forme cet ouvrage défensif qui, pour le royaume domi-
hommes, lesquels, après avoir franchi le Yalu, s’emparèrent en à
nant de Silla, fournissait un moyen de chasser ses alliés d’hier, les
peine cinq jours de Hanyang, sa capitale, et que rien ne semblait pou-
Tang, lesquels représentaient le dernier obstacle à l’unification du
voir arrêter. Peu avant que la ville ne tombe, le prince héritier prit la
pays. Édifié sur des hauteurs, il avait pour but de préserver le nord
fuite pour chercher refuge à Ganghwa, de sorte que, la route menant
du pays des incursions des Tang, mais il allait aussi jouer un rôle
à cette île ayant été aussitôt coupée, le roi et ses ministres furent
décisif, sous le royaume de Goryeo, dans la double défaite que celui-
contraints de s’abriter derrière les murs de Namhansanseong. Les
ci infligera aux Mongols en 1231 et 1232.
troupes des Qing ne tardèrent pas à mettre le siège devant la ville,
Il faudra attendre le XVIIe siècle pour que le royaume de Joseon
mais elles se heurtèrent pendant quarante-sept jours à la résistance
fasse reconstruire les murailles en pierre. L’initiative en revenait au
acharnée des 15 000 soldats qui avaient suivi le roi et ses fonction-
roi Gwanghaegun (r. 1608-1623) qui fit élever ces fortifications, à par-
naires dans leur fuite. À la fin du mois de janvier suivant, le monarque
tir de 1621, pour protéger la partie nord et la capitale du pays des
dut se résoudre à sortir de la forteresse et il déposa les armes sur le
attaques des Jurchens, l’ethnie fondatrice de la dynastie des Jin pos-
quai de Samjeondo, qui se trouvait dans l’actuel quartier séoulien de
térieure. Après un arrêt temporaire du chantier, les travaux reprirent
Jamsil. Au nom du royaume, il fit serment d’allégeance aux Qing en
en 1624, l’année de l’accession au trône du roi Injo, et prirent fin deux
s’engageant à leur payer tribut et cette scène restera à jamais gravée
ans plus tard. S’étendant sur une distance d’environ huit kilomètres,
dans la mémoire collective par l’humiliation et la tragédie terribles
elle allait accueillir la garnison chargée d’assurer la défense de la
qu’elle représenta pour le pays.
capitale en parallèle avec Bukhansanseong. La deuxième invasion mandchoue eut lieu en 1636, soit dix ans
26 KOREANA Hiver 2014
Inscrite cette année au Patrimoine mondial de l’UNESCO, Namhansanseong fait la fierté de la Corée par sa dimension historique, mais elle attire aussi les touristes et les randonneurs de Séoul et sa région. Ces derniers y disposent désormais de cinq sentiers supplémentaires, dits dulegil, pour apprécier au mieux le paysage lors d’un circuit autour des fortifications.
après la construction de Namhansanseong. Le roi Injo s’y retrancha,
des renseignements sur les différentes techniques mises en œuvre
mais dut se rendre à l’empereur des Qing, non sans s’être battu avec
de la période des Trois Royaumes à celle de Joseon.
bravoure. Il convient de souligner que sa capitulation ne fut pas motivée par la perte de Namhansanseong, comme le précise le traité de
Un ouvrage défensif doublé d’un lieu de vie
géographie d’époque Joseon Taekniji, de Lee Jung-hwan : « Derrière
Par comparaison aux autres ouvrages édifiés sur les crêtes des
les murailles, les constructions sont basses, tandis que les murs
montagnes, celui de Namhansanseong se distingue par les carac-
eux-mêmes sont hauts et escarpés. Quand arrivèrent les soldats
téristiques topographiques et géographiques particulièrement favo-
mandchous, ils ne purent pas même brandir leurs lances et moins
rables de son emplacement. Dans le Yeojidoseo, qui constituait le
encore donner l’assaut. Le roi Injo, pourtant, sortit de la forteresse,
répertoire des plans et informations de lieu relatives à tous les vil-
car les vivres manquaient et Ganghwa était tombé ». Par une ironie
lages de Joseon, il est dit ce qui suit : « Le sol est plat en son centre
du destin, la forteresse inexpugnable avait donc attiré l’attention sur
et accidenté à l’extérieur. La forteresse fait penser à un sommet de
ceux qui s’y cachaient. Elle allait à nouveau être appelée à jouer un
montagne coiffé d’un chapeau ». Du fait de la longueur des murailles,
rôle décisif, en 1896, dans la résistance qu’opposa à l’envahisseur
qui s’étendent sur plus de huit kilomètres tout le long d’un escar-
japonais une armée de volontaires appelée euibyeong, dans la région
pement naturel de cinq cents mètres d’altitude, elle est difficile à
de Gyeonggi, ainsi que sous l’occupation du pays par ce même agres-
prendre de l’extérieur, cette situation géographique représentant
seur, où elle abrita le quartier général des mouvements populaires
donc un atout sur le plan défensif.
d’indépendance, dont celui dit du 1er mars.
Les vestiges de ce lieu fortifié témoignent des techniques et
Pendant plus d’un millénaire d’histoire, Namhansanseong a été
moyens militaires dont on disposait à l’époque. Conçue avec une
le théâtre de batailles décisives et l’évolution qu’elle a connue par
grande précision, la forteresse était pourvue d’ouvrages tant défen-
la suite est caractéristique de ce type d’ouvrage défensif en Corée.
sifs qu’offensifs et comprenait deux parties principales composées
Composée à l’origine de murs en terre, cette construction datant de
d’une place intérieure et de deux ouvrages extérieurs, auxquels
la dynastie Silla, plus exactement du VIIe siècle, a fait l’objet de plu-
s’ajoutaient l’enceinte (ongseong ), de bastions (poru ), de plusieurs
sieurs consolidations au fil du temps et ses vestiges fournissent donc
portes (seongmun ), de portes secrètes (ammun ) et de remparts
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 27
Les promeneurs aiment surtout à emprunter ce sentier situé non loin de la porte Jwaik, ici sous un manteau neigeux. Construite au XVIIe siècle pour permettre d’entrer par l’est de la forteresse, elle est encore dans un excellent état de conservation.
(yeojang ), la construction étant édifiée sur un tertre (dondae). L’ongseong était un mur supplémentaire qui entourait l’enceinte et faisait écran aux portes pour mieux en défendre l’accès. Tandis
aujourd’hui, Namhansanseong n’en comporte pas moins de seize, soit plus que dans les autres forteresses et palais coréens toujours existants.
que les assaillants s’efforçaient de le franchir pour pouvoir entrer,
Pour tirer les enseignements de la cruelle défaite infligée par les
ils avaient à subir les tirs des défenseurs postés en trois points des
Mandchous lors de leur deuxième invasion, la forteresse de mon-
remparts.
tagne allait être complétée d’ouvrages destinés à assurer la défense
Des constructions qui sont parvenues jusqu’à notre époque, la
d’une ville qu’allait créer l’État par une politique de peuplement déli-
plus remarquable par sa beauté et sa conception audacieuse est un
bérée, ce qui allait faire de Namhansanseong une eupseong où la
pavillon à deux étages dit Seojangdae, le vocable « jangdae » dési-
vie de tous les jours suivait son cours entre les murs dotés de nou-
gnant un bâtiment de ce type destiné à servir de poste de guet à
veaux ouvrages défensifs. La forteresse ne comptait pas moins de
l’état-major lors d’une bataille. Sa situation au sommet de la forte-
125 postes de garde entre lesquels subsistent encore les traces des
resse permettait d’embrasser les lieux du regard pour les surveil-
fosses où l’on enfouissait le sel et la cendre. Ces vestiges attestent
ler aisément et il pouvait y en avoir plusieurs dans celles qui défen-
de l’existence de pratiques de mise en réserve de denrées et muni-
daient une vaste zone territoriale. La forteresse de montagne qu’est
tions afin que celles-ci soient disponibles en cas d’urgence.
Namhansanseong en comportait à l’origine cinq, deux d’entre eux étant orientés à l’est et les trois autres en direction du sud, du nord et de l’ouest, le dernier à rester debout étant l’occidental.
Une capitale provisoire dotée d’un haenggung À Namhansanseong, s’élève un palais temporaire, dit haenggung ,
Quant aux portes secrètes, ces ammun intercalées entre celles
où séjournait le roi hormis dans celui où il résidait habituellement. Il
qui perçaient la muraille aux quatre points cardinaux, elles étaient
pouvait avoir à être évacué de ce dernier lors d’une invasion ou d’un
placées de manière à être peu visibles de l’extérieur. Ne permettant
coup d’État, et il fallait alors le conduire en un lieu sûr qui fasse office
pas l’accès d’un attelage de par leurs dimensions, elles fournissaient
de capitale temporaire. La situation du haenggung à l’intérieur des
un étroit passage qui permettait de renforcer une position et de faire
murs démontre que cette forteresse de montagne fut dès le départ
entrer des vivres ou sortir des messagers pendant un siège. Encore
conçue dans la perspective d’accueillir cette capitale provisoire et
28 KOREANA Hiver 2014
Entre les grandes portes qui s’ouvraient aux quatre points cardinaux, la muraille était percée d’ammun, ces portes secrètes qui permettaient de faire entrer ou sortir vivres et munitions, entre autres produits nécessaires à l’approvisionnement.
non seulement en vue d’objectifs purement défensifs. Des dix haeng-
De nouveaux sentiers réputés excellents pour les circuits touris-
gung que comptèrent le pays, seul celui de Namhansanseong com-
tiques ou de randonnée permettent aujourd’hui d’admirer à loisir la
portait un sanctuaire renfermant les tablettes des ancêtres de la
beauté des crêtes montagneuses ourlées de murailles et changeant
famille royale et des autels voués aux dieux de la terre et du grain,
au gré des saisons. Toutefois, le visiteur n’est pas sensible aux seuls
deux conditions requises pour toute capitale de Joseon. Il abritait
aspects tangibles de ce haut lieu du patrimoine, car sa dimension
en outre la chambre et le salon du roi, ainsi que son cabinet de tra-
historique faite de grandeur et de décadence parle aussi à son cœur.
vail nécessaire à la poursuite de la gestion des affaires de l’État en
Ses tragédies passées ont paradoxalement été source d’inspiration
temps de guerre.
pour nombre d’artistes. Sous l’occupation japonaise, le poète Lee
Le statut de capitale se traduisait aussi par la présence de formes
Yuk-sa exprima ainsi son aspiration à l’indépendance nationale dans
de vie urbaine aux côtés d’activités défensives. Un temple, Hyeonjeol-
un poème intitulé Namhansanseong. Plus près de nous, le roman
sa, y honore la mémoire de trois érudits qui luttèrent jusqu’au bout
Namhansanseong, de Kim Hoon, évoque les personnages à la loyau-
contre la domination des Qing et payèrent de leur vie leurs actes de
té sans faille irréprochable qui eurent à souffrir des disgrâces de
patriotisme. Au pavillon de Sungyeoljeon, c’est à Onjo, premier sou-
l’histoire et des évolutions déroutantes de la société.
verain du royaume de Baekje, qu’il est rendu hommage, en même
Par sa présence, Namhansanseong offre aux Coréens l’explica-
temps qu’à tous ceux qui participèrent à l’édification de la forte-
tion de bien des tragédies passées tout en montrant comment elles
resse. Celui de Cheongnyangdang était consacré au rite du dodang-
ont été affrontrées, tantôt dans le destin cruel de ce roi qui se dis-
gut accompli pour que l’âme des bâtisseurs repose en paix, tandis
crédita par sa soumission servile, tantôt dans celui des trois érudits
que, sous le genévrier vieux de 350 ans qui s’élevait en face de lui, les
honorables et intègres qui sacrifièrent leur vie. Un chaleureux esprit
gens du peuple venaient prier et obtenir la bénédiction. Enfin, on peut
d’humanité souffle ainsi sur Namhansanseong et il est fort probable
encore voir la tour et le pavillon où les nobles se divertissaient ou se
que son inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO
consacraient à des activités scientifiques, ainsi que des vestiges du
permettra d’apprécier d’autant mieux de tels aspects intangibles,
marché qui ouvrait ses étals sur les terrains destinés à l’entraîne-
par-delà le domaine du visible.
ment au combat.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 29
CHRONIQUE ARTISTIQUE
Good Morning Mr Orwell 1984 2014 Lim San
Professeur au Département de conservation et gestion d’œuvres d’art de l’Université féminine Dongduk
© Nam June Paik Cultural Foundation
1
À l’heure de la mondialisation, le confort aseptisé de la vie moderne des pays industrialisés est souvent synonyme d’uniformisation. Les vecteurs de diffusion de ses nouveaux stéréotypes sont la télévision et les autres médias audiovisuels ou écrits, mais aussi le cinéma commercial, qui les expriment par des images accrocheuses et un langage facile. Ces aspects séduisants font oublier la déshumanisation qui en est l’autre face ou poussent à s’accommoder de cette contradiction. Des créateurs de génie qui font honneur au genre humain tels que Franz Kafka, James Joyce ou Charlie Chaplin ont su montrer que l’art a le pouvoir d’affronter toutes les menaces et, s’il fallait ajouter un nom à cette liste, ce serait celui de Nam June Paik.
