Terra Incognita
Paysages IntĂŠrieurs Sophia El Mokhtar
Ce livret est un recueil de textes permettant de comprendre le processus créatif m'ayant inspiré le travail en Résidence d'Artiste à Pomas : Terra Incognita. Ce sont des textes extraits et modifiés de mes Paysages Intérieurs. http://paysagesinterieurs.com.
"Conter" les moutons Pour m’endormir le soir il me faut toujours penser à quelque chose de positif. Cela peut être une scène plaisante de ma vie que je me repasse en boucle, une séquence de mon film aux couleurs de plus en plus chatoyantes, aux expressions de plus en plus précises, du flou au net, et je m’endors sur le dernier “clap”… sur la quinzième scène, paradoxalement la plus précise et la plus évanescente. Cela peut être un projet de voyage où je me vois errant sur des cartes du monde, chaque destination se voit attribuer un commentaire plus ou moins argumenté. Cela peut être un concept survenu dans la journée, je m’endormirai alors sur un monologue aux arguments et contre-arguments, où la pensée se construit en jouant avec les idées-façon Rubix-Cub… Depuis plus d’un mois, je m’endors sur le plan de mon expo. à chaque fois différent. C’est l’expression du doute et de la liberté mélangés.
Texte en "Y" n°1 Le “Y” c’est le “v” signé par une main victorieuse/ victoire sportive, politique, sociétale, mais aussi l’auto-célébration. Le “Y” c’est le bec de l’oisillon affamé tendu vers le bec du parent le nourrissant de vers et autres graines. Le “Y” c’est le pubis. Le “Y” c’est le sportif qui ouvre grand ses bras vers le ciel après avoir gagné son match ou sa course. Le “Y” c’est la Goulue prenant son pied gauche dans sa main gauche en sautillant sur la jambe droite. Le “Y” c’est un oiseau qui s’appête à atterrir. Le “Y” c’est le mouvement de danse hip hop par excellence. Le “Y” c’est la femme qui accouche sur un cri, un hurlement et des larmes et du sang.
Texte en "Y" n°2 L’homme disgracieux, d’environ 45 ans, taré de ses chromosomes “xy” dévastateurs pour sa chevelure, était toujours vêtu de la même blouse blanche très raide, dans laquelle son corps s’était thermoformé avec le consentement de l’esprit. Son visage ovale percé de petits yeux noirs scintillants, affichait un contraste certain entre un front large lisse et brillant, et le reste flasque et légèrement tombant dont la peau souffrait d’une affection cutanée, de type gros boutons clinquants en CDI. Il avait de belles lèvres pulpeuses, souvent humectées. Sa corpulence étriquée, mince et sans la moindre félinité, en faisait un homme d’une laideur froide et immuable. Il avait probablement débuté sa carrière de professeur de sciences vers 1975, et la poursuivait, répétitive, au Collège de Balma. Si il n’était pas particulièrement enthousiaste par rapport à l’enseignement, il était cependant reconnu comme étant un bon prof´ (genre sérieux et pointu). Mais il cultivait secrètement un plaisir immense en chaque début d’année : l’arrivage de ses classes de 3ème. Il aimait tant voir les changements corporels dus aux “2x” au moment de la puberté. Dans son esprit rectiligne de prof´ au carré et à la fois libidineux, il observait la réussite des “2x” leur précocité, tout en récitant ses cours, sourire en coin. Notre professeur de Sciences s’obstinera, malgré son physique répugnant à jouer ainsi le rôle de chauffeur de salle, titilleur d’hormones, et d’aiguilleur pour le public mâle et puceau aux “xy” lents semblant le retenir dans l’enfance. Dans ce collège de la banlieue-est de Toulouse, il y aura eu des flots incessants de filles hébétées par les taquineries hautement sexualisées et gentiment sexistes, mais sexistes quand même.
