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Autorité, sociabilité et passions

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philosophia

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La famille a longtemps été considérée comme une unité sociale composée de trois relations simples : mari-femme, parent-enfant et maître-serviteur. Mais à la fin du dix-huitième siècle, la dimension affective de la famille devient prépondérante, ce qui en exclut progressivement les serviteurs. Cette étude se penche sur le moment crucial de l’histoire des idées où le paradigme familial est en train de changer, en s’intéressant aux discours sur la famille d’une série de penseurs issus de la tradition du droit naturel moderne et des Lumières écossaises. Dans un effort constant de replacer chaque relation analysée dans le cadre de la famille, et la famille dans l’argument politique et philosophique plus général défendu par ces auteurs, cette étude montre que la famille, loin d’être une question subsidiaire, joue un rôle important dans la compréhension des rapports sociaux à cette époque.

Justine Roulin a soutenu sa thèse de doctorat en 2019 à l’Université de Lausanne. Elle est l’auteure de l’article « Scottish Enlightenment and the World History of the Family », publié dans la revue History of European Ideas ( 2017 ), et co-auteure d’un article consacré à Sophie de Grouchy publié dans le recueil Fémin/in/visible ( 2018 ).

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Justine Roulin

Autorité, sociabilité et passions

Autorité, sociabilité et passions

Claus Beisbart, Christoph Halbig, Carole Maigné et Simone Zurbuchen ( éds.)

Justine Roulin

Autorité, sociabilité et passions La philosophie de la famille de Thomas Hobbes à John Millar


Philosophia

Dirigée par Claus Beisbart, Christoph Halbig, Carole Maigné et Simone Zurbuchen

Vol. 1


Justine Roulin

Autorité, sociabilité et passions La philosophie de la famille de Thomas Hobbes à John Millar

Schwabe Verlag


L’étape de la prépresse de cette publication a été soutenue par le Fonds national suisse de la recherche scientifique.

Paru en 2022 chez Schwabe Verlag, Basel Information bibliographique de la Deutsche Nationalbibliothek La Deutsche Nationalbibliothek a répertorié cette publication dans la Deutsche Nationalbibliografie; les données bibliographiques détaillées peuvent être consultées sur Internet à l’adresse http://dnb.dnb.de.

Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0) Couverture: icona basel gmbh, Basel Conception graphique: icona basel gmbh, Basel Composition: 3w+p, Rimpar Impression: CPI books GmbH, Leck Printed in Germany ISBN Livre imprimé 978-3-7965-4370-8 ISBN eBook (PDF) 978-3-7965-4371-5 DOI 10.24894/978-3-7965-4371-5 L’e-book est identique à la version imprimée et permet la recherche plein texte. En outre, la table des matières et les titres sont reliés par des hyperliens. rights@schwabe.ch www.schwabe.ch


Table des matières

Liste des abréviations par auteurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

9

1. Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

13

1.1.

1.2.

Les liens institutionnels entre la tradition du droit naturel moderne et la philosophie morale écossaise du dix-huitième siècle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

15

Les discours sur la famille à l’époque moderne . . . . . . . . . . . . . . . . 1.2.1. La famille, lieu de relations : égalité, domination, autorité et passion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.2.2. Pouvoir familial et pouvoir politique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.2.3. Les enjeux de cette recherche . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

23

2. La philosophie de la famille avant Thomas Hobbes . . . . . . . . . . . .

35

2.1.

La famille dans l’Antiquité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.1.1. Aristote : l’oïkos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.1.2. Le droit romain : pater familias et origine de l’esclavage . . .

35 35 39

2.2.

L’influence du christianisme sur la conception du mariage . . . . . . 2.2.1. Droit canon et Réforme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.2. Permanence du mariage monogame et indissoluble . . . . . . .

42 42 45

2.3.

Réception à l’époque moderne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.3.1. Jean Bodin (1529-1596) : la famille dans les Six Livres de la République (1576) . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.3.2. Hugo Grotius (1583-1645) : droits subjectifs, sociabilité et famille . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

48

Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

65

2.4.

23 29 32

48 55


6

Table des matières

3. Famille, état de nature et contrat social . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

69

3.1.

