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Descartes en dialogue

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DESCARTES EN DIALOGUE

Le volume Descartes en dialogue illustre la richesse intellectuelle et la variété thématique des sujets abordés par Descartes au travers des lettres qu’il adresse à de nombreux correspondants comme la princesse Élisabeth de Bohême, le diplomate Pierre Chanut, les philosophes Thomas Hobbes et Henry More, ainsi que le jésuite Denis Mesland. De plus, certaines lettres fournissent l‘occasion à Descartes de s’exprimer sur les thèses du mathématicien et astronome Ismaël Boulliau. Cette publication met surtout en exergue la valeur philosophique de la correspondance et son importance pour l’intelligence de la pensée cartésienne. De plus, une galerie des principaux portraits de Des­cartes, réalisés au XVIIe siècle, permet de visualiser certains traits attribués au philosophe par ses contemporains. L’ouvrage contient les contributions originales de Delphine Bellis, Erik-Jan Bos, Frédéric de Buzon, Richard Glauser, Denis Kambouchner, Marie-Frédérique Pellegrin, Olivier Ribordy, Angela Schiffhauer, Lisa Shapiro, Tiziana Suarez-Nani, Isabelle Wienand et Benno Wirz.

DESCARTES EN DIALOGUE

Julia Jorati /Dominik Perler /Stephan Schmid (eds.)

Ribordy /Wienand (éds.)

Medieval and Early Modern Philosophy

Medieval and Early Modern Philosophy 1

Olivier Ribordy Isabelle Wienand (éds.)

DESCARTES EN DIALOGUE

Éditeurs Olivier Ribordy est assistant-docteur à l’Université de Fribourg / CH et Visiting Scholar à l’Université Ca’Foscari de Venise. Ses domaines de recherche sont la philosophie du Moyen Âge et du début des temps modernes, en particulier la métaphysique et l’anthropologie. Isabelle Wienand est collaboratrice scientifique et chargée de cours à l’Institut d’éthique biomédicale de l’Université de Bâle. Ses domaines de recherche sont la philosophie morale moderne et l’éthique médicale.

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Medieval and Early Modern Philosophy 1 Julia Jorati / Dominik Perler / Stephan Schmid (eds.)


Olivier Ribordy Isabelle Wienand (ĂŠds.)

Descartes en dialogue

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Information bibliographique de la Deutsche Nationalbibliothek La Deutsche Nationalbibliothek a répertorié cette publication dans la Deutsche Nationalbibliografie ; les données bibliographiques détaillées peuvent être consultées sur Internet à l’adresse http://dnb.dnb.de. © 2019 Schwabe Verlag, Schwabe Verlagsgruppe AG, Basel, Schweiz Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur. L’œuvre ne peut être reproduite de façon intégrale ou partielle, sous aucune forme, sans une autorisation écrite de la maison d’édition, ni traitée électroniquement, ni photocopiée, ni rendue accessible ou diffusée. Lectorat : Olivier Ribordy, Isabelle Wienand, Angela Schiffhauer Conception de la couverture : icona basel gmbh, Basel Conception graphique : icona basel gmbh, Basel Composition : Olivier Ribordy Impression : CPI books GmbH, Leck Printed in Germany ISBN Livre imprimé 978-3-7965-3911-4 ISBN eBook (PDF) 978-3-7965-3936-7 L’e-book est identique à la version imprimée et permet la recherche plein texte. En outre, la table des matières et les titres sont reliés par des hyperliens. rights@schwabe.ch www.schwabeverlag.ch


Table des matières Avant-propos

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I. Descartes en dialogue avec Pierre Chanut

Denis Kambouchner La Révélation en abîme. Remarques sur la lettre à Chanut du 6 juin 1647 Olivier Ribordy En dialogue avec le diplomate Pierre Chanut : lettres philosophiques et conversations privées

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II. Descartes en dialogue avec Élisabeth de Bohême

Marie-Frédérique Pellegrin Descartes et Élisabeth : dialoguer avec une femme, la correspondance comme lieu de la philosophie

61

Lisa Shapiro Psychic Therapeutics : Descartes, Princess Elisabeth and « la bonté de me vouloir guerir le corps avec l’ ame »

79

Isabelle Wienand Les acceptions de la vertu dans la pensée cartésienne : dialogue avec les traditions

95

Benno Wirz Sinnliche Erkenntnis. Zur Frage der Vereinigung von Geist und Körper im Briefwechsel von René Descartes mit Elisabeth von der Pfalz

111


III. La physique cartésienne en dialogue : Hobbes, More et Boulliau

Frédéric de Buzon La première confrontation de Hobbes et de Descartes dans la correspondance de 1641

133

Tiziana Suarez-Nani Le lieu de l’ esprit : échos du Moyen Âge dans la correspondance de Descartes avec Henry More

159

Delphine Bellis La nature de la lumière entre physique et ontologie : Descartes et Boulliau

