PRINTEMPS 2020
ARTS ET CULTURE DE CORÉE
RUBRIQUE SPÉCIALE
L’HABITAT AUJOURD’HUI
Une profusion de souvenirs ; Un mode de logement emblématique des classes moyennes ; Le logement en partage ; Le retour du hanok ; Les dernières tendances du mobilier
VOL. 21 N° 1
ISSN 1225-9101
IMAGE DE CORÉE
Premier anniversaire
S
© Yang Jun-seok
ur mon téléphone portable, s’affiche la photo de ma petite-fille qui vient d’avoir un an en ce beau jour de juin dernier où toute la famille fête l’événement dans un grand hôtel. Le cliché l’a saisie en train de jeter son jobawi, ce petit chapeau traditionnel dont on a tant bien que mal réussi à la coiffer à force de gentillesse. Sur deux petites tables, se trouve un plateau où sont disposés des gâteaux de riz, fruits et objets multicolores divers. Ils côtoient une pochette brodée de pivoines et une ceinture rouge ornée de motifs qui reposent sur un écheveau aux innombrables fils. Je me souviens que l’enfant avait agrippé la balle de golf qui se trouvait parmi ces articles et que sa mère la lui avait tout aussitôt enlevée en se demandant à mi-voix ce qu’elle faisait là. Quand le plateau rituel lui avait été présenté pour la seconde fois, elle s’était emparée du gros micro et un sourire radieux avait illuminé son visage. En Corée, la tradition veut que les familles marquent la première année de la vie d’un enfant par une cérémonie semblable portant le nom de doljanchi, dont le vocable dol désigne l’accomplissement d’un cycle complet de douze mois, et s’accompagnant d’un banquet dit janchi ou d’une fête. À l’origine, ces réjouissances s’expliquaient par les nombreux décès de nourrissons qui survenaient avant cet âge en raison des piètres conditions de vie générales de la population et par le soulagement des familles de ceux qui y avaient échappé. Dans un monde où le taux de mortalité infantile a considérablement régressé, à quelle raison spécifique attribuer la survivance d’un tel rite de passage en Corée ? Ce cérémonial a pour point d’orgue une pratique divinatoire nommée doljabi, laquelle consiste à placer en face du bébé un plateau garni de plusieurs objets symbolisant la santé et la longévité tels qu’un écheveau, des nouilles, des gâteaux de riz blancs et des boulettes de sorgho enrobées de haricot rouge, dites susu patteok. Le choix que fera l’enfant des uns ou des autres permettra de prédire son avenir, l’argent étant évidemment annonciateur de la richesse. Tandis que les articles soumis aux petits garçons consistaient le plus souvent en papier et pinceaux, livres et encre, arc et flèches ou mapae, ces tablettes de réquisition de chevaux mises à la disposition des hauts fonctionnaires du royaume de Joseon, les petites filles se voyaient proposer des articles ménagers tels qu’aiguilles, ciseaux, fers à repasser, bobines de fil ou tissus. Aujourd’hui, cette différence n’ayant plus lieu d’être, les familles placent les mêmes jouets sur les plateaux destinés aux enfants des deux sexes, dont des balles de golf, micros, stéthoscopes, marteaux ou souris informatiques. En voyant ma petite-fille jeter son dévolu sur le micro et en réfléchissant à ce que lui réservait l’avenir, le choix qu’avait fait sa mère trente ans auparavant m’est revenu en mémoire. De tous les objets que l’on avait étalés devant elle, c’est l’un des gâteaux de riz qui l’avait le plus tentée. Après l’avoir attrapé, elle y avait aussitôt mordu à belles dents, ce qui laissait peut-être présager de son destin de mère comblée par plusieurs naissances et offrant toujours une table généreuse aux siens. Kim Hwa-young Critique littéraire et membre de l’Académie coréenne des arts
ÉDITEUR
Lettre de la rédactrice en chef
Lee Geun
DIRECTEUR DE
Onzième puissance économique mondiale, la Corée du Sud poursuit une politique du logement fondée sur le développement de l’offre face à une situation de pénurie et de flambée des prix dans ce domaine. En se centrant sur sa capitale, sa croissance fulgurante a fait de celleci l'une des villes les plus chères et les plus peuplées du monde. Dans la métropole tentaculaire où s’exacerbent les disparités sociales, les jeunes et les plus démunis s’avèrent particulièrement vulnérables, nombre d’entre eux devant se contenter d’un habitat très modeste composé de chambres sous les toits et d’appartements en entresol. Grands gagnants de la création de logements entreprise par les pouvoirs publics, leurs aînés ont bénéficié de la construction de nombreux grands ensembles et de l’encadrement des prix qui en étaient les piliers, les heureux élus qui acquéraient un droit d’achat prioritaire pouvant ainsi accéder à la propriété et réaliser de belles plus-values lors des ventes ultérieures. Dans le cadre de sa rubrique spéciale, ce numéro se propose de fournir un état des lieux de l’habitat coréen actuel sous ses différentes formes, de la chambre louée chez un particulier au grand ensemble, en passant par ses versions alternatives et logements traditionnels restaurés. Choi Jung-wha Rédactrice en chef
LA RÉDACTION
Kim Seong-in
RÉDACTRICE EN CHEF Choi Jung-wha RÉVISEUR
Suzanne Salinas
COMITÉ DE RÉDACTION
Han Kyung-koo
Benjamin Joinau
Jung Duk-hyun
Kim Hwa-young
Kim Young-na
Koh Mi-seok
Charles La Shure
Song Hye-jin
Song Young-man
Yoon Se-young
TRADUCTION
Kim Jeong-yeon
DIRECTEUR PHOTOGRAPHIQUE
Kim Sin
RÉDACTEURS EN CHEF ADJOINTS
Ji Geun-hwa, Ham So-yeon
DIRECTEUR ARTISTIQUE
Kim Ji-yeon
DESIGNERS
Kim Nam-hyung, Yeob Lan-kyeong
CONCEPTION ET MISE EN PAGE
Kim’s Communication Associates
44 Yanghwa-ro 7-gil, Mapo-gu
Seoul 04035, Korea
www.gegd.co.kr
Tel: 82-2-335-4741
Fax: 82-2-335-4743
ABONNEMENTS ET CORRESPONDANCE Prix au numéro en Corée : 6 000 wons Autres pays : 9 $US AUTRES RÉGIONS, Y COMPRIS LA CORÉE Voir les tarifs d’abonnement spéciaux à la page 80 de ce numéro.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE Printemps 2020
IMPRIMÉ AU PRINTEMPS 2020 Samsung Moonwha Printing Co. 10 Achasan-ro 11-gil, Seongdong-gu, Seoul 04796, Korea Tel: 82-2-468-0361/5 © Fondation de Corée 2020 Publication trimestrielle de la Fondation de Corée 55 Sinjung-ro, Seogwipo-si, Jeju-do 63565, Korea https://www.koreana.or.kr
Tous droits réservés.Toute reproduction intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit sans le consentement de la Fondation de Corée, est illicite. Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction de Koreana ou de la Fondation de Corée. Koreana, revue trimestrielle
Block Town Yoo Han-yi 2013, couleur sur papier, 117 cm × 137 cm
enregistrée auprès du ministère de la Culture et du Tourisme (Autorisation n°Ba-1033 du 8 août 1987), est aussi publiée en chinois, anglais, espagnol, arabe, russe, japonais, allemand et indonésien.
RUBRIQUE SPÉCIALE
L’habitat aujourd’hui, entre rêve et désirs 04
RUBRIQUE SPÉCIALE 1
Une profusion de souvenirs
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RUBRIQUE SPÉCIALE 4
Le retour du hanok
Yoon Sung-hee
Jeon Bong-hee
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RUBRIQUE SPÉCIALE 2
Un mode de logement emblématique des classes moyennes
RUBRIQUE SPÉCIALE 5
Les dernieres tendances du mobilier
Park Hae-cheon
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RUBRIQUE SPÉCIALE 3
Le logement en partage Park Seong-tae
Avec l’aimable autorisation de Monthly Green Friendly House
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54 DIVERTISSEMENT
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Les vies du karma
Par-delà l’antagonisme des sexes
De l’« ici » à l’« ailleurs »
Choi Sung-jin
Lee Hyo-won
Choi Jae-bong
AMOUREUX DE LA CORÉE
APERÇU DE LA LITTÉRATURE CORÉENNE
Qui a tué le chat ? Youn Dae-nyeong
42 ESCAPADE
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Quand la terre invisible se révèle au regard
Un ingrédient qui peut se suffire à lui-même
Lee Chang-guy
Jeong Jae-hoon
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60
UN JOUR COMME LES AUTRES
INGRÉDIENTS CULINAIRES
MODE DE VIE
Quatre décennies écoulées de fil à fil
Au grand jour
Kim Heung-sook
Baek Young-ok
RUBRIQUE SPÉCIALE 1
L’habitat aujourd’hui, entre rêve et désirs
© Choe Gyeong-ja
Jungnim-dong, Séoul, Kim Ki-chan (1990) Voisin du centre historique de la capitale, ce quartier caractéristique des années 1960 conservait son aspect d’origine trente ans plus tard, avec ses escaliers abrupts et ses ruelles où ne pouvaient s’engager que les charrettes.
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Si les chambres en location représentaient autrefois un mode de logement urbain réservé aux populations défavorisées, la proximité créée par l’espace que leurs occupants se partageaient sous un même toit participait d’une vie pleine de chaleur humaine dont le souvenir inspire de la nostalgie à l’heure où les tours d’habitation sont omniprésentes. Yoon Sung-hee Romancière
UNE PROFUSION DE SOUVENIRS
L
orsque mes parents se sont mariés, il y a de cela une cinquantaine d’années, ils ont emménagé chez mon oncle où ils ont vécu jusqu’à la naissance de mon grand frère, après quoi ils ont pris une chambre en location chez nos voisins. Leur maison était pourvue d’une grande porte d’entrée et d’une cour desservant les pièces situées sur ses trois côtés, le plus important abritant le propriétaire des lieux et sa famille, tandis que les deux autres étaient destinés aux locataires, dont ma famille et moi-même, qui occupions une unique pièce dans celui de droite. Maman s’en souvient encore aujourd’hui : « Dans la cuisine, il n’y avait qu’un poêle à mazout et un placard minable en contreplaqué », mais elle ne manque jamais de rappeler que
voisins et propriétaire se montraient affectueux envers mon frère et l’amusaient en le portant sur le dos. Quand je convoque mes souvenirs pour tenter de remonter jusqu’au jour de ma naissance dans cette même maison, je me dis qu’en prévision de cet heureux événement, elle devait avoir été tenue bien au chaud sans lésiner sur nos briquettes de charbon. Qui me sortit du ventre maternel et que pensèrent ceux qui entendirent mes cris ?
La pompe commune
En pensant à notre vieille maison située à Suwon, qui est la capitale de la province de Gyeonggi, je revois aussitôt la pompe de la cour dont se servaient tous les résidents. Maman l’actionnait de toutes ses forces et, quand jaillissait l’eau venue des profondeurs,
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les autres femmes s’asseyaient tout autour pour commencer leur lessive. Quant à moi, je me contentais de les observer de ma place de prédilection, dans la petite galerie parquetée qui donnait sur la cour et où chacun attendait son tour pour faire sa toilette et se laver les dents. J’ignore toutefois si ces lointains souvenirs correspondent à la réalité d’alors ou sont le fruit de mon imagination nourrie par toutes les images que je conserve de ma vie. Toute petite, j’ai fait mes premiers pas dans cette cour, tantôt trottinant ou courant, tantôt m’asseyant par terre pour tracer des formes avec les doigts et me salissant toujours abondamment de ce fait. Je me souviens d’un jour où j’ai éclaté en sanglots parce que les garçonnets plus âgés du quartier refusaient que je me joigne à eux pour aller jouer sur la colline qui s’élevait derrière chez nous. Aussitôt réveillé, mon frère aîné courait de bon matin chez notre propriétaire, où il avait pour la première fois regardé la télévision, et y restait jusqu’au soir. Maman devait alors le ramener en pleurs et le spectacle qu’il donnait de ses caprices lui faisait parfois honte. Dès notre arrivée dans la chambre que nous louions, elle avait pris la
précaution de souscrire un compte d’épargne logement étalé sur cinq ans, auquel allait s’ajouter, l’année suivante, un deuxième d’une durée de quatre ans, puis un troisième de trois, un an plus tard, et ainsi de suite. À l’échéance prévue, maman n’a plus eu qu’à retirer les sommes ainsi accumulées pour faire l’acquisition d’une maison et réaliser son rêve d’habiter un quartier disposant d’une école primaire, avant que mon frère ne soit en âge de la fréquenter. « Nous économisions le plus possible, mais vous aviez quand même votre œuf à manger tous les jours ! », martèle-t-elle inlassablement.
Le vœu le plus cher
Notre nouveau logis se situait si près de cet établissement que, l’espace d’une récréation, nous nous y précipitions pour prendre ce dont nous avions besoin. Je ne garde qu’un souvenir confus de notre déménagement. Passé le portail, nous sommes entrés dans une cour sans arbre ni herbe au fond de laquelle se trouvaient des cabinets. Pendant que les grands s’affairaient au transport de nos effets personnels, j’avais imaginé un jardin planté d’un grand arbre où pendait une balançoire
Les locataires venant d’un peu partout en Corée, je leur demandais toujours de quelle région c’était et me mettais aussitôt en devoir de la trouver sur la carte.
Jungnim-dong, Séoul, Kim Ki-chan (1980) Le spectacle de fillettes jouant à l’élastique et chantant dans une ruelle est chose rare de nos jours.
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et me voyais déjà en train de travailler aux plates-bandes en compagnie de maman, persuadée que j’étais de profiter bientôt de ces plaisirs grâce à mes parents. J’étais dans l’erreur, car ces derniers se sont empressés de supprimer cette cour pour y faire construire un local commercial abritant un restaurant et créant donc une séparation artificielle de l’espace en deux parties distinctes. Une nouvelle déconvenue m’attendait, puisque je ne posséderais pas ma chambre, alors que la maison en comportait trois, et devrais partager la plus grande avec mon frère et grand-mère, tandis que mes parents occuperaient celle située à l’arrière du restaurant, les deux autres pièces étant destinées à la location. La plus petite abritait un couple et son bébé, que j’allais voir parcourir notre salle de séjour commune successivement à quatre pattes, en marchant, puis en trottinant, après quoi toute la famille a déménagé et je n’ai donc pas eu le loisir de l’y voir courir. Maman tenant avec succès notre restaurant, nous avons été en mesure de nous offrir une télévision et un réfrigérateur, puis, quelques années plus tard, de faire construire une suré-
lévation pour y aménager trois pièces supplémentaires. En lieu et place de la resserre qui jouxtait l’entrée sur sa gauche, une autre pièce encore a fait son apparition. Mes parents possédant les murs de leur restaurant, ils ont créé un nouveau local attenant qui allait accueillir un menuisier, lequel me fabriqua une épée de bois que je portais fièrement à la ceinture. En ce temps-là, la cour de l’école me tenait lieu de terrain de jeu sur lequel je m’amusais des soirées entières et
me salissais à chaque fois, ce qui me valait une tape sur les fesses, mais je n’en voulais pas à maman, car elle le faisait pour épousseter mes fonds de culotte, et non pour me punir. Les locataires venant d’un peu partout en Corée, je leur demandais toujours de quelle région c’était et me mettais aussitôt en devoir de la trouver sur la carte. Nous étions amenés à nous croiser sur le chemin de ces cabinets dont nous nous servions tous. Le locataire dont je me sou-
viens le plus est indiscutablement cet ivrogne aux yeux injectés de sang qui, pour toute tenue estivale, arborait un maillot de corps blanc et un short en ramie. Quand il m’arrivait de le voir, il m’adressait un salut amical, mais, quand la femme qui devait être son épouse lui rendait visite, nous les entendions se disputer toute la nuit. Un jour, il a rendu l’âme dans sa chambre et c’est alors que j’ai vu un mort pour la première fois.
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Haengchon-dong, Séoul, Kim Ki-chan (1974) Dans les premiers temps de l’industrialisation, il était courant que plusieurs familles louent une chambre dchacune ans une maison où elles avaient accès au robinet de la cour et à la plate-forme sur laquelle sont déposés les pots de condiments.
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Les germes de l’écriture
Enfant, j’aurais aimé déménager souvent pour aller de maison en maison et enviais mes camarades fraîchement arrivés dans notre quartier. Je m’imaginais, non sans un frisson, en nouvelle venue d’une école qui s’y ferait de nouveaux amis après avoir pour la première fois franchi le seuil d’une salle de classe, précédée du maître et s’être présentée à ses camarades. Alors que j’aspirais à vivre de tels moments, j’ai vécu dans la même maison tout au long de ma scolarité du primaire au secondaire et, si j’ai dû un temps m’en éloigner quand je suis entrée à l’université, j’y suis revenue par la suite. Lorsque mon frère s’est marié, papa a repris sa chambre, puis il a occupé la mienne quand mon tour est venu de quitter le domicile familial, voilà une dizaine d’années, et celle de mon aîné a été transformée en hangar. Ainsi, il a fallu que mon frère et moi partions chacun de notre côté pour que nos parents disposent chacun d’une chambre, puisqu’ils devaient déjà en partager une dans leur enfance, maman ayant sept frères et sœurs et papa, quatre. Chaque fois que je vois des gens de leur âge, je me demande à quel moment de leur vie ils ont eu une chambre à eux, s’ils sont également nés dans une famille nombreuse, s’ils se sont mis en ménage dans une chambre louée et s’ils ont sué sang et eau pour que leurs enfants dorment chacun dans la leur et possèdent la collection complète des Classiques de la littérature mondiale pour garçons et filles. Nul doute que certains d’entre eux n’auront jamais eu la chance d’avoir une telle pièce à leur seule disposition, tandis que d’autres n’ont pu en posséder une qu’après le décès de leur conjoint.
Aujourd’hui encore, mes parents vivent dans cette même maison que n’a fait qu’enlaidir l’ajout d’autres chambres à louer au gré des économies qu’ils pouvaient réaliser à cet effet, mais il n’est guère aisé d’attirer d’éventuels locataires dans ce quartier désormais à l’abandon. J’y vais souvent dîner en leur compagnie et, pendant quelques années, je suis restée dormir la nuit du Nouvel An pour pouvoir leur présenter mes vœux dès le lendemain matin, conformément à la tradition. J’ai toutefois cessé de le faire, car, plus le temps passe, plus je ne me sens bien que « chez moi » et je ne passe donc que rarement la nuit dans ce qui fut ma maison. Si je l’ai habitée jusqu’à l’âge de quarante ans, je n’en conserve étrangement que des souvenirs d’enfance, comme celui de ce jour où je jouais à l’élastique dans ma ruelle avec d’autres petites filles, quand papa a surgi et m’a chuchoté à l’oreille : « Elle est arrivée ! » Il s’agissait de cette télévision en couleur que nous attendions tant depuis plusieurs jours et dont l’arrivée nous a inondés de joie. Je me rappelle avoir couru à toutes jambes et il me semble que vit encore en ces lieux l’enfant haletante qui admirait les belles images en couleur du téléviseur neuf. Je revois en pensée tous ceux qui furent nos voisins, ces gens qui sont arrivés chez nous et en sont partis, qui s’y sont disputés et y ont divorcé, qui ont déménagé à la cloche de bois ou se sont fait arrêter par la police. Ils me paraissaient dix fois plus nombreux encore quand je les regardais à travers la porte en verre cathédrale de ma maison d’autrefois et, de ces personnages de toute sorte, allaient germer des idées d’histoires qui se transformeraient plus tard en récits.