30 KOREANA Hiver 2014
2
1. Image fixe tirée de Good Morning Mr Orwell, de Nam June Paik (1984) 2. Good Morning Mr Orwell (1984) était projeté dans son intégralité à l’exposition Good Morning Mr Orwell 2014, qui proposait une réflexion sur le sens actuel du message transmis par l’artiste.
N
am June Paik (1932–2006) a traité des thèmes
l’a fait par l’exposition particulièrement réussie Good
du temps et de l’art comme s’il était tout à la fois
Morning Mr Orwell 2014 qui avait lieu du 17 juillet au 16
écrivain, ingénieur et prophète. Outre qu’il s’est
novembre derniers pour commémorer la diffusion par
affranchi des traditionnelles distinctions entre musique
l’artiste de sa production télévisuelle Good Morning Mr
et beaux-arts, il a fait preuve de capacités de création
Orwell et redécouvrir le message qu’il voulait y faire
illimitées au moyen des images et du son, c’est-à-dire
passer. Les visiteurs ont notamment remarqué la vidéo
du « texte ». Dans Du cheval à Christo et autres écrits,
de l’œuvre d’origine qui, ce jour-là, avait été retransmise
l’ouvrage qui rassemble la correspondance, les parti-
en direct aux quatre coins du monde et dont la récep-
tions et les scénarios dont Nam June Paik a été l’auteur
tion par satellite à Séoul, New York, Paris et Berlin avait
en trente-cinq années de carrière, Irmeline Lebeer fait
permis aux différents publics de faire sa découverte en
l’éloge de la prose vigoureuse de l’artiste : « Ses écrits
même temps. Elle présentait des spectacles rassem-
sont tout empreints de [sa] soif de grands espaces et
blant une centaine d’artistes, dont les danseurs d’avant-
de liberté. On ne peut plus l’enfermer dans un lan-
garde new-yorkais John Cage et Merce Cunningham,
gage unique ». Il a même fait œuvre de pionnier en appli-
mais aussi des chanteurs et musiciens de variétés tels
quant l’électronique à des formes d’art telles que des
qu’Yves Montand ou le groupe de rock américain Oingo
compositions alliant diffusion de musique et représen-
Boingo. En une heure de diffusion, les spectateurs ont
tations par des artistes, des sculptures vidéo ou des
pu se faire une autre idée de ce que pourrait être l’avenir
prestations d’artistes faisant appel aux médias. L’ingé-
des médias, perçus non plus comme moyens de domi-
niosité d’un chercheur, alliée à la sensibilité d’un homme
nation, mais de communication.
de lettres, constitue les fondements d’un art qui aspire à
Le thème de la manifestation s’inspirait du roman
dépasser la représentation imaginaire du présent pour
1984 dû à l’écrivain britannique George Orwell et publié
anticiper l’avenir.
en 1949. L’auteur y dépeint la contre-utopie d’un monde régi par une dictature qui met en place une surveil-
Interrelation et interaction
lance et une répression universelles en faisant appel
C’est en Allemagne, où a vécu Nam June Paik, que
à des moyens de communication. Ceux-ci sont repré-
se forment véritablement sa créativité et son goût pour
sentés par d’omniprésents écrans de télévision et haut-
l’expérimentation. Né en 1932 à Séoul, il poursuit ses
parleurs qui réduisent la liberté d’expression à la langue
études à l’Université de Tokyo pendant la Guerre de
de bois du « New speak », l’ensemble tournant autour
Corée et rédige un mémoire sur l’esthétique musicale
du personnage tout-puissant de Big Brother aux com-
d’Arnold Schönberg. L’année 1956 marque le début de
mandes de cet oppressant régime. Pour Nam June Paik,
l’« époque allemande » qui le confrontera en perma-
cette vision du monde n’était qu’« à demi exacte », car
nence à la nouveauté et l’engagera dans une voie expé-
les médias possèdent aussi une dimension artistique,
rimentale jusqu’en 1963. Les jeunes musiciens se récla-
comme il entendait le montrer par son œuvre télévi-
ment alors de Schönberg et introduisent « Die Neue
suelle.
Musik », la nouvelle musique, dans la formation ou les spectacles, les artistes d’avant-garde travaillant quant
Quel avenir pour les médias ?
à eux sur les relations entre musique et peinture, corps
Les artistes de Good Morning Mr Orwell 2014 se sont
et son, homme et machine. Dans ce climat d’innova-
penchés sur le sens fondamental de la manifestation
tion, Nam June Paik va se créer un langage propre qu’il
d’origine. Ensemble, ils se sont livrés à une réflexion sur
révélera en 1963, lors d’une première exposition fai-
le rôle des technologies et sur la place des médias dans
sant apparaître les liens sous-jacents entre médias et
la vie sociale et politique, en analysant l’image emblé-
société. Les moyens de communication faisant appel
matique de Big Brother à l’ère de l’information.
à l’électronique, notamment la télévision, vont bientôt
La vidéo monocanal So Much I Want to Say, de l’ar-
constituer l’un des thèmes récurrents sur lesquels se
tiste palestinienne résidant à Londres Mona Hatoum,
construira son audacieux art des médias.
faisait entendre la voix de la révolte contre l’oppression.
Le Centre d’art Nam June Paik qui lui est consacré
En à peine cinq minutes, son œuvre évoquait puissam-
à Yongin, dans la province de Gyeonggi, s’attache à pré-
ment ce thème au demeurant plutôt banal à l’aide de la
senter les multiples facettes de sa créativité, comme il
technique de la scanographie lente (slow scan), qui per-
32 KOREANA Hiver 2014
1, 2. Les différents spectacles projetés à Good Morning Mr Orwell (1984) ont été retransmis en direct par satellite, le 1er janvier 1984, sur une liaison reliant la chaîne télévisée newyorkaise WNET TV au Centre national d’art et de culture GeorgesPompidou, mais desservant aussi des chaînes sud-coréennes et ouest-allemandes. Les spectacles diffusés comptaient la participation d’une centaine d’artistes du monde entier.
1 2
1 2
3 4
34 KOREANA Hiver 2014
1. Pointing at Fukuichi Live Camera (Finger Pointing Worker, Japon), 2011, vidéo monocanal, couleur, son, 24 mn 50 s Counter-Music (Harun 2. Farocki, Allemagne), 2004, vidéo bicanal, couleur, son, 25 mn 3. PR (Liz Magic Laser, États-Unis), 2013, installation vidéo à 5 canaux, 17 mn 4. So Much I Want to Say (Mona Hatoum, Liban), 1983, vidéo monocanal, noir et blanc, son, 5 mn
Le choix des œuvres qui composaient l’exposition Good Morning Mr Orwell 2014 visait à s’inscrire en faux contre les forces qui oppriment l’homme dans une société toujours plus hiérarchisée. Il cherchait aussi à susciter une authentique prise de conscience de l’état actuel des choses, pour refuser l’indifférence ou la fuite en avant, en invitant à réfléchir à la responsabilité de l’artiste et aux possibilités qu’offre la liberté de création, comme l’a fait Nam June Paik il y a trente ans au moyen d’une œuvre inoubliable transmise par satellite dans le monde entier.
met l’enregistrement d’images discontinues. Elle fai-
que des réalisations du collectif Jodi également axées
sait aussi appel à une liaison par satellite, une forme de
sur les possibilités d’interaction qu’offre l’art commu-
transmission qui, pendant la Guerre froide, était placée
nicatif dans notre monde où les réseaux créent du lien.
sous l’autorité et le contrôle de l’État, mais qui, entre
Comme l’explique Nam June Paik dans son essai Art &
les mains de Nam June Paik, s’est convertie en un outil
Satellite (1984), ce type d’entreprise artistique procède
d’expérimentation mystique interpelant quant aux pos-
du devoir qui est celui de tout artiste, à l’époque actuelle,
sibilités futures de dialoguer par l’art, au-delà des fron-
« non seulement de découvrir des liens nouveaux entre
tières du temps et de l’espace. Par sa réalisation, Mona
diverses expressions de la pensée, mais aussi de les
Hatoum a aussi souhaité exprimer un désir d’échapper
mettre en réseau ».
à la forte influence qu’exercent les médias sur la société au moyen de l’art.
La force de l’art face à la réalité
D’autres artistes s’étaient centrés sur les risques de
Le choix des oeuvres qui composaient l’exposition
généralisation de la surveillance et de la censure contre
Good Morning Mr Orwell 2014 visait à s’inscrire en faux
lesquels George Orwell met en garde ses lecteurs. À
contre les forces qui oppriment l’homme dans une
Liverpool, l’Américain Jill Magid avait fait l’expérience
société toujours plus hiérarchisée. Il cherchait aussi à
de se tenir devant une caméra de télésurveillance pour
susciter une authentique prise de conscience de l’état
que soit créé un enregistrement « officiel » de ses faits
actuel des choses, pour refuser l’indifférence ou la
et gestes. Quant au Thaïlandais Sompot Chidgasorn-
fuite en avant, en invitant à réfléchir à la responsabi-
pongse, il avait rassemblé dans son œuvre vidéo des
lité de l’artiste et aux possibilités qu’offre la liberté de
scènes de films coupées par la censure de son pays.
création, comme l’a fait Nam June Paik il y a trente ans
Enfin, dans un film d’animation des plus originaux intitulé
au moyen d’une œuvre inoubliable transmise par satel-
Stereoscope (1955), le Sud-Africain William Kentridge
lite dans le monde entier.
avait mis l’accent sur la froideur mécanique des moyens
Il s’agissait donc de montrer que l’art de Nam June
de communication qui envahissent le quotidien et pro-
Paik conserve aujourd’hui toute sa pertinence. Il se peut
voquent la détresse morale.
que la multiplication des médias et la profusion d’infor-
Le passage des médias de leur représentation par
mations toutes aussi insignifiantes les unes que les
1984 à l’interprétation qu’en a faite Nam June Paik, c’est-
autres aient privé l’homme de sa dignité, comme l’avait
à-dire d’une diffusion dans un seul sens par la télévi-
prédit George Orwell. Néanmoins, s’il fallait définir ce
sion au dialogue et à l’échange, abolit leur structure
qui reste à sauver, il ne suffirait pas de rétablir la dimen-
hiérarchique en proposant un mode opératoire de rem-
sion holistique de l’homme perdu, car il faudrait surtout
placement. Dans cette perspective, le Tele-communi-
adapter les relations humaines aux changements sur-
cation Café et le Web Art Café qu’avaient aménagés les
venus dans les médias et le langage. À l’heure où nous
organisateurs au sein de l’exposition présentaient des
sommes aux prises avec de dures réalités, l’énergie
œuvres vidéo de Douglas Davis, un chercheur de pre-
créatrice de Nam June Paik brûle toujours en nous.
mier plan en moyens de communication interactifs, ainsi
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 35
AMOUREUX DE LA CORÉE
Simon Morley, un Anglais en Corée
Ben Jackson Rédacteur indépendant / Cho Ji-young Photographe
A
près des études d’histoire à l’Université d’Oxford, Simon Morley va se tourner vers l’art et les voyages qu’il entreprendra pour
le découvrir le conduiront jusqu’à New York, en passant par Milan et Paris, pour se terminer dans l’atelier d’artiste calme et lumineux qu’il occupe à Gwacheon avec sa compagne Chang Eung-bok, un gros chat et d’innombrables œuvres d’art. Ayant d’ores et déjà beaucoup exposé à Séoul, l’artiste poursuit sa
Pour beaucoup, la découverte de la Corée relève d’un pur hasard et à cet égard, le cas de Simon Morley est peut-être la parfaite illustration de ces voyages imprévus que motive l’attrait de l’inconnu. Si ce n’est qu’après un premier séjour de trois mois effectué en 2008, l’artiste est revenu trois ans plus tard pour s’établir dans ce pays où il réside désormais le plus souvent. 36 KOREANA Hiver 2014
recherche sur les différences qui séparent l’Orient de l’Occident dans leurs perceptions et conceptions en peinture, notamment par la manière de faire ressortir les formes sur l’arrière-plan d’un tableau. Malgré le caractère fortuit de sa rencontre avec la Corée, la pensée philosophique et l’art ancien que le Britannique y a découverts se sont avérés correspondre parfaitement à ses domaines d’intérêt et l’ont conduit à s’engager dans une nouvelle voie qui le passionne.