189

IV. Les réponses à Mesland et à Voetius: dialogue philosophique et lettre apologétique

Richard Glauser Intellect et volonté chez Descartes : la lettre à Mesland du 9 février 1645. Mise à jour d’ une lecture classique

221

Erik-Jan Bos « Une langue que i’ entens fort peu ». Descartes’ Translations in the Light of a Dutch Manuscript

243

V. Descartes en portraits

Angela Schiffhauer Descartes im Portrait Abbildungsverzeichnis und Bildnachweis Abbildungen

263 303 307

Annexe : illustrations complémentaires

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Liste des abbréviations Présentation des auteurs Index nominum

335 336 339


Avant-propos Construit comme une suite de dialogues, le présent ouvrage met en en lumière les intenses échanges intellectuels entre René Descartes et différents penseurs, scientifiques et esprits savants du XVIIe siècle. Réputé solitaire, le philosophe entretient pourtant une riche correspondance, parallèlement à la rédaction de ses traités. Parmi ces correspondants, et parfois interlocuteurs, figurent notamment le diplomate Pierre Chanut, la princesse Élisabeth de Bohême, la Reine Christine de Suède, les philosophes Thomas Hobbes et Henry More, le mathématicien et astronome Ismaël Boulliau, mais aussi le jésuite Denis Mesland, sans omettre certaines réponses et lettres apologétiques comme la réplique de Descartes contre différentes attaques, dont celles attribuées au théologien Gisbertus Voetius. La vaste palette des correspondances étudiées dans les contributions de ce livre laisse apparaître plusieurs facettes du philosophe : soucieux de la précision argumentative, très au fait des débats philosophiques, visant à étayer ses thèses et à poursuivre la recherche de la vérité, Descartes est disposé à répondre aux objections argumentées qu’ on lui soumet et se montre ouvert au dialogue avec des esprits d’ horizon, de rang, de genre, d’ âge, de culture, de confession différents du sien. L’ image – souvent véhiculée – d’ un philosophe reclus et isolé semble ainsi, au vu de la richesse des dialogues et correspondances échangés, devoir être élargie, pour intégrer une dimension dialogique authentique. Un tableau d’ ensemble regroupant les principaux portraits réalisés du vivant du philosophe ou quelque temps après sa mort illustre d’ ailleurs la variété des traits prêtés à Descartes. L’ objectif de cet ouvrage est de suivre les réflexions et argumentations de Descartes, élaborées en dialogue avec quelques-uns de ses illustres contemporains, et de montrer la valeur philosophique du dialogue épistolaire ainsi que son importance pour l’ intelligence de la pensée cartésienne.

I. Descartes en dialogue avec Pierre Chanut

Au cœur de l’ échange intellectuel avec le diplomate Pierre Chanut figure une dissertation sur l’ amour, à laquelle Descartes ajoute dans sa lettre du 6 juin 1647 ses


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Olivier Ribordy, Isabelle Wienand

réflexions philosophiques sur la question de l’ univers indéfini. Au travers de son étude, La Révélation en abîme. Remarques sur la lettre à Chanut du 6 juin 1647, Denis Kambouchner met clairement en lumière trois éléments constitutifs de cette lettre, à commencer par (i) une argumentation en faveur de la thèse d’ un univers indéfiniment étendu. Selon Descartes, la tridimensionnalité de toute chose étendue (res extensa) conduit en effet à admettre qu’ au-delà d’ un espace, imaginé – à tort – comme limité, se trouvera encore une étendue. (ii) Deuxièmement, on ne saurait toutefois conclure de l’ indéfinité de l’ univers à l’ éternité du monde, notamment eu égard à une dissymétrie entre, d’ une part, une étendue spatiale propre à une res extensa et, d’ autre part, une représentation subjective du temps. (iii) Enfin, Descartes s’ interroge sur les implications pour l’ homme de la thèse de l’ indéfinitisme de l’ univers : comment concilier, pour l’ être humain, son image de couronnement de la Création avec la distributivité des dons et les avantages accordés par Dieu aux autres créatures ? Malgré la systématique qui perce dans cette lettre, Descartes y fournit des réponses empreintes de prudence, évoquant, en écho aux différentes demandes des destinataires, l’ enseignement de la foi, mais proposant surtout des argumentations philosophiques, accessibles à la raison. Kambouchner souligne ainsi que « le propos épistolaire reste par définition ajusté au(x) destinataire(s) ». Les lettres philosophiques et les conversations privées échangées entre Descartes et le diplomate Chanut font l’ objet de la contribution d’ Olivier Ribordy. Cette étude propose une reconstruction du dialogue philosophique mené entre les deux amis et illustre l’ importance accordée par Descartes à la conversation, en se focalisant sur trois sortes de conversations : privées, ordinaires et étudiées. La conversation privée, à cœur ouvert avec ses amis, et surtout celle tenue avec les personnes que l’ on estime, constitue aux yeux de Descartes « le plus grand bien de la vie ». Dans le cadre de leurs échanges privés et privilégiés avec le philosophe, Chanut comme Élisabeth de Bohême auront l’ occasion de l’ interroger sur l’ union de l’ âme au corps. Dans sa réponse, Descartes mentionne les conversations ordinaires, lesquelles revêtent une fonction philosophique, car elles permettent d’ expérimenter, au travers des sens, l’ union de l’ âme et du corps. De leur côté, les conversations étudiées correspondent à celles engagées par Descartes avec les conceptions philosophiques des anciens, en particulier au sujet du souverain bien : Descartes y apporte ses précisions et présente ses propres règles pour atteindre le contentement d’ esprit. Aussi, l’ analyse suggèret-elle que la conversation constitue un élément de la pratique philosophique cartésienne. De plus, le dialogue représente un biais pour atteindre l’ autre principal bien en cette vie, à côté de la conversation : « avancer en la recherche de la vérité ». C’ est ce qu’ illustre le dialogue fictif, échafaudé par Descartes et resté inachevé, intitulé La Recherche de la vérité. En analysant trois sortes de conversations (privées, ordinaires,