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RUBRIQUE SPÉCIALE 2
L’habitat aujourd’hui, entre rêve et désirs
UN MODE DE LOGEMENT EMBLÉMATIQUE DES CLASSES MOYENNES Dans un ouvrage paru en 2003, La République des appartements, la géographe française Valérie Gelézeau voit en même temps dans l’appartement contemporain un condensé de la modernisation accélérée qu’a connue la Corée et le produit du triangle que forment l’État, les groupes industriels familiaux dits chaebol et la classe moyenne. Aujourd’hui omniprésents et d’une grande uniformité architecturale, ces logements suscitent à la fois convoitise et dédain. Park Hae-cheon Professeur au Département de design de l’Université Dongyang
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ur les annonces publicitaires des grandes entreprises du bâtiment, à une certaine époque, on voyait souvent une famille rayonnante de joie qui se tenait devant son automobile de milieu de gamme et l’immeuble où elle occupait un appartement de 100 mètres carrés. Qui étaient donc ces heureux bénéficiaires de la prospérité créée par la croissance économique exponentielle de leur pays ? Pour le savoir, il faut remonter dans le temps jusqu’au milieu des années 1970 en s’intéressant plus précisément à ce fameux quartier de
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Gangnam situé sur la rive gauche du Han, le fleuve qui arrose la capitale coréenne. Les logements qui s’y trouvent sont le fruit d’une urbanisation rapide réalisée sur des terres jusque-là vouées à l’agriculture et se composent d’ensembles d’immeubles d’habitation disposés en grille. Leurs occupants, en forte augmentation, constitueront bientôt la nouvelle catégorie sociale des « cols blancs » nés dans les années 1940, c’est-à-dire peu avant ou après la Libération qui a mis fin à l’occupation coloniale japonaise. Après avoir
vécu la déchirure de la Guerre de Corée dans leur enfance, ils allaient fréquenter les universités dans les années 1960 et être partie prenante de l’essor industriel qu’entamerait leur pays une décennie plus tard.
Naissance d’une classe moyenne
La génération des urbains d’une trentaine d’années allait être la première à tirer parti des plans d’urbanisme mis en œuvre dans le quartier de Gangnam. Pour la plupart originaires de province, ils disposaient d’un emploi
Apgujeong-dong, Jun Min-cho (1978) Cette photo datée de 1978 montre un agriculteur en train de labourer l’une des dernières parcelles cultivées du quartier d’Apgujeong-dong aujourd’hui situé dans la capitale, sur la rive gauche du Han. Son paysage allait se métamorphoser en une dizaine d’années à peine, rizières, vergers et collines boisées cédant la place au quartier résidentiel qu’est aujourd’hui Gangnam. © Jun Min-cho
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stable dans la capitale et souhaitaient accéder à la propriété après avoir fondé une famille. La politique du logement, en favorisant le secteur du bâtiment, allait leur offrir une chance inespérée d’améliorer leur niveau de vie en habitant les appartements modernes de cette toute nouvelle partie de la ville où ils allaient composer une « classe moyenne » dite « jungsancheung », selon l’expression entrée dans l’usage dans les années 1980. L’encadrement des prix de l’immobilier neuf, qu’avait entrepris l’État en 1977 et qui représenta un important facteur de promotion sociale pour cette nouvelle population du quartier de Gangnam, sera tour à tour abandonné et remis en vigueur. À l’origine, il avait vocation à mettre sur le marché un grand nombre de logements à des prix abordables afin de pallier la faiblesse de l’offre. L’acquisition de ces nouveaux appartements était subordonnée à l’attribution d’un droit de préemption au terme d’une sélection par tirage au sort qui donnait lieu à une concurrence effrénée entre candidats et permettait aux plus chan-
ceux d’effectuer cet achat à un prix inférieur à celui du marché. Au fur et à mesure que l’urbanisation donnait toujours plus de valeur à leur bien, ils allaient en outre réaliser une plus-value conséquente grâce à laquelle ils pourraient acquérir des logements de plus grandes dimensions, ce facteur d’ascension sociale faisant des classes moyennes l’un des piliers de la vie du pays en cette fin du XXe siècle. Toute médaille ayant son revers, cette politique du logement allait inciter les grands groupes du bâtiment à se contenter de reproduire à l’infini les mêmes architectures monotones sans se soucier d’y apporter la moindre innovation en ces temps d’encadrement des prix où une grande quantité de logements se vendaient même sur plan. Dans les années 1980, les grands ensembles allaient se multiplier à un rythme rapide dans la capitale en pleine expansion, puis déborder sur les villes satellites nouvelles de Bundang, Ilsan et Pyeongchon au cours de la décennie suivante. Ils reprenaient presque intégralement, à quelques légères modifications près, les prin-
1 © Musée d’histoire de Séoul
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cipes de conception retenus pour les premiers immeubles d’habitation réalisés dans les années 1970 à Gangnam par la Korea Land and Housing Corporation en partenariat avec les entrepreneurs privés. C’est ainsi que ces constructions pionnières servirent plus tard de prototype à une « production de série » de lieux de vie standardisés destinés à des populations d’horizons divers.
L’évolution du mode de vie
En Corée, le logement en appartement a favorisé une certaine occidentalisation des manières de vivre traditionnelles, notamment celle qui consistait à s’asseoir ou à s’allonger à même les sols chauffés par un dispositif dit ondol, mais aussi à dormir sur un matelas mince que l’on y étendait. Les Coréens qui habitaient des logements à l’occidentale pourvus d’une cuisine et d’une salle de bain n’en continuaient pas moins de prendre leur repas assis par terre à une table basse tout en regardant la télévision, puis de se détendre en s’allongeant aux endroits les plus chauffés de la pièce
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principale. L’expression de « cinéma maison » désignait alors couramment celle-ci, car toute la famille s’y réunissait devant le petit écran. L’habitat moderne qui allait faire son apparition dans les villes entraînerait plus tard l’adoption d’un mode de vie différent en meublant les salons de canapés, les cuisines de tables à manger et les chambres de lits. L’évolution des manières de vivre a également eu des incidences sur l’aménagement de l’espace constitutif des pièces. Sachant que leurs occupants y étaient encore le plus souvent assis par terre, il importait que les objets d’usage courant soient à portée de la main et la table basse s’avérait alors utile en les rendant accessibles sans avoir à se déplacer. Dès lors qu’ils se sont servis de chaises et ont pu ainsi se lever plus aisément, la proximité de ces objets a paru moins essentielle que la possibilité de les localiser rapidement. Dans la manière traditionnelle de s’asseoir, les objets se situent le plus souvent au-dessus du champ de vision et il faut donc lever les yeux pour les voir, tandis que l’ob-
servateur assis sur une chaise n’a qu’à porter le regard droit devant lui ou vers le bas, puisque tout se trouve pratiquement à ces niveaux.
Une consommation différente
Si les immeubles d’habitation édifiés dans les quartiers les plus récents de Séoul au cours des années 1970 et 1980 sont à l’origine du passage à un mode de vie de type occidental et aux modifications correspondantes de l’agencement intérieur des appartements, dans la décennie suivante, l’apparition de villes satellites aux grands ensembles tentaculaires présentant de fortes densités de population a engendré de nouveaux modes de consommation chez les Coréens. Tandis que les maîtresses de maison d’autrefois effectuaient quotidiennement leurs achats sur le marché le plus proche ou à l’épicerie du coin, les habitants des villes nouvelles allaient prendre l’habitude de se rendre en famille, le week-end venu, dans les hypermarchés qui avaient ouvert non loin de chez eux afin de s’y approvisionner en plus
grande quantité et à des prix plus bas. Cette pratique n’était toutefois pas sans poser certains problèmes, à commencer par le transport d’articles entassés dans des chariots d’une capacité de 120 litres, qui s’avérait donc impossible sans véhicule, de même que l’était la conservation de nombreux produits alimentaires tels que surgelés, fruits ou boissons sans réfrigérateur de dimensions adéquates : autant de besoins nouveaux qui allaient accélérer la production des secteurs de l’automobile et de l’électroménager.
Le logement résidentiel
Les nouveaux modes de vie nés de l’essor de l’habitat moderne connaîtront de nouveaux bouleversements lors de la crise financière asiatique de 1997, dans la mesure où celle-ci poussera le gouvernement à renoncer à l’encadrement des prix de ces nouveaux logements dans le but de venir en aide à un secteur du bâtiment au bord de l’asphyxie. Les grandes entreprises de BTP allaient dès lors se lancer dans la construction d’immeubles
1. Salon d’un appartement caractéristique de la fin des années 1970, avec son téléviseur, sa table, ses fauteuils et son portrait de famille au mur. Il se trouvait dans l’un des appartements de la résidence Samho construite en 1978 dans le quartier de Seocho-dong situé à Séoul. 2. Intérieur d’un appartement au mobilier moderne encastré. La libération des prix de l’immobilier neuf exacerbant la concurrence dans le secteur du bâtiment, les entreprises allaient se lancer dans le créneau résidentiel.
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3. Au nord de la capitale, ce parc de la résidence Ilsan New Town possède les bassins, collines artificielles, cascades et sculptures d’artistes renommés dont s’agrémentent les résidences les plus luxueuses.
© Paysagiste Cheonglam
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© imagetoday
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Cette politique du logement allait inciter les grands groupes du bâtiment à se contenter de reproduire à l’infini les mêmes architectures monotones sans se soucier d’y apporter la moindre innovation en ces temps d’encadrement des prix où une grande quantité de logements se vendaient même sur plan. La ville nouvelle de Sejong, qui abrite un pôle administratif dans la province du Chungcheong du Sud, présente une grande densité de tours d’habitation. L’offre d’appartements neufs ne cesse d’augmenter d’année en année et, en 2018, ils représentaient plus de 60% de tous les logements coréens.
luxueux tels que les tours d’habitation et de commerces qui sont apparues dans dans la ville satellite de Yongin, ainsi que dans le quartier de Daechidong situé dans l’arrondissement de Gangnam et dans celui de Jeongja-dong, qui se trouve dans la ville de Bundang. Alors, si l’on ajoute à cela la réhabilitation des premiers immeubles résidentiels construits par le passé à Gangnam, on comprend que les réalisations de l’époque s’inscrivaient dans une nouvelle grande tendance, dite du « post-Gangnam ». La flambée des prix de l’immobilier provoquée par les mutations structurelles du marché des actifs a eu pour conséquence d’élever considérablement le niveau de confort de l’habitat résidentiel par l’agrandissement des salons et cuisines, l’encastrement toujours plus fréquent du mobilier et la haute qualité de finitions intérieures toujours plus raffinées. Cette évolution, loin de se démentir, allait se poursuivre par la diffusion des réfrigérateurs à double porte ou à kimchi, des machines à laver à chargement frontal de type européen et des tables plans de travail, tandis que prenaient place dans les entrées et salons un mobilier d’un style ancien vaguement européen et des tableaux dus à de jeunes peintres. Les écrans des téléviseurs étaient à la mesure de ces pièces toujours plus vastes que le robot aspirateur se chargeait de nettoyer ! Cette débauche d’opulence allait avoir pour apothéose l’apparition du réfrigérateur de haut de gamme. À l’image des premiers modèles décorés de motifs attrayants par le grand couturier André Kim (1935-2010), toute une production destinée au grand public allait se revendiquer de l’appellation « appareil d’art » ou « appareil à la mode » en agrémentant ses produits d’ornements en strass ou en simili cuir
créés par des concepteurs d’avantgarde. Au fameux dicton selon lequel « la forme suit la fonction », succédait ainsi la constatation que « la forme sui[vait] les prix des appartements » !
De magnifiques espaces verts
À partir de la seconde moitié des années 2000, les promoteurs se sont intéressés à l’environnement de l’habitat, et ce, à l’occasion de la rénovation des immeubles d’habitation les plus anciens de Gangnam. Les parkings surdimensionnés ont été déplacés en sous-sol pour céder la place à de superbes espaces verts pourvus de bassins, ponts, collines artificielles, ruisseaux, aires de repos, piscines de kayak pour enfants et promenades bordées d’arbres et de plantes ornementales. L’objectif recherché était de réaliser des endroits évocateurs d’un lieu de villégiature pour permettre aux urbains de s’accorder un peu de détente dans un quotidien au rythme trépidant. La hausse des valeurs mobilières et les disparités de revenus croissantes qui ont caractérisé les dix premières années de ce siècle constituent les principaux facteurs qui ont accentué l’évolution amorcée suite à la libération des prix de l’immobilier. Dans le même temps, des meubles et objets de décoration intérieure d’importation étant désormais disponibles à des prix abordables, ils n’ont pas tardé à séduire une clientèle jeune qui n’aspirait pas forcément à posséder un logement. Si le XXe siècle n’est plus et qu’a disparu avec lui l’idéal de l’appartenance à la classe moyenne symbolisée par l’acquisition d’un appartement et d’une voiture, la politique de l’offre a produit des résultats certains dans ce domaine, puisque ce type d’habitat représente aujourd’hui plus de 60% de tous les logements coréens.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 15
Mêmes espaces, autres vies La série de photos Evergreen Tower (2001)(2001) de Jung Yeon-doo rassemble des portraits de famille réalisés dans un même immeuble de Séoul. Qu’a-t-il cherché à découvrir dans les intérieurs quasiment identiques de ces appartements ?
Park Hae-cheon Professeur au Département de design de l’Université Dongyang
Evergreen Tower, Jung Yeon-doo (2001). Ces six vues font partie d’une série de 32.
S
ituée à Gwangjang-dong, un quartier
Une esthétique d’ordre
dans tout appartement coréen, à savoir l’im-
du sud-est de Séoul, la tour d’habitation
L’aspect qui frappe le plus, en observant ces
pression d’ordre qui doit s’en dégager.
Evergreen Tower, ou Sangnok Tower, qui fait
pièces, est la présence de certains éléments
À ce propos, il convient de citer ce pas-
en ce moment l’objet d’une exposition de
de décoration intérieure d’un salon à l’autre,
sage d’un essai intitulé Littérature de notre
photos, abrite depuis 1996 des logements
notamment les plafonniers et papiers peints
époque : des vies épaisses et des vies minces
réalisés par l’entrepreneur POSCO en vue
identiques que les locataires ont souhaité
dans lequel un critique littéraire coréen,
d’une location à son personnel. D’emblée, elle
conserver tels quels depuis leur emménage-
Kim Hyun (1942-1990), évoquait à la fin des
va éveiller l’intérêt par les particularités de sa
ment. Dans l’ensemble du logement, l’inté-
années 1970 l’intérieur des appartements
construction, puisque son ossature, contrai-
rieur ne se distingue des autres que par les
modernes après avoir vécu dans l’un des
rement à celle en béton armé des autres im-
apports de chaque résident, à savoir le mobi-
premiers qui venaient de se construire sur
meubles d’habitation, se compose d’acier, ce
lier et les équipements électroménagers.
les rives du Han :
qui représente une première en Corée. Sur
Ainsi, tous les éléments destinés à rester
« Dans un appartement, les objets
toute la hauteur de ses vingt-cinq étages,
fixes sont identiques et inversement, la diver-
semblent dépourvus de vvolume et réduits à
une seconde innovation technologique a
sité constatée dans ce dernier cas reflétant
des images composées de lignes tracées sur
été mise en œuvre en doublant la face in-
les préférences des occupants, et encore,
une surface plane. De ce fait, ils sont immé-
térieure de l’enveloppe d’un mur-rideau en
les choix qui s’offrent à eux se limitent-ils
diatement et simultanément perceptibles. Un
aluminium. Loin d’imaginer ces prouesses,
aux objets et au mobilier, puisqu’ils ne sont
appartement ne comporte aucun lieu où se
le visiteur de l’exposition se fera la réflexion
pas propriétaires des lieux. Cet aspect de la
cacher ou dans lequel dissimuler des objets.
qu’il s’agit d’un immeuble comme les autres
conception du salon reprend une caracté-
Il est totalement ouvert, mais cette ouver-
à la vue des salons présentés sur les photos.
ristique distinctive que présente cette pièce
ture demeure superficielle, car exempte de
16 KOREANA Printemps 2020
© Jung Yeon-doo
profondeur ».
sur les bords des murs, les droites qui se
un canapé et, à cet effet, à le placer face à
Selon cet auteur, rien n’échappe donc à
déploient à partir des quatre angles de cette
celui-ci, en l’adossant à un mur situé à angle
l’œil dans un tel intérieur et nul recoin n’est
ouverture fragmentent le regard selon une
droit par rapport à la porte vitrée du balcon.
disponible pour y trouver refuge. Dans
perspective ordonnée, un tel ordre demeu-
Dans son exposition, Jung Yeon-doo a mis
ces conditions, les perceptions visuelles
rant cependant superficiel, car privé de toute
en évidence ces différentes évolutions en
acquièrent une grande puissance face à la-
profondeur. Contrairement à la fonction
plaçant à l’arrière-plan le plafonnier et le pa-
quelle les moindres objets du salon sont mis
du point de fuite, celle du « plan de fuite »
pier peint identiques, puis le mobilier disposé
à nu par le regard de quiconque franchit la
consiste en effet à créer la planéité.
comme dans un cinéma à domicile et, tout à l’avant, la famille de résidents dans différentes
porte, leur nature se révélant à lui sous cette forme d’« images composées de lignes tra-
L’expression de l’identité
cées sur une surface plane ».
Dans les années 1980, la transformation
Privée de son volume d’origine, cette
poses, l’ensemble évoquant un livre en relief.
Par ailleurs, il est intéressant de souligner
du salon coréen en un « cinéma maison »
pièce se réduit à un espace en deux dimen-
le rôle particulier de la porte vitrée donnant
allait altérer l’impression d’ordre qu’il était
sions à propos duquel Jung Yeon-doo for-
accès au balcon, car, dans la mesure où elle
jusque-là censé produire. Tandis que le télé-
mule une proposition selon laquelle l’appar-
occupe toute la largeur du salon, l’abondance
viseur familial prenait place autrefois dans la
tement moderne représente les façons de
de lumière naturelle qu’elle laisse entrer
chambre des parents, l’adoption de la chaise,
penser des classes moyennes coréennes, en
attire aussitôt le regard. En outre, elle a
sur laquelle s’asseyaient désormais les Co-
avançant l’hypothèse que celles-ci y mettent
aussi pour fonction de fournir un « plan de
réens plutôt que sur le sol, allait les amener
en scène leur bonheur par une expression
fuite » qui permet d’embrasser l’ensemble
à installer cet appareil dans le salon pour y
d’identité qui demeure peu originale en dépit
de l’espace d’un seul coup d’œil. En s’alignant
regarder des émissions en famille assis sur
de leur volonté de se singulariser.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 17
Les belles gravures du souvenir Et voici une « apartments kid », l’une de ces enfants des immeubles d’habitation de Dunchon Jugong situés dans un quartier du sud-est de Séoul où elle a passé les dix-sept premières années de sa vie et qu’elle a entrepris de faire découvrir pour témoigner de ce que fut sa « ville natale » avant qu’elle ne soit promise à la démolition par un plan d’urbanisme.
Lee In-kyu Rédactrice en chef de Hi-Bye, Dunchon Jugong Apartments
C
’est en 1980, dans le contexte d’une po-
ses vieilles dames qui bavardaient à longueur
la pelouse situées non loin de là jusqu’à ce
litique du logement axée sur le déve-
de journée sur les bancs des terrains de jeux
que maman me crie de rentrer manger de la
loppement de l’offre, que la Korea Land and
ou les chaises posées devant les entrées
fenêtre de notre septième étage.
Housing Corporation achève le chantier
d’immeubles.
