53
THÉOLOGIE PRATIQUE EN DIALOGUE PRAKTI S C H E TH E OLO G I E I M DIALO G Dirigée par François-Xavier Amherdt et Salvatore Loiero
Christentum und Theologie zwischen Synkretismus und Inkulturation Le Christianisme et la théologie entre syncrétisme et inculturation Interdisziplinäre Perspektiven Perspectives interdisciplinaires Salvatore Loiero François-Xavier Amherdt ( Hg./ éds.)
Théologie Pratique en Dialogue
Vol. 53
Collection fondée par Leo Karrer Dirigée par François-Xavier Amherdt et Salvatore Loiero
Salvatore Loiero et François-Xavier Amherdt (éds.)
Christentum und Theologie zwischen Synkretismus und Inkulturation Le christianisme et la théologie entre syncrétisme et inculturation Interdisziplinäre Perspektiven Perspectives interdisciplinaires
Schwabe Verlag
Avec le soutien du Conseil de l’Université de Fribourg.
®
MIX Papier aus verantwortungsvollen Quellen
www.fsc.org
FSC® C083411
Information bibliographique de la Deutsche Nationalbibliothek La Deutsche Nationalbibliothek a répertorié cette publication dans la 'HXWVFKH 1DWLRQDOELEOLRJUD¿H OHV GRQQpHV ELEOLRJUDSKLTXHV GpWDLOOpHV peuvent être consultées sur Internet à l'adresse http://dnb.dnb.de. © 2021 Schwabe Verlag, Schwabe Verlagsgruppe AG, Basel, Schweiz Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur. L’œuvre ne peut être reproduite de façon intégrale ou partielle, sous aucune forme, sans une autorisation écrite de la maison d’édition, ni traitée électroniquement, ni photocopiée, ni rendue accessible ou diffusée. Illustration couverture: icona basel gmbh, Basel Impression: CPI books GmbH, Leck Printed in Germany ISBN Livre imprimé 978-3-7965-4096-7 ISBN eBook (PDF) 978-3-7965-4332-6 DOI 10.24894/978-3-7965-4332-6 L’e-book est identique à la version imprimée et permet la recherche plein texte. En outre, la table des matières et les titres sont reliés par des hyperliens. rights@schwabe.ch www.schwabe.ch
Inhaltsverzeichnis
Vorwort – Avant-propos ................................................................. 7 François-Xavier Amherdt Religiosité populaire et foi chrétienne : entre inculturation et syncrétisme ................................................................................... 11 Mariano Delgado Die schwierige Inkulturation in der Moderne. Plädoyer für die Verbindung von petrinischer Einheitsverantwortung mit paulinischer Inkulturationskühnheit ............................................. 47 Franz Gmainer-Pranzl «… diese Neuheit des Lebens im Umfeld der Gesellschaft und Kultur …» Ein interkulturell-theologischer Kommentar zu Ad gentes 21 ................................................................................. 69 Salvatore Loiero Interkultur. Inkulturation, Synkretismus und eine «Kultur-im-Zwischen» ................................................................... 93 Joël Molinario Entre syncrétisme et inculturation ............................................. 125
Claude Ozankom Entre inculturation et syncrétisme. La pertinence du message chrétien dans le contexte africain............................................... 157 Paul Post Recasting Ritual. Ritual dynamics beyond inculturation and syncretism ................................................................................... 175 Autoren – auteurs ....................................................................... 215
Vorwort
Die Geschichte des Christentums (wie die allgemeine Religionsgeschichte) ist von der Spannung zwischen Inkulturation und Synkretismus geprägt. Beide Begriffe gehören zu den wichtigen Forschungsmarkierungen der letzten Jahrzehnte. Dem Christentum wurde die Fähigkeit zur Inkulturation wie zum Synkretismus in die Wiege gelegt. Gleichwohl sind diese Begriffe im theologischen Diskurs unterschiedlich konnotiert: Während die Inkulturation als die systematische und bewusste treibende Kraft der Evangelisierenden zu verstehen wäre, «um die universale Botschaft des Evangeliums in die evangelisierte Gesellschaft zu übersetzen», so stellt der Synkretismus den umgekehrten Prozess dar, «in dem die Evangelisierten versuchen, die eigenen religiösen Merkmale zu bewahren» (Manuel M. Marzal). Diesem Themenkomplex hat sich im Frühjahr 2019 das zweite interdisziplinäre Symposium des Doktoratsprogramms «Traditio et Innovatio» an der Theologischen Fakultät der Universität Fribourg gestellt. Vorliegender Band vereint die Beiträge der Referenten des Symposiums, die aus ihren theologischen Fachkulturen heraus verschiedene Zugänge zum Spannungsfeld von Inkulturation und Synkretismus anbieten. Ergänzt werden diese Beiträge durch Überlegungen von Professoren, die das Doktoratsprogramm in Fribourg verantworten.
