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xviii.ch, Vol. 7/2016

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Vol. 7/2016

Vol. 7/2016

xviii.ch Redaktion/Rédaction: Sarah Baumgartner, Léonard Burnand, Meike Knittel, Timothée Léchot, Miriam Nicoli

Wissenszirkulation in der Schweiz des 18. Jahrhunderts: Akteure und Praktiken Die in dieser Ausgabe versammelten Studien widmen sich aus interdisziplinärer Per­spektive der Thematik des Wissenstransfers und der Wissensvermittlung in der Schweiz während der Aufklärung mit der Absicht, diese aus verschiedenen Blickwinkeln und in Bezug auf unterschiedliche Bereiche (Botanik, Medizin, Architektur, Literatur, Pädagogik) zu beleuchten. Die Beiträge zeugen von der Notwendigkeit, die Zirku­ lation von Wissen als dynamischen Prozess zu denken, der nicht nur von kulturellen und wissenschaftlichen, sondern auch von sozialen, politischen und wirtschaftlichen Faktoren beeinflusst wird.

Gastherausgeberinnen/Éditrices invitées Simona Boscani Leoni ist seit Oktober 2013 SNF-Förderprofessorin am Historischen Institut der Universität Bern. Miriam Nicoli ist Senior Researcher des Schweizerischen Nationalfonds und Première Assistante am Historischen Institut der Universität Lausanne.

Schwabe Verlag Basel www.schwabeverlag.ch

Jahrbuch der Schweizerischen Gesellschaft für die Erforschung des 18. Jahrhunderts

xv iii.ch

La médiation des savoirs dans la Suisse du XVIIIe siècle : Acteurs et pratiques Les études réunies dans ce volume proposent une réflexion interdisciplinaire autour de la problématique de la médiation et du transfert des savoirs dans la Suisse des Lumières dans le but de proposer une mise en perspective du sujet à différents niveaux et au prisme de diverses thématiques (botanique, médecine, architecture, littérature, pédagogie). Les contributions proposées montrent la nécessité de repenser la circulation des savoirs comme un état « instable » de transformation continue qui implique des enjeux qui ne sont pas seulement culturels ou scientifiques, mais également sociaux, politiques et économiques.

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x v ii i.ch Annales de la Société suisse pour l’étude du XVIIIe siècle

Annali della Società svizzera per lo studio del secolo XVIII


xviii.ch JAHRBUCH DER SCHWEIZERISCHEN GESELLSCHAFT FÜR DIE ERFORSCHUNG DES 18. JAHRHUNDERTS ANNALES DE LA SOCIÉTÉ SUISSE POUR L’ÉTUDE DU XVIIIE SIÈCLE ANNALI DELLA SOCIETÀ SVIZZERA PER LO STUDIO DEL SECOLO XVIII

VOL. 7/2016

SCHWABE VERLAG BASEL


LA MÉDIATION DES SAVOIRS DANS LA SUISSE DU XVIIIE SIÈCLE : ACTEURS ET PRATIQUES

WISSENSZIRKULATION IN DER SCHWEIZ DES 18. JAHRHUNDERTS: AKTEURE UND PRAKTIKEN

LA CIRCOLAZIONE DEI SAPERI NELLA SVIZZERA DEL XVIII SECOLO: ATTORI E PRATICHE

GASTHERAUSGEBERINNEN / ÉDITRICES INVITÉES / CURATRICI SIMONA BOSCANI LEONI, MIRIAM NICOLI

REDAKTION / RÉDACTION / REDAZIONE SARAH BAUMGARTNER, LÉONARD BURNAND, MEIKE KNITTEL, TIMOTHÉE LÉCHOT, MIRIAM NICOLI

SCHWABE VERLAG BASEL


© 2016 by Schwabe AG, Verlag, Basel Layout : Dunja Cometti Satz : Gabriel Dubois Gesamtherstellung : Schwabe AG, Druckerei, Muttenz/Basel Printed in Switzerland ISBN 978-3-7965-3543-7 ISSN 1664-011X www.schwabeverlag.ch