Il m’arrivait aussi d’être invité chez des
d’un ensemble d’immeubles d’habitation
copains qui habitaient d’autres immeubles
La ville natale que je chéris
où s’offrait à ma vue de nouveaux panora-
près de soixante hectares, celui-ci réunit une
À peine avais-je appris à marcher sur mes
mas par la fenêtre du salon. Avec mes yeux
centaine de constructions de moins de dix
petits pieds dodus que je suis partie à l’assaut
d’enfant, je voyais la résidence prendre l’allure
étages alignées les unes à côté des autres
de l’escalier de mon immeuble, montant et
d’un vaste terrain de jeux au paysage tou-
descendant infatigablement les marches. Sur
jours changeant.
portant le nom de Dunchon Jugong. Sur
comme autant de « boîtes d’allumettes ». Doté d’une implantation très aérée, cet
les terrains de jeux où je m’amusais, j’ai tissé
Celui-ci se transformait aussi au rythme
ensemble était émaillé de nombreuses pe-
mes premiers liens d’amitié et les ai conser-
des saisons, le printemps faisant éclore les
louses et bordé de petites hauteurs dont
vés à l’école primaire où je suis entrée par la
premières fleurs jaunes des cerisiers cor-
les sentiers sinueux donnaient l’impression
suite. Sitôt rentrée à la maison, je jetais mon
néliens sur la colline où s’adossait notre im-
de faire une promenade en forêt. C’était un
cartable dans ma chambre et me précipitais
meuble, puis les magnolias blancs et les ceri-
quartier simple à l’atmosphère paisible, avec
dehors pour aller jouer sur l’aire de jeux ou
siers roses. Peu après, le moment était venu de nous accroupir sur la pelouse, maman et moi, pour cueillir la précieuse armoise dont nous tirerions une poudre destinée à confec-
1
tionner ces gâteaux de riz que nous partagions avec nos voisins. Puis, les températures se faisant plus douces encore, on pouvait sortir en veste légère, sentir le parfum des lilas et acacias en fleurs et entendre les coassements des grenouilles, auxquels succéderaient le chant des cigales l’été venu, puis celui des grillons en automne. Tandis que je découvrais ces changements © Raya
18 KOREANA Printemps 2020
cycliques, les arbustes maigrelets d’autrefois m’accompagnaient dans ma croissance et
fil des ans. Nous avons quitté le quartier à
à la création de la société civile qui allait
l’époque où j’étais au lycée et, quand j’y suis
superviser le projet, ses occupants allaient
revenue à la trentaine, ils s’étaient transfor-
cesser d’assurer son entretien et laisser les
més en arbres imposants qui atteignaient la
constructions se dégrader peu à peu, tandis
hauteur du cinquième étage.
que le plan d’urbanisme évoluait lentement,
2
© Lee In-kyu
prometteuses en termes de profits et, suite
© Ryu Jun-yeol
poussaient en accumulant leurs cernes au
3
mais sûrement.
Habitabilité ou rentabilité ? Pendant que cette forêt s’étoffait dans notre
Les adieux
quartier, le béton continuait de progresser
J’avais accueilli avec scepticisme le début
partout ailleurs, car la capitale déjà surpeu-
imminent du chantier, incapable que j’étais
plée devait s’étendre toujours plus. Pour
d’imaginer que ma « ville natale », ce lieu qui
autant, cette expansion n’allait pas moins
recelait tous mes souvenirs d’enfance, allait
continuer de concentrer biens et personnes
bientôt disparaître à jamais. Avec lui, toutes
dans la nouvelle grande agglomération
les années que j’y avais passées seraient
ainsi constituée et, quand un néolibéra-
réduites à néant, ainsi que tous les chers
lisme triomphant allait succéder à la crise
souvenirs qui m’en étaient restés et les liens
financière de 1997, la vie du pays allait s’en
que j’entretenais encore avec ses occupants.
trouver bouleversée. Chacun convoitant dé-
Alors, pour empêcher qu’il n’en subsiste plus
sormais la « poule aux œufs d’or », le secteur
rien, j’ai voulu laisser une sorte d’empreinte,
du bâtiment allait nourrir les espoirs de faire
aussi faible soit-elle, de ce qu’il avait été
fortune par la démolition des immeubles peu
et, en 2013, je lui ai consacré un livre que
élevés en vue d’y substituer des tours dont
j’ai fait paraître à compte d’éditeur tout en
les logements plus nombreux engendre-
créant un compte Facebook sur lequel j’ai
raient de nouveaux profits.
lancé mon projet appelé Hi-Bye, Dunchon
Ma ville natale n’allait pas échapper à ces
4
Jugong Apartments.
visées mercantilistes et les premiers projets
Par cette initiative, j’entendais revendi-
de reconstruction furent à l’étude dès le dé-
quer mon appartenance à cette ville natale
but du nouveau millénaire, soit vingt années
que représente à mes yeux mon ancien
à peine après la réalisation de ses immeubles
quartier, celui qui m’a vu naître et grandir,
d’origine, puis, en 2003, un collectif de rési-
ce lieu cher à mon cœur que je me désolais
dents fut créé en vue de leur mise en œuvre.
de devoir abandonner. J’ai eu la surprise de
En termes d’« habitabilité », notre quartier
constater que nombreux étaient ceux qui
présentait des avantages qui le rendaient
partageaient mes sentiments et, quoique je
très agréable à vivre, comme la faible hau-
ne les aie jamais rencontrés pour échanger
teur de ses immeubles ou l’étendue de ses
à ce sujet, je sais que bien des résidents
terrains non construits, mais, par ailleurs, il
anciens ou actuels appréhendaient aussi
se prêtait à une tout autre lecture quant à sa
d’être privés d’un tel endroit. Le travail de
« rentabilité ».
recherche que j’ai effectué sur ce quartier
Possédant une densité de population
voué à la disparition a progressé et s'est
particulièrement faible que l’on ne retrouvait
concrétisé par la publication de quatre livres
plus que dans très peu d’habitations de la ca-
et la réalisation d‘un film documentaire inti-
pitale, sa reconstruction s’annonçaitdes plus
tulé A Long Farewell.
5
1. Composé de 143 immeubles abritant 5 930 appartements, le grand ensemble Dunchon Jugong a accueilli ses premiers occupants en 1980 et allait disparaître dans le cadre d’un plan d’urbanisme reconnu d’utilité publique en 2017. Sur les soixante hectares de son ancien emplacement, une « mini-ville nouvelle » d’une capacité de 10 032 appartements verra le jour en 2022. 2. À l’arrivée du printemps, cet arbre de Judée a fleuri dans le parc du grand ensemble Dunchon Jugong. 3, 4, 5. Fleurs et arbres de Dunchon Jugong composaient un spectacle changeant au rythme des saisons. Sur la photo ci-dessous, celle qui allait écrire cet article, en rouge, joue avec son frère sur une aire de jeux enneigée.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 19
RUBRIQUE SPÉCIALE 3
L’habitat aujourd’hui, entre rêve et désirs
LE LOGEMENT EN PARTAGE En Corée, la flambée des prix de l’immobilier et la perte du sentiment d’attachement à la ville de résidence font évoluer le rapport à la propriété vers un partage de l’espace qui donne accès à une meilleure qualité de vie. Park Seong-tae Directeur général de la Fondation Junglim
E
n parallèle avec l’industrialisation et l’urbanisation qui n’ont cessé de progresser au cours des dernières décennies, le mode de vie a considérablement évolué en Corée, notamment dans les domaines du logement et des relations de voisinage. Le sentiment d’appartenance, particulièrement fort jusqu’ici, a pour ainsi dire disparu et, dans les grandes tours d’habitation, on ne connaît plus les gens qui vivent à côté de chez soi, la distance émotionnelle qui s’est instaurée empêchant de tisser des liens. Alors que la population de la capitale s’élevait à 1,5 million d’habitants à l’époque de la Guerre de Corée, qui a éclaté en 1950, elle allait connaître une progression exponentielle au lendemain de ce conflit. Ce fameux babyboom, qui s’était amorcé à la fin de la première moitié des années 1960, correspondait à une période de croissance économique soutenue favorisant la création de nombreux emplois dans les
20 KOREANA Printemps 2020
zones urbaines et allait porter la population de la capitale à dix millions dès 1990. Dès lors, la construction de nombreux logements représentait la seule manière possible de faire face à cette forte poussée démographique, mais la hausse vertigineuse des prix observée dans les quartiers les plus cotés allait attirer la convoitise des investisseurs envers ces appartements modernes dans lesquels on ne voyait plus avant tout un lieu de vie. En outre, ces nouveaux habitats allaient faire évoluer les relations de voisinage vers plus d’individualisme, de propension aux conflits et d’isolement. Aujourd’hui, la mobilité accrue et la désintégration des liens familiaux et sociaux traditionnels entraînent une disparition progressive du sens de la collectivité. Si les Coréens jouissent désormais d’un meilleur niveau de vie, rares sont ceux qui se déclarent pour autant plus heureux, car l’absence de sentiment
d’appartenance distend à son tour le lien social propice au bien-être émotionnel et à l’échange. En rupture avec cette évolution, de nouvelles formes de convivialité font leur apparition depuis ces dix dernières années sous forme de logements partagés ou collectifs et de coopératives d’habitation.
Les ménages unipersonnels
La transformation de l’habitat coréen résulte aussi de la multiplication des foyers composés d’une ou deux personnes. Alors que, jusque dans les années 1980, les données statistiques faisaient apparaître une très faible proportion de célibataires par rapport à l’ensemble de la population, ceuxci en représentaient, il y a deux ans, près de 30 %, auxquels s’ajoutaient les couples sans enfant portant à plus de 40 % ces chiffres annonciateurs d’une tendance à la hausse. Par ailleurs, le nombre de loge-
ments vides ou à l’abandon est en constante progression et, l’année dernière, il s’élevait à 1,4 million, dont près de trois mille se trouvaient dans la seule capitale. En Corée, l’accession à la propriété a longtemps représenté le but suprême de toute une vie de travail, mais cette aspiration semble moins répandue au fur et à mesure que diminue le nombre d’enfants par famille, que l’on compte toujours plus de célibataires et de couples sans enfant, et que les prix de l’immobilier atteignent de nouveaux sommets.
Dorénavant, le logement est moins perçu comme un bien à acquérir que comme un simple lieu de vie, ce dont témoigne la multiplication des locations d’officetels et de studios occupés par des personnes seules que cette forme d’habitat rend plus isolées encore. En revanche, le partage d’un lieu de vie permet de rompre l’isolement tout en se ménageant des espaces d’intimité. Si cette pratique demeure peu répandue, elle est en constante augmentation depuis quelques années et
certainement promise à un bel avenir. La Maison Tongui-dong de la Fondation Junglim, la Maison Uhjjuhdahjip du cabinet d’architectes SAAI et les logements partagés gérés par Woozoo fournissent une bonne illustration de cette nouvelle tendance. Si les logements partagés occupent pour la plupart des bâtiments déjà existants que l’on a réaménagés à cet effet, la Maison Tongui-dong située à Jongno, un quartier du centre de la capitale, a été spécialement conçue et réalisée dans la perspective de se prê-
Cette conversation se déroule au salon de l’un des logements partagés que propose la société Woozoo. Lors de l’examen des demandes de location, celle-ci prend en compte les goûts des personnes intérêts des personnes intéressées pour plus de convivialité entre ces futurs occupants.
© Woozoo
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 21
1
1, 3. Dans le quartier de Jongno situé à Séoul, la Maison Tongui-dong abrite au rez-de-chaussée le siège de la Fondation Junglim. Les résidents de ce logement partagé y ont créé une bibliothèque, outre qu’ils peuvent participer gratuitement aux forums et différentes manifestations qui s’y tiennent. 2. Sur ses deux étages, la Maison Tongui-dong comporte sept chambres à coucher pourvues d’une grande baie vitrée et d’un débarras, mais d’une superficie volontairement restreinte pour gagner de la place dans les parties communes que sont la cuisine, le salon et les salles de bain.
2 © Rooming
22 KOREANA Printemps 2020
3 © Kim Yong-kwan
ter au partage du logement. La Fondation Junglim et le cabinet d’architectes Seoul Social Standard ont mis en place un partenariat afin de réaliser un immeuble qui tire le meilleur parti des ressources disponibles et réduise au maximum les désagréments de la vie commune.
La mise en commun de ressources
Logement de prédilection des célibataires, l’officetel réunit, sur une superficie le plus souvent exiguë, une chambre, une cuisine et une salle de bain. De par sa nature, il permet à ses occupants de préserver leur vie privée et les dispense d’entretenir des relations avec leur voisinage, alors que l’habitat partagé crée du lien et incite à plus de chaleur humaine.
Tel est le cas de la Maison Tongui-dong, dont les sept occupants ont à leur disposition une cuisine commune dont l’importante superficie de 33 mètres carrés a été dégagée grâce au gain de place réalisé au niveau des chambres et qui fournit un lieu convivial où se retrouver et inviter des amis. Outre cette pièce, les salles de bain et la buanderie du logement sont accessibles à tous. Dans un ouvrage de 2015 intitulé How to Thrive in the Next Economy: Designing Tomorrow’s World Today, le futurologue John Thackara émet l’idée que les hommes sont plus enclins à s’entraider qu’à être en concurrence dans l’exploitation des faibles ressources de leur planète. Selon ses prévisions, la nécessité du recours à l’économie du partage s’imposera dans tous
les domaines de la vie quotidienne et les richesses qu’elle générera surpasseront celles des échanges commerciaux. Du point de vue des locataires que cette formule a séduits, la vie en commun s’avère en outre plus économique dans la mesure où ils mutualisent leurs articles ménagers et, ce faisant, évitent le gaspillage de ces produits. Si les immeubles d’habitation peuvent paraître déserts après le départ au travail de leurs occupants, ceux qui abritent aussi un centre commercial restent au contraire très animés. Quant aux locaux que la Fondation Junglim occupe au rez-de-chaussée de la Maison Tongui-dong, s’ils permettent à cet organisme d’accueillir forums et réunions, ils servent aussi de point relais aux colis qui sont déposés en l’absence de leur destinataire. La lumière qui y est en permanence allumée procure une impression de chaleur humaine aux résidents de retour du travail.
Une communauté « desserrée »
À la question de savoir si le partage de logements relève d’une forme de vie collective, on répondra qu’il semble bien que ce ne soit pas le cas, puisqu’il ne procède pas d’une volonté de recréer la communauté ellemême, mais plutôt de faire renaître un « sentiment d’appartenance à une communauté » chez ceux qui le pratiquent. Dans la Corée préindustrielle où la mobilité était peu répandue et où l’on ne sortait presque jamais de sa ville natale, les voisins se connaissaient tous et s’immisçaient parfois dans la vie d’autrui. Aujourd’hui, tout en conservant les avantages de la communauté de vie d’autrefois, la pratique du logement partagé en supprime les côtés positifs et en constitue ainsi une
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 23
version « desserrée » où les résidents échappent à la solitude et s’entraident en cas de besoin tout en conservant suffisamment de distance entre eux. Tandis qu’ailleurs, les voisins d’un malade ne prendraient pas la peine de l’emmener à l’hôpital, ils n’hésiteraient pas à le le faire dans ce type de communauté « desserrée ». Le respect de l’intimité de chacun étant essentiel à cette pratique, une séparation nette entre espaces privés et communs est assurée à tous les étages de la Maison Tongui-dong. Les résidents doivent en outre observer certaines règles, notamment en rangeant leurs chaussures dans l’armoire prévue à cet effet au lieu de les laisser dans l’entrée ou en ne faisant leur lessive à la buanderie qu’aux heures convenues, d’autres exigences pouvant apparaître en cas de besoin.
Il est intéressant de constater que les premiers résidents à quitter une communauté en habitat partagé sont toujours ceux que déçoit le fait de ne pas y trouver plus de solidarité ou la possibilité de s’y créer des liens plus étroits, la familiarité n’étant pas de mise ici comme ailleurs. Consciente du succès de cette formule, la société Woozoo, qui se spécialise dans la location de logements partagés, s’emploie à mettre en relation des locataires possédant une même activité tels que des chefs d’entreprise ou des femmes pratiquant le baseball.
2. Cette petite fête se déroule dans la cuisine et la salle à manger communes de la Maison Yongdu-dong, qui abrite six appartements en colocation. Située dans un quartier de l'est de Séoul, elle compte parmi ses parties communes un petit théâtre, une librairie-café, une bibliothèque et une salle d'étude pour les enfants.
Au cœur de la vie de quartier
Outre ce type de formules destinées aux célibataires, la Corée voit se multiplier de nouvelles formes d’habitat
1
n Monthly Desig autorisation de Avec l’aimable
Le partage d’un lieu de vie permet de rompre l’isolement tout en se ménageant des espaces d’intimité. Si cette pratique demeure peu répandue, elle est en constante augmentation et promise à un bel avenir.
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1. Cet immeuble à l’aspect très original a été réalisé en 2011 dans le cadre du premier projet d’habitat coopératif dit Sohaengju # 1 et se trouve au pied du mont Seongmi qui s’élève à Seongsandong, un quartier de l’ouest de la capitale. Les résidents ont été sollicités pour intervenir dans sa conception afin de personnaliser chacun de ses logements.
2 © Junglim Foundation
coopératif à l’intention des couples avec ou sans enfant. La plus réussie d’entre elles abrite neuf appartements et se trouve dans le village de Sohaengju situé au pied du mont Seongmi, dans l’ouest de Séoul. Alors que la construction d’une maison ou d’un immeuble précède d’ordinaire l’offre de locations, les futurs occupants de cette coopérative d’habitation ont été partie prenante de sa réalisation dès la phase de l’étude et de la conception. Chacun d’eux a formulé des propositions sur l’appartement qui lui était destiné en fonction de ses préférences, s’agissant de l’adjonction d’un grenier ou d’un balcon, par exemple, afin que ce logement possède son style propre à la manière d’une maison. Les résidents ont décidé de céder 3,3 mètres
carrés de la superficie de leur appartement pour créer des parties communes destinées à la garderie et à la salle à manger, un débarras étant aussi accessible à tous pour entreposer les objets peu utilisés. En outre, trois entreprises du village se sont implantées dans cet ensemble de logements. Quant à la Maison Yongdu-dong, une résidence partagée de l’est de Séoul dont le chantier s’est achevé en 2018, elle abrite huit foyers composés d’un couple de septuagénaires, de plusieurs couples de trentenaires et de quadragénaires et de deux familles de quatre et de trois enfants. Ces résidents ont accès à une cuisine, une buanderie et une petite bibliothèque communes, mais ceux qui ont des enfants apprécient plus que tout de pouvoir les gar-
der à tour de rôle pour que ceux-ci puissent jouer ou passer la nuit les uns chez les autres en toute liberté. La Maison Yongdu-dong a aussi vocation à se situer au cœur de la vie de son quartier en proposant notamment des coréen dispensés par un enseignant de la résidence à l’intention des étudiants étrangers, ces derniers pouvant aussi prendre leurs repas dans la cuisine et travailler à la bibliothèque, qui sont à la disposition de tous. Par ailleurs, des gardiennes peuvent se charger de ramener les enfants chez eux si les horaires de travail de leurs parents ne le leur permettent pas, les résidents prenant le relais pour les faire jouer avec d’autres jusqu’à leur retour.
ARTS ET CULTURE DE CORÉE 25
Des maisons petites et belles à la fois Superficie, situation près d’une école cotée, plus-value réalisable sur une future vente constituent autant de critères de choix d’un logement, mais, depuis quelques années, les Coréens semblent plus nombreux à ssouhaiter vivre dans une maison petite et simple, mais de caractère.