Etat de nature et sociabilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 3.1.1. Thomas Hobbes (1588-1679) : l’identification de la famille et de l’Etat . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72 3.1.2. Samuel Pufendorf (1632-1694) : la singularité de chaque relation d’autorité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 3.1.3. Synthèse : philosophies de la famille de Hobbes et de Pufendorf . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158

3.2.

Patriarcalisme et contractualisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.2.1. Robert Filmer (1588-1653) : l’identification du père et du souverain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.2.2. John Locke (1632-1704) : la critique de Patriarcha . . . . . . . 3.2.3. La différence de nature entre famille et politique chez Locke . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.2.4. Comparaison de Hobbes, Pufendorf et Locke sur la famille .

3.3.

161 164 181 192 210

Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 213

4. Réception critique du droit naturel moderne dans la philosophie morale écossaise du dix-huitième siècle . . . . . . . . 223

4.1.

4.2.

Gershom Carmichael (1672-1729) et Francis Hutcheson (1694-1746) : introduction du droit naturel moderne en Ecosse . . 4.1.1. L’état de nature, la sociabilité, la bienveillance et les droits . 4.1.2. Les liens familiaux : affections calmes particulières ou rapports d’autorité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4.1.3. L’origine du gouvernement : la conquête et la royauté patrimoniale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4.1.4. Synthèse : la progression de l’égalité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . David Hume (1711-1776), Adam Smith (1723-1790) et John Millar (1735-1801) : repenser les fondements de l’autorité . . 4.2.1. La critique du contrat social . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4.2.2. Les principes, l’origine historique et la légitimité de l’autorité chez Hume . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4.2.3. Les principes d’autorité et d’utilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

228 230 243 263 268 271 273 277 289


Table des matières

4.2.4. Prises de position sur le droit de résistance . . . . . . . . . . . . . . 304 4.3.

Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 306

5. Famille, histoire conjecturale et théorie des stades . . . . . . . . . . . . 311

5.1.

L’histoire conjecturale : l’origine et l’évolution des gouvernements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 313 5.1.1. L’histoire naturelle, conjecturale et empirique . . . . . . . . . . . 314 5.1.2. Le récit des origines du gouvernement . . . . . . . . . . . . . . . . . 330

5.2.

Les relations familiales en tant que relations sociales . . . . . . . . . . . 352 5.2.1. La famille comme objet de la théorie des passions . . . . . . . . 352 5.2.2. L’analyse juridique des relations familiales . . . . . . . . . . . . . . 369

5.3.

Synthèse : la philosophie de la famille dans la philosophie morale écossaise du dix-huitième siècle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 407

6. Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 409 7. Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 427

Documents d’archives : notes de cours dispensés par John Millar . . . . . 427 Littérature primaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 429 Littérature secondaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 432 Remerciements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 447

7


Liste des abréviations par auteurs

Thomas Hobbes Léviathan :

De Cive : Eléments :

Hobbes, Thomas, Léviathan, Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, traduction de l’anglais de F. Tricaud, Paris, Sirey, 1971. Hobbes, Thomas, Du Citoyen, traduction de P. Crignon, Paris, Flammarion, 2010. Hobbes, Thomas, Eléments du droit naturel et politique, traduction de D. Thivet, Paris, Vrin, 2010.

Samuel Pufendorf DNG :

DHC :

Pufendorf, Samuel, Le droit de la nature et des gens, traduction de J. Barbeyrac (Bâle, 1732), Caen, Centre de Philosophie politique et juridique, 1987. Pufendorf, Samuel, Les devoirs de l’homme et du citoyen tels qu’ils lui sont prescrits par la Loi Naturelle, traduction de J. Barbeyrac (Londres, 1741), Caen, Centre de Philosophie politique et juridique,1984.

Robert Filmer Patriarcha :

Filmer, Robert, Patriarcha, Défense de la puissance naturelle des rois contre la liberté contre nature du peuple, in : Lessay, Franck, Le débat qui oppose Locke – Filmer, Paris, PUF, 1998, p. 143-257.