© Kim Dong-ryul
Quaint Korea, Louise Jordan Milne (1985), aquarelle sur papier, 56 x 77,5 cm, sans cadre, 2011
Un saut dans l’inconnu Comme il le reconnaît lui-même, Simon Morley en savait assez peu sur la Corée à son arrivée dans le pays.
fit dans une création sans cesse renouvelée. Que cette démarche soit perçue comme résultant d’un farouche conflit entre le poids des traditions et les élans de la modernité ou d’une rupture arbitraire
« C’était la première fois que je venais, en 2008, et je ne suis resté
avec le passé, avec la perte de repères qui en découle, Simon Mor-
que trois mois », se souvient-il. « Avant cela, je n’avais pas la moindre
ley a résolument choisi d’en faire son thème d’étude, tout aussi fas-
idée de ce à quoi ressemblait le pays. Je connaissais l’existence de
ciné que les nombreux étrangers qui, dès l’ouverture du pays sur le
la Guerre de Corée par mes études d’histoire moderne à l’universi-
monde, l’ont découverte et analysée selon leurs points de vue res-
té. J’avais entendu toutes les histoires incroyables que l’on racontait
pectifs.
sur la Corée du Nord. Je savais que certains produits comme le gin-
Cet intérêt s’est malheureusement manifesté au tournant du siècle
seng provenaient de Corée et je connaissais un remarquable artiste
dernier, époque à laquelle la Corée de jadis subissait de plein fouet
coréen, Lee Ufan. Mais cela s’arrêtait là et j’ignorais ce qui différen-
le choc de la « modernité » imposée par la politique de la canon-
ciait les Coréens des gens d’autres pays. Le jour ou j’ai vu le film de
nière, les manœuvres diplomatiques des grandes puissances et la
Kim Ki-duk Printemps, été, automne, hiver… et printemps, j’ai com-
colonisation qui s’est ensuivie par le Japon du Meiji. Il convient de
pris que la Corée se distinguait de la Chine ou du Japon, sans savoir
noter que l’une des plus importantes séries d’œuvres réalisées par
dire en quoi, pas plus maintenant qu’avant. »
Simon Morley en Corée porte précisément sur cette période, qu’il a
Quant aux différences d’esthétique qui la séparent de son pays
découverte dans une collection d’ouvrages ayant appartenu à l’an-
natal, elles lui apportent une source d’inspiration inépuisable dans
cien ambassadeur britannique Martin Uden. Intitulée Korea Land of
son art. Dans les premiers temps, elles ont pourtant heurté sa sen-
the Dawn and other Paintings (2011), elle associe des acryliques et
sibilité, notamment par l’architecture hétéroclite de la ville de Séoul
aquarelles sur toile de lin en rouleau à des œuvres vidéo, l’ensemble
et l’absence de repères de quartiers tels que Gangnam, qui ne
de ces créations étant fondé sur les ouvrages historiques en langue
semblent pas avoir été conçus selon un plan.
étrangère de la collection Uden. Les dix acryliques dits Peintures de
« Cet aspect des choses est très déconcertant », avoue-t-il. « Il
livres consistent en reproductions de couvertures et pages titrées de
doit résulter de la vitesse à laquelle s’est développée la ville. Elle n’a
ces ouvrages en quasi-monochromie blanche. En revanche, les aqua-
pas permis que la vie et le passé y laissent leurs traces. Il m’a sem-
relles de cette même série représentent les titres d’autres œuvres
blé que la Corée avait complètement perdu ses racines. »
issues de la collection Uden et ont été réalisées par Simon Morley à
D’après Simon Morley, cette rupture dans l’histoire autorise en revanche une certaine souplesse que les Coréens mettent à pro-
l’aide de brindilles, feuilles et glands ramassés près de chez lui. « J’ai assimilé le hangeul et les idéogrammes à des formes
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 37
© Kim Dong-ryul
© Lim Tae-jun
1 1. Lost Horizon I (2013), 35 x 70 cm, acrylique sur toile Korea & Her Neighbours, Isabella 2. Bird Bishop (1898), acrylique sur toile, 40,5 x 30,5 cm, 2011
diverses, bâtons ou morceaux de bois. Comme j’ignore totalement ce qu’ils signifient en tant que caractères de la langue écrite, je me suis dit qu’il serait judicieux de partir de cette idée pour créer mon propre
2
langage avec des fragments de nature », explique l’artiste.
Questions de perception
qui se dit « saï » en coréen. D’ailleurs, je me suis rendu compte avec
Dans sa thèse de doctorat « prétentieusement » intitulée, à ses
plaisir que ce mot correspondait à la première partie de mon pré-
dires, The Anadyomene Movement: Metamorphics of Figure-Ground,
nom « Saï-mon ». Nous, Occidentaux, trouvons gênant que tout ne
Simon Morley se livre à une étude comparative des rapports entre
soit pas dans un état défini, car pour nous, il ne peut y avoir que A ou
l’arrière-plan et les formes dans l’art d’Extrême-Orient et d’Occi-
B. Or, l’entre-deux, c’est plutôt AB, un espace non délimité et donc,
dent, en dégageant les traits qui les opposent.
d’après moi, ouvert plutôt que fermé. C’est le domaine des possibles.
« Notre attention est le plus souvent concentrée sur les formes,
Dans ma peinture, j’ai travaillé sur cette idée en créant l’impres-
ce qui nous empêche de remarquer l’existence même de l’arrière-
sion confuse d’apparitions et de disparitions. Je suivais déjà cette
plan », estime-t-il. « Nous opérons une sorte de ségrégation en
démarche, avant, mais en vivant ici, je me suis rendu compte qu’elle
orientant le regard vers une partie du champ visuel et en délaissant
coïncidait avec certains aspects de l’art coréen. C’est le cas de la
tout le reste. Les Occidentaux sont apparemment beaucoup plus
peinture paysagère ancienne, par exemple. »
portés à dissocier les formes de l’arrière-plan, contrairement aux
Dernièrement, l’artiste est passé de la reproduction de couver-
Extrême-Orientaux, qui manifestent plus de talent pour les fusion-
tures et pages titrées de livres réels à la superposition à des arrière-
ner. Dans l’art ancien coréen, cette particularité se manifeste par
plans de textes d’imprimerie peints en relief dan lesquels il voit « une
l’importance des surfaces laissées vides qui, loin d’être dépourvues
invasion de l’image, comme celle d’un tatouage ou d’une cicatrice
de tout attrait visuel, sont vues comme une partie essentielle ».
sur la peau ». L’une de ces créations représente, par quasi-mono-
Dans ses œuvres, Simon Morley évoque concrètement ces liens
chromie, une image fixe d’un film de 1962 de Michelangelo Antonioni,
entre formes et arrière-plan, par des compositions qui troublent un
L’Éclipse, recouvrant en partie un extrait de l’index d’un livre traitant
public en quête de contrastes simplificateurs.
du bouddhisme :
« Il faut se concentrer pour distinguer les formes de l’arrière-
« Calme glacial
plan sur lequel on ne voit qu’une tache », affirme-t-il à propos de ses
Identité, théorie de l’
Peintures de livres. Quant au texte… eh bien, c’est une autre histoire.
Ignorance (avidya)
Je travaille à le mélanger aux images pour obtenir un effet mono-
Encens, bâtonnet d’ »
chrome ».
« J’aime cette sorte de fragmentation qui donne l’impression que quelque chose va apparaître comme par enchantement »,
L’entre-deux L’artiste poursuit : « Dès mon arrivée en Corée, j’ai remarqué avec intérêt que les Coréens se sentaient très bien dans « l’entre-deux »,
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déclare Simon Morley. « L’énumération évocatrice d’un thème rejoint l’image. Qu’est-ce qui en résulte ? Un ensemble où tout est lié au niveau visuel ».
Au cours de beaux-arts
Aux confins du numérique
Des premiers temps de sa carrière d’artiste à son poste actuel au
Simon Morley n’est pas sans savoir que les nouvelles technolo-
sein du Département des beaux-arts de l’Université Dankook, Simon
gies et le règne du pixel rendent toujours plus floue, voire inexistante,
Morley a toujours exercé l’enseignement en parallèle avec la pein-
cette distinction entre texte et image qui constitue l’un des thèmes
ture et ce contact avec les étudiants nourrit sa réflexion sur les spé-
de recherche de son œuvre. Il se plaît toutefois à rappeler que cette
cificités des cultures occidentale et orientale.
différence est de toute façon moins tranchée en Asie, notamment en
« Par-delà la barrière de la langue, ils ont une manière autre d’aborder les problèmes par rapport aux étudiants anglais du même
Corée, où la coexistence d’idéogrammes et de signes alphabétiques présente encore plus d’intérêt.
âge », affirme Simon Morley. Il signale encore quelques grandes
« Dans une interface numérique, tout tourne autour des pixels »,
particularités qui les séparent, puis il oppose l’esprit d’analyse occi-
souligne-t-il. « Il n’existe presque plus de différence entre le texte et
dental, qui est fondé sur la différenciation et la distanciation, au point
l’image et tout est évanescent. On peut convertir du texte en images
de vue holistique des Extrême-Orientaux, qui les incite à se définir
et inversement. Il est manifeste que la dichotomie entre ces deux
« par ce qu’ils vivent, en tant que partie d’un tout ».
types d’information n’a plus lieu d’être. En Orient, où l’écriture est
« Mes étudiants ont du mal à exprimer leur pensée en paroles. Ils
idéographique, on fait d’autant moins cette distinction, hormis peut-
ne sont pas capables de dire pourquoi ils ont peint telle chose ou telle
être en Corée, dont l’alphabet hangeul est de type phonétique. Selon
autre, de séparer les formes de l’arrière-plan et de prendre de la
certains théoriciens, la conscience est le reflet du langage, alors le
distance avec ce qu’ils font », explique-t-il. « Pour autant, cette façon
système alphabétique, par sa plus grande linéarité, cantonne l’ex-
d’être n’est pas moins valable que celle des Occidentaux et je dirais
pression verbale à son apparence visuelle. »
même qu’elle est meilleure à plusieurs égards. Le détachement est une valeur qui nous limite », estime-t-il.
Cette réflexion confère un intérêt particulier à l’œuvre de Simon Morley, et ce, d’autant plus si l’on pense au faible taux d’alphabétisa-
L’artiste ne cherche pas tout bonnement à plaire en exprimant
tion qui était celui de la Corée à l’époque pré-moderne. Elle acquiert
de tels avis, comme en témoigne son œuvre, car, de toute évidence,
une pertinence supplémentaire si l’on se réfère à la frontière ima-
celle-ci vise plutôt à faire sortir le public des compartiments de
ginaire qu’il a tracée entre Occident et Orient et qui parcourt les
l’analyse pour qu’il fasse sienne l’ambiguïté.
steppes d’Asie centrale battues par les vents, sous l’orage des dichotomies.
Hésitation, dérives, précipitation Pourtant, tout est éphémère, de nos jours, car la course dans
Un avenir cosmopolite
laquelle s’est lancée la Corée pour rattraper le peloton de tête
Simon Morley serait-il tombé sous le charme de la Corée ? La
des nations dites développées a confronté les façons de penser
question l’amuse. « C’est sous le charme d’une Coréenne que je suis
anciennes et nouvelles dans la tête des jeunes d’aujourd’hui.
tombé ». Bien que sa partenaire, l’artiste du textile Chang Eung-bok,
« Ce qui est en train de se passer donne des choses très
ait la possibilité d’exercer ses activités à l’étranger dans les années
curieuses, parce qu’avec l’occidentalisation, les démarches analy-
à venir, le couple semble décidé à continuer à vivre quelque temps
tique et holistique coexistent. On est passé du courant alternatif au
encore en Corée. « Disons que l’avenir est ici et le passé, en Europe
courant continu. D’une certaine manière, les Coréens représentent
», argue-t-il, en évoquant la crise et la « perte de confiance des Euro-
donc l’avenir. » Ce changement semble toutefois suivre le mouvement du pen-
péens en eux-mêmes, contrairement à ce qui se passe en Corée, où l’activité est en plein essor ».
dule. Comme l’indiquent les comportements tendant à une évolution
« Aujourd’hui, les Coréens se réveillent et s’aperçoivent qu’il y a
vers des relations homme-nature, qui sont une mesure de la place
une vraie présence étrangère dans leur pays, ce qui les pousse à être
respective des points de vue holistique et réductionniste, il se pour-
plus dynamiques », conclut Simon Morley. « Ceux qui sont ici ne sont
rait bien que les Coréens de notre époque soient plus « occidentaux »
pas venus pour faire un petit tour et repartir après avoir fait voir ce
que les Occidentaux, spécule Simon Morley.
qu’ils avaient à montrer. Ils veulent rester. Ce qu’il faut maintenant à
« Les Coréens ont adopté les progrès technologiques avec
la Corée, c’est être plus cosmopolite. Elle doit en passer par là pour
enthousiasme. Ils aimeraient vivre dans un monde qui ne soit plus
être un pays vraiment moderne, ce qui suppose plus de brassage
qu’une énorme puce électronique. Quand ils font de la randonnée
entre les différents groupes de population. »
en montagne, il faut toujours qu’ils portent des vêtements aux cou-
Grâce à des hommes d’art qui déconstruisent les vieilles dichoto-
leurs bizarres et qu’ils fassent du bruit avec leurs lecteurs audio. Au
mies, à l’instar de Simon Morley, les amoureux d’art contemporain
contraire, les Occidentaux se préoccupent de plus en plus du respect
du monde entier peuvent désormais s’attendre à toujours plus d’in-
de la nature. »
novations et évolutions passionnantes.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 39
ESCAPADE
Suncheon et sa côte bordée de petits villages
Que demander de plus que de naître homme et de mener une existence simple mais pieuse, comme y engage le toponyme de Suncheon, qui signifie « soumission à la volonté du ciel » ? Caresser de modestes rêves, travailler avec sérieux, s’appliquer à apprendre et donner aux plus démunis quand on a assez pour soi-même... que la vie serait belle s’il en était ainsi !