Avant-propos

étudiées) et en s’ interrogeant sur la portée du dialogue, cette contribution montre que Descartes a cultivé le dialogue philosophique et les conversations privées, tout particulièrement avec son ami Chanut.

II. Descartes en dialogue avec Élisabeth de Bohême

Dans sa contribution intitulée Descartes et Élisabeth : dialoguer avec une femme, la correspondance comme lieu de la philosophie, Marie-Frédérique Pellegrin montre en quoi Descartes et Élisabeth, que tout sépare (sexe, rang social et âge), inaugurent par et dans leurs échanges épistolaires le genre jusqu’ alors inédit du « dialogue philosophique mixte ». Les femmes au XVIIe siècle n’ étant pas autorisées à écrire sur des sujets dits sérieux, elles sont confinées à exercer leurs talents dans le genre épistolaire. La philosophie reste néanmoins une discipline proscrite aux femmes, sous le prétexte que le sérieux de la philosophie est incompatible avec une « relation épistolaire ». L’ auteure dévoile les manières subtiles et variées auxquelles ont recours Descartes et surtout Élisabeth pour « effacer toutes les contraintes mondaines qui rendraient l’ échange inégalitaire et superficiel ». Aussi l’ auteure a toutes les raisons de souligner le caractère exemplaire et exceptionnel de cette correspondance, car celle-ci « peut donc servir de preuve de la capacité des femmes à philosopher ». La question de savoir ce que peut soigner la médecine est abordée à plusieurs reprises dans le dialogue épistolaire entre René Descartes et Élisabeth de Bohême, particulièrement en 1645. Comme l’ explique Lisa Shapiro dans son article, Psychic Therapeutics : Descartes, Elisabeth and « la bonté de me vouloir guerir le corps avec l’ ame », Descartes partage en partie le savoir scientifique des médecins, selon lequel les maladies corporelles se soignent par des remèdes médicinaux. Le philosophe français s’ allie également en partie à la tradition moraliste de la medicina cultura anima, pour qui les passions ne sont pas causées par un désordre physiologique, mais sont une maladie de l’ âme dont la guérison réside dans la pratique de la vertu. Descartes développe une position intermédiaire en accord avec sa double thèse de l’ indépendance et de l’ union substantielle (l’ esprit ne peut soigner directement le corps, mais il peut contribuer à sa guérison en influant sur la direction des esprits-animaux). Élisabeth n’ est pas un simple témoin de cette élaboration conceptuelle, mais elle y participe essentiellement : à la fois par son scepticisme à l’ égard de la voie morale et par sa confiance à l’ égard de la passion-vertu de l’ amitié, le meilleur « antidote à la mélancolie ». Dans sa contribution consacrée à la conception cartésienne de la vertu, Isabelle

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Olivier Ribordy, Isabelle Wienand

Wienand montre le souci de Descartes non seulement de traduire en français aretê et virtus, mais aussi de s’ approprier cette notion pour articuler son propre questionnement philosophique. L’ auteure suggère que la correspondance – en particulier avec la princesse Élisabeth de Bohême – contribue de manière décisive à l’ originalité de la conception cartésienne de la vertu. Ainsi la lecture des ‘lettres morales’ de Descartes est-elle, selon Isabelle Wienand, doublement profitable en ce qu’ elle (i) rectifie l’ image du philosophe ermite, peu enclin au dialogue et (ii) incite à réexaminer la contribution cartésienne dans l’ histoire de la philosophie morale. L’ étude de Benno Wirz est consacrée à la manière dont la question de l’ union de l’ esprit et du corps est traitée dans les cinq premières lettres de 1643 que le philosophe et la princesse Élisabeth de Bohême s’ échangent. Intitulée Sinnliche Erkenntnis. Zur Frage der Vereinigung von Geist und Körper im Briefwechsel von René Descartes mit Elisabeth von der Pfalz, son analyse montre que la valeur philosophique de la thèse cartésienne de l’ union est cruciale pour comprendre non seulement le dialogue épistolaire entre Descartes et Élisabeth, mais aussi l’ ensemble de la philosophie de Descartes. En effet, l’ union substantielle fonde un nouveau type de connaissance. Ce savoir sensible (sinnlich) qui se rapporte à la vie et au quotidien, relève de l’ ordre de la vie. Ainsi la correspondance avec Élisabeth contribue à revoir notre image traditionnelle de Descartes qua métaphysicien, penseur de l’ ordre des raisons et de la lumière naturelle. Wirz propose d’ envisager Descartes comme philosophe du quotidien, de la santé et de la vie.