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Liste des abréviations par auteurs

John Locke Premier Traité :

Second Traité :

Locke, John, Premier Traité du gouvernement civil, où la fausseté des principes et des raisons de Sir Robert Filmer et de ses disciples est découverte et où l’on en fait justice, in : Lessay, Franck, Le débat qui oppose Locke – Filmer, Paris, PUF, 1998, p. 259-387. Locke, John, Le second traité du gouvernement, Essai sur la véritable origine, l’étendue et la fin du gouvernement civil, traduction et notes de J.-F. Spitz avec la collaboration de C. Lazzeri, Paris, PUF, 1994.

Gershom Carmichael Supplements :

Carmichael, Gershom, Supplements and Observations upon Samuel Pufendorf’s on the Duty of Man and Citizen according to the Law of Nature, Composed for the Use of Students in the Universities, in : J. Moore et M. Silverthorne (éd.), Natural Rights on the Threshold of the Scottish Enlightenment, Indianapolis, Liberty Fund, 2002.

Francis Hutcheson Système : Inaugural Oration :

Hutcheson, Francis, Système de philosophie morale, traduction de J. Szpirglas, Paris, Vrin, 2016. Hutcheson, Francis, On the Natural Sociability of Mankind. Inaugural Oration, in : Hutcheson, Logic, Metaphysics, and the Natural Sociability of Mankind, J. Moore et M. Silverthorne (éd.), Indianapolis, Liberty Fund, 2006, p. 135-149.

David Hume Traité II :

Traité III : EPM :

Hume, David, Traité de la nature humaine II, in : Les passions, traduction et notes de J.-P. Cléro, Paris, Flammarion, 1991, p. 100-314. Hume, David, La Morale, Traité de la nature humaine III, traduction de P. Baranger et P. Saltel, Paris, Flammarion, 1993. Hume, David, Enquête sur les principes de la morale, traduction de P. Baranger et P. Saltel, Paris, Flammarion, 1991.


Liste des abréviations par auteurs

Adam Smith TSM : RN : LJ(a) :

LJ(b) :

Jurisprudence :

Smith, Adam, Théorie des sentiments moraux, traduction de M. Biziou, C. Gautier et J.-F. Pradeau, Paris, PUF, 1999. Smith, Adam, La richesse des nations, traduction de G. Garnier, revue par A. Blanqui, D. Diatkine (éd.), Paris, Flammarion, 1991. Smith, Adam, Lectures on Jurisprudence, R. Meek, D. Raphael et P. Stein (éd.), Indianapolis, Liberty Fund, 1982 (Il s’agit de la première série de notes 1762-3). Smith, Adam, Lectures on Jurisprudence, R. Meek, D. Raphael et P. Stein (éd.), Indianapolis, Liberty Fund, 1982 (Il s’agit de la deuxième série de notes 1763-4). Smith, Adam, Leçons sur la jurisprudence, traduction de H. Commetti, Paris, Dalloz, 2009.

John Millar Ranks :

Rangs :

Historical View :

Millar, John, The Origin of the Distinction of Ranks; or, an Inquiry into the Circumstances which give rise to Influence and Authority in the Different Members of Society, A. Garrett (éd.), Indianapolis, Liberty Fund, 2006. Millar, John, L’origine de la distinction des rangs, traduction de M. Faure, in : John Millar à la recherche d’une anthropologie sociale, Thèse d’Etat, Université de Paris X, 1995. Millar, John, An Historical View of the English Government, M. Phillips et D. Smith (éd.), Indianapolis, Liberty Fund, 2006.

