Automne 2016
Arts et Culture de Corée
rubrique spéCiAle
La zONE démILItarIséE
La zone démilitarisée Derrière les barbelés, une terre interdite
voL. 17 n° 3
Issn 1225-9101
ImagE dE COréE
La montagne et ses tenues de sport Kim Hwa-young Critique littéraire et membre de l’Académie coréenne des arts
L
a péninsule coréenne est composée à 70 % d’un relief montagneux et ne ménage donc que 30 % de son territoire à des plaines où se concentrent le peuplement et l’agriculture. Au XVIIIe siècle, un érudit du royaume de Joseon nommé Park Ji-won déplorait déjà cette géographie très rocheuse : « Fort peu de plaines s’étirent sur plus de cent li et nul village n’abrite plus de mille foyers ». Maintenant que Séoul est une grande métropole de plus de dix millions d’habitants, il suscite surtout le commentaire suivant chez les touristes étrangers : « Où que l’on aille, ce ne sont qu’ensembles résidentiels et leurs tours ». Ceci dit, dans un pays où les étendues plates sont si étroites qu’elles empêchent tout étalement urbain, il faut bien que les immeubles montent toujours plus haut pour accueillir une population aussi nombreuse. Non loin de ces mêmes grands ensembles, la ville s’entoure cependant de nombreux sommets qui n’échappent pas à l’observateur, à Séoul comme ailleurs, puisque pas moins de 4 440 de ces reliefs se situent à proximité des lieux de vie de la population. Dans de telles conditions, rien d’étonnant à ce que la randonnée en montagne figure en bonne place dans les loisirs favoris des Coréens. À quelques variations près selon l’origine des données chiffrées, ils seraient en effet 15 millions, sur une population de 50 millions d’habitants, à pratiquer cette activité sportive de manière régulière, au moins une fois par mois, quatre adultes de plus de dix-huit ans sur cinq s’y adonnant avec une périodicité supérieure à une randonnée par an. Pas moins de 460 millions de ces excursions entraîneraient donc chaque année la population sur les sentiers qui parcourent les versants des montagnes. L’industrie de l’habillement s’est fortement ressentie du succès de ce sport. Il y a encore quelques dizaines d’années, les vêtements ne représentaient qu’une faible proportion du chiffre d’affaires réalisé sur le marché de la randonnée sportive et ils n’étaient disponibles, aux côtés du matériel lui-même, que dans de minuscules boutiques situées au point de départ des sentiers. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des citadins arpenter les rues de leur quartier ou longer les berges d’un fleuve dans des tenues aussi perfectionnées que s’ils partaient faire l’ascension de l’Everest ! De tels progrès ont été accomplis dans la fabrication de ces articles vestimentaires, que ce soit par leur fonctionnalité, par la qualité de leurs matières, par la gamme de leurs modèles ou par la variété de leurs couleurs, qu’ils peuvent se porter où que l’on se trouve et en toute circonstance, c’est-à-dire non seulement dans le cadre d’activités sportives ou de loisir, mais aussi au travail. Au cours de ces dernières années, le marché des vêtements d’activités de plein air a enregistré une progression de plus de sept mille milliards de wons. Quand arrive l’automne et que les montagnes s’habillent de feuillages aux tons éclatants, leurs sentiers voient aussi revenir des défilés de mode familiers qui ajoutent leurs vives touches de couleur à ce paysage.
Lettre de la rédactrice en chef
La zone démilitarisée à l’âge de la cyberguerre Un calme inquiétant règne derrière les barbelés du front désert, mais la tension est palpable, comme dans un duel silencieux. Sur les tours de guet, de jeunes recrues aux visages juvéniles semblent n’y voir avec candeur qu’une banale réalité. Ces soldats n’ignorent pourtant pas qu’ils sont à tout moment confrontés au risque d’escarmouches subites, voire de combats de plus grande ampleur. À l’heure où la montée des tensions compromet gravement la paix et la sécurité de la péninsule coréenne, le lecteur pourra s’étonner que ce numéro prenne pour thème de sa rubrique spéciale cette zone démilitarisée dont la longue bande de terre sépare les deux pays. Elle est issue d’un conflit, mené voilà une soixantaine d’années au mortier et au char d’assaut, qui a fait des millions de victimes civiles comme militaires. On est donc amené à se demander quelles seraient les conséquences humaines d’un recours à l’arme nucléaire, à des tirs de missiles de haute technologie tels que le MSBS (mer-sol balistique stratégique) et au déploiement du système anti-missile THAAD. Cette zone tampon prétendument démilitarisée n’a en fait respecté que par intermittence les objectifs fixés par l’Accord d’armistice qui a mis fin à la Guerre de Corée. À dire vrai, il s’agit de la frontière la plus militarisée au monde, ce qui n’est un secret pour personne, outre qu’elle suscite des inquiétudes quant à l’éventuelle présence d’armes de destruction massive ultramodernes. Depuis l’avènement de la cyberguerre, l’éloignement physique assuré par une zone tampon a évidemment beaucoup perdu de sa capacité de protection. Dans sa rubrique spéciale intitulée La zone démilitarisée : derrière les barbelés, une terre interdite, ce numéro se propose d’appréhender le sujet en question d’un point de vue historique et humain. Pour ce faire, il entreprend de faire un retour sur le passé et un état des lieux de ce no man’s land dont nul ne peut fouler le sol, mais aussi de décrire la vie quotidienne dans les régions qui lui sont frontalières, en espérant que le lecteur y trouvera matière à réflexion sur l’éternelle question de savoir pourquoi et pour qui la péninsule coréenne demeure aujourd’hui encore divisée. Choi jung-wha Rédactrice en chef
éditeur direCteur de lA rédACtion rédACtriCe en Chef réviseur Comité de rédACtion
trAduCtion direCteur photogrAphique rédACteurs en Chef Adjoints
direCteur Artistique designers
ConCeption et mise en pAge
Lee Si-hyung Yoon Keum-jin Choi Jung-wha Suzanne Salinas Bae Bien-u Charles La Shure Choi Young-in Han Kyung-koo Kim Hwa-young Kim Young-na Koh Mi-seok Song Hye-jin Song Young-man Werner Sasse Kim Jeong-yeon Kim Sam Lim Sun-kun Noh Yoon-young Park Sin-hye Lee Young-bok Kim Ji-hyun Kim Nam-hyung Yeob Lan-kyeong
Kim’s Communication Associates 44 Yanghwa-ro 7-gil, Mapo-gu Seoul 04035, Korea www.gegd.co.kr Tel: 82-2-335-4741 Fax: 82-2-335-4743
Abonnements et CorrespondAnCe Prix au numéro en Corée : 6 000 wons Autres pays : 9 $US Autres régions, y Compris lA Corée Voir les tarifs d’abonnement spéciaux à la page 84 de ce numéro. fondAtion de Corée West Tower 19F Mirae Asset CENTER1 Bldg. 26 Euljiro 5-gil, Jung-gu, Seoul 04539, Korea Tel: 82-2-2151-6546 Fax: 82-2-2151-6592
Arts et Culture de Corée Automne 2016
Publication trimestrielle de la fondation de Corée 2558 Nambusunhwan-ro, Seocho-gu Séoul 06750, Corée du Sud http://www.koreana.or.kr
dmz2009_Un fleuve jaune (l’Imjin) Heryun Kim 2009, huile sur toile, 150 x 200 cm.
imprimé en Automne 2016 Samsung Moonwha Printing Co. 10 Achasan-ro 11-gil, Seongdong-gu, Seoul 04796, Korea Tel: 82-2-468-0361/5 © Fondation de Corée 2016 Tous droits réservés.Toute reproduction intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit sans le consentement de la Fondation de Corée, est illicite. Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction de Koreana ou de la Fondation de Corée. Koreana , revue trimestrielle enregistrée auprès du ministère de la Culture et du Tourisme (Autorisation n°Ba-1033 du 8 août 1987), est aussi publiée en chinois, anglais, espagnol, arabe, russe, japonais, allemand et indonésien.
DossieRs
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Des jardins sur les marches des villes ? Kwak Hee-soo
chRonique ARtistique
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Pour Lee Jung-seob, l’art a le pouvoir de calmer la tempête, car c’est une trace de vérité
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Chung Jae-suk
escApADe
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La poésie, encore et toujours, jusqu’à la réunification
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LivRes et cD
The Girl with seven names: A north Korean Defector’s story
Gwak Jae-gu
un point de vue autobiographique nouveau sur la Corée du nord
The Future of silence: Fiction by Korean Women
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des femmes écrivains dépeignent leur univers Charles La Shure, Kim Hoo-ran
rUbrIqUE spéCIaLE
ingRéDients cuLinAiRes
Derrière les barbelés, une terre interdite
Le riz dans toute sa diversité
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Kim Jin-young
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RegARD extéRieuR RubRique spéciALe 1
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La zone démilitarisée, une terre où fleurissent des rêves de réunification
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Ham Kwang-bok
RubRique spéciALe 2
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Une paisible randonnée en forêt dans la zone démilitarisée
RubRique spéciALe 3
Jean-Daniel Tordjman
un jouR comme Les AutRes
Moi, « maman de gosam »
Lee Chang-guy
Les fondements du succès de la Corée : confucianisme – énergie – sens artistique – tradition et modernité
Kang Shin-jae
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ApeRçu De LA LittéRAtuRe coRéenne
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suis-je encore celui que j’ai été ? Choi Jae-bong
Le Plaza Hotel
Un écosystème enveloppé de quiétude
Kim Mi-wol
Seo Jae-chul
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Gyodong, l’île d’où l’on voit la Corée du nord Lee Chang-guy
RubRique spéciALe 5
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Le projet « Vraie Zone démilitarisée » : quand l’art présente l’héritage de la Guerre froide sous un nouvel éclairage Koh Mi-seok
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rUbrIqUE spéCIaLE 1 Derrière les barbelés, une terre interdite
Véhicule tout-terrain patrouillant sur le front du centre situé dans la province de Gyeonggi. Le brouillard matinal voile les rives de l’Imjin.
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La zONE démILItarIséE, UNE tErrE Où fLEUrIssENt dEs rêvEs dE réUNIfICatION Ultime vestige de la guerre froide, la zone démilitarisée est une bande de terre de 4 km de large sur 238 de long qui sépare en deux la péninsule coréenne de part et d’autre de la frontière la plus militarisée au monde, comme son nom ne l’indique pas. si ce lieu anachronique demeure aujourd’hui encore un symbole de division et de conflit malgré les soixante années écoulées depuis la signature de l’accord de cessez-le-feu, il convient d’en tirer parti pour que les rêves de réunification deviennent réalité. Ham Kwang-bok Directeur général du Centre coréen de recherche sur la Zone démilitarisée et journaliste spécialisé dans les zones démilitarisées ahn Hong-beom, Lee sang-youp Photographes
CHANGDO
KOSONG KUMGANG
LIgNE dE LImItE dU NOrd
GOSEONG
PYONGGANG
2 km
KIMHWA
4 km zONE démILItarIséE
LIgNE dE démarCatION
2 km
CHORWON
LIgNE dE LImItE dU sUd LIgNE dE CONtrôLE CIvIL
CHEORWON CHANGPUNG
PAECHON
INJE
YEONCHEON
KAESONG
YONAN
YANGGU
HWACHEON
Corée du Nord
POCHEON
PANMUNJOM KAEPUNG
GAPYEONG PAJU
YANGJU
CHUNCHEON 38èmE paraLLèLE
Corée du Sud GYODONG
GANGHWA GIMPO
ArTs eT CULTUre De Corée 5
E
n ce 27 juillet 1953, il est très précisément dix heures et douze minutes lorsque le lieutenant général William K. Harrison, qui a pris la tête de la délégation représentant le Commandement des Nations Unies et le général Nam Il dépêché par la République démocratique populaire de Corée signent un accord d’armistice à Panmunjeom. Ils sortent ensuite par deux portes différentes sans avoir échangé la moindre parole ni s’être serré la main, contrairement au protocole en usage dans ces circonstances. Cette date fatidique représente l’acte de naissance d’une zone tampon enfantée par la méfiance et la haine qui va couper la Corée en deux pays distincts.
Ni guerre ni paix L’année 2016 marque le 63ème anniversaire de la création de la zone démilitarisée. Chez une personne, ce chiffre correspondrait déjà au troisième âge où il reste moins d’années à vivre que celles déjà vécues. Est-ce pour cette raison que l’on se montre indulgent dès qu’il s’agit de ce lieu, comme s’il fallait le ménager ? Nombreux sont ceux qui évoquent notamment son cadre naturel resté intact en l’absence d’activités humaines et les animaux qui y gambadent en liberté. Ce faisant, peut-être cherchent-ils à se bercer de l’illusion que cette division tragique présente au moins un côté positif. Cependant, la réalité de la zone démilitarisée n’est pas réductible à l’image de la « frêle vieille dame » ou du lieu abondant en « trésors naturels », loin s’en faut. Ce serait oublier les champs en friches détruits par les incendies de forêt, les clôtures de barbelés qui entaillent la verdure des montagnes, les tranchées et marches en ciment qui défigurent les sommets, les pistes militaires aussi raides qu’étroites, le maïs que cultivent les soldats nord-coréens jusque sur les versants, les abris où ils se terrent, les yeux rivés sur le Sud, leurs homologues sud-coréens scrutant les différents fronts de leur tour de guet : autant d’aspects qui n’en font certes pas un
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champ de bataille permanent, mais montrent bien que la paix n’y règne qu’en surface.
qu’est-ce que la zone démilitarisée ? Dans l’Accord d’armistice, il est stipulé que la zone démilitarisée est traversée en son centre par la ligne de démarcation, à partir de laquelle elle occupe une largeur de deux kilomètres au nord et au sud, et qu’elle commence sur le littoral ouest, près de l’embouchure de l’Imjin, à un emplacement matérialisé par un poteau indicateur marqué du numéro 0001, pour se terminer, sur la côte est, au niveau de la commune de Myeongho-ri, en un point signalé par le poteau indicateur n°1292. Elle forme ainsi une longue bande de terre qui parcourt toute la péninsule coréenne en son milieu. Cette séparation en deux pays distincts est souvent évoquée par l’image des « 155 milles de barbelés de la ligne de démarcation », mais est-ce tout à fait exact ? Pour s’en assurer, un géographe a mesuré la longueur de la Southern Limit Line (Ligne de limite du sud) qui s’étend entre l’embouchure de l’Imjin et le village de Chogu situé sur la côte est. La mesure obtenue s’élevait très précisément à 148 milles, soit 238 kilomètres. D’un point de vue purement technique, la ligne définie lors du cessez-le-feu est représentée sur la carte par un simple trait matérialisant la frontière intercoréenne. Quand les touristes visitent la zone démilitarisée et regardent par les larges baies de son observatoire tout entouré de barbelés, ils découvrent un lieu si empreint de paix et de sérénité qu’il peut donner l’impression que rien ne s’y passe jamais. Cependant, ils auraient tort de le croire, car, des deux côtés de la frontière, les parties en présence usent constamment de stratagèmes l’une envers l’autre. De mi-février à mai, par exemple, les militaires des deux pays entreprennent de brûler les arbres qui masquent le champ de vision nécessaire à l’observation et aux tirs, puisque ces derniers peuvent encore s’avérer nécessaires dans un tel lieu, même s’ils appartiennent désormais à des moyens techniques surannés. Les dispositions de l’Accord d’armistice interdisent aux deux États de franchir la Southern Limit Line (Ligne de limite du sud) et la Northern Limit Line (Ligne de limite du nord) établies de part et d’autre de la ligne de démarcation dont chacune est distante de deux kilomètres, mais voilà déjà longtemps qu’elles ne sont plus respectées. L’un comme l’autre, les deux pays ont franchi les limites qui leur étaient imparties en faisant toujours plus avancer leurs clôtures de barbelés. En outre, la zone démilitarisée a vu se produire nombre
1 Deux soldats en faction sur le front surveillent la zone démilitarisée. 2 L’appel du matin rassemble officiers et soldats d’une unité postée près de la zone démilitarisée.
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d’incidents et d’affrontements, dont des incendies de forêt, des explosions de mines, le percement de tunnels d’infiltration par la Corée du Nord et dernièrement, la reprise des émissions de propagande diffusées par des haut-parleurs. Par ailleurs, il est intéressant de noter que le nombre d’habitants officiellement recensés dans cette zone est très inférieur au nombre réel de personnes qui y vivent, car les militaires qui y sont postés constituent par nature une « population cachée ». Dans le cas du canton de Hwacheon, il est possible qu’un certain nombre de ces habitants cachés doivent être ajoutés aux 27 000 auxquels sa population a été évaluée en 2015.
La vérité sur le milieu naturel de la zone démilitarisée En réalité, l’environnement de la zone démilitarisée n’est pas tel qu’on l’imagine. Les incendies, la pollution et les nombreux « habitants » qui abattent quantité d’arbres font que les forêts sont toujours plus clairsemées. Il y a quelque temps, un groupe de scienti8 KoreAnA Automne 2016
fiques a fait savoir que le niveau de boisement des zones frontières était passé à moins de la moitié du chiffre moyen enregistré en Corée du Sud et a exhorté les responsables concernés à adopter immédiatement les mesures qui s’imposent pour remettre en état les écosystèmes déjà touchés. La faune qu’abritent ces terres arides subit en outre des nuisances sonores et visuelles, les premières étant provoquées par les haut-parleurs employés dans le cadre des techniques de guerre psychologique et les secondes, par la lumière éblouissante qui éclaire les barbelés de nuit. Certains animaux trouvent aussi la mort en sautant sur des mines. Dans les médias, les reportages présentent pourtant la zone démilitarisée comme une réserve d’espèces animales en montrant tantôt des hardes de chevreuils qui s’ébattent dans les champs, tantôt une chèvre de montagne en train de fixer quelque point du regard du haut d’un rocher, ou encore les sangliers qui tournent autour des casernes. Aucune de ces bêtes n’a posé pour les caméras qui font découvrir les abris où elles sont contraintes de se réfu-
Quand reverrons-nous enfin le train du mont GeumGanG ?
2 1 Sur le front de l’ouest, le poste de guet nord-coréen fait face à celui de la Corée du Sud, qui n’apparaît pas sur cette photo. 2 Le couple Kim est impatient d’assister à la réunification. Yeong-beom et Sun-hui sont nés dans le même village, à l’intérieur de la Zone de contrôle civil située dans le canton de Cheorwon, qui fait partie de la province de Gangwon. Dans les années 1980, ils ont construit au milieu d’un champ de pissenlit leur « Aire de repos du front », où les touristes qui ont subi les contrôles peuvent se restaurer d’un ragoût de poisson. 3 Sur l’un des pylônes du pont de chemin de fer construit en 1926 sur la Hantan pour l’ancienne Ligne de Geumgangsan, une inscription annonce tristement que le voyage s’arrête là : « Liaison non assurée ! Mont Geumgang à 90 km ».
Près de Gimhwa, une ville du canton de Cheorwon situé dans la province de Gangwon, il est un certain champ semé de pissenlits qui possède une atmosphère particulière, peut-être parce qu’il s’étend tout au bout des terres sud-coréennes, mais aussi en raison de la zone démilitarisée qui le traverse. Non loin de là, se trouve un pont de chemin de fer rouillé de l’ancienne Ligne de Geumgangsan qui avait été créée en 1926 pour relier Cheorwon à Naegeumgang et cessa d’être exploitée après la partition. Sur l’un de ses pylônes, une inscription annonce tristement que le voyage s’arrête là : « Liaison non assurée ! Mont Geumgang à 90 km ». Au début des années 1970, Kim Yeong-beom, un jeune agriculteur qui habitait l’un des villages situés dans la Zone de contrôle civil voulait épouser une jeune fille qui se nommait Sun-hui. En guise de demande en mariage, il lui récita les paroles suivantes d’une chanson à succès de l’époque intitulée Avec toi : « Ne voudrais-tu pas passer le reste de ta vie avec moi dans une jolie maison construite au milieu des champs de pissenlits ? » Sur les rives de la Hantan, les azalées avaient éclos et la jeune fille hocha la tête en signe de consentement. Dix ans après cette heureuse union dont sont issus un fils et une fille, Kim Yeong-beom, enfin sur le point de tenir sa promesse, implore l’administration cantonale et militaire de lui délivrer le permis de construire nécessaire. Devant la maison qu’il fera construire entre les champs de pissenlit, il plantera une pancarte où est écrit : « Aire de repos du front » dans l’espoir que la ligne soit un jour remise en service pour faire à nouveau rouler ses trains pleins de touristes. Si ces voyages au mont Geumgang ne semblent pas près de reprendre, on dit que l’épouse de Kim Yeong-beom fait un ragoût de poisson-chat aux délicieuses saveurs épicées dont la réputation s’étend au-delà de la Zone de contrôle civil. Chacun est curieux de connaître cette belle histoire d’amour qui participe avec discrétion des attraits du lieu.
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gier dans un environnement cruellement dépourvu de forêts verdoyantes.
