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Diffraction normative, comportements cachés et identités transverses

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RES SOCIALIS Dirigée par Marc-Henry Soulet

Casimiro Balsa (éd.)

DIFFRACTION NORMATIVE, COMPORTEMENTS CACHÉS ET IDENTITÉS TRANSVERSES


Res Socialis

Vol. 5

DirigĂŠe par Marc-Henry Soulet


Casimiro Balsa (éd.)

Diffraction normative, comportements cachés et identités transverses

Schwabe Verlag


Cet ouvrage a été publié avec le soutien de l’Université de Fribourg

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Information bibliographique de la Deutsche Nationalbibliothek La Deutsche Nationalbibliothek a répertorié cette publication dans la Deutsche Nationalbibliografie; les données bibliographiques détaillées peuvent être consultées sur Internet à l‘adresse http://dnb.dnb.de. © 2020 Schwabe Verlag, Schwabe Verlagsgruppe AG, Basel, Schweiz Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur. L’œuvre ne peut être reproduite de façon intégrale ou partielle, sous aucune forme, sans une autorisation écrite de la maison d’édition, ni traitée électroniquement, ni photocopiée, ni rendue accessible ou diffusée. Illustration couverture: © Vivianne Châtel, Fribourg Relecture: Marc-Henry Soulet, Fribourg Conception de la couverture: icona basel gmbh, Basel Composition: Doris Gehring, Fribourg Impression: CPI books GmbH, Leck Printed in Germany ISBN Livre imprimé 978-3-7965-4101-8 ISBN eBook (PDF) 978-3-7965-4146-9 DOI 10.24894/978-3-7965-4146-9 L’e-book est identique à la version imprimée et permet la recherche plein texte. En outre, la table des matières et les titres sont reliés par des hyperliens. rights@schwabe.ch www.schwabe.ch


Table des matières Introduction....................................................................................................... 7 Diffraction normative, comportements cachés et identités transverses Casimiro Balsa .......................................................................................... 9 Partie 1 : Diffraction normative .................................................................... 31 Ici et ailleurs. Comment penser la non-intégralité des individus dans les relations sociales ? Marc-Henry Soulet ................................................................................. 33 Comprendre nos raisons d'agir. Essai provisoire de socio-analyse Guy Bajoit ................................................................................................ 51 Cachotteries dans le monde de la bona hora. Les identités transverses comme approche de la mal-intégration Vivianne Châtel ...................................................................................... 81 Entre opacité et publicisation : la gestion des régimes d'action pluriels Cristina Albuquerque ...........................................................................101 Partie 2 : Comportements cachés ................................................................111 Entre invisible et indicible. Enjeux méthodologiques et épistémologiques autour de l'interrogation sur les usages de drogue ? François Beck .........................................................................................113 Quand décrire est expliquer : les méthodes qualitatives pour l’étude de la politique de santé publique française contre les abus de drogues Henri Bergeron ......................................................................................133


Ce que la drogue fait à la norme Luís Fernandes ...................................................................................... 167 Approche relationnelle du risque et de la transgression dans les relations sexuelles Luc Van Campenhoudt ........................................................................ 193 Partie 3 : Identités transverses ..................................................................... 205 Entre le péché de la « ganza » et la construction de l'identité de biais Policarpo Lopes ..................................................................................... 207 La diffraction de la norme et les identités transverses comme stratégies d'adaptation psychologique des travailleurs du sexe Alexandra Oliveira ............................................................................... 217 Ne pas être comme les autres : résistance à l'imposition identitaire dans un contexte difficile Fernando Diogo .................................................................................... 227 Tsiganes portugais : repli identitaire et racisme différentialiste João Filipe Marques .............................................................................. 239 Présentation des auteur-e-s ......................................................................... 255


Introduction


Diffraction normative, comportements cachés et identités transverses 1 Casimiro Balsa