11


1. Introduction

De l’Antiquité à la fin du dix-huitième siècle, la famille est considérée comme une unité sociale composée de trois relations simples : mari-femme, parentenfant et maître-serviteur. Mais la manière de concevoir ces trois relations évolue considérablement : à une représentation de la famille où l’accent principal est mis sur l’autorité succède, d’abord, une conception plus sociale – qui distingue chaque relation en fonction de sa finalité –, puis c’est l’affection unissant ses membres qui devient centrale dans sa définition. Cette évolution en trois temps préfigure le changement structurel qui s’opère à l’aube du dix-neuvième siècle : la relation maître-serviteur sort de la sphère familiale, car elle ne cadre plus avec la dimension affective désormais attribuée à la famille. Par sa stabilité structurelle et par l’évolution qui la traverse, la famille constitue donc un excellent objet de comparaison, puisqu’elle garantit la cohérence d’une analyse qui porte sur des auteurs appartenant à des contextes historiques distincts et en relève certaines différences significatives. La présente étude porte sur le moment crucial de l’histoire des idées où le paradigme familial qui a été accepté durant des siècles est sur le point de changer.1 En s’intéressant aux considérations sur la famille de Thomas Hobbes, Samuel Pufendorf, Robert Filmer, John Locke, Gershom Carmichael, Francis Hutcheson, David Hume, Adam Smith et John Millar, elle s’inscrit 1 Dans la Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit (1795), Kant énumère encore le droit conjugal, le droit des parents et le droit du maître de maison, et mentionne les domestiques dans le troisième (cité dans Radica, Philosophie de la famille, 2013, p. 173-182). Dans les Principes de la philosophie du droit (1821) en revanche, Hegel ne traite déjà plus de la relation de servitude dans sa conception de la famille (voir Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1999) et dans De la démocratie en Amérique (1840), Tocqueville aborde la relation de servitude mais hors du cadre familial (voir Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Tome 2, 1961).


14

1. Introduction

dans le champ des recherches qui ont souligné des rapports de continuité entre la tradition du droit naturel moderne du dix-septième siècle et la philosophie morale écossaise du dix-huitième siècle. Son originalité consiste à montrer qu’une attention marquée pour la famille permet de mieux cerner les concepts d’autorité et d’égalité constitutifs du lien social dans son ensemble et, ce faisant, de mieux saisir l’origine, la construction et la légitimation de l’autorité politique, défendues par ces auteurs. En effet, dans le récit des origines de la société, aussi bien chez les penseurs appartenant à la tradition du droit naturel moderne que chez les principaux représentants de la philosophie morale écossaise, l’émergence de l’Etat passe par le jalon intermédiaire de la famille et par la fonction prépolitique du chef (head). Dans les deux cas, ce récit des origines repose à la fois sur des éléments hypothétiques et sur des preuves empiriques. L’examen de la famille permet ainsi d’éclairer les principes méthodologiques que les auteurs modernes appliquent à leur propre manière d’écrire l’histoire, en particulier dans leur description de l’état de nature ou du stade primitif de la société dans l’histoire conjecturale écossaise. De plus, l’existence de relations sociales hiérarchisées avant la formation du gouvernement politique indique un rapport de complémentarité entre la famille et l’Etat, même chez les auteurs qui rejettent toute forme d’analogie entre le pouvoir du père et celui du souverain. Replacer les trois relations mari-femme, parent-enfant et maître-serviteur dans le cadre plus général de la famille considérée comme une unité sociale, puis dans la perspective plus large de l’argument politique dans lequel elles s’insèrent, en offre une meilleure compréhension. En effet, les principes qu’un auteur avance pour fonder l’autorité politique se reflètent généralement dans sa description des relations familiales, et inversement. De plus, l’importance donnée à l’une ou l’autre relation familiale au détriment des autres s’explique, le plus souvent, par l’argument politique visé. L’examen du contexte dans lequel chaque relation familiale est abordée par un auteur contribue ainsi à une compréhension plus exacte du statut de la femme, de l’enfant et du serviteur dans sa pensée. Par sa thématique et par le choix du corpus analysé, cette recherche entre en dialogue avec plusieurs publications récentes en histoire de la philosophie. Dans The Opinion of Mankind, Sociability and the Theory of the State from Hobbes to Smith, publié en 2018, Paul Sagar se penche sur le récit