7
An dieser Stelle sei zuerst den Referenten des Symposiums, Prof. Gmainer-Pranzl (Salzburg), Prof. Joël Molinario (Paris), Prof. Claude Ozankom (Bonn) und Prof. Paul Post (Tilburg) für ihre Mitwirkung gedankt. Ein weiterer Dank geht an die Mitarbeiterinnen und Mitarbeiter der beteiligten Lehrstühle, die bei der Durchführung des Symposiums und dem Zustandekommen dieses Bandes mitgewirkt haben. Ein besonderer Dank gilt Herrn Elias Meile für seine Mitarbeit bei der Drucklegung dieses Bandes und Frau Arlette Neumann vom Verlag Schwabe/Basel für die reibungslose Zusammenarbeit.
Fribourg, im Oktober 2020 Salvatore Loiero und François-Xavier Amherdt
8
Avant-propos
L’histoire du christianisme (comme toute l’histoire des religions en général) est marquée par la tension entre inculturation et syncrétisme. Ces deux concepts appartiennent aux caractéristiques principales de la recherche des dernières décennies. L’aptitude à l’inculturation comme au syncrétisme est mise au crédit du christianisme. En même temps, ces notions sont connotées de manières différenciées dans le discours théologique : alors que l’inculturation serait à comprendre comme la force dynamique et consciente animant de l’intérieur l’évangélisation « de façon à traduire la Bonne Nouvelle universelle de l’Évangile dans la société à évangéliser », le syncrétisme présenterait le processus inverse « selon lequel les évangélisés essaient de sauvegarder leurs propres spécificités religieuses » (Manuel M. Marzal). C’est à ce faisceau de thématiques qu’a été consacré au printemps 2019 le deuxième symposium interdisciplinaire du programme doctoral « Traditio et Innovatio », tenu à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg. Le présent ouvrage rassemble les contributions présentées par les conférenciers lors du colloque, qui toutes offrent un accès différent à la polarité entre inculturation et syncrétisme, chaque fois à partir des cultures théologiques et disciplinaires des intervenants. Ces essais sont complétés par les réflexions des professeurs responsables du programme doctoral à Fribourg.
9
Ici, notre gratitude s’exprime d’abord à l’égard des contributeurs du symposium, Prof. Gmainer-Pranzl de Salzburg, Prof. Joël Molinario de Paris, Prof. Claude Ozankom de Bonn et Prof. Paul Post de Tilburg. Un autre merci va aux collaboratrices et collaborateurs des chaires concernées, qui ont apporté leur soutien à la réalisation du colloque et à l’élaboration de ce volume. Notre gratitude s’adresse particulièrement à M. Elias Meile pour sa coopération à la publication de l’ouvrage et à Mme Arlette Neumann des Éditions Schwabe à Bâle pour la collaboration impeccable.
Fribourg, octobre 2020 Salvatore Loiero et François-Xavier Amherdt
10
Religiosité populaire et foi chrétienne : entre inculturation et syncrétisme
François-Xavier Amherdt
Prolégomènes Un abîme « Il peut y avoir un bon usage du syncrétisme. Et le meilleur remède au relativisme n’est certes pas le repli sur une identité sûre d’ellemême. » Entre cette affirmation optimiste, sous mode d’interpellation du penseur français François Boespflug 1, et les quelques déclarations des deux précédents papes et du Magistère de l’Église catholique faisant allusion au syncrétisme de façon fort sombre, il semble qu’il y ait un abîme. De Benoît XVI : « Sans tomber dans le syncrétisme qui confond et humilie l’identité spirituelle de chacun, les chrétiens sont invités à dialoguer respectueusement avec les croyants des autres religions. » 2
1
Voir François Boespflug, « Le syncrétisme et les syncrétismes. Périls imaginaires, faits d’histoire, problèmes en cours », dans : Revue des sciences philosophiques et théologiques 90 (2/2006), 273-295, ici 294. 2 Benoît XVI, « Message final de la XIIe Assemblée ordinaire du Synode des évêques », dans : La Documentation catholique 2412 (16 novembre 2008), n. 14.