Problématique La société n'arrête pas d'investir dans la construction de cadres réglementaires tout en se donnant les moyens de les transgresser en créant des cadres alternatifs ou contre-normatifs. Cependant, les effets d'intégration que ces différents cadres permettent n'ont pas la même signification sociale, au-delà d'être joués sur des valeurs, des intérêts et des niveaux d'accès différents aux ressources, tout en motivant, par-là, des comportements divergents et des attentes différentes. La diffraction normative résulte de l'entrelacement entre ces cadres référentiels de l'action et des marges de manœuvre qui s'ouvrent ainsi à des systèmes de transaction entre les actions et les positions des acteurs lorsqu'ils établissent une relation biaisée. Dans ces conditions, les comportements qui s'y profilent peuvent être analysés dans leurs dimensions cachées ou à travers les effets de dissimulation qu'ils produisent et les populations ciblées sous le prisme d'identités transverses. Un comportement caché reflète toujours une situation d'inadéquation entre ses modalités ou ses intentions et le cadre normatif ou les attentes des contextes dans lesquels il s'exerce. Il permet à l'acteur de préserver une position, une identité, une ressource... tout en dissimulant une atteinte à l'ordre social dans lequel il agit. Contrairement à ce qui se passe dans les situations où un comportement de rupture est présenté comme bannière d'une quelconque contre-normativité que l'on veut épingler, les comportements cachés 1 . Une partie de ce texte est développée à partir d'un article publié dans Balsa C., « Mediação entre os interesses e os valores, A construção de identidades em contextos multiculturais » in Chai C.G. (Org.), Linguagem, Comportamento e Multiculturalismo, São Luís, Parquet-général de l'État du Maranhão/Jornal da Justiça/Cultura, Direito e Sociedade (DGP/CNPq/UFMA), 2014, pp. 15-41.


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biaisent le sens des cadres normatifs de référence et alimentent des formes de positionnement ou des expressions identitaires transverses. Sur le plan de leur intentionnalité, le sens des comportements cachés doit être recherché, d'abord, en tenant compte de leurs objets et de leurs motivations. Des comportements cachés peuvent se développer, par exemple, dans le cadre d'une stratégie visant à préserver l'intimité ou un quelconque autre domaine de la vie privée. Dans ces cas, une position de réserve est régulée par la perception de ce qui est ou n'est pas approprié de faire dans certaines situations ou en présence de certaines personnes. Le corps et le rapport au corps, par exemple, font l'objet de multiples conventions qui réservent certains comportements à des espaces privés ou à des moments préservés et loin de regards indiscrets. On cache aussi un comportement par intérêt ou au nom d'une conviction et comme stratégie pour conserver, gagner ou ne pas perdre une position ou une identité. Il est également possible de dissimuler un comportement qui viole l'ordre légal en vigueur, une convention ou un simple accord, afin d'éviter les conséquences qui pourraient en découler. Sur le plan, encore, de son intentionnalité, comme Marc-Henry Soulet le développera ensuite, les comportements peuvent produire un effet de dissimulation dans le cadre d'une stratégie d'occultation ; ils peuvent, sans se cacher, c'est-à-dire en se présentant selon des modèles conventionnels, être porteurs d'une intention qui ne correspond pas à leur valeur (ou norme) faciale. Erving Goffman a étudié cette question dans le contexte des « adaptations secondaires ». Nous savons aussi que certains comportements, apparemment peu lisibles en rapport direct avec leur contexte d'expression, ne sont compris que lorsqu'on les considère comme des « paris adjacents » pour reprendre une expression d'Howard Becker et donnent corps à des engagements qui dépassent le hic et le nunc de ce contexte. Sur le plan de leur codification normative, les significations des comportements cachés sont indexées par rapport aux modèles culturels de référence, aux ordres de censure qui leur sont applicables – sociale, morale, juridique – ou encore aux cadres d'action qui peuvent être mobilisés pour les qualifier et selon les circonstances dans lesquelles ils ont lieu – la société dans son ensemble, une convention entre partenaires, un rapport de confiance… Or, il est fort probable que la signification des comportements cachés résulte