A
ujourd’hui, rares sont les Coréens qui
trop à l’étroit dans leurs appartements, les
de la topographie et de l’environnement du
ont la chance d’habiter encore leur mai-
jeunes couples en rupture avec les valeurs
terrain sur lequel elles se situent, mais aussi
son familiale tout imprégnée de souvenirs
traditionnelles et ceux plus âgés, aux enfants
de la structure familiale du foyer auquel elles
d’enfance. La majorité d’entre eux n’ayant
adultes déjà installés. Pour vivre comme ils
sont destinées, ainsi que des goûts et at-
pas eu de parents assez riches pour en pos-
l’entendaient, nombre d’entre eux ont dé-
tentes de ces occupants.
séder une, il leur fallait déménager chaque
cidé de faire construire de petites maisons
En règle générale, ceux d’entre eux qui
fois que prenaient fin les deux années du
avec jardin dans les quartiers modestes des
se contentent d’un petit logement ne dis-
bail. À supposer que le ménage soit parvenu
grandes villes et de leur banlieue.
posant pas de moyens importants, l’achat
à acheter un logement, il s’en serait séparé
Le choix de s’offrir une grande cuisine,
d’un terrain et la construction d’une maison
dès qu’il aurait pris de la valeur pour en ac-
un grenier, une bibliothèque ou une salle de
présentent évidemment certaines difficultés.
quérir un qui soit plus grand et plus confor-
musique en dit long sur la personne qui le
Sur une parcelle exiguë, la possibilité s’offre
table ou qui se situe dans un quartier doté
fait et sur sa volonté d’en finir avec la vie en
alors à eux de faire bâtir en hauteur, une
d’établissements scolaires réputés afin que
appartement, comme on ferait tailler un vê-
habitation à un étage pouvant suffire à un
ses enfants puissent faire leurs études dans
tement sur mesure pour échapper au prêt-
couple sans enfant, tandis que les familles
une université non moins prestigieuse.
à-porter, car ce qui motive le plus le futur
aspirent à plus de place.
occupant des lieux est l’aspiration à avoir son
À quoi tient la valeur ?
chez-soi à nul autre pareil.
Une évolution s’est donc opérée entre la maison de plain-pied d’autrefois, au vaste
Il y a une dizaine d’années, dans des articles
La superficie, la présence d’une bonne
plan horizontal, et la « maison cacahuète »
de journaux, revenait souvent l’expression
école et les éventuels profits réalisés lors de
qui s’élève sur une aire restreinte. Dans ce
de « maisons cacahuètes », ces constructions
la vente importent peu au regard du joli pay-
dernier cas, le couloir a cédé la place à un
jumelles faisant corps l’une avec l’autre et sé-
sage qui apparaît dans l’encadrement d’une
escalier qui dessert les chambres des en-
parées par un simple mur mitoyen. De telles
fenêtre, de la lumière naturelle qui produit
fants et des parents situées à des étages
habitations, qui se substituaient avantageu-
des effets différents d’une pièce à l’autre, de
différents pour procurer plus d’intimité, les
sement aux appartements modernes jugés
l’intimité que procure un logement individuel
adolescents n’ayant plus à fermer leur porte
trop anonymes, s’avéraient aussi moins
et du bonheur de disposer d’un jardin, aussi
à clé comme ils le faisaient dans leur appar-
chères à faire bâtir, puisque les deux foyers
petit soit-il.
tement antérieur. Tout en créant ainsi des espaces distincts qui ont chacun leur charme,
concernés se partageaient le prix du terrain
Des constructions en hauteur
cette configuration à deux niveaux s’avère
Ce type de logement n’a donc pas tardé à
Les « maisons cacahuètes » varient considé-
conviviale par la communication qu’elle as-
séduire les Coréens, en particulier les familles
rablement par leur architecture en fonction
sure entre ceux-ci pour que la famille puisse
et des travaux.
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se retrouver aisément.
Des plaisirs simples Les occupants de maisons spacieuses ont tendance à accumuler de nombreux objets superflus, ici des accessoires sportifs, là un canapé trop grand, la place importante dont ils disposent les dispensant d’avoir à s’en débarrasser, tandis que les contraintes propres à une petite maison obligent à renoncer à cette fâcheuse habitude. La recherche de l’épanouissement par l’acquisition de grandes superficies et de biens matériels n’a pas lieu d’être dans un habitat aux dimensions réduites. En forçant son occupant à se séparer d’objets en surnombre lors de son emménagement, il l’accoutume à ce nécessaire processus d’abandon, mais il lui révèle aussi les joies d’une vie simple et libérée du désir de possession.
Cet immeuble de quatre étages, dit Seroro, a été réalisé à Changsin-dong, un quartier de l’arrondissement de Jongno, sur un terrain de 33,7 m² adossé aux anciennes fortifications de Séoul. Comme son nom l’indique, son implantation repose sur un principe de verticalité, ses quatre étages constituant autant d’espaces à vocation différente, à savoir, du rez-de chaussée au quatrième, le garage, l’atelier, la cuisine, les chambres et la salle de bain attenante à un dressing. Avec l’aimable autorisation de Monthly Green Friendly House
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RUBRIQUE SPÉCIALE 4
L’habitat aujourd’hui, entre rêve et désirs
© imagetoday
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LE RETOUR DU HANOK Après avoir été critiquées pour leur manque de confort et leur inadéquation à la vie moderne, les habitations coréennes traditionnelles, dites hanok, suscitent actuellement un regain d’intérêt, d’autant que jouent en faveur de leur conservation les lois régissant l’aménagement des lieux classés historiques en milieu urbain, ce qui leur permet de connaître une nouvelle vie en abritant logements et centres commerciaux attrayants. Jeon Bong-hee Professeur d’architecture à l’Université nationale de Séoul
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auvaise circulation de l’air, isolation thermique et acoustique insuffisante, carences en termes de sécurité : autant de défauts jusqu’alors incriminés dans un habitat traditionnel qui passait pour être inadapté à la vie moderne, mais auxquels la technologie apporte aujourd’hui des solutions pour le rendre plus attirant.
Une situation centrale
Les premières restaurations de hanok allaient être entreprises dans le centre historique de la capitale, que les plans d’urbanisme avaient fort heureusement épargné jusqu’alors, notamment à Bukchon, un quartier où sont implantées les plus hautes institutions de
l’État, dont la présidence de la République dans sa résidence de Cheong Wa Dae, qu’encadrent deux palais d’époque Joseon nommés Gyeongbokgung et Changdeokgung, la hauteur des immeubles voisins étant limitée pour éviter la multiplication des tours d’habitation. Ce « quartier du nord » abritait depuis toujours de vieilles maisons d’autrefois bordant des ruelles tortueuses, mais l’assouplissement de la législation intervenu à la fin des années 1980 allait favoriser l’apparition d’une multitude de petits immeubles de trois ou quatre étages dans toute la ville jusqu’en 1997, où la crise financière et monétaire asiatique, en faisant éclater cette bulle
Construit sous l’occupation coloniale japonaise (1910-1945) pour enrayer l’influence qu’exerçaient les commerçants japonais sur le marché voisin, le quartier de hanok de Jeonju constitue un lieu touristique réputé, notamment pour son panorama exceptionnel aux six cents toits de tuiles.
immobilière, allait mettre en lumière les dangers d’une urbanisation à tout crin pour les investisseurs comme pour le public. Consciente de cette évolution, la Ville de Séoul allait mettre sur pied un plan de réhabilitation visant à la défense de ces importants biens du patrimoine national que constituent les maisons traditionnelles du quartier de Bukchon. Si ses îlots de hanok étaient, pour la plupart, frappés de vétusté, leur situation au cœur de la ville leur conférait un fort potentiel commercial que les services de l’urbanisme n’allaient pas manquer de mettre en avant à l’intention du tourisme. Une fois restaurées, ces anciennes habitations allaient connaître une nouvelle vie grâce à leur reconversion en cafés, boutiques, bibliothèques, mairies d’arrondissement ou hôpitaux. Ceux qui fréquentent ces établissements vivent
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dans des immeubles de construction récente, alors que, dans les premiers temps de la modernisation du pays, leurs aînés travaillaient dans des immeubles de style occidental, mais habitaient des maisons d’autrefois et adoptaient le style vestimentaire traditionnel. Après une première mise en œuvre dans la capitale, le projet de restauration des îlots de hanok allait s’étendre aux villes de province, car l’urbanisation entreprise à la fin du XX e siècle, en visant à la création de nouveaux centres urbains à leur périphérie, s’était désintéressée de leur centre historique. En vue d’éviter que ces quartiers anciens aux constructions de petite taille et au réseau de ruelles n’en viennent de ce fait à se dégrader, leur reconversion touristique représentait dès lors une possibilité pour laquelle nombre de villes allaient opter en restaurant ces lieux présentant une forte concentration de bâtiments traditionnels.
Un habitat écologique
L’opinion publique allait accueillir favorablement cette nouvelle orientation pour différentes raisons, à commencer par une lassitude du tout-béton et de l’uniformité des construc-
tions modernes qui allait pousser les Coréens à s’en détourner au profit d’autres types de logements offrant une meilleure qualité de vie, cette aspiration les amenant à redécouvrir leurs hanok désormais transformés en logements de haut de gamme. L’attrait qu’exerce actuellement cet habitat traditionnel s’explique aussi par une plus grande préoccupation du public pour les questions environnementales. En effet, la construction et la démolition de bâtiments à charpente en bois s’avèrent plus respectueuses de l’environnement, car produisant beaucoup moins d’émissions de gaz carbonique et de déchets industriels que celles d’immeubles en béton armé. L’influence de la mondialisation s’est également fait sentir dans ce domaine par le biais du tourisme. À partir de 1988, année des Jeux olympiques de Séoul, la fréquentation touristique étrangère, qui ne dépassait pas jusque-là le million de visiteurs par an, allait régulièrement progresser et atteindre le chiffre annuel de 18 millions, un nombre égal de voyageurs coréens partant à l’étranger dans le même temps. L’essor des échanges internationaux allait permettre de découvrir le paysage urbain
unique en son genre qui est celui de la Corée et amener d’autant plus de visiteurs que ceux-ci appréciaient en particulier de pouvoir à tout moment déguster un café de bonne qualité ou effectuer leurs paiements par carte de crédit avec une grande facilité, mais étaient avant tout friands de paysages et découvertes insolites. Par sa conception architecturale, la maison coréenne traditionnelle contribue largement à l’originalité de l’environnement urbain, notamment en raison des particularités de sa charpente et de son agencement intérieur. S’agissant de la première, il faut savoir qu’elle se compose d’un assemblage de piliers et poutres en bois sur lesquels reposent les chevrons obliques qui soutiennent le toit de tuiles rondes, l’ensemble autorisant une grande souplesse d’aménagement de l’espace et permettant de disposer de nombreuses surfaces murales et ouvertures. En outre, la pente du toit limitant les formes que peut prendre ce dernier, il en résulte une grande homogénéité des lignes d’une maison à l’autre lorsque celles-ci sont groupées. La tendance actuelle étant à la reconversion du hanok à des fins non résidentielles, l’implantation intérieure en est modifiée en fonction des besoins et
Débarrassé de ses points faibles par la mise en œuvre des dernières technologies, le hanok connaît désormais un succès croissant qui pourrait bien s’inscrire dans la durée et préfigurer son véritable renouveau.
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Connue sous les noms de Gamsolchae ou de Three Pines et due au cabinet d’architectes Studio The One, cette maison du canton de Goseong situé dans la province de Gangwon possède une charpente en bois composée de parties lourdes ou légères, ses piliers et poutres apparents participant du style caractéristique des hanok. Dans la cuisine américaine intégrée à la salle à manger, la table fournit en outre un plan de travail et un supplément de place pour le rangement.
Avec l’aimable autorisation de House Full of Happiness
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sensibilités des contemporains, tandis que la charpente traditionnelle demeure inchangée.
Le chauffage par le sol
© Moon Ji-yeon
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Lieu de vie, le hanok coréen présente aussi un aménagement spécifique de l’espace selon une division créant une grande salle parquetée et différentes pièces disposant d’un chauffage dit ondol. Ce dernier, qui est apparu avec ce type d’habitation, fait circuler la fumée d’un foyer, le plus souvent constitué du fourneau de la cuisine, par des canalisations recouvertes de dalles en pierre, puis l’évacue par une cheminée située à l’extérieur de la maison. À l’origine, les installations de ce type ne comportaient de tels éléments que sur une partie de la pièce concernée et c’est au XIIe siècle qu’ils furent étendus à toute sa superficie, ce qui entraîna des transformations dans le mode de vie des Coréens, puisque ceux-ci prirent dès lors l’habitude de s’asseoir et de dormir sur le sol afin de profiter au mieux de sa chaleur. À cet effet, il était indispensable de tenir son plancher propre en permanence et de toujours se déchausser en entrant dans la maison. Outre qu’il permettait de disposer d’un sol propre et durci par la
1. À Gyedong-gil, l’un des quartiers de l’arrondissement de Jongno situé dans la capitale, une boulangerie a pris place dans un hanok restauré qui avait abrité un commissariat de police sous le royaume de Joseon. Assis à des tables basses posées sur un vaste sol parqueté, les clients d’Onion profitent de la vue offerte par l’ouverture sur l’extérieur. 2. Galerie de l’arrondissement de Jongno. Toujours plus de hanok sont transformés en espaces culturels pour tirer parti de l’atmosphère particulière qui se dégage de ces constructions traditionnelles. 2 © gettyimages
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© Park Young-chae
Bâti dans les années 1940 à Hyehwa-dong, un quartier du centre de Séoul, ce hanok à l’intérieur de style urbain accueille un ensemble de services municipaux et a été le premier à être utilisé dans le secteur public.
chaleur, l’ondol a ainsi considérablement influencé la manière de vivre des Coréens qui, aujourd’hui encore, retirent leurs chaussures en entrant et marchent pieds nus ou en pantoufles dans les différentes pièces. Cette pratique se perpétue aussi dans les appartements modernes, désormais omniprésents, qui sont également chauffés par le sol et dans lesquels l’intérieur traditionnel du hanok se trouve ainsi en partie transplanté.
Tout le confort moderne
Il a longtemps été reproché au hanok d’être difficile à chauffer et insuffisamment isolé, sa cuisine et sa salle de bain étant jugées peu aptes à recevoir les appareils et équipements de la vie moderne. Débarrassé de ces points faibles par la mise en œuvre des dernières technologies, il connaît désormais un succès croissant qui pourrait bien s’inscrire dans la durée et préfigurer son véritable renouveau.
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RUBRIQUE SPÉCIALE 5
L’habitat aujourd’hui, entre rêve et désirs
© Bae Se-hwa
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LES DERNIÈRES TENDANCES DU MOBILIER
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ogements collectifs, grands ensembles et habitat partagé ont souvent pour dénominateur commun des meubles et éclairages encastrés toujours semblables qui ne correspondent pas forcément aux goûts de leurs occupants, ce qui explique peut-être que les Coréens ne manifestent que peu d’intérêt pour la décoration intérieure. Le secteur de l’ameublement se divise en deux catégories selon que sa production porte sur de luxueux produits artisanaux et d’importation destinés à une clientèle restreinte de connaisseurs ou sur des éléments en contreplaqué accessibles au plus grand nombre par leur faible prix. Dans les années 2000, ces dernières fabrications ciblant un plus large éventail de goûts, une exigence d’originalité allait se manifester toujours plus chez les consommateurs et l’irruption de jeunes créateurs a représenté une importante nouveauté à cet égard. Les réalisations suivantes sont l’œuvre de quatre d’entre eux, qui ont insufflé une nouvelle vitalité sur le marché de l’ameublement par des innovations reprenant certains aspects de l’esthétique coréenne traditionnelle.
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© Song Seung-yong
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1. Steam 11, Bae Se-hwa (2010). Noyer, 120 cm × 70 cm × 71 cm Le cintrage à la vapeur est un procédé de travail du bois qui consiste à chauffer des bandes de ce matériau à la vapeur quatre ou cinq heures durant afin de l’assouplir et de créer une pièce d’une certaine forme en lui donnant sans difficulté la courbure voulue en une quinzaine de secondes avant qu’il ne refroidisse et ne durcisse de nouveau. En associant cette méthode d’origine occidentale à une esthétique spécifiquement coréenne, le concepteur a créé cette chaise à la beauté sobre et aux élégantes lignes évocatrices des toits des maisons d’autrefois.
2. Sarangbang, Song Seung-yong (2011). Bouleau, papier de mûrier, matériau composite. 279 cm × 76,2 cm × 174 cm Ce meuble pliable simple et gracieux réalisé par Song Seung-yong reprend l’ossature et les matériaux traditionnels du hanok en les associant aux fonctions des différentes pièces du sarangbang, cette demeure aristocratique de jadis où le maître des lieux dormait, lisait et recevait ses invités à un même endroit. L’écran en papier de mûrier encadré par un châssis en bois grillagé crée une ambiance chaleureuse.
3. Dami, Song Seung-yong (2012). Valchromat. Lampe : 40 cm × 40 cm × 127 cm ; table rectangulaire : 140 cm × 38 cm × 45 cm ; grande table ronde : 60 cm × 60 cm × 30 cm ; petite table ronde : 48,5 cm × 48,5 cm × 25,2 cm Dans les tables et lampes très légères de la gamme Dami, l’accent est mis non sur les plans, mais sur les lignes, dont l’entrecroisement parfait évoque les fenêtres grillagées de la maison coréenne traditionnelle. Une impression de sérénité se dégage des formes simples et austères.
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1 © Kim Jin-sik
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1. Playful Wave, Kim Jin-sik (2017). Marbre, acier inoxydable. 220 cm × 105 cm × 74 cm Kim Jin-sik a travaillé sur les propriétés physiques des matériaux de cette table où on imagine un jeu de ping-pong qui se déroulerait sur une vague évoquée par les motifs et la texture du plateau, tandis que le cadre métallique du filet rappelle le châssis d’une fenêtre coréenne traditionnelle.
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2. HalfHalf Low 120, Kim Jin-sik (2016). Marbre, acier inoxydable miroir. 120 cm × 70 cm × 38 cm En se reflétant sur le plateau semi-circulaire courbe en acier inoxydable de cette table, les motifs et couleurs du marbre créent une nouvelle texture visuelle. Ce meuble appartient à une gamme de fabrications qui allient formes circulaires et rectangulaires et jouent sur les contrastes de texture de la pierre et du métal. Leur concepteur a démontré tout son savoir-faire par cette création de qualité qui ne présente pas les défauts habituels des œuvres aux formes et proportions simples.
© Ha Ji-hoon
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3. Dazzi, Ha Ji-hoon (2012). Contreplaqué et acier poudré. 100 cm × 45 cm × 85 cm Cette pièce, qui fait partie d’une gamme de meubles due à Ha Ji-hoon, recourt à différents types de jangseok, ces accessoires métalliques des coffres en bois traditionnels dits bandaji. Animé du désir de proposer une nouvelle lecture des traditions, le créateur a réalisé cette œuvre à la beauté intemporelle alliant des éléments anciens à un minimalisme très actuel.
4. Pittsburgh, Ha Ji-hoon (2015). Chêne et aluminium. Bureau : 150 cm × 75 cm × 72 cm ; chaise : 47 cm × 38 cm × 72 cm Cet ensemble composé d’une table et de plusieurs chaises reproduit l’aspect raffiné des naju soban, ces petites tables de type Naju qui servaient jadis à prendre ses repas à la manière traditionnelle, en s’asseyant sur le sol. Il a été créé avec le concours d’un maître artisan spécialisé suite à une commande effectuée par la Cathedral of Learning de l’Université de Pittsburgh en vue de l’inauguration de sa Salle du patrimoine coréen.
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AMOUREUX DE LA CORÉE
Les vies du karma Anton Scholz
Anton Scholz se tient devant la maison qu’il a fait bâtir il y a trois ans à Jangdeok-dong, un quartier de la ville de Gwangju où il s’est installé avec sa famille et a enseigné à l’Université Chosun de 2003 à 2011.