Les cinq facettes d’un même lieu Au-delà des images de paix ou de tragédie que l’on peut se faire de la zone démilitarisée, il est grand temps de s’intéresser aux différents aspects de sa réalité. D’abord et avant tout, elle constitue un véritable musée vivant de la guerre. Celle qui a éclaté en juin 1950 en Corée a pris de facto la dimension d’un conflit mondial où sont entrés une soixantaine de pays différents, dont dix dotés d’un régime communiste, le nombre de nationalités concernées n’ayant pas son pareil dans toute l’histoire de l’humanité. En deuxième lieu, cette zone représente un site d’une grande richesse pour les anthropologues et historiens qui effectuent des recherches sur la Corée. En 1978, un militaire américain en garnison a trouvé une hache à main acheuléenne sur les berges de la Hantan, une rivière du canton de Yeoncheon situé dans la province de Gyeonggi. Cette découverte apportait la preuve de la présence dans cette même région d’espèces humaines très antérieures à l’homme actuel, puisque vieilles de 300 000 ans. Les vestiges d’ouvrages défensifs tels que les forteresses de montagne qui se dressent le long de la Hantan et de l’Imjin témoignent en outre des conflits qui, voilà deux millénaires, opposèrent en ces lieux les Trois royaumes de l’Antiquité coréenne que furent Goguryeo, Baekje et Silla. En l’an 901, c’est-à-dire dans les derniers temps de ces règnes, le royaume de Taebong fut fondé sur un territoire correspondant à l’actuel canton de Cheorwon qui s’étend au centre de la zone démilitarisée. Sept années plus tard, cette même contrée fut témoin de l’avènement du royaume de Goryeo, auquel allait succéder en 1392 celui de Joseon, sur le site de l’ancienne capitale de Gaeseong. Ainsi, la zone démilitarisée coïncide avec le lieu de naissance de trois grands États de l’histoire coréenne. Par ailleurs, la zone démilitarisée recèle d’innombrables trésors qui appartiennent au patrimoine culturel moderne de la Corée. Cheorwon, qui fut à l’origine planifiée et construite par le colonisateur japonais, abritait une population de quelque 37 000 habitants dans les années 1940, mais il n’en subsiste aujourd’hui que les ruines qu’en ont laissé les bombardements de la Guerre de Corée. Ces vestiges attestent de l’existence d’une véritable agglomération urbaine dotée de services cantonaux, d’un commissariat de police, d’une école primaire, d’une église, d’un centre de contrôle des produits agricoles, d’un magasin de pains de glace, d’une asso-
ciation financière, d’une gare de chemins de fer et du siège du Parti des travailleurs de Corée du Nord, puisque la ville a fait partie du territoire de ce pays après la libération de 1945, et ce, jusqu’à la conclusion de l’Accord d’armistice huit ans plus tard. En 1948, les Nord-Coréens allaient y construire le pont de Seungil, qui enjambe la Hantan, non loin de celui de Hantan que la Corée du Sud a réalisé en 1996. La zone démilitarisée offre aussi un exemple de « melting pot ». Au lendemain du cessez-le-feu, la Zone de contrôle civil qui s’étend au-delà de la Zone démilitarisée proprement dite abritait autrefois une centaine de villages inhabités que l’État allait par la suite entreprendre de peupler dans le cadre d’une politique favorisant les déplacements de population. En 1983, qui est l’année où les zones traversées par la Ligne de contrôle civil ont été les plus étendues, le nombre total d’habitants s’élevait à 39 725 et se répartissait sur 8 799 ménages qui vivaient dans 81 villages situés dans la Zone de contrôle civil, nombre d’entre eux en ayant par la suite été exclus quand la ligne qui délimite cette zone a été repoussée plus au nord. Cette population s’est dotée d’une culture originale à propos de laquelle on peut parler de « troisième zone », car elle émane d’un groupe humain cosmopolite où sont représentées des cultures, langues, philosophies, coutumes et origines familiales différentes, le tout associé à l’influence d’une forte présence militaire. Quant au milieu naturel qui se rencontre dans ces lieux, il est resté en grande partie le même qu’à l’époque de la guerre froide. Les opérations de grande envergure qui se déroulèrent alors auraient pu perturber son évolution, mais envers et contre tout, les plans d’eau où tombaient les obus d’artillerie se transformaient plus tard en étangs et les rizières en friche créaient des marécages dont la flore aquatique attirait les chevreuils, tandis que vers de terre et insectes faisaient venir les oiseaux et autres animaux sauvages. Dans les champs où les deux camps ont délibérément provoqué des feux de forêt, les branches ne repoussent plus sur le côté des arbres, qui préfèrent peut-être pousser en hauteur pour laisser passer les flammes au-dessous des ramures. Une fois l’incendie arrêté, les champs se recouvriront de verdure le printemps venu, car il n’a fait que dévorer les jeunes feuilles qui ne sont pas « indispensables ». En revanche, le sanglier et les autres animaux de grande taille n’y trouveront pas leur pitance. Si certains parviennent à se nourrir des restes de repas que laissent les soldats, d’autres se blessent et se tuent malheureusement en passant sur des mines ou en tombant dans des chausse-trappes. Pendant les
Quand les touristes visitent la zone démilitarisée et regardent par les larges baies de son observatoire tout entouré de barbelés, ils découvrent un lieu si empreint de paix et de sérénité qu’il peut donner l’impression que rien ne s’y passe jamais. Cependant, ils auraient tort de le croire, car, des deux côtés de la frontière, les parties en présence usent constamment de stratagèmes l’une envers l’autre. 10 KoreAnA Automne 2016
Dans la Zone commune de sécurité de Panmunjeom, les soldats des deux pays s’observent de part et d’autre de la ligne de démarcation. Le bâtiment qui apparaît sur cette vue est le pavillon nordcoréen de Panmungak.
grosses chutes de neige du plein hiver, les soldats déposent des légumes sur le sol pour nourrir les chèvres affamées des vallées profondément encaissées entre les reliefs du Hyangnobong. Enfin, il convient de signaler que la présence locale de virus latents et d’agents pathogènes constitue un phénomène naturel unique en son genre. La fièvre hémorragique à hantavirus avec syndrome rénal qui décima près de trois mille soldats des Nations Unies pendant la guerre sévit encore dans cette région où des
maladies comme la rage ou la malaria demeurent endémiques. Les cinq facettes particulières que présente la zone démilitarisée participent d’un patrimoine historique et culturel unique au monde que les Coréens ont reçu en héritage du siècle dernier, comme pour se consoler des souffrances qu’ils ont subies du fait de la partition. Elles constituent autant de « contenus » d’une valeur inestimable qu’il leur appartiendra de savoir utiliser pour réaliser leurs rêves de réunification. ArTs eT CULTUre De Corée 11
rUbrIqUE spéCIaLE 2 Derrière les barbelés, une terre interdite
UNE paIsIbLE raNdONNéE EN fOrêt daNs La zONE démILItarIséE Comment parvient-on à construire la paix ? Cette question s’est présentée à mon esprit tandis que je cheminais entre des arbres qui avaient été témoins d’âpres combats voilà plus de soixante ans. Lee Chang-guy Poète et critique littéraire ahn Hong-beom, Han dae-in Photographes
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n mai 1986, la Commission nationale espagnole pour l’UNESCO proclamait le Manifeste de Séville que venaient d’adopter des scientifiques du monde entier réunis lors d’une session portant sur l’éducation et la paix. Ce texte comportant cinq propositions déclare qu’il est scientifiquement incorrect d’affirmer que « la guerre ou toute autre forme de comportement violent soit génétiquement programmée dans la nature humaine » et parvient au constat suivant dans sa conclusion : « Tout comme « les guerres commencent dans l'esprit des hommes », la paix également trouve son origine dans nos esprits. La même espèce qui a inventé la guerre est également capable d'inventer la paix. La responsabilité en incombe à chacun de nous. » Dans cette optique, peut-on affirmer à juste titre que les zones démilitarisées ont été inventées par l’homme pour passer durablement de la guerre à la paix ? En pensant à celles d’entre elles qui ont rempli cette fonction, on ne peut que répondre par l’affirmative, avec un hochement de tête ou un sourire qui en dit long.
La zone démilitarisée et le « champ mitoyen » Dans l’Antiquité chinoise, le territoire de la dynastie Shang (1600-1046 av. J.-C.) était en proie à d’incessants conflits frontaliers qui opposaient les États féodaux des Yu et des Rui. Or, les monarques de ces royaumes décidèrent un jour de se rendre dans celui de Zhou pour faire appel aux bons offices du souverain de l’Ouest. Pas plus tôt arrivés à destination, ils comprirent subitement leur erreur et repartirent comme ils étaient venus dans leurs pays respectifs après avoir découvert que chez les paysans de ces contrées, la coutume voulait que les fossés séparant deux champs soient considérés appartenir aux propriétaires de l’un et de l’autre. Il est fait mention de cette anecdote dans les Mémoires du grand historien (Shiji) que composa Sima Qian à la gloire du souverain de l’Ouest, aussi connu sous le nom de Roi Wen de Zhou qu’il reçut à titre posthume. Elle présente l’intérêt de montrer l’importance que revêtaient la sagesse et les coutumes agricoles dans l’Asie antique par l’illustration de la notion dite du « champ mitoyen » ou du « champ en friche ». Quant au Grand commentaire du classique des documents (Shang shu dazhuan) dû à Fu Sheng, un autre érudit de la même période, il indique que la résolution des conflits territoriaux impose de considérer la frontière concernée comme un champ mitoyen. Dans le Jardin d’anecdotes (Shuo yuan), qui rassemble des documents compilés et annotés par l’érudit confucéen Liu Xiang, celui-ci évoque par ailleurs l’image du champ en friche s’appliquant à une « zone tampon qui n’appartient à aucun État en particulier ». On la retrouve dans le Livre des Rites (Liji), qui consiste en un recueil de textes relatifs au protocole des cérémonies de la dynastie Zhou, sous le nom de « champ en friche » représentant ce qui n’est la propriété de personne, tout comme la lune n’appartient pas au ciel ni les arbres aux montagnes.
Situé à Haean-myeon, une commune du canton de Yanggu appartenant à la province de Gangwon, l’observatoire d’Ulji surplombe le lieu-dit du « Bol à punch » qui a été le théâtre d’une sanglante bataille pendant la Guerre de Corée. Quand le ciel est dégagé, on aperçoit les cimes de la chaîne du mont Geumgang qui s’élève en Corée du Nord.
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Ceci dit, là s’arrête la comparaison entre une zone démilitarisée et un champ mitoyen, car, si la première représente l’aboutissement de négociations dont l’enjeu est la vie d’êtres humains considérée du point de vue de leurs besoins les plus élémentaires et concrets, ainsi que dans leur intérêt supérieur, la mise en œuvre du second résulte d’un dosage subtil entre l’esprit de compromis, la modération et la tolérance, sans jamais perdre de vue les intérêts matériels des parties concernées. Il n’en reste pas moins que l’invention des zones démilitarisées a produit d’assez bons résultats en permettant effectivement d’apaiser les hostilités, ne serait-ce que temporairement, dans de nombreuses régions du monde déchirées par la guerre, tout en se prêtant à la recherche et à l’exploration scientifiques dans des contrées isolées telles que le Pôle Sud. En revanche, ces zones s’avèrent être d’une efficacité limitée dès lors que les parties adverses se lancent dans une course aux armements effrénée au nom de la défense de leurs valeurs et intérêts. Tel est le cas de la zone de protection qui s’étend entre les deux Corées, car elle s’est écartée de sa vocation d’origine en se transformant en une véritable forteresse pourvue d’un impressionnant arsenal et d’un effectif de quelque 1,5 million d’hommes déployés de part et d’autre. Tout au long de cette soixantaine d’années, le climat belliqueux qui a régné sur cette large bande de terre a fait redouter l’éventualité de nouvelles effusions de sang. Toutefois, la poursuite de ce débat ne s’impose plus dès lors qu’il est permis de penser que les responsables des grandes organisations internationales, du gouvernement ou des principales formations politiques sont en mesure de rétablir la paix sur la péninsule coréenne. En conséquence, je m’en tiendrai à évoquer des aspects qui peuvent au demeurant paraître insignifiants à certains. Je m’intéresserai par exemple au travail accompli par ceux qui débroussaillent les sentiers, élargissent les routes menant aux écoles ou font des greffes de fleurs inconnues dans leur jardin. Quoiqu’ils vivent de l’autre côté de la Ligne de contrôle civil située dans la zone démilitarisée, ce sont des Coréens comme les autres qui mènent une existence faite d’efforts patients consentis dans l’espoir de
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voir venir des jours meilleurs. À mes yeux, ce sont ces hommeslà qui sont porteurs de paix et nul doute que le principe du champ mitoyen procède d’une façon de voir la vie telle que la leur.
sur le sentier du « bol à punch » Situé près de Yanggu, une ville de la province de Gangwon, le lieu-dit du « Bol à punch » a été le théâtre d’une sanglante bataille que l’on ne saurait omettre de citer en évoquant la Guerre de Corée. Il constituait un point stratégique dont la défense s’imposait à tout prix pour tenir la ville de Chuncheon, qui aurait été menacée dans le cas contraire et aurait donc rendu la capitale vulnérable aux avancées de l’ennemi. Des neufs principales batailles qui ont fait rage dans la région de Yanggu, quatre se sont déroulées dans la région du « Bol à punch », dont celle du mont Dosol, qui allait valoir le qualificatif d’invincible au corps d’armée des fusiliers marins sud-coréens, et celle du pic de Gachil, où ont eu lieu de terribles combats ayant pour enjeu cette position clé qui allait changer de mains pas moins de six fois en quarante jours. C’est un correspondant de guerre qui a donné le nom de « Bol à punch » à cette cuvette fermée de tous côtés par des montagnes de mille mètres d’altitude et ce toponyme n’a pas tardé à passer dans l’usage. Aussi connue sous son nom officiel de Bassin de Haean, cette dépression produite par l’érosion du relief rocheux abritait une minuscule agglomération. Suite à l’Armistice, ce village réduit à un amas de ruines par le conflit allait se trouver au-delà du tracé de la Ligne de contrôle civil et en 1956, l’État allait entreprendre de le repeupler, ce qui en a fait depuis une bourgade de 1 700 âmes. À une époque où le revenu par habitant n’atteignait pas cent dollars, les colons ont travaillé la terre semée de mines sans répit et au péril de leur vie, escaladant des collines dont la plus haute culminait à six cents mètres et la plus basse à quatre cents. Voilà peu, l’Office national des forêts a fait labourer les versants du mont Wawu en vue de son reboisement et les deux gros sacs pleins d’obus vides qui y ont été découverts à cette occasion sont venus rappeler une fois de plus les événements qui se sont déroulés dans ces lieux. Aujourd’hui encore, les terres restées incultes sont soit des champs de mines, soit des terrains militaires inaccessibles à la population. Pas plus tard que cette année, deux explosions de mines se sont produites dans la commune de Hyeonri, à proximité du quatrième Tunnel d’infiltration que les Nord-Coréens avaient percé en vue d’une invasion. C’est à l’automne 2011 que le sentier de randonnée du « Bol à punch » a été ouvert au public sur le territoire de cette commune la plus septentrionale de Corée, puisque limitrophe de la zone démilitarisée. Préalablement à l’aménagement de ce chemin qui aboutit à la Ligne de contrôle civil, il a fallu avant toute chose procéder à son déminage, faute de quoi l’armée aurait interdit que des civils l’empruntent. En outre, lors de chaque circuit de randonnée, les participants doivent impérativement être accompagnés d’un guide auquel est également confiée la responsabilité de leur sécurité. Âgée de 56
1 Kim Eun-suk (à droite), guide de randonnée sur le circuit du « Bol à Punch » situé dans la zone démilitarisée, en train de décrire la topographie des lieux aux marcheurs. 2 Pour Kim Eun-suk, le sentier de randonnée du « Bol à Punch » a la particularité d’inciter à réfléchir aux questions de la guerre et de la paix tout en cheminant et en admirant les merveilles de la nature ».
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ans, Kim Eun-suk exerce depuis cinq ans cette fonction, à laquelle s’ajoute un travail de gestion du parcours et d’étude environnementale. Si elle a été choisie pour ce poste de création récente, c’est, selon elle, parce qu’elle vit depuis toujours dans cette région isolée. Aux côtés de son mari, elle pratiquait autrefois l’agriculture tout en élevant ses deux enfants, mais au fil du temps, le couple a rencontré toujours plus de difficultés dans son activité, outre que le cours des céréales ne cessait de chuter. Kim Eun-suk a donc entre-
pris une reconversion et su saisir l’occasion qui se présentait au moment opportun. Le parcours du sentier est celui-là même que suivaient Kim un-suk et sa mère quand elles allaient ramasser de l’écorce de tilleul et des légumes sauvages pour subvenir aux besoins de la famille pendant la difficile saison du printemps. Comment auraitelle pu se douter que, très longtemps après, les noms d’arbres et de plantes aromatiques que lui apprenait sa mère lui seraient d’une ArTs eT CULTUre De Corée 15
aussi grande utilité ? Toutefois, il va sans dire que la faune et la flore d’aujourd’hui ne sont plus tout à fait les mêmes et nombre d’espèces indigènes ont disparu, tandis que d’autres en provenance de l’étranger ont fait leur apparition. Le sentier de randonnée du « Bol à punch » s’étend sur une distance de 73 kilomètres le long de la zone démilitarisée et se compose de quatre tronçons qui sont les chemins de la paix, des champs d’Oyu, de la plaine de Mandae et de la colline de Meonmet. Si ce dernier se distingue par son parcours spectaculaire en direction du mont Baekdudaegan, Kim un-suk a une préférence particulière pour le chemin des champs d’Oyu. Contrairement aux itinéraires de montagne du pic Gachil ou du mont Daewu, où les sols sont souvent minés, celui-ci évolue sur un relief assez plat et dans des paysages variés où se succèdent chemins d’argile rouge, vallées et étangs. Kim un-suk apprécie avant tout ces lieux parce qu’elle y a passé son enfance et elle se revoit encore en train de préparer à manger pour les siens, « assise sur le plan de travail du fourneau », car celui-ci était trop haut pour elle. La tombe familiale se situe justement près de l’endroit où commence le sentier et lui rappelle son père agriculteur, qui portait toujours le haut chapeau et le manteau traditionnels quand il était de sortie. En pensant à ce cher disparu et à son goût immodéré pour la boisson, elle éprouve des remords en se souvenant qu’elle feignait parfois de ne pas le voir quand il déambulait en état d’ébriété dans la rue. Lorsqu’elle ouvre la marche sur le sentier de randonnée, elle a souvent l’impression de partir sillonner la forêt à la recherche de plantes sauvages, comme autrefois en compagnie de sa mère, en particulier lorsqu’elle lève les yeux vers la cime des arbres et les morceaux de ciel bleu parsemés de nuages blanc qui apparaissent entre leurs feuillages. Un jour qu’elle accompagnait d’anciens fusiliers marins qui avaient combattu à la bataille dite du « Bol à punch », elle a reconnu cette même expression dans leur regard. Comme si, au détour du sentier, ils revoyaient ces jeunes soldats
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1 Sur le parcours du « Bol à punch », se trouve, entre autres lieux touristiques, le quatrième Tunnel d’infiltration qui passe au-dessous de la zone démilitarisée à partir d’un point situé à 26 km au nord-est de Yanggu. 2 À côté de ce qui reste d’un train détruit par les bombardements, une pancarte proclame : « Le train veut encore rouler ». Ces voies sont celles de la petite gare de Wonjeongni qui avait été construite en 1914 sur la ligne reliant Séoul à Wonsan et se trouve aujourd’hui dans la Zone de contrôle civil. 3 L’automne est arrivé dans la plaine de Cheorwon que domine le poste de guet de la Zone de contrôle civil.
assis par terre et adossés à leur fusil, presque des enfants tant ils semblaient vulnérables dans leur sommeil.
dans les plaines de Cheorwon La péninsule coréenne fournissait jadis un lieu d’hivernage idéal aux oiseaux migrateurs partis de Sibérie ou du Nord-Ouest de la Chine, mais une urbanisation rapide et l’assèchement des zones humides ont chassé bon nombre d’entre eux. Aujourd’hui, les plaines de Cheorwon figurent encore parmi les rares sanctuaires que leur offre la péninsule à la saison froide. Les récoltes n’ont pas encore pris fin que, déjà, arrivent les premiers vols d’oies sauvages et de grues, suivis d’autres, en octobre, si nombreux qu’ils obscurcissent le ciel, puis peu après, se joindront à elles les colverts et sarcelles Baïkal. Le spectacle de ces millions d’oiseaux survolant les plaines est d’une grande beauté. S’ils font de ces plaines de Cheorwon la première halte de leur périple, c’est pour l’eau de leurs ruisseaux, qui est portée à une température agréable d’environ 15 °C quand elle s’écoule sur le plateau de lave du mont Ori, un relief d’origine volcanique. Grâce aux ruisseaux qui les arrosent et à leurs sols fertiles formés par l’érosion du basalte, ces plaines sont le grenier à riz de la province de Gangwon. À l’instar des randonneurs qui n’hésitent pas à franchir la Ligne de contrôle civil pour courir admirer un milieu naturel exceptionnellement bien préservé, les oiseaux migrateurs y affluent en quête de grains oubliés par la récolte dans les rizières, d’herbes et de chenilles de toutes sortes, mais aussi du poisson qui abonde dans l’eau glacée. Elles ont également vu se dérouler certains des combats les plus meurtriers de la Guerre de Corée, car c’était là que se trouvait le fameux « Triangle de fer », cette zone qui s’étendait du canton de Cheorwon à ceux de Pyeonggang et Kimhwa et revêtait une importance stratégique, puisque la victoire sur le front du centre dépendait de sa sécurisation. Jusqu’à la signature de l’accord de cessez-
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le-feu, les forces de l’ONU et l’armée communiste chinoise n’ont cessé d’y échanger des tirs nourris qui ont fait des dizaines de milliers de victimes. En décembre 1992, un garde qui parcourait la zone démilitarisée à hauteur de Cheorwon a aperçu une grue totalement immobile au milieu des champs enneigés et constaté au bout d’un long moment qu’elle était toujours là. Près d’une semaine plus tard, on a retrouvé cet oiseau exactement au même endroit, gisant à terre auprès d’une grue mâle qui venait de mourir. L’histoire de l’oiseau épuisé qui pleurait la mort de son compagnon et du soldat qui s’efforçait de le soigner a aussitôt fait le tour du village. Grâce aux soins attentifs de ce militaire, la grue esseulée est revenue à la vie un mois plus tard et les villageois l’ont lâchée sur un lac bordé de bouleaux blancs du nord de l’agglomération, non sans l’avoir au préalable baguée afin de pouvoir la reconnaître à son retour. Quelque temps après, le riz d’Odae et de Cheorwon allait devenir célèbre dans tout le pays en raison de sa provenance d’une région aux sols fertiles et au milieu naturel intact. Quant à la grue, personne ne l’a jamais revue, mais les habitants aiment à voir en elle un heureux présage et s’astreignent depuis lors à nourrir les migrateurs qui reviennent chaque année. Certains endroits situés non loin de la Ligne de contrôle civil, dont la péninsule de Jangdan, l’Imjin et le bassin de Togyo, sont également connus pour être le lieu d’hivernage de l’aigle. Il y a vingt à trente ans de cela, ces grands oiseaux ont commencé à cher-
cher refuge dans les environs lorsqu’ils étaient contraints de se poser par la faim ou la fatigue, alors la population a pris l’habitude d’améliorer leur séjour hivernal en les nourrissant. Aujourd’hui, pas moins de deux mille d’entre eux, à quelques variations annuelles près, s’arrêtent dans la région quand vient l’hiver. En débarrassant les environs des carcasses d’animaux abandonnées par les éleveurs, ils contribuent à la protection de l’environnement et ce faisant, ils laissent entrevoir aux hommes la possibilité d’un rapport différent à la nature. Depuis que le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP) a proposé la création de parcs écologiques internationaux pour la paix, en 1979, des organisations internationales, bientôt imitées par la presse et les pouvoirs publics coréens, ont entrepris de promouvoir cette initiative en réalisant des études et recherches dans ce domaine. Les résultats de ces travaux ont conduit les deux Corées à signer de nombreux accords destinés à assurer une exploitation de la zone démilitarisée à des fins pacifiques, sans toutefois que les engagements pris ne soient suivis d’effets. Dans son merveilleux poème intitulé Les fleurs sont écloses le long des frontières, le poète Ham Min-bok annonce ce qui suit : « Le jour où les larmes sécheront / et ne pourront passer entre le clair de lune et les ombres / Les clôtures fleuries se flétriront / et toutes les frontières s’effondreront entre le monde et moi. »
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rUbrIqUE spéCIaLE 3 Derrière les barbelés, une terre interdite
De l’observatoire de Taepung situé dans le canton de Yeoncheon (province de Gyeonggi), on embrasse du regard le cours ondoyant de l’Imjin qui traverse la zone démilitarisée du nord au sud.