Inhalt / Table / Indice

Editorial / Éditorial / Editoriale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7 La médiation des savoirs dans la Suisse du XVIIIe siècle : Acteurs et pratiques Wissenszirkulation in der Schweiz des 18. Jahrhunderts: Akteure und Praktiken La circolazione dei saperi nella Svizzera del XVIII secolo: Attori e pratiche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 Simona Boscani Leoni, Miriam Nicoli : Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 Simona Boscani Leoni : Des questionnaires pour comprendre la nature : médiations et médiateurs de la recherche naturaliste à l’époque moderne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 Meike Knittel: Gemeinsame Referenzpunkte und geteilte Richtungen: Johannes Gessner (1709-1790) als Vermittler der Linné’schen Botanik. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37 Nicola Navone: Ritratto del conte-vescovo come pontefice. Frederick Hervey e la fortuna europea dei ponti di legno svizzeri . . . . . . . 57 Claire Gantet : Entre les Lumières du sud-ouest germanophone et la Naturphilosophie berlinoise. La diffusion du somnambulisme entre 1780 et 1810. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77 Miriam Nicoli : Le rêve d’une Europe savante connectée. Philippe-Rodolphe Vicat et la Bibliothèque médico-physique du Nord. . . . . 93 Stefano Barelli: Due poeti traduttori dal tedesco a confronto: Giuseppe Fossati e Francesco Soave. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113 Sylvie Moret Petrini : L’ironie et la polémique comme vecteurs de la diffusion des savoirs : Jean-Pierre de Crousaz et ses traités d’éducation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127 Rezensionen / Recensions / Recensioni Guillaume Kaufmann sur le colloque « Entre dispositifs et expédients d’une nouvelle épistémologie visuelle dans les sciences de la nature ». . . 143


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Damien Savoy sur « Inventer/découvrir la Suisse. L’helvétisme au XVIIIe siècle comme laboratoire de la nation ». Compte-rendu de la journée du 11 novembre 2015 organisée par la Société suisse pour l’étude du dix-huitième siècle (SSEDS) dans le cadre du cycle de conférences « la Suisse existe – la Suisse n’existe pas ». . . . . . . . . . . . . 147 Claire Gantet sur Séverine Huguenin et Timothée Léchot (dir.) : Lectures du Journal helvétique, 1732-1782. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151 Guillaume Kaufmann sur Miriam Nicoli (dir.) : L’imprimé scientifique. Enjeux matériels et intellectuels. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153 Adrien Paschoud sur Olivier Leplatre : Fénelon ou l’inquiétude du politique. . 157 Katrin Keller über Marc Höchner: Selbstzeugnisse von Schweizer Söldneroffizieren im 18. Jahrhundert . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160 Timothée Léchot sur Jeanne-Françoise de Polier de Bottens : Mémoires d’une famille émigrée, présentés et édités par Catriona Seth . . 162 Ulrich Mücke über Johannes Rohbeck, Wolfgang Rother (Hg.): Grundriss der Geschichte der Philosophie. Die Philosophie des 18. Jahrhundert. Bd. 4: Spanien, Portugal, Lateinamerika. . . . . . . . . . . 165 Tamara Robbiani rec. di Simona Martinoli (a cura di): Il Palazzo Riva di Santa Margherita a Lugano e la sua quadreria . . . . . . . . . . . . . . 167 Guido Zucconi rec. di Letizia Tedeschi, Francesco Repishti (a cura di), Luigi Canonica, 1764-1844. Architetto di utilità pubblica e privata. . . . . 169 Arno Haldemann über Rita Binz-Wohlhauser: Zwischen Glanz und Elend. Städtische Elite in Freiburg im Üechtland (18. Jahrhundert). . . . . . . . . .171