III. La physique cartésienne en dialogue : Hobbes, More et Boulliau

Frédéric de Buzon présente les antécédents moins connus de la joute philosophique célèbre qui oppose Descartes à Hobbes dans le dossier des Méditations (Troisièmes Objections et Réponses). Dans sa contribution, intitulée La première confrontation de Hobbes et de Descartes dans la correspondance de 1641, l’ auteur offre une étude détaillée des six lettres que les deux philosophes s’ échangent par le biais de Mersenne entre janvier et avril 1641. Cette correspondance documente leurs désaccords sur des questions de physique, concernant par exemple les notions d’ esprit interne et de matière subtile, ou encore celles de mouvement et de direction. La lecture de ces epistolae est aussi un correctif nécessaire à notre tendance à penser que Descartes et l’ « Anglais » sont des esprits que tout oppose. En fait, ils se rejoignent sur plusieurs points aussi bien en métaphysique qu’ en physique. Par exemple, ils rejettent le finalisme de la physique scolastique. Ainsi la correspondance de 1641 est-elle un


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addendum précieux, en ce qu’ elle « annonce moins la confrontation des Objections et Réponses qu’ elle ne la complète là où celles-ci ne peuvent aller ». Dans sa contribution, Tiziana Suarez-Nani propose une analyse détaillée du dialogue, instauré par lettres interposées, entre le platonicien de Cambridge Henry More et Descartes. Échangée entre 1648 et 1649, cette correspondance laisse apparaître les options différentes des deux penseurs sur des enjeux philosophiques cruciaux, comme la question de la dimension spatiale des substances spirituelles. Alors que More accepte une étendue spirituelle et admet que les substances spirituelles sont des res extensae comprenant des parties, Descartes refuse d’ attribuer l’ étendue à la res cogitans. Un débat intense s’ ensuit pour trancher la question connexe de la présence de la substance spirituelle par excellence, Dieu, dans l’ univers : selon More, Dieu est partout (ubique) dans l’ univers, y compris dans les espaces sans corps, alors que, selon Descartes, Dieu n’ est présent qu’ en vertu de son agir – et non de son essence – en un lieu. Stigmatisé comme « le prince des nullibistes » par son correspondant, Descartes, en soutenant l’ omniprésence divine en vertu de l’ action causale, mais en veillant à ne pas confronter l’ esprit divin aux limites matérielles de la localisation, reprend sur ce point une doctrine acceptée par Thomas d’ Aquin. Comme la contribution le montre clairement, le dialogue entre Descartes et More fait écho aux débats médiévaux. Ainsi, l’ étendue divine imaginée par More se voit dénoncée par Descartes comme n’ étant pas une idée claire, fondée dans l’ entendement : cette controverse n’ est pas sans rappeler les intenses discussions autour de la faculté imaginative suscitées par l’ Ars inveniendi veritatem du philosophe médiéval Raymond Lulle – un auteur d’ ailleurs mentionné et critiqué par Descartes dans son Discours de la méthode. La contribution de Delphine Bellis s’ intitule La nature de la lumière entre physique et ontologie : Descartes et Boulliau. Elle est consacrée à la conception cartésienne de la lumière, particulièrement dans la correspondance indirecte entre René Descartes et Ismaël Boulliau (1605-1694), mathématicien et astronome, auteur d’ un traité sur la lumière (De natura lucis, 1638). Delphine Bellis explore cette question en s’ appuyant en particulier sur deux lettres de Descartes de 1638, l’ une à Mersenne du 11 octobre et l’ autre d’ avril ou mai à Constantin Huygens, dans lesquelles Descartes critique l’ explication que Boulliau donne de la lumière. L’ auteure montre avec force détails que si la Dioptrique (1637) semble plutôt étudier les effets de la lumière, et non pas la nature de celle-ci, Descartes n’ élude pas pour autant la question ontologique. Elle suggère que la correspondance de Descartes nous permet d’ élucider sa position théorique. L’ analyse des différentes positions révèle notamment que le désaccord entre Descartes et Boulliau est de nature philosophique : selon Descartes, la nature de la lumière est la cause mécanique des phénomènes lumineux, alors

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que Boulliau cherche à identifier la nature de la lumière à partir des catégories de l’ ontologie traditionnelle. Il se dégage de cette analyse que l’ échange médiatisé entre Descartes et Boulliau est un document précieux, en ce qu’ il montre que ce sont « pour des raisons d’ incomplétude métaphysique que Descartes ne peut alors pas établir de façon démonstrative la ‘nature’ de la lumière, au sens de son essence ».