1.1. Droit naturel moderne et philosophie morale écossaise

des origines de la société en soulignant des rapports de continuité entre certains partisans du contrat social et certains philosophes écossais du dixhuitième siècle ; le deuxième chapitre de son livre s’intitule d’ailleurs « History and the Family ». Dans Moral Philosophy in Eighteenth-Century Britain : God, Self and Other, également paru en 2018, Colin Heydt s’intéresse quant à lui à la réception de l’éthique pratique de Pufendorf, centrée sur la notion de « devoirs », dans la philosophie morale britannique du dixhuitième siècle. Il souligne que les devoirs entre membres de la famille appartiennent au groupe des devoirs envers autrui et, dans ce contexte, il consacre un chapitre de son livre à la question de la polygamie. Enfin, la place que cette recherche accorde à John Millar, un auteur souvent considéré comme « mineur » dans la philosophie morale écossaise, rejoint l’intérêt que lui porte Nicholas Miller dans sa thèse publiée en 2017, John Millar and the Scottish Enlightenment : Family Life and World History. Preuves s’il en faut que la famille constitue un thème actuellement débattu en histoire de la philosophie.

1.1. Les liens institutionnels entre la tradition du droit naturel moderne et la philosophie morale écossaise du dix-huitième siècle Le choix des auteurs qui composent le corpus de cette recherche a été dicté par les liens institutionnels qui unissent le droit naturel moderne et la philosophie morale écossaise du dix-huitième siècle. Le droit naturel, distinct du droit positif, repose sur l’idée qu’il existe, dans la nature et indépendamment de quelque gouvernement que ce soit, des lois universelles, dont la fonction est de justifier et de légitimer le droit positif. Concevoir la Nature comme une norme est une caractéristique de la pensée antique déjà, et ce sont les Stoïciens qui adoptent les premiers l’idée d’une « loi naturelle ».2 Cicéron constitue un jalon essentiel dans la transmission de cette idée et souligne la distinction des devoirs (officia) en fonction de la personnalité morale (persona). Dès le douzième siècle, deux conceptions du droit naturel Voir Haakonssen et Seidler, « Natural Law : Law, Rights, and Duties », 2015. Les principales informations de ce paragraphe sont tirées de cet article.

2

15


16

1. Introduction

se dessinent : la première se concentre sur la loi (lex) et la seconde insiste sur les droits individuels (iura) compris comme des qualités morales. Les recherches menées entre autres par Haakonssen ont montré que la prépondérance du paradigme thomiste (qui se focalise sur la loi plutôt que sur les droits) a longtemps biaisé notre compréhension du droit naturel postscolastique, en nous amenant à minimiser l’importance du droit naturel moderne dans le cursus académique des universités de l’Europe protestante.3 En effet, les œuvres de Grotius et de Pufendorf, qui appartiennent à cette veine du droit naturel, connaissent un rayonnement majeur au dix-huitième siècle : elles sont abondamment traduites et commentées.4 A ces deux penseurs succèdent Christian Thomasius (1655-1728) et Christian Wolff (1679-1754). De nombreux auteurs s’inscrivent dans leur sillage en rédigeant des commentaires de Grotius ou de Pufendorf, comme c’est le cas notamment de Heinrich Cocceji (1644-1719), de son fils Samuel Cocceji (1679-1755), de Johann Gottlieb Heineccius (1681-1741) ou encore de Gottlieb Gerhard Titius (1661-1714). Jean Barbeyrac (1674-1744), qui a traduit en français les œuvres de Pufendorf et de Grotius, Jean-Jacques Burlamaqui (1694-1748) et Emer de Vattel (1714-1767) témoignent de la présence de ce courant de pensée en Suisse romande.5 Les traductions de Barbeyrac ont d’ailleurs connu un tel succès, qu’elles sont elles-mêmes devenues textes sources. Un débat important oppose les principaux représentants du droit naturel moderne en ce qui concerne l’obligation. Pour Pufendorf et Thomasius, les lois naturelles sont imposées aux hommes par la volonté de Dieu, ce qui explique leur caractère obligatoire à l’état de nature déjà. Mais Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), dans un texte intitulé Monita quaedam ad Samuelis Puffendorfii Principia (1706), attaque la position de Pufendorf. Selon lui, l’obligation de la loi naturelle ne provient pas de la volonté de Voir Haakonssen, « German Natural Law », 2006. Haakonssen remarque à ce propos : « The point I want to emphasize here, however, is that Pufendorf, like Grotius, very quickly became a European phenomenon » (Haakonssen, « Natural Law and the Scottish Enlightenment », 1985, p. 49). 5 Voir Dufour, Le mariage dans l’école allemande du droit naturel moderne au XVIIIe siècle, 1971 et Dufour, Le mariage dans l’école romande du droit naturel au XVIIIe siècle, 1976. 3