11
François-Xavier Amherdt
Du cardinal Paul Poupard, ancien président du Conseil pontifical pour la culture : « Les institutions internationales elles-mêmes affirment de plus en plus une tendance à ne prendre en compte les religions qu'en les vidant de leur contenu spécifique, en les réduisant à leur plus petit commun dénominateur, en une sorte de syncrétisme mou, vaguement spirituel, au nom d'une transcendance sans Transcendant. » 3
Il est vrai que dans le vocabulaire utilisé pour dessiner les contours de la « nouvelle évangélisation » souhaitée par le pontife polonais depuis les années 1980, 4 relayée par les écrits et les décisions de Benoît XVI5, dont il laissait déjà pressentir l’instauration comme préfet pour la doctrine de la foi : « Nous sommes obligés de chercher de nouvelles voies pour porter l’Évangile à tous », 6 et explicitée par les documents Lineamenta et Instrumentum laboris de la XIIIe Assemblée générale du synode des évêques d’octobre 2012 à
3
Cardinal Paul Poupard, « Discours au Conseil pontifical pour la culture », novembre 1999, dans : La Documentation catholique 2217 (janvier 2000), 9. 4 Voir son discours à Nowa Huta en Pologne de juin 1979, où la notion apparaît pour la première fois : « Homélie au sanctuaire de la Sainte Croix », Mogila – Cracovie, 9 juin 1979. 5 Voir le motu proprio de Benoît XVI, « Ubicumque et semper », instituant le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation, dans : La Documentation catholique 2456 (21 novembre 2011), 978. 6 Card. Joseph Ratzinger, « La nouvelle évangélisation. Conférence lors du Jubilé des catéchistes (8 décembre 2000) », dans : La Documentation catholique 2240 (2 janvier 2001), 91.
12
Religiosité populaire et foi chrétienne
Rome, 7 le ton semble plus à l’affirmation claire et profilée du contenu de la foi chrétienne qu’à celui d’une recherche de métissage interreligieux ou interculturel. Syncrétisme et mission L’exhortation Evangelii gaudium, que le pape François a livrée comme texte programmatique de son pontificat en s’inspirant des propositions du synode des évêques de 2012, s’inscrit-elle exactement dans la même logique ? Avec le « Mois missionnaire extraordinaire » décrété pour 2019, assistons-nous à l’émergence, ou plutôt à la consolidation, d’un « paradigme missiologique nouveau » de réaffirmation identitaire ? Le point de vue défendu, dans un ouvrage paru en 2017, par Henri Derroitte est-il confirmé par les récents écrits et initiatives du souverain pontife sud-américain ? « Les temps sont peu favorables à une logique d’ouverture au dialogue, à l’étude des traditions des autres croyants et des autres philosophies, mais plus ouverts à une logique de l’annonce identitaire et de la néo-apologétique. Derrière le changement de modèle, c’est à la fois une autre théologie de la mission et un autre rapport aux cultures qui sont redessinés. » 8
7
Voir la différenciation entre la « mission ad gentes », vers ceux qui n’ont pas entendu parler du Christ, l’évangélisation « classique et permanente » de la pastorale ordinaire et la « nouvelle évangélisation », pour ceux qui ont besoin dans les terres déjà christianisées d’une nouvelle invitation à la conversion, telle que la dessine Luca Bressan, « Un Synode pour la réforme de l’Église. Nouvelle évangélisation, renouvellement spirituel et relance de la foi », dans : Lumen Vitae 67 (2/2012), 129-141. 8 Henri Derroitte, dans une contribution intitulée « Syncrétisme et mission. Réflexions missiologiques en marge du synode sur la nouvelle évangélisation »,
13
François-Xavier Amherdt