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Gwak Jae-gu Poète Lee Han-koo Photographe
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J’
ai un lointain souvenir. J’avais pris le train de Suncheon, mais, comme il se doit à ce jeune âge, accompagné ... d’un oncle. Assis sur ses genoux, je regardais défiler le paysage à
la fenêtre. Mon oncle a hélé l’homme qui poussait son chariot chargé de petits en-cas et confiseries dans le couloir. Dans ce fouillis, il a jeté son dévolu sur un sachet de bonbons pas plus gros que l’ongle
du petit doigt et dits « étoiles ». Le temps a passé et quand j’ai revu mon oncle mourant, j’ai parlé des « bonbons étoiles » en lui tenant la main, mais voilà longtemps qu’il avait oublié ces merveilleuses friandises offertes à son neveu. Il se rappelait, bien sûr, m’avoir souvent emmené avec lui dans ses déplacements à Suncheon, où il dirigeait des chantiers. S’il me faisait souvent suivre, quand il partait, c’est que ma mère était trop prise pour s’occuper de moi, ayant charge de famille. Le nom de Suncheon me remet toujours en mémoire ces voyages et leurs « bonbons étoiles ». Ces petites lueurs de joie ou d’espoir qui peuvent poindre dans les livres de l’écrivain que je suis aujourd’hui, c’est à ces souvenirs d’enfance que je les dois.
Les splendeurs du coucher de soleil sur les marais côtiers Il y a de cela quinze ans, je suis retourné seul à Suncheon. À cette époque de ma vie, j’étais déçu et épuisé par mon travail. Outre mes poèmes, je rédigeais plus de trente articles par mois et le plus grand nombre possible de feuilletons de journaux, contes pour enfants, articles pour magazines d’entreprises et récits de voyages, au point que cette écriture alimentaire menaçait ma carrière d’écrivain. J’en étais arrivé à douter de moi-même et de mes capacités à composer quoi que ce soit d’autre à l’avenir. Pour échapper à cette fatalité, j’ai décidé un beau jour d’aller me plonger dans le calme d’un village de la baie de Suncheon. Soudain, l’homme accablé que j’étais se trouvait face à l’immensité des marais côtiers. Dans le crépuscule qui embrasait la mer, l’eau avait des reflets dorés. Puis est apparu l’un de ces bateaux de pêche qui partent en mer à la nuit tombée et se dirigeait maintenant vers l’ouest. En le regardant, l’air morne, j’ai soudain vu que le ciel s’empourprait jusque-là. Dans le brasier immense, les marais euxmêmes rougeoyaient sur toute leur surface, ce que je n’avais jamais remarqué auparavant. Pendant que j’assistais à cette invasion de 1. Situé à l’ouest de la baie de Suncheon, le petit village de Hwapo se compose d’une quarantaine d’habitations. Le soir venu, les bateaux de pêche y accostent et peu après, le nettoyage du poisson au crépuscule offre à la vue un spectacle plein de vie. 2. Nasses en bambou et filets posés en baie de Suncheon. Ils s’emploient dans une forme de pêche traditionnelle qui tire parti du mouvement des marées. 3. Ces pêcheurs de Yeojado, une minuscule île du sud située au large de Suncheon, gagnent la côte dans ce petit bateau pour aller vendre leurs prises.
lumière dans le ciel et sur terre, un vieil homme s’est approché de moi. Je lui ai demandé le nom du village et il m’a répondu « Waon », wa signifiant « se coucher » et on « chaleur ». À cet endroit, la mer qui accueillait tant de splendeur s’appelait aussi Waon. Avec lenteur, j’ai tracé sur le sable les idéogrammes correspondants et arrivé à on, je me suis rendu compte que le caractère en question se composait de ceux désignant l’eau (氵), la bouche (口), l’homme (人) et le sang (血). Ce on (溫) représentant la chaleur impliquait donc l’idée que l’eau absorbée par la bouche se trans-
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forme en sang dans le corps. En entendant ce seul nom de village, j’ai senti un sang chaud irriguer tout mon être. Voilà que l’envie me prenait de marquer un temps d’arrêt, que je retrouvais l’espoir de pouvoir me remettre à écrire. C’est ainsi que Suncheon m’a permis de faire le vide en moi, dans mon corps comme dans mon esprit. Beaucoup plus tard, j’allais revenir sur ces lieux qui sont pour moi comme un second pays natal.
Un havre pour oiseaux hivernants Le village de Waon s’étend au centre de la baie de Suncheon et de ses vastes marais. Si on y respire un air pur, contrairement à l’odeur particulière des marais de la côte ouest, c’est grâce aux bancs de roseaux qui tapissent les rivages tout proches. Sur les 39,8 km2 de la baie, les marais occupent 21,6 km2 et les roseaux, 6 km2. Poussant tout aussi bien dans l’eau douce ou de mer, ces plantes prospèrent encore davantage là où les deux se rejoignent. La baie leur est donc particulièrement propice, puisque s’y jettent le Dongcheon et l’Isa-
1. Sur près de seize kilomètres, les bancs de roseaux bordent la baie de Suncheon et quand le soleil illumine leurs fleurs aux pétales blancs, ces étendues qui ondoient sous le vent sont pareilles à de belles plaines à blé toutes dorées. 2. La baie de Suncheon, terre d’accueil des oiseaux hivernants. À la saison froide, s’y arrêtent par dizaines de milliers des spécimens de quelque 230 espèces différentes, dont la grue moine ou la sarcelle de Baïkal, et leur nombre ne cesse d’augmenter d’année en année.
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cheon, le premier de ces ruisseaux baignant la ville de Suncheon. Grâce à l’écosystème plein de vitalité du marais et à l’épuration naturelle assurée par les roseaux, elle procure aux oiseaux migrateurs un habitat si réputé dans le monde entier qu’en 2006, ses marais côtiers ont été les premiers de Corée à entrer au classement de la Convention de Ramsar. La neige tombait à gros flocons quand j’ai pris le bateau pour aller observer les oiseaux en baie de Suncheon. Par ce temps hivernal, certains restaient tranquillement posés parmi les roseaux, tandis qu’un groupe de cygnes fendait les flots. Il régnait une telle paix ! Moteur à l’arrêt, nous étions perdus dans leur contemplation quand soudain, ils ont pris un à un leur envol. En un instant, l’épaisse nuée qu’ils formaient dans la bourrasque de neige s’est volatilisée et on ne savait pas si c’était elle qui les avait engloutis ou inversement.
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La neige tombait à gros flocons quand j’ai pris le bateau pour aller observer les oiseaux en baie de Suncheon. Par ce temps hivernal, certains restaient tranquillement posés parmi les roseaux, tandis qu’un groupe de cygnes fendait les flots. Il régnait une telle paix ! Moteur à l’arrêt, nous étions perdus dans leur contemplation quand soudain, ils ont pris un à un leur envol.
L’action engagée par de simples citoyens, dans le cadre d’une mission dite du « Retour de Duri », a fait de la baie de Suncheon
interrompue et les villageois n’ont plus eu qu’à espérer que celui-ci arrive à bon port et revienne un jour les voir.
une destination migratoire privilégiée. La Ville de Suncheon s’est donné pour mascotte la grue moine Duri, dont le nom coréen est
Ces femmes qui vivent du marais
heukdurumi, parce qu’un spécimen de cette espèce peu répandue
Autre village côtier situé en baie de Suncheon, Hwapo mérite tout
dans le monde s’est joint aux rares migrateurs qui faisaient halte à
autant d’être connu et, si on compare un instant Waon au pôle nord
Suncheon. Abandonnée par ses compagnes de vol qui regagnaient
d’un aimant en fer à cheval, alors Hwapo lui fait pendant au sud, car
leur Sibérie natale, Duri a été recueillie par des riverains qui l’ont soi-
les deux communes délimitent les extrémités de la baie. Palourde à
gnée et nourrie pendant plus de dix mois. Après une année passée à
col court et couteau, pieuvre, huître et Boleophthalmus pectiniros-
réhabituer l’oiseau à la vie en milieu naturel, ils l’ont laissé se joindre
tris ne sont que quelques exemples des mollusques et coquillages
à ses congénères de passage le printemps venu. Dès que l’oiseau a
de la région qui, aux côtés du poisson, n’ont pas leur pareil dans le
franchi la limite de l’espace aérien coréen, la transmission en pro-
pays par leur saveur et leur fraîcheur. La défunte romancière Park
venance du dispositif de localisation fixé à la patte de l’oiseau a été
Wan-seo (1931-2011) appréciait tout particulièrement les couteaux
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 45
grillés de cette provenance et j’ai souvenir d’un jour où, en regardant des femmes tirer leur traîneau en bois dans la boue, elle a dit trouver plus de beauté à leur activité qu’au marais lui-même. Cet accessoire qui glisse comme sur des skis porte le nom de neol en coréen et mesure trois mètres de long sur trente centimètres de large. Quand elles ont chargé leur récolte, les femmes prennent appui du genou et, de l’autre pied, repoussent le sol pour glisser sur la boue. Si elles donnent l’impression de le faire avec facilité, leur métier est toujours pénible, même après des dizaines d’années d’expérience, comme en témoigne cette chanson qu’elles entonnent en accomplissant leur tâche : « Maman, ô maman, pourquoi m’as-tu donné le jour si c’était pour pousser le traîneau ? » En les voyant occupées à leur labeur, Park Wan-seo m’a confié qu’elle aimerait vivre un jour dans ce village et je me suis alors dit que lorsqu’elle s’imaginait poussant le traîneau dans la boue en compagnie des femmes de Waon et Hwapo, c’était à ses derniers jours qu’elle pensait. En 2013, l’Exposition internationale des jardins avait pour cadre Suncheon, ses petits villages et ses marais côtiers à la pureté virginale dont elle donnait l’occasion de révéler la beauté. Cette manifestation n’aurait vraisemblablement jamais eu lieu sans cette baie sauvage aux nappes d’eau envahies par la végétation, aux oiseaux migrateurs qui y trouvent refuge et aux hommes qui y vivent et travaillent. Si vous cédez au découragement face aux difficultés de la vie ou que votre travail ne vous semble plus mener à rien, venez donc à Suncheon, un jour où tombe la neige, et votre cœur battra au rythme d’une nature débordante de vie qui lui apportera un sang neuf.
La vieille dame du marais salant
C’était il y a trois ans, en hiver, et je me trouvais dans la localité de Parangbagu située en baie de Suncheon. Les premiers flocons tombaient quand une vieille dame est sortie de la maison du troisième âge. Je me suis garé et lui ai demandé où elle allait, par un temps pareil. -On jouait aux cartes, mais ce n’est pas mon jour de chance, alors je préfère m’en aller. Il vaut mieux que j’aille bêcher dans la montagne, m’a-telle répondu. -Sous la neige ? Vous auriez mieux fait de rester !