Editorial / Éditorial / Editoriale

Nach zwei thematischen Heften, die sich auf einzelne Persönlichkeiten mit internationaler Ausstrahlung konzentrierten (Johann Heinrich Pestalozzi, Isaak Iselin), und einem Band, der ein konkretes Milieu (die Stadt Neuenburg) fokussierte, nimmt das vorliegende Heft wiederum die gesamte Schweiz während der Aufklärungszeit in den Blick, da es sich bei der Zirkulation von Wissen um ein Phänomen handelt, an dem unterschiedliche Regionen und Akteure beteiligt waren. Auch wenn die Frage nach Wissenstransfers und kultureller Vermittlung nicht neu ist, lohnt es sich, diese im Lichte neuerer Forschungen und aus interdisziplinärer Perspektive mit Blick auf die Schweiz erneut zu diskutieren. Der achte Band des Jahrbuchs erscheint 2017 wiederum als «offenes Heft» ohne spezifische Thematik. Die Redaktion nimmt gerne Vorschläge für Beiträge entgegen, die sich mit der Schweiz im 18. Jahrhundert auseinandersetzen. Nähere Informationen finden Sie unter: www.xviii.ch. Après deux volumes thématiques consacrés à des personnalités au rayonnement international (Johann Heinrich Pestalozzi, Isaak Iselin) et un volume centré sur un milieu particulier (la ville de Neuchâtel), la présente livraison de xviii.ch prend du recul sur la Suisse des Lumières pour étudier un phénomène qui concerne toutes ses régions et qui touche plusieurs types d’acteurs. Si la question de la médiation culturelle et scientifique n’est pas nouvelle, elle méritait en effet d’être confrontée aux interrogations actuelles de la recherche et d’être reconsidérée à l’intersection des différentes disciplines. Appliquées à la Suisse, les notions de transfert et de circulation des savoirs s’en trouvent enrichies. Le huitième volume des Annales paraîtra en 2017 ; il n’imposera aucune thématique. La rédaction est ouverte à toute proposition de contribution portant sur la Suisse du XVIIIe siècle. Vous trouverez de plus amples informations à l’adresse www.xviii.ch.


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Dopo due volumi tematici dedicati a personaggi di fama internazionale (Johann Heinrich Pestalozzi, Isaak Iselin) e un volume incentrato su un contesto specifico (la città di Neuchâtel), l’edizione corrente di xviii.ch offre uno sguardo più ampio sulla Svizzera del XVIII secolo, allo lo scopo di studiare un fenomeno che concerne tutte le sue regioni e che tocca diversi attori. Sebbene la problematica della mediazione culturale e scientifica non sia nuova, essa merita infatti di essere confrontata con gli ultimi sviluppi della ricerca e di essere riletta da un punto di vista interdisciplinare. Applicate al caso svizzero, le nozioni di transfert e di circolazione del sapere risultano certamente arricchite. L’ottavo volume degli Annali sarà pubblicato nel 2017; si tratterà di un numero libero. In vista della preparazione dei numeri successivi, la redazione esaminerà attentamente tutte le proposte di contributi incentrati sulla Svizzera del XVIII secolo. Maggiori informazioni sono disponibili all’indirizzo www.xviii.ch. Die Redaktion / La rédaction / La redazione jahrbuch@sgeaj.ch


LA MÉDIATION DES SAVOIRS DANS LA SUISSE DU XVIIIE SIÈCLE : ACTEURS ET PRATIQUES

WISSENSZIRKULATION IN DER SCHWEIZ DES 18. JAHRHUNDERTS: AKTEURE UND PRAKTIKEN

LA CIRCOLAZIONE DEI SAPERI NELLA SVIZZERA DEL XVIII SECOLO: ATTORI E PRATICHE


Introduction

Simona Boscani Leoni (Université de Berne) Miriam Nicoli (Université de Lausanne)

Le problème du « métissage » dans la formation et la circulation des savoirs est devenu un thème central dans l’historiographie de ces dernières années. Le practical et le global turn qui ont caractérisé les travaux récents ont été deux tournants méthodologiques qui ont permis de faire surgir de nouveaux questionnements autour des modalités de production et de circulation des savoirs, des techniques et des savoir-faire, ainsi qu’en relation aux différents acteurs engagés dans ces processus.1 Dans ce contexte et dans les plus récentes démarches d’histoire comparée, la notion de « transfert culturel », élaborée par Michel Espagne et Michael Werner dans le cadre d’études sur les interactions culturelles franco-allemandes2 et largement exploitée dans les années 1980-1990 au sein du débat sur la communication et la circulation des savoirs dans la République des Lettres, a été revisitée et