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Près de trente ans après s’être initié au taekwondo, Anton Scholz en a acquis une excellente connaissance qui fait de lui un expert très recherché dans ce domaine, soit en tant que journaliste ou homme d’affaires, soit pour des interventions dans les émissions d’une chaîne de télévision régionale de Gwangju. Choi Sung-jin Rédacteur en chef de la Korea Biomedical Review Ha Ji-kwon Photographe
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st-ce le destin ou l’attrait de l’Asie qui a incité un jour Anton Scholz à pousser la porte d’un studio de taekwondo alors qu’il n’avait que seize ans ? Selon le principal intéressé, la réponse à cette question se trouverait dans son karma, mais il n’en demeure pas moins qu’en trente-deux années, il figure en Allemagne parmi les meilleurs spécialistes de la Corée. « Au collège, je m’intéressais déjà beaucoup à l’Orient et plus particulièrement à sa philosophie, à sa religion et à sa culture », se rappelle-t-il en évoquant son adolescence à Hambourg. « Mon maître de taekwondo, qui s’appelait Shin Boo-young, enseignait non seulement les techniques de combat, mais aussi la manière de pratiquer le do, qui est l’épanouissement de l’esprit ». Ainsi, c’est par le biais du taekwondo qu’Anton Scholz a été attiré par le bouddhisme en 1988 puis, six ans après cette découverte, il allait suivre le conseil d’un moine venu de Corée et s’envoler vers ce pays qu’il ne connaissait pas. « Je me disais que je rentrerais dans un an, mais j’y ai presque passé la moitié de ma vie », confie-t-il. Dès son arrivée, l’homme allait se lancer dans l’étude du coréen à l’Université nationale de Séoul, qqu’il menait de front avec celle de la civilisation de l’Extrême-Orient, en s’intéressant notamment à la pratique de la méditation, à la signification des huit trigrammes dits bagua, ou palgwae en coréen, et à la pensée de Lao Tseu. Au terme de cette initiation, il rentrera en Allemagne pour l’approfondir à l’Université de Hambourg, alors l’un des rares établissements d’enseignement supérieur allemands à proposer un cursus spécialisé dans la culture coréenne, dont il va d’ailleurs être l’unique étudiant en première année, puisque ses camarades sont davantage attirés par le Japon ou la Chine. À son retour en Corée, Anton Scholz exercera des activités de consultant, journaliste et enseignant, tantôt en parallèle, tantôt en alternance, mais il se centrera sur la première en conseillant les étrangers qui envisagent de s’installer en Corée comme en informant les Coréens désireux de s’établir en Allemagne.
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Une passerelle entre deux cultures
Dans le cabinet à guichet unique qu’il a créé à cet effet, Anton Scholz propose un ensemble de services destinés à favoriser l’intégration progressive des nouveaux arrivants et la création d’entreprises par ceux-ci, comme il l’a fait auprès de participants étrangers aux Championnats du monde d’athlétisme de l’IAAF de Daegu, en 2011, à l’exposition internationale de Yeosu, un an plus tard, et à la finale de la Coupe du monde de football co-organisée par la Corée et le Japon en 2002. Il allait également ouvrir une agence fournissant des prestations de traduction, ainsi que des solutions d’hébergement et de transport destinées aux journalistes étrangers de passage dans le pays à l’occasion de telles manifestations. De 2003 à 2011, Anton Scholz enseignera en outre la langue allemande et la communication internationale à l’Université de Chosun située à Gwangju, une ville du sudouest de la Corée où le rejoindra sa famille. Par ailleurs, cet ancien chargé de production de la chaîne allemande ARD exerce aujourd’hui le journalisme en free-lance, ce qui l’amène aussi à intervenir dans des débats et talk-shows télévisés. Sur sa carte de visite professionnelle, figure la mention « représentant honoraire de la ville libre et hanséatique de Hambourg ». « Je m’épanouis à ce point dans le travail que j’aimerais souvent qu’une journée dure plus de vingt-quatre heures », reconnaît Anton Scholz, ce qui explique certainement ses affinités avec un pays où la durée de travail est particulièrement longue, et il redouble même d’activité lorsque l’actualité des relations intercoréennes conduit des chaînes de télé-
vision du monde entier à faire appel à lui. Cette collaboration lui offre la possibilité de jouer officieusement le rôle d’ambassadeur de la culture coréenne dont il s’est notamment acquitté en 2002 lors de la Coupe du monde de football. À cette occasion, il est arrivé que les médias allemands fassent état de leur préférence pour le Japon en mettant en avant les mauvaises manières et prestations décevantes supposément constatées en Corée. « J’ai fait valoir la méconnaissance du pays sur laquelle reposait cette impression », se souvient Anton Scholz. « En fin de semaine, je faisais visiter des lieux historiques à mes confrères et leur fournissais des informations sur la culture coréenne, alors, quand la Coupe du monde a pris fin, ils m’ont déclaré avoir changé d’avis ».
Des critiques bien intentionnées
En toute objectivité, Anton Scholz exprime parfois un avis négatif sur certains aspects de son pays d’accueil, notamment en matière d’éducation et d’information du public. Il émet ainsi des doutes quant à la bonne diffusion de celleci dans la mesure où les journalistes travaillent parfois de manière permanente pour des agences de presse publiques ou pour des chaebol, ces grands groupes industriels familiaux, et déplore que la profession entretienne de ce fait « des liens trop étroits avec ses sources et [que le pays soit] insuffisamment ouvert sur l’extérieur » dans ce domaine. À titre professionnel, il met aussi en cause la manière dont la presse rend parfois compte de certains événements tels que l’arrivée de quelque 550 réfugiés yéménites sur l’île de Jeju en 2018 et la demande d’asile qu’ils ont déposée
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1. Le journaliste indépendant et consultant à temps partiel Anton Scholz au travail dans son bureau. Cet éminent coréanologue participe également dans la diplomatie culturelle coréenne en faisant la promotion du pays à l’étranger. 2. Anton Scholz (deuxième à partir de la gauche) à la session intitulée « Guerre économique : qu’y a-t-il à y gagner ? » qui avait lieu en juin dernier à l’hôtel Shilla de Séoul dans le cadre du 10e Forum stratégique d’EDAILY. 3. Sur la chaîne de télévision KBS, Anton Scholz a participé à un débat intitulé « L’ancien président Roh Moo-hyun et la réforme de la presse » lors de l’émission « Journalism Talk Show J ». Connu pour son esprit d’analyse et son franc-parler, Scholz est souvent invité à débattre de thèmes d’actualité.
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« Je m’épanouis à ce point dans le travail que j’aimerais souvent qu’une journée dure plus de vingt-quatre heures ». 2
auprès des services concernés. La présentation tendancieuse de ces faits dans la presse allait provoquer une polémique nationale sur le bien-fondé de l’octroi de ce statut. « Ceux qui s’y opposaient n’ont pas hésité à recourir à l’infox pour attiser la haine à l’encontre des réfugiés », s’indigne Anton Scholz. « Jusqu’aux organes de presse officiels qui faisaient circuler des informations sur les réseaux sociaux sans avoir vérifié au préalable la véracité des faits, dont bon nombre allaient d’ailleurs s’avérer être inexacts ». La question de l’intégrité de la presse s’était posée dès le soulèvement pro-démocratie de mai 1981 où le reporter de télévision allemand Jürgen Hinzpeter (1937-2016) avait courageusement filmé la répression sanglante de la révolte des habitants de Gwangju et fait ainsi découvrir au monde le calvaire que vivait cette ville isolée par l’instauration de la loi martiale. « J’éprouve beaucoup de respect envers le grand journaliste que fut Jürgen Hinzpeter », déclare Anton Scholz à ce propos. « Aujourd’hui encore, d’autres confrères sont certainement prêts à risquer leur vie pour trouver la vérité ». Anton Scholz a d’ailleurs participé à la réalisation d’un film documentaire consacré à son illustre prédécesseur et joué un petit rôle dans un film de 2017 intitulé Un chauffeur de taxi, qui raconte l’histoire vraie de Kim Man-seop, grâce auquel Jürgen Hinzpeter put se déplacer plus facilement lors des événements de Gwangju.
Un point de vue sur la réunification
Évoquant la réunification allemande, Anton Scholz souligne qu’elle a constitué l’aboutissement des efforts inlassables réalisés par deux pays pour arriver à ce but et a en outre bénéficié d’une conjoncture favorable. « La situation de la péninsule coréenne est certes plus complexe en raison des conflits d’intérêt qu’elle présente pour les grandes puissances, mais je n’en suis pas moins persuadé que les deux Corées sont en capacité de parvenir à leur tour à s’unir ». S’il semble peu probable qu’elles puissent atteindre prochainement cet objectif, elles pourraient, dans l’intervalle,
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3 Capture d’image de l’émission « Journalism Talk Show J »
de l’avis d’Anton Scholz, opter pour le principe d’ « un pays, deux systèmes » adopté par la Chine continentale et Hongkong, entre autres modalités qui s’offrent à elles, l’exemple allemand ne représentant en aucun cas la seule voie possible. À ce propos, il regrette que les Coréens ne se montrent pas toujours très réceptifs aux critiques : « Beaucoup estiment, bien souvent, que les étrangers ne parlent pas en connaissance de cause, ce qu’ils affirment à tort, n’étant guère disposés à entendre des points de vue différents », affirme Anton Scholz. S’agissant d’éducation, il déplore certains des critères sur lesquels elle repose : « Elle privilégie une démarche trop quantitative qui étouffe l’esprit créatif des enfants ». « Il suffit de se demander pourquoi la Corée ne compte aucun prix Nobel, hormis dans le domaine de la politique », rappelle-t-il, et d’ajouter : « Il faudrait laisser les enfants jouer davantage et les faire moins travailler. L’école devrait mettre l’accent plus sur les apprentissages concrets que sur la préparation aux concours ». Trois décennies après son arrivée en Corée, Anton Scholz apprécie toujours autant sa deuxième patrie tout en ne s’interdisant pas de relever de nouveaux défis en frappant à d’autres portes, ce que seul l’avenir dira, comme il le souligne lui-même.
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ESCAPADE
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Quand la terre invisible se révèle au regard Port fluvial situé au cœur de la péninsule coréenne, Yeoju représente un important nœud de transport maritime et un centre de l’industrie de la céramique, ainsi qu’une région rizicole à la production réputée. Lee Chang-guy Poète et critique littéraire Ahn Hong-beom Photographe
Située à Yeoju, une ville de la province de Gyeonggi, la forteresse de Pasa permet de contempler le vaste paysage du Namhangang et de ses montagnes environnantes. Édifié à la fin de la première moitié du VIe siècle, pendant la période des Trois Royaumes, et plus exactement sous celui de Silla, cet ouvrage défensif de 950 mètres de circonférence, permettait, du haut de ses murs de 6,5 mètres de hauteur, d’apercevoir les assaillants dès qu’ils approchaient du fleuve.
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u début des années 1990, les lecteurs coréens allaient réserver un accueil enthousiaste au premier tome d’un ouvrage intitulé À la découverte du patrimoine culturel coréen. Dû à l’historien de l’art Yu Hong-juin, ce texte brillamment écrit, mais non moins accessible au plus grand nombre, allait être le premier à se vendre à plus d’un million d’exemplaires dans le domaine des sciences humaines et, ce faisant, réveiller la passion des Coréens pour leur patrimoine culturel. Dans un huitième tome édité par la suite, l’auteur présente deux itinéraires de visite à emprunter impérativement pour découvrir en une journée les principales richesses naturelles et culturelles du pays, la ville de Yeoju, qui se situe à une heure de route de Séoul, figurant parmi ces deux parcours possibles. Yu Hong-juin y justifie ce choix par la présence du temple de Silleuk, quintessence de la sérénité qui règne dans les sanctuaires bouddhiques coréens, et de celui de Godal, où sont demeurés jusqu’à nos jours les témoignages d’un passé ancien, dont les tombes empreintes d’une digne solennité qui abritent la dépouille mortelle des rois Sejong et Hyojong, puis il évoque les beautés du panorama qu’offre au regard ce « fleuve du sud » qu’est le Namhan : autant d’attraits qui allaient inciter la chaîne CNN, sur son site CNN GO consacré à l’Asie, à classer cet édifice parmi les cinquante lieux les plus superbes que compte la Corée. Si les deux temples en question attirent nombre de touristes étrangers, le public coréen semble en avoir oublié le charme pour les avoir très souvent vus et les lecteurs du livre de Yu Hong-juin ne font pas exception à la règle en dépit des qualités architecturales qu’il met en exergue au sujet de ces constructions. Pourquoi l’auteur a-t-il privilégié cette ville au détriment de lieux tout aussi chargés d’histoire et plus pittoresques encore ?
Des paysages en filigrane
Dès le premier contact avec la médecine orientale, les praticiens
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occidentaux se disent souvent surpris de constater que ses représentations de l’anatomie humaine ne comportent qu’une très faible partie de la musculature, car s’en tenant à indiquer les points d’acupuncture et les flux du gi, cette énergie vitale que les Chinois appellent qi. Selon le médecin et écrivain mexicain Francisco Gonzalez-Crussi, ces visions du corps humain qui diffèrent, de même que celles du monde, révèlent, chez les Occidentaux, une volonté de le présenter dans sa complexité par le biais de ses moyens d’action que constituent les muscles, tandis que les Orientaux cherchent à y interpréter les pulsations des vaisseaux sanguins, aussi involontaires qu’invisibles, et pourtant indispensables aux moindres mouvements. Peut-être cette idée est-elle à placer en parallèle avec la démarche suivie par Yu Hong-juin en s’intéressant à « l’énergie invisible » de la nature et du patrimoine culturel coréens plutôt qu’à leurs « muscles ». Dans la spiritualité coréenne, la terre est appréhendée par le biais de la géomancie désignée par l’expression pungsu jiri, dont les vocables
1. Ce Bouddha debout de 223 cm de hauteur et de 46 cm de largeur fut sculpté au flanc de la falaise bordant le Namhangang sous le royaume de Goryeo (935-1392), qui avait perpétué le style des œuvres réalisées sous le règne des souverains de Silla unifié (676-935), comme en témoigne le raffinement de détails du drapé, du piédestal et du halo en forme de fleur de lotus. 2. Élevée à même les rochers qui bordent les jardins du temple, la pagode en brique du temple de Silleuk permet d’admirer le Namhangang situé en contrebas. Cet édifice d’une hauteur de 9,4 mètres, qui a été classé Trésor n°226, a vraisemblablement subi l’influence des techniques chinoises de construction en brique introduites en Corée au Xe siècle environ.
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Alors que la plupart des temples bouddhiques coréens s’accrochent aux versants des montagnes, dans le cas de celui de Silleuk, la proximité d’un fleuve a présidé au choix de son emplacement. De l’édifice d’origine, ne subsiste aujourd’hui qu’une pagode en brique qui dresse sa silhouette sur une avancée rocheuse dominant le Han.
© Agence de presse Yonhap
Datant, selon toute vraisemblance, du règne du roi Jinpyeong (r. 579-632), l’un des souverains du royaume de Silla, le temple de Silleuk est apprécié pour l’impression de quiétude qui s’en dégage. Plusieurs œuvres situées dans son enceinte bénéficient du titre de trésor octroyé par l’État, notamment une lanterne en pierre, une pagode en brique et la Salle des trésors du Paradis.
correspondent à ceux de feng shui en chinois et se traduisent respectivement, de manière littérale, par « vent et eau » et « compréhension de la terre ». Or, cette divination par le pungsu n’est possible qu’après avoir acquis la connaissance du gi, cette notion qui ne possède pas d’équivalent précis dans la culture occidentale et que la philosophie orientale définit comme la source ou l’origine de la vie de toute matière pourvue d’une forme, l’étude de cette énergie cachée dans les entrailles de la terre étant constitutive du pungsu.
La prospérité d’un petit port fluvial
Yeoju et Séoul présentent bien des points communs, à commencer par le Han, qui les baigne toutes deux sur son cours s’étirant d’est en ouest au centre de la péninsule coréenne, ainsi que par leurs belles étendues de montagnes. À partir de la capitale, un voyage d’une journée suffit pour gagner Yeoju par ce même fleuve qui per-
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mit, en d’autres temps, de transporter tout aussi rapidement jusqu’à la première le célèbre riz de la région, le sel, le poisson en saumure dit jeotgal et les fruits de mer frais pêchés dans la mer de l’Ouest. Sous le royaume de Goryeo (918-1392), déjà, les céréales de l’impôt étaient acheminées par ce même moyen et Yeoju fournissait une escale aux bateaux qui en étaient chargés, ainsi qu’aux navires de commerce, tandis qu’intellectuels et fonctionnaires éclairés y élisaient domicile. Quand le royaume de Joseon (13921910), à son avènement, prit pour capitale la ville de Hanyang, qui est l’actuelle Séoul, Yeoju attira tout ce que le pays comptait d’hommes de pouvoir et d’influence, ce qui renforça considérablement son rôle politique et culturel. Sur l’ensemble de cette période, plus d’un cinquième des épouses royales furent originaires de Yeoju, les pagodes et autres monuments historiques classés « Trésors nationaux » ou « Trésors » s’y concentrant quant à eux plus que dans aucune région du pays. Si le commerce fluvial présentait l’avantage d’un mode de transport simple et rapide, il n’en comportait pas moins certains risques d’accidents pouvant entraîner la perte de marchandises ou de vies humaines. La pratique de la prière était donc répandue chez les bateliers pour implorer la protection divine et explique que les deux sculptures de bouddhas les plus anciennes réalisées sur des
falaises bordant des cours d’eau coréens l’aient été sur le cours du Han. L’une d’elles se trouve non loin de l’ancien port fluvial de Geumcheon situé dans la commune de Changdong-ri, qui fait partie de l’agglomération de Chungju, cette ville du centre du pays, et l’autre, au lieu-dit de Bucheoul appartenant à la commune de Gyesin-ri, un peu en amont de l’ancien port fluvial de Yeoju nommé Ipo. Si les deux rochers ornés de ces figures diffèrent par leurs dimensions, forme et composition minérale, leurs sculptures présentent pareillement le style caractéristique du royaume de Silla Unifié (676-935), qui fut perpétué par celui de Goryeo, lequel avait succédé à ce dernier. Sur les bateaux qui passaient devant elles, passagers et mariniers devaient lever les yeux vers les divinités en les priant de faire qu’ils arrivent à bon port.