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-Si je n’y vais pas tant qu’il fait encore jour, je me dis que ce n’est pas bien. En chemin, la conversation suivait son cours. Elle parlait de sa vie et de cet amour que seuls ressentent ceux qui vivent pour un rêve et dans un objectif uniques. -Mon mari était beau et intelligent, mais il n’avait pas eu la chance d’aller à l’école, alors après notre mariage, il s’est mis à apprendre à lire et à écrire tout seul. Comme il écrivait bien, il gagnait toujours le premier prix au concours de composition du village. Moi, par contre, je ne sais pas lire. C’était le bon vieux temps et on était
heureux, jusqu’au jour où il m’a dit, tout d’un coup, que j’étais trop laide et pas assez grande. Il ne voulait plus me voir et m’a mise à la porte, alors je m’en suis allée sur cette montagne-là et je me suis fait construire la petite baraque où j’habite. Vous voyez les roseaux, là-bas ? Je me suis fait un marais salant en travaillant d’arrache-pied, toute seule. À ce moment-là, il se trouve que le prix du sel a augmenté, alors j’ai bien gagné. Un jour que je rentrais du travail, j’ai trouvé mon mari assis dans ma chambre. Il m’a regardée et il m’a grogné : « Eh bien, ton mari est là ! Tu vas rester longtemps comme ça, debout ? » J’ai mis
Le temple de Seonam Édifié par le précepteur national Dosan au IXe siècle, époque du royaume de Silla Unifié, ce temple figure parmi les plus importants que compte la région de Honam. Il abrite de précieux vestiges historiques, dont certains sont classés au patrimoine culturel, comme ses pagodes à trois étages occidentale et orientale (Trésor n°395), son grand pavillon Daeungjeon (Trésor n°1311) et son pont arqué. On y admire la beauté de constructions anciennes tout empreintes de majesté, blotties dans leur écrin végétal aux arbres plusieurs fois centenaires. Il s’agit du principal lieu de culte de l’Ordre bouddhiste coréen de Taego, dont les moines ne sont pas contraints au célibat. Le temple de Songgwang Le Mont Jogye accueille sur ses versants les temples de Seonam et Songgwang respectivement situés sur les faces est et ouest. Ce dernier comprend plus de quatre-vingts constructions qui semblent disposées en cercles concentriques et de nombreux biens culturels, dont le Guksajeon, qui est un pavillon datant du XIVe siècle, époque des premiers royaumes de Joseon, et renferme les portraits de seize précepteurs nationaux. Il fait partie des « trois joyaux » du bouddhisme, dont il a permis de conserver la tradition monacale, aux côtés des temples de Tongdo, à Yangsan, où se trouvent des reliques de Bouddha, et de Haein, à Hapcheon, où sont conservées les 80 000 tablettes en bois du Tripitaka Koreana.
une marmite de riz à cuire et je pleurais de joie en préparant les condiments.» Rien n’est plus admirable, au soir de sa vie, que de pouvoir se consacrer à ce que l’on aime plus que tout, à l’instar de cette vieille dame qui, après m’avoir poliment demandé d’où je venais, s’en est allée à petits pas pressés sur le chemin de montagne qui mène à son marais salant. Je ne pouvais détacher mes yeux du petit sarcloir qu’elle avait à la main et cet outil, ainsi que les petites rides du coin de ses yeux, m’ont paru encore plus jolis que la neige drue qui s’abattait sur le paisible village de la baie.
En baie de Suncheon, le ramassage des coques représente des gains substantiels pour les riverains des marais côtiers. Dans la boue épaisse qui leur arrive à la taille, les femmes poussent leur traîneau en bois à la recherche de trous d’air d’où elles extrairont coques et coquillages.
Le jardin de la baie de Suncheon Ce parc écologique s’étendant sur 5 600 m2 a été aménagé à l’emplacement de l’Exposition internationale des jardins qui s’est tenue à Suncheon en 2013. Il ne comporte pas moins de soixante-dix jardins à thème représentant notamment les styles paysagers respectifs des pays participants, mais aussi ceux des jardins d’entreprises, d’artistes et de particuliers. Le village fortifié de Nagan À Nagan-eupseong, qui est la forteresse du village de Nagan, le village tout entier est une célèbre curiosité touristique aujourd’hui classée n°302 au patrimoine historique. Les habitations d’époque Joseon y sont dans un bon état de conservation et partout se dressent de vieilles chaumières. L’ancien office gouvernemental est encore là, pareil à lui-même. Les villageois tirent leur subsistance de l’agriculture et de l’hébergement qu’ils proposent aux touristes.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 47
DÉLICES CULINAIRES
plat festif Le terme jeon s’applique à toute friture composée de viande, poisson, légumes ou autres ingrédients que l’on a préalablement farinés et fait tremper
Joo Young-ha Professeur à l’Institut de civilisation coréenne
Lim Hark-hyoun Photographe
«A
dans des œufs. En cuisant dans la bonne huile de la poêle, ils font entendre un grésillement tout aussi agréable que leur saveur. Du jeonyueo des festins royaux de jadis aux modestes bindaeddeok des marchands ambulants, le jeon a connu des destins divers et s’est décliné sous différentes formes ou compositions, mais, pour les Coréens, l’huile qui grésille et dégage son arôme est toujours le prélude à un bon repas.
u troisième jour du troisième mois lunaire et au neuvième
la cuisson de délicieux jeon à consommer à cette occasion. Celle de
jour du neuvième mois, par temps doux et peu venteux, les
sésame était fort appréciée pour son excellent arôme, quoique très
femmes s’en allaient en emportant un chaudron qu’elles
coûteuse, ayant été introduite de Chine occidentale, d’où son nom
déposaient sur un rocher, au pied d’une falaise, puis elles cueillaient
coréen de chamgireum qui signifie « huile vraiment savoureuse ».
des fleurs sauvages et des chrysanthèmes pour faire les jeon ou la
En outre, l’huile était alors d’une fabrication complexe. Un traité
soupe d’armoise. Elles s’y occupaient du matin au soir, dans la joie et
pratique du XVIIIe siècle ayant trait à sa préparation, le Somunsaseol,
les rires ». Cet extrait du récit d’un repas champêtre parmi les fleurs
décrit avec précision un outil de pressage des graines de périlla. Il y
est extrait du livre Myeongdeok Donggi dû à l’érudit Chae Je-gong
est dit ce qui suit : « On utilise un récipient de forme allongée fait d’un
(1720-1799), qui vécut sous le royaume de Joseon.
bois dur ou de pierre. On y dépose des sacs en toile renfermant des
Chez les femmes peu indépendantes d’alors, ce jour de liberté
graines de périlla cuites à la vapeur et on les bat avec force, comme
était attendu avec impatience. Dans sa perspective, elles ne man-
si on frappait des semelles en cuir, jusqu’à ce que l’huile s’exprime
quaient jamais de confectionner du hwajeon, qui est un jeon aux
et s’écoule par une ouverture dite « bouche ». Au temps de Joseon,
fleurs. Pour ce faire, elles versaient dans une poêle à peine huilée
la difficulté de ces opérations faisait de l’huile ainsi obtenue une den-
une petite quantité de la pâte fluide qu’elles avaient préparée avec
rée précieuse que seule la cuisine de cour pouvait abondamment
de la farine de riz gluant et qu’elles décoraient de quelques pétales
employer.
de fleurs des champs fraîches, avant de faire revenir l’ensemble. En cuisant, le riz gluant répandait une odeur qui ouvrait l’appétit.
Des repas de fête
Aujourd’hui encore, pour cette garniture, on préfère l’azalée ou la
Des différentes préparations frites à l’huile de sésame, les jeo-
fleur de poirier au printemps et le chrysanthème, en automne. En
nyueo figuraient alors parmi les plus appréciées. Dans les sojubang,
croquant dans ce hwajeon qui conserve aux fleurs leur forme et leur
qui étaient les cuisines du palais, on mettait à sécher du poisson de
parfum, le mangeur a l’impression de faire entrer en lui un peu des
différentes espèces, pêché en Mer de l’Ouest, que l’on réservait aux
plaisirs de la saison.
banquets. Pour l’accommoder, après l’avoir découpé en biais, on le trempait dans l’amidon et le jaune d’œuf, puis on le faisait revenir
Une denrée de luxe pour un mets de choix
dans l’huile de sésame pour obtenir le jeonyueo.
Si quantité d’huiles alimentaires différentes existent aujourd’hui
Lors des festivités qui eurent lieu en 1765, à l’occasion du quaran-
pour la cuisine, les gens de Joseon n’avaient à leur disposition que
tième anniversaire du couronnement du roi Youngjo, un banquet fut
celles de sésame et de périlla, qui s’obtenaient par le pressage des
donné au palais de Gyeonghi, qui était la résidence de villégiature de
graines de l’une ou l’autre de ces plantes. En prévision de la fête
la famille royale. Sur ordre de ce monarque qui souhaitait un repas
des récoltes dite de Chuseok, qui tombe au huitième mois du calen-
frugal, le nombre de plats se limita à dix. Non seulement y figurait du
drier lunaire, les travaux des champs étaient en partie consacrés à
jeonyueo de poisson, mais de crainte peut-être qu’il ne suffise pas,
la moisson du sésame et du périlla qui donneraient l’huile servant à
on éprouva curieusement le besoin d’en ajouter un composé de fai-
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À l’époque de Joseon, le jeonyueo de sciène était un mets de choix réservé à la table du monarque et aux banquets que donnait celui-ci au palais. Dans les derniers temps du royaume, il s’étendit à toute sorte de poisson ou de viande qui, sous forme de fines tranches frites, composait les festins ou se servait dans certaines occasions, jusque chez les gens du peuple.
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Dans son traité intitulé Joseon Mussang Sinsik Yorijebup, c’est-à-dire le livre du véritable art culinaire de Joseon, Yi Yong-gi, éminent spécialiste du domaine, déclarait ce qui suit : « Le jeonyueo convient en toute circonstance, du mariage à l’enterrement, en passant par les cérémonies de commémoration et anniversaires, ainsi que les banquets et soirées arrosées. » san, de sorte que, sur dix des plats servis, on trouva deux variantes de
son substituant le saindoux à l’huile de sésame, comme dans la cui-
cette préparation !
sine pratiquée par les Chinois qui s’installèrent en Corée à la fin du
Dans les derniers temps de l’époque Joseon, le jeonyueo allait peu
XIXe siècle. Composé d’une couche de pâte de haricot mungo gar-
à peu faire son apparition sur les tables de fête de la noblesse et par-
nie de légumes variés et de porc que l’on fait frire dans le saindoux,
fois même chez les gens du peuple. En fait, point n’était besoin qu’il y
le bindaeddeok rappelle un peu le jeonyueo qui prenait place sur la
ait une occasion festive ! Dans son traité intitulé Joseon Mussang Sin-
table des rois. Pendant la Guerre de Corée survenue après la déco-
sik Yorijebup, c’est-à-dire le livre du véritable art culinaire de Joseon,
lonisation, le pays sombrant un temps dans le chaos et la misère, il
Yi Yong-gi, éminent spécialiste du domaine, déclarait ce qui suit :
se consomma beaucoup de bindaeddeok fait à partir d’ingrédients à
« Le jeonyueo convient en toute circonstance, du mariage à l’enter-
bon marché et vendu par les marchands ambulants. À une époque
rement, en passant par les cérémonies de commémoration et anni-
où la viande était denrée rare, ce plat tout chaud au haricot mungo
versaires, ainsi que les banquets et soirées arrosées, mais aussi les
bien imbibé de saindoux était aussi délicieux que nourrissant pour les
repas simples de tous les jours. » Pour la cuisson du jeonyueo, l’huile
Coréens des classes populaires.
de sésame était jadis réservée aux grandes occasions et, lorsqu’on ne
Près des marchés traditionnels, le jeon a aujourd’hui encore
pouvait s’en procurer, celle de périlla s’y substituait. Dans l’esprit des
ses ruelles de restaurants spécialisés. En parcourant l’une d’elles,
Coréens, la préparation de fritures est toujours évocatrice du sens de
le passant est toujours alléché par son épaisse galette de pâte qui
l’hospitalité.
côtoie bien d’autres variantes du jeon garnies tantôt de feuilles de sésame, tantôt de saucisses, calmars ou champignons, et dégageant
Un plat national qui agrémente l’ordinaire Au XXe siècle, la production d’une nouvelle huile alimentaire et la
une agréable odeur d’huile pendant la cuisson. Après avoir porté son choix sur l’un des plats exposés sur le présentoir, on le dégustera
baisse de prix consécutive de l’ensemble des produits allaient per-
accompagné d’un alcool de riz coréen appelé makgeolli. Si on ressent
mettre au jeon de se démocratiser. Sa forme actuelle la plus répan-
d’abord un peu de gêne en mangeant debout aux côtés d’inconnus
due est le bindaeddeok , une préparation également connue sous le
devant l’étal d’un marchand, on se laisse vite gagner par la chaleu-
nom de « pizza coréenne ». Selon toute vraisemblance, cette appel-
reuse ambiance qui se crée entre deux ou trois personnes se régalant
lation est dérivée de l’expression bindaebyeong, qui signifie « pâte
ensemble. Si le jeon est devenu un plat de tous les jours, il conserve
à offrir aux invités ». Le bindaeddeok a pour particularité une cuis-
en effet un côté festif qui engendre la bonne humeur.
50 KOREANA Hiver 2014
1, 2. Le terme jeon désigne une friture pouvant se composer d’ingrédients divers que l’on a préalablement farinés et fait tremper dans l’œuf, le bindaeddeok étant quant à lui constitué d’un mélange de légumes, viande et nouilles. Il existe aussi un jeon aux poireaux, nouilles et fruits de mer, lesquels peuvent être du calmar, des palourdes ou des crevettes, cette préparation très prisée étant d’ordinaire accompagnée de makgeolli. 3. D’une préparation simple, le jeon a la particularité de révéler la saveur de ses ingrédients dans toute sa richesse et sa diversité, car, aussitôt sautés dans l’huile, feuilles de sésame, courgettes, chou coréen et autres légumes des plus modestes semblent délicieusement goûteux.