1 Voir entre autres : André Holenstein, Hubert Steinke, Martin Stuber (dir.) : Scholars in Action. The Practice of Knowledge and the Figure of the Savant in the 18th Century (Boston, Leiden 2013) ; Gilles Bertrand, Alain Guyot (dir.) : Des « passeurs » entre science, histoire et littérature. Contribution à l’étude de la construction des savoirs (1750-1840) (Grenoble 2011) ; Vanessa Alayrac-Fielding, Ellen R. Welch (dir.) : Intermédiaires culturels / Cultural Intermediaries (Paris 2010) ; Christian Jacob (dir.) : Lieux de savoir. t. 1 Espaces et commuanutés et t. 2 Les mains de l’intellect (Paris 2007 et 2011) ; Liliane Pérez, Catherine Verna : La circulation des savoirs techniques du Moyen-âge à l’époque moderne. Nouvelles approches et enjeux méthodologiques, Tracé 16 (2009) 25-61 ; Christiane Berkvens-Stevelinck, Hans Bots, Jens Haseler (dir.) : Les grands intermédiaires culturels de la République des Lettres. Études de réseaux de correspondances du XVIe au XVIIIe siècle (Paris 2005). 2 Voir notamment Michel Espagne, Michael Werner : Deutsch-französischer Kulturtransfer im 18. und 19. Jahrhundert, Francia 13 (1985) 502-510 ; le numéro spécial de la Revue de Synthèse, dirigé par Michel Espagne et Michael Werner : Transferts culturels franco-allemands (avril-juin 1988) et Michel Espagne : Les transferts culturels franco-allemands (Paris 1999). xviii.ch, vol. 7/2016


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élargie3. Ce sont justement ces réflexions qui ont montré la nécessité de voir dans l’idée de transfer un processus intégrant différents partenaires actifs à des échelles (sociales, culturelles, géographiques, etc.) multiples, qui participent activement et d’une façon créative à ces échanges.4 De ce point de vue, « transfer » se détache de l’idée de « diffusion » linéaire des savoirs de l’Occident vers le reste du monde (selon l’ancien modèle de George Basalla) et rejoint plutôt le concept de « circulation » que nous proposons comme thème du présent cahier thématique5. Les études d’histoire sociale des sciences ont d’ailleurs montré la complexité de ces réseaux qui œuvrent à la circulation des savoirs : loin d’être des réseaux horizontaux entre savants (inter pares), ils englobent des acteurs différents éparpillés aux quatre coins du globe. Ainsi, les acteurs de cette circulation d’information et d’objets ne sont pas seulement des savants, mais également des « laïques », tels que des jardiniers, des paysans, des diplomates, des commerçants, des artisans, des femmes : autant d’intermédiaires et passeurs culturels que les contributions réunies dans ce volume mettent en scène. La problématique se prêtant particulièrement à la transgression des frontières disciplinaires habituelles, notre souhait lors de la préparation de ce numéro thématique était celui de travailler sous le signe de l’interdisciplinarité. Historiens des sciences, de l’éducation, de l’architecture et de la littérature ont donc été 3 Ce concept, largement adopté par la communauté académique a fait l’objet de plusieurs rencontres et publications et a par la suite été développé d’une façon critique : voir par exemple Rudolf Muhs, Johannes Paulmann, Willibald Steinmetz (dir.)  : Aneignung und Abwehr. Interkultureller Transfer zwischen Deutschland und Grossbritannien im 19. Jahrhundert (Bodenheim 1998) 31 ; Hans-Jürgen Lüsebrink : Kulturtransfer – methodisches Modell und Anwendungsperspektiven, in : Ingeborg Tömmel (dir.) : Europäische Integration als Prozess von Ausgleichung und Differenzierung (Opladen 2001) 213-226 ; Michel Werner, Bénédicte Zimmermann (dir.) : De la comparaison à l’histoire comparée (Paris 2004) et Ann Thomson, Simon Burrows, Edmond Dziembowski : Cultural Transfert : France and Britain in the Long Eighteenth Century (Oxford 2010). 4 Bénédicte Zimmermann, Michael Werner : Penser l’histoire croisée entre empirie et réflexivité, Annales HSS 58/1 (2003) 7-36 et, pour l’histoire des sciences : James A. Secord : Knowledge in Transit, Isis 95 (2004) 654-672 ; Kapil Raj : Go-Between, Travellers, and Cultural Translators, in : Bernard Lightman (dir.) : A Companion to the History of Science (Chichester 2016) 39-57 ; Simon Shaffer et al. (dir.) : The Brokered World : Go-Betweens and Global Intelligence, 17701820 (Sagamore Beach, Ma. 2009). 5 George Basalla : The Spread of the Western Science, Science 156, Nr. 3775 (1967) 611-622 ; pour une discussion critique du passage de « diffusion » à « circulation », voir : Lissa Roberts : Situating Science in Global History : Local Exchanges and Networks of Circulation, Itinerario 33 (2009) 9-30.


