Primitifs à la rencontre d’un peuple inconnu
Primitifs Anaïs, Shéryl, Faresse, Adèle, Céline, Charline, Burak, Lindsay, Lise, Liam, Léo, Pierre, Adèle, Maria. Avec Benoît De Carpentier.
Chambéry, novembre 2016.
Primitif être seul contre la nature La préhistoire Premier Le début Premiers hommes Le commencement Tribu Groupe Avant Primaire Pressentiment Avenir
Un homme sauvage, vit dans la nature, sans loi ni ordre, il se débrouille pour vivre ; il vient de la préhistoire, sans technologie, sans rien ; il vit comme un animal ; il est déguisé en animal ; il est Moogly ; il est un guerrier ; il est un homme qui fait peur.
Et toi ? Es-tu un homme (femme) sauvage ? Non, je suis civilisée, je ne vis pas en pleine nature ; je vis entre 4 murs construits par des hommes, je ne me débrouille pas seule dans la nature ; je ne m’habille pas avec des peaux d’animaux ; je ne suis pas sauvage. Oui, sur les photos mais pas dans la vie ; Oui, je suis capable de sauter sur n’importe qui quand je m’énerve.
La mémoire, la trace, c’est ce dont on se rappelle, le passé, le souvenir ; c’est ce qu’on a retenu, vu, ce qu’on a dans la tête ; c’est le cerveau, la réflexion, la trace de l’histoire, chaque période de la vie laisse une trace sur terre ; c’est une trace du passé, comme les ossements, des traces d’animaux, une marque sur la peau, une trace de pied, de main ; c’est l’empreinte, les dessins préhistoriques, ce qu’on écrit ; c’est les ancêtres.
La mémoire, la trace sert aux historiens, à tout le monde, garder une mémoire pour se souvenir de tout, savoir qui étaient ceux avant nous.
Journal de bord J’aime bien les semaines qui précèdent une intervention. L’attention regarde le réel, cadrée par le cœur du projet. Aujourd’hui, la proposition est de travailler sur le portrait. Le cœur du projet est : « Primitif ». Le sous-titre : « Partir à la rencontre d’un peuple inconnu ». L’œil est alors aux aguets, bas la campagne, balaye, sélectionne. Un temps privilégié où le regard est concentré, cherchant, fouillant dans l’environnement, l’élémentaire, le primordial, le primitif. Parfois le regard se renverse, l’œil devient réceptacle. L’objet s’invite alors, débarrassé de sa gangue du connu, et se révèle nu, primitif. S’immerger dans les photos d’Edward Curtis. Croiser les regards des chefs, guerriers, shamans. Se laisser toucher par cette photographie d’une vielle femme courbée, devant l’orifice de son tipi couvert de neige, la récolte de bois sur le dos. Aller soi-même faire sa récolte. Se retrouver au bord du ruisseau, s’accroupir, sortir son couteau pour couper les joncs. Lier les fagots, puis les mettre sur le dos. Réaliser soudainement que ces gestes sont vieux comme le monde et réactivent comme une ancienne mémoire corporelle, primitive. Chez soi, regarder son environnement avec un œil nouveau. Dans l’atelier ces anciennes armes africaines héritées de mes ancêtres ? Des pièces de musées mais aussi des pièces embarrassantes puisque datant de l’époque coloniale. Des pièces probablement chargées dont je n’ai jamais vraiment su quoi en faire. C’est décidé je les emmène avec moi, et les livre à la libre appropriation et innocence des jeunes. Les valises et sacs s’accumulent dans une pièce réservée à cet effet. Tissus, végétaux, mais aussi peaux d’animaux, crânes, mâchoires, dents, bois de cerfs, cornes, plumes, massues… Le chargement prend un certain temps, histoire de comprendre comment faire entrer le tout dans la voiture.