Texte en "Y" n°3 - Hommes de joie Je me souviens aujourd’hui d’un homme qui m’avait été présenté par la directrice d’un évènement auquel je participais. Elle l’avait déposé dans mon espace d’exposition « états unis » en le définissant premièrement par son nom, deuxièmement par sa qualité sociétale prestigieuse et répondant à la douce appellation de “collectionneur” toulousain”. Son apparence de croque-mort élégant, associée à sa fonction me firent penser à mille choses en même temps... mais quand sourirait-il enfin, ému par mes personnages pétillants de vie? L’homme ne sourira pas. Il me serrera la main froidement, il eût aimé s’en passer. Que faisait-il ici, parmi mes “Hommes de joie américains”, lui, si morne? Les présentations abruptes faites, j’essayais de réprimer mes a priori, et comme à mon habitude quand je me sens “jugée”, je parlais décousu, plutôt maladroitement avec mon enthousiasme naïf et viscéral. Je lisais en lui comme on lit “fumer tue” sur les paquets de cigarettes : je le dégoûtais. Tout en moi le répugnait, il eût voulu que je me tusse, que je me tasse. /Qu’il se casse! / Je voyais bien qu’il ne m’aimait pas, mais je continuais à présenter mon travail avec mes mauvais mots, mes mauvaises phrases sur ce même ton enthousiaste. Au moment où j’ai présenté mes sofus américains, que j’aime très fort, disons comme on aime son animal de compagnie chéri, je me suis dit que sa part d’humanité allait, à coup sûr, surgir! Au contraire, j’assisterai impuissante à un rejet, définitif et cinglant de mon travail, figé dans le marbre par cette phrase : “non, je ne lirai pas… NON, je ne lirai pas.”
Impact glacial de cette rencontre Pauvŕ fille guillotinée dont la tête roule sur la place publique, sous les houra des gens bien intentionnés. Que l’homme soit enfin soulagé Sa main restera propre Je la lui desserre par écrit… Mais il ne lira pas, non. il. ne. lira. pas.
Posture aux échecs Cumuler les échecs semble être une posture que j’aime nourrir, une posture que j’aime engraisser secrètement, inconsciemment. Ma posture aux échecs c’est mon ombre, elle me suit partout. Le comble de cette posture, c’est que je ne me rends jamais compte de mes échecs au moment où je les vis. Je suis toujours naïvement joyeuse au moment où je vis un truc, et quand le verdict tombe “échec” ; alors je revis chaque instant de ma joie passée en pure farce, comme si j’étais la conne du dîner. /À table euh! J’ai faim! je vais bouffer mon cerveau, on dit qu’il est bon de manger de la cervelle, je vais bouffer mes yeux dans l’espoir de mieux voir, et mes bras, grillés ça doit pas être dégueu./ Quand j’aurais cumulé suffisamment de réussites avec moi au centre, et que je sentirais une ombre de moi-même confiante, et fière, alors je me connecterais aux autres. Pas avant. Je décide de me consacrer à moi-même. Dans un égoïsme sourd et autiste. Développer une autre ombre de soi-même. Une ombre positive. Une ombre lumineuse. Avant de se frotter à d’autres. Aux autres.
Danse tunisienne Soir de mariage - Hammam lif, Tunisie, 1986 . Dans les vapeurs de jasmin, sur les musiques oum kalthoumsismique : Je danse. Je suis au centre d’un cercle de femmes. Les bassins des femmes dessinent de grands cercles généreux et confiants, elles frappent des mains en rythme, gracieuses, elles m’entourent, elles m’encouragent. Des 8, des ellipses, des sinusoïdes, à l’infini. Mamie de Tunisie me met un tissus roulé autour des hanches, mes bras se lèvent naturellement, je suis en transe, j’y crois!
"Fuck la Life" Nous sommes le dimanche 27 octobre, à l’hôtel Château Perrache de Lyon, pour la Biennale d’art contemporain. Nicole, notre voisine, nous téléphone à 9h22 pour nous annoncer la mort de Blacky. Elle l’a trouvé sur l’avenue Jean Moulin, la tête ensanglantée. Il était froid, et raide elle en a conclu qu’il était mort dans la nuit. À 6h du mat´, au moment où l’on se réveillait à cause du tonnerre particulièrement violent à Lyon, Nicole roulait Blaky dans un drap, et le mettait dans un carton en attendant nos recommandations. Nous sommes tombés d’accord pour le récupérer lundi et l’enterrer dans le jardin, à l’endroit où passent et repassent certains chats de Nicole, ainsi que notre Cooky, et par où Blacky passait si souvent de son vivant. Il était notre gentil chat, notre trop gentil chat. Patte de velours, Patte d’amour, Black Biquet, BB, Blakeuldudy, Le Black, Donatello, Donut, Dineut, Tignoutigne, Dignoutigne, Digne-outigne, Digne-Dineut, Digne, bébéchatdamourbikébok… Il ne manquait à Blaky que l’écriture : “Fuck la Life” eût-il pu écrire de son sang sur le macadam de l’avenue Jean Moulin.