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UN éCOsystèmE ENvELOppé dE qUIétUdE seo Jae-chul Conseiller à Green Korea United ahn Hong-beom, Kim Cheol Photographes
La zone tampon, dite démilitarisée, qui traverse la péninsule coréenne pour la séparer en deux pays abrite aussi une importante partie de son écosystème. Cette bande de terre qui sert de no man’s land est aujourd’hui encore totalement coupée du monde extérieur, et ce, depuis la fin de la guerre de Corée, c’est-à-dire une soixantaine d’années. En dépit du déboisement constant que provoquent les activités militaires, des zones humides ont fait leur apparition à l’ouest et des forêts tempérées, à l’est. ArTs eT CULTUre De Corée 19
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1 Des Siniperca scherzeri nagent paisiblement en amont du Bukhangang, dans le canton de Hwacheon. Cette espèce est classée monument naturel. 2 Un orignal et son petit passant au bord des clôtures de barbelés de la zone démilitarisée, à hauteur du front du centre.
epuis le cessez-le-feu conclu en juillet 1953, rares sont les civils qui ont pu pénétrer dans la zone démilitarisée, car l’accès en est strictement réservé à un très petit nombre de militaires des deux Corées. Dans les premières années du nouveau millénaire, époque à laquelle l’atmosphère était propice à une politique de détente, Corée du Nord et du Sud se sont entretenues de la remise en service de liaisons routières et ferroviaires qui franchiraient leurs frontières, notamment celle qui devait relier Séoul à Sinuiju et la ligne de Donghae longeant le littoral oriental. C’est dans ces circonstances que j’ai eu l’occasion de me rendre trois fois dans la zone démilitarisée lors d’une mission d’étude conjointe qui réunissait des représentants des secteurs public et privé chargés d’évaluer l’impact de ces projets sur l’environnement à l’intérieur d’une zone de très faible étendue. J’allais être amené à revenir sur les lieux pour réaliser des recherches sur le milieu naturel forestier avec le parrainage de l’Office national des forêts et du ministère de la Défense coréens. En marchant près des clôtures de barbelés, mes confrères et moi avons longé la Southern Limit Line (Ligne de limite du sud) sur toute sa longueur, c’est-à-dire à partir de l’estuaire de l’Imjin situé à Paju, une ville de la province de Gyeonggi qui délimite la zone tampon à l’ouest, et jusqu’à Goseong, qui lui fait pendant à l’est dans la province de Gangwon. Pendant les deux mois où nous avons effectué ce travail éprouvant, il nous a fallu franchir tous les matins la Ligne de contrôle civil pour entrer dans la zone démilitarisée, après quoi nous devions nous déplacer du côté sud de la Ligne de démarcation en respectant la distance quotidienne maximale fixée à cet effet. Ce faisant,
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nous allions découvrir la mosaïque des écosystèmes variés qui coexistent dans les forêts de cette zone tempérée. De la moindre flaque boueuse aux zones les plus boisées, elle renfermait de véritables trésors en matière de biodiversité.
À l’ouest, les zones humides À l’extrémité occidentale de la zone démilitarisée, les zones humides grouillent de vie plus qu’aucun autre milieu. Les plans d’eau qui s’y trouvaient se sont fondus dans cet écosystème par un processus d’assimilation naturelle. Çà et là, subsistent les reliefs d’anciens talus de rizières émergeant de l’eau omniprésente sous forme de petits et gros ruisseaux dans les vallées, de flaques et de bassins qui composent un paysage varié. Au centre de ce tronçon occidental de la zone démilitarisée, s’étend une vaste région où l’agriculture était pratiquée jusqu’à la Guerre de Corée. Le long des cours d’eau, on remarque encore l’emplacement d’anciennes terres cultivées. Au fil du temps, les rizières à l’abandon ont accueilli toute la biodiversité que peut offrir une zone humide, à savoir quantité d’oiseaux, de poissons, de reptiles et d’insectes en tout genre. Tandis que nous longions les barbelés, nous étions émerveillés par la grande diversité de paysages que présente cette zone humide surgie de terrains pourtant laissés en friche pendant des décennies. L’hiver venu, elle accueillerait d’innombrables espèces d’oiseaux migrateurs, dont les grues parmi lesquelles figureraient notamment celles à couronne rouge et à cou blanc. Parmi les spécimens d’espèces protégées à l’échelle mondiale, nous avons constaté la présence du cerf d’eau dans ces zones humides. Plus menu et plus élancé que ses congénères cervidés, il donne l’impression d’une grande douceur quand il parcourt paisiblement les rives des marécages et d’autres lieux également tranquilles, mais lorsqu’il s’éloigne en bondissant, il le fait avec l’agilité d’un félin. Dans la zone démilitarisée, les ruisseaux qui coulent au creux des vallées, le plus souvent du nord au sud, ont encore la limpidité et la pureté qui étaient celles de tout cours d’eau avant l’industrialisation du pays et dont nous nous souvenons aujourd’hui encore. En raison de l’interdiction formelle d’y pêcher ou de les aménager, le poisson y est abondant et nage sans danger en tous sens, à tel point que l’on dit souvent d’eux qu’ils sont « mi-eau, mi-poisson ». La loutre, un animal pourtant menacé de disparition, prospère dans toute la zone démilitarisée où elle trouve de quoi se nourrir en quantité.
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Tandis que nous longions les barbelés, nous étions émerveillés par la grande diversité de paysages que présente cette zone humide surgie de terrains pourtant laissés en friche pendant des décennies. L’hiver venu, elle accueillerait d’innombrables espèces d’oiseaux migrateurs, dont les grues parmi lesquelles figureraient notamment celles à couronne rouge et à cou blanc. À l’est, les forêts D’épaisses forêts recouvrent la partie orientale du front, où les vallées encaissées entre des versants escarpés stoppent ou ralentissent la progression des feux de forêt. Le milieu naturel y fournit un habitat stable aux animaux qui s’ébattent en toute liberté. Quand ils vont en patrouille, les soldats de service aperçoivent souvent des chèvres de montagne, cerfs musqués et autres espèces en voie d’extinction. Après avoir partout ailleurs disparu de la péninsule coréenne dans
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les années 1970, ces derniers y ont refait leur apparition voici deux ans. Ils figurent aujourd’hui sur la Liste rouge des espèces menacées qu’a établie l’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources. La zone démilitarisée abrite nombre d’autres mammifères, dont la zibeline, l’écureuil volant, le chat sauvage et l’ours noir d’Asie. Curieusement, aucun de ces animaux ne semble craindre l’homme, ce qui s’explique peut-être par une règle tacite qu’observent les militaires en garnison dans la zone démilitarisée en
1 Il n’existe pas de frontière pour les oiseaux migrateurs qui viennent se poser dans la plaine de Cheorwon en quête de grains laissés par la récolte. 2 Un Erythronium japonicum a fleuri sur la rouille d’un casque abandonné.
s’abstenant d’en tuer de peur que cela leur porte malheur. Des forêts luxuriantes tapissent les pics et crêtes magnifiques de cette région d’une épaisse couverture végétale composée d’essences telles que le chêne de Mongolie, blanc ou oriental, le bouleau noir, le merisier, l’érable et le noyer sauvage. Une trentaine d’espèces indigènes y sont aussi représentées, dont l’Hanabusaya asiatica et le Lilium cernum. Si ce milieu naturel suscite toujours plus d’intérêt par son écosystème, ce dernier n’a fait l’objet d’études que sur 10 % de la superficie totale de la zone tampon, la dernière en date remontant déjà à longtemps. En de nombreux points, les lieux demeurent aujourd’hui inaccessibles en raison des nombreuses mines qui s’y trouvent encore. J’ai hâte de voir venir le jour où les deux Corées établiront les fondements d’une paix véritable qui permettra des investigations plus poussées et alors seulement, la zone démilitarisée livrera enfin ses secrets. 1
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des lieux défendus Qui abondent en biodiversité Selon l’Institut national de la recherche forestière rattaché à l’Office national des forêts coréen, l’écosystème forestier de la zone démilitarisée et de ses environs se répartit sur les quatre zones du littoral occidental, de l’arrière-pays du centre-ouest, des montagnes du centre-est et des côtes de l’est. La première d’entre elles, composée de l’immense zone humide des estuaires du Han et de l’Imjin, s’emplit d’une eau saumâtre alliant eau douce et de mer. Sur cette vaste étendue, des collines éparses dominent d’une centaine de mètres des plaines fertiles où l’on pratique l’agriculture. Elle abrite nombre d’espèces ornithologiques en voie d’extinction, dont la spatule à face noire, la grue à cou blanc et l’oie de Chine. Dans l’arrière-pays du centre ouest, on distingue les écosystèmes du canton de Yeoncheon, des plaines de Cheorwon et des sols volcaniques des rives de la Hantan. C’est sur ces berges et sur celles de l’Imjin que viennent hiverner deux espèces mondialement protégées qui sont les grues à couronne rouge et à cou blanc. Quant aux régions montagneuses qui s’étendent dans le centre-est, elles sont bordées par la Bukhan, qui s’écoule entre les chaînes du Baekdu Daegan et du Hanbuk Jeongmaek culminant à plus de 1 000 mètres sous leurs forêts touffues. Désormais classés parmi les trésors naturels coréens, chèvres de montagne et cerfs musqués y sont encore présents. Sur le littoral oriental, enfin, la zone de protection est bornée à l’est par les montagnes du Baekdu Daegan, qui traverse la péninsule de part en part. Une réserve naturelle a été créée entre le pic de Hyangno et le mont Geonbong qui se dressent dans cette région.
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rUbrIqUE spéCIaLE 4 Derrière les barbelés, une terre interdite
Lorsque le temps le permet, la plaine nord-coréenne de Yeonbaek est visible du haut du mont Hwagye qui s’élève sur l’île de Gyo-dong. Les rares réfugiés nord-coréens encore en vie racontent que jusqu’à la partition, les insulaires prenaient le bac pour se rendre au marché des cinq jours qui s’y tenait.
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GyoDonG, L’îLE d’Où L’ON vOIt La COréE dU NOrd
si l’île de gyodong se trouve au-delà des frontières nationales, elle n’est protégée ni par une ligne de démarcation ni par une zone démilitarisée, pour la bonne raison que la mer la sépare de la Corée du Nord. En dépit des polémiques qu’a suscitées ce chantier sur le plan de la sécurité militaire, la construction d’un pont a permis en 2014 de relier gyodong par la route à l’île de ganghwa située au large d’Incheon, alors que seuls les ferry-boats assuraient jusque-là cette liaison. Lee Chang-guy Poète et critique littéraire ahn Hong-beom, Kim yong-chul Photographes
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onnu sous le nom de Jo dans la population, le confluent du Han et de l’Imjin constitue, avec le détroit qui s’étend entre l’île de Ganghwa et la mer de l’Ouest, ce qu’il est convenu d’appeler « les eaux neutres de l’estuaire du Han » selon les termes de l’Accord d’armistice de la Guerre de Corée. Conformément à celui-ci, la flotte civile des deux pays est autorisée à naviguer à des fins pacifiques dans ces eaux considérées de facto être « neutres », contrairement aux terres de la zone démilitarisée. Pour des raisons de sécurité, les gouvernements des deux pays ont toutefois imposé des limitations à la pêche. Sur les deux tiers de leur pourtour long de 37,5 kilomètres, les côtes de l’île de Gyodong sont encloses par des clôtures de fils barbelés. En 1992, l’État a autorisé le franchissement de ces eaux par une péniche qui transportait du matériel nécessaire à la construction de l’« Autoroute de la liberté », dite Jayuro, entre le pont de Haengju et l’Imjingak, c’est-à-dire l’Observatoire de la réunification. Cette décision exceptionnelle et, par la même occasion, l’île de Gyodong et ses alentours, allaient alors faire la une de la presse. Dans la mémoire insulaire, cette mer tantôt écrasée de soleil, tantôt battue par les vents du large et voilée par une épaisse brume évoque d’abord et avant tout des événements liés à la guerre et à la partition qui lui a fait suite.
La mer originelle Natif d’Incheon, c’est là que j’ai passé mon enfance et effectué ma scolarité. Jusqu’à mon mariage, j’ai habité dans un quartier du port et ne me trouvais donc qu’à quelques encablures de l’île de Gyodong. Plus tard, j’ai pris l’habitude d’éluder toute question portant sur ma région natale. Mon père était originaire du village de Honam-myeon, lequel faisait partie de Yeonbaek, l’un des cantons de la province de Hwanghae aujourd’hui située en Corée ArTs eT CULTUre De Corée 25
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du Nord et, quand avait éclaté la Guerre de Corée, il avait trouvé asile à Incheon. Je ne saurais pas dire quand m’ést venue cette idée, mais je nous considérais les miens et moi comme une famille de réfugiés, à moins que ce ne soit au souvenir toujours présent en moi des jours de fête où nous partagions un repas fait de songpyeon, des gâteaux de riz fourrés en forme de demi-lune qui sont particulièrement gros là-bas, et de raviolis coréens dits mandu tout aussi imposants, de sorte que deux d’entre eux remplissaient tout un bol. Un jour, mon père et moi avions dessiné le plan de son village natal, qu’il ne m’avait jamais été donné de connaître. Lorsqu’ils sentaient le mal du pays les gagner, mon père, aujourd’hui nonagénaire, et son frère aîné, disparu voici une dizaine d’années, montaient sur la colline qui s’élève dans le nord de l’île de Gyodong et tentaient tant bien que mal d’apercevoir les pins d’une lointaine hauteur de leur village natal de Honam-myeon à peine distant de deux ou trois kilomètres. Pris de boisson, mon père rentrait ensuite et se couchait très tôt. Jusqu’à la Libération qui mit fin à l’occupation coloniale japonaise en 1945, Gyodong était un lieu de passage obligé où les bateaux faisaient escale. Sur les côtes, s’égrenait une dizaine de ports dont les quais bordaient les rivages. Curieusement, il suffit que je me rappelle les bruits du port et les bateaux de toute taille qui y accostaient pour éprouver aussitôt des sentiments agréables. À marée basse, les habitants traversaient à pied pour se rendre à Yeonbaek, sur le continent. À trop s’attarder au marché du vil26 KoreAnA Automne 2016
lage, il arrivait souvent qu’ils en oublient la marée et qu’il leur faille attendre le lendemain pour pouvoir repartir. Quand sévissait la sécheresse, ils partaient vendre sur le continent les kakis réputés de leur île et les jeunes cherchaient à se faire embaucher. Si une fille accordait sa main à un homme du continent, ceux de l’île ne pouvaient s’empêcher de le jalouser. Il va de soi qu’entre l’île et la province de Hwanghae, le mode de vie de la population ne diffère que peu. Pour les descendants de réfugiés qui vivent dans la seconde, la langue de la première évoque le souvenir des parents perdus de vue. Certains aspects de la vie sur l’île se distinguent néanmoins de ceux des régions du nord, comme la plus grande taille des raviolis et gâteaux de riz ou les pièces plus spacieuses des maisons. De même, la musique villageoise jouée sur l’île pour Chuseok ou Daeboreum, qui sont respectivement la fête des récoltes et la première pleine lune de l’année lunaire, est d’un rythme plus enlevé et d’une plus grande force mélodique que dans le sud. En revanche, pour ce qui est d’aimer la coriandre et les gros dés de kimchi de navet, insulaires et continentaux ne s’opposent en rien.
des eaux paisibles Depuis la délimitation d’une zone de pêche restreinte en 1955, les gens de Gyodong ne pratiquent plus cette activité que dans les eaux qui s’étendent entre les quais du port de voyageurs de Namsanpo situé dans le sud de l’île, le village de Changhu-ri qui
se trouve sur l’île de Ganghwa et l’île de Seongmo. Trois des huit scènes qui faisaient la beauté de l’île de Gyodong ont de ce fait disparu, dont la vue des bateaux passant à l’horizon, l’animation des bars du port de Juksanpo et Binjangpo et le spectacle du marché aux poissons qui s’y tenait. La surface des pêcheries s’est tant réduite qu’à partir de Namsanpo, cinq à dix minutes en bateau suffisent à les parcourir de bout en bout. Quant aux filets, leur nombre est limité à deux par embarcation. Alors que ce petit morceau de mer a assuré un temps des moyens de subsistance à une dizaine de foyers, ceux-ci ne sont plus aujourd’hui que cinq à vivre de cette pêche à laquelle les hommes restent attachés. En d’autres temps, l’Amirauté autorisa la population civile à pêcher mulet gris et coquillages, jusqu’au Jour de l’An lunaire ou jusqu’à Chuseok, dans les limites de la zone de pêche définie et sous protection militaire, mais l’époque de ces tolérances est aujourd’hui révolue. Âgé de soixante-sept ans, Cha Gwang-sik est originaire du village de Yeonbaek situé dans la province de Hwanghae. Il n’était encore qu’un enfant quand sa famille s’est jointe à l’exode provoqué par la Guerre de Corée. Comment se serait-il douté qu’il vivrait toute sa vie de la pêche à la crevette ? Cette année comme les précédentes, les prises ont été peu abondantes et les acheteurs seront pour la plupart des personnes âgées qui les prépareront en saumure selon une recette appelée saeujeot. Quant à Hyun Sangrok, il mène de front, à soixante-trois ans, la direction du Village de pêcheurs, la vente de fruits de mer et le métier de restaurateur. Né dans une famille de réfugiés l’année où prenait fin la guerre, il a vécu plus de quarante ans à Namsanpo en se consacrant à la pêche. Au cours de ces soixante dernières années, aucun incident n’a
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fort heureusement éclaté entre les deux Corées à proximité de l’île de Gyodong et seules les arrivées de réfugiés traversant à la nage font l’événement dans les médias. Quoi de plus admirable que ces insulaires qui vivent de la mer jusqu’à un âge avancé en conciliant esprit d’aventure et résignation et en faisant preuve d’un réalisme serein ?
Les vieux de l’île Né dans une famille qui habite l’île depuis des générations, Han Gi-chool a fêté cette année ses soixante-sept printemps. Il est à la tête d’une exploitation agricole de plus de quatre hectares et ne s’en cache pas. On pourra s’étonner qu’un insulaire soit fier de posséder des terres, mais il faut savoir que l’agriculture prime sur toute autre activité économique à Gyodong. En effet, l’île n’a pas été en mesure de s’adonner pleinement à sa vocation première, privée qu’elle était désormais d’une bonne partie de son travail en mer en raison des restrictions sur la pêche. Suite au remembrement et à l’aménagement d’un important bassin de retenue, l’essor de l’agriculture s’est amorcé dans les années 1970 et les rendements n’ont dès lors cessé de progresser. En outre, l’édification d’une digue et l’assainissement de marais côtiers devant céder la place à des champs ont permis d’augmenter la surface agraire totale effectivement cultivée. Dans sa jeunesse, Han Gi-chool a été au nombre de ceux qui ont consacré toute leur énergie à cette importante mutation de l’agriculture. Personnalité très estimée de l’île, l’homme assume différentes responsabilités dont celle qu’il apprécie tout particulièrement porte sur la présidence du Conseil historique et culturel de Gyodong. Depuis de nombreuses années, il œuvre dans ce cadre à la conser-
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1 Pendant la guerre, des Nord-Coréens réfugiés à Yeonbaek y ont créé le marché de Daeryong à l’image de ceux de chez eux. Le temps semble s’y être arrêté et le mal du pays se ressent dans les peintures qui ornent les murs. 2 Aujourd’hui âgé de soixante-quinze ans, Ji Gwang-sik s’est réfugié à Gyodong avec les siens. À vingt ans, il exerçait déjà la profession de barbier, puis il a ouvert sur le marché un salon de coiffure pour homme qu’il tient aujourd’hui encore. Si les clients se font rares en soirée, il reste fidèle à son principe de « laisser la boutique ouverte jusqu’à la tombée de la nuit ». 3 Destiné à promouvoir la solidarité insulaire, le « Jour des habitants de Gyodong » comporte une rencontre d’athlétisme qui attire près de deux cents personnes.
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vation et à la promotion du patrimoine historique et culturel de l’île. Sous peu, le Conseil prévoit d’assurer la parution d’un périodique intitulé Chroniques de Gyodong. Si Han Gi-chool s’est décidé à prendre la tête de cet organisme, c’est avec la conviction que le développement représente une menace pour la nature, l’histoire et les cultures locales. La voix grave, il évoque calmement et méthodiquement le passé et les traditions culturelles de Gyodong en émaillant ses propos de dates, tel un professeur d’histoire. Il s’appuie sur le raisonnement suivant : si Gyodong est défavorisée sur le plan économique, elle peut en revanche s’enorgueillir d’une histoire et d’une culture particulières, de sorte qu’il incombe à la population d’assurer la défense et la protection de cet héritage. « Le toponyme de Gyodong désigne une “gorge” située entre deux capitales, à savoir, sous le royaume de Goryeo, Gaeseong, dont le nom est aujourd’hui également transcrit Kaesong en Corée du Nord, et Hanyang, l’actuel Séoul, sous le royaume ultérieur de Joseon », rappelle Han Gi-chool. « Il était difficile d’accoster sur l’île de Ganghwa en raison des courants rapides. Toutes les cargaisons étaient donc contrôlées à Gyodong, y compris le riz et les céréales destinés à la capitale. Les émissaires étrangers devaient aussi y passer pour se rendre dans telle ou telle ville. L’île revêtait en outre une telle importance stratégique que le commandement naval de la province de Gyeonggi s’y était installé, de même que le quartier général du commandement naval des trois provinces de Gyeongsang, Jeolla et Chungcheong, et ce, afin d’assurer la défense de la capitale du fait de sa situation à l’embouchure du Yeseong et du Han. Aujourd’hui, l’île de Gyodong est placée sous la juridiction de celle de Ganghwa. Malgré tout l’amour qu’il porte à son village natal, Han Gi-chool n’en reste pas moins lucide. Quand les collectivités locales ont envisagé l’aménagement d’un parc industriel sur l’île dans le cadre d’un projet de coopération intercoréen, il a préconisé que celui-ci, plutôt que de se cantonner à la création d’une zone économique spéciale à but lucratif, se double d’un volet historique et culturel sur lequel se rejoindraient les deux Corées et qui inciterait à plus de compréhension de part et d’autre. En raison des similitudes de climat et de sols qui existent entre Gyodong et la Corée du Nord, il a également émis l’idée de faire de l’île une zone pilote pour les échanges intercoréens en matière agronomique. « Cherchons les modalités d’une coexistence, tout en protégeant la culture et l’identité de Gyodong et en aidant les habitants à conserver leurs moyens de subsistance », conclut-il.