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d'une combinaison d'effets associés à ces différents ordres qui dictent les conséquences qu'ils peuvent avoir, allant d'un simple jugement de convenance à une sanction sociale ou même pénale et qui peuvent entraîner une discrimination des positions ou à l'accès à des ressources et à des privilèges dont les effets peuvent conduire à l'exclusion, voire à la ségrégation sociale. Il nous semble important de considérer que ces différentes formes de relation oblique aux situations ou aux positions, au-delà de pouvoir constituer des indicateurs de déviance, produisent souvent, en simultané, des effets d'intégration. Mais quel est le sens de ces formes d'intégration – transverses – pour les individus et pour les cadres ou contextes interpelés ? En centrant notre réflexion sur ces comportements, nous voulons privilégier les moments de décalage qui se glissent au cœur de la production des relations et des liens sociaux, en partant du principe que le social n'est pas seulement visible dans l'avant-scène. Ainsi, un comportement dissimulé à un niveau peut se constituer comme une marque d'affirmation dans un autre. Et que signifie « caché » en fin de compte ? Ne se cache-t-on pas parfois justement pour mieux montrer ce qu'on veut ? Quel est finalement le poids de l'« obliquité » dans la production du lien et des relations sociales ? Par ailleurs, quelle est l'importance de mobiliser une pluralité de plans lorsqu'on analyse les logiques d'action ? Cette approche des comportements cachés nous amène naturellement à nous interroger sur la notion d'identité. Le travail profond qui, depuis quelque temps déjà, est à la base de la déconstruction de ses cadres de référence, a fait perdre consistance, unicité et fixité aux identités, au profit d'une appréhension plurielle, dans laquelle elles apparaissent en construction permanente, ainsi que dans une tension continue entre leurs différents registres. En ce sens, les identités peuvent être considérées comme un défi et, en même temps, comme le résultat d'un travail intentionnel des acteurs ou, même, comme un objet de gestion de la part des individus, en même temps qu'elles résultent des effets de mobilisation et de classification produits par les institutions. Cependant, les identités, même si toujours en construction, ont la vertu de se présenter toujours comme une totalité, en tant que représentation d'un soi immédiatement appréhendable par les autres. Or, il faudra probablement poursuivre le travail analytique de déconstruction et se demander, comme le fait ensuite Marc-Henry Soulet, s'il n'y a pas un intérêt heuristique à saisir la notion d'identité de manière « oblique », soulignant non seulement qu'elle ne peut


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pas toujours être comprise comme une totalité sans équivoque, mais aussi qu'elle ne s'exprime pas entièrement dans un même espace-plan. En d'autres termes, n'est-il pas dans notre intérêt d'examiner la question de l'identité du point de vue de sa non-possibilité, intégralement inscrite dans une situation donnée ? En ce sens, il faut considérer que l'identité peut comporter la possibilité d'une formulation transverse, ce que suggèrent en particulier les contextes sociaux dans lesquels se révèlent des comportements inadaptés aux codes normatifs ou attentes, comme dans les cas de consommation de substances psycho-actives ou de pratiques de prostitution traités ci-dessous. Ces situations, où l'acteur se révèle, doivent nous amener à nous interroger sur ce qui est mis en scène dans ce qui est caché, sur ce qui, sous couvert d'une intentionnalité apparente, est dû aux engagements antérieurs et aux contraintes du cadre d'interaction, sur ce qui, dans l'opacité, nous renvoie aux différentiels de ressources d'action et d'identité mobilisables, sur ce qui, dans l'obliquité, fait écho à d'autres contextes... En effet, au-delà des positions non symétriques que les sujets peuvent assumer dans certaines situations, il est évident qu'ils ne font pas appel aux mêmes ressources pour produire de l'obliquité. Il est donc essentiel de saisir les effets qu'ont les inégalités ou la différenciation sociale sur l'obliquité de certains comportements et sur le caractère transverse des identités 2. 2. Cette problématique a été construite au sein du Comité de recherche 30 de l'Association internationale des sociologues de langue française consacré au thème Inégalités, identités et liens sociaux en collaboration avec Marc-Henry Soulet. Avec la publication des résultats de cette réflexion, qui sont maintenant présentés, nous souhaitons contribuer à l'analyse des méthodes et des conditions de création du lien social, faisant suite à d'autres travaux déjà publiés sur la problématique du CR 30, notamment : Balsa C., Cardoso D., Rodrigues L. & Soulet M.-H. (Orgs.), A Universidade e Modos de Produção do Conhecimento, Lisboa/Vila Nova de Famalicão, CICS.NOVA/HUMUS, 2016 (Edição no Brasil, Editora Unimontes, Montes Claros, 2016) ; Balsa C., Wessler-Boneti L. & Soulet M.-H. (Orgs.), Políticas Públicas e Responsabilidade Civil : Uma Problemática Transnacional, Ijuí, Edições Unijuí/CEOS, 2009 ; Balsa C., Wessler-Boneti L. & Soulet M.-H. (Orgs.), Conceitos e dimensões da pobreza e da exclusão social : uma abordagem transnacional, Ijuí, Editora Unijuí/CEOS, 2006 ; Balsa C. (Org.), Relações sociais de espaço – Homenagem a Jean Remy, Lisboa, Edições Colibri/CEOS, 2006 ; Balsa C., (Org.), Confiança e Laço Social, Lisboa, Edições Colibri/CEOS, Lisbonne, 2006 (Édition francophone : Confiance et lien social, Fribourg, Academic Press Fribourg, 2005) ; Bajoit G. (éd.), Le Contrat social dans un monde