Poème de Weldon Kees Weldon Kees (1914-1955), poète, peintre, musicien, cinéaste américain : "The cars go by in a bluish light. At six o’clock the cats run out When we come home from work To greet us, crying, dancing, After the long day.” "Les voitures filent dans une lumière bleuâtre. À six heures les chats surgissent Quand nous rentrons à la maison Pour nous saluer, en miaulant, dansant, Après une longue journée.” (traduction approximative, dans un mix de “google trad’ et reverso et sofu) Blaky Chan, Ma Titoule, ma poule, mon poulet, mon si gentil chat, j’ai la gorge serrée de t’avoir donné à la mort. Je me sens monstre.
Nyctalopie à Venise Petit Déj´ à 1€ qui dit mieux? L’endroit est géré par un jeune couple d’asiatiques, à moins que ce ne soit un duo fraternel. Ici c’est le rendez-vous des taxis vénitiens, jeunes coqs à lunettes de soleil à la “vocce forte”, faut que ça clinque, que ça brille, gigote au coin du bar, frime, se reflète dans les yeux des filles, toutes les filles ; même son copain, gros et petit et plutôt laid, veut que les regards fusent pour son pote, que ça mate son beau gosse de copain. Avoiiiiiir un BEAU-OOO copain, c’est ne plus être invisible, c’est récolter quelques regards, expérimenter la sensation d’être maté, sans ne l’être jamais. Durant les 7 minutes de leur présence, j’ai senti tout cela, mais aussi leur nervosité face à leur grosse journée de travail à venir : environ 7000 personnes seront déversées aujourd’hui, par bateaux de croisière. /”NO GRANDI NAVI” / clament les vénitiens par drapeaux aux fenêtres, par affiches, par manifestations, par happenings aquatiques, dans les journaux, à la télé. /NO GRANDI NAVI/ 3 monstres des mers malvenus parmi les Vénitiens, traités de “chars militaires entrant dans un nid d’oiseaux” ou d’annonciateur de mort à Venise dans le journal “la Nuova”. Gondoliers et taxis se frottent les mains, entre 50 et 100€ la course, il y a de quoi. 1/5ème des gondoliers sont des bombes, je veux dire des mannequins. Imagine-toi dans une gondole, menée par 1 Giabiconi châtain-blond, un Clooney, voire un Dujardin… Tu mates l’architecture, la structure et les courbes, les proportions, les couleurs chaudes, les volutes parfaitement galbées, les reflets ondoyants le long des artères... que le contre-jour te brûle les yeux ou que la pénombre de certains canaux te rende nyctalope, tu contemples la beauté du geste de ces hommes qui n’ont pas perdu leur félinité.
Rue seconde de la Toletta Je vois mes parents en oscillocardiogrammes, cabernet friulano rosso en grand impact dans mon cerveau. On est rue Seconde de la Toletta. On est en angle. La veille, j’ai eu un coup de cœur pour cette ambiance. Ma mère aussi. Je ne finirai pas mon assiette, ardemment fournie en poissons. Poissons en purée, sardines farcies au poisson, tronçons de poulpes, anchois vinaigrés, bouillie de poissons aillée. C’était inattendu d’avoir tant de poissons dans une assiette “cichetti misto”. Ma mère n’aime pas le poisson, je n’aime pas spécialement le poisson, mon père aime le poisson, mais pas ce soir.