Précisons que cet article a été rédigé avant l’Assemblée elle-même du synode sur la nouvelle évangélisation (octobre 2012), et donc avant La joie de l’Évangile (2013). D’autres accents ? Notre hypothèse est que le saint père actuel prône une conception plus audacieuse de l’inculturation de l’évangélisation et que, du fait notamment de l’influence de la théologie sud-américaine développée dans le document d’Aparecida 9 dont il est marqué, il préconise une forme d’ouverture à la force évangélisatrice, notamment de la piété populaire, qui modifie quelque peu le rapport entre évangélisation et syncrétisme et implique qu’il ne puisse y avoir de véritable inculturation sans un certain « métissage syncrétiste » au profit d’un surcroît de sens réciproque, tant pour l’expression de l’Évangile que pour les religiosités populaires elles-mêmes. Nous commencerons donc par situer les traits du paradigme de « mission néo-apologétique » opposé au relativisme ambiant, tel que certains théologiens le décrivent à partir des écrits de JeanPaul II et Benoît XVI. Puis, nous le comparerons avec les propositions innovantes d’Evangelii gaudium, en essayant ce faisant de dé-
dans l’ouvrage bilingue qu’il a dirigé avec Wim François et Jacques Scheuer, Syncrétisme : échec ou promesse d’inculturation ? / Syncretism : Failure or Opportunity for Inculturation ?, Leuven et al. : Peeters, 2017, 307 (Annua Nuntia Lovaniensia 75). 9 e V Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida, Usaquén : 29 juin 2007.
14
Religiosité populaire et foi chrétienne
finir à nouveaux frais les relations entre inculturation et syncrétisme chez le pape François, à partir surtout du dialogue avec les modalités de spiritualité populaire.
En présence d’un nouveau paradigme missionnaire ? Selon le pastoraliste de Louvain Henri Derroitte donc, les documents magistériels qui ont préludé au synode des évêques sur la nouvelle évangélisation laissent percevoir un modèle missiologique de rupture avec le contexte contemporain et de nouvelle affirmation du profil chrétien. 10 Une vision pessimiste du relativisme occidental D’une part, le diagnostic porté par le pape émérite sur la société actuelle, surtout dans l’aire occidentale, apparaît comme encore plus négatif que celui de son prédécesseur venu de l’Europe de l’Est. Benoît XVI reproche à la culture de l’Occident son relativisme à l’égard de la vérité, son sécularisme marqué par des antivaleurs et son immanentisme horizontal complètement fermé à la Transcendance.11 Dans une telle perspective, la nouvelle évangélisation s’inscrit dans une attitude d’opposition et de prise de distance à l’adresse de ce contexte sécularisé et dans une posture d’interro-
10
Cf. Derroitte, Syncrétisme et mission (note 8), 316-318. Voir à propos de cette vision assez dépréciative l’article de Serge Tyvaert, « La nouvelle évangélisation chez Jean-Paul II et Benoît XVI », dans : Lumen Vitae 67 (2/2012), 163-177. 11
15
François-Xavier Amherdt
gation et de mise en cause des notions d’immédiateté et d’indifférence véhiculés par la société européenne et nord-américaine de « vieille chrétienté ». Auto-affirmation avant dialogue Il s’agit donc de poser les bases d’un catholicisme revigoré et fier de sa singularité, avant que d’envisager le dialogue avec les autres traditions religieuses. Celui-ci doit en outre conduire à pouvoir se solidariser avec les différentes religions dans un même refus du relativisme et du paradigme purement technico-scientifique du monde contemporain. Avant d’être en mesure de rencontrer les autres traditions, il convient de connaître au moins la sienne ; avant d’étudier les formes possibles de métissage, il s’agit d’avoir accès à sa propre spiritualité et aux convictions qui la portent. Une présence médiatisée Ainsi, dans une telle visée de première annonce, l’information et la communication jouent un rôle essentiel. 12 Car, avec la totale disparition de hiérarchisation des vérités qu’induit le net,13 il devient urgent de faire à nouveau entendre la voix chrétienne et de le faire de telle manière qu’elle soit intelligemment reçue et comprise. Avec les dérapages verbaux que provoquent les réseaux sociaux, l’institution ecclésiale a l’impression d’être particulièrement attaquée et elle est tenue de se risquer à proposer de façon explicite le 12
Cf. Mgr Claudio Maria Celli, « Communication et nouvelle évangélisation », dans : La Documentation catholique 2490 (25 mai 2012), 466. 13 Voir à ce propos le numéro de la revue Lumen Vitae, La recherche de la vérité à l’époque d’Internet et du Web, 69 (1/2014), 1-120.