3
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 51
LIVRES ET CD
littérature coréennes de l’Université nationale de Séoul
Charles La Shure P rofesseur au Département de langue et
D
e l’avis du professeur Andrei Lankov, qui enseigne à l’Université d’Oslo
après avoir exercé à l’Université Kookmin de Séoul, l’époque moderne a été en Corée la plus décisive de toutes celles de son histoire, ayant vu le pays réaliser une « transformation sociale et économique sans précédent qui l’a propulsé pour la première fois à l’avant de la scène politique et économique mondiale. » Son ouvrage retrace donc les étapes d’un siècle d’évolution, en se fondant notamment sur les articles qu’il écrit depuis 2002 dans le quotidien The
Korea Times. En guise de prologue, il évoque l’année 1784, qui vit l’introduction du christianisme sur la péninsule coréenne, non par des missionnaires, comme c’est le cas en général,
Un fascinant aperçu de l’histoire moderne coréenne The Dawn of Modern Korea
mais par un converti coréen venu de Chine. De là, l’auteur fait un saut dans le temps pour se retrouver près d’un siècle plus tard, en 1871, d’où datent les premières photographies prises en Corée. Sur un ton plus
Andrei Lankov, 366 pages, 2007, Séoul,13 000 wons
sérieux, il passe, très exactement dix ans
Une bonne présentation de la culture populaire coréenne, malgré quelques faiblesses Encyclopédie des croyances populaires coréennes
http://folkency.nfm.go.kr/eng/folkbeliefs.jsp Séoul, Musée national des arts et traditions populaires
52 KOREANA Hiver 2014
après, au départ des premiers étudiants
par le chapitre de son choix, en y appre-
par le Japon et bien d’autres tragédies figu-
coréens qui allèrent acquérir des connais-
nant à chaque fois d’intéressants détails sur
rant normalement dans les livres d’histoire
sances techniques à l’étranger. Dans cha-
l’époque concernée.
moderne coréenne mais ne se trouvant pas
cun des quatre-vingt-dix articles constitu-
En Corée et ailleurs, il en va du passage
dans celui-ci. C’est au lecteur qu’il appar-
tifs de cet essai, l’auteur procède selon une
à l’ère moderne comme des autres que
tiendra de juger si le livre est ou non criti-
même démarche qui consiste à partir tantôt
compte l’histoire, à savoir qu’il a résulté
quable à cet égard, mais au demeurant, la
d’un fait intéressant, tantôt d’un événement
de la confrontation de valeurs nouvelles et
vision d’ensemble qu’il donne de la Corée
décisif pour se livrer à leur interprétation
anciennes. Ces dernières, surtout dans les
a le mérite de la présenter non tant en vic-
historique, en les entremêlant de textes qui
premiers temps, étaient principalement
time passive des événements qu’en nation
portent sur une décennie ou une époque
d’origine indigène, tandis que les premières
indépendante parfaitement apte à décider
données. Il en résulte une vue kaléidosco-
étaient liées à des idées ou techniques
de son avenir.
pique de l’histoire, plutôt qu’une chronolo-
introduites dans le pays. Toutefois, leur
Si le livre d’Andrei Lankov n’obéit pas aux
gie ou une analyse systématiques. En l’es-
mise en présence et l’apparition de valeurs
règles conventionnelles du livre d’histoire,
pace de trois chapitres consécutifs, le lec-
nouvelles qui en a résulté, avec l’avène-
c’est à son avantage dans le cas présent.
teur est renvoyé sans transition à l’époque
ment d’une nation moderne, ont eu des
Pour les lecteurs qui manquent encore de
des premiers autobus de la capitale, de la
répercussions spécifiques en Corée. L’ou-
connaissances sur la Corée, cet ouvrage
disparition des dames galantes du temps
vrage a le grand intérêt de s’arrêter, selon
assez accessible constituera une bonne
jadis, les gisaeng, et de la lutte des chré-
un choix judicieux, sur quelques-unes de
initiation à l’histoire moderne coréenne et
tiens contre l’impérialisme japonais. Si ce
ces évolutions que sont nées de conflits de
permettra d’en acquérir les grandes lignes,
voyage dans le temps peut sembler par-
valeurs. En revanche, on ne manquera pas
les plus avertis d’entre eux pouvant quand
fois manquer d’organisation, fait incon-
d’y remarquer certaines omissions, comme
même y glaner de précieuses informations
testablement l’originalité de l’ouvrage. En
celle d’événements aussi importants que le
pour parfaire leur savoir.
outre, et présente l’avantage de permettre
Traité de Ganghwa, l’assassinat de l’impé-
d’entreprendre ou de reprendre la lecture
ratrice Myeongseong ou l’annexion du pays
C
e deuxième site internet rassemblant
férents documents détaillent de nombreux
seront disponibles une fois le projet achevé.
des documents en langue anglaise mis
aspects de cette culture populaire à partir
Enfin, en termes d’organisation du site, il
de laquelle s’est formée la nation coréenne.
est à noter que les rubriques consacrées au
en ligne par le Musée national des arts et traditions populaires succède à celui consa-
Quant aux points faibles auxquels il
multimédia et au cinéma donnent accès aux
cré à l’Encyclopédie des coutumes saison-
conviendrait de remédier, ils concernent
nières coréennes et devrait ultérieurement
notamment une déf aill ance dans l a
Hormis la défaillance évoquée dans la
être complété de six autres. Créée à l’inten-
recherche des entrées, qui donne pour seul
recherche par entrée, qui exige d’être cor-
tion du public étranger, la présente livrai-
résultat le nombre de visiteurs enregistré.
rigée au plus tôt, le site ne comporte que
son est un condensé de la version originale
Par ailleurs, cette fonction permet pas de
des défauts sans gravité et son contenu
coréenne, qui se compose de six tomes
cibler l’une ou l’autre des deux encyclopé-
d’une grande valeur compense largement
portant sur le chamanisme, les cultes villa-
dies et renvoie sans distinction à leurs infor-
ces vices de présentation. Si la culture pop
geois et ceux propres à chaque foyer. Ils ras-
mations. Cette lacune ne pose pas toujours
actuelle s’est fait connaître de par le monde,
semblent plus de 250 articles traitant des
problème d’un point de vue purement pra-
bien des aspects de l’art et des traditions
six grands thèmes des rites et de leurs célé-
tique, dans la mesure où les deux sites font
populaires restent aujourd’hui méconnus.
brants, des divinités et entités sacrées, des
partie d’un tout constituant l’Encyclopédie de
La documentation que vient d’éditer en
offrandes, des lieux de culte, des croyances
la culture populaire coréenne et où certains
ligne le Musée national des arts et tradi-
et des documents. Ces articles sont acces-
articles se recoupent donc. En revanche,
tions populaires, comme celle qu’il projette
sibles soit par ordre alphabétique soit par
il peut créer une certaine confusion dans
d’y ajouter, représente donc une importante
une recherche à partir d’un mot clé, leurs
l’esprit d’un nouvel utilisateur. Il convien-
contribution à la connaissance par le public
photos pouvant aussi être affichées séparé-
drait d’autant plus de prévoir cette recherche
anglophone cette composante de la culture
ment, à la rubrique du multimédia. Les dif-
individuelle que huit séries de documents
du pays.
mêmes documents audiovisuels.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 53
REGARD EXTÉRIEUR
Venir étudier en Corée ?
54 KOREANA Hiver 2014
Difficile d’écrire quelques lignes dans
En effet, il y a une vingtaine d’années, le
une revue si prestigieuse lorsque, malgré
français jouissait encore d’effectifs d’appre-
plusieurs années de vie ici, le sentiment
nants plus que confortables, mais la crise
d’être resté étranger demeure aussi fort.
financière de la fin du siècle dernier a réduit
Ce témoignage sera donc celui d’un témoin
ces volumes de presque 90 %. Aujourd’hui,
des changements les plus perceptibles sur-
difficile d’espérer faire carrière dans ce
venus ces vingt dernières années en Corée
secteur, alors que, dans le même temps,
du Sud, et plus particulièrement dans le
le nombre de candidats à des certifications
domaine éducatif.
en français n’a cessé de croître. Depuis
Première constatation, la Corée n’est plus
quelques années, plus de sept mille étu-
aussi isolée entre deux superpuissances;
diants de tout âge se présentent à l’une des
on peut y vivre en ne parlant presque que
trois sessions annuelles du Delf ou du Dalf,
l’anglais. Il ne suffit pas d’y vivre pour acqué-
des évaluations en français reconnues inter-
rir sans efforts une connaissance, même
nationalement et organisées par l’Alliance
modeste, de sa langue et de sa culture.
française.
Celle-ci s’acquiert par une pratique effec-
Il est vrai que le confucianisme, si pré-
tive, certes, mais sans efforts réguliers, elle
gnant dans la culture coréenne, a fait du
reste étrangère aux occidentaux qui n’ont
concours un mode de sélection privilé-
pas suffisamment investi dans l’étude du
gié pour son impartialité. La préparation
coréen.
à ces concours est ainsi devenue une pra-
Cela est d’autant plus embarrassant
tique pédagogique communément admise.
lorsque, comme dans notre cas, il faut faire
Cependant, si se préparer pour un tel exa-
acquérir un peu de la langue et de la culture
men, apprendre à connaître le déroulement
françaises à de jeunes Coréens qui, eux, se
des épreuves, la nature des questions, les
montrent beaucoup plus habiles et souvent
exigences attendues par l’organisme certifi-
plus motivés pour parvenir à une certaine
cateur, font partie de la préparation des can-
aisance en français.
didats, cela ne se résume finalement qu’à
Si l’enseignement de notre langue a per-
se soumettre à une série d’exercices qui
mis à plusieurs d’entre nous de pouvoir res-
s’appuient fortement sur des compilations
ter et vivre dans ce pays, cette profession
d’épreuves passées.
autrefois accessible à des francophones
Malgré tout, les évaluations internatio-
sans spécialisation supérieure particu-
nales comme celle du Pisa (Program for
lière, n’est légitimement et progressivement
International Student Assessment) classent
devenue accessible qu’à ceux qui bénéficient
depuis quelques années déjà la Corée du
d’une formation dans ce domaine.
Sud parmi les pays dont le système éducatif
Duval Arnaud
Pourquoi pas ? Professeur au Département de langue et littérature françaises de l’Université Ajou
semble le plus performant. Cet engouement
tés coréennes rivalisent, depuis quelques
pour les études conforte les familles mixtes,
années déjà, pour attirer plus d’étudiants
comme la nôtre, dans l’idée que ce pays
étrangers sur leur campus, notamment en
possède une culture et des atouts précieux
étoffant leurs offres de cours enseignés
pour la formation supérieure. Les élèves
en anglais ; une stratégie contestée que
peuvent ainsi y profiter d’une large variété
la France ne se résout que difficilement à
de cours du soir, de salles d’études fonction-
accepter et dont elle ne semble pas encore
nelles, de l’un des meilleurs réseaux Inter-
trop souffrir ... pas encore !
net, d’un très haut-débit mobile et fiable;
À l’heure de la mondialisation, l’Europe
les affres de la délinquance n’y sont pas
présente aussi pour nous un avantage
trop sensibles, la hiérarchie et la personne
car elle protège la France de la concur-
même de l’enseignant sont encore large-
rence d’entités régionales plus vastes et
ment respectées, les établissements béné-
plus dynamiques, et de pays qui s’orientent
ficient d’un réseau de partenariats avec le
avec autant d’appétit vers des marchés
monde entier et les budgets de recherches
émergents, de nouveaux Eldorado. Ainsi
y sont parmi les plus élevés de la planète.
la Chine, le Japon et la Corée se tournent
Pour ne prendre que ces critères, la Corée
vers l’Afrique et soudain la Francophonie
présente donc un ensemble d’avantages
‘redonne des couleurs’ à l’enseignement
pour des étudiants qui souhaiteraient se for-
du français en Asie.
mer dans un cadre propice à leur réussite académique.
Mais revenons à des considérations plus pragmatiques sur le choix entre plusieurs
Pour faire justice à cet éloge, maintes
systèmes éducatifs pour nos enfants. Avant
fois formulé, il faut cependant préciser qu’il
de les laisser poursuivre dans leur pays de
reste quelques difficultés à surmonter et qui
prédilection, ne devrions-nous pas les inci-
rendent l’école française, toute aussi attrac-
ter à privilégier la Corée pour leurs pre-
tive, au premier rang desquelles la mixité
mières années d’études supérieures, afin
des apprenants semble jouer en faveur de
d’y apprendre leur “métier d’étudiants” ?
la France. Selon les statistiques de l’OCDE,
Quoi qu’il en soit, si les parents du monde
si les États-Unis accueillent plus de 22 %
entier espèrent le meilleur pour leurs
d’étudiants étrangers, ils seraient 6 % en
enfants, nous voulons croire, pour notre
France, alors que la Corée ne compte qu’un
part, que celles et ceux qui disposent de la
seul étudiant étranger pour cent jeunes
double culture franco-coréenne ont peut-
coréens.
être un avantage sur les autres.
Si cette mixité est une richesse, il y a clairement un pas à franchir, et les universi-
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 55
DIVERTISSEMENT
La belle-famille et ses relations mouvementées au petit écran Yoo Sun-ju Chroniqueur TV
Sur les grilles de programmation de cette année, deux émissions ont abordé ce thème selon des points de vue opposés, mais avec un égal succès. Le feuilleton La famille Wang de la chaîne KBS, qui a réalisé 40% d’audience dans sa catégorie, met en scène une bellemère et son gendre en perpétuel conflit parce que ce dernier s’avère incapable de subvenir aux besoins de sa famille, tandis que dans l’émission de télé-réalité Jagiya, l’éternel invité diffusée par SBS, il est comme un fils pour ses beaux-parents, ce qui a fait de son personnage le « gendre national » des familles.