Rudolf Stingel au Palazzo Grassi C’est bon pour moi d’avoir vu/vécu cette installation, au moment où je veux tenter des trucs vraiment géants de type “invasif” pour ma prochaine installation avec mes palets de céramique dans le cadre de ma résidence. Rudolf Stingel a fait recouvrir les murs et les sols du Palais Grassi d’une moquette imprimée d’un motif “zoomé” de tapis “oriental”. Immersion totale dans ce beau palais du 18ème siècle, dont l’architecture ressort grandie de cette invasion chaleureuse et duveteuse, contre laquelle on désire se frotter, se vautrer… mais les gardiens veillent. On perçoit le rythme des colonnes blanches sur fond rouge dans l’espace, le motif des tapis “zoomé” permet d’apprécier la perspective (du géant, au gros, moyen, petit, au mini motif). J’ai beaucoup apprécié l’intégration des 2 grands autoportraits hyper réalistes comportant la représentation de tâches qui se font sur des photos qu’on laisse traîner sur une table sur laquelle on va boire, manger et y poser les pots de peinture, les flacons huileux, …des trucs d’artistes quoi (env. 3mx2,5m). L’autoportrait de l’artiste “vieux” était situé au rez de chaussée, un peu sur le côté, quasi caché par l’accumulation des colonnes, comme délaissépourtant si beau- aurait mérité beaucoup plus de recul ; le 2ème autoportrait, lui, jeune et “moustaché” au dernier étage, en pleine lumière. Par contre tous les petits tableaux présentant des reproductions peintes de photos en noir et blanc ainsi que les grands formats de peinture abstraite, je les ai ressenties en trop, je les ai fuies pour ressentir partout ailleurs le plaisir absolu de l’immersion dans mon échange avec l’artiste.
Terra Incognita Terra incognita - Hic sunt dracones Maintenant que je suis installée - je veux dire, maintenant que j’en ai fini avec la présentation de mes travaux antérieurs (PQGD, sofus américains, et Crâne) - ma résidence peut enfin commencer. C’est bien ce que j’ai ressenti hier soir quand j’ai enfin pu me remettre à la fabrication de mes boudins de tissus, sur un fond sonore testostéroné, car la chorale qui se réunit à l’étage le mardi soir est ainsi faite uniquement d’hommes. La réalisation de la dizaine de boudins m’a comblée, mais pas autant que ma recherche sur tableau noir et à la craie quasi métaphysique de ma “Terra Incognita” qui a suivi. Terra incognita, est une expression utilisée par Nicolas Bourriaud dans une conférence “hétérochronies”, il signale dans son exposé que nous sommes la première génération où il n’y a plus un coin de la Terre qui n’ait pas été découvert (la dernière TI aurait été découverte en 2002). Il pense que les artistes, qui sont eux-mêmes des aventuriers, des découvreurs, des explorateurs, vivant dans une telle époque où il n’y a plus de terres sur Terre à découvrir, il leur resterait le “temps” à explorer, soit le savoir, l’immensité des savoirs. / La pulsion de découverte qui existe dans l’art, l’espace étant cartographié , reste le temps. L’artiste contemporain est qualifié, toujours par Nicolas Bourriaud, de “sémionaute” (signes/navigation), car il relie des signes pour créer du sens ; il surfe parmi les savoirs. "Capacité d’un individu à inventer un chemin parmi les signes" . Il crée des liens entre des connaissances, des liens qu’il est le seul à pouvoir faire. Mes PI se poursuivent donc avec ma TI, cette mystérieuse intériorité, et à la fois tous les savoirs que j’ai en moi, et d’autres à venir, desquels surgiront peut-être l’oeuvre, cet ouvrage au moins parsemé de vérités.
Pure frime Je suis partie chantante, et je suis rentrée de même. J’ai chanté à tue-tête du Cloclo, Edith Piaf, Nougaro, France Gall, à l’aller et au retour /mêmes artistes, pourtant pas la même radio. Faut dire que je frime au volant de mon auto, elle est grosse, une tonne cinq, sûrement autant qu’une belle américaine, elle est grise, elle a une tête de dauphin, elle est plus grande que ma salle de bains… Je mets l’auto-radio à fond, et je roule pépère sur les routes ensoleillées de la Haute Vallée de l’Aude. Pure frime dans mon utilitaire Expert-Peugeot.