4


1.1. Droit naturel moderne et philosophie morale écossaise

Dieu, mais s’inscrit dans la nature des choses et de la raison. Wolff défend la position de Leibniz contre Pufendorf et Thomasius.6 Le débat sera introduit en Ecosse par Gershom Carmichael. Au dix-huitième siècle, l’Ecosse connaît une intense activité intellectuelle. A certains égards, ce phénomène culturel est surprenant : la pauvreté du pays est aggravée à la fin du dix-septième siècle par l’échec de l’établissement d’une colonie sur l’isthme de Panama, et l’Union de l’Ecosse avec l’Angleterre en 1707 implique la perte de l’indépendance du parlement écossais.7 Mais l’Union est suivie d’une prospérité économique, qui comprend le développement de l’industrie du textile, ainsi que celui du commerce de bestiaux et de tabac, et d’une amélioration générale du niveau de vie.8 Elle s’accompagne de réformes dans de nombreux domaines et d’un élan de modernisation qui touchent plus spécifiquement les zones urbaines. A ce développement correspond un épanouissement culturel fulgurant. Si l’expression « Scottish Enlightenment » est controversée – à juste titre, pour son imprécision et son caractère rétrospectif –, il ne fait toutefois aucun doute que l’Ecosse connaît, durant tout le dix-huitième siècle, une activité intellectuelle majeure dans différents domaines.9 Ce phénomène se distingue de celui qui prend place en Angleterre à la même époque, et dont il ne saurait être qu’une extension, en raison des contacts accrus des intellectuels d’Ecosse avec ceux d’Europe continentale.10 Les représentants les plus célèbres de ce mouvement intellectuel sont Francis Hutcheson (1694-1746), David Hume Voir Zurbuchen, « Protestant Natural Law », 2020. Voir Broadie, The Scottish Enlightenment, 2007, p. 6-7. 8 Voir Waszeck, L’Ecosse des Lumières, 2003, p. 20 et suivantes. 9 Dans l’introduction de Scottish Philosophy in the Eighteenth Century, Harris et Garrett soulignent qu’on ne saurait appliquer à l’Ecosse les étiquettes de « Lumières » et de « contre-Lumières », qu’on utilise généralement pour le contexte parisien du dixhuitième siècle. De plus, l’expression « Lumières » sous-entend que la période ainsi définie s’oppose à une période précédente caractérisée par l’obscurité ou l’ignorance, ce que l’état des recherches sur le dix-septième siècle écossais ne permet en aucun cas d’affirmer (voir Harris et Garrett, « Introduction », in : Scottish Philosophy in the Eighteenth Century, 2015, p. 3). 10 C’est la thèse que défend Emerson après avoir décrit la formation des intellectuels écossais à l’étranger (voir Emerson, « The World in Which the Scottish Enlightenment Took Shape », 2015). 6