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Le marché de daeryong et les anciens résistants Le marché de Daeryong est apparu pendant la Guerre de Corée, lorsque des réfugiés se sont définitivement fixés sur l’île après avoir fui la Corée du Nord par la mer, jugeant ce moyen plus sûr et plus rapide. À partir de décembre 1950, quand l’entrée en guerre de la Chine communiste a contraint les forces de l’ONU au repli, les réfugiés ont embarqué par dizaines de milliers sur des bateaux qui faisaient la traversée jusqu’à Incheon ou Chungcheong en effectuant une escale à Gyodong et à Ganghwa. Parmi les jeunes qui venaient de Yeonbaek, nombreux furent ceux qui préférèrent rester à Gyodong dans l’espoir de rentrer à la fin du conflit. Ils y attendaient aussi des nouvelles de leurs parents restés au pays dans l’éventualité qu’ils puissent se joindre à eux. Pour subvenir à leurs besoins, ils dressèrent au bord des routes de minuscules échoppes où ils faisaient la vente de tissus, chaussures en caoutchouc et vêtements, ainsi que de soupe au riz, d’alcool et de naengmyeon, ces nouilles à la farine de sarrasin servies froides. En croissant et se multipliant, ces petites baraques allaient composer le marché tel qu’il existe encore aujourd’hui. Comme eux, Ji Gwang-sik, aujourd’hui âgé de soixante-quinze ans, débarqua à Gyodong avec les siens pour y retrouver son père
Lorsqu’ils sentaient le mal du pays les gagner, mon père, aujourd’hui nonagénaire, et son frère aîné, disparu voici une dizaine d’années, montaient sur la colline qui s’élève dans le nord de l’île de Gyodong et tentaient tant bien que mal d’apercevoir les pins d’une lointaine hauteur de leur village natal de Honam-myeon à peine distant de deux ou trois kilomètres. Pris de boisson, mon père rentrait ensuite et se couchait très tôt. 28 KoreAnA Automne 2016
qui les avait précédés. À vingt ans, il exerçait déjà la profession alors très recherchée de barbier, puis il ouvrit un salon de coiffure pour homme sur le marché. Entre-temps, celui-ci s’était étendu au fur et à mesure qu’arrivaient toujours plus de gens. Il se dota même d’une école, d’un commissariat de police et de services municipaux, ce qui le plaça vite au centre de la vie locale. Par la suite, cette partie de l’île n’allait pas être touchée par le plan local d’urbanisme en raison de conflits d’intérêts opposant les propriétaires de biens fonciers et immobiliers. C’est ce qui explique que le temps semble s’y être arrêté ; parce qu’il a su conserver intacte son atmosphère des années 1960 et qu’il rappelle encore l’histoire des réfugiés qui s’y réunissaient, le marché attire une importante fréquentation touristique. Dans leur numéro de l’année 1986, les Chroniques du canton de Yeonbaek que publie le Conseil des anciens de Yeonbaek font état de la résistance dans laquelle s’engagèrent de jeunes gens de ce canton, dont des étudiants, ainsi que des soldats en déroute et d’anciens agents de police, au sein de la fameuse « Unité du tigre » composée de volontaires qui furent par la suite incorporés aux forces de l’ONU. Pendant les deux ans et six mois qui s’écoulèrent jusqu’au cessez-le-feu, ils ne tuèrent pas moins de 2 746 soldats ennemis et sauvèrent plus de 80 000 civils. L’un des monuments de l’île perpétue le souvenir de leurs actes d’héroïsme. Il ne reste rien des documents qui attestaient des massacres auxquels ils se livrèrent à cette même époque sur des familles de collaborateurs ou de réfugiés en Corée du Nord. Comme partout ailleurs depuis ce conflit, l’île panse lente-
ment, mais sûrement ses blessures. Les touristes étrangers qui visitent la Corée viennent pour la plupart de Chine, alors que ces deux nations furent naguère ennemies. Ceux des anciens partisans qui ont surmonté les craintes provoquées par ces bouleversements témoignent encore des luttes qu’ils menèrent alors, animés d’un farouche anticommunisme. La Commission sur la vérité et la réconciliation, qui a effectué ses travaux de 2005 à 2010, a révélé en 2009 que 183 civils avaient été exécutés par les Forces des partisans coréens de l’ONU au seul motif qu’ils étaient parents de personnes soupçonnées de collaboration. La révélation de cet épisode de la Guerre froide jusqu’alors passé sous silence est une main tendue en vue de la réconciliation. Cette année 2016 marque le quarantième anniversaire du « Jour des 1 Anciennement situé habitants de Gyodong » qui, depuis au centre historique de sa création en 1975, a vocation à proGyodong, dont il conserve mouvoir la solidarité insulaire et pour des vestiges des fortifications qui protégeaient le ce faire, une grande rencontre d’athroyaume de Joseon contre létisme s’est déroulée à cette occales invasions, le village sion. Les hommes n’ont rien à gagner d’Eupnaeri n’occupe plus cette place depuis les à faire la guerre et pour tous ceux qui, travaux d’assainissement en Corée, espèrent voir un jour jeter un qui ont suivi la guerre. 2 Pour la population désorpont entre Gyodong et Yeonbaek, cette mais privée de pêche en certitude constitue une raison de plus haute mer, l’agriculture d’entamer une nouvelle réflexion sur prime aujourd’hui sur toute autre activité. l’avenir de l’île.
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rUbrIqUE spéCIaLE 5 Derrière les barbelés, une terre interdite
LE projEt « VraiE ZonE DémiLitariséE » qUaNd L’art présENtE L’HérItagE dE La gUErrE frOIdE sOUs UN NOUvEL éCLaIragE Le projet d’art contemporain dit de la « vraie zone démilitarisée » a été entrepris pour révéler et illustrer les différents niveaux de sens que véhiculent la zone démilitarisée et ses environs. En 2012, il s’est concrétisé par une première exposition qui se voulait spécifique du site, puisqu’elle coïncidait en partie avec l’itinéraire du Circuit touristique de sécurité longeant la partie centrale de la ligne de démarcation à hauteur de Cheorwon, un canton de la province de gangwon. dès lors, il n’a cessé de prendre de l’ampleur d’année en année en proposant toute une série de manifestations expérimentales et forums scientifiques très variés. Koh mi-seok Éditorialiste au Dong-a Ilbo
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a zone démilitarisée est le lieu de tous les paradoxes. De part et d’autre de cette zone tampon créée à la fin de la Guerre de Corée, les deux pays se sont évertués à faire respecter leur fragile trêve en gardant sans cesse leurs armes braquées l’un sur l’autre. Inaccessible à l’homme depuis des décennies, cette bande de terre abrite un écosystème intact par sa faune et sa flore où sont représentées des espèces aujourd’hui rares, mais elle accueille en même temps le plus gros déploiement d’armes de guerre à sa frontière menacée à tout moment de voir éclater un conflit. La population n’en continue pas moins de vaquer à ses occupations, dont l’agriculture que pratiquent les habitants des villages sud-coréens les plus septentrionaux situés dans la Zone de contrôle civil, juste en deçà d’une ligne délimitant la zone démilitarisée au sud. Par-delà les aspects politiques et militaires de celle-ci, le projet
dit de la « Vraie zone démilitarisée » s’intéresse plus particulièrement à son caractère paradoxal. La conservatrice Kim Sun-jung, qui administre l’Espace d’art contemporain SAMUSO, a conçu et réalisé ce projet qui repose sur l’idée suivante : « L’Armistice de 1953 a été conclu entre les États-Unis, l’Organisation des Nations Unies, la Corée du Nord et la Chine, mais en l’absence de la Corée du Sud. En me penchant sur ce passé où nous avons manifesté tant de passivité face à ce qui nous concernait directement, j’ai souhaité inviter chacun à s’interroger sur le sens de la zone démilitarisée ». Lors d’un entretien, Kim Sun-jung m’a fait part du point de vue des artistes participants à ce sujet. Cri de victoire (2015), de Magnus Bärtås, est une œuvre audiovisuelle qui représente les deux manières différentes dont Pyeongyang et Séoul évoquent la guerre par leurs monuments respectifs.
Une nouvelle lecture de la partition coréenne Ko mi-seok Pourquoi la zone démilitarisée ? Comment ce lieu conflictuel a-t-il inspiré un projet artistique ? Kim sun-jung En 2008, j’ai réalisé une exposition consacrée à l’artiste japonais Tatsuo Miyajima sur le thème des frontières. Les œuvres présentées se composaient de photographies de corps humains sur lesquels étaient peints les chiffres 3 et 8 évoquant le 38ème parallèle nord qui délimite la frontière intercoréenne. Elles avaient été prises à différents endroits de la zone frontière, notamment en face du pavillon d’Imjingak, qui se trouve à Paju, et de l’Observatoire de Taepung situé à Yeoncheon. En travaillant sur certains aspects sociaux liés au planning de cette exposition, je me suis soudain sentie coupable en me rendant compte que la Coréenne que je suis ne savait quasiment rien de la zone démilitarisée et ne s’y était
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même jamais intéressée. C’est ainsi que, par la suite, j’ai décidé de mettre sur pied un projet d’une durée de dix ans qui permettrait de recueillir et conserver des documents et œuvres d’art relatifs à la zone démilitarisée. D’entrée de jeu, il était prévu d’y faire participer des artistes tant étrangers que coréens, ce qui s’est aussitôt traduit dans le planning de cette manifestation et dans les recherches qu’elle exigeait. Quant à la portée du projet, elle se voulait très large en s’étendant à des questions telles que les différentes conceptions d’une ligne de démarcation, la situation socio-politique créée par la partition ou les problèmes d’environnement. En parallèle avec l’exposition réalisée sur place, l’Art Sonje Center de Séoul a programmé une série de manifestations, dont des spectacles, des débats avec les artistes et des ateliers. Les principales activités du projet se concentrent dans le canton de Cheorwon situé dans l’intérieur de la province de Gangwon, c’est-à-dire en plein centre du pays. Après la Libération qui mit fin à l’occupation coloniale en 1945 et la création d’une frontière qui s’ensuivit sur le 38ème parallèle, ce canton fut un temps placé sous la juridiction de l’Administration militaire soviétique. Au lendemain de l’armistice, la Corée du Sud allait prendre possession des bâtiments qui abritaient le quartier général de l’ancien Parti des Tra-
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vailleurs de Corée du Nord, ainsi que de différentes installations également réalisées par le régime communiste. Le canton de Cheorwon se trouvant à cheval sur la frontière et occupant un tiers de la zone démilitarisée, il appartient à la République de Corée au sud et à la République démocratique populaire de Corée au nord. Pendant la Guerre de Corée, cette situation en a fait un point stratégique du front du centre, ainsi que le théâtre de l’un des épisodes les plus sanglants du conflit, la bataille dite du « Triangle de fer ». Quand ont cessé les hostilités, ce canton autrefois prospère en tant que nœud de transport et carrefour du commerce de la péninsule était presque réduit à un champ de ruines.
des échanges avec la population Ko mi-seok Depuis qu’a débuté ce projet, quels changements avez-vous constatés au fil du temps ? Kim sun-jung La première année, l’exposition a été d’une durée assez limitée et s’est déroulée dans des lieux frontaliers difficiles d’accès tels que le Circuit touristique de sécurité de Cheorwon, qu’elle suivait pour partie, ou le Tunnel d’infiltration où elle s’enfonçait profondément. Contrairement à une exposition classique présentant des œuvres déjà existantes, elle permettait le plus souvent d’en découvrir d’une création très récente réalisée à cette occasion. Pour les produire en temps voulu,
les artistes participants avaient dû effectuer des recherches sur la zone démilitarisée. Eu égard au long travail qui a précédé la création de ces œuvres, il aurait été dommage de mettre fin aussi rapidement à cette manifestation. En conséquence, nous avons entrepris de l’insérer dans un cadre régional afin qu’elle soit accessible à tous et ne reste pas cantonnée à une zone sensible où n’entrent que les personnes dûment autorisées. Un projet artistique bénéficiant de l’appui des collectivités locales se devait impérativement d’être plus ouvert aux habitants de la région. Pour ce faire, l’exposition s’est déplacée et installée dans la ville de Dongsong dont elle serait susceptible d’intéresser la population, outre que les soldats en permission pourraient la visiter. Ko mi-seok Il semble donc que ces évolutions aient surtout eu pour but d’élargir son champ d’investigation, qui se centrait d’abord sur la frontière elle-même, au quotidien des gens qui vivent à proximité de celle-ci. Kim sun-jung En raison du caractère public de ce projet artistique, y compris par son déroulement sur la voie publique, nous sommes soucieux de sa continuité. Loin d’y voir une manifestation purement intermittente, nous cherchons toujours plus à créer du lien avec la population. Dans son édition de l’année dernière, le projet « Vraie zone démilitarisée » avait pour soustitre « L’époque vécue à Dongsong » et se déroulait en différents points des quartiers périphériques, dont un marché, une église, une gare routière et des bâtiments désaffectés. En passant d’une zone difficile d’accès, du fait de sa proximité avec la Ligne de contrôle civil, à une ville pourvue d’installations commerciales et culturelles, nous nous sommes effectivement rapprochés de la population. Ko mi-seok La résidence d’artistes de l’un des villages situés dans la Zone de contrôle civil participe-t-elle de cet effort ? Kim sun-jung La Résidence de Yangji-ri a été créée en 2014 dans le village du même nom à l’intention d’artistes et scien-
2 1 La conservatrice Kim Sun-jung (à droite) s’entretenant avec les artistes qui participent au projet « Vraie zone démilitarisée » réalisé dans un ancien magasin de pains de glace datant de l’occupation japonaise et dont ne restent que les murs, suite à sa destruction pendant la guerre. 2 La violoncelliste Lee Ok-kyung se livrant à une improvisation sur le thème de Ciel brisé (2014) dans la rizerie désaffectée du village de Yangji situé dans la Zone de contrôle civil. 3 Ice Cream Hill , une œuvre vidéo d’Aernout Mik (2014-2015) évoque la division et les conflits que connaissent les deux Corées par l’histoire d’un pique-nique au pic de Sapseul, qui s’élève aux confins de la zone démilitarisée. 3
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tifiques coréens ou étrangers qui souhaitent vivre et travailler sur le site même de l’exposition. À cet effet, des travaux de rénovation ont été entrepris dans l’une de ses habitations qui était à l’abandon et a depuis accueilli une dizaine d’artistes. Du minuscule village fictif qu’il était lors de sa création dans les années 1970 à des fins de propagande destinée aux Nord-Coréens vivant de l’autre côté de la frontière, Yangji-ri s’est transformé en une commune de 130 habitants répartis sur 75 foyers. Dans les premiers temps, les villageois entretenaient des relations un peu tendues avec les artistes, mais un tel rapprochement s’est opéré par la suite que maintenant, les premiers apprennent parfois aux seconds à travailler la terre. En ce moment, un artiste argentin qui partage souvent un barbecue avec ses voisins réalise une vidéo pour qu’ils figurent dans son œuvre.
des visions différentes à l’intérieur et à l’extérieur Ko mi-seok Par le biais d’une situation propre à la Corée, il semble que votre projet ait pour ambition de réconcilier particularités régionales et universalité. Kim sun-jung Dans quelque pays que ce soit, les gens sont toujours sensibles aux divisions qui, par des mécanismes complexes, peuvent résulter de la concomitance d’un conflit armé avec les événements mondiaux, comme dans le cas de la création de cette zone démilitarisée. Jusqu’à la réunification vietnamienne survenue en 1975, une zone démilitarisée qui s’étendait le long du 17ème parallèle a divisé ce pays entre Vietnam du Nord et Vietnam du Sud. La Seconde Guerre mondiale a aussi séparé l’Allemagne d’est en ouest par une frontière qui allait plus tard disparaître avec le Mur de Berlin. Conformément aux résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies, une zone démilitarisée a également été créée entre la Syrie et Israël, ainsi qu’à la frontière irako-koweïtienne. Le thème des frontières, étant emblématique de tout ce qui peut diviser la Terre ou les hommes, conserve toujours sa pertinence, 34 KoreAnA Automne 2016
que ce soit sur le plan physique ou psychologique : pour s’en convaincre, il suffit de penser aux conflits qui éclatent dans les régions frontalières, par-delà ceux liés aux vestiges de la guerre froide. Ko mi-seok Les artistes coréens et étrangers ont-ils une vision différente de la zone démilitarisée ? Kim sun-jung En Corée, ceux qui ont été élevés dans l’anticommunisme doivent en général faire l’effort d’appréhender le quotidien sous un autre angle. À l’inverse, les artistes des autres pays ont une perception de la zone démilitarisée qui leur est propre, car ils se placent dans une perspective beaucoup plus large. Étant très réceptifs aux questions liées à l’idéologie et aux frontières, ils cherchent comment insérer la zone démilitarisée dans leur thématique de prédilection. Ils s’intéressent aussi à des aspects spécifiquement coréens tels que l’importance de la tradition militaire. En regardant d’un seul côté, on se prive d’une vision d’ensemble. À mi-chemin entre guerre froide et paix chaude, la zone démilitarisée est d’une telle complexité que sa pleine compréhension exige d’y porter aussi un regard extérieur, voire de la considérer selon le point de vue d’un étranger.
des œuvres remarquables Ko mi-seok Pourriez-vous évoquer quelques-unes des œuvres qui vous ont le plus marquée ? Kim sun-jung L’œuvre vidéo Ice Cream Hill a été créée par le Néerlandais Aernout Mik sur une commande destinée à ce projet et sa réalisation a exigé pas moins d’une année. La crème glacée qu’il y montre en train de fondre représente métaphoriquement une montagne qui semble disparaître sous des tirs d’artillerie nourris. L’œuvre signifie que « ce lieu et sa belle colline sont lourds de sens au regard de l’histoire ». Le Suédois Magnus Bärtås a séduit le public par son Cri de victoire , une œuvre d’installation vidéo qui associe des prises de vue réalisées dans deux musées, à savoir le Musée de la guerre de Séoul et
le Musée de la guerre de libération de la patrie victorieuse situé à Pyeongyang, afin de représenter les manières différentes de voir un même conflit d’un pays à l’autre. Alors que le musée de Pyeongyang expose des objets réels d’origine récente, puisque datant de la Guerre de Corée, tels que des chars de combat et des Jeep militaires, sur fond de fresques réalisées par quarante artistes, celui de Séoul présente des dioramas à effets spéciaux qui tiennent plutôt du jeu vidéo. Pour mettre en évidence cette opposition, l’artiste projetait des images vidéo très différentes sur deux écrans placés côte à côte. Je voudrais également citer le romancier allemand Ingo Niermann et les onze scénarios de réunification qu’il a imaginés dans un texte intitulé Solution 264274: Drill Nation après avoir voyagé dans
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les deux Corées. Il a lu en public le premier chapitre qu’il avait commencé à rédiger pendant le projet de 2014 et fait éditer un an plus tard. Je me souviens d’un entretien où il a prononcé cette phrase : « L’impression que j’aie eue, c’est que la Corée du Sud a transformé la zone démilitarisée en une espèce de produit du tourisme de guerre, tandis que la Corée du Nord tout entière est devenue un immense parc à thème ». Ko mi-seok J’imagine que, jusque-là, les artistes étrangers ne connaissaient la zone démilitarisée que par les médias. En y allant eux-mêmes, qu’est-ce qui les a surtout frappés ? Kim sun-jung Des aspects différents les ont intéressés. Pour certains, c’étaient l’écrin de nature qui entoure la zone démilitarisée et son précieux écosystème.
D’autres cherchaient à laisser entrevoir un avenir imaginaire dans leurs œuvres, comme cette maison que partageraient Coréens du Sud et du Nord ou cette installation réalisée en collaboration. Ko mi-seok Pourriez-vous parler aussi de quelques œuvres d'artistes coréens ? Kim sun-jung Ce sont eux qui nous ont encouragés à cette réflexion sur les événements du passé et la vie d’aujourd’hui, sur le quotidien qui côtoie les tensions. Lim Min-ouk a présenté des documents d’archives attestant du massacre de trois cents personnes qui aurait eu lieu après la guerre à l’emplacement des locaux actuels de l’AEP de Cheorwon. Sur la Place de la Paix, Koo Jeong-a avait créé une œuvre d’installation composée de basalte, une roche caractéristique produite par les coulées de lave. L’ancien photojournaliste Noh
Sun-tag exposait quant à lui des clichés à caractère documentaire, notamment de touristes vus de dos dans les Tunnels d’infiltration de la zone démilitarisée. Toutefois, rien ne remplace une visite des lieux et il est à espérer que les gens viendront plus nombreux pour voir par eux-mêmes cette zone démilitarisée, éprouver des impressions et comprendre comment et pourquoi notre projet la situe dans une optique internationale. À l’occasion du projet « Vraie zone démilitarisée », Kim Sun-jung a mis en œuvre l’expérimentation d’une collaboration interdisciplinaire entre les arts visuels, l’architecture, la musique et les sciences humaines. Pour l’année en cours, elle n’a pas prévu d’exposition temporaire afin de pouvoir se consacrer à la préparation du projet « Pavillon » qu’elle entend réaliser l’année prochaine et qui porte sur la conservation permanente des œuvres. Quant au projet « Vraie zone démilitarisée », elle entend le reconduire au-delà de sa durée décennale. Par un travail de recherche débouchant sur une meilleure compréhension de l’histoire contemporaine et de la partition coréennes, cette initiative vise en réalité à favoriser un état d’esprit propice à la coexistence et à la paix dans le monde en mettant en parallèle les perceptions régionales et mondiales des problèmes. Nul doute que la réalisation de ce double objectif incitera à une réflexion sur la zone démilitarisée, non seulement en tant que frontière physique, mais aussi dans sa dimension psychologique bel et bien présente dans les esprits quoiqu’invisible à l’œil nu.
L’œuvre d’installation photographique To Survive vs. Once Arrived (2012) due à Noh Sun-tag. Sur les lieux concernés, l’artiste a placé des photos de pancartes qui interdisent justement d’en prendre et de soldats de dos saisis dans son objectif du haut de l’Observatoire de la paix de Cheorwon qui domine la plaine nordcoréenne de Pyeonggang. Explication de l’auteur : « Pour les Sud-Coréens, la ligne de démarcation est aujourd’hui un lieu touristique. Dans un tel endroit, que doivent-ils faire ? Regarder et prendre des photos ».
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dOssIErs
dEs JardINs sUr LEs marCHEs dEs vILLEs ?
Kwak Hee-soo Architecte principale à IDMM Architects Kim dong-hyeon Photographe
dans le cadre d’un plan de rénovation urbaine mis en œuvre par les pouvoirs publics pour revitaliser les quartiers vétustes, des projets d’art de la rue ont permis d’y créer des « villages à peintures murales », ces lieux dynamiques qui essaiment un peu partout dans le pays. parmi leurs riverains, des voix s’élèvent cependant pour déplorer que leur quartier autrefois si calme se soit transformé en un parc d’attractions attirant un tourisme de masse séduit par ces endroits qui allient un charme désuet aux animations résultant de l’activité culturelle.
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u lendemain de la Guerre de Corée, le pays s’est miraculeusement relevé de ses ruines et en à peine soixante années, Séoul est devenu une métropole cosmopolite de dix millions d’habitants. Le quartier de Gangnam, qui a inspiré au chanteur Psy son grand succès mondial Gangnam Style , constitue aussi le centre de l’économie coréenne, comme en atteste la haie de grands immeubles qui borde ses rues. On a peine à croire qu’il y a encore quarante ans, ce quartier aujourd’hui cossu se réduisait à quelques parcelles cultivées et à des vergers. La rapide urbanisation du pays a en revanche épargné d’autres lieux qui, de ce fait, ont pu conserver en grande partie leur apparence d’origine. La Corée possède un relief rocheux sur plus de soixante-dix pour cent de son territoire et la capitale n’y fait pas exception qui, pour s’étendre, a dû passer entre les montagnes et construire nombre d’escaliers sur leurs pentes. La course effrénée à la modernisation et à l’urbanisation a chassé toujours plus d’habitants pauvres de leurs quartiers et les a contraints de se loger
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dans des constructions insalubres perchées au sommet des collines. On parlait à leur sujet de daldongne, une expression qui signifie littéralement « village de lune », en raison de leur emplacement élevé qui semblait les rapprocher de cet astre. Les marches raides qui escaladent les versants escarpés des collines en disent long sur les dures réalités que cette population affrontait au quotidien. Or, une grande polémique s’est engagée dernièrement à leur sujet.