IV. Les réponses à Mesland et à Voetius : dialogue philosophique et lettre apologétique

Dans son étude, Richard Glauser examine la complémentarité entre les principaux écrits cartésiens abordant la volonté (Méditations, Principes de la philosophie) et deux lettres à Mesland (2 mai 1644 et 9 février 1645). Au travers d’ une analyse des concepts d’ « indifférence » et de « pouvoir des contraires », mais aussi d’ une catégorisation des propositions certaines et incertaines, la contribution démontre la cohérence des réflexions cartésiennes sur la volonté. Tout en maintenant, comme il l’ avait établi dans la Quatrième Méditation, que la volonté a une « grande inclination » à affirmer une proposition certaine que l’ esprit perçoit avec attention par des idées claires et distinctes, Descartes reconnaît dans sa lettre de 1645 à Mesland que la volonté conserve toutefois la liberté de suspendre son jugement à l’ égard de pareille proposition évidente, et de ne pas l’ affirmer. Le dialogue engagé par lettres avec Mesland vient ainsi enrichir la doctrine cartésienne sur la volonté. Dans le cadre de la polémique engagée contre lui à Utrecht, Descartes est amené à se défendre face à ses détracteurs. Supposant que son véritable adversaire est le théologien Gisbertus Voetius, le philosophe produit une Epistola ad Voetium. N’ ayant pu obtenir réparation des accusations et calomnies, Descartes fera parvenir plus tard, alors que les accusations s’ intensifient et se déploient du côté de Leiden, une Lettre apologétique aux magistrats d’ Utrecht, accompagnée d’ une traduction en langue flamande de sa lettre (Verantwoordingh). Mais quelle maîtrise Descartes a-t-il du néerlandais ? Plus généralement, peut-on documenter à quel moment et la manière dont Descartes intervient dans le processus de traduction de ses œuvres ? Ces questions qu’ aborde Erik-Jan Bos dans sa contribution ont un intérêt historicophilologique et éditorial évident. Elles suscitent aussi des interrogations de nature philosophique. Par exemple, pourquoi Descartes a-t-il le souci de voir ses textes traduits ? En vue d’ être (mieux) compris, et ainsi de rechercher le dialogue et l’ échange avec ses lecteurs ? Descartes partage-t-il la conviction que les idées et expériences sont traduisibles dans tous les idiomes, savants et vulgaires ? Si toutes


Avant-propos

les œuvres publiées par Descartes sont traduites (soit en latin, soit en français, soit en néerlandais) de son vivant, l’ édition néerlandaise de sa Lettre apologétique aux magistrats d’ Utrecht (1648) constitue une pièce précieuse, dans la mesure où c’ est le seul manuscrit dont nous disposons qui porte les commentaires de Descartes. Bos démontre minutieusement que ni Descartes, ni le copiste ne peuvent être le traducteur de la Verantwoordingh et que la question de l’ identité du traducteur ne peut être résolue. En revanche, ce texte permet, grâce aux recherches de Bos, d’ affirmer avec certitude que Descartes entendait fort bien le “Flamend”.

V. Descartes en portraits

Au vu de l’ importance des échanges intellectuels et épistolaires entre René Descartes et la princesse de Bohême, il a semblé intéressant de proposer un tableau d’ ensemble des principaux portraits historiques censés révéler les traits du philosophe, complété par un choix restreint de portraits d’ Élisabeth de Bohême. Dans sa contribution, intitulée Descartes im Portrait, Angela Schiffhauer illustre la variété des représentations réalisées du vivant de Descartes ou durant les décennies suivant sa mort († 1650). Elle interroge l’ image façonnée du philosophe – une question remise très récemment sur le devant de la scène par la biographie rédigée par Steven Nadler (2013). Hormis les différents modèles (principalement d’ après Frans Hals ou d’ après Frans van Schooten le jeune) et les différentes techniques utilisées, les questions de datation, de provenance, mais aussi d’ attribution sont également considérées. Si la célèbre peinture d’ après Hals conservée au Louvre reste fortement ancrée dans l’ imaginaire collectif, d’ autres portraits identifiés depuis peu, comme celui de Vouet, viennent enrichir les représentations de Descartes. En outre, cette minutieuse enquête répertorie quelques images, attestées par des documents historiques, mais désormais, dans certains cas, déposées à l’ abri des regards, voire perdues. Cette galerie de portraits apporte aussi un éclairage sur le contexte et les fonctions de ces derniers, mettant parfois en exergue, à dessein, certaines caractéristiques du philosophe.