«B
elle-mère chérit toujours son gendre », « Le gendre est un
cessaient de travailler. Elle révèle aussi la plus grande position de
éternel invité », « Ne vis jamais chez tes beaux-parents, sauf
faiblesse des hommes, dont le gagne-pain a été mis à mal par la
si tu meurs de faim » : autant de vieux adages coréens qui
crise financière de 1997.
témoignent de points de vue divergents sur les relations qu’entretient
Au début des années 2000, les mini-séries télévisées véhiculaient
l’homme marié avec sa belle-mère. Celui-ci, pour les beaux-parents
souvent l’image de mères et filles unies par des relations de compli-
soucieux du bonheur de leur fille, est « l’éternel invité » pour qui il
cité qui en faisaient presque des amies quand le père venait à dispa-
faut être aux petits soins, mais qui veille à garder ses distances pour
raître. Un nouveau personnage allait aussi faire son apparition : celui
éviter qu’ils s’immiscent dans sa vie.
de la belle-mère au fort caractère, qui supplantait son mari dans son
Depuis la fin des années 1990, des changements font mentir les
rôle traditionnel et dont le quotidien était prétexte à des feuilletons.
dictons d’autrefois, car les relations avec la famille ont évolué en
Jusque-là, pour demander une jeune femme en mariage, c’était le
parallèle avec le mode de vie des jeunes couples, qu’influencent des
père à qui il fallait s’adresser, et celui-ci conviait alors le prétendant
facteurs économiques. Dans ces ménages biactifs en constante pro-
à une soirée bien arrosée pour s’assurer que ce n’était pas un gros
gression, la mère de l’épouse est plus souvent mise à contribution
buveur. À cette scène, a succédé celle du jeune homme invitant la
pour s’occuper des enfants, grâce au lien très étroit qui l’unit à sa
future belle-mère à chanter dans un karaoké pour la divertir et lui
fille. Les couples ayant donc tendance à vivre plutôt près des parents
faire bonne impression. C’est ce qui se passait dans le feuilleton Je
de l’épouse, le mari est amené à côtoyer plus régulièrement sa
m’appelle Kim Sam-soon diffusé en 2005 par la chaîne MBC. On y
belle-mère. Alors que, dans la tradition populaire, les conflits fami-
voyait un restaurateur, qu’interprétait Hyun Bin, tomber amoureux
liaux se produisaient surtout entre l’épouse et sa belle-mère, c’est
d’une jeune fille appelée Sam-soon et jouée par Kim Sun-ah, puis
l’homme qu’ils opposent maintenant à sa belle-mère.
rendre visite à sa mère, laquelle s’empressait de voir s’il buvait en le servant généreusement en cocktails alcoolisés et en l’entraînant
Les nouveaux rapports de gendre à belle-mère au prisme des feuilletons télévisés
au karaoké. L’image du futur gendre, cravate autour de la tête, agitant frénétiquement un tambourin au rythme des airs chantés par
Dans les feuilletons de la chaîne MBC Roses et pousses de soja
sa future belle-mère est devenu un filon qu’ont exploité nombre
et La dernière guerre, comme dans celui de SBS, Woman on Top, le
d’autres feuilletons. On y voit de jeunes prétendants faire désespéré-
gendre se heurte tantôt à l’hostilité de beaux-parents fortunés, tan-
ment la cour à leurs futurs beaux-parents à l’encontre des compor-
tôt aux récriminations d’une belle-mère qui le considère comme un
tements jusqu’alors en usage dans les familles.
bon à rien et met sans cesse en avant la réussite de sa fille. Cette
Dans la programmation de cette année, était également à signaler
thématique est révélatrice de la place des femmes dans la vie active
un feuilleton de MBC intitulé Prédestiné à t’aimer qui est en fait une
par rapport à celles des générations précédentes qui, sitôt mariées,
reprise d’une production taïwanaise éponyme de 2008, mais a subi
56 KOREANA Hiver 2014
De gauche à droite, scènes des feuilletons Prédestiné à t’aimer et Je m’appelle Kim Sam-soon, qu’a diffusés la chaîne MBC, ainsi que de l’émission de téléréalité Jagiya, l’éternel invité présentée par SBS.
des adaptations dans la présentation des relations entre la bellemère et le gendre, afin de tenir compte des différences culturelles. Tous deux ont pour point de départ un quiproquo sur un numéro de chambre d’hôtel et la nuit que passent ensemble un homme et une femme, suivie d’une grossesse et d’un mariage non désirés. Alors
Depuis quelques années, les conflits entre époux et beaux-parents semblent plus souvent cause de divorce que la mésentente de l’épouse avec sa belle-mère.
que, dans l’œuvre d’origine, la belle-mère n’exerce pas une grande influence sur le couple, le mari du remake (Jang Hyuk), que sa femme (Jang Na-ra) tend à mettre mal à l’aise, devient plus proche de sa belle-mère et un lien presque filial s’instaure alors entre eux.
pas de provoquer une trop grande proximité. Toutefois, cette tenta-
L’homme fait tout son possible pour être agréable à sa belle-famille.
tive d’échapper à l’emprise de la belle-famille est-elle vraiment pos-
Quand surviendra le divorce, il continuera de fréquenter assidument
sible pour ceux qui en sont encore dépendants sur les plans écono-
le restaurant tenu par la dame et celle-ci a beau se plaindre, elle
mique et affectif, même après le mariage ?
n’hésite pas à fermer très tard pour pouvoir l’accueillir.
Selon une étude réalisée en 2012 par WoORizine (Women’s Online Resource and Information, www.woorizine.co.kr), six hommes
De la fiction à la réalité
mariés sur dix habiteraient aujourd’hui près de leur belle-mère ou
Depuis quelques années, il semble que le conflit entre l’époux et
chez elle pour qu’elle prenne soin de leurs enfants. Avec l’augmenta-
ses beaux-parents soit plus souvent cause de divorce que la mésen-
tion du nombre de couples biactifs, les contacts entre belles-mères
tente de l’épouse avec sa belle-mère. Cette tendance se dégage des
et belles-filles se font moins fréquents et donc moins conflictuels.
nombreux talk shows où des célébrités viennent s’épancher avec
En revanche, le système de protection sociale n’assurant pas une
rancœur sur les difficultés causées par leurs belles-mères. Dans
prise en charge suffisante des dépenses et du travail consacrés aux
le genre de la télé-réalité, Jagiya, l’éternel invité s’est taillé un franc
enfants de couples biactifs, les belles-mères et leurs gendres entre-
succès en suivant au jour le jour les rapports d’un homme avec ses
tiennent encore des rapports difficiles. Par ailleurs, le principe très
beaux-parents chez qui il habite. Hormis les tiraillements inévitables
répandu selon lequel l’éducation des enfants incombe à la femme
et sans conséquence du quotidien, le premier y fait preuve d’un
suppose, dès lors que celle-ci est active, que la place laissée libre
dévouement admirable envers les seconds, ce qui fait la particularité
soit occupée par sa mère. En conséquence, les émissions télévisées
de cette émission. Si d’aucuns trouvent légitime le désir des jeunes
qui présentent des personnages de belles-mères au caractère bien
couples des classes moyennes de vivre non loin de la famille de
trempé, voire difficile, et de gendres accueillis à bras ouverts au sein
l’épouse, d’autres estiment au contraire qu’ils seraient mieux avisés
de la famille n’apportent peut-être pas de vraie réponse aux pro-
en restant un peu à distance pour éviter les conflits que ne manque
blèmes qui se posent dans la réalité.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 57
MODE DE VIE
Park Chan-il Chef Cuisinier Cho Ji-young Photographe
Si ma fille se réjouit autant d’avoir un père cuisinier, nul doute que c’est d’abord et avant tout pour le poulet frit. Il ne lui viendrait pas à l’esprit de parler de ma célébrité à Séoul ou des livres que j’ai écrits, mais je l’imagine fort bien confiant un peu fièrement à une amie : « Hier soir, j’ai mangé du poulet frit cuisiné par mon père ! Tu n’es pas jalouse ? ». Rien de plus normal, puisque les Coréens en raffolent, en particulier les jeunes.
À
Milan, où je me trouvais, une chose intéres-
recherche culinaire américain spécialisé dans les cui-
sante s’est produite. J’avais demandé à un jeune
sines du monde, s’est plus particulièrement intéressé à
confrère de me conseiller un bon restaurant et
cette recette coréenne qui a beaucoup séduit les gastro-
voilà qu’il m’a emmené dans un établissement spécia-
nomes avertis. En effet, lors d’une de ses présentations,
lisé dans le poulet ! Ce choix n’a pas manqué de me sur-
le plat qu’il avait choisi de faire découvrir à un public
prendre, car je m’attendais plutôt à déguster de délicieux
composé pour l’essentiel de professionnels et gourmets
raviolis frais, du risotto milanaise, avec son assaisonne-
n’était autre que des ailes de poulets bien croustillantes
ment si fin au safran, ou encore la spécialité régionale
à la mode coréenne, agrémentées d’une sauce aigre-
de l’osso-buco. En croquant dans cette volaille au goût
douce importée de Corée dont on ne peut plus se passer
non moins délectable que familier, j’ai dû reconnaître
après y avoir goûté.
qu’elle était frite à la perfection, la chair étant moelleuse
Accompagné de bière, ce plat est d’autant plus appré-
et la peau, croustillante, comme il se doit, avec en plus
cié et il fait aujourd’hui fureur dans plusieurs pays d’Asie
un soupçon d’épices pour donner cette saveur que je
où il est tout aussi connu sous le nom de « chimaek »,
connais si bien.
qui est l’abréviation des mots « chicken » et « maekju »
Le poulet à la coréenne, un régal pour les gourmets.
signifiant « bière » en coréen. Il en est même fait mention dans un dialogue du feuilleton coréen Mon amour
vient d’une étoile, qui est aussi regardé dans d’autres
Que cette manière de préparer le poulet existe
pays d’Asie, dont la Chine, qui apprécient particulière-
jusqu’en Italie, cela tenait pour moi du mystère ! N’était-
ment ce plat et ont adopté son appellation. Les restau-
on pas dans un pays fier de sa gastronomie ? Est-ce que
rants qui en proposent à leur menu se multiplient depuis
les gens n’aimaient pas plus que tout la cuisine de leur
peu à Hongkong et ils se livrent une concurrence achar-
mère et ne voulaient-ils pas la retrouver dans les menus
née dont les consommateurs sont les grands gagnants.
des restaurants, sauf, peut-être, si la serveuse était jolie, auquel cas ils ne dédaignaient sans doute pas de man-
La folie du poulet frit
ger un hamburger ? J’étais stupéfait que, dans un tel
Dans ce domaine, mis à part les États-Unis, aucun
pays, les gens apprécient autant un plat comme le poulet
autre pays ne rivalise avec la Corée, qui se classe sûre-
frit, que l’on associe plutôt à la restauration rapide. Mon
ment au premier rang mondial pour la consommation
cadet dans le métier m’a alors appris que cette prépara-
par tête. Quant à la consommation nationale, elle s’élè-
tion particulière s’inspirait du « chicken » à la coréenne,
verait à 800 millions de poulets par an, selon une étude
qui est le poulet frit de cette manière. Les grands cui-
réalisée par le Centre de recherche du groupe financier
siniers et experts de Modernist Cuisine, un groupe de
KB sur les restaurants qui en servent frit, et représente-
58 KOREANA Hiver 2014
© Pelicana
Les Coréens sont extrêmement friands de poulet, comme en atteste une étude selon laquelle la consommation nationale atteindrait le chiffre annuel de 800 millions de ces volailles.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 59
2
En ce temps-là, les pères de famille, en rentrant du travail, rapportaient souvent à la maison un poulet rôti enveloppé dans un sac en plastique de couleur jaunâtre. Pour ces hommes accaparés par leur travail, c’était le meilleur moyen de montrer qu’ils s’acquittaient de leur devoir de père. restauration spécialisée dans ce produit. Au début des années 1970, l’essor du marché va s’accélérer, suite à la large commercialisation d’une huile alimentaire à base de haricot mungo, jusqu’alors inconnue en Corée. Une première rôtisserie de poulet avait ouvert ses portes en 1961 au Centre de nutrition de Myeongdong,1 qui se situe à Séoul, dans le quartier du même nom. Nombreux sont ceux qui doivent garder le souvenir des volailles qui tournaient lentement sur la broche et se doraient à la chaleur du four électrique. C’était le temps où les pères de famille, en rentrant du travail, rapportaient souvent à la maison un poulet rôti enveloppé dans un sac en plastique de couleur jaunâtre. Pour ces
1
hommes accaparés par leur travail, c’était le meilleur
60 KOREANA Hiver 2014
rait un marché en forte croissance dont le volume serait
moyen de montrer qu’ils s’acquittaient de leur devoir de
passé en dix ans de 330 millions à 3,1 milliards de dol-
père, puisqu’ils ne bricolaient pas, ne jardinaient pas et
lars, soit une progression d’un facteur de plus de neuf !
ne tondaient pas le gazon. Moi-même, je me rappelle
C’est dire si la Corée mérite d’être appelée le « pays du
avoir été réveillé en pleine nuit par l’appétissante odeur
poulet frit » !
du poulet qu’avait acheté papa.