La fermeture du marché en escalier À Itaewon, un quartier de Séoul qui possède une atmosphère particulière en raison de la présence d’une importante communauté étrangère, se trouve une certaine rue appelée Usadan-gil. À son début, part un escalier qui mène à la grande mosquée de la capitale, dite Masjid. Les jeunes y viennent nombreux, séduits par l’animation de ce lieu où s’alignent de pittoresques boutiques proposant des articles exotiques et des restaurants servant des spécialités gastronomiques des quatre coins du monde. En 2013, un nouveau marché allait faire son apparition et bouleverser cet état de choses. La création de ce « marché en escalier » était due à une initiative commune de jeunes entrepreneurs exerçant dans le quartier et d’artistes dont l’atelier se situait dans la rue d’Usadan. Si les uns comme les autres s’y lançaient dans la vente de bijoux, accessoires de mode et en-cas, c’était avant tout pour se faire plaisir, peut-être aussi pour passer le temps et éventuellement pour réaliser quelques bénéfices. La nouvelle qu’un marché avait
1 Sur le marché en escalier de la rue d’Usadan-gil où exposaient les jeunes artistes du quartier d’Itaewon, cette pancarte attirait l’attention : « Gardez des souvenirs en Polaroïd ». 2 Depuis sa création à Itaewon en 2013, le marché en escalier faisait d’Usadan-gil l’un des repères incontournables de Séoul, mais la hausse des loyers et les désagréments occasionnés ont entraîné une avalanche de plaintes émanant des riverains, puis la fin de cette activité en mars dernier.
ouvert s’était vite répandue et, le dernier samedi du mois, la foule envahissait les marches de l’escalier où il se tenait. Vendeurs et acheteurs trouvaient tout autant leur compte à cette activité, qui allait pourtant disparaître en mars de cette année. L’arrivée de nombreux étrangers ayant fait augmenter les loyers, les riverains excédés ont déposé une avalanche de plaintes sur les désagréments que leur occasionnait cette manifestation. À ses débuts, celle-ci avait suscité l’espoir que l’escalier délabré deviendrait l’un des repères incontournables du quartier et y apporterait des évolutions positives. Toutefois, ce rêve ne s’est réalisé qu’en partie, car, si l’escalier est aujourd’hui célèbre, il a été source de conflit entre les riverains.
quand un escalier perd ses peintures murales Une situation analogue s’est produite dans le village à peintures murales d’Ihwadong situé dans l’arrondissement de Jongno-gu. Ce quartier du centre de Séoul s’étend entre Daehangno, où existe une importante concentration de théâtres, et
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les vestiges de fortifications six fois centenaires qui serpentent au-delà, sur la ligne de crête d’une montagne. Il faisait partie des onze quartiers qui avaient été retenus en 2006 pour y mettre en œuvre, avec le parrainage du ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme, un projet, dit de « L’art dans la ville », qui visait à « améliorer les conditions de vie des quartiers vétustes par la réalisation d’œuvres d’art sur la voie publique ». Quelque soixante-dix artistes allaient y participer, tantôt en peignant les murs des vieilles maisons accrochées au flanc des collines, tantôt en réalisant des œuvres d’installation, mais aussi en renouvelant les panneaux indicateurs. Une fois ornés de fresques murales, maisons et escaliers ont transformé en un célèbre lieu de tournage de feuilletons et autres émissions de télévision ce « village de la lune » où se serrent les uns contre les autres des maisons et petits ateliers de fortune adossés aux murailles anciennes. Il n’a pas tardé à attirer aussi nombre de visiteurs, dont des couples, le temps d’une sortie en amoureux, et des touristes curieux de le découvrir. Il y a peu, cependant, des villageois ont effacé les poissons et tournesols qui décoraient un escalier. Ils entendaient ainsi attirer l’attention pour protester contre les nuisances sonores, le dépôt d’ordures et le manque d’intimité dont ils ont à souffrir depuis quelques années en raison de la fréquentation croissante de leur village. Ces actes fâcheux ont entraîné l’ouverture d’une procédure judiciaire.
quand touristes et habitants s’affrontent Pour un citadin, des lieux tels qu’Usadan-gil ou Ihwa-dong sont des perles rares. Leurs horizons dégagés, leurs ruelles, leurs dédales d’escaliers et leurs petits coins tranquilles composent un paysage plein de fraîcheur qui leur fait oublier la monotonie des larges avenues quadrillant la ville moderne. L’ambiance sans prétention d’Ihwa-dong et la manière simple dont vivent ses habitants donnent l’impres38 KoreAnA Automne 2016
sion que le temps s’y est arrêté. Si l’on ajoute à cela la beauté d’œuvres d’art et la publicité fournie par des émissions de télévision à forte audience, il est naturel que ce quartier plein de charme attire ceux qui aspirent à un répit dans leur vie au rythme trépidant. Qu’en est-il de la population locale ? À l’origine, l’initiative des pouvoirs publics avait pour but de permettre aux Coréens les plus modestes d’accéder à une vie culturelle qu’ils ne peuvent le plus souvent pas s’offrir en leur faisant découvrir l’art dans leur vie de tous les jours et au sein même du quartier auquel ils sont habitués, et ce, afin qu’ils jouissent d’une meilleure qualité de vie et soient plus fiers de leur identité socio-culturelle. Le bon accueil que lui ont fait les habitants a été de courte durée et a bien vite cédé la place au mécontentement général lorsqu’ils ont vu des hordes de touristes bouleverser complètement la vie de leur quartier en envahissant les escaliers et ruelles où ils jouaient dans leur enfance, leurs lieux de promenade préférés et ceux où ils pouvaient se détendre. Ce conflit d’intérêts entre des habitants désireux de protéger leur cadre de vie et des visiteurs cherchant à profiter au mieux de l’atmosphère agréable des lieux allait conduire les premiers à se livrer à d’importants actes de vandalisme sur les peintures murales qui ornaient l’escalier. En conséquence, les pouvoirs publics allaient tenir les auteurs de ces faits pour responsables de la destruction d’œuvres d’art financées sur des fonds publics. Quelle solution convient-il d’apporter à une telle situation ? L’État doit-il demander un dédommagement aux riverains ou renoncer à ces plans de rénovation urbaine qu’il a mis œuvre au prix de tant d’efforts ?
pour une réhabilitation durable L’enjeu actuel réside dans la mise au point d’un plan qui soit apte à satisfaire à la fois les visiteurs et les riverains. Les débats portant sur des aspects juridiques n’ont pas leur place ici, car ces personnes sont les unes et les autres des citoyens égaux en droits dans l’utilisation du domaine public, notamment de lieux tels que trottoirs et escaliers.
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1 Au village à peintures murales d’Ihwa-dong, les avis sont partagés : pour les uns, « les fresques ont permis la réhabilitation de ce quartier insalubre et mal éclairé », tandis que les autres exigent le calme, estimant que des lieux d’habitation ne sont pas adaptés au tourisme. 2 Situé sur la colline de Naksan, le village à peintures murales d’Ihwa-dong est d’origine ancienne.
En Corée, les premières peintures murales ont fait leur apparition dans les villes à la suite du Mouvement pour la démocratie qui s’est déclenché dans les années 1980. Le militantisme politique, alors en plein essor, y avait trouvé un moyen d’expression de son discours contestataire. Déjà, des différends se manifestaient au sujet de ces fresques entre leurs créateurs et la population, sans toutefois que cela ne tire à conséquence car l’amélioration du paysage urbain ne relevait pas alors d’un impératif. L’évolution vers une peinture murale à vocation purement artistique remonte à l’année 1992 et à une exposition qu’avaient alors réalisée les étudiants de l’Université Hongik dans les rues de leur quartier. Avec l’autorisation et le soutien des collectivités locales, ils égayèrent les murs tristes du quartier en y peignant des fresques. Cette manifestation qui se déroule encore chaque année a inspiré la politique de réhabilitation urbaine qu’a entreprise l’État. Si les plans correspondants relèvent de l’action des pouvoirs publics, il est capital qu’ils conservent une certaine autonomie et que la population y soit associée pour pouvoir être durables à long terme et, par leurs résultats finaux, contribuer à redonner une humanité à notre ville moderne. Il est encourageant de voir que les projets les plus récents adoptent des démarches spécifiques du milieu urbain et sont axés sur la notion de communauté centrée sur le citoyen. Le « Plan global de rénovation urbaine de Séoul » que la municipalité a rendu public l’année dernière repose sur une démarche adaptée à chacun des lieux qu’il se propose d’embellir et sur la participation décisive des collectivités locales à toutes les étapes de sa réalisation, c’est-à-dire de sa conception à sa mise en œuvre, afin que chaque quartier conserve sa personnalité propre. Ce plan repose notamment sur les principes suivants : « des solutions au cas par cas, une participation spontanée des habitants et une action à long terme de préférence à la recherche de résultats concrets immédiats ». Les polémiques suscitées par les escaliers d’Usadan-gil et d’Ihwa-dong peuvent être appréhendées dans cette même optique. On monte et descend les escaliers sans cesse,
mais après tout, ils sont aussi là pour qu’on s’y assoie le temps de prendre un peu de repos ou de jouir d’un beau point de vue sur la ville. Il conviendrait que ces aspects spécifiques entrent en ligne de compte dans toute prise de décision. Par ailleurs, afin d’éviter le plus possible que ne surviennent de tels différends, il convient d’imposer certaines limites clairement définies qui favoriseront une vie en bonne intelligence. De plus, il est indispensable que la population locale s’engage dans ces projets, car toute démarche artificielle ou dénaturée est irrémédiablement vouée à l’échec. Enfin, pourquoi ne pas créer des jardins sur les escaliers ? Des jardins qui se verraient à l’horizon, qui rempliraient des conteneurs ou qui recouvriraient les toits : autant d’exemples de végétalisation urbaine qui existent de par le monde et montrent que la nature, par sa beauté, peut réconcilier les habitants des villes avec leur cadre de vie. J’ai tout de suite le sourire aux lèvres quand j’imagine un escalier végétalisé et des citadins en train de jardiner.
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CHrONIqUE artIstIqUE
POUR LEE JUNG-SEOB, L’ART A LE POUVOIR DE CALMER LA TEMPÊTE, CAR C’EST UNE TRACE DE VÉRITÉ 40 KoreAnA Automne 2016
©Musée national d’art moderne et contemporain
Famille sur la route (1954), huile sur papier, 29,5 x 64,5 cm La représentation de cette famille partant aux premières lueurs du jour traduit les sentiments du peintre qui aspire à revoir les siens.
À n’en pas douter, Lee Jung-seob est l’artiste coréen du siècle dernier le plus célèbre et le plus apprécié. La plus grande partie de son œuvre est aujourd’hui dispersée dans différentes collections. dans ces conditions, les chercheurs comme le public n’avaient guère la possibilité de la découvrir intégralement en un même endroit. À l’occasion du centième anniversaire de la naissance de l’artiste, dont le jour coïncide avec le soixantième anniversaire de sa mort, le musée national d’art moderne et contemporain a souhaité pallier ce manque en lui consacrant une première grande rétrospective. Chung Jae-suk Éditorialiste et journaliste à la rubrique culturelle du JoongAng Ilbo
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n Corée, Lee Jung-seob est adulé du public à l’égal d’un héros de la littérature ou du cinéma. Par son génie créateur, le regret de ceux qu’il aimait, ses continuelles errances et sa disparition survenue trop tôt, cet artiste a connu un destin qui allait acquérir la dimension d’une légende. Né en 1916 et mort dans la solitude à l’âge de quarante ans, Lee Jungseob a vécu une existence humble, mais ponctuée de moments de bonheur. Plus tard, il allait connaître une renommée posthume qui en ferait l’un des grands maîtres de l’art contemporain coréen. Dans l’ouvrage qu’il lui consacre sous le titre Lee Jung-Seob, une biographie critique : à la recherche de la vérité derrière le mythe de l’artiste (2014), l’historien de l’art Choi Yeol apporte l’explication suivante aux sentiments particuliers qui le lient à ses compatriotes : « Après avoir souffert des affres de la Guerre de Corée, les Coréens 42 KoreAnA Automne 2016
étaient à la recherche d’une âme pure sur laquelle s’appuyer pour traverser cette sombre époque et Lee Jung-seob possédait plus que quiconque ce trait de caractère. Son écriture simple, mais débordante de talent allait susciter un regain de ferveur pour cet auteur qui incarnait la vertu ».
sur les traces d’un esprit vagabond Natif du canton de Pyongwon situé dans la province aujourd’hui nord-coréenne du Pyongan du Sud, Lee Jung-seob a mené une existence errante qui l’a conduit à vivre dans plus de dix villes différentes, dont Pyeongyang, Tokyo, le port de Seogwipo situé sur l’île de Jeju, Busan, Tongyeong et Séoul. Ses tableaux empreints de mélancolie laissent aussi transparaître une soif d’affection, une angoisse du néant et une innocence qui viennent peut-être du fait que ces œuvres sont nées d’un esprit vagabond qui les a laissées comme autant de
traces de son passage. L’artiste fréquentait aussi de nombreux écrivains et, au fil de ces rencontres, il se pénétrait de sentiments poétiques et artistiques qui lui permettaient d’affronter la dureté d’une vie nomade. Il affirmait d’ailleurs : « L’art a le pouvoir de calmer la tempête, car c’est une trace de vérité ». Depuis le 3 juin et jusqu’au 3 octobre, le Musée national d’art moderne et contemporain consacre une exposition rétrospective à l’œuvre de Lee Jung-seob dans sa salle Deoksugung. Elle retrace de manière exhaustive la vie et la carrière de cet artiste en rassemblant plus de deux cents œuvres et une centaine de documents prêtés par soixante établissements, dont le Musée d’art moderne de New York. Un large éventail de cette production est représenté grâce à la présence de soixante de ses huiles les plus importantes telles que Le taureau ou Une famille sur la route , mais
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aussi de peintures sur aluminium, dessins, cartes postales illustrées et lettres que viennent compléter différents objets ayant appartenu à l’artiste. Dans les illustrations de ces cartes comme dans la correspondance qu’il entretenait avec sa famille, dont il avait été séparé par la guerre et la pauvreté, le visiteur devinera les drames de son histoire familiale et, par-delà, ceux de la division du peuple coréen tout entier. Chez Lee Jung-seob, l’époque qui correspond à sa production la plus abondante s’étend sur cinq des années 1950, ce qui démontre de manière surprenante à quel point brûlait en lui ce feu de la création qui ne mourait jamais malgré la misère et les souffrances de l’après-guerre. Au soir de sa vie, il ne délaissera son art à aucun moment, bien qu’il ait à lutter tout à la fois contre l’anorexie, l’hépatite et les troubles mentaux. Il fera preuve de ténacité jusque sur son lit de mort, où il exprimera le souhait de revoir sa femme et ses deux fils partis vivre au Japon à sa demande, pour fuir la guerre et ne pas souffrir de ses difficultés financières croissantes. Cet extrait d’une lettre qu’il écrivit à sa femme en 1954 traduit ses sentiments d’alors. « Un artiste qui n’est pas en mesure de se consacrer tout entier à son épouse excellente et bien-aimée pour ne faire qu’un avec elle n’est pas en mesure de créer des œuvres d’art. Certains en produisent certes sans être mariés, mais Agori [surnom de l’artiste signifiant « Lee à la grande mâchoire »] n’est pas de ceux-là. Je me juge moi-même avec impartialité. L’art est l’expression suprême de l’amour. Celui qu’inonde un amour sincère peut atteindre à la pureté absolue. Je te prie d’avoir confiance en Jung-seob, ce grand artiste qui ne pense qu’à toi en peignant et te souhaite d’être heureuse et en bonne santé, tout en conservant le plus grand amour-propre et l’esprit le plus noble de tout Tokyo ». Lee Jung-seob aimait à se qualifier luimême de « peintre honnête ». L’importance que représentait pour lui cette droiture d’esprit se manifeste par la présence
de figures enfantines dans nombre de ses œuvres. Était-ce pour échapper aux dures réalités de son existence que l’artiste se mit à représenter des garçonnets ? Sur la toile, il a superposé son aimable visage à ces petits sujets qui semblent déambuler à la poursuite de lointains rêves.
La peinture sur feuille d’aluminium De toutes les œuvres qu’a livrées l’artiste, les plus inventives sont sans conteste celles exécutées sur des feuilles d’aluminium. Fumeur invétéré, il préférait pourtant celles-ci aux cigarettes elles-mêmes, car elles lui tenaient lieu de toiles, cellesci étant trop coûteuses pour les moyens dont il disposait. Les peintures réalisées sur ce support l’ont été pendant les années passées à Busan, où il s’était réfugié au début de la guerre. Par ce procédé novateur, l’artiste créa ainsi un nouveau genre à part entière. Il consistait, dans un premier temps, à graver l’esquisse en grattant la surface métallique, puis, après avoir peint le tout, à l’essuyer pour que ne subsiste que la couleur en creux. Le résultat ainsi obtenu se présentait comme un dessin au tracé profondément incrusté sur une surface plane tout en créant l’illusion de former des coulées ou saillies, l’aspect brillant conféré par le métal ajoutant à l’esthétique de l’ensemble. Les œuvres faisant appel à ce mode
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1 Un Combat de coqs (1955), huile sur papier, 28,5 x 40,5 cm L’espace où les deux coqs s’affrontent est divisé en deux selon un axe en diagonale. Après avoir dessiné l’esquisse dans les trois couleurs primaires, l’artiste y a superposé la peinture gris foncé, puis a raclé celle-ci au burin large avant qu’elle ne sèche. 2 Lee Jung-Seop travaillant en 1954 à l’organisation d’une exposition à quatre devant se tenir à Tongyeong. 3 Deux enfants (années 1950), peinture sur feuille d’aluminium, 8,5 x 15,5 cm Procédé caractéristique de l’artiste, la peinture sur feuille d’aluminium rappelle les incrustations du céladon de Goryeo ou les œuvres en métal.
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d’exécution, dont le nombre dépasserait trois cents, se distinguent par leurs faibles dimensions de neuf centimètres sur quinze et par une occupation totale du support par l’image. L’artiste y saisit l’essentiel du sujet en quelques traits évocateurs de ses aspects particuliers. Des images d’enfants nus figurent souvent dans ces œuvres où l’audace des lignes au tracé appuyé traduit l’amour extrême qu’il vouait à sa famille. À ses yeux, il ne s’agissait que de croquis de scènes de la vie rustique qu’il entendait reprendre dans les fresques qu’il réaliserait plus tard. Pour accomplir son souhait, des photographes en ont réalisé des vues d’une résolution de plusieurs gigapixels qu’ils ont ensuite agrandies et projetées sur tout un mur de la deuxième salle.
L’abolition des limites par l’expérimentation sur la matière Le thème central qui transparaît dans
toute l’œuvre de Lee Jung-seob est l’affection que celui-ci éprouvait pour sa femme et ses deux fils, ce qui fait son attrait particulier et touche les gens de tous âges. C’est à l’école Bunka Gakuin de Tokyo, où il poursuivait ses études, qu’il rencontra celle qui allait un jour devenir sa femme et se nommait Yamamoto Masako avant d’être appelée Lee Nam-deok en Corée. Pour conquérir son cœur, il lui fit une cour assidue et lui déclara son amour sur pas moins de quatre-vingt-dix cartes postales. Dans un coin de deux d’entre elles, il peignit même de magnifiques et étranges illustrations intitulées Dans la mythologie et Homme et femme. Malgré leur taille réduite, ces images dégagent une énergie puissante et, à l’instar des œuvres sur feuille d’aluminium, elles constituent un genre à part. En 1952, alors que commençait la deuxième moitié de la Guerre de Corée, Lee
Jung-seob décida d’envoyer femme et enfants au Japon et connut désormais une existence solitaire qui l’entraîna dans une interminable errance, sans pour autant qu’il cesse d’entretenir une correspondance suivie avec les siens. Un album d’environ cent cinquante pages rassemble les quelque soixante-dix lettres qu’il rédigea et agrémenta de force illustrations charmantes qui débordent toutes de l’amour et de l’espoir que lui inspirait sa famille. Outre qu’elles constituent un précieux matériau de recherche sur la vie et l’art de Lee Jungseob, ces missives possèdent une valeur artistique en elles-mêmes par la beauté de l’écriture cursive et la spontanéité de leurs illustrations. « Je m’efforcerai de mon mieux de peindre aussi vite que faire se peut pour pouvoir exposer et vendre mes tableaux. Je pourrai alors te rejoindre, riche et chargé de cadeaux. Prends donc bien soin de ta santé dans l’attente de ce jour », est-il écrit dans une émouvante lettre. L’artiste ne se préoccupait pas de savoir quelle matière employer et, quand il s’absorbait complètement dans une œuvre, il ne craignait pas d’entreprendre des expériences. Sur les quelque 540 pièces qui sont parvenues jusqu’à nos jours, une étude datant du mois d’avril dernier a recensé plus de 140 huiles et près de 160 dessins de couleur. La rétrospective actuelle permet aussi d’admirer cinq œuvres de sa célèbre série des taureaux, ces animaux dans lesquels Lee Jung-seob voyait son alter ego et le symbole de son inspiration. Il aimait surtout à peindre des taureaux blancs, parce qu’ils représentaient à ses yeux ces Coréens du peuple tout « vêtus de blanc » qui surmontaient leurs difficultés à force de patience et d’obstination. L’une de ces peintures représente un taureau déchar-
Des images d’enfants nus figurent souvent dans les œuvres sur feuille d’aluminium, où l’audace des lignes au tracé appuyé traduit l’amour extrême que l’artiste vouait à sa famille. À ses yeux, il ne s’agissait que de croquis de scènes de la vie rustique qu’il entendait reprendre dans les fresques qu’il réaliserait plus tard. 44 KoreAnA Automne 2016
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né qui bondit en avant, frappe le sol de ses sabots et repart tout aussi fougueusement. L’artiste a su rendre puissamment cet animal en quelques coups de pinceau hardis qui produisent un grand effet de vitalité. Comme en calligraphie, le travail au pinceau possède une résonance spirituelle et une dynamique très fortes. Dans cette thématique, l’œuvre la plus importante due à Lee Jung-seob est une huile réalisée entre 1953 et 1954 et montrant, sur fond de ciel rougeoyant au crépuscule, l’énorme tête d’un taureau rouge beuglant. Avec un réalisme saisissant, l’artiste y a représenté les gros yeux de la bête, sa gueule béante qui laisse échapper un hurlement et les plis qui creusent ses joues. À propos de la signification de cet animal dans l’œuvre de Lee Jung-seob, Choi Yeol apporte les explications suivantes : « Lee Jung-seob était un puriste en quête de fantastique et de mysticisme à l’époque prospère de sa jeunesse, mais l’expérience de la guerre l’a changé. Il a porté son regard sur le monde et s’est mieux accordé avec l’esprit de l’époque. Il avait la certitude que, face aux massacres,
1 Trois enfants jouant avec un poisson (années 1950), huile sur papier, 27 x 36,4 cm. 2 Le taureau (1953-54), huile sur papier, 32,3 x 49,5 cm Cette œuvre figure parmi les plus remarquables de la série des taureaux.