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Olivier Ribordy, Isabelle Wienand

Remerciements

Une grande partie des contributions a été présentée lors d’ un colloque international, intitulé Descartes en dialogue. Il s’ est tenu en décembre 2013 au Collège des traducteurs Looren (Zurich) que nous remercions de sa précieuse collaboration et de son soutien. Cette manifestation scientifique a de plus été soutenue par le Fonds National Suisse, la fondation Oertli, la fondation ZUNIV et l’ Ambassade de France en Suisse, auxquels nous adressons nos vifs remerciements. Les actes du colloque ont par la suite été enrichis de contributions supplémentaires, fournissant une analyse approfondie des échanges épistolaires que Descartes entretient avec Denis Mesland, mais aussi de différentes lettres au sujet des thèses d’ Ismaël Boulliau. La reproduction des portraits de Descartes qui clôt cet ouvrage n’ aurait pas été possible sans le précieux concours de nombreuses institutions muséales et culturelles, ainsi que de collectionneurs privés anonymes que nous tenons à remercier. Nous exprimons aussi notre reconnaissance à tous les auteurs qui ont mis leur contribution au service du dialogue initié dans ce livre. La publication de l’ ouvrage a bénéficié du généreux soutien financier de l’ Université de Fribourg (Suisse), de sa Faculté des Lettres et de l’ étude de Me Julien Ribordy, ainsi que de l’ appui d’ Anita Gröli et de l’ aide de Diane Fleury. Qu’ ils en soient chaleureusement remerciés, de même que la maison d’ édition Schwabe, en particulier Suzanne Franzkeit, Christian Barth ainsi que Maurice Greder. Enfin, nous remercions sincèrement les éditeurs, Julia Jorati, Dominik Perler et Stephan Schmid, d’ accueillir cet ouvrage dans la nouvelle collection qu’ ils dirigent.


I. Descartes en dialogue avec Pierre Chanut


La Révélation en abîme. Remarques sur la lettre à Chanut du 6 juin 1647

Denis Kambouchner

Abstract. In addition to his dissertation on love, Descartes develops in a letter of  June  his reflections on the question of the indefinite universe. Denis Kambouchner brings to light three constitutive elements of this letter: (i) Descartes defends therein the claim of an indefinitely extended universe. (ii) He argues that one cannot infer from the indefiniteness of the universe that the world is eternal, because of the dissymmetry between the spatial extension of every res extensa and the subjective representation of time. (iii) Descartes reflects upon the implications of the indefiniteness of the universe for humans: how to conciliate the idea of the Crown of Creation with God’ s gifts to other creatures ? In his letter to Chanut he suggests different answers, such as faith, but above all philosophical argumentations. Kambouchner concludes that Descartes adjusts his epistolary discourse to its recipients.

Dans la correspondance de Descartes, je souhaiterais revenir sur un texte d’ interprétation très délicate. Il s’ agit d’ une des lettres adressées à Hector Pierre Chanut, qui fut « résident » puis ambassadeur de France à Stockholm, où il prépara l’ invitation du philosophe et prit soin à sa mort de sa dépouille et de ses papiers1. Cette correspondance comporte, on le sait, quelques singularités pragmatiques. D’ un côté, Descartes y répond en confiance à un « honnête homme »2 avec qui s’ est instaurée d’ emblée une amitié très vive, et qui s’ adresse à lui sur un mode tout personnel. D’ un autre côté, cet homme, « diplomate-philosophe »3, se trouve, à 1 2

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Voir Baillet, A., La Vie de Monsieur Descartes, Paris, Horthemels, 1691, vol. II, pp. 424-430. C’est à Chanut que Descartes écrit le 6 mars 1646 : « Je me plains de ce que le monde est trop grand, à raison du peu d’honnêtes gens qui s’y trouvent ; je voudrais qu’ils fussent tous assemblés en une ville, et alors je serais bien aise de quitter mon ermitage, pour aller vivre avec eux, s’ils me voulaient recevoir en leur compagnie. Car encore que je fuie la multitude, à cause de la quantité des impertinents et des importuns qu’on y rencontre, je ne laisse pas de penser que le plus grand bien de la vie est de jouir de la conversation des personnes qu’on estime » (Œuvres de Descartes, édition Adam-Tannery [ci-après AT], Vrin-CNRS, 19641974, vol. IV, 378, 9-18). Raymond, J.-F. de, Pierre Chanut, ami de Descartes. Un diplomate philosophe, Paris, Beauchesne, 1999.