Introduction

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conviés à réfléchir autour de la médiation et du transfert des savoirs dans la Suisse des Lumières dans le but de proposer une mise en perspective du sujet à différents niveaux dans un contexte comme celui du XVIIIe siècle qui voit les maillages transnationaux se resserrer et qui connaît une forte accélération des échanges, sur le plan matériel et intellectuel. Sous forme d’études de cas, les articles ici réunis touchent aux sciences naturelles (Boscani Leoni, Knittel), à l’histoire de la médecine (Nicoli, Gantet), à l’architecture (Navone), à la pédagogie (Moret-Petrini) et à la poésie (Barelli). Chaque auteur porte une attention particulière non seulement aux acteurs et à leurs milieux, mais aussi aux formes de la communication et de la « translation » (traductions, questionnaires, échanges épistolaires …), aux médias / supports de celles-ci (livres, périodiques, guides de voyages …) et aux contextes (polémique, vulgarisation …). Ainsi, Simona Boscani Leoni met en lumière de quelle manière les savants ont exploité des questionnaires construits ad hoc afin de recueillir, grâce notamment à l’aide de tierces personnes, le plus d’informations possible concernant des régions isolées, tant en Europe que dans des « terres exotiques ». Ces questionnaires, développés durant la seconde moitié du XVIIe siècle par la Royal Society et qui expliquaient à leurs usagers (naturalistes, marchands, voyageurs, etc.) quoi, mais surtout comment observer, se diffusèrent aussi en Suisse. En étudiant la correspondance et l’œuvre du savant zurichois Johann Jakob Scheuchzer (16721733), Boscani Leoni montre comment ils permirent aux naturalistes de mieux connaître les régions reculées et périphériques du pays. Accumuler l’information implique aussi un travail d’ordonnancement et de classification. La stratégie mise en place par le naturaliste zurichois Johannes Gessner (1709-1790) afin de dédouaner auprès des naturalistes la nomenclature binomiale mise au point par Carl Linné (1707-1778) dans Systema Naturae (1735) et Philosophia botanica (1751) est le sujet de la contribution de Meike Knittel. Knittel met notamment en exergue de quelle manière Gessner a exploité son rôle de professeur de mathématique et de physique au Collegium Carolinum afin de faire connaître la méthode de Linné auprès des étudiants. Certains d’entre eux devinrent de fervents partisans de la nomenclature du Suédois. Tout comme la mise en place d’une classification en histoire naturelle, la codification de savoir-faire techniques implique la mobilisation d’acteurs aux compétences


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variées. En prenant comme point de départ de son article l’intérêt du comteévêque du diocèse de Derry Frederick Hervey pour les ponts en bois construits en Suisse et qu’il avait pu admirer lors de son Grand Tour en 1766, Nicola Navone s’intéresse au succès que connut en Europe ce type de constructions et en particulier celles réalisées par les architectes de la famille Grubenmann. Ces derniers construisirent notamment le pont sur le Rhin à Schaffhouse (1756-1758) et celui sur la Limmat à Wettingen (1765-1767), deux réalisations importantes dont on trouve des descriptions dans des ouvrages, des récits de voyages et des journaux. La presse périodique s’impose en effet au XVIIIe siècle comme l’un des principaux vecteurs de la circulation des savoirs. Claire Gantet montre comment les Strasburgische gelehrte Nachrichten (1782-1785) ont permis d’intensifier les échanges scientifiques entre aires germanophones et aires francophones. Afin de cerner les mécanismes de ce transfert culturel, Gantet se focalise sur le magnétisme animal et le somnambulisme magnétique – phénomènes mis en exergue par les expériences de Franz Anton Mesmer (1734-1815) et celles du marquis de Puységur (1751-1825) – et qui passionnèrent les Français peu avant la Révolution. L’article thématise la problématique de la diffusion et de la réception du somnambulisme au nord de l’Allemagne en pointant le rôle du zurichois Johann Caspar Lavater (1741-1801) qui œuvra notamment afin de diffuser les idées de Puységur, élève puis concurrent de Mesmer. L’étude de la Bibliothèque médico-physique du Nord (1783-1784) est l’occasion pour Miriam Nicoli d’étudier le travail de médiation proposé par le médecin vaudois Philippe-Rodolphe Vicat (1742-1783), déjà collaborateur d’Albrecht von Haller (1708-1777) et Samuel-Auguste Tissot (1728-1797), en vue de faciliter la circulation des savoirs entre le sud et le nord de l’Europe. Nicoli montre comment durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec le déclin du latin, il n’est plus possible de se passer de ces médiateurs culturels que sont les traducteurs. Cela comporte néanmoins toute une série de précautions à prendre afin que la communication entre les espaces du savoir se passe au mieux. La traduction est aussi au centre de la contribution de Stefano Barelli. Ce dernier s’intéresse à la traduction de l’allemand en italien des poésies d’Albrecht von Haller et de Salomon Gessner (1730-1788) et à leur réception en Italie. Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, la littérature allemande fait en effet irruption dans la Péninsule et on assiste à plusieurs entreprises de traduction des grands