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La diffraction normative dans la construction et l'expression des identités La problématique de l'identité est donc un vecteur clé pour comprendre l'émergence de la modernité 3. Fondée autour d'un sujet de réflexion, l'identité moderne, selon Charles Taylor, se construit toujours entre la responsabilité qui s'impose à chacun pour se singulariser et la fidélité due à un contexte d'appartenance, hors duquel la singularité ne se dévoile pas 4. Dans cette interface, les identités peuvent cependant être déclinées en fonction de différentes inflexions. En pouvant se positionner par rapport à un nombre plus ou moins grand de marqueurs d'appartenance (nationaux, ethniques, professionnels, familiaux...), les individus peuvent souligner leur adhésion à ceux qui participeront, probablement avec une importance différente, à la construction de leur identité, tenant compte des circonstances de temps, d'espace ou de relations sociales de la déclinaison. D'ailleurs, les modes de déclinaison, au-delà de solliciter une reconnaissance identitaire, sont déjà des jalons décisifs pour délimiter les modes d'accès aux ressources, tant matérielles que symboliques, dont la répartition, comme nous le savons, est socialement discriminée. Ce principe social de discrimination peut faire en sorte qu'au sein d'une formation ou d'une communauté sociale donnée, l'appartenance des groupes soit artificiellement figée au niveau de certaines de leurs dimensions, en fonction de l'effet de discrimination que l'on veut produire (par exemple, jeunes de la périphérie, identités ethno-nationales, de genre ou d'âge ou caractéristiques individuelles – handicap... – ou comportementales – usagers de drogues...) qui, cependant, cachent toujours bien d'autres dimensions participant à la construction de leur identité. globalisé, Fribourg, Academic Presse Fribourg, 2008 ; Burnay N. & Klein A. (éd.), Figures contemporaines de la transmission, Namur, Presses universitaires de Namur, 2009 ; Ens R.T. & Wessler-Boneti L. (Orgs.), Educação e Justiça Social, Ijuí, Editora Unijuí, 2015 ; Châtel V. & Soulet M.-H. (s/s la dir. de), Faire face et s’en sortir. Vol. 1 : Négociation identitaire et capacité d’action, Vol. 2 : Développement des compétences et action collective, Fribourg, Éditions Universitaires, 2002. Châtel V. & Soulet M.-H. (s/s la dir. de), Agir en situation de vulnérabilité, Laval, Les Presses de l’Université Laval, 2003. 3. Taylor C., Les Sources du moi. La formation de l'identité moderne, Paris, Éditions du Seuil, 1999 [1989]. 4. Pélabay J., Charles Taylor, penseur de la pluralité, Paris, Éditions l'Harmattan, 2001.