Des céladons et une pagode en brique
Alors que la plupart des temples bouddhiques coréens s’accrochent aux versants des montagnes,
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dans le cas de celui de Silleuk, la proximité d’un fleuve a présidé au choix de son emplacement. De l’édifice d’origine, ne subsiste aujourd’hui qu’une pagode en brique qui dresse sa silhouette sur une avancée rocheuse dominant le Han. Si le grand pavillon d’un temple en constitue de nos jours le point central, la pagode l’était jadis, autour de laquelle se répartissaient les autres constructions. Le Han possédant un important débit malgré la faible largeur de son lit, par rapport à tous les cours d’eau du sud de la péninsule, il entrait souvent en crue pendant la saison des pluies. À un endroit particulièrement accidenté de son cours où nombre de bateaux firent naufrage, se dresse une haute falaise sur laquelle fut édifiée la pagode en brique du temple de Silleuk afin d’attirer l’attention des navigateurs sur les périls du lieu. Le choix de son emplacement obéissait au principe du bibo par lequel la géomancie s’efforce de remédier aux inconvénients d’un lieu. Si rochers et montagnes représentent les muscles de la terre, alors les fleuves en sont les vaisseaux sanguins et, en prenant place sur la falaise, la pagode devait en faire disparaître l’énergie négative tout en purifiant le « sang » du cours d’eau. d’eau. Aujourd’hui, cette vocation semble oubliée de tous, tout comme la petite pagode qui se dissimule derrière le Gangwolheon, ce « pavillon de la rivière et de la lune ». Jusqu’à l’époque de sa construction, les pagodes en brique étaient chose rare en Corée, leur usage n’étant pas répandu, mais il en fut autrement quand le royaume de Silla entreprit d’envoyer des moines en Chine pour qu’ils s’y informent de l’évolution récente du bouddhisme. À leur retour en Corée, ceux-ci y introduisirent nombre d’aspects de la culture et du mode de vie pratiqués sous la dynastie des Tang, dont l’édification de pagodes en brique. Le four à briques de style chinois qui fut construit au voisinage du temple de Silleuk date de la seconde moitié du Xe siècle, c’est-à-dire de la période du royaume de Goryeo, et fut donc édifié à peu près à la même époque que ce sanctuaire. En l’observant, on imagine la venue de ces potiers chinois qui franchirent la mer de l’Ouest pour veiller à la construction d’une pagode de Goryeo et former les artisans du pays qui allaient mener à bien ce chantier. Des arabesques gravées sur les briques de l’édifice et dites dang-
cho, à savoir, littéralement, l’« herbe des Tang », témoignent de cet épisode de l’histoire. L’introduction du four à briques favorisa également l’essor de la fabrication du céladon, cette porcelaine vert jade caractéristique de Goryeo dont un envoyé de la dynastie des Song nommé Xu Jing fit l’éloge en 1123 dans l’ouvrage intitulé Goryeo dogyeong, ou Gaoli tujing en chinois, c’est-à-dire « relation illustrée de Goryeo ». Ces fours à briques chinois, qui se concentraient dans la province de Gyeonggi limitrophe de la capitale, furent peu à peu transformés par les potiers de Goryeo pour cuire l’argile selon les techniques du pays. Renonçant à la méthode chinoise de cuisson d’une seule traite et à très haute température, ils prirent l’habitude d’effectuer cette opération en deux temps et leur nouvelle façon de procéder prit valeur de norme sur tout le territoire. Partout où se trouvait de l’argile, cette évolution allait permettre de se consacrer à une production de céramique qui allait accroître la diffusion des articles de céladon de Goryeo de haute qualité. Au fil des siècles, ces fabrications traditionnelles se sont
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1. Occupant près de six hectares, l’enceinte du temple de Godal donne une idée des dimensions et du rôle importants qui furent ceux de ce sanctuaire qui allait disparaître après avoir connu la prospérité pendant des siècles, suite à son édification au cours de la seconde moitié du VIIIe siècle, comme en attestent les trésors artistiques qui sont parvenus jusqu’à nos jours, notamment deux stupas d’une exécution délicate. 2. Classé Trésor national n°4, ce stupa en pierre de 4,3 mètres de hauteur se dresse sur la petite colline à laquelle s’adosse le temple de Godal. Réalisée sous le royaume de Goryeo, cette œuvre est réputée pour l’élégance de ses lignes et pour l’art achevé avec lequel ont été sculptées ses figures de dragon et de tortue.
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poursuivies jusqu’à nos jours et quelque quatre cents ateliers de poterie sont actuellement en exploitation dans la région de Yeoju.
Quand la terre respire
Pour gagner Séoul à partir de Yeoju, il fallait dans tous les cas compter deux journées pleines de marche par les routes qui longeaient les rives droite ou gauche du Han. La première et la plus ancienne, puisqu’elle remontait à la période des Trois Royaumes (57 av. J.-C.-668 ap. J.-C.), desservait temples et villages à partir du Namhan tout en assurant le prolongement du transport fluvial. Du haut des murs de la forteresse de montagne de Pasa, le promeneur embrasse du regard le spectaculaire paysage du fleuve et de sa vallée. Au sud, il apercevra le pont suspendu d’Ipo qui enjambe ce cours d’eau s’étirant à perte de vue en direction de l’ouest, tandis qu’au nord, il lui suffira d’observer les cimes du mont Taebaek qui se dressent à l’horizon pour comprendre le choix de l’emplacement de cet ouvrage défensif et imaginer l’âpre combat qu’y livrèrent entre elles les armées des Trois Royaumes de Goguryeo, Baekje et Silla. Cet axe routier fut aussi témoin du passage de deux monarques de Goryeo qui l’empruntèrent, à savoir Mokjong (r. 997-1009) et Gongmin (r. 1351-1374),
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Tombe de la reine Inseon située en contrebas de celle du roi Hyojong (r. 1649-1659), souverain de Joseon, et son pourtour de statues en pierre. Outre ces sépultures, le site de Yeongnyeong comporte celle, commune, du roi Sejong (r. 1418-1450) et de la reine Sohyeon située dans l’enceinte ouest, ainsi que celle, double, cette fois, du roi Hyojong et de la reine Inseon inhumés dans la partie est de ce site encore tout imprégné de la digne solennité qui seyait aux tombes royales de Joseon.
le premier, après avoir été renversé, ayant trouvé refuge à Chungju, tandis que le second, fuyant l’invasion des Turbans rouges, finit par s’établir à Andong. Sur l’itinéraire de visite qui lui est proposé, le voyageur découvrira aussi les vestiges monumentaux du temple de Godal, ce sanctuaire adossé au mont Hyemok et aujourd’hui encore tout enveloppé de l’aura que lui confère l’histoire. Sous le royaume de Goryeo, son enceinte s’étendait, aux quatre points cardinaux, sur pas moins trente li, soit environ douze kilomètres, et accueillait les moines par centaines, l’ampleur de cet effectif révélant à quel point
il bénéficiait de privilèges et soutiens accordés par la cour royale de Goryeo. Les historiens avancent l’hypothèse selon laquelle les imposantes dimensions de ce sanctuaire causèrent sa perte, puisque, après la chute du royaume de Goryeo, celui de Joseon, qui lui succéda à la fin du XIVe siècle, le priva des aides et faveurs qui lui étaient indispensables. Le temple de Godal a conservé jusqu’à nos jours de magnifiques spécimens d’art bouddhique tels que plusieurs pagodes en pierre et stupas, dont le célèbre Stupa du temple de Godal orné de sculptures particulièrement élaborées qui lui ont valu d’être classé Trésor national n°4. Outre leurs qualités esthétiques, les pagodes revêtirent une dimension politique aux yeux de la population dans la mesure où leur construction procéda d’une volonté d’affirmer l’autorité royale en recourant à l’énergie qui émane de la terre. Aujourd’hui, s’il est fort peu probable que le visiteur découvre le moindre vestige de la grandeur passée de ce temple, il ne manquera pas de ressentir une chaleureuse impression de bien-être et de réconfort en entendant souffler le vent frais au gré d’une promenade sur les collines avoisinantes.
L’œil de la sagesse
La fameuse route du sud, qui descendait jusqu’à Yeoju à partir de la capitale, ne constituait qu’une partie du réseau routier reliant cette dernière à Dongnae, l’actuelle Busan, sous le royaume de
Lieux à visiter à Yeoju
Joseon. C’est par cette artère que le roi Sejong (r. 1418-1450) se rendait à Yeoju, lieu de résidence de ses grands-parents maternels, ainsi que ses successeurs qui allaient se recueillir sur sa sépulture et sur celle du roi Hyojong (r. 1649-1659). La tombe du roi Sejong fut quant à elle déplacée de son emplacement d’origine situé à Gwangju, une ville de la province de Gyeonggi, à celui de Yeoju jugé plus propice au repos de l’âme du souverain. À faible distance de ce lieu connu sous le nom de Yeongneung, fut édifié le pavillon de Yeongwollu, c’est-à-dire « de l’accueil de la lune », qui offre sur le Han une vue réputée pour sa beauté. En contrebas, le promeneur verra s’étendre à l’ouest tous les quartiers du centre de Yeoju, tandis qu’en dirigeant son regard vers le nord, il apercevra les montagnes qui se profilent à l’horizon, par-delà l’autre rive du fleuve, dont le mont Hyemok qui s’élève en surplomb du temple de Godal, l’ensemble composant un paysage digne d’un tableau ancien. S’agissant de ce dernier sommet, il convient de préciser qu’il tire son nom d’un terme bouddhique signifiant « œil de la sagesse ». Dans le Sutra de l’illumination parfaite, il est fait mention des âmes pures et de leur « œil de la sagesse » qui reste limpide et serein, même à l’abri d’une ombrelle. Quelle que soit la hauteur à laquelle on s’élève, le corps et l’esprit n’en prennent pas moins la mesure, alors serais-je moi-même bien loin d’avoir acquis cet « œil de la sagesse » que confère la pureté de l’âme ?
Forteresse de Pasa
1 Pont d’Ipo Enceinte du temple de Godal Nouveau temple de Godal
Namhangang
Tombes royales de Yeongnyeong
Séoul 77km
Yeoju
Ancien embarcadère 3
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2 Parc de la céramique
« Yeoju Ceramic World » Temple de Silleuk
Lieu de naissance 4 de l’impératrice Myeongseong
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UN JOUR COMME LES AUTRES
Quatre décennies écoulées de f il à f il Depuis pas moins de quarante ans, le maître artisan Kim Jong-gu se consacre sans relâche à son métier de couturier, taillant et assemblant inlassablement les derniers modèles de la mode dans son atelier situé non loin de cette Dongdaemun Fashion Town qui est désormais le centre de la K-fashion à Séoul. Kim Heung-sook Poète Ha Ji-kwon Photographe
Formé au métier de couturier dès son adolescence, voilà plus de quarante ans, Kim Jong-gu coupe ici de l’étoffe dans l’atelier qu’il partage avec plusieurs confrères dans le quartier de Sindang-dong situé dans la capitale. Depuis 2018, il possède le titre de « couturier de première classe » octroyé par l’État.
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i la profession de styliste suscite bien des vocations à la seule idée de créer de beaux vêtements avec du tissu, la couture représente un aspect non moins important de ces réalisations, bien que peu visible et souvent oubliée, par la concentration, la maîtrise et le savoir-faire qu’elle exige. L’acquisition de ces compétences résulte d’un long et difficile apprentissage, comme en témoigne en connaissance de cause le maître artisan Kim Jong-gu. Apprenti dès son adolescence, il exerce son métier depuis quarante ans, cette longue expérience lui ayant valu de se voir décerner le titre de « couturier de première classe » en 2018. Alors que les autres artisans de son âge ont pour la plupart cessé leurs activités, Kim Jong-gu poursuit infatigablement les siennes dans l’atelier « Inseong Planning » qu’il possède à Sindang-dong, un quartier de Séoul proche de ce centre de la mode de Dongdaemun où prennent forme les dernières créations de la K-fashion. Pour cet artisan couturier, les journées de travail ressemblent fort à celles du travailleur salarié qu’il a été autrefois, à savoir qu’après un lever matinal et un peu d’exercice dans la salle de sport de sa résidence, suivi du petit déjeuner, il s’en va travailler de huit à vingt heures. L’aménagement de son atelier, comme l’organisation des tâches qui s’y déroulent, est conçu pour permettre à chacune des cinq personnes y travaillant de disposer d’une grande autonomie dans la production des patrons et modèles grâce à la place et au matériel qui leur sont alloués. Pour sa part, Kim Jong-gu réalise des modèles plus particulièrement destinés au commerce en ligne, aux boutiques de Dongdaemun, à l’import-export et au télé-achat. Kim Jong-gu précise que stylistes et couturiers divergent parfois sur la faisabilité des modèles. « Ceux qui posent problème sont souvent dus à de jeunes créateurs manquant d’expérience et il suffit alors d’attirer leur attention sur ces difficultés. Faute d’avoir pu les convaincre, nous nous en tenons à leurs instructions et, devant le résultat de
notre travail, ils se rendent aussitôt compte de leur erreur. Le succès d’un modèle repose sur la mise en œuvre de tout un ensemble de procédés et ce qui compte, au final, c’est la satisfaction du couturier, mais aussi du créateur et surtout de la clientèle. Pour réussir dans ce métier, comme dans beaucoup d’autres, l’essentiel est d’aimer ce que l’on fait. Il faut savoir travailler en silence, être minutieux et très concentré sur l’ouvrage, sans perdre de vue ses objectifs. L’acquisition du savoir-faire requiert une énorme motivation ». Après s’être entendu avec son client sur le prix du vêtement à réaliser au vu du patron qu’il a présenté, Kim Jong-gu y applique une majoration en fonction de la plus ou moins grande complexité de son exécution. « Au moment de la coupe, la rapidité s’avère indispensable, car la moindre hésitation représenterait une perte de temps. Le travail est une vraie course contre la montre pour respecter les délais fixés en accord avec le client ».
Une fierté retrouvée
Appréciant les contacts et échanges avec les jeunes, Kim Jong-gu assure une formation à l’intention de ceux qui souhaitent embrasser sa profession. Au cours de l’histoire, les couturiers ont eux aussi souffert d’événements tragiques, à l’instar de Jeon Tae-il, qui exerçait au marché de Pyeonghwa situé à Dongdaemun et fut la victime la plus célèbre de la répression perpétrée à l’encontre du mouvement ouvrier coréen. Révolté par les conditions indignes imposées à des adolescents qui travaillaient plus de quatorze heures par jour et sans les moindres congés dans des ateliers insalubres privés de lumière naturelle, le jeune couturier s’immola par le feu sur la voie publique le 13 novembre 1970, alors qu’il n’avait que vingt-deux ans, non sans exhorter les patrons concernés à « se conformer à la législation du travail ». Sa mort allait être suivie d’une campagne visant à sensibiliser les travailleurs à leurs droits et des premières organisations syndicales. Les couturiers coréens sont pour la plupart âgés d’une cinquantaine d’années et, à Séoul, bon nombre d’entre eux possèdent un atelier à proximité du centre de la mode de Dongdaemun. Ils soustraitent une partie de leur activité en faisant appel à des proches ou à des entreprises familiales et, si leurs conditions de travail se sont considérablement améliorées par rapport à celles qu’avait connues Jeon Tae-il à ses débuts, ils n’en effectuent pas moins encore de longues journées de travail pour lesquelles ils sont faiblement rémunérés. « Il n’est pas étonnant que le métier attire aussi peu de jeunes,
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alors que celui de styliste semble beaucoup plaire » constate Kim Jong-gu. « Quand j’étais apprenti, dans mon adolescence, je prenais des coups dès que je faisais la moindre faute. Puis, à mes débuts, j’ai pensé cent fois renoncer à ce métier qui payait si peu tout en exigeant autant d’efforts, mais, finalement, ceux-ci m’ont valu d’être toujours plus demandé » se souvient Kim Jong-gu, qui attribue ce succès aux répercussions du hallyu, cette fameuse « vague coréenne ». Cet engouement suscité à l’origine par la K-pop allait s’étendre par la suite au secteur de la beauté, puis, dernièrement, à celui de la mode, comme en témoigne l’apparition des néologismes « K-beauty » et « K-fashion ». Conscients du nouveau potentiel que représente ce dernier domaine à l’international, les pouvoirs publics se sont engagés dans une politique de soutien à la formation de main-d’œuvre qualifiée. Cette filière exerce désormais un attrait dont atteste l’effectif en constante hausse des élèves qu’accueille l’Institut supérieur de couture KASSA (Korean Advanced Sewing Skills Academy), où Kim Jong-gu assure toute une journée de cours devant des classes de vingt apprentis. En s’entendant appeler « maître » par ceux-ci, celui qui fut contraint d’arrêter ses études au collège éprouve un sentiment de bonheur mêlé d’une certaine gêne. « Lorsque mon fils m’a dit qu’il voulait être couturier quand il serait grand, je m’y suis tout à fait opposé. À cette époque, on vivait mal de ce métier peu valorisant dans lequel je ne voyais pas d’avenir, alors qu’aujourd’hui, je l’encouragerais dans cette voie. Il travaille maintenant dans l’informatique, ce qui ne le rend pas toujours heureux, mais s’il décide un jour de se reconvertir dans la couture, je l’y aiderai de mon mieux. »
Les hauts et bas d’une carrière
Kim Jong-gu naît en 1962 à Goheung, un village rural
de la province du Jeolla du Sud, dans une famille de sept enfants comportant trois garçons et quatre filles. Lorsqu’elle part pour Séoul, alors qu’il est âgé de huit ans, son père le fait immédiatement entrer en apprentissage dans un atelier de couture qui fournit repas et logement, mais ne lui verse pas de salaire. En ces temps d’industrialisation à marche forcée, Kim Jonggu travaille des journées entières jusqu’à minuit, voire toute la nuit, dans cet atelier dont il ne sort que pour se rendre à l’école de couture. Jamais il n’oubliera les mots de ce père selon lequel il ne pourrait vivre décemment qu’après avoir appris un métier, alors, malgré son envie constante d’échapper à cette difficile existence, il saura faire preuve de ténacité. L’établissement professionnel qu’il fréquente ne relevant pas de l’éducation nationale, l’obtention d’une équivalence avec le certificat de fin d’études du collège l’amène à se présenter à un examen national auquel il échouera par deux fois en raison du peu de temps que lui laisse son travail pour se consacrer à ses études. Si son entrée dans la vie active s’avère plus satisfaisante en lui permettant de travailler chez plusieurs couturiers, elle intervient dans un contexte où l’industrie textile se trouve en pleine mutation après avoir constitué un important facteur de croissance économique dans les années 1980. « Avec la diffusion du prêt-à-porter, le sur-mesure n’avait plus autant de succès. Je n’avais pas ménagé mes efforts pendant mes études et voilà qu’il n’y avait plus de travail. La seule issue était d’entrer chez un fabricant de prêt-à-porter féminin ». Les dix années où il y restera lui permettront de faire la rencontre de sa future épouse, qui travaille aujourd’hui encore dans cette entreprise. Kim Jong-gu sera plus tard en mesure d’en créer une à son tour en s’associant avec un ancien collègue, mais les deux hommes se verront contraints de mettre fin à leurs activités quand éclatera la crise financière asiatique de 1997, ce qui ne les dissuadera pas pour autant de se doter de leur propre marque de vêtements et d’ouvrir une cinquantaine de magasins dans tout le pays. Par la suite, la hausse du coût de la main-d'œuvre les conduira à opter pour une délocalisation en Chine, plus précisément à Weihai, une ville située dans la province du Shandong, le problème des frais de personnel commençant aussi à s’y poser après sept années d’implantation.
« Pour bien faire son travail, il faut toujours penser à ce que l’on est en train de faire : voilà mon seul principe ».
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« Les 180 personnes qu’employait l’entreprise comptaient évidemment voir leur salaire évoluer en fonction de leur expérience et elles se sont mises en grève pour obtenir satisfaction. Comme le responsable que nous avions nommé restait intraitable, je me suis lassé de cette situation et me suis désengagé ». Ayant effectué trois années d’études de chinois dans le cadre de cours du soir dispensés par l’Université de Shandong, Kim Jong-gu allait pouvoir se joindre à un homme d’affaires d’origine nord-coréenne pour entreprendre l’exportation en Corée du Sud de vêtements fabriqués à Pyongyang. Cette activité implantée dans la ville de Dandong allait à son tour connaître une fin prématurée suite à la détérioration des relations intercoréennes et à l’interruption des échanges commerciaux. Kim Jong-gu se verra alors obligé de rentrer au pays et d’accepter un emploi salarié chez un fabricant de prêt-à-porter féminin où il travaillera cinq années durant.