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Denis Kambouchner

Stockholm, en relations quotidiennes avec une jeune souveraine fort renommée, la Reine Christine, dont il répercute les demandes et à qui Descartes répond à travers lui. C’ est à cette conjonction que nous devons, en date du 1er février 1647, la « dissertation »4 rédigée pour répondre à trois questions de Chanut (qu’ est-ce que l’ amour ? peut-on être conduit à aimer Dieu sans la grâce, par le seul usage de la raison ? et quel dérèglement est le pire, celui de l’ amour ou de la haine ?), dont la troisième a été abordée par la Reine dans l’ un de ses entretiens, avec l’ expression d’ une position que Chanut ne veut pas révéler5. Ce texte est extraordinaire dans toutes ses parties : dans la première, avec les rapports établis entre l’ amour intellectuel et l’ amour sensitif, avec les pensées attribuées aux purs esprits et la théorie des « premières passions de notre vie » ; dans la troisième, avec le traitement méthodique de la question des mauvais effets de l’ amour et de la haine, la diversification des acceptions du « pire », et une comparaison sophistiquée débouchant sur une thèse paradoxale – citation de Théophile de Viau à l’ appui6. Mais non moins extraordinaire est, dans la partie centrale de la lettre, le développement sur l’ amour de Dieu, amour qui, d’ après Descartes, peut être excité en nous par une méditation adéquate, et même devenir notre passion la plus forte. Le propos cartésien revêt ici une tonalité tout à fait inhabituelle, à certains moments quasi salésienne, ce qui n’ empêche pas que le charme soit rompu assez brutalement par la transition de la seconde à la troisième question :

Je n’ai pas peur que ces pensées métaphysiques donnent trop de peine à votre esprit; car je sais qu’il est très capable de tout ; mais j’avoue qu’elles lassent le mien, et que la présence des objets sensibles ne permet pas que je m’y arrête longtemps. C’est pourquoi je passe à la troisième question, savoir : lequel des deux dérèglements est le pire, celui de l’amour, ou celui de la haine? 4

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« Une belle dissertation » : Baillet, La Vie de Monsieur Descartes, 1691, vol. II, p. 310. La mention « Dissertation sur l’amour » est portée à la main dans l’« exemplaire de l’Institut » des Lettres de M. Descartes éditées par Clerselier (Paris, Charles Angot, 1667, vol. I, p. 106). Cf. Chanut à Descartes, 1er décembre 1646, AT X, 613, 8-12 : « Mais ni l’étendue du papier ni mon dessein ne permettent pas que je vous die nos opinions ; si vous vous mettez au hasard de condamner une Reine en donnant votre jugement, je vous dirai le reste, et comme elle soutenait son avis ». J’ai republié cette lettre et les trois suivantes dans : René Descartes/ Pierre Chanut, Lettres sur l’amour, Paris, Mille et une nuits, 2013. Les circonstances sont détaillées dans l’avant-propos (La conversation de Stockholm). Quelques éléments des analyses qui suivent sont repris de la postface (La distance cartésienne). « Je me souviens d’une saillie de Théophile, qui peut être mise ici pour exemple ; il fait dire à une personne éperdue d’amour : Dieux, que le beau Pâris eut une belle proie ! / Que cet amant fit bien, / Alors qu’il alluma l’embrasement de Troie, / Pour amortir le sien ! Ce qui montre… » : AT IV, 617, 1-8. Ces vers sont extraits des Stances pour Mademoiselle D. M. : voir les Œuvres choisies éditées par J.-P. Chauveau sous le titre : Après m’avoir fait tant mourir, Paris, Gallimard-Poésie, 2002, p. 62. Descartes à Chanut, 1er février 1647 (AT IV, 613, 3-10).


La Révélation en abîme

Faut-il donc regarder cette seconde partie de la lettre comme un simple jeu d’ esprit ? Sans doute non. Le droit exercice de la raison ne peut pas ne pas nous conduire à une certaine disposition à l’ égard du Créateur. Le point difficile tient toujours à la qualification de cette relation comme amour, ainsi qu’ à la violence prêtée à cette passion ; et ce, d’ autant que cette passion – si elle prend la dimension que Descartes paraît lui donner, ce qui ne semble pas pouvoir se faire très ordinairement – paraît impliquer une sécularisation ou laïcisation quasi complète de l’ amour de Dieu : Je n’assure point que cet amour soit méritoire sans la grâce, je laisse démêler cela aux théologiens ; mais j’ose dire qu’au regard de cette vie, c’est la plus ravissante et la plus utile passion que nous puissions avoir, bien qu’on ait besoin, pour cela, d’une méditation fort attentive, à cause que nous sommes continuellement divertis par la présence des autres objets.