Premier jour Arrivé en terre inconnue. Le premier jour, pas de photos. On se présente mutuellement, on apprend à se connaitre. Mon univers, le vôtre. Je viens du Nord Est, et vous d’un pays de montagnes. On visite ensemble l’établissement et les différents ateliers : couture, blanchisserie, restauration. Présentation de mon travail photographique, projections de photos. Très vite nous sommes dans le vif du sujet. Pierre : – Et le chien que nous avons vu sur la première image avec les enfants en lisière de forêt, est-il encore en vie ? – Non, il est mort, quatre ans après la prise de la photo. D’ailleurs tu vois l’enfant à sa droite, ça a été difficile pour lui. – Et les enfants, qui sont-ils ? Voici 10 minutes que nous regardons des images fixes, et entre nous, nous avons déjà voyagé, raconté, parlé de photographie. Propos sur le contenu de l’intervention : primitif, qu’est-ce que ça représente pour vous ? Peurs, Homme, origine, nature, sauvage, survie, tuer, fuir, se défendre, s’immobiliser, chasser, se camoufler, se parer, art, se tatouer… Déchargement de la voiture. Tout le monde aide généreusement. Au sol, la salle se remplit rapidement d’un joyeux chaos et on découvre progressivement le contenu du chargement. On ouvre les sacs, on s’étonne, on est surpris, on s’esclaffe. On touche les matières avec attirance ou rejet. On rit. La première consigne est de disposer, de trier : les os et crânes sur les étagères, les végétaux au sol, les tissus dans un coin, les armes ensembles. La récolte de Véronique, leur enseignante, est complémentaire : surtout les colliers de coquillages qui rejoignent les étagères, pressentant une possibilité de se parer. La salle se transforme, s’habille de matières diffusant dans l’espace une odeur d’étrangeté. On dirait que le dehors se retrouve dedans.
Deuxième jour 10 h : c’est parti pour la fabrication des personnages et des « costumes ». Par où commencer et comment s’organiser ? On propose de travailler par groupe de trois. Le premier sera photographié, le deuxième l’habillera, le troisième travaillera sur le fond. Très vite une autre façon de travailler se met en place, assez naturellement, propre au groupe et aux qualités de chacun. Adèle, passionné de maquillage peint avec habilité et énergie masques et tatouages pour ses camarades. Sa mission devient une évidence et s’impose. Léo et Liam, inséparables, travaillent à deux sur la fabrication de leur tenue. Ils percent, coupent, lient, transforment, assemblent. Chacun trouve sa place. Véronique et moi aidons, conseillons, proposons. Un espace pour monter le dispositif de prises de vues est choisi. Les garçons m’aident à disposer le studio : fond, flashs. La journée sera intense, compacte, studieuse. À tour de rôle les élèves se mettent en scène, puis sont photographiés, parés de leurs costumes et attributs. On toise les costumes pour créer l’univers du fond, plan devant lequel le sujet s’installe. Arrière-plan sobre ou baroque ? Quel univers créer ? Pierre a des couettes sur sa tête dans lesquelles ont été placés des plumeaux de graminées. On photographie : les plumeaux ne ressortent pas. Tons sur tons avec le fond, ils disparaissent. Pourquoi ? Essayons avec une couleur sombre. On nappe l’arrière fond d’un drap noir : tout change. Un personnage singulier apparait, élégant, excentrique, étrange. Avec Lindsay c’est différent. Quand Lindsay s’installe devant l’objectif enveloppé de tulle rouge, c’est en premier la couleur qui irradie. Quelle est la complémentaire du rouge ? On cherche les herbes vertes, on les suspend, on les dispose derrière elle. On recule et on apprécie le rouge sur le vert. Progressivement une sorte de tanière se créé. Mais Lindsay, c’est aussi une forte présence. Une guerrière ? Assurément. Un chef ? On n’est pas loin. Les herbes ne suffisent plus pour animer le repaire d’un tel être. Où sont les trophées, les