Cambrure dégueulasse Les boudins de tissus se sont d’abord déployés au sol prenant environ 25m2, puis je les ai connectés entre eux par des liens métalliques, de mes mains encollés, et enfin je les ai suspendus. Je me retrouve à la fois fascinée et inquiète. Le beau surgissant de ce monstre ondulant, du fait du poids des tissus et du peu de tensions entre les morceaux, me fait m’arrêter net. En posture statique, immobilisée face à lui, durant de longues minutes qui totalisent une bonne heure environ, pendant laquelle j’essaye de voir ce que l’oeuvre me montre. Elle me pousse à penser à Robert Morris, j’ai des flashs et je vois ses “anti-formes”, elles me reviennent comme des boomerangs inattendus, j’ai la bouche entrouverte, les yeux écarquillés, je me vois haleter comme si je cherchais à être traversée par la vérité. Je m’éloigne du monstre séduisant, puis je doute si fort que mon front se plisse. Je suis inquiète car je pressens qu’il vaudrait mieux ne pas y aller du tout plutôt que d’y aller un peu. Je dois trouver le secret qu’il y a derrière cette forme, sinon abandonner. Je ne la comprends pas, elle me plaît et me répugne à la fois. L’animal que je suis quand je travaille cette forme tombante, multicolore, épaisse, rococo, déviante, bourgeoise, grunge, instinctive, maladroite, hideuse, et raffinée, est un chien qui veut pisser sur les murs de la ville pour marquer son territoire. Je pose pas à pas un petit peu de la pensée, un petit peu de la forme, un petit peu de la couleur, et ainsi de suite… Ce que je pose je le cherche en même temps, ma langue pend, j’ai les yeux tournés à l’intérieur de moi-même, et à la fois je continue le travail, ma langue pend encore, j’halète de plus belle, je prend le recul nécessaire, mes yeux reprennent leur convenable positionnement, je regarde la bête qui vient de muter, est-ce mieux? est-ce pire? Est-ce plus près de la vérité. Mes épaules me pèsent, mon ventre sort vers l’avant, cambrure dégueulasse.
Oublier de se nourrir J’ai laissé le monstre de tissu de côté, enfin le 2ème, car le premier fait désormais partie de la caste des Intouchables. Le monstre de tissu numéro 1 celui qui est sorti sur des halètements, des transpirations animales et des incantations frénétiques, est définitivement terminé : je passe devant en baissant la tête légèrement, de peur de réveiller la bête, puis je prends le recul nécessaire, et c’est une évidence, il ne peut être autrement que ce qu’il est. Sentiment du devoir accompli le concernant / à savoir que mon sentiment du devoir accompli s’accompagne systématiquement d’une image flash, celle de moi affamée après avoir travaillé non stop en oubliant même de me nourrir, croquant dans une pomme à pleines dents./ Le monstre de tissu 2 prend la tournure d’une blague, une blague qui ne fait pas rire, de type blague sur les blondes éructée par un gros-lard libidineux, à une féministe. Donc, je suis passée à autre chose, en laissant tout en plan autour de cette mauvaise blague. J’ai attaqué le dessin sur papier A4 à la recherche de signes. Puis j’ai dessiné à la craie sur tableau noir des croquis de grands tableaux que je pourrais réaliser ou pas : il faudrait qu’ils soient très grands, qu’il y ait sidération. /Superbe Femme errant au Palazzio Grassi de Venise dans l’oeuvre de Rudolf Stingel, à Miami Beach face aux « Ensablés », sur le Queen Mary 2 parmi des homo magnifiques et à l’enclos Jouve face à mes propres oeuvres. / J’ai plâtré Blaky en présence de la femme de ménage qui m’a raconté un peu de sa vie.