à la corruption des mœurs et à la pauvreté qui étaient la réalité de son temps, l’humanisme était le seul rempart possible et qu’il devait donc primer sur toute autre valeur. C’était au sein de sa famille qu’il l’avait découvert, mais aussi dans le monde extérieur, et sa série des taureaux réalisée dans les années 1950 était un pur produit de l’époque, au sens où elle évoquait l’histoire du pays et la sienne propre ».
Une légende pérenne Le 6 septembre 1956, Lee Jung-seob s’éteignait dans la solitude à l’hôpital de la Croix Rouge de Séoul. Aucun parent ne s’étant présenté, son corps y demeura quatre jours jusqu’à l’arrivée d’un ami. Contrairement à sa vie tragique, chaque exposition posthume de ses œuvres a fait l’objet de toutes les attentions et les Coréens ont été nombreux à s’y rendre. Celle qui se tenait au Musée d’Art Ho-Am
de Séoul en juin 1986, à l’occasion du trentième anniversaire de la disparition de l’artiste, a dû être prolongée pour faire face au déferlement des visiteurs, dont on a recensé plus de cent mille jusqu’à la clôture. En janvier 1999, une exposition temporaire proposée par la Galerie Hyundai a attiré une fréquentation tout aussi importante. Ku Sang (1919-2004), ce poète et ami fidèle qui avait toujours soutenu Lee Jungseob, écrivit ces mots en guise d’éloge funèbre : « Je ne connais pas d’artiste qui, comme Jung-seob, ait fait preuve d’une telle cohérence entre son art et sa personne, entre son art et la vérité. Il était aimable et compréhensif avec les gens qu’il connaissait, mais avait aussi de l’affection pour les animaux, les oiseaux, les poissons et même l’herbe et les arbres, et représentait la coexistence harmonieuse de toutes ces espèces par ses coups de pinceau pleins de fraîcheur et d’énergie ». À la lecture de ces phrases, nul ne s’étonnera que l’artiste et son œuvre demeurent aujourd’hui encore un objet d’admiration et d’étude.
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EsCapadE
Lâcher de chaussures en caoutchouc blanc pour la paix. Cette œuvre d’art d’installation a été réalisée dans la rue de l’Écomusée de Paju, qui se situe sur l’une des rives de l’Imjin et a transformé les clôtures de barbelés de la Ligne de contrôle civil en un lieu d’exposition. Les chaussures renferment des fleurs sauvages tout juste écloses, comme autant de symboles émouvants de ceux qui sont impatients de pouvoir enfin fouler ce sol nord-coréen à ce jour encore interdit. Pour cette création commune, Seong Yeon-kwi et Yang si-hoon se sont vu décerner le premier prix du Concours des étudiants en 2010.
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La poésie, encore et toujours, jusqu’à La réunification
gwak Jae-gu Poète ahn Hong-beom Photographe
L’Imjin prend sa source sur les reliefs escarpés qui bordent la péninsule coréenne sur son flanc oriental et parcourt 244 kilomètres en se dirigeant vers le sud-ouest, puis franchit l’extrémité méridionale de la Corée du Nord et longe la zone démilitarisée avant de pénétrer en Corée du sud où il reçoit le Han et se jette dans la mer de l’Ouest. avant la partition de la péninsule, l’embarcadère d’où partaient les bacs qui reliaient Imjin à paju, une ville de la province de gyeonggi, a longtemps constitué un nœud de transport maritime et fluvial.
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e vent apporte les senteurs fortes des fleurs sauvages tandis que je chemine sur les berges en compagnie de deux amis de longue date. Au début des années 1970, nous fréquentions le même lycée et partagions une certaine manière de voir la vie. Qui plus est, nous composions tous trois des poèmes. Nous allions en vivre : ainsi en avions-nous décidé à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, ce qui ne laisse pas de me surprendre aujourd’hui.
« Je n’appelle pas ça de la poésie ! » Au lycée, nous nous retrouvions deux fois par semaine pour parler poésie et, à cette occasion, nous faisions des lectures et discutions tantôt des dernières parutions de poètes célèbres, tantôt de ce que nous écrivions nous-mêmes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, nous jugions alors nos écrits bien supérieurs à ceux des revues littéraires et nos échanges étaient plus enflammés dès qu’il s’agissait d’eux. Quand nous faisions réciproquement la critique de
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nos œuvres, le verdict final était invariablement : « Je n’appelle pas ça de la poésie ! » Quelles que soient la beauté et la profondeur du texte, nous lui faisions ce même accueil. Un jour que l’un de nous avait lu une production récente qu’il avait composée avec particulièrement de ferveur, j’avais quand même rendu ce jugement : Je n’appelle pas ça de la poésie. Il n’y a rien à en tirer. C’est du réchauffé. Dis-moi en quoi c’est un poème. Mon camarade s’est mis à fouiller dans son cartable, d’où il a tiré un grand couteau de l’armée. La veille de nos débats, après avoir écrit en y mettant tout son cœur, il était allé l’acheter sur le vieux marché. Se sentant enfin prêt, il s’était juré ce qui suit : Celui qui dira que ce n’est pas de la poésie ne sera plus un ami. Nous sommes sortis en courant de la classe et il nous a suivis en brandissant son arme. À la vue de ces deux élèves que poursuivait un troisième en les menaçant d’un couteau, les passants ont alerté la police qui nous a emmenés au commissariat.
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1 Interdite au public à partir de 1971, la zone de surveillance militaire lui a été rouverte 45 ans après sous le nom de Circuit écologique de l’Imjin. Toute personne qui en a fait la demande préalable peut désormais s’y promener en compagnie d’un guide et pendant une durée donnée. 2 Situé sur la route reliant la ville de Hanyang à celle d’Uiju, l’embarcadère d’Imjin est aujourd’hui un endroit tranquille où n’accostent plus que quelques bateaux de pêche appartenant aux habitants de villages qui se trouvent dans la Zone de contrôle civil. 3 Le troisième étage de l’Observatoire Imjingak, qui s’élève à 7 km au sud de la ligne de démarcation, offre un panorama de l’Imjin et de son pont de la Liberté jeté entre les deux pays, ainsi que des champs et montagnes de la Corée du Nord. L’Imjingak est distant de 53 km de Séoul et de 22 km de Gaeseong.
Pourquoi poursuivais-tu tes amis en tenant un couteau ? Ils m’ont dit que mon poème n’était pas de la poésie. Comme le policier ne comprenait pas cette réponse, il a répété sa question : Pourquoi poursuivais-tu tes amis en tenant un couteau ? Ils m’ont dit que mon poème n’était pas de la poésie. Ils m’ont dit qu’il ne valait rien. Le policier a de nouveau secoué la tête et c’est alors que notre professeur est entré. L’autre lui a montré la déclaration qu’il venait d’enregistrer. Le suspect déclare qu’il a poursuivi ses amis avec un couteau parce qu’ils lui avaient dit que son poème n’était pas de la poésie. Est-ce que ça tient debout ? Dès qu’il a eu fini de lire le texte, notre professeur lui a fait cette brève réponse : Oui, ça tient debout. Grâce à l’intervention de cet enseignant, nous avons été libérés et avons pu continuer à écrire des poèmes jusqu’à la fin de nos études.
Un parcours plein d’émotion sur les berges d’une rivière Plus de quarante années ont passé depuis cet incident et, en compagnie de ces mêmes amis, je chemine en longeant les berges de la rivière. Avec le temps, l’un de nous s’est mis à exercer la médecine et nous autres deux, l’enseignement de la poésie à l’université. Nulle autre profession n’est plus propice à la poésie que celle de médecin. Voilà maintenant deux ans qu’a eu lieu au large de la Corée la tragédie terrible du Sewol, ce ferry-boat dont le naufrage a fait 304 victimes, dont 250 lycéens en voyage scolaire. Après ce drame, mon ami médecin a décidé de composer un poème par nuit à la mémoire de chacun des 304 disparus. Il doit faire éditer à l’automne l’ensemble de ces textes qui sont le fruit d’un travail nocturne accompli en luttant contre la fatigue et l’abattement après toute une journée passée à soigner ses patients. Quant au troi-
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sième d’entre nous, il a fait paraître en 1986 un recueil de poèmes épiques intitulé L’Imjin. Il y parle d’un jeune homme d’une vingtaine d’années qui s’appelait Kim Nak-jung et avait franchi ce fleuve en juin 1955 pour se rendre en Corée du Nord, d’où il était revenu dès l’année suivante. En 1954, alors que venait de prendre fin la Guerre de Corée, il avait élaboré un programme intitulé Plan d’action de la communauté de la jeunesse indépendante pour la réunification, dans cette perspective. Il y appelait les jeunes de moins de vingt ans à créer une communauté où n’existerait ni nationalité sud-coréenne ni nationalité nord-coréenne et où tous s’emploieraient à réaliser ensemble une gestion autonome de cette entité. Le régime de Syngman Rhee eut tôt fait de qualifier de « fou » ce projet inspiré par un idéal romantique, mais tout à fait utopique. Au péril de sa vie, Kim Nak-jung traversa alors l’Imjin pour aller exposer ce même plan au régime nord-coréen, lequel eut à peu près la même réaction, puisqu’après avoir accusé le jeune homme d’espionnage, il l’expulsa vers la Corée du Sud, où il fut condamné à mort pas moins de cinq fois et passa dix-huit années de sa vie en prison. L’Imjin roule paisiblement ces flots autrefois témoins de dramatiques événements qui bouleversèrent la vie d’un jeune homme. Le sentier sur lequel nous empruntons le Circuit écologique de l’Imjin vient d’ouvrir au public en mars dernier. Il s’étend sur une distance de 9,1 kilomètres entre le parc d’Imjingak, qui est le lieu le plus septentrional où puissent se rendre les Sud-Coréens, et les zones humides de Yulgok. Sur tout le parcours, je remarque que ses bords se couvrent de fleurs que je n’avais jamais vues auparavant. Notre ami auteur du recueil L’Imjin est plus érudit que nous autres en matière de plantes, ce qui en fait un excellent compagnon de route. Tandis que nous longeons ainsi le côté sud de la clôture de barbelés qui sépare les deux Corées, nous sentons le doux souffle de la brise et admirons la couleur infiniment bleue de l’eau où se reflète le ciel. Après avoir parcouru près de deux kilomètres, nous tombons par hasard sur des œuvres d’installation qui ornent les barbelés et l’une d’entre elles attire particulièrement notre attention : sur la clôture, s’alignent des chaussures en caoutchouc blanc. Elles y ont été accrochées par centaines, semble-t-il, et renferment des fleurs sauvages tout juste écloses, comme autant de symboles émouvants de ceux qui sont impatients de pouvoir enfin fouler ce sol nord-coréen à ce jour encore interdit. Comme nous, tous ceux qui cheminent le long de l’Imjin doivent éprouver cette même et immense peine. Le 30 juin 1983, la chaîne de télévision KBS (Korean Broadcasting System) lançait une campagne destinée à aider ceux qui recherchent des parents disparus pendant la guerre, ces Coréens qui sont du même sang qu’eux. En 453 heures et 45 minutes de diffusion en direct réparties sur 138 jours jusqu’au 14 novembre de la même année, ses émissions ont permis à 10 189 personnes de retrouver leurs proches. En 2015, l’UNESCO allait inscrire les archives audiovisuelles qui en ont été conservées sur
Zone démilitarisée
70 km
Canton de yeoncheon séoul
Canton de Yeoncheon
L’imjin observatoire de taepung Zone humide de pyeonghwa mt. Gunja Embarcadère d’imjin
pont de la liberté, imjingak Ville de Paju
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Lieux à découvrir dans la ville de paju et le canton de Yeongcheon
Exposée dans la rue de l’Écomusée qui se trouve à l’intérieur de la zone démilitarisée, l’œuvre de Han Seong-pil intitulée Faction représente une étrange scène où un soldat sud-coréen tend la main à un officier nord-coréen aux bras croisées dans le dos et où un panneau apposé sur le Panmungak nord-coréen indique : « Pavillon de la réunification ».
son Registre de la mémoire du monde. Ces documents constituent autant de tranches de vie saisissantes d’une cruelle tragédie provoquée par l’homme et ils rendent compte de ce vécu de souffrances de façon plus poignante que ne pourrait le faire un texte littéraire.
« Je n’aurais jamais cru voir ce jour de mon vivant » Par un beau jour d’avril 1999, nous avons enfin pu partir tous trois pour la Corée du Nord, sept mois à peine après la reprise des excursions touristiques au mont Kumgang (Geumgang). En cette aube où notre bateau entrait dans le port de Changjon pour y accoster, la confusion régnait dans mon esprit. Devant nous, s’étendaient les terres nord-coréennes. Le paysage était à dominante brunâtre. Montagnes, bateaux et constructions étaient de cette même couleur. Nos cœurs battaient à tout rompre quand nous nous sommes présentés au contrôle des passeports. Nous hésitions entre plusieurs formules de salutations pour nous adresser à nos compatriotes du nord, mais n’en trouvions aucune qui semble convenir. En tendant mes papiers au préposé, j’ai finalement dit : « Je n’aurais jamais cru voir ce jour de mon vivant » et il a juste hoché la tête.
Sur la chaîne du mont Kumgang, la jeune femme qui nous accompagnait au pic Kujong avait de jolies joues au teint de pêche. J’aurais bien aimé lui dire quelques mots, mais j’avais en mémoire l’interdiction formelle qui nous avait été faite d’engager la conversation avec nos guides. En marchant à sa suite, j’admirais les rhododendrons et, comme je marmonnais qu’ils semblaient teints en rouge, la jeune femme m’a lancé : « Ils sont jolis, n’est-ce pas ? » et ainsi avons-nous commencé une conversation. Qu’est-ce que vous faites dans la vie, camarade ? J’écris des poèmes. Jamais je n’avais décliné ma profession avec autant d’émotion. J’espère que vous écrirez encore beaucoup de beaux poèmes. Elle n’a rien dit de plus, mais, en guise d’adieux, de longs discours n’auraient pu égaler ce bref échange. Après avoir parcouru près de sept kilomètres sur le sentier de randonnée, nous sommes arrivés à l’embarcadère d’Imjin. Sous le royaume de Joseon, ce lieu devait son importance à sa situation sur l’itinéraire de la route qui reliait la ville de Hanyang, le Séoul d’aujourd’hui, à celle d’Uiju, qui se trouve dans la province de Pyeongan frontalière de la Chine. À l’époque des Trois Royaumes, où il se
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situait aux confins des États de Silla, Goguryeo et Baekje, il fut donc le théâtre des plus grandes batailles. Pendant la Guerre de Corée, les armées des deux pays occupèrent cette région en alternance, au gré de leurs avancées et reculs successifs. Sur le quai, une dizaine de barques étaient arrimées ensemble. C’étaient les bateaux de pêche des villageois. Un appontement voisin était clos par des fils barbelés, car réservé aux bateaux du poste d’observation et donc interdit aux civils. J’avais imaginé un gros village en pensant que c’était un nœud de communication avec l’ancienne route nationale n°1 qui menait à Uiju, mais j’ai découvert une langue de sable pas plus grande qu’un terrain de volleyball. L’embarcadère était en outre fermé, la traversée en bac n’étant désormais plus assurée. Nous avons poursuivi notre marche jusqu’au Parc des zones humides de Yulgok où prenait fin ce Circuit écologique.
Un point de vue sur le front Au deuxième jour de notre périple, nous nous sommes rendus à l’Observatoire de Taepung qui se situe dans le canton de Yeoncheon. Distant de 65 kilomètres de Séoul et de 140 kilomètres de Pyeongyang, il s’élève à 264 mètres de hauteur sur les rives de
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l’Imjin. Après avoir subi les indispensables contrôles d’identité, on accède au site qui abrite un temple protestant, une cathédrale et un pavillon bouddhique du Dharma, ainsi qu’un monument à la mémoire des jeunes soldats d’une brigade blindée engagée dans la Guerre de Corée. Pendant qu’au lycée, nous débattions passionnément de poésie, des garçons de notre âge pilotaient de tels chars sur le front. « Soudés comme le fer, nous avançons / Nous sommes de la 57ème, de la brigade blindée de la jeunesse ». Cet extrait des paroles de leur chant militaire était gravé dans la pierre de la stèle devant laquelle nous nous sommes recueillis et avons prié pour ces soldats morts en héros dont il ne reste ni le nom ni le matricule. Après nous être remis en chemin, nous avons fait une halte devant un monument commémorant la participation à ce conflit de 36 940 soldats américains qui combattirent au sein des forces des Nations Unies. Ils gisent au pied de cette montagne de la péninsule coréenne, ensevelis avec leurs rêves d’un monde meilleur et d’une vie bien remplie. Aujourd’hui, quelle orientation donner à la nôtre pour que leur sacrifice n’ait pas été en pure perte ? De l’Observatoire où nous étions entrés, nous avons aperçu les postes de guet nord-coréens. La Ligne de démarcation qui sépare les deux Corées n’était distante que de 800 mètres et le poste d’ob-
servation le plus proche, de seulement 1 600 mètres, de sorte que l’endroit où nous nous trouvions, bien qu’étant en zone démilitarisée, se situait bel et bien sur le front. Sur les rives de cet Imjin qui arrose les deux Corées, on ne pourrait trouver paysage plus différent d’un pays à l’autre. Au nord, montagnes et champs sont d’une couleur brun-rouge et il n’y a pas le moindre arbre en vue. Si l’un des militaires en faction ne nous l’avait pas dit, nous ne nous serions pas aperçus que l’étendue aride que nous distinguions très nettement était en fait un champ de maïs. Cela faisait mal au cœur de penser que des gens travaillaient la terre sur le front. On affirme que, par beau temps, il est possible de les voir à l’œil nu, ce qui n’a pas été le cas le jour de notre visite. En regardant avec le télescope, nous avons vaguement aperçu le village nord-coréen d’Ojang-dong, mais rien de plus. Devant nous, s’étendait le plateau de Nori-goji, où, pendant la Guerre de Corée, les 4 500 balles qui ont été tirées des hauteurs environnantes ont toutes atteint un morceau de terre d’un mètre carré et ont fait s’abaisser de cinq mètres cette étendue surélevée. En redescendant de l’Observatoire, nous nous sommes dirigés tout droit vers la zone humide de Pyeonghwa, c’est-à-dire de la paix, en suivant les rives de l’Imjin. Chaque année, des centaines de grues à couronne rouge viennent passer l’hiver dans cette zone humide artificielle où a été créé un parc. Ces oiseaux, qui portent le nom de hak en coréen, se distinguent par leur plumage tout blanc à l’exception de la tache rouge qu’ils ont à la tête ; ils pèsent une dizaine de kilos et mesurent environ 1,40 mètre, tandis que l’envergure de leurs ailes est de 2,40 mètres. Les Coréens considèrent qu’ils portent bonheur et voient toujours dans leur venue un heureux présage, la réunification étant bien sûr ce qui peut leur arriver de mieux. En entretenant l’habitat des grues sur ces rives de l’Imjin où plane l’ombre de la guerre et en priant pour qu’elles reviennent d’année en année, ils accomplissent une sorte de rituel qui relève du totémisme. Dans les zones humides, les services du canton de Yeoncheon ont fait installer leur « Boîte aux lettres lente de la grue » qui permet de déposer des lettres pour qu’elles soient acheminées exactement le même jour de l’année suivante. Est-ce une allusion à cette année entière où il faut attendre patiemment le retour des oiseaux ? À moins que ce ne soit l’expression du fol espoir que nourrit la population de voir soudain revenir la paix dans l’intervalle. J’avais choisi une carte postale, mais ne savais quoi y mettre, quand m’est venu à l’esprit ce que disait la guide du mont Kumgang, alors j’ai écrit ces mots : « La poésie, encore et toujours, jusqu’à la réunification ».
1 Fleurs sauvages épanouies au Jardin de la zone humide de Pyeonghwa située dans la province de Gyeonggido. En vis-à-vis, se trouve la Galerie Yeongang, premier espace artistique à avoir ouvert, en mai dernier, à l’intérieur de la Zone de contrôle civil. Elle occupe l’ancien Pavillon d’exposition sur la sécurité qui appartient au canton de Yeoncheon et a fait l’objet d’une rénovation. 2 1. Quand l’atmosphère était à la détente, l’exploitation d’une liaison maritime de 1998 à 2003 a permis aux Sud-Coréens de se rendre au mont Geumgangsan. Il était également possible de faire le voyage en car, en vue de randonnées, par une route qui longe la côte Est de la péninsule. Cette première forme de coopération s’est interrompue en juillet 2008 et n’a pas repris à ce jour.
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©Nam Dong-hwan
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UN JOUr cOmmE LEs aUtrEs
MOI, « maman de gosam » Une femme dont le fils ou la fille se trouve en classe de terminale est parfois appelée « maman de
gosam », parce que ce dernier vocable désigne la troisième et dernière année de l’enseignement secondaire coréen. pour elle, il est hors de question de laisser son enfant se débrouiller seul et il lui faut alors se préparer à cette « course sur trois jambes » qu’il lui faudra disputer et gagner, avec tout ce que cela comporte de conflits et de souffrance dans la plupart des cas. Kang shin-jae Rédacteur occasionnel ahn Hong-beom Photographe
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l sera bientôt sept heures et, avec inquiétude, Son Ae-ran regarde sa lycéenne de fille se préparer à partir au lycée, car elle risque de manquer le bus de ramassage scolaire qui sera là dans cinq minutes. Bouillant en son for intérieur, elle s’apprête à tendre les clés de la voiture à son mari, quand sa fille sort de sa chambre et court jusqu’à la porte. « Il ne faut pas qu’elle arrive en retard, sinon des points seront retranchés de ses notes », explique cette maman. « Trois retards sont tolérés, mais les parents préfèrent bien sûr qu’il n’y ait rien à redire sur le carnet de notes. Nous faisons en sorte qu’il soit parfait en tout ».