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À un autre niveau, les processus de (re)construction des identités sociales et culturelles peuvent résulter également du croisement de différentes temporalités historiques, correspondant à différents référentiels d'action 5, qui sont probablement réinterprétés à partir des multiples lieux où ils sont projetés, mais aussi à partir de différentes logiques d'action et de différents modèles de relations, qui adaptent à la taille de chacun les injonctions qui nous obligent à devoir-être. Les récits de la construction des identités, entre institutionnalisation et appropriation

Du côté des théories sur la construction des identités, la littérature permet d'identifier différents cadres de lecture qu'il serait impossible de détailler ici. Dans une vue d'ensemble, cependant, ces cadres peuvent être situés entre le paradigme essentialiste, le paradigme du conflit, qui cherche à rendre compte de la construction des identités dans des situations de tension et de décalage motivées par le changement social, et le paradigme de identités négociées. Selon la systématisation faite par Daniel Cefaï 6, à partir des années 50 du siècle dernier, les théories voulaient faire comprendre la façon dont les individus et leurs communautés d'appartenance cherchaient à construire des nouvelles significations pour leurs vies menacées par la désintégration des traditions et la massification. Cette orientation recoupe et renouvelle les lectures traditionnelles d'inspiration essentialiste et chosifiante, qui indexent les identités à des caractéristiques psychophysiologiques (genre, race...) supposées subsumer le sens de toute leur existence. À partir des années 1970, la théorie des nouveaux mouvements sociaux cherche à expliquer l'émergence des revendications identitaires qui apparaissent avec l'annonce de la fin de la société industrielle et l'affaiblissement des critères de stratification et d'identification sociale correspondants. Ces revendications se caractérisent, d'une

5. Muller P., « L’analyse cognitive des politiques publiques : Vers une sociologie politique de l’action publique » in Revue française de science politique, vol. 50, 2000, pp. 189-207. 6. Cefaï D., « Les formes de l’action collective » in Cefaï D. & Trom D. (éd.), Les Formes de l’action colective, mobilisations dans des arènes publiques, Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 2001, pp. 51-98.


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part, par le déplacement qu'elles opèrent dans le centre de gravité de la construction des identités, qui passe de la production vers la consommation, vers les modes de vie ou vers des causes ou des droits que l'on veut valoriser (identités de genre et d'orientation sexuelle, groupes d'âge, préservation de l'environnement, etc.) et, d'autre part, par le fait que les mouvements sociaux qui assurent la promotion de ces revendications, se constituent, dès le départ, en dehors des institutions d'encadrement traditionnelles (partis politiques, églises, syndicats...). À partir des années 80, enfin, des orientations théoriques inspirées de l'interactionnisme symbolique développent des instruments qui permettent d'analyser l'expression, dans l'« arène publique », d'une coproduction négociée de définitions de la réalité et de l'identité » 7. Raymond Firth identifie bien, en 1954, la polarité qui sous-tend les divergences traversant les cadres de lecture énumérés ci-dessus. Il est significatif de voir que ce n'est qu'à partir de ce moment que cette polarité commence à être dynamisée à l'intérieur de cette école de pensée. Raymond Firth proposera en effet la création du concept d'« organisation sociale » pour combattre, dit-il, le concept de structure sociale « dont l'effet d'incantation a impliqué, au cours des deux dernières décennies, l'approche structuraliste », quoiqu'il « commence à s'effacer » 8. Avec le concept heuristique d'« organisation sociale », Raymond Firth cherche à rendre compte des « connexions plus flexibles » qui impliquent des individus en dessous des structures, mais dont les effets ne peuvent cependant être exclus. Nous savons qu'il développera un point de vue analytique centré sur un agir individuel, tombant dans le biais opposé à celui qu'il a attribué à la lecture structuraliste. Près de soixante-dix ans plus tard, la lecture des identités continue de se perdre entre cette opposition analytique, alors que l'important est de comprendre, nous semble-t-il, que les deux entrées ne peuvent être comprises que lorsqu'elles sont associées, en tant qu'éléments structurants d'une relation dynamique polarisée. Dans ce sens, l'opposition de Raymond Firth entre « structure sociale » et « organisation sociale » nous aide à construire, sur le plan syntagmatique,

7. Ibid., p. 71. 8. Firth R., « Some principles of social organization » in Jounal of the Royal Anthropological Institute, vol. 84, 1954, p. 1.