Un entrepreneur comblé
Depuis qu’il s’est établi à son compte, Kim Jonggu a toute liberté de répondre ou non aux demandes d’une clientèle qui ne tarit jamais. « Dans ce métier,
l’âge du départ à la retraite n’est pas fixé et je peux donc continuer à travailler aussi longtemps que je le souhaite. Dans la confection, je connais d’autres fabricants encore en activité qui ont débuté, comme moi, dans les années 1970 et 1980 ». Kim Jong-gu consacre ses loisirs à la lecture, qui lui a permis de découvrir Les enseignements de Confucius et de Lao Tseu, ainsi que des ouvrages d’histoire et d’économie, mais il aime par-dessus tout à se plonger dans Triomphez de vos soucis : vivez, que diable ! de Dale Carnegie ou dans Le roman des trois royaumes de Luo Guanzhong, qu’il a lus plus de dix fois. Selon un vieil adage, il n’est prudent ni de se lier d’amitié avec quelqu’un qui n’a jamais lu Le roman des trois royaumes ni d’argumenter avec quelqu’un qui l’a lu plus de trois fois, mais, moins encore, de s’approcher de quelqu’un qui l’a lu plus de dix. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Kim Jong-gu se passionne autant pour l’analyse des relations humaines que livre cette œuvre et pour les stratégies ou tactiques qu’elle préconise dans le combat sans fin qu’est la vie. Si Kim Jong-gu n’avait guère le loisir de rêver à l’époque où il s’initiait au métier, encore adolescent, il déborde aujourd’hui de projets. « J’aspire à moins travailler pour pouvoir partir en vacances avec ma famille et apprendre toujours plus grâce à la lecture. Quand je vivais en Chine, j’ai beaucoup voyagé. J’ai pu admirer le mont Tai et le mont Paektu, mais il me reste encore beaucoup d’autres endroits à découvrir ».
Les travaux réalisés aujourd’hui par Kim Jong-gu portent principalement sur des commandes de stylistes qui lui confient la confection des modèles de leurs dernières créations et l’homme de métier s’acquitte de cette tâche avec une minutie et une dextérité qui donnent vie à leurs idées.
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DIVERTISSEMENT
Par-delà l’antagonisme des sexes À l’heure où le mouvement #MeToo s’étend à un rythme rapide, on ne saurait s’étonner du bon accueil qu’a fait le public coréen au roman Kim Ji-young, née en 1982, ainsi qu’à l’adaptation à laquelle il a donné lieu au septième art, d’aucuns déplorant toutefois l’effet que peuvent produire ces œuvres sur l’ensemble de la création cinématographique, mais aussi sur l’état d’esprit qui règne dans le pays. Lee Hyo-won Rédactrice indépendante
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Un incontestable succès commercial
Malgré le choc en retour contre le féminisme qu’avait provoqué le roman, son adaptation au cinéma s’est placée en tête du box-office coréen en octobre dernier, mais ce succès n’a pas de quoi surprendre si l’on se souvient du million d’exemplaires auquel s’est vendu le livre fin 2018. Une telle diffusion relevait de la prouesse dans un pays où la lecture occupe une place limitée dans les loisirs, chacun se mettant en devoir d’acheter le livre ou à l’emprunter. La scénariste de télévision Cho Nam-joo, à qui est dû ce succès de librairie, l’a écrit en à peine deux mois pour parler du sexisme et de la discrimination qui, de manière tant explicite qu’implicite, peuvent se manifester quotidiennement dans l’univers familial, scolaire ou professionnel, ainsi que dans les lieux publics. Son livre a aussi inondé les rayons des libraires chinois, japonais et taïwanais, tandis que des éditeurs en ont acquis les droits de diffusion aux États-Unis et dans plusieurs pays européens. Contrairement à ce qui se passe souvent dans les films de Hollywood, son personnage principal, une jeune femme qui répond au prénom très courant de Ji-young, n’entreprend pas de dénoncer les injustices dont elle fait l’objet. Il s’agit d’une trentenaire comme les autres qui, après avoir interrompu ses activités professionnelles à la naissance de
1. Première de couverture du roman Kim Ji-young, née en 1982 qu’a fait paraître Cho Nam-joo en 2016 chez Mineumsa, un éditeur qui s’attache à rassembler des œuvres choisies dues à de jeunes écrivains. Ce succès de librairie allait susciter des débats enflammés sur la condition féminine et sa traduction en plusieurs langues a permis de le porter à la connaissance du lectorat étranger.
© Mineumsa
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À
l’automne 2016, un roman intitulé Kim Ji-young, née en 1982 allait contribuer à l’intensification du mouvement #MeToo, qui s’amorçait alors en Corée, par l’analyse sans complaisance qu’il livrait du sentiment d’oppression nourri par les innombrables situations où les femmes coréennes sont victimes de discrimination sexuelle. Nonobstant son retentissement considérable sur les lecteurs de tout âge, ce livre n’en a pas moins été la cible de virulentes critiques suscitées par une misogynie viscérale. Si trois années se sont écoulées depuis lors, le film qui vient d’être adapté de cette œuvre littéraire ravive la polémique entre ces points de vue opposés.
© Lotte Entertainment
2. Scènes du film éponyme sorti en salle au mois d’octobre dernier. Ce premier long métrage de la réalisatrice Kim Do-youn a été précédé d’une bande-annonce qui a relancé la polémique sur la question féminine en raison de son traitement dans cette adaptation du roman au septième art.
son enfant, se lasse peu à peu de cette condition de femme au foyer qui a fait passer au second plan ses rêves de jeunesse et a mis fin à sa carrière jalonnée de promotions prometteuses. Pour autant, ses jeunes années n’ont pas été dépourvues d’aspects ou d’épisodes qui furent loin d’être plaisants. Elle se souvient ainsi que, dans son enfance, son petit frère et les garçons de l’école étaient toujours servis les premiers à table. À l’adolescence, on l’accusera d’avoir aguiché l’homme qui la harcelait, puis elle sera victime d’un prédateur sexuel qui a placé une caméra miniature dans les toilettes de son lieu de travail. Elle aura aussi à subir les sarcasmes de cette passante qui lui lance qu’elle « profite bien de l’argent de son mari » parce qu’elle boit un café sur un banc du jardin public où elle a amené son bébé. Ces situations désagréables dont fait l’expérience Ji-young vont d’autant plus toucher le public que celle-ci incarne tout à la fois la fillette, la mère, la sœur, la femme et la voisine que tous et toutes connaissent ou ont été. Face à ces comportements injustes, elle a dû ravaler sa colère, comme s’y sont résignées beaucoup de ses congénères féminines, tout bonnement parce qu’ils font partie de leur quotidien, et c’est cette communauté de destin qui fait la force du film, l’écrivaine elle-même déclarant que « la vie de Ji-young ressemble fort à celle [qu’elle a] vécue ».
Des témoignages convergents
Dans l’œuvre cinématographique, le personnage du mari de Ji-young, un homme attentionné qui ne peut que constater les tendances dépressives et l’irritabilité croissante de son épouse, va s’efforcer de lui apporter son aide, celle-ci ayant également pris conscience de ses propres troubles psychologiques. Cette œuvre s’inscrit dans contexte de la persistance du modèle de société patriarcal qui subsiste en Corée, un pays que le Forum économique mondial a, cette année, classé au 108e rang sur les 153 que compte son Indice mondial d’écart entre les sexes, lequel s’applique par ordre décroissant. En outre, une étude rendue publique en 2013 par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime fait état d’une proportion de 52, 5 % de femmes victimes d’homicides, ce chiffre étant l’un des plus élevés enregistrés à l’échelle mondiale. Ces dernières années, le pays a pourtant connu un mouvement de revendication féministe d’une ampleur sans précédent, bien avant la naissance des phénomènes #MeToo et #TimesUp déclenchés par les dénonciations de harcèlement sexuel formulées à l’encontre du producteur américain Har-
vey Weinstein. Quelques mois à peine avant la parution du roman Kim Ji-young, née en 1982, dans un karaoké situé non loin de la station de métro Gangnam, une jeune femme était assassinée par un inconnu qui allait plus tard déclarer à son procès qu’il avait cédé à une pulsion criminelle parce qu’il se sentait méprisé par les femmes.
Une stigmatisation tardive
Si le septième art coréen n’a abordé que dernièrement la question des discriminations sexuelles, c’est que ses cinéastes craignaient de se voir reprocher d’exprimer des points de vue trop négatifs, ce en quoi ils n’avaient pas tout à fait tort, puisque l’actrice Jung Yu-mi allait se voir adresser de nombreux commentaires haineux sur les réseaux sociaux en raison de son interprétation du rôle de Ji-young. Avant même la sortie du film, une pétition y avait circulé pour exiger qu’il soit retiré des salles. Les innombrables critiques dont ont fait l’objet cette œuvre et le roman qui l’a inspirée affirmaient que tous deux se livraient à des généralisations en présentant les hommes avec un parti-pris subjectif et sexiste qui ne pouvait qu’accentuer les conflits avec les femmes. D’aucuns sont allés jusqu’à déclarer que le film n’était que le fruit de fantasmes féminins et que son personnage principal s’y montrait d’un égocentrisme consternant. Le film n’en a pas moins eu un impact énorme, ne serait-ce qu’en raison du très grand nombre de cinéphiles que compte la Corée, puisqu’il dépasse celui de tous les autres pays. Dans la presse coréenne, les articles évoquent désormais le nom de « Kim Ji-young » pour se référer à la discrimination dans l’emploi en raison du sexe, dont les cas s’avèrent passer de 2 % à 28 % après le mariage. En décembre dernier, le ministère de l’Égalité des sexes et de la Famille annonçait son intention de mettre en œuvre un plan de soutien à la réinsertion professionnelle des femmes suite à une maternité. Pour nombre de journalistes, de telles mesures sont à interpréter comme une répercussion de « l’effet Kim Ji-young ». Par ailleurs, il convient de souligner que la mise en scène du film tiré du roman Kim Ji-young est due à l’actrice et réalisatrice Kim Do-young, l’une des rares femmes, jusque-là, à avoir eu la possibilité de travailler sur une production de cette envergure. Comme à Hollywood, la parité n’est guère la règle derrière la caméra en Corée et la présence des femmes dans l’industrie du cinéma n’a franchi le cap des 10 % qu’en 2018, selon les chiffres fournis par le Conseil coréen du cinéma, mais peut-être le fameux « effet Kim Ji-young » contribuera-t-il à inverser cette tendance ?
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INGRÉDIENTS CULINAIRES
Un ingrédient qui peut se suffire à lui-même Les namul, ces plantes sauvages auxquelles recourt la cuisine coréenne depuis des temps anciens, restent aujourd’hui très prisés des Coréens, mais sont désormais également connus à l’étranger par le biais d’une cuisine des temples très au goût du jour par sa composition végétarienne, comme en témoignent les spécialités proposées au menu des plus grands restaurants. Jeong Jae-hoon Pharmacien et rédacteur culinaire
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i tous les pays possèdent une spécialité culinaire mondialement connue, tels les fish and chips des Britanniques, la choucroute des Allemands ou les tacos mexicains, on ne saurait croire que leur gastronomie se résume à ces préparations sous peine de faire preuve d’ignorance. Parmi toutes les préparations d’une tradition culinaire ancienne, il n’est certes pas aisé de nommer les plus importantes, mais on ne fera pas erreur en citant celles à base de namul.
Aux origines de la cuisine coréenne
Le vocable « namul » s’avère d’un emploi d’autant moins évident qu’il est d’emblée difficile à définir, le Grand dictionnaire de la langue coréenne en donnant deux acceptions différentes. Le sens premier en est « toute plante comestible » telle que la fougère, les racines de campanule, les pousses de fatsia japonica ou de bourse-à-pasteur, mais il prend aussi celui de « plat à base de plantes ou de feuilles comestibles bouillies, sautées ou crues et assaisonnées ». Cette double signification confère ainsi aux namul, outre leur qualité d’ingrédients, celle de la préparation à part entière dont ils sont constitutifs. S’agissant des premiers, il convient de préciser qu’ils sont plus variés que ceux dont il est fait mention, car ils englobent tout légume pouvant s’accommoder de manière analogue, dont la pomme de terre ou l’aubergine, soit sautées en fines tranches, soit bouillies et salées ou assaisonnées à la sauce de soja, de même que la courgette ou le radis noir. Quant aux germes de soja ou de haricot
1. Pousses de fatsia japonica, ciboulette sauvage et bourse-à-pasteur (de gauche à droite), ces légumes particulièrement appréciés des Coréens, apparaissent dès les premiers jours du printemps dans les champs et montagnes. Par leur saveur et leur arôme agréables, ces plantes sauvages offrent leurs vertus apéritives aux estomacs alanguis après les longs mois d’hiver. 2. À la saison nouvelle, les marchands apportent leurs paniers remplis de différentes variétés de légumes, cellesci s’élevant en Corée à plus de trois cents et recélant minéraux et vitamines en abondance.
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mungo, qui prennent respectivement les noms de kongnamul et de sukjunamul, ils correspondent bien aux deux significations ci-dessus, puisqu’ils font l’objet tantôt d’une culture spécifique dans des récipients percés de trous, tantôt d’une cuisson à l’eau et d’un assaisonnement qui en feront un plat.
Des produits de saison
Le terme namul revêt donc en lui-même un sens assez complexe, une bonne compréhension des mots « plante comestible » qui le définissent exigeant quelques explications. Comme le sous-entend cette définition, les plantes sauvages de ce type peuvent ou non être comestibles et la méconnaissance de ce fait est parfois lourde de conséquences, comme en témoignent les cas de consommation imprudente de pousses toxiques dont font parfois état les journaux télévisés. Les différentes variétés de namul croissent à une saison donnée qu’il est impératif de connaître avant de s’aventurer à les récolter, mais la première d’entre elles qui vient à l’esprit est le printemps, puisque ces plantes s’avèrent exclusivement comestibles à l’état de pousses, c’est-à-dire avant qu’elles n’acquièrent une consistance trop ferme, nombre d’entre elles demeurant cependant impropres à la consommation tant que n’en ont pas été retirées les parties nocives. Tel n’est pas le cas de la ciboulette sauvage (dallae), du sedum sarmentosum (dolnamul), du pimpinella brachycarpa (chamnamul) et de l’aster sauvage (chwinamul), qui ne renferment pas de toxines et peuvent être absorbés crus, tandis que la fougère (gosari) et l’hémérocalle (wonchuri) doivent être bouillies. Cette dernière est une plante ornementale très appréciée qui produit, le printemps venu, de jeunes pousses à l’agréable goût aigre-doux qui contiennent en outre de la colchicine. Cette substance aux propriétés anti-inflammatoires entre principalement dans la composition de
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médicaments destinés à atténuer les douleurs de la goutte aiguë, mais des chercheurs ont découvert dernièrement que ces vertus permettaient aussi de lutter contre les troubles cardiovasculaires survenant après une crise cardiaque. En revanche, pour confectionner un plat de namul composé de ces pousses, il faut impérativement en ôter la colchicine, faute de quoi le mangeur sera pris de vomissements, maux d’estomac et diarrhées. À cet effet, il suffira de les faire cuire à l’étuvée, puis de les mettre à tremper dans de l’eau froide, puisque la colchicine est soluble dans celle-ci, à condition toutefois de l’y laisser assez longtemps pour que disparaissent les toxines. La teneur toujours plus forte en colchicine qu’acquiert la plante au fur et à mesure de sa croissance exclut de la consommer autrement que sous forme de ces pousses printanières. L’expression san namul, qui signifie littéralement « légume de montagne », désigne en effet les plantes sauvages comestibles qui poussent sur ces reliefs, mais aussi dans les champs. En Corée, plus de trois cents variétés y ont été répertoriées, dont, pour le seul aster sauvage, pas moins d’une soixantaine parmi lesquelles vingtquatre sont comestibles. Pour tirer le meilleur parti de cette manne sans s’exposer à un quelconque risque, les connaisseurs sauront choisir le moment de la cueillette et le mode de préparation adéquats. Il convient aussi de rappeler que certaines espèces sont cantonnées à une situation géographique donnée, comme la barbe-de-bouc du Kamtchatka ou l’Erysimum amurense Kitag, respectivement dits samnamul et bujiggaengi en coréen et uniquement présents sur l’île d’Ulleung.
Des modes de préparation variés
L’art et la manière d’accommoder les namul se décline diversement, car le cuisinier pourra tour à tour les étuver et faire tremper dans l’eau froide afin d’en supprimer l’amertume, puis les frire, attendre patiemment qu’ils mûrissent pour les consommer crus, assaisonnés d’une sauce ou d’un concentré de soja, les agrémenter d’un peu d’huile de perilla ou de sésame, les saupoudrer de graines de sésame moulues et de sel ou
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de graines de perilla en poudre, ou encore les relever d’une pincée de piment rouge en poudre. Ces différents procédés libéreront autant de saveurs et d’arômes évocateurs de la diversité des espèces végétales sauvages. Selon qu’il est consommé cru ou étuvé et assaisonné, l’aster sauvage peut ainsi prendre un goût acide de pomme verte ou agréablement amer. S’il rappelle celui-ci par son amertume, le Ledebouriella seseloides, ou bangpung en coréen, offre des nuances gustatives spécifiques mêlant la menthe à l’écorce de mandarine. Quant à la ciboulette sauvage et à la bourse-à-pasteur, que les Coréens consomment plus que tout autre légume vert au printemps, elles possèdent un goût et un arôme particulièrement subtil, voire indéfinissable. La spécialiste des neurosciences cognitives Rachel Herz, célèbre pour ses travaux sur la psychologie de l’odorat, souligne dans son ouvrage The Scent of Desire: Discovering Our Enigmatic Sense of Smell, que le vocabulaire relatif aux sensations olfactives s’avère beaucoup plus restreint que celui des autres perceptions sensorielles,
1. La bourse-à-pasteur vient souvent agrémenter une soupe au concentré de soja ou accompagner une préparation cuite à l’étuvée à laquelle viennent s’ajouter concentré de soja et de piment rouge, ail et poireau, ainsi que graines et huile de sésame. 2. Cueillies au printemps, les jeunes pousses de fatsia japonica se consomment le plus souvent étuvées et assaisonnées d’une sauce à base de concentré de piment rouge, de vinaigre et de sucre. 3. Plusieurs légumes verts entrent dans la composition du bibimbap, ce plat de riz surmonté d’un œuf frit et garni de bœuf, concentré de piment rouge et huile de sésame relevant la saveur de l'ensemble. 2
les limites de ce registre lexical apparaissant en particulier lorsqu’il s’agit de décrire le parfum bien particulier de la ciboulette sauvage ou de la bourse-à-pasteur. La première associe un certain goût piquant, qui rappelle celui de l’ail en raison de sa teneur en allicine, à une douceur que ne possède pas celui-ci et qui procure une impression de fraîcheur. La seconde, qui appartient à la famille de la moutarde, présente la particularité de renfermer des composés soufrés responsables de son puissant arôme caractéristique. Toutefois, les mots ne peuvent rendre compte de toute la richesse gustative et olfactive de ces plantes. Pour ma part, dès la première cuillerée de soupe de bourse-à-pasteur au concentré de soja, je me crois transporté dans un champ qui exhale son odeur de terre humide par un matin de fin d’hiver. Ainsi, une seule bouchée de ciboulette sauvage ou de bourse-à-pasteur vaut mieux que de longs discours.
Toutes les prémices du printemps dans un arôme
Si les gourmets se plairont à goûter à chacune des variétés de namul et à comparer leurs arômes, ils se délecteront plus encore à les consommer sous forme du fameux bibimbap, une préparation composée d’un mélange de ces légumes avec du riz et relevée d’un soupçon de concentré de piment appelé gochujang, ainsi que d’huile de sésame, un œuf frit venant surmonter l’ensemble. Des plus faciles à confectionner au moyen de riz et de namul conservés au réfrigé-
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rateur, il figure parmi les grands classiques des restaurants coréens aux côtés des gukbap, qui consistent en différentes soupes au riz désignées par ce terme générique. La saveur à la fois douce et piquante du piment rouge ajouté à ces préparations se marie avantageusement avec les différentes textures des légumes qu’il agrémente. À ceux qu’une telle alliance de saveurs n’attirerait guère, on ne manquera pas de rappeler qu’elle procède à sa manière d’un esprit d’ouverture et de tolérance par sa diversité à l’image de celle des ingrédients du bibimbap. Depuis quelques années, de nouvelles tendances se dessinent dans l’emploi culinaire des namul et certains fabricants effectuent des recherches sur la saveur comme sur la préparation de ces ingrédients, tandis que les grands restaurants s’efforcent toujours plus d’élaborer de nouveaux menus à base de ces légumes. Tradition gastronomique et innovation culinaire semblent ainsi aller de pair dans le cas des namul.