Introduction

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auteurs allemands et suisses. Les passeurs culturels entre l’espace germanophone et l’espace italophone sont dans ce cas deux érudits d’origine tessinoise, Giuseppe Fossati (1759-1811) et Francesco Soave (1743-1806). La circulation des savoirs implique aussi la mise en place de stratégies visant à faire connaître un ouvrage dans le but d’en assurer une large réception. Ainsi Sylvie Moret Petrini étudie de quelle manière le professeur de philosophie lausannois Jean-Pierre de Crousaz (1663-1750) exploite la polémique et l’ironie afin de promouvoir sa méthode pédagogique qu’il présente en deux traités parus entre 1718 et 1722 – Nouvelles Maximes et Traité sur l’éducation – et se démarquer ainsi au sein d’une vaste production d’imprimés consacrée à la même thématique très à la mode en cette période. D’un sujet à l’autre, le croisement des perspectives s’avère utile afin de comprendre les différentes dynamiques qui prennent part à la diffusion des savoirs : transmis par des réseaux multiples, savoirs et savoir-faire circulent activement au gré de stratégies, formes et vecteurs variés. Or, cette circulation n’est surtout pas linéaire. Les études de cas réunies ici le confirment. Loin de se cantonner à une simple transmission, les intermédiaires culturels, savants et non-savants, participent à une réinterprétation, à une hybridation des savoirs et les adaptent en fonction des besoins et des contraintes qui s’imposent à eux.6 Leur agir est dicté par des motivations variées et pas toujours – les contributions le montrent bien – d’ordre purement intellectuel. Bref, les acteurs étudiés se dévoilent à la fois en tant que producteurs et passeurs de savoirs ; des vrais « entrepreneurs du savoir », on pourrait dire, qui participent activement à sa définition. L’ensemble des contributions montre la nécessité de repenser la circulation des savoirs comme un état « instable » de transformation continue qui implique des enjeux qui ne sont pas seulement culturels ou scientifiques, mais également sociaux, politiques et économiques. Nous espérons que ces contributions stimuleront d’autres recherches sur le métissage des savoirs dans la Suisse des Lumières.

6 Sur le thème mélanges et métissages, voir par exemple la contribution de Serge Gruzinski : « Un honnête homme, c’est un homme mêlé ». Mélanges et métissages, in : Louise Bénat Tachot, Serge Gruzinski (dir.) : Passeurs culturels. Mécanismes de métissage (Paris 2001) 1-19.


Beiträge / Contributions / Contributi

Des questionnaires pour comprendre la nature : médiations et médiateurs de la recherche naturaliste à l’époque moderne Simona Boscani Leoni (Université de Berne)