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le schéma que nous utilisons pour projeter la construction/expression des identités/appartenances. D'une part, nous considérons une première polarité qui nous permet d'approcher les dimensions plus rigides ou stables des identités, à laquelle nous faisons correspondre le versant le plus institué de la construction. En partant des dimensions plus sédimentées et stables des existences, ou de leurs cadres de référence, le versant institutionnel permet de rendre compte des dimensions identitaires qui, de quelque façon que ce soit, s'imposent aux individus ou aux groupes et dont le potentiel d'action est, tendanciellement, coercitif. D'autre part, et en exerçant ses effets de façon articulée avec la première, nous considérons une seconde polarité qui permet, en conjonction avec l'« organisation sociale », une lecture plus axée sur la capacité de création et de production de sens des individus eux-mêmes et des communautés qu'ils constituent. Le premier versant commande une lecture des situations sous le mode de la détermination ou de l'imposition ; le second s'ouvre sur des modes d'appropriation qui permettent de comprendre comment et dans quelle mesure ce qui est imposé sera ancré dans l'expérience des individus ou des groupes (cf. schéma en page suivante). Michel Oriol distingue les deux registres de la production auxquels correspondent chacun de ces versants en opposant les « totalisations institutionnelles » aux « totalisations existentielles ». La totalisation institutionnelle correspond à « l'ensemble des codes institués qui conduisent à catégoriser les sujets des groupes comme étant membres de tel groupe étendu, national ou autre, en assignant du même coup les règles impliquées par cette assignation ». De son côté, la totalisation existentielle correspond à « l'ensemble des représentations et des pratiques, au niveau des sujets individuels ou collectifs qui, indépendamment de toute formalisation, tendent à manifester leur appartenance à (une) communauté à laquelle ils revendiquent d'être affiliés » 9. En ce qui concerne les temporalités, les totalisations institutionnelles se constituent, de préférence, dans le long terme des significations sédimentées sur le plan socio-historique, tandis que les totalisations existentielles se jouent aux

9. Oriol M., « Éditorial. Vingt ans après : la « portugalité » introuvable » in Cahiers de l’Urmis, vol. 9, 2004, pp. 11-12.


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carrefours de la vie quotidienne, sur une durée des temps plus courte, celle qui s'adapte le mieux aux trajectoires individuelles et en fixent le sens.

Versant appropriation

Versant institutionnalisation

Organisation sociale Totalisations existentielles

Structure sociale Totalisations institutionnelles

….

Niveau socio anthropologique

Production et appropriation des ressources matérielles et symboliques au niveau des individus / groupes / communautés de sens

Médiation Dispositifs de mobilisation et d'organisation du sens des relations entre les deux pôles

Niveau socio-historique

Production, organisation et distribution de ressources collectives, matérielles et symboliques

La figure ci-dessus, tirée en partie de Michel Oriol 10, montre schématiquement les lieux d'attribution/appropriation et les sens qui peuvent être suivis dans les processus de construction identitaire. La distance structurelle qui s'insinue entre les deux pôles indique la nécessité de penser à une instance et à une fonction de médiation qui, elle, se résout dans un plan socio-institutionnel 11. 10. Oriol M. & Hilly M.-F. (éds.), Les Variations de l’identité : étude de l’évolution de l’identité culturelle des enfants d’émigrés portugais en France et au Portugal, Nice, Rapport final de l’ATP CNRS 054, 1988, vol. 1. Nous nous référons ici à la mise en page du manuscrit que Michel Oriol nous a cédé, n'ayant pas pu obtenir la publication finale qui, comme le reconnaît l'auteur dans son article bilan de 2004, a été très mal distribuée. 11. Balsa C., La Structure des appartenances. La fixation des appartenances par le champ scolaire. Le statut, au sein de l’école, des langues et des élèves appartenant ou issus des


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Une lecture dynamique du processus