Quand ça tient à un reflet Quand tu travailles sur plusieurs postes en même temps, il faut tout de même rester open aux signes semés par le hasard, car ils peuvent provoquer, révéler une nouvelle piste de travail, mettre au jour quelque chose de pré-existant dont on n’a pas conscience. Parfois ça tient à un reflet, inattendu, qui vient appuyer une idée vague, et délaissée. Il faut capter ces signes du hasard. Décider que quelque chose peut être ou ne pas être, telle est la question : peut-on parler de nécessité de la contingence? Un reflet frappe une recherche de Superbe Femme en errance, l’ensemble à son tour me frappe : ne me faudrait-il pas la représenter face à la lumière, au vent, au vide, à la poussière? Et si Elle disparaissait, il ne resterait alors que tout le reste… Donc, si les peintures ne comportaient plus que des signes abstraits tels des reflets dus au hasard, alors, les figer, décider qu’ils doivent exister transformerait ces signes du hasard en langage Idéel (le réel intellectuel). L’art serait le lieu de rencontre entre la nécessité et la contingence, rendrait la contingence nécessaire. L’art rendrait ce qui aurait pu ne pas exister, en quelque chose devant exister. Puisque je me suis déterminée socialement en tant qu’artiste, alors ma mission est de faire apparaître au monde quelque chose ; ce quelque chose est nécessaire /puisque c’est le propre de l’art/ ce quelque chose ne pouvant pas NE PAS exister, serait l’expression de quelque chose qui aurait pu ne pas exister. L’artiste serait donc le vecteur entre le néant et le suprême monde des Idées, à la fois un montreur d’ours et d’anguilles sous roche, un navigateur parmi les signes tel un sémionaute comme le dit Nicolas Bourriaud. (Cf. Conférence “Hétérochronies” ) En écrivant cela, je pense au travail de Julie Mehretu, artiste d’origine éthiopienne, vivant à New York.
Le plâtre c'est comme une femme "Le plâtre, c’est comme une femme, faut que ça mouille." C’est sur ce “bon” conseil particulièrement genré que je me lançais dans ce délicat appareil. N’ayant peur de rien, je décidai de faire une grande quantité, et puis je verrai. En remuant la pâtée au fur et à mesure, j’observais quelques signes sexués, j’en mémorisais certains, de façon à éventuellement reproduire ou éviter telle chose ou telle autre. Je faisais mon auto-enseignement. J’ajoutai la dernière dose de plâtre, hélas celle de trop! Je compris de suite ; chaque seconde qui passait me donnait des coups de couteaux, je disposais les 2/3 qui prirent aussitôt. Je nettoyai mes outils et me lançai dans un autre appareil : en visualisant les étapes, en repensant aux signes sur lesquels je devais m’accrocher, telle une moule à son rocher, ou l’inverse. Je décidai que le « conseil » donné par l'homme sourire en coin, donc semibienveillant - je veux dire qu’il se régalait de me dire cela parce que j’étais une femme - donc je décidai que “le plâtre c’est comme une femme, faut que ça mouille” allait être ma référence principale, devrais-je dire, principielle. À partir de cette règle, tous les signes « vulviens » repérés lors de la première gâche, allaient être surveillés de près et reproduits. Pour cette deuxième tentative, je décidai que lorsque le bâton me servant de touille dessinerait une vulve sans aucune gouttelette autour, alors ce serait prêt. Le troisième appareil fut un plâtre absolument parfait, un plâtre de plâtrier.
Le contre-ut Les enfants c’est merveilleux, je n’en veux pas, mais c’est merveilleux. J’ai eu la visite des CM accompagnés de leur instituteur, hier vers 14h. La demi-heure qui précédait la rencontre fut horrible : dans ma tête ont défilé mes pitoyables échanges avec un représentant culturel, un collectionneur toulousain, j’ai pensé à mon incapacité à parler en public lors de mes vernissages, à parler posément à quelqu’une ou quelqu’un de l’institution de l’art contemporain et tant d’autres paroles ratées. Au fur et à mesure que je sculptais le représentant terrien de mon défunt Blaky, je me décomposais, je me visualisais hésitante, pas claire, apparaissant écervelée aux yeux de mon auditoire, rougissant des joues, titubant, voulant caguer, suintant du front. J’avais du mal à avaler, je délaissais Blaky, et consultais mes notes… Puis j’entendis au loin les voix des enfants. Ils arrivaient. - faut que je me calme. Heureusement, lors d’une précédente rencontre avec l’instituteur particulièrement à l’écoute, et curieux de mon travail, je lui avais fait part de mes incapacités langagières. Il était prévenu. Deux par deux, ils entraient. Je me redressai et j’accueillis la classe dans mon espace de travail, avec un bonjour chaleureux, et ils me le rendirent si joyeux et aimant que ma voix de crécelle s’était transfigurée en voix de stantor /j’eus pu maîtriser le contre-ut. Du lieu de résidence, nous montâmes rapidement à l’espace d’exposition. Mes américains n’avaient jamais été aussi bien traités! Après avoir parlé de mon voyage aux USA, et décrit le processus de création, les enfants me posèrent des questions pointues sur la technique employée. Tout se déroula dans le meilleur des monde, celui où il semble que je leur apportais quelque chose, et où ils me firent un cadeau dont ils n’ont pas conscience de sa préciosité.