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17


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1. Introduction

(1711-1776), Adam Smith (1723-1790), Adam Ferguson (1723-1816), James Steuart (1713-1780), Lord Kames (Henry Home, 1696-1782), John Millar (1735-1801) et William Robertson (1721-1793). Dans deux articles (le premier publié en 1983 et le second en 1984),11 Moore et Silverthorne montrent pourquoi et comment le droit naturel moderne a été introduit dans la philosophie morale écossaise. Ils soulignent l’importance de l’œuvre et de l’enseignement de Gershom Carmichael (1672-1729) à l’Université de Glasgow pour comprendre cette réception, et en particulier son annotation du De officio hominis et civis de Pufendorf. En s’inspirant de la critique de Leibniz et de la théorie de la propriété de Locke, Carmichael réinterprète certaines thèses de Pufendorf afin de les adapter au contexte historique et politique qui est le sien – il s’agit avant tout d’éviter les implications absolutistes de l’approche de Pufendorf. Selon Moore, l’importance de l’enseignement du droit naturel en Ecosse s’explique par deux facteurs : le contexte politique et le renouvellement du cursus académique. La menace – renforcée par les rébellions jacobites – d’un retour aux principes d’avant la Révolution constitue un véritable défi pour les moralistes écossais, qui trouvent dans la tradition du droit naturel un moyen de dénoncer l’injustice des institutions féodales et de justifier le changement social qui s’opère à leur époque. De plus, l’enseignement du droit naturel offre une alternative à l’enseignement de la scolastique aristotélicienne, dont la méthode est alors considérée comme désuète.12 A partir de Carmichael, le droit naturel moderne se transmet sans discontinuité jusqu’à la fin du dix-huitième siècle dans l’enseignement dispensé à l’Université de Glasgow. En effet, Francis Hutcheson (1694-1746) succède à Carmichael à la chaire de philosophie morale en 1730. La structure et le contenu de la Short Introduction to Moral Philosophy – manuel de référence pour son enseignement – et du System of Moral Philosophy témoignent de l’influence prépondérante du droit naturel moderne dans sa pensée et, comme il le reconnaît volontiers, de l’œuvre de Carmichael.13 Dans 11 Moore et Silverthorne, « Gershom Carmichael and the Natural Jurisprudence », 1983, p. 73-87 ; Moore et Silverthorne, « Natural Sociability and Natural Rights », 1984, p. 1-12. 12 Moore, « Natural Rights in the Scottish Enlightenment », 2013, p. 291-292. 13 Ibid., p. 301.


1.1. Droit naturel moderne et philosophie morale écossaise

sa biographie de Smith parue en 2010, Phillipson souligne que la nomination de Hutcheson à la chaire de philosophie morale a été vécue comme un événement à l’époque, parce que ce dernier donne une nouvelle orientation au curriculum de philosophie.14 Ainsi, l’introduction du droit naturel moderne dans l’enseignement universitaire écossais coïncide avec une réforme du cursus : la philosophie morale dans laquelle il s’insère devient un vaste domaine d’étude, prépondérant dans la formation de ceux qui seront appelés à jouer un rôle actif dans la société.15 Après Hutcheson, c’est son étudiant Adam Smith (1723-1790) qui occupe la chaire de philosophie morale de Glasgow. Ce dernier enseigne la jurisprudence dans une forme adaptée de Pufendorf par Carmichael et Hutcheson.16 La redécouverte des notes de cours prises par ses étudiants, ainsi que sa volonté de publier une œuvre sur cette thématique témoignent de l’importance qu’il accorde à cette matière.17 Smith conclut en effet la Théorie des sentiments moraux en affirmant : Je tenterai dans un autre discours d’établir les principes généraux du droit et du gouvernement, ainsi que les différentes révolutions par lesquelles ils sont passés dans les différentes époques de la société, non seulement en ce qui concerne la justice, mais encore en ce qui concerne la police, les revenus, les armes, et toute autre chose qui est l’objet du droit. (TSM, p. 454)

Smith n’aura malheureusement pas le temps de réaliser ce projet et il n’en reste aucune trace écrite de la main de Smith.18 Ces circonstances historiques

Voir Phillipson, Adam Smith, An Enlightened Life, 2010, p. 34. Voir Harris et Garrett, « Introduction », in : Scottish Philosophy in the Eigtheenth Century, 2015. 16 « The first five of the six volumes of student notes that comprise the 1762-1763 lectures (LJA) may be seen to follow the agenda of the early modern natural rights tradition, adapted from Pufendorf’s work by Carmichael and Hutcheson » (Moore, « Natural Rights in the Scottish Enlightenment », 2013, p. 308). 17 Deux séries de notes de cours sur la jurisprudence de Smith ont été publiées par Meek, Raphael et Stein. Les cours ont été donnés en 1762-1763 et en 1763-1764 (voir l’introduction des éditeurs dans Smith, Lectures on Jurisprudence, Liberty Fund, 1982). 18 Voir Hont, « Adam Smith’s History of Law and Government as Political Theory », 2009, p. 146-147. 14

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