Par souci de clarté, examinons, même si ce n'est que très brièvement, la dynamique qui peut lier les différents lieux du schéma. D'une manière générale, appartient au domaine socio-historique toute institution capable de codifier les pratiques, de produire des modèles de références identitaires et de gérer leur efficacité auprès des populations cibles ou autour de certaines dimensions spécifiques des identités. Ces codifications peuvent impliquer un degré plus ou moins élevé de généralisation ou de pouvoir coercitif. Un État ou une Église, par exemple, pouvant exercer la même fonction, ne le fait pas en suivant la même méthodologie, ne cible pas les mêmes populations ou, si elles sont les mêmes, le motif ou le pouvoir d'injonction qui s'exercent sur elles sont différents. Ainsi, « l'analyse sociohistorique a pour objet les structures d'identification que les sujets rencontrent proposées ou constituées dans le champ macro-social » 12. Nous savons, d'autre part, que les individus et les communautés vont devoir s'approprier ces dimensions officielles pour composer les scripts de leurs pratiques et représentations, en définissant en même temps les relations de distance et de proximité qu'ils souhaitent maintenir par rapport à des groupes significatifs pour eux. En suivant une conceptualisation courante en sciences sociales, nous dirions que le domaine socio-anthropologique se trouve en conjonction avec la fonction de production et de création de sens localement ancrés, de la même manière que le pôle socio-historique est en conjonction avec la fonction de reproduction, beaucoup plus transversale dans l'espace et le temps. L'analyse socio-anthropologique correspond donc au courant de l'organisation sociale au sens de Raymond Firth, où se produisent les totalisations existentielles. Dans cette mesure, le niveau socio-anthropologique se lit plus facilement au niveau la vie quotidienne des individus et de leurs groupes de référence – individus, familles et communautés d'appartenance, et ce à différents niveaux. C'est au niveau socio-anthropologique que nous devons trouver des solutions aux doutes sur le « qui suis-je ? », « qui sommes-nous ? », et ce dans une confrontation constante entre différents communautés étrangères de Belgique, thèse de Doctorat, Université Catholique de Louvain, 1987. 12. Oriol M. & Hilly M.-F. (éd.), op. cit., p. 175.


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modes d'affirmation et dans des contextes où une multitude de propositions alternatives circulent. D'ailleurs, ces propositions sont souvent mutuellement exclusives, s'offrant comme moules pré-formatés d'un pouvoir-être, dans lesquels les pratiques des individus et des collectivités peuvent s'encastrer. Quelle que soit la viabilité ou l'issue de cet encastrement, l'important est que la construction des positions obtenues mobilise l'autonomie des sujets et exige un agir en liberté, même lorsque la décision des sujets va dans le sens de ne pas choisir. L'instance de la médiation, finalement. Nous nous souvenons de cette réflexion de Friedrich Nietzsche 13 qui, bien que nous alertant sur une temporalité de la construction de la mémoire en partie oubliée, tient à nous rappeler l'horreur que représentent les « transactions », les « compromis » et les « promesses », quand on juge nécessaire de créer à l'Homme une mémoire. Cette fonction de transaction doit cependant être comprise en évitant deux représentations qui réduiraient son potentiel heuristique : d'une part, penser que les identités se construisent dans la stricte dépendance d'une polarité institutionnelle et, d'autre part, mais dans le même sens, penser que la polarité qui commande l'appropriation est dénuée de toute intentionnalité. Dans l'avant-propos d'une réédition de son classique « Les groupes ethniques et leurs frontières », Fredrik Barth 14, auteur considéré comme étant à la base de la rupture épistémologique qui opère un déplacement radical dans les façons d'analyser les identités 15, considérait qu'il était important d'alerter le lecteur sur la signification que sa proposition théorique avait à une époque qui était dominée par une lecture des sociétés considérées comme discontinues, chacune étant représentée autour des cultures et d'ethnies différenciatrices. Fredrik Barth souhaitait également s'opposer à la théorie structuro-

13. Nietzsche F., La Généalogie de la Morale, Éditions Gallimard, Paris, 1964, 250 p. 14. Barth F. « Avant-propos » in Poutignat P. & Streiff-Fenard J., Teorias da etnicidade. Seguido de grupos étnicos e suas fronteiras de Fredrik Barth, São Paulo, UNESP, 1988 ; Barth F., Ethnic Groups and Boundaries : The Social Organization of Culture Difference, Boston, Little, Brown & Company, 1969. 15. Edgar Morin cité par Diego Villar. Villar D., « Uma abordagem crítica do conceito de « etnicidade » na obra de Fredrik Barth » in MANA, vol. 10, n° 1, 2004, pp. 165–192.