À enfant de gosam , maman de gosam Quand la jeune fille est partie, le couple s’en va à son tour travailler et, en chemin, il fait le point sur ce que fera leur fille après le lycée. Vers vingt heures, sa maman doit l’accompagner au hagwon où son mari ira quant à lui la récupérer deux heures après, cet emploi du temps ne posant pas vraiment de problème en semaine. En revanche, le week-end, c’est une autre affaire ! 54 KoreAnA Automne 2016
« Le samedi, elle a cours à dix heures au hagwon et je dois l’attendre deux heures, puis nous déjeunons avant le cours suivant, qui commence à une heure. Trois heures plus tard, je la reprends et la ramène à la maison. Ensuite, il nous faut repartir pour un autre hagwon situé à une heure de route de la maison, dans le quartier de Gangnam, et elle y suit des cours de sept heures à dix heures, après quoi, je dois encore aller la chercher. Les pères donnent parfois un coup de main, mais ce sont le plus souvent les mères qui se chargent des trajets. », confie Son Ae-ran. Dès lors, on comprend mieux pourquoi on voit autant de voitures en stationnement devant les instituts d’enseignement privé de certains quartiers où se concentrent ces établissements assurant la préparation aux concours d’entrée à l’université. Pour leurs enfants, les mères sont prêtes à se transformer en jambes supplémentaires qui les conduiront d’un endroit à l’autre en faisant corps avec eux. C’est aux enfants qu’il incombe de bien travailler à l’école, mais ce sont leurs mères qui doivent se charger de choisir pour eux le meilleur hagwon et de faire la navette pour les emmener et ramener en voiture, comme de véri-
tables chauffeurs particuliers. Souvent, ces femmes n’hésitent pas à veiller jusqu’à des heures tardives en attendant d’aller chercher leur progéniture. Pour revenir à Son Ae-ran, comment s’adapte-telle à cette année du gosam pour mieux y faire face ? Que doit-elle ressentir en revivant presque l’existence d’une lycéenne de dix-huit ans ? Elle semble affronter cette épreuve avec sérénité, tout comme les mères des quelque 600 000 élèves qui sont chaque année en classe de terminale. Pourtant, on devine aisément qu’en ce moment, « c’est la folie » pour elle, car il lui faut sacrifier bien des choses à l’avenir de son enfant. J’ai demandé à une mère de gosam, elle-même enseignante dans un lycée, de me parler de ses difficultés et, en l’entendant décrire les réalités du système éducatif d’aujourd’hui à la lumière de son expérience quotidienne, je n’ai pu qu’imaginer l’épuisement auquel mène inéluctablement le rythme de la vie moderne.
L’impératif de l’enseignement privé « Pour la plupart des enfants qui habitent Mok-dong, il n’y a rien de plus normal que de suivre les cours des hagwon , même la nuit. Les enfants du primaire
travaillent aussi jusqu’à des heures très tardives et, comme ils n’ont pas encore assez d’endurance, ils se frottent les yeux et s’endorment presque. Comme tout le monde passe par là, on se console en se disant que l’on n’est pas le seul à souffrir », précise Son Ae-ran. Situé dans le nord-ouest de Séoul, ce quartier de Mok-dong où elle vit attire une population des classes moyennes qui trouve à se loger dans ses nombreux ensembles résidentiels. Il figure de ce fait parmi les principaux « quartiers de hagwon » de la capitale, aux côtés de celui de Daechi-dong qui se trouve dans l’arrondissement de Gangnam. En sortant du lycée, les élèves se rendent invariablement dans ces hagwon qui, outre qu’ils dispensent des enseignements, jouent aussi le rôle de garderies. Les lycéens s’en tiennent à suivre docilement l’emploi du temps qui leur a été fixé, sans se poser de questions ni chercher à organiser eux-mêmes leurs journées, car, à supposer qu’ils veuillent le faire, ils en seraient de toute façon incapables. Si nombre de mères remettent en question cet Son Ae-ran et sa fille, une gosam , lisant les prospectus qui présentent les nouveaux cours d’un hagwon .
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état de choses, la plupart ne possèdent pas la force de caractère et les convictions inébranlables qu’il faudrait pour oser inciter leurs enfants à suivre une autre voie. Elles imaginent qu’il suffit à ceux-ci d’assister passivement à de longues heures de cours pour atteindre un certain niveau d’instruction. Pour ce qui est des hagwon , la situation est bien différente à Incheon, où exerce Son Ae-ran. Cette ville figure parmi celles qui réalisent le plus faible taux de réussite au test d’aptitude scolaire que passe tout lycéen à l’échelle nationale. « À cette époque de leur vie, les élèves connaissent des troubles de la puberté. Dès qu’ils ont des problèmes et commencent à se rebeller, les mamans de Mok-dong s’en aperçoivent et recherchent des solutions. Comme ils fréquentent des hagwon, ces jeunes gens n’ont pas le temps matériel d’être sur la mauvaise pente », estime Son Ae-ran. « À Incheon, la situation est tout autre, en particulier dans les quartiers ouvriers comme celui où j’enseigne. Ceux des élèves qui ne fréquentent pas de hagwon disposent de beaucoup de temps libre après les cours, mais personne ne leur a jamais appris à gérer eux-mêmes leurs journées, car leurs parents ne sont pas en mesure de les conseiller. Indécis sur ce qu’ils veulent faire de leur vie, ils traînent dans la rue avec des copains parmi lesquels, malheureusement, trop peu sont susceptibles d’avoir une bonne influence sur eux ». Aujourd’hui, les hagwon règnent en maîtres sur la vie des adolescents dont ils vont parfois jusqu’à dicter la conduite et les émotions. Jusqu’aux mamans qui, conscientes de ce pouvoir, en sont intimidées et se laissent toujours influencer. « Elles s’inquiètent en permanence. Quand elles comparent les notes de leurs enfants à celles des autres, elles se disent qu’ils risquent d’être en retard sur eux s’ils étudient tous seuls dans leur coin. Les instituts privés le savent parfaitement, qui entretiennent ces inquiétudes ». Soucieuses de trouver toujours mieux, les mamans changent fréquemment de hagwon ou de professeur particulier et, pour s’informer sur les établissements que fréquentent les catégories les plus favorisées de la population, elles multiplient les contacts et envi-
sagent parfois de suivre des formations dont les droits d’inscription peuvent s’élever à plusieurs millions de wons par session. Cette véritable obsession des études entraîne une surenchère à la formation et, dans les quartiers où elle atteint son paroxysme, les écoliers ont parfois déjà étudié les mathématiques du lycée avant d’y entrer. Quand ce genre d’aberration devient la norme, ceux restent à la traîne sont voués à l’exclusion. À propos de cette préoccupation immodérée pour les études, Son Ae-ran évoque son propre cas : « Devant le flot d’informations dont on inonde les parents pour qu’ils fassent toujours plus appel à l’enseignement privé, il faut savoir raison garder. Si les gens ont trop d’ambition, il n’y a plus de limite. Moi-même, je n’ai pu m’empêcher de faire en sorte que ma fille ait un an d’avance ».
savoir ménager l’amour-propre de l’enfant Ne pourrait-on pas prendre des mesures pour calmer d’autorité une telle ferveur ? « Ma fille a choisi la section scientifique. C’est celle qui attire le plus les bons élèves, alors la concurrence y est particulièrement rude. À la moindre erreur à un contrôle de maths, il faut repasser sur-le-champ du premier au troisième niveau, alors on marche constamment sur des œufs dans ce type d’études », déplore Son Ae-ran. Dans ces conditions, les différentes évolutions introduites dans les modalités d’entrée à l’université n’ont que rarement eu pour effet d’alléger le fardeau des élèves, et ce, qu’elles aient eu vocation à privilégier les notes scolaires au détriment des résultats obtenus au test d’aptitude scolaire ou, inversement, à accorder autant de valeur aux activités et à la réussite extrascolaires qu’à ces mêmes notes. Dans l’un et l’autre cas, parents et élèves ne tardent pas à s’accoutumer à ces nouvelles politiques, tout comme les établissements d’enseignement privé. La privation du plaisir d’apprendre engendre une souffrance morale chez les élèves. Parmi les moins bons éléments, le malaise n’est pas moindre. « De nos jours, on voit beaucoup de supoja [élèves qui arrêtent les mathématiques]. L’acquisi-
C’est aux enfants qu’il incombe de bien travailler à l’école, mais ce sont leurs mères qui doivent se charger de choisir pour eux le meilleur hagwon et de faire la navette pour les emmener et ramener en voiture, comme de véritables chauffeurs particuliers. Souvent, ces femmes n’hésitent pas à veiller jusqu’à des heures tardives en attendant d’aller chercher leur progéniture. 56 KoreAnA Automne 2016
tion des rudiments ne s’étant pas bien faite au primaire et au collège, ils ne sont pas en mesure d’aborder les cours du lycée. Ils n’accordent aucune importance aux mathématiques, mais s’il est un domaine auquel ils s’intéressent et où ils obtiennent de bonnes notes, c’est celui des jeux en ligne. Évidemment, ils en viennent à y passer beaucoup trop de temps. Il m’arrive souvent d’en voir y jouer encore en pleine nuit, alors, le lendemain, ils ont beaucoup de mal à se lever quand il leur faut déjà repartir à l’école », raconte Son Ae-ran. Ceux qui ne parviendront jamais à se classer parmi les meilleurs n’en ont pas moins pour autant des ambitions et un amour propre qu’il faut savoir ménager. Malheureusement, par manque de générosité, la société actuelle les laisse livrés à eux-mêmes sans leur venir en aide, à charge pour les mamans d’affronter seules tous ces problèmes. Son Ae-ran déclare à ce sujet : « Je m’efforce d’agir avec tact envers ma fille pour qu’elle préserve son amour-propre. Nous parlons souvent de la façon dont on peut parvenir à être en
même temps humble et fier de soi. À condition de garder sa dignité en toutes circonstances, elle pourra sans mal tout affronter et tout surmonter. Elle est en train d’acquérir une plus grande confiance en elle-même ». Les efforts de cette maman semblent fructueux, puisque sa fille est apparemment sur le point de franchir sans trop de difficulté la dernière ligne droite que représente la classe de terminale. « Ma fille est le genre d’enfant qui ne confie pas ses problèmes, alors il me faut essayer de les deviner pour pouvoir l’aider », conclut-elle avec une expression de grande compréhension dans le regard. Sans doute sa sérénité lui vient-elle de cette Son Ae-ran est aux côtés de sa fille dans l’épreuve mystérieuse alchimie qui que constitue le gosam . a le pouvoir de changer les Tout en la soutenant dans peines et injustices cruelles la préparation des difficiles concours d’entrée à de notre époque en motifs l’université, elle veille aussi d’un amour maternel sans tout particulièrement à ce bornes. qu’elle préserve son amourpropre.
charles La shure Professeur au Département de langue et littérature coréennes de l’Université nationale de Séoul Kim Hoo-ran Rédacteur en chef de la rubrique culturelle au Korea Herald
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Un point de vue autobiographique nouveau sur la Corée du Nord the Girl with seven Names: a North Korean defector’s story (la fille aux sept noms : histoire d’une réfugiée nord-coréenne) Hyeonseo Lee, 2015, William Collins, Londres, 304 pages, 12,99 £
Dans ces émouvants mémoires de la « fille aux sept noms » mentionnée dans leur titre, celle-ci relate son enfance passée en Corée du Nord et sa fuite vers la Chine, suivie de son arrivée en Corée du Sud. Toutefois, on ne saurait s’attendre à y trouver l’habituelle litanie d’épreuves et de malheurs. À notre grand étonnement, le récit commence d’ailleurs par une évocation des jours heureux qu’elle a passés dans la « plus grande nation du monde ». Si sa famille ne faisait pas partie des élites du pays, elle était assez aisée, car jouissant d’un avantageux seongbun, ce statut social octroyé aux citoyens nord-coréens sur la seule base de leur fidélité au régime, et Lee Hyeonseo était donc de ceux qui ont connu l’enfance la plus heureuse qui soit pour ce pays. « Nous nous sentions aimés, avions confiance en nous-mêmes et étions reconnaissants ». Au fil du temps, elle allait s’apercevoir du décalage qui existait entre la réalité et ce qu’elle avait appris. Quand l’abondance céda la place à la famine et à la pauvreté des sombres années 1990, le régime entreprit de diviser pour mieux régner en incitant les gens à une méfiance qui frisait la paranoïa, mais se voulait soi-disant bienveillante. « Les personnes généreuses, celles qui pensaient d’abord aux autres, et non à elles-mêmes, ont été éliminées les premières », a-telle compris depuis. « Pour s’en sortir, il fallait être égoïste et sans pitié ». Elle ne pourra commencer à voir la situation de son pays de manière plus objective que lorsqu’elle l’aura quitté, et encore lui faudra-t-il beaucoup de temps pour accepter la réalité. Aujourd’hui, elle conçoit à quel point ce qui s’y passe peut surprendre, vu de l’extérieur. « À l’étranger, on ne comprend pas toujours que les Nord-Coréens aient beaucoup de mal à se faire à l’idée que leur régime a non seulement évolué dans le mauvais sens, mais aussi qu’il s’entête dans l’erreur ». Cet état d’esprit s’explique mieux quand on découvre ce qu’est la vie dans un pays qui est doté d’un tel système et dont les habitants n’ont aucun point de comparaison. Évidemment, il est aussi le résultat d’un endoctrinement, car les mensonges dont on est abreuvé dès sa plus tendre enfance finissent par se substituer à la vérité. À ceux qui se demandent comment une nation qui repose sur le mensonge peut perdurer, Lee Hyeonseo répond que c’est par une entreprise d’élimination réciproque systématiquement mise en œuvre par le régime : « En réalité, les oppresseurs et les opprimés sont logés à la même enseigne. Kim exerce son pouvoir brutal en y soumettant tout le monde sans exception, quelle que soit sa condition sociale, et en jouant opportunément sur la morale pour que nul ne soit irréprochable ». En évoquant son propre vécu, Lee Hyeonseo s’attache donc à faire comprendre pourquoi les Nord-Coréens en viennent à considérer que tout cela est normal. Si son récit comporte une dimension tragique, ce n’est pas par recherche du sensationnel, mais par volonté de montrer ce pays au système foncièrement vicié telle qu’elle le voit avec ses yeux de réfugiée qui y reste pourtant très attachée, aussi pénible soit-il de prendre conscience des véritables causes de son malheur. Si les passages consacrés à sa vie passée ne représentent qu’un tiers de l’ouvrage, cette époque demeure présente en elle à tout moment et où qu’elle se trouve, car non seulement elle occupe une place à part dans son cœur, mais elle constitue aussi la principale composante de l’identité fractionnée d’une femme qui a eu à prendre sept noms différents qu’elle conservera toute sa vie. Outre que ce récit est indéniablement aussi intéressant que touchant, il présente avant tout l’intérêt de faire découvrir le pays sous un autre angle, celui du vécu réel, et de permettre de mieux appréhender la logique qui reste malgré tout la sienne, aussi absurde puisse-t-elle paraître dans le monde occidental. La compréhension de cette manière de voir constitue peut-être le premier pas à faire pour que se referment les blessures d’une partition vieille de presque soixante-dix ans.
Des femmes écrivains dépeignent leur univers the Future of silence: Fiction by Korean Women (l’avenir du silence : fictions de femmes coréennes) Édité et traduit par Bruce & Ju-chan Fulton, MA Zephyr Press, Brookline, 193 pages, 16 $
En rassemblant des récits de neuf femmes écrivains, cette brève anthologie fournit un aperçu de cinquante années de production littéraire féminine en Corée. Bruce et Ju-Chan Fulton, eux-mêmes cotraducteurs de nombreux textes littéraires coréens, proposent ici un choix d’œuvres qui vise à présenter un large panorama de ces écrits et de leurs auteures. Entrées en littérature dans les années 1960 ou 1970, les romancières O Chong-hui, So Youngun, Pak Wan-so et Kim Chi-won s’inscrivent dans une tendance résolument conventionnelle de la fiction féminine. Dans Le Chant des pélerins d’O Chong-hui et Mon amour lointain de So Young-un, les personnages renvoient au stéréotype de la femme d’autrefois qui se devait de souffrir et de renoncer à ses désirs pour l’homme qu’elle aimait. Pour autant, elle n’en gardait pas moins, enfouis au fond d’elle-même, des désirs puissants, mais refoulés, qu’elle taisait et se bornait à retourner dans sa tête. Dans Almaden, Kim Chi-won situe l’action à New York, cette ville où elle s’est expatriée dans les années 1970. La nouvelle a pour personnage principal une immigrée coréenne qui tient un magasin de vins et spiritueux avec son mari. Aux côtés de cet être taciturne, elle s’évade en rêvant vaguement de fonder un foyer avec un jeune et fidèle client, mais il sera bientôt mis fin à ces illusions. Dans Appartements identiques, Pak Wan-so livre un instantané des sentiments que pouvaient éprouver ceux qui habitaient ces appartements en tous points semblables qui faisaient leur apparition en Corée à l’époque et représentaient le nec plus ultra de la modernité. Les femmes au foyer qui vivaient dans ce type d’habitat y menaient pourtant une existence grise et, comme elles s’ennuyaient à mourir, elles en venaient à être très curieuses de la vie de leurs voisines. Contrairement au personnage féminin d’Almaden, celui d’Appartements identiques parvient à réagir à temps et à brider sa folle imagination pour s’adapter à la réalité. Tandis que les femmes écrivains des années 1960 et 1970 exprimaient dans leurs écrits les tourments, angoisses et désirs de leurs congénères plus jeunes, celles des générations suivantes allaient adopter une tout autre démarche pour dénoncer les travers de la société coréenne. Dans Les fleurs de notre vie, Kong Son-ok brosse le portrait d’une veuve qui vit avec sa petite fille. Pour ce qui est d’exprimer ses désirs, elle ne reste pas sur sa réserve, mais va au contraire jusqu’à se « rebeller », comme elle l’affirme elle-même. Tout comme sa mère avait été obligée de l’abandonner pour pouvoir assumer ses autres responsabilités, c’est elle qui fait maintenant subir ces mêmes épreuves à sa fille. En se posant des questions sur la présence ou l’absence d’instinct maternel, Kong Son-ok repousse les limites de la notion de « maternité » ancrée dans les mentalités On ne trouve pas trace de féminité dans le texte froid et réaliste où Kim Sagwa fait le récit des crimes effroyables que commet un jeune homme profondément perturbé. L’auteure, qui préfère se faire appeler par son pseudonyme d’Apple Kim, a fait ses débuts littéraires en 2005 et a produit une œuvre abondante dont la violence représente la thématique centrale. Le choix de textes proposé par Bruce et Ju-chan Fulton dresse un état des lieux de la société coréenne telle que la perçoivent les femmes écrivains de ce pays. En outre, ces différents récits varient considérablement par une expression spécifique qui correspond au style propre à chaque génération, de sorte que la lecture de l’ensemble est aussi palpitante qu’un tour sur les montagnes russes, où se succèdent des changements de paysage très rapides. Pour finir, il convient de signaler que, dans le présent ouvrage, les noms d’auteurs ne sont pas transcrits en alphabet latin selon le système dit de McCune-Reischauer, comme c’est souvent le cas par ailleurs pour d’autres patronymes coréens. ArTs eT CULTUre De Corée 59
INGrédIENts cULINaIrEs
LE RIZ DANS TOUTE SA DIVERSITÉ
Kim Jin-young Présidente de Traveler’s Kitchen shim Byung-woo Photographe
c’est en septembre qu’a lieu la récolte du riz nouveau, le plus savoureux qui soit, alors, une fois cuit à la vapeur, il prendra place sur les tables à tous les repas, car cette céréale constitue l’un des ingrédients de base de l’alimentation coréenne. 60 KoreAnA Automne 2016
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l n’est pas de séjour à l’étranger où, à un moment ou un autre, le voyageur ne trouve que la bonne cuisine de chez lui commence à lui manquer. Je connais bien cette impression qui me donne l’envie irrépressible de manger quelque chose d’aussi simple qu’un kimchi de chou bien fermenté ou un ragoût au concentré de soja et leur bol de riz tout juste cuit. Au gré de mes pérégrinations, j’ai eu l’occasion de découvrir des manières différentes d’accommoder le riz, mais il s’agissait le plus souvent de préparations assez rares.
Japonica ou indica ? Les deux principales espèces de riz sont appelées japonica et indica, la première étant consommée en Corée, au Japon et dans certaines régions chinoises, et la seconde, dans d’autres pays du monde. Elles se différencient par la composition de l’amidon qu’elles contiennent, lequel est constitué d’amylase et d’amylopectine qui, selon leurs proportions, agissent sur la teneur en gluten, cette enzyme responsable de la texture plus ou moins collante du riz glutineux. L’amylase étant présente en plus grande quantité dans l’indica, qui provient d’une plante plus grande, ses grains sont plus longs et friables, de sorte qu’ils se collent moins entre eux en cuisant. Doté au contraire d’une plus forte teneur en amylopectine, le japonica pousse sur une plante de plus faible hauteur et possède des grains plus ronds, durs et épais, ce qui le rend plus collant à la cuisson. Parmi les préparations à base de riz les plus connues au monde, le riz pilaf du Moyen-Orient et le riz sauté d’Asie du Sud-Est font plutôt appel à l’indica, tandis qu’en Corée, on emploie du japonica dans la recette du bibimbap où viennent s’ajouter des légumes, tout comme on s’en sert au Japon pour confectionner des sushi. Il est difficile de situer avec précision l’introduction du riz dans l’alimentation de base coréenne. La découverte de grains de riz sauvage à l’emplacement de lieux de peuplement préhistorique laisserait toutefois penser que les hommes qui habitaient la péninsule pourraient s’être adonnés à la cueillette et à la consommation du riz dès 15 000 ans environ avant notre ère, c’est-à-dire au paléolithique inférieur.
La pièce maîtresse du repas coréen On peut affirmer sans exagération qu’en Corée, le riz constitue le plat principal de tout repas, les autres ne semblant jouer qu’un rôle secondaire de faire-valoir pour en relever la saveur. Il se pourrait même que les condiments qui l’accompagnent n’aient été inventés que dans le but de rehausser le goût du plat de résistance composé de riz, ce qui serait le cas du concentré de piment rouge ou de soja, de la sauce de soja et d’autres aliments fermentés tels que le kimchi ou les marinades de légumes. Dans la réussite d’un repas, tout réside dans l’association judicieuse du plat principal avec son accompagnement. L’ensemble constituera un repas complet si l’on y trouve un bol de riz tout juste cuit à la vapeur auquel s’ajoutent une soupe ou un ragoût et un plat de poisson ou de viande, le tout agrémenté de kimchi, de légumes et fruits de mer marinés, ainsi que de quelques feuilles d’algue grillées. Ces différentes préparations de la cuisine familiale figurent souvent au menu des restaurants gastronomiques coréens et portent collectivement le nom de baekban. Aux touristes étrangers qui hésiteraient sur le choix d’un menu lorsqu’ils se rendent dans l’un de ces établissements, je ne pourrais conseiller meilleur choix que ces préparations de la cuisine familiale, mais aussi, s’ils le souhaitent, un bulgogi ou un ragoût de kimchi, puisque les plats qui les accompagnent sont les mêmes que pour le baekban. Ils pourront aussi goûter aux plats cuisinés qui sont en vente dans la plupart des supérettes, notamment à proximité des hôtels de tourisme. D’un aspect et d’un goût absolument identiques à
Le japonica possède des grains ronds, durs et épais, ce qui le rend plus collant à la cuisson. Il fait partie de l’alimentation de base des Coréens.