16
Religiosité populaire et foi chrétienne
contenu de la foi. De là, les appels vigoureux des pontifes polonais et allemand en faveur d’une présence médiatique de la voix catholique dans l’univers numérique comme nouvel « aéropage » postmoderne. 14 Un renouveau de l’apologétique C’est donc une modalité renouvelée d’apologétique qu’il est nécessaire de développer,15 afin d’affronter sans crainte les objections avancées contre les convictions catholiques, 16 de contrer l’analphabétisme religieux et catéchétique omniprésent, 17 de faire valoir la cohérence et la splendeur de la vérité chrétienne 18 en une « pastorale de l’intelligence »19, et donc par :
14
Voir les nombreuses exhortations en ce sens contenues dans divers « Messages » de Jean-Paul II et Benoît XVI à l’occasion des « Journées mondiales des communications sociales » (en 2019, 53ème édition). Cf. notre ouvrage avec Jean-Claude Boillat, Web & Co et pastorale. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication et la transmission de la foi, St-Maurice : SaintAugustin, 2013 (Perspectives pastorales 6). 15 Cf. Derroitte, Syncrétisme et mission (note 8), 314-315. 16 Cf. Mgr Pierre-Marie Carré, « Les enjeux de la nouvelle évangélisation », dans : La Documentation catholique 2490 (20 mai 2012), 474. 17 Cf. Card. Timothy M. Dolan, « Donner vie à l’étincelle de la nouvelle évangélisation », dans : La Documentation catholique 2490 (20 mai 2012), 484. 18 Selon le titre de l’encyclique de Jean-Paul II Veritatis splendor, sur quelques questions fondamentales de l’enseignement moral de l’Église, Rome, 1993. 19 La formule est reprise par Mgr Jean-Luc Moens, « Une nouvelle Pentecôte pour l’Église d’Europe : synthèse des réponses des Conférences épiscopales parvenues au Conseil des Conférences épiscopale d’Europe (CCEE), dans : La Documentation catholique 2490 (20 mai 2012), 478.
17
François-Xavier Amherdt
« […] une apologétique qui vise à affirmer la vérité de la révélation chrétienne, l’harmonie entre la foi et la raison et une exacte compréhension de la liberté considérée en termes positifs comme une libération ». 20
Une catholicité d’intégration Sous-tendant une pareille théologie missionnaire, il y a enfin une conception de la catholicité plutôt sous mode d’intégration, voire d’uniformisation et de centralisation, que de composition et d’unité dans la multiplicité. En effet, en invitant les communautés à se recentrer sur le cœur de la foi, et en sollicitant le droit de se dire dans le « continent numérique » selon sa spécificité, la nouvelle évangélisation tend plutôt à présenter l’univers catholique au monde de manière cohérente et unifiée, et à inviter tous ceux (celles) qui le désirent à rejoindre une seule et même aventure spirituelle. La mondialisation et la mobilité qu’elle induit sont donc assez peu prises en compte, tout comme l’autonomie des Églises locales et leurs initiatives. Ce qui amène le théologien louvaniste à conclure sa démonstration en ces termes : « On est loin des opinions développées jadis par Leonardo Boff, quand il écrivait : ‚ La catholicité comme synonyme d’universalité n’est possible et réalisable qu’à la condition de ne pas tourner le
20
Benoît XVI, « Réponse aux questions posées par les évêques », dans : La Documentation catholique 2403 (1er juin 2008), 516.