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MODE DE VIE
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Au grand jour Ces temps-ci, les sex-shops coréens sortent de l’ombre des petites rues pour se transformer en d’agréables espaces de convivialité qui ont pignon sur rue dans les quartiers commerçants et dont les jeunes gérants échangent dans ce domaine sans la moindre honte avec leurs clients. Baek Young-ok Romancière Heo Dong-wuk Photographe
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armi les villes européennes que j’ai visitées en 1995, je dois avouer que Paris et Londres ne m’ont pas fait une grande impression, contrairement à Amsterdam ! En partant pour les Pays-Bas, je ne m’attendais à trouver guère plus que les tulipes et moulins à vent dont j’avais entendu parler à l’école, mais, à mon arrivée dans la gare centrale d’Amsterdam, j’ai découvert avec étonnement d’énormes godemichés qui pendaient du plafond et une quantité impressionnante de revues pornographiques alignées sur les présentoirs des marchands de journaux. Jamais je n’aurais cru qu’il soit possible d’exposer ces accessoires intimes à la vue de tous, mais je n’étais pas au bout de mes surprises ! En me promenant le long des canaux, j’ai remarqué plusieurs belles femmes blondes très maquillées, pourvues de longs faux-cils et chaussées d’escarpins à talon aiguille, mais, en les croisant, j’ai compris, à la vue de leur musculature, qu’il s’agissait en fait d’hommes. Sur le moment, j’en ai été si choquée que je me suis promis de ne plus jamais remettre les pieds dans cette ville digne de l’Enfer de Dante. Aujourd’hui, je n’aurais de toute façon pas besoin de faire le voyage pour m’instruire dans ce domaine, car j’habite désormais en face d’un sex-shop dont la devanture, à première vue, ferait plutôt penser à une boutique de produits de beauté ou même à une simple épicerie. Loin d’être chose rare dans la capitale, les magasins de ce type prolifèrent actuellement dans des quartiers tels que celui de l’Université Hongik, qui est le plus fréquenté de Séoul, mais aussi dans des endroits très chics de la rive gauche comme Gangnam ou Garosugil.
Curieuse d’en savoir plus sur cette nouvelle tendance, je me suis adressée aux jeunes collaborateurs d’une vingtaine d’années qui travaillent pour une émission que j’anime. L’un d’entre eux m’a appris que les gens de sa génération avaient l’esprit « très libre » en matière de mœurs sexuelles et qu’il leur arrivait souvent d’afficher sur les réseaux sociaux des photos de leur couple en train de s’embrasser ou de s’étreindre, voire certaines parties de leur anatomie, cette pratique nouvelle répondant à une volonté d’être au centre des attentions.
Une découverte en toute convivialité
Les images d’intérieurs de sex-shops ne manquent certes pas sur Internet, mais j’ai voulu voir par moi-même à quoi ils ressemblaient vraiment. Hormis le contrôle d’identité et les caméras de surveillance de l’entrée, ces dernières servant uniquement à prévenir les cambriolages, une fois sur les lieux, je n’ai guère constaté de différence par rapport aux commerces habituels, tout étant fait pour éviter au client de ressentir une quelconque gêne. Comme la plupart des sex-shops actuels, celui où je me suis rendue comportait plusieurs pièces consacrées à la présentation de certains produits, comme le feraient les rayons d’un magasin de bricolage, et j’ai appris que quelques-uns possédaient même un studio photo à l’intention des clients qui souhaitent prendre des selfies et diffuser des photos personnelles accompagnées de commentaires concernant leurs achats. Sur les quatre étages de cet immeuble qui aurait tout aussi bien pu abriter un magasin de meubles, évoluait une clientèle jeune et manifestement enthousiaste chez qui
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1. Devanture d’un sex-shop très apprécié des jeunes. Par son aspect comme par son emplacement à l’entrée de Yeonnam-dong, un quartier très fréquenté de la capitale, cet établissement diffère grandement de ses prédécesseurs aux rideaux tirés qui se cachaient au fond d’une ruelle. 2. Ce sex-shop tiendrait presque de la boutique de produits de beauté par sa vitrine aux nombreux produits mis en valeur par un vif éclairage.
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l’image obscène de la sexualité a cédé la place à une vision inspirée par la joie de vivre. Il n’y avait d’ailleurs rien de mal à cela, car on ne saurait reprocher à des gens de cet âge de vouloir fréquenter ces établissements pour y discuter de leurs goûts et découvrir des produits qui puissent les satisfaire au mieux. Godemiché en main, comme s’il tenait un micro, un créateur de contenus se joignait aux vendeurs pour parler de certains articles : -La cire de cette bougie parfumée fond à basse température, soit environ 40°C, ce qui permet d’en faire couler des gouttes sur le corps de votre partenaire. -Mais ne va-t-elle pas durcir au contact de la peau ? -C’est précisément ce qui plaît le plus dans ce produit très tendance. Passant ensuite au sujet des préservatifs, le jeune homme explique que la plus grande finesse en est attendue en Asie. Il précise que ceux composés de polyuréthane, une matière supérieure au latex, s’avèrent très sûrs tout en garantissant plus de plaisir, puis il conclut en mettant son auditoire en garde contre les rapports non protégés. En poursuivant mon chemin, quelle n’a pas été ma surprise de voir des clients essayer sur place différents gels, après quoi ils se lavaient avec un produit nettoyant ! J’ignorais aussi qu’il existait des préservatifs « bio » exempts de conservateurs tels que le parabène, ainsi que des gels composés d’ingrédients issus de l’agriculture biologique. Dans un coin discret éclairé par une lumière tamisée,
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étaient disposés fouets, menottes et vêtements très apprêtés qui n’étaient pas sans intérêt et m’ont paru moins incongrus que je ne l’aurais imaginé s’agissant de tels articles. Autant de produits dont les clients s’empressent de parler sur les réseaux sociaux, de même qu’ils formulent des commentaires sur l’ensemble d’un magasin. Dans le commerce en ligne, les internautes pourront aussi se procurer des jeux de société pour adultes auxquels ils pourront jouer avec des cartes et dés, ces derniers ayant la curieuse particularité d’être lumineux pour rester visibles dans l’obscurité !
Illusion ou plaisir surfait ?
Dans un ouvrage paru en 2007 et intitulé Schattenliebe: Nie mehr Zweite(r) sein, c’est-à-dire « l’amour des ombres ou comment n’être jamais le second », qui traite des aspects psychologiques de l’adultère, les spécialistes autrichiens Gerti Senger et Walter Hoffmann soulignent que ceux qui sont coutumiers des sites de sexe en ligne ne font en réalité qu’explorer leur propre subconscient, même s’ils refusent de le reconnaître, car l’usage que chacun fait de l’Internet est révélateur de ses véritables motivations. Quoi de plus vrai ? Si les sex-shops se montrent aujourd’hui au grand jour, les sites Internet consacrés au sexe fonctionnent pour une large part de manière souterraine. Le fait d’exposer sainement sa sexualité ou, au contraire, de la dissimuler comme quelque chose d’obscène procède de causes profondes liées au subconscient, alors
Parfum aux phéromones et compléments de sérotonine auront-ils leur place dans la trousse de maquillage des femmes ? 1. Intérieur d’un sex-shop franchisé du quartier de Sinchon situé à Séoul. Tandis que les clients de ce type de commerce s’y rendaient autrefois seuls et un peu honteusement, ceux d’aujourd’hui, plus jeunes, n’hésitent pas à les fréquenter en couple ou avec des amis pour se distraire ou acheter sans hésitation les produits qu’ils ont essayé sur eux. 2. Les produits proposés par ces commerces comportent nombre d’articles de fantaisie conçus avec le concours d’artistes typographes ou de dessinateurs de BD et dessins animés pour attirer les collectionneurs.
ce que l’on veut bien dire dans ce domaine ne constitue pas forcément une vérité. Les couples mariés semblent ainsi enclins à exagérer en paroles la fréquence de leurs rapports sexuels, l’absence de ces relations représentant à leurs yeux le principal motif de mésentente, comme en attestent les recherches effectuées sur le moteur Google à ce propos, 3,5 et huit fois plus nombreuses que celles portant respectivement sur les mots clés « mariage malheureux » ou « mariage sans amour ». Le scientifique américain de renommée mondiale Seth Stephens-Davidowitz affirme, dans son livre Everybody Lies: Big Data, New Data, and What the Internet Can Tell Us About Who We Really Are (2018), que l’importance de la sexualité tend aujourd’hui à être surfaite, en dépit de quoi le fait que les jeunes se précipitent sur leurs réseaux sociaux au saut du lit pour y diffuser des images et films à caractère sexuel traduit une évolution des mentalités sur la question de la vie privée.
Quel avenir ?
Il y a quelques années de cela, je dînais en compagnie de jeunes gens et, quand l’épilation de type « maillot brésilien » a été mentionnée au hasard de la conversation, mes convives ont émis l’idée que cette pratique était liée à l’attrait des nouvelles générations pour le sexe. L’un d’eux, pour avoir longtemps vécu à l’étranger, avait constaté que nombre d’Occidentaux jugeaient inconvenant de ne pas
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s’épiler, la notion d’hygiène semblant ainsi avoir changé dans ce qu’elle recouvre. Il en va de même de l’impression que l’on peut ressentir en sortant pieds nus, l’été, lorsque ses ongles d’orteils sont peu soignés. D’aucuns prévoient qu’un recours croissant à la réalité virtuelle ne pourra qu’inciter à consommer toujours plus de produits de l’industrie pornographique, telles ces poupées gonflables dont la Cour suprême a autorisé l’importation en juin dernier par une décision qui a provoqué un tollé. Il n’est guère aisé de se faire une idée des pratiques sexuelles de demain. Parfum aux phéromones et compléments de sérotonine auront-ils leur place dans la trousse de maquillage des femmes ? Les médecins pourront-ils prescrire aux couples d’âge moyen des traitements à base de kisspeptine, cette hormone cérébrale que sécrète l’homme à la puberté lorsque sa libido parvient à son apogée ? Dans la mythologie gréco-romaine, le vin représentait l’élixir d’amour qu’il demeura par la suite jusqu’à l’invention du Viagra en 1998, d’où l’on peut en déduire que l’étape ultérieure portera sur le passage de celui-ci à une nouvelle forme qui sera de nature « mentale » ou « cérébrale ». Toutefois, les hypothèses les plus vraisemblables sont susceptibles d’être démenties par le rythme d’évolution fulgurant des modes de vie humains et ne suis-je pas moi-même revenue sur ma promesse en repartant plusieurs fois pour cette ville d’Amsterdam dont j’ai fini par tomber amoureuse ?
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APERÇU DE LA LITTÉRATURE CORÉENNE
CRITIQUE
De l’« ici » à l’« ailleurs » La nouvelle Qui a tué le chat ?, qui a inspiré le titre d’un recueil de Youn Dae-nyeong paru en 2019 après une parenthèse de cinq ans, se distingue du reste de son oeuvre par une teneur sociale en rupture avec les préoccupations existentielles et poétiques des débuts. Choi Jae-bong Journaliste au Hankyoreh
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n 1990, la revue littéraire mensuelle Munhak Sasang (littérature et pensée) décernait son Prix du meilleur jeune auteur à Youn Dae-nyeong pour sa nouvelle La forêt de ma mère. Quatre ans plus tard, cette irruption sur la scène littéraire allait se confirmer avec le recueil de nouvelles Rapports de la pêche aux ayus qui haussera son auteur au rang des meilleurs de cette décennie. Son œuvre, qui, de l’avis général, exprime plus fidèlement qu’aucune autre la sensibilité particulière des années 1990, se centre le plus souvent sur les thèmes du voyage ou de l’amour, sans pour autant les limiter à leurs dimensions spatiale et émotionnelle respectives. Énoncés le plus souvent à la première personne par la voix d’un homme d’environ trente-cinq ans, ces récits relèvent en réalité d’une introspection adoptant la forme assez classique d’aventures philosophiques et existentielles. Dans la nouvelle Rapports de la pêche aux ayus, il est dit que ce bas monde se divise en un « ici » et un « ailleurs », puisque ses personnages, de l’« ici » où ils se trouvaient au départ, sont entraînés par quelque événement vers un « ailleurs » oublié ou perdu qui n’est autre que cette routine consubstantielle de la vie humaine et de ses origines. L’extrait ci-dessous d’une autre nouvelle, Ce lointain lieu de nos souvenirs (1996), aborde cette thématique des débuts débuts dans une admirable écriture tout empreinte de mystère : « En se regardant dans un miroir poussiéreux, on y voit parfois un visage familier paisiblement en suspension, comme la lune dans le ciel en plein jour. Inaccessible, échappant à la mémoire. Oui, nous venons tous de cette antique image, de ces souvenirs. Et, de temps en temps, nous parvient faiblement un appel du plus profond de notre être. » Ces œuvres de jeunesse présentent aussi la particularité de faire mention assez prosaïquement de chansons, produits de consommation, rues, immeubles ou équipements qui viennent se superposer à la thé-
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matique philosophique et abstraite de l’œuvre. Les personnages y aspirent à retrouver une mythique époque révolue, sans pour autant dédaigner le confort et le consumérisme du mode de vie urbain. La principale qualité de ces nouvelles des débuts pourrait bien résider dans la confrontation d’éléments prémodernes et postmodernes. L’univers fictionnel de tout écrivain étant appelé à changer, ce qui est légitime, voire inévitable avec l’âge, Youn Dae-nyeong a témoigné d’une telle évolution assez précocement, passé la trentaine, dans ses livraisons ultérieures. Cette mutation apparaît très nettement dans l’œuvre intitulée Élever des hirondelles qu’il publie en 2007. Les huit nouvelles et romans courts constitutifs de ce recueil, en observant le passage du temps sur une durée de plusieurs années, voire de plusieurs décennies, analysent la manière dont il pèse sur les destins humains. La dimension temporelle s’y retrouve jusque dans la vision de l’homme et du monde qu’exprime l’auteur, ainsi que dans la forme que prend leur représentation. Dans la nouvelle éponyme de ce recueil, la mère du narrateur suit les hirondelles dans leur migration hivernale vers des contrées plus chaudes. Alors que, dans les productions antérieures, un tel voyage aurait pris la dimension d’une aventure en quête de sens existentiel, la mère évoquée ici déclare : « La femme est comme un oiseau de passage qui part pour
une terre éternelle et en revient », signifiant parlà qu’elle ne fait en réalité qu’aller et venir entre l’ici et l’ailleurs, et non qu’elle quitte à jamais le lieu de son origine. L’idée de rupture fondamentale entre l’ici et l’ailleurs, si chère aux premières œuvres de l’auteur, s’avère désormais absente. En outre, la nouvelle en question ne s’intéresse pas exclusivement à la figure maternelle, puisqu’elle dépeint également celles du père et du narrateur auxquels cette femme inflige des souffrances. Si nostalgie et solitude sont toujours perceptibles en filigrane dans cette œuvre, on y constate un changement d’approche dans la mesure où elle cesse de ne s’attacher qu’aux personnages pour étudier les relations qu’ils entretiennent entre eux. Tandis que les textes précédents avaient pour personnages de prédilection des hommes ou femmes célibataires, l’auteur brosse désormais le portrait de pères et de mères, d’enfants, de couples ou d’amoureux, c’est-à-dire d’« humains en lien avec d’autres humains ». Alors que l’auteur, à ses débuts, s’employait à saisir brillamment la dimension transcendante de liberté que recèle le quotidien, il mettra par la suite l’accent sur l’effet d’usure et la monotonie engendrés par celui-ci. Cette démarche nouvelle, révélatrice chez lui de perspectives plus larges par le passage d’un point de vue purement poétique à des considérations plus prosaïques, caractérisera aussi les recueils plus récents que sont Avis de grande chute de neige (2010) et Musée des céramiques (2013). Quant à sa toute dernière production qui porte le titre Qui a tué le chat ? et qu’a éditée Moonji Publishing, bien que semblant à première vue peu différente des nombreux récits de voyage déjà existants, elle s’en éloigne résolument par sa thématique. Dans la post-face de ce recueil, l’auteur se livre à la confidence suivante : « Le 16 avril 2014, j’ai été témoin de « ma propre mort littéraire » suite à laquelle j’ai longtemps craint
de ne plus pouvoir écrire. » Sur ces propos, planait le spectre du ferryboat Sewol et de son naufrage catastrophique, survenu au printemps 2014, lors duquel ont péri des centaines de lycéens en voyage scolaire. L’enquête portant sur ce tragique accident allait mettre en lumière la négligence et l’incompétence des responsables concernés, mais aussi la corruption qui régnait au sein de la compagnie maritime et de son équipage, ainsi que de la police maritime chargée des opérations de sauvetage et du gouvernement censé superviser ces interventions. D’une certaine manière, le recueil Qui a tué le chat ? représente ainsi l’aboutissement du long et solitaire combat que livre son auteur pour faire revivre l’écrivain en lui, « en écrivant ligne après ligne, nuit après nuit, comme s’il tissait une toile d’araignée, de fil à fil. » Dans Entre Séoul et l’Amérique du Nord, le personnage principal du psychiatre quinquagénaire, quatre ans après que sa fille unique a été tuée dans un accident de la route, en vient à penser que la responsabilité de cette tragédie, comme de celle du ferry-boat Sewol, est à imputer à sa génération. Le jeune homme d’Arme à feu, autre nouvelle du recueil, braque une arme sur son père, un farouche nationaliste qui a violemment agressé les siens à plusieurs reprises. L’auteur expliquait au sujet de cette œuvre : « J’ai éprouvé le besoin de l’écrire pour canaliser la colère que je ressentais, dans la vie réelle, envers une certaine personne qui me semblait incarner la violence de l’État ». Cette démarche fournit une nouvelle illustration du glissement qui s’est produit, dans les préoccupations de l’auteur, de l’individu et de ses aventures existentielles vers des problèmes de société actuels. Quant à la nouvelle qui a donné son titre au recueil Qui a tué le chat ?, elle traite de manière très directe de la condition féminine, cette question qui figure à n’en pas douter parmi les plus importantes auxquelles est confrontée la Corée depuis la fin de la décennie précédente. Ses personnages, une agente immobilière nommée Hee-suk et sa cliente, Seung-hee, ont toutes deux à souffrir de l’attitude des hommes en la personne d’un mari ou d’un père. Les mauvais traitements infligés à la première et l’exploitation du travail de la seconde tirent semblablement parti de ce sentiment de culpabilité que « quelqu’un [leur a] mis dans la tête ». Ces « peurs qui [ont] pris possession de [leur] vie ». Pendant les quelques jours que Sung-hee consacre à la guérison de Hee-suk, après que celle-ci a essuyé les coups de son mari, les deux femmes nouent de forts liens de fraternité nés de leurs souffrances communes et, à la fin du récit, l’auteur invite le lecteur à s’interroger sur le monde nouveau auquel toutes deux aspirent.
Youn Dae-nyeong : « Le 16 avril 2014, j’ai été témoin de « ma propre mort littéraire » suite à laquelle j’ai longtemps craint de ne plus pouvoir écrire. » ARTS ET CULTURE DE CORÉE 65
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