T'es partie toute nue? – c’est toi là? –
Non, c’est une dame que j’ai vue sur le bateau, elle découpait ses aliments, elle laissait le jaune de l’oeuf pour ne manger que le blanc, elle découpait la croute du pain pour ne manger que la mie…
– ah oui, c’est comme Niels, il fait ça à la cantine, – tu as vraiment vu une dame qui disait “hep, face de rat”? – en réalité la dame c’est moi, je me représente en train de dire ça. – mais tu l’as vraiment dit? – /je marchais sur des oeufs et les cassais / non, jamais je ne dirais ça dans la vraie vie, mais dans l’art on peut se représenter disant des gros mots. – mais tu as vu cette dame dans la rue, sans vêtement? – non, il s’agit d’une photo que j’ai vue à Art Basel, une exposition d’art contemporain, et que j’ai beaucoup aimée. – C’est quoi art contemporain? – c’est … c’est l’art d’aujourd’hui! – c’est ce que tu fais. – en fait oui! – t’es partie toute nue en voyage? – non, c’est symbolique, la fille représentée à laquelle je m’identifie mais ne me ressemble pas est un symbole du départ vers l’inconnu, l’aventure du voyage. – lui tu l’as vu, c’est Mister Gim´s? – non, j’étais dans le bus à côté de cet inconnu qui écoutait de la musique très fort.
– tu es allée à un mariage? – en fait, je vais vous raconter ce qui s’est passé : je marchais sur la plage de Miami Beach, quand j’ai vu dans le sable un papier blanc, j’ai fait l’effort de le regarder, et puis j’ai dû enlever les grains de sable pour pouvoir voir ce que c’était... – tu as fait de l’archéologie! – Ah oui ! pour découvrir que c’était une photo... – de mariage ? – de baptême? – non! C’est quelque chose qui existe aux États Unis, mais pas en France. Ça se passe en fin d’année scolaire, le garçon porte des fleurs sur sa veste, et il offre à son amie un bracelet des mêmes fleurs et ils vont ensemble au bal de fin d’année. – Et ils se marient – pas forcément. – et lui, pourquoi il crie le pépé – c’est une vieille dame que j’ai croisée et qui ne s’exprimait qu’en criant. – elle était sourde – probablement. – et là c’est toi? – oui, le soleil s’est couché, mais je garde les lunettes, du coup je n'arrive pas à mettre mon short : je me représente ridicule. – et au dos des personnages il y a des écritures? – il y a le titre ou le nom du personnage, par exemple, le couple s’appelle “les ensablés” parce que ….?... – ils étaient sur la plage! – dans le sable!
Texte 130 - les TNI Il me reste énormément de travail, et c’est tant mieux, cela fait peur, et c’est tant mieux. C’est ça que j’aime, les derniers jours qui me poussent à faire les TNI /trucs non identifiés/ ces trucs qui sont en moi, mais que je ne vois et n’ose sortir qu’au dernier moment. Ces derniers moments sont imprégnés de clairvoyance, il ne reste plus que le suc du travail, l’ossature, l’évidence. Le “arrête de tourner autour, fais le bordel!” Ah ben oui. Une résidence c’est aussi ça, c’est un temps qui nous est donné, durant lequel on erre, on pose quelques petits cailloux, on envisage des directions assez floues, on crée rapidement une pièce qui nous surprend, on passe devant, on continue les recherches, puis on se rend compte que le temps a passé. Subitement les petits cailloux revendiquent leur existence. Ils apparaissent en constellation, s’organisent secrètement dans les paysages intérieurs.
Remerciements à Jean-Pierre Serrus, Maire de Pomas, et à Éric Sinatora, Président de Pom'Art
Terra Incognita - Imprimé en mars 2014 à Carcassonne Contact : sophia.elmokhtar@wanadoo.fr / 06 29 88 60 59