De là à penser que cette préparation correspond
Dès 1982, allait se créer à Daejeon une première
à une tradition culinaire, il y a loin, car l’huile alimen-
chaîne spécialisée ayant pour nom Pelicana et servant
taire était autrefois tout aussi coûteuse que le poulet lui-
du poulet en sauce préparé selon une nouvelle recette,
même, dont un vieil adage disait qu’on n’en faisait que
puis, deux ans plus tard, c’était au tour de la franchise
pour son futur gendre.
KFC, dont le succès allait faire la fortune des éleveurs de
Il a fallu attendre la deuxième moitié des années 1960
poulets. La pratique croissante du baseball professionnel
et l’amélioration de la production avicole, notamment
allait aussi favoriser l’essor du secteur au cours de cette
par l’élevage en batterie qui a fait suite à la mécanisation
décennie, car les nombreux téléspectateurs qui regar-
de l’agriculture, pour voir se développer rapidement la
daient ses matchs avaient pour habitude de consommer
3
1. Réclame parue en 1968, dans le Kyeonghyang Daily au sujet d’un restaurant équipé d’une rôtissoire électrique. 2. En ce temps-là, les pères de famille qui rentraient du travail rapportaient souvent à la maison un poulet rôti enveloppé dans un sac en plastique de couleur jaunâtre. 3. Dans les pays d’Asie où est diffusé le feuilleton coréen Mon amour vient d’une étoile, le mot « chimaek » qui y est employé est bien connu de la population, tout comme est répandue la consommation du plat et de la boisson qu’il désigne et qui sont maintenant tout aussi appréciés en Asie du Sud-Est qu’en Corée.
du poulet frit pour des raisons pratiques. Les restau-
geables par la génération du baby-boom, pour laquelle
rants qui en livraient allaient voir leurs affaires prospé-
l’âge de la retraite, en fort recul, se situait à la quaran-
rer, au point de devenir une véritable mine d’or en 2002,
taine ou à la cinquantaine
pendant la Coupe du monde. Ceux qui s’étaient équipés
Aujourd’hui, le secteur regroupe près de 25 000 res-
de grands téléviseurs accueillaient aussi une clientèle
taurants franchisés et ce chiffre passe au double si on
plus nombreuse qui suivait les rencontres jusque dans
y ajoute les autres. Les faillites y sont également nom-
la rue en encourageant vigoureusement leur équipe. Les
breuses, puisque, d’après l’étude de 2013 déjà citée,
étrangers qui en ont été témoins ont encore en mémoire
pour 7000 établissements qui ouvrent chaque année,
l’image de supporteurs s’égosillant sans lâcher la cuisse
5000 autres disparaissent dans le même temps, la
de poulet qu’ils avaient à la main.
durée d’activité moyenne atteignant à peine 2,7 ans. Cette mortalité s’explique tout bonnement par une forte
Les effets de la crise financière de 1997
concurrence. En proposant à ses clients un poulet moi-
L’histoire de cette passion culinaire comporte
tié moins cher, un établissement du secteur de la grande
aussi un volet moins réjouissant, comme le souligne
distribution a provoqué la colère des petits restaura-
Jeong Eun-jeong dans son livre Histoire du poulet à la
teurs, dont les affaires étaient déjà mal en point à cause
coréenne , en faisant cette intéressante remarque : « À
de leurs plus gros concurrents, au point que l’opinion
partir de l’année 1997, où le poulet est devenu le plat
s’en est émue. Nul doute que les réactions n’auraient
préféré de la clientèle des restaurants, plus aucun plat
pas été aussi vives s’il s’était agi de la vente au rabais de
ne l’a supplanté dans leurs goûts, et ce point de départ
téléviseurs, de réfrigérateurs ou même de ramyeon, car
coïncide avec celui du « temps des épreuves » pour le
le poulet frit représente plus qu’une simple préparation
pays. Pendant la crise financière, nombre de chefs de
culinaire en Corée.
famille ont perdu leur emploi du jour au lendemain et,
Alors que, dans les pays occidentaux, il est assimilé à
pour subvenir aux besoins des leurs, beaucoup se sont
la restauration rapide des fast-foods, pour les Coréens,
reconvertis dans la restauration de poulet frit, car cette
il relève plutôt d’une « soul food », une nourriture de
activité n’exigeait pas de connaissances ou de savoir-
l’âme. Il a toujours été associé à leur vie, que ce soit dans
faire particuliers, outre qu’elle ne nécessitait pas de
ses moments de joie, de peine ou de colère, comme un
mise de fonds importante. Par la suite, elle allait aussi
ami resté à leurs côtés au cours d’une existence qui a
s’avérer plus simple que les autres solutions envisa-
connu des hauts et des bas.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 61
APERÇU DE LA LITTÉRATURE CORÉENNE
Dans le genre littéraire du fantastique, Kim E-whan va peu à peu se distinguer par son écriture. Il fait ses premiers pas de rédacteur web en 1996 et à la fin de ses études universitaires, en 2000, il édite en ligne des fictions de son cru sous forme de feuilletons qui le feront connaître des amateurs de cette littérature. En 2004, la parution en version imprimée de l’une d’elles, intitulée Le fantôme d’Evitagen , laissera entrevoir l’étendue de ses domaines d’intérêt, qui vont de la science-fiction aux mythes, légendes et récits d’épouvante, en passant par le fantastique, les jeux vidéo en ligne et les films d’animation, ainsi que le cinéma dans son ensemble.
Les œuvres de Kim E-whan dérogent à la règle par une représentation où s’entrecroisent réel et irréel dans les limites spatio-temporelles du quotidien. C’est notamment le cas dans Le garçon qui ramasse des chaus-
settes, où le personnage principal découvre un passage menant à un monde enchanté. Ses allers et retours entre ce dernier et la réalité, où il n’était qu’un adolescent comme les autres, préoccupé par son entrée à l’université et la rencontre de l’âme sœur, vont faire de lui un homme très dynamique et influent. Réel et irréel se côtoient aussi dans Extraterrestre
17h00 , mais pas à la surface, car des extraterrestres se déguisent en humains pour arpenter les artères animées de la ville, où des cafés on ne peut plus ordinaires
A
62 KOREANA Hiver 2014
servent de QG aux agents secrets chargés de localiser et u tournant du millénaire, Kim E-whan s’oriente
d’appréhender ces intrus. C’est le propre de la fiction de
résolument vers une activité littéraire dont la
Kim E-whan que de mêler le fantastique au quotidien le
production participe incontestablement de l’âge
plus prosaïque.
d’or que connaît alors la fiction fantastique coréenne,
Dans cette coexistence du réel et de l’irréel, d’aucuns
depuis le succès immédiat du feuilleton de Lee Yeong-
voient une allégorie du monde moderne, comme dans le
do, Dragon Raja. Celui-ci s’inscrit dans la lignée du Sei-
roman Le globe du désespoir. Cette œuvre, qui a révélé
gneur des anneaux, de Tolkien, par l’univers merveil-
son auteur et lui a valu de se voir décerner le premier
leux remarquablement inventif sur lequel s’appuie l’in-
prix Multi-littérature en 2009, traduit une vision lucide
trigue. Du fait de sa réussite, il donnera lieu à d’innom-
de la condition et de la cupidité humaines. Située dans
brables imitations qui feront des dragons et de la magie
le Séoul d’aujourd’hui, l’intrigue a pour point de départ
les ingrédients indispensables de la fiction fantastique
la soudaine apparition d’un mystérieux globe noir qui
coréenne. La reprise de cette formule du succès dans
engloutit les hommes les uns après les autres et gros-
les jeux vidéo en ligne en fera la convention en matière
sit à vue d’œil, au point que l’humanité tout entière est
de littérature fantastique.
menacée de disparition par sa voracité. Si l’image de
cette masse anthropophage non identifiée existait déjà au cinéma, le recours à la fois familier et déconcertant qui y est fait en tant que procédé littéraire s’interprète comme une métaphore de la cupidité du « grand capital » découlant de celle, sans borne, qui est le propre de l’homme. L’alliance du fantastique avec la réalité constitue un apport remarquable au genre littéraire du fantastique, mais aussi à la littérature dans son ensemble, car la critique s’accordait jusqu’ici à considérer que le fantastique « n’est pas le reflet de la réalité, étant prisonnier des formes conventionnelles du genre », ou qu’il correspond à une « tendance au repli dans la fiction ». À cet égard, l’œuvre de Kim E-whan prend une dimension spécifique en démontrant que cette littérature peut aussi inciter à une analyse perspicace de la réalité. De plus, d’un point de vue purement littéraire, l’originalité avec laquelle elle aborde les genres de la science-fiction et du fantastique, la volonté qu’elle affiche d’abolir les frontières de l’imagination et son pouvoir de séduction sur le lecteur constituent autant de spécificités dignes d’intérêt. La nouvelle Ta métamorphose révèle bien la manière dont l’auteur surmonte ces clivages par l’imagination. Éditée en 2010 par Munhakdongne (communauté littéraire), elle reprend, en le rema-
sente pour trouver une réponse à la question : « De quoi
niant, le texte d’une œuvre antérieure, Métamorphose !, qui avait
sera fait l’avenir ? », qu’elle avait pour point de départ, et
paru quelques années auparavant dans le webzine de fiction fan-
qui devient : « Que désirez-vous vraiment ? », dans son
tastique Mirror (mirror.pe.kr). Son propos, qui est d’imaginer ce qui
dénouement.
se passerait si les hommes pouvaient changer d’apparence phy-
En faisant alterner réel et fantastique, les œuvres
sique à leur guise, est à rattacher aux figures classiques du cyborg
de Kim E-whan enchantent le lecteur à tous les sens
et du robot, en science-fiction. La nouvelle d’origine se composait de
du terme, car ce qui lui est familier côtoie ce qui ne l’est
vingt courtes parties dont le contenu semblait tiré d’articles scienti-
pas et représentait jusqu’alors l’inconnu. Son émer-
fiques rédigés par des futurologues. Elle a donné Ta métamorphose,
veillement rappelle celui de l’esprit qui fait enfin une
moyennant l’adjonction des personnages appelés « toi » et « moi »,
découverte après avoir longtemps erré au degré zéro de
ainsi que d’incidents et événements constitutifs de la trame narra-
l’imagination. Dans le cas d’espèce, il peut s’agir d’une
tive, que viennent compléter des descriptions objectives et des dia-
observation caustique sur l’état de la société ou d’une
logues entre ces deux protagonistes. Si Métamorphose ! donnait
mise en garde prudente contre la cupidité. Dans la nou-
l’impression d’une imagination exacerbée, Ta métamorphose accroît
velle Éternuer en tenant un café, Kim E-whan évoque
considérablement sa portée et sa pénétration, ce qui lui confère
de grotesques rêveries sur une conversation avec un
encore plus de valeur sur le plan littéraire.
escargot sorti d’une canalisation. Après un interminable
Elle peut ainsi mieux répondre au désir naturel qu’a tout un chacun
échange de boutades empreintes d’une imagination fan-
de connaître l’avenir, comme dans la science-fiction, tout en se livrant
tasque, l’auteur y conclut par cette phrase : « De la réa-
à une analyse poussée du désir humain. On reconnaîtra, dans certains
lité, naissent des histoires, d’où renaît à son tour la réali-
passages, une référence, sous forme d’hommage ou de parodie, à des
té, ces créations réciproques constituant la vie que nous
films ou dessins animés de science-fiction qui dépeignent le futur avec
menons ».
pessimisme, tandis que dans d’autres, l’intention est peut-être de trai-
Sachant que la fiction très imaginative de Kim E-whan
ter, par le biais de ce genre, des questions liées à l’homosexualité et à la
appartient aux genres littéraires de la science-fic-
psychanalyse. Imagination et introspection ne relèvent pas seulement
tion et du fantastique, et qu’elle est donc profondément
de l’avenir, car elles procèdent selon une démarche dynamique évo-
ancrée dans le merveilleux, le passage ci-dessus pour-
quant tantôt les débats de la Grèce antique, tantôt une flânerie dans la
rait prendre la forme : « Du réel naît le fantastique et du
capitale coréenne. En suivant le parcours tour à tour palpitant, inconnu
fantastique, le réel ». En vertu de ce principe, les bar-
ou carrément absurde qu’emprunte l’imagination dans un monde futur
rières qui séparent le genre fantastique de la littérature
et en se laissant emporter par elle, la nouvelle renvoie à la réalité pré-
conventionnelle n’ont plus lieu d’être.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 63
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