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fonctionnaliste 16, à son avis responsable de cette lecture qui valorise l'intégration fonctionnelle des groupes autour d'un certain ordre, postulé a priori, sur la base de constructions idéales-typiques des caractéristiques des groupes. Contre la représentation structuro-fonctionnaliste, Fredrik Barth jette les bases de sa posture épistémologique 17 : 1) il part du principe que c'est la décision des individus d'appartenir à un groupe qui donne sens aux marqueurs culturels et les singularisent dans leurs relations avec les autres ; 2) pour ce faire, il propose une méthodologie générative ou transactionnelle qui cherche à découvrir les processus par lesquels les groupes construisent et réussissent à conserver leur identité ; et 3) il se concentre sur la constitution interne et l'histoire de chaque groupe spécifique, avant de définir comment ces derniers délimitent les frontières qui les séparent des autres et parviennent à les maintenir. Les groupes se définissent ainsi, d'une part, dans leur interaction constante avec les autres, en prenant soin de leurs frontières, et non à partir de caractéristiques a priori et par des classifications essentialistes. D'autre part, ces délimitations identitaires exigent une intentionnalité : c'est la volonté d'appartenir à un groupe qui donne sens aux marqueurs d'appartenance, c'est-à-dire que ce ne sont pas ces marqueurs qui imposent, par eux-mêmes, le sens des identités. La circulation des sens entre les lieux modaux à partir desquels les identités sont construites ne se fait donc pas de manière directe, ni immédiate, ni linéaire, comme le laisse supposer le principe selon lequel les marqueurs circuleraient avec les mêmes significations et valences en passant d'un niveau à un autre. En fait, dans ce passage, les significations des marqueurs peuvent changer. C'est à partir des interstices de ces jonctions que se pose la nécessité de réfléchir à la fonction de médiation (qui n'exige pas nécessairement l'intervention d'un médiateur professionnel). Selon les circonstances dans lesquelles elle se produit et selon les principes présentés avant, la fonction de médiation

16. Barth F., loc. cit., p. 5. 17. Ibid., pp. 11 et suivantes.


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peut s'effectuer en conjonction soit avec la polarité socio-anthropologique, soit avec la polarité socio-historique 18. Le sens de la diffraction normative

Ces lieux structurels sont investis par les acteurs et les opérations à travers lesquelles ils cherchent à construire le sens de leurs actions. Ce sens se joue entre la définition d'une situation, la mobilisation de ressources (qui peuvent être positives et négatives) et, finalement, les raisons qui motivent l'action sous la forme d'objectifs, d'intentionnalités ou de sens, à moins que l'action ne se déroule dans l'ordre inverse à de cette énumération, cependant toujours tenue par le caractère interactif des éléments qui la constituent. Dans cet esprit, les processus de production ou de revendication identitaire ne s'inscrivent pas dans un espace plan, comme celui que nous avons représenté plus haut. Une meilleure représentation serait celle qui dessinerait, pour chacun des lieux désignés, la constellation des acteurs susceptibles d'investir dans ces processus et qui tiendrait compte, en même temps, de leurs différents régimes d'investissement, sachant que ces régimes peuvent se présenter sous différentes temporalités d'action et qu'ils ont une plasticité qui leur permet de s'adapter aux circonstances des processus auxquels ils participent. Cela signifie que le plan de notre représentation doit être complexifié, prenant en compte, pour chaque configuration socio-historique envisagée : 1) la diversité des acteurs et des segments d'action à travers lesquels ils s'investissent ; 2) la diversité des dimensions à travers lesquelles se déroulent les processus ; 3) les différentes logiques d'action qui singularisent chaque acteur et les temporalités à travers lesquelles elles se concrétisent ; 4) la pluralité des moyens investis (matériels, symboliques…) qui, au-delà de leurs valences (dans le sens de leur capacité à se combiner avec d'autres), peuvent assumer des valeurs positives ou négatives ; et 5) la plasticité, qui permet à chaque acteur d'élaborer sa stratégie selon les circonstances de l'action et des effets qu'ils veulent atteindre.

18. Balsa C., La Structure des appartenances. La fixation des appartenances par le champ scolaire. Le statut, au sein de l’école, des langues et des élèves appartenant ou issus des communautés étrangères de Belgique, op. cit.


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Diffraction normative, comportements cachés et identités transverses by Schwabe Verlag - Issuu