butins ? On récupère les os, crânes, mâchoires, bois de cerfs et cornes pour les accumuler sur le fond. La prise de vue commence. La guerrière légèrement voutée se redresse, ses épaules s’élargissent, sa tête s’ajuste dans le prolongement de son axe, son regard est pénétrant. Soudainement, vous vous sentez regardé. À tour de rôle, jusqu’au lendemain, passent treize guerriers, chefs, princesses, reines, shamans, femmes des coulisses : Faresse, Burak, Léo, Liam, Pierre, Charline, Shéryl, Céline, Lise, Maria, Anaïs, Lindsay et Adèle. Treize portraits proposant un inventaire d’êtres nouveaux, primitifs, poétiques, réels. Benoît De Carpentier, artiste photographe Novembre 2016
Impressions Qu’as-tu ressenti en te déguisant ? – De la honte. – Cela faisait bizarre d'être déguisé avec des objets de la nature, on faisait place à notre imagination, tout le monde rigolait et ne se reconnaissait pas on ne savait plus qui était qui, on était impressionné. – C'était drôle, amusant, joyeux. – Je me suis senti puissant, un guerrier. – J'ai cru que j'étais un chasseur. – C’était bien, je me sentais dans la peau du personnage, c’était comme si le personnage était en moi. – Je me sentais sauvage, c’était bien. – J’étais gênée mais j’ai bien aimé. – J’étais quelqu’un d’autre. – Je ne me reconnais pas, c’était drôle. Qu’as-tu ressenti en déguisant (ou en maquillant) les autres ? – Je me suis sentie utile. – Je me suis senti à la place des autres puis un peu comme un créateur, comme Benoît. – ça me faisait plaisir. – C’était bien, j’ai imaginé comment on pouvait faire. Qu’as-tu ressenti en te faisant photographier ? – De la honte. – Mal à l'aise, gênée. – D'un côté je me suis senti bien : je faisais un truc que j'avais jamais fait, un truc bien et d'un autre côté, un peu mal à l'aise que tout le monde me regarde. – J'ai cru que j'étais célèbre, c'était bien mais un peu gênant. – J’aimais bien, ça me plaisait de penser qu’on allait être imprimé et exposé. Que tout le monde allait voir ce qu’on avait fait.
– C’était bien, je n’étais pas trop stressée, ça m’a plu, si c’était à refaire, je le referais. – Je ne me sentais pas très à l’aise, timide mais j’aimais bien quand même. Qu’as-tu ressenti en photographiant les autres ? – C'était bien de photographier les autres et voir comment bien prendre une photo. – J'ai bien aimé, je me sentais à l'aise. – J'ai cru que j'étais photographe, dans la peau d'un photographe. – C’était cool, on a appris les cadrages, comment faire, régler le trépied, mettre la lumière. – J’aimais trop, ça me plaît trop la photo. Qu’as-tu ressenti en regardant les photographies où tu apparais ? – C'était bien de se voir déguisé. – Bizarre, et tout le monde a fait des commentaires, on m'a dit que mes photos étaient super belles. – Je me suis trouvée horrible. – Un choc ! C’est pas moi, ça ! – Ça m’a fait bizarre, c’était pas moi, c’était tellement bien fait. – D'un côté, c'est beau, ça ressort bien mais c'est gênant que tout le monde les voit. Qu’as-tu ressenti en regardant les photographies où les autres apparaissent ? – C'était drôle. – Je les ai trouvées bien faites, de bonne qualité, belles. – C’était beau. – Je les ai trouvées belles. – Je ne m’attendais pas à ce qu’on fasse un truc pareil, que ça rende si bien, parce qu’en fait c’était pas si difficile. Anaïs, Shéryl, Faresse, Adèle, Céline, Charline, Burak, Lindsay, Lise, Filiz
Photographies, mises en scène, costumes et maquillages réalisés par Anaïs, Shéryl, Faresse, Adèle, Céline, Charline, Burak, Lindsay, Lise, Liam, Léo, Pierre, Maria, élèves en CAP couture, blanchisserie industrielle et restauration collective Textes écrits par Anaïs, Shéryl, Faresse, Adèle, Céline, Charline, Burak, Lindsay, Lise, Filiz Avec Benoît De Carpentier, artiste photographe Et Véronique Letellier, enseignante En partenariat avec Stimultania Pôle de photographie Soutenu par la Région Auvergne-Rhône-Alpes, la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre du dispositif Eurêka Club Culture.
établissement Régional d’Enseignement Adapté Amélie Gex Chambéry, novembre 2016 Graphisme : Stimultania www.stimultania.org www.experimentationssplendides.com