18
Religiosité populaire et foi chrétienne
dos craintivement au syncrétisme, mais d’en faire au contraire le processus générateur du catholicisme lui-même. ’ » 21
Inculturation et pluralité selon Evangelii gaudium (EG) Continuité de la centralité kérygmatique et de la perspective mystagogique Il est évident que le souverain pontife argentin se place en continuité avec ses prédécesseurs et ne contredit aucun de leurs appels à une évangélisation renouvelée « dans son ardeur et ses moyens »22. Toute l’exhortation Evangelii gaudium s’empresse de préconiser « une nouvelle étape évangélisatrice marquée par la joie » qui « avec Jésus-Christ naît et renaît toujours » (EG, n. 1). François réaffirme bien sûr l’essence immuable de la foi chrétienne, Jésus-Christ, la « Bonne Nouvelle éternelle » (Apocalypse 14,6), « le même hier, aujourd’hui et pour les siècles » (Hébreux 13,8), et qui « rend les fidèles toujours nouveaux » : « Ils renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer » (Isaïe 40,31) (EG, n. 11). À cet égard, l’actuel évêque de Rome situe également tout acte catéchétique et évangélisateur comme première annonce kérygmatique, « première » non au sens chronologique mais « qualitatif,
21
Derroitte, Syncrétisme et mission (note 8), 319, citant Leonardo Boff, Église. Charisme et pouvoir, Paris : Lieu commun, 1989, 161. 22 Selon la définition de la nouvelle évangélisation d’après Jean-Paul II (cf. dans l’homélie citée en note 4, supra).
19
François-Xavier Amherdt
parce qu’elle est l’annonce principale », celle de l’amour inconditionnel du Christ, de sa présence à tout être humain en toutes circonstances, le mystère pascal de sa mort et de sa résurrection et le salut offert à tous (EG, n. 164). Fondamentalement enracinée dans le kérygme, l’évangélisation revêt comme autre caractéristique constitutive celle de « l’initiation mystagogique », c’est-à-dire faisant appel à toutes les dimensions de la personne humaine, en un processus de croissance progressive et un cheminement communautaire, valorisant les signes liturgiques et le langage de symboles expressifs (cf. EG, n. 166). Une pluralité de formes culturelles Certes, le pape sud-américain n’emploie pas explicitement les termes de syncrétisme, de métissage ni d’hybridation. Mais il préconise pour chacune de ces deux grandes caractéristiques de la catéchèse que « l’annonce kérygmatique » doit toujours être écoutée « de nouveau de différentes façons » et proclamée de manière nouvelle (EG, n. 164), et que le « renouvellement mystagogique pourrait assumer des formes très diverses, en accord avec le discernement de chaque communauté éducative » et chaque contexte sociétal (EG, n. 166). Il ne fait aucun doute que déjà Jean-Paul II et Benoît XVI se sont aussi amplement efforcés de relever le « défi de l’inculturation de la foi », selon le double mouvement de l’évangélisation des cultures par la purification, et la maturation apportées par la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ et l’enrichissement de l’expression de l’Évangile grâce aux valeurs propres de chaque culture compatibles 20
Religiosité populaire et foi chrétienne
avec le message de la foi. François se place dans la même ligne (EG, n. 68-70) en mentionnant les faiblesses de certaines cultures populaires rencontrées par l’Évangile qui, de ce fait, sont appelés à être guéries et surmontées : « le machisme, l’alcoolisme, la violence domestique, une faible participation à l’Eucharistie, les croyances fatalistes ou superstitieuses qui font recourir à la sorcellerie, etc. » (EG, n. 69). D’autre part, le document pontifical reconnaît la rupture de transmission de la foi de nombreuses Églises et l’exode vers d’autres mouvements religieux dus à certaines causes repérables, également pointées par ses prédécesseurs : « le manque d’espaces de dialogue en famille, l’influence des moyens de communication, le subjectivisme relativiste, l’esprit de consommation effréné que stimule le marché, le manque d’accompagnement pastoral des plus pauvres, l’absence d’un accueil cordial dans nos institutions et notre difficulté à recréer l’adhésion mystique de la foi dans un scénario religieux pluriel » (EG, n. 70).
Mais en même temps, François s’emploie à souligner précisément la possibilité de « ces scénarios pluriels » en invoquant « l’importance décisive » que revêtent les cultures marquées par la foi avec leurs ressources spécifiques : « Une culture populaire évangélisée contient des valeurs de foi et de solidarité qui peuvent provoquer le développement d’une société plus juste et croyante, et possède une sagesse propre qu’il faut savoir reconnaître avec un regard plein de reconnaissance » (EG, n. 68).
21