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ceux que l’on prépare chez soi, le riz y est prêt à consommer, car précuit et d’un conditionnement pratique, de sorte qu’il ne reste plus qu’à le faire chauffer quelques minutes au four à micro-ondes. En outre, il s’accompagne aujourd’hui de sauces et ingrédients très variés parmi lesquels les clients auront l’embarras du choix pour composer un délicieux repas. Pour ceux qui logent en pension de famille à l’occasion d’un voyage et peuvent donc faire la cuisine sur place, ce riz tout préparé constitue l’indispensable ingrédient d’un repas économique. Il figure aussi en bonne place dans la cuisine familiale en raison de sa facilité d’utilisation et de sa qualité qui en fait un aliment sûr. En tant que produit d’exportation, il connaît de plus en plus de succès.
Gâteaux et autres spécialités gastronomiques Quand quelqu’un tombait malade ou s’enrhumait, à la maison, les mamans d’autrefois mettaient vite un ou deux verres de riz à tremper dans l’eau pour confectionner avec amour une de ces bouillies toutes simples, mais délicieuses que l’enfant pouvait mieux digérer qu’un repas complet ou des condiments et dont tout adulte garde le souvenir. Après y avoir ajouté de fines tranches de viande ou de fruits de mer accompagnés de légumes, elle faisait revenir le tout et l’agrémentait de quelques gouttes d’huile de sésame. Après cette cuisson où elle ne cessait de remuer lentement le mélange en y versant de temps en temps un peu d’eau pour le lier, elle obtenait une préparation savoureuse et facile à manger. Cette « bouillie de riz blanc » traditionnelle appelée juk participe aujourd’hui d’une alimentation lente, car elle peut se composer entièrement de riz, à l’exclusion de tout autre ingrédient. Destiné à l’origine aux malades, le juk, moyennant quelques adaptations, est de nos jours apprécié par tous pour ses valeurs diététiques, car tout à la fois pauvre en calories et nourrissant. Selon les céréales et légumes employés, sa recette d’autrefois peut se décliner en d’innombrables variantes qui en feront le plat unique de repas bons pour la santé, notamment des bouillies aux pignons, aux ormeaux, au kimchi, aux jujubes ou au thon. Les restaurants dont c’est la spécialité et les producteurs de plats cuisinés renouvellent constamment les façons d’accommoder cet excellent petit plat. Le riz entre aussi dans la composition d’en-cas traditionnels, dits hangwa, que l’on consommait autrefois surtout les jours de fête ou à l’occasion des rites en l’honneur des ancêtres, mais qui sont ces tempsci également très appréciés pour accompagner le thé ou le café. C’est
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1 De nos jours, on préfère au riz blanc le riz complet ou des préparations telles que le riz aux haricots rouges, car ils sont jugés meilleurs pour la santé. 2 Composés de riz fermenté, les gâteaux dits gangjeong étaient autrefois réservés aux fêtes et cérémonies, alors qu’ils constituent aujourd’hui un en-cas de tous les jours. 3 Dans l’espoir qu’un enfant vive longtemps, les Coréens ont coutume de confectionner des baekseolgi , ces gâteaux de riz blanc qu’ils partagent avec leurs voisins cent jours après sa naissance.
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Il existe deux grandes espèces de riz, dites indica et japonica, la première convenant à des préparations telles que le risotto, le riz pilaf ou le riz sauté d’Asie du Sud-Est, tandis que la deuxième est particulièrement bien adaptée à la confection des sushi ou du bibimbap coréen, aux côtés de légumes. notamment le cas du gangjeong, un gâteau léger et croustillant, mais d’une préparation assez difficile. Elle consiste, après avoir fait fermenter du riz glutineux, à moudre celui-ci pour obtenir une farine que l’on pétrira et découpera en lanières de la longueur et de la largeur du majeur, puis que l’on fera sécher. Quand on la fait frire à l’huile, cette pâte gonfle et présente des feuilles, un peu comme dans la pâte feuilletée occidentale. On trempe alors cette friture dans du sirop de riz, puis on la saupoudre de miettes de riz soufflé. C’est ainsi que l’on obtient les gangjeong à la consistance et au goût si particuliers, au terme d’une préparation pour laquelle il faut compter au moins quinze jours. Le procédé traditionnel de la fermentation peut aussi s’appliquer à des recettes de style occidental pour créer des pâtisseries de fusion aussi lisses et moelleuses à l’extérieur que croustillantes à l’intérieur. Parmi les principales préparations traditionnelles à base de riz, se trouvent aussi les tteok, ces gâteaux dont il existe une étonnante variété selon les formes et recettes possibles. Depuis des temps anciens, le gâteau de riz prend une valeur symbolique lors d’offrandes ou de la présentation de vœux et il occupe notamment une place importante dans les fêtes d’anniversaire ou les repas de mariage, mais aussi à l’occasion d’obsèques ou de rites accomplis en l’honneur des ancêtres. Aujourd’hui encore, au centième jour qui suit la venue au monde d’un enfant, les familles confectionnent aussi des baekseolgi, ces pâtisseries au riz blanc sucré qu’elles partageront avec leurs voisins dans l’espoir que l’enfant vive longtemps et en bonne santé. Quant aux sirutteok, ce sont des gâteaux de riz fourrés aux haricots rouges que les Coréens mangent en compagnie, également dans un but propitiatoire, lorsqu’ils ouvrent un magasin ou se lancent dans les affaires. Enfin quand arrive la fête des récoltes appelée Chuseok, le moment est venu de préparer avec le riz nouveau des songpyeon, ces gâteaux de riz en forme de demi-lune que l’on dépose en offrande sur la tombe de ses ancêtres pour honorer leur souvenir, selon une coutume séculaire qu’observe tout Coréen. Somme toute, le riz s’avère donc tout aussi précieux pour l’esprit 3 que pour le corps. ArTs eT CULTUre De Corée 63
rEGard ExtérIEUr
LES FONDEMENTS DU SUCCÈS DE LA CORÉE CONFUCIANISME - ÉNERGIE – SENS ARTISTIQUE TRADITION ET MODERNITÉ Jean-daniel tordjman Ambassadeur Honoraire de la République de Corée pour les investissements internationaux Président du Club des Ambassadeurs Président du Cercle des Nouveaux Mondes Président de l’Association André-Charles Boulle et le Siècle de Louis XIV
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mbassadeur honoraire de Corée pour les investissements internationaux depuis décembre 2011, en sympathie profonde avec ce pays, ayant effectué 60 missions officielles en Asie depuis 30 ans, je suis impressionné par les progrès de la Corée, heureux d’en comprendre les fondements et d’en témoigner pour les lecteurs de KOREANA. La Corée du Sud étonne le monde. Dynamisme industriel des Smartphones Galaxy de Samsung, des téléviseurs à écran géant de LG et des voitures Hyundai. Capacité à enthousiasmer la jeunesse de tous les pays par le K-Pop. Organisation irréprochable des Jeux Olympiques. Talents individuels de Ban Kin Moon, Secrétaire Général de l’ONU, ou de Hoc Sung Lee, à la tête du GIEC pour le climat. Il faut compter avec la Corée. Qui sont donc, pour un Européen, les Coréens ? Comment, en cinquante ans, sont-ils passés de pays moins avancé à pionnier dans l’économie du savoir et de la révolution numérique ? Quels sont, au-delà de la réussite économique, les ressorts politiques, culturels et intellectuels de ce progrès ? Depuis cent cinquante ans, la Chine, le Japon et la Corée ont cherché leurs modèles en Occident. Il est temps pour les intellectuels européens d’étudier les principes, méthodes et solutions mis en œuvre en Corée et de voir les enseignements à en tirer.
d’UNE écONOmIE dE sUrVIE À La « cONNaIssaNcE créatIVE » Partant d’une économie de subsistance agricole et de textiles à bas prix, la Corée a bâti en trente ans une économie de pointe. Des écrans électroniques géants remplacent les
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affiches. Le pays est branché sur les dernières réalisations du Media Lab de MIT. Sa réactivité est étonnante, sa vitalité et sa prospérité sont perceptibles dans la rue ainsi que la passion du pays pour l’art, la musique classique et le cinéma. Son PNB de 1400 Mds $ dépasse celui de la Russie. Cette multiplication par 180 du niveau de vie en cinquante ans, de 150 à 28 000 dollars par habitant – 35 000 $ en parités de pouvoir d’achat - s’est réalisée dans une maîtrise des équilibres économiques à faire pâlir d’envie n’importe quel ministre des Finances : 2,8 % de croissance, 3,7 % de chômage, 1 % d’inflation, un excédent extérieur de 100 Md$, une dette publique inférieure à 36 % du PIB, un budget équilibré, une pression fiscale modérée. Une réussite aussi saine, dans une période dite « de crise », a des racines profondes ancrées dans la culture du pays.
dEs réUssItEs rEmarQUaBLEs La Corée a produit sa première automobile, la « Pony » en 1973, six ans après la création de Hyundai Motors, détenue par la famille Chung, groupe qui a produit 8 M véhicules dans le monde. Aujourd’hui, la Corée est le 4ème constructeur automobile mondial avec un énorme excédent commercial. Qu’il s’agisse de chantiers navals, de nucléaire, d’automobiles, de trains à grande vitesse, d’électronique, de semi-conducteurs, de Smartphones ou d’Internet, la Corée a multiplié les succès. UNE OrGaNIsatION écONOmIQUE ImpULséE par L’état maIs mIsE EN ŒUVrE par LEs INdUstrIELs Les fondements de la Corée moderne ont été conçus et mis en œuvre par le père de la présidente actuelle, le président Park Chung-hee, visionnaire voulant faire de la Corée une puissance industrielle, à l’instar du Japon, considéré comme dominateur, redoutable, parfois honni, mais secrètement admiré. Park menait une vie spartiate de militaire exempte de tout soupçon d’enrichissement personnel et pratiquait des méthodes plus démocratiques qu’on ne le croit. Son rôle a été majeur et ses méthodes méritent d’être méditées. Comment a-t-il procédé ? Par des mesures spectaculaires, puissamment incitatives, mais sans coût budgétaire, cantonnant le Gouvernement dans un rôle de « faire faire » plutôt que de faire, supprimant les dépenses inutiles, fixant des objectifs ambitieux à l’exportation, dissociant la Banque de l’Industrie pour éviter une trop grande concentration de pouvoir : - Priorité industrielle et exportatrice et volonté de créer des « millionnaires coréens de l’industrie » pour s’enrichir en enrichissant le pays - Lutte implacable contre la corruption des dirigeants. - Lancement d’un contrôle massif sur place et sur pièces des administrations par des parlementaires en mission. Cette décision – toujours en vigueur – est une raison majeure de la modération des dépenses publiques en Corée. - Soutien au rôle considérable des procureurs et des juges contre les fraudes. Le président Park avait compris que les classes populaires ont intérêt à ce que la classe dirigeante prospère à condition d’en faire profiter le pays. La création collective de richesses est la seule source pérenne d’emplois. Les entrepreneurs ont un rôle social éminent à jouer de créer des entreprises, d’innover, d’exporter, de produire de la richesse dont tout le monde profitera.
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UNE sOcIété cONFUcéENNE Les valeurs confucéennes marquent la société : souci de la perfection et d’accomplissement de soi, attention à autrui, combinaison harmonieuse de réussite individuelle et de réussite du groupe, de justice et de sagesse. Les conséquences en sont immenses : - La passion de l’éducation : tous les jeunes Coréens suivent, parfois depuis la maternelle, des cours de renforcement avec l’objectif d’entrer dans les meilleures universités, payantes à prix fort. Cet esprit de compétition et de valorisation du savoir les accompagnera toute leur vie. - Cette soif de connaissances est le terreau idéal des hautes technologies : automobiles du futur, robots intelligents, télévision numérique, domotique, aérospatial, biotechnologies, piles de nouvelle génération. - La philosophie confucianiste, du fait de son attention aux autres, est particulièrement favorable au développement des services qui représentent l’essentiel, jusqu’à 80 % du PNB dans les pays avancés. - Le confucianisme suppose que chacun remplisse son rôle : les leaders sont obéis et respectés pour autant qu’ils remplissent leurs missions. S’ils fraudent, leurs actions fautives sont durement sanctionnées. - Par son attention aux autres, le confucianisme est aussi favorable au développement des services 80 % du PNB des pays avancés. Ainsi, comme tout système, le confucianisme a aussi ses aspects négatifs, notamment la position subordonnée assignée aux femmes. Mais celle-ci évolue, car il y a de plus en plus de femmes dans les emplois supérieurs. Les divorces aussi se multiplient : 55 % contre 15 % il y a douze ans. Les mariages sont plus rares et tardifs, car la tradition coréenne reste, pour une femme, d’épouser un homme plus diplômé, ce qui était facile quand le niveau d’éducation des femmes était limité. Aujourd’hui, les filles réussissent mieux à l’Université que les garçons. Le système coréen en est perturbé. Les femmes privilégient leur indépendance et, comme les naissances hors mariage ne sont pas socialement acceptées, il y a de moins en moins d’enfants. Le taux de fécondité a chuté de 6,1 % en 1960 et 4,5 % en 1970 à 1,2 % aujourd’hui. Les moins de 20 ans représentaient 53 % de la population en 1970, mais seulement 17 % aujourd’hui. Ce changement drastique est un problème majeur pour la Corée, qui devra encourager à tout prix les naissances et gérer son vieillissement accéléré. La Corée pourrait s’inspirer de la politique familiale positive suivie en France. Mais la Corée confucianiste garde le culte de l’effort, de la responsabilité individuelle et du travail bien fait, un respect profond de l’environnement aussi : aucun immeuble, métro ou camion « tagués ». UN NatIONaLIsmE aFFIrmé maIs OUVErt Depuis des siècles, la Corée, malgré une civilisation brillante, a été sous influence étrangère : - la Chine, pays de référence, de Confucius, des lettrés et de l’accès au bouddhisme ; - le Japon qui a durement occupé le pays de 1910 à 1945, interdisant la langue coréenne et envoyant quatre millions de Coréens travailler dans les mines et usines du Japon. Délivrée du Japon par les Soviétiques et les Américains, la Corée a plongé dans une guerre sanglante (un million de morts) pour se retrouver dans l’orbite américaine au Sud
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et chinoise au Nord. On comprend, après tant de dominations, d’humiliations et de destructions, la force du nationalisme coréen. Cette histoire explique aussi l’ouverture des Coréens aux religions, aux systèmes et aux techniques venus d’ailleurs. Ils en ont l’habitude. Le « benchmarking » et l’innovation sont consubstantiels à la Corée : quand un problème se pose, on étudie comment les autres pays l’ont résolu pour adopter la solution la plus performante.
LE cULtE dE L’éNErGIE Si un concept caractérise la Corée, c’est l’énergie. Le Tigre est le symbole du pays. D’où vient la force de cette énergie vitale ? Certainement de la revanche sur l’histoire, du besoin d’affirmation de soi et de la récompense de la réussite : pas d’impôt sur la fortune, un impôt sur les sociétés modéré (14 % pour les PME). L’esprit de compétition se retrouve dans le sport partout pratiqué et dans la volonté de gagner qui engendre la confiance en soi et dans le pays. La majorité des Coréens, depuis leur naissance jusqu’à un âge avancé, renforcent leur énergie en consommant du ginseng, « secret naturel » du dynamisme coréen. Un sens artistique certain. La Corée est un grand pays d’art et de création. L’éblouissante exposition « Korea Now ! » du Musée des Arts décoratifs de Paris, visitée par le monde entier, a démontré ses talents et ses qualités d’excellence, d’harmonie et de créativité. L’association constante entre tradition et modernité, entre confucianisme et christianisme très présent en Corée explique la puissance, la profondeur et la vigueur de ce pays où les couleurs, au-delà de l’esthétique, ont une signification cosmique. Le développement de la musique classique européenne est inouï : partout des orchestres symphoniques, des jeunes virtuoses. Mais aussi des musées à la pointe de la muséologie, un art contemporain splendide, des sculptures de qualité, une passion pour le design. cOréE Et FraNcE Plusieurs entreprises françaises l’ont compris : Airbus y vend ses avions, Alstom son TGV. Oberthur Technologies y crée un Centre de RD pour sécuriser les smartphones Samsung. JC Decaux, leader mondial du mobilier urbain, s’y déploie. Daniel Tribouillard, créateur français sensible à la beauté asiatique, a 130 boutiques exclusives LEONARD en Asie. Français et Coréens doivent tout faire pour mieux se connaître. Ce n’est pas un simple intérêt de marché. Nous avons des enseignements à tirer des réussites et des cultures des autres. Telle est la mission des deux Clubs Corée-France et France-Corée créés en novembre 2015 par la présidente Park Geun-hye et le président François Hollande. C’est un grand honneur pour moi de participer à cette meilleure compréhension et au développement des projets entre nos deux pays.
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apErçU dE La LIttératUrE cOréENNE
crItIQUE
SUIS-JE ENCORE CELUI QUE J’AI ÉTÉ ?
« J’aime flâner dans les rues de séoul. de Jongno à dongdaemun, de Yeongdeungpo au quartier de Hongdae, de l’Hôtel de Ville à la porte de Gwanghwamun, j’ai beaucoup marché il y a quelques années. c’est à cette époque que j’ai eu l’idée de textes comme Le plaza Hotel ». ― Kim mi-wol choi Jae-bong Journaliste au Hankyoreh Lee Jun-ho Photographe
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C’
est en 2011 que Kim Mi-wol a fait éditer Le Plaza Hotel dans une anthologie de littérature féminine coréenne intitulée Séoul, les vagabonds nocturnes , car les nouvelles qui la composent prennent pour décor différents endroits de la capitale. Dans le texte livré par Kim Mi-wol, l’action se situe principalement dans un grand hôtel du centre de Séoul qui fait face à l’Hôtel de Ville. Ses protagonistes, un couple d’environ trente-cinq ans, ont pris la curieuse habitude de passer leurs vacances dans le centre de Séoul plutôt que de séjourner dans une station balnéaire ou à la campagne, voire de partir à l’étranger. Au fil des ans, ce mode de villégiature s’est perpétué et le choix annuel de l’hôtel tenant leur tient lieu de destination s’est mué en un véritable rituel, si ce n’est que, cette fois-ci, l’établissement retenu est le Plaza Hotel, un lieu qui revêt une certaine signification. À partir de sa situation actuelle, le narrateur effectue de fréquents retours en arrière pour évoquer ses années à l’université, antérieures d’une dizaine d’années. Le point de départ de l’action présente se situe un soir d’été de 2009 où le couple regarde la grande porte du palais de Deoksu de la fenêtre de l’hôtel et se souvient de l’autel qui y a été dressé, quelques mois auparavant, à la mémoire d’un ancien président de la République. Près d’un an après avoir quitté ses fonctions, celui-ci avait mis fin à ses jours dans le contexte d’une enquête sur des soupçons de corruption pesant sur sa famille. Des Coréens qui le tenaient en haute estime avaient alors élevé cet autel à l’entrée du palais et la femme du narrateur s’était jointe à ceux qui lui avaient rendu un dernier hommage sans hésiter à attendre cinq heures dehors. En sortant de l’hôtel pour aller acheter un briquet et du café, le narrateur assiste à la procession commémorative qu’un petit groupe de manifestants effectue dans le plus grand silence en refaisant inlassablement trois pas en avant et un prosternement. Ceux qui défilent ainsi, en compagnie de quelques sympathisants, sont
des parents des cinq victimes de la célèbre « tragédie de Yongsan » survenue lors de l’intervention de la police sur le toit d’un bâtiment voué à la démolition que les résidents expulsés occupaient et d’où ils surveillaient les alentours. Comme eux, le narrateur doit essuyer une averse. « Une température et une humidité idéales, une hygiène irréprochable et un excellent service faisaient que l’on se sentait aux petits soins » : tel est le confort dont jouissait le narrateur juste avant de sortir, moyennant une somme d’argent conséquente, et qui contraste vivement avec les conditions dans lesquelles se déroule cette manifestation où l’on défile sans imperméable ni parapluie sous une pluie battante. Ce contraste constitue une métaphore des dichotomies capitalisme-démocratie et conservatisme-progressisme qui caractérisent la Corée actuelle et l’agitent de fréquents conflits. Par ce biais, l’auteur replace les vacances à l’hôtel de ce couple dans son cadre socio-politique de l’époque, mais également dans la perspective d’une autre tragédie, antérieure celle-là et connue sous le nom de Massacre de Gwangju de 1980. De la proximité de l’hôtel où séjourne le couple avec le lieu d’une manifestation à laquelle avait pris part le narrateur quand il était étudiant, le rapprochement s’opère de fil en aiguille avec un autre thème. Y était aussi présente une camarade de cours qui répondait au nom de Yun-seo, « ressemblait à Blanche-Neige » et était l’élue de son cœur. À cette occasion, celle-ci avait entendu un homme d’un certain âge formuler la critique suivante en observant les manifestants : « Les étudiants croient tout savoir, mais ils ne pensent plus à tout ça quand ils entrent dans la vie active, après leurs études, alors pourquoi vouloir toujours manifester ? Ils ne font que perturber la circulation ; ils ne vont pas changer le monde ! » Et voilà que ce jour est arrivé : après avoir terminé ses études, le narrateur a commencé à travailler et sa carrière a suffisamment évolué pour lui permettre de passer ses vacances dans un hôtel du centreville. A-t-il oublié l’idéalisme enthousiaste
de ces années d’université, comme l’avait prédit cet homme d’un certain âge ? L’auteur se garde de répondre de manière directe à cette question qu’il préfère éluder discrètement. Tout à la fin, cependant, le narrateur a ce questionnement : « Plus de dix ans après, je me demandais encore si elle croirait tout cela. Mais s’en souviendrait-elle seulement ? Comment serais-je en mesure de prouver que j’étais ce garçon d’alors, que nous étions les mêmes ? » Par cette conclusion en forme d’interrogations, il semble dissimuler son bouleversement. Si, au départ, tout semble tourner autour de ce rendez-vous manqué d’un lointain soir de Noël, là n’est pas l’important, car les faits se prêtent à des interprétations différentes. L’idée de rester « le même » ne s’applique pas vraiment à cette jeunesse où l’on se souciait avant tout de sorties amoureuses, ou, en tout cas, pas seulement à elle, car, si le lecteur voit dans ces jeunes des étudiants qui descendent dans la rue pour protester, se font critiquer par une personne plus âgée et finissent par s’enfuir, ce que cherche à « prouver » le narrateur, ce n’est pas tant l’innocence, la maladresse et la beauté du premier amour que la ferveur des luttes politiques pour la démocratie. Dès les débuts de la carrière littéraire où elle s’est lancée en 2004, Kim Mi-wol, comme bien d’autres jeunes écrivains de l’époque, a centré sa production sur le traitement des thèmes de la pauvreté et du militantisme étudiant. Dans son premier recueil de nouvelles intitulé Une guide des grottes de Séoul (2007), elle livre un portrait des hikikomori , ces jeunes exclus qui se cloîtraient dans de minuscules chambres d’étude, mansardes ou chambres en entresol pour éviter tout contact avec le monde extérieur. À l’époque de la parution du Plaza Hotel , Kim Mi-wol était âgée d’environ trente-cinq ans, tout comme le couple de son récit, alors on pourrait être tenté de voir dans ce texte un bilan que fait l’auteur de sa jeunesse, en commençant à prendre de l’âge, pour rechercher son Moi présent dans l’image que lui renvoie le miroir du passé. ArTs eT CULTUre De Corée 69
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