François de Sales appelait l’ union parfaite à Dieu, « quand elle est longue » extase ou ravissement9. Les deux termes peuvent désigner deux aspects différents du même rapport10 ; mais en toute hypothèse, point de ravissement si l’ on n’ est tiré hors de soi. La méditation paraît donc agir ici comme une grâce, et même si l’ on ne peut préjuger de l’ élection, tout ce qu’ il faut pour l’ élection ou en rapport avec elle est là, sans l’ intervention d’ aucun Médiateur. Ce point ne semble pourtant pas avoir surpris les destinataires de la lettre, au contraire d’ un point clé du passage central de la même lettre, qui concerne l’ infinité de l’ univers. Descartes y parle de considérer les œuvres de Dieu « d’ une façon qui ait du rapport à sa toute-puissance », c’ est-à-dire « sans les enfermer en une boule, comme font ceux qui veulent que le monde soit fini »11. Si le monde est infini ou plutôt indéfini en étendue, ne le sera-t-il pas aussi en durée, c’ est-à-dire éternel ? Dans ce cas, que deviennent les indications de l’ Écriture, s’ agissant de la succession des générations depuis Adam et Ève, et, d’ un autre côté, de la consommation des siècles ? Et surtout, quel rang l’ homme pourra-t-il conserver dans cette vaste étendue du monde, qui ne peut absolument plus être faite pour lui ? Supposer le monde « infiniment étendu », ne sera-ce pas, se demande la Reine, « blesser les fondements du christianisme »12 ? 8 9

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Ibid., 608, 1-9. François de Sales, Traité de l’amour de Dieu (1616), VII, III ; Œuvres, éd. A. Ravier, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1969, p. 674. Ibid., VII, IV, p. 676 : « L’extase s’appelle ravissement d’autant que par elle Dieu nous attire et élève à soi ; et le ravissement s’appelle extase, en tant que par lui nous sortons et demeurons hors et au-dessus de nous-mêmes pour nous unir à Dieu ». AT IV, 609, 4-6. Chanut à Descartes, 11 mai 1647 (AT X, 620).

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Denis Kambouchner

C’ est là l’ objet principal de la seconde réponse de Descartes (6 juin 1647), qui nous occupera ici. Celle-ci13 se divise de manière nette en trois moments correspondant, cette fois encore, aux trois dimensions de la question posée. 1) Que l’ étendue de l’ univers soit non pas positivement infinie, mais indéfinie (sans bornes assignables par nous), c’ est une évidence fondée sur les raisons les plus fortes, à partir du moment où l’ on pose que là où il y a étendue, il y a nécessairement quelque chose d’ étendu14. Cette évidence ne peut être contredite par la Révélation : en l’ espèce, l’ Église n’ a par conséquent rien à dire. Elle n’ a d’ ailleurs pas condamné Nicolas de Cues, l’ un de ses dignitaires, lorsqu’ il a professé pareille doctrine ; et elle ne devrait pas s’ offusquer de la grandeur qu’ on attribue aux œuvres de Dieu, laquelle, selon un argument devenu classique, témoigne précisément de sa puissance15. (Le cas de Giordano Bruno, que Descartes connaissait sans nul doute, ne fait pas ici l’ objet de la moindre allusion.) 2) Entre l’ étendue indéfinie du monde et l’ éternité que certains lui prêtent, y a-t-il une connexion nécessaire ? Selon toute apparence, non. Il s’ agit toutefois, sous la plume de Descartes, d’ un très curieux passage, marqué par une difficulté littérale (que veut dire le philosophe en indiquant qu’ « on n’ a point sujet […] de conclure qu’ il [Dieu] a véritablement créé [le monde] avant un temps indéfini »16 ?), et de manière générale par de délicats problèmes de modalités. Retenons seulement ce qui suit : a) L’ étendue du monde, comparée avec sa durée, donne exclusivement l’ occasion de penser que Dieu aurait pu le créer bien avant le moment où il l’ a créé ; autrement dit, comme nous devons, en pensée, reculer indéfiniment les limites du monde dans l’ espace, nous pouvons, en pensée, reculer indéfiniment sa création dans le temps. Mais il y a ici une dissymétrie constituante, d’ où il suit que ce qui est obligation dans un cas est fiction dans l’ autre. En effet, notre représentation de la durée n’ est pas constituée comme notre représentation de l’ étendue : au-delà des 13 14

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Voir AT V, 51, 18 – 56, 22. « En examinant la nature de cette matière [dont le monde est composé], je trouve qu’elle ne consiste en autre chose qu’en ce qu’elle a de l’étendue en longueur, largeur et profondeur, de façon que tout ce qui a ces trois dimensions est une partie de cette matière ; et il ne peut y avoir aucun espace entièrement vide, c’est-à-dire qui ne contienne aucune matière, à cause que nous ne saurions concevoir un tel espace, que nous ne concevions en lui ces trois dimensions, et, par conséquent, de la matière » (AT V, 52, 2-11). AT V, 51, 18-20. Voir Les Principes de la philosophie, III, 1 (AT IX-2, 103), et Descartes à Élisabeth, 6 octobre 1645 (AT IV, 315, 19-21) : « d’autant que nous estimons les œuvres de Dieu être plus grands, d’autant mieux remarquons nous l’infinité de sa puissance ». AT V, 52, 31 – 53, 1.


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