Introduction Ces dernières années, les historiennes et les historiens de l’époque moderne ont mis en évidence l’importance des voyages et des questionnaires (ou instructions scientifiques) pour les voyageurs dans l’investigation et la collecte d’informations d’histoire naturelle dans le processus de découverte des régions isolées, tant en Europe que sur des terres exotiques.1 Cette évolution s’inscrit dans un développement de longue durée favorisé par deux phénomènes parallèles. Le premier concerne l’expansion européenne, qui avait provoqué un flux d’informations important vers le Vieux Continent ; la découverte de nouvelles espèces d’animaux et de plantes montrait aux savants l’incontournable nécessité de relire d’une façon critique les textes classiques, Aristote avant tout.2 Que la nature cachait encore beaucoup de secrets et que la 1 Maurizio Bossi, Claudio Greppi (dir.) : Viaggi e scienza. Le istruzioni scientifiche per i viaggiatori nei secoli XVII-XIX (Firenze 2005) ; Silvia Collini, Antonella Vannoni (dir.) : Les instructions scientifiques pour les voyageurs (XVIIe-XIXe siècle) (Paris 2005). 2 La botanique joue un rôle central dans ce développement : le travail de lecture critique des classiques par les savants de l’Europe du Nord porte non seulement à la correction des textes, mais également à la nécessité d’intégrer la botanique classique, qui se base sur l’espace méditerranéen, avec des notions de botanique locale. Cf. Brian W. Ogilvie : The Science of Describing. Natural History in Renaissance Europe (Chicago, London 2006) ; Regina Dauser et al. (dir.) : Wissen im Netz. Botanik und Pflanzentransfer in europäischen Korrespondenznetzen des 18. Jahrhunderts (Berlin 2008). xviii.ch, vol. 7/2016


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Simona Boscani Leoni

tâche principale des savants était de les découvrir était une idée fort répandue. L’ambition de collecter la plus grande quantité possible d’observations et d’informations sur l’histoire naturelle de lieux différents, européens et extra-européens, poursuivait l’idéal d’écrire une histoire universelle de la nature, qui était imaginée comme un puzzle complexe, composé par l’ensemble des histoires naturelles régionales, et qui devait se baser sur une recherche empirique et inductive, selon le modèle propagé par Francis Bacon (1561-1626). Les voyages et les récits de voyage comptaient souvent comme un moyen parmi les plus importants pour acquérir des informations de première main sur des territoires : il s’agissait d’élargir concrètement l’expérience du monde et en même temps de pouvoir vérifier la validité des généralisations (« scientifiques »).3 Ce processus a été possible grâce à la circulation d’informations à travers des réseaux de communication multiples qui intégraient des « amateurs », des marchands, des diplomates, des artisans, des religieux, parfois même des paysans. La complexité de ces réseaux nous permet de souligner que les recherches autour de la nature à cette époque combinaient un ensemble de voix différentes : il s’agissait d’un processus polyphonique et non linéaire, d’un assemblage de plusieurs cultures de l’histoire naturelle.4 La seconde évolution est liée à la première et met en évidence l’étroit lien entre « savoir » et « pouvoir ». La nécessité de collecter des informations et des observations d’histoire, d’histoire naturelle et des données anthropologiques au sens large était fondamentale pour des pays qui étaient en train de constituer un empire colonial, tel que l’Espagne, le Portugal, et plus tard l’Angleterre, la France et la Hollande. Ces informations permettaient une meilleure organisation du pouvoir politique, économique et commercial des métropoles sur les terres qui leur étaient soumises. Une connaissance approfondie des ressources locales, un thème qui intéressait les naturalistes, augmentait, évidemment, aussi les possibilités d’exploitation des colonies. Pour le dire avec Londa Schiebiger et Claudia Swan : « early modern science and especially natural history […] remained 3 Alix Cooper : Inventing the Indigenous : Local Knowledge and Natural History in Early Modern Europe (Cambridge, Ma. 2007). 4 Pour tous ces problèmes, voir par exemple : Nicholas Jardine et al. (dir.) : Cultures of Natural History (Cambridge 1996) ; Pamela H. Smith, Paula Findlen (dir.) : Merchants and Marvels : Commerce, Science, and Art in Early Modern Europe (New York 2002) ; David Philipp Miller (dir.) : Visions of Empire : Voyages, Botany, and Representations of Nature (Cambridge 1996) ; Jorge Cañizares-Esguerra : Nature, Empire, and Nation : Explorations of the History of Science in the Iberian World (Stanford 2006).


Des questionnaires pour comprendre la nature

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strategically important in global struggles among emerging nation-states for land and resources ».5 L’exemple de l’empire espagnol dans les Amériques est très intéressant, parce qu’il montre le développement d’outils de récolte d’information fondamentaux qui connaissent un développement de longue durée dans l’histoire de la recherche naturaliste européenne : les questionnaires, ou « cuestionarios ». Leur rédaction était finalisée à la composition de « relaciones geográficas », qui auraient dû permettre une meilleure connaissance de ces régions exotiques, un échange d’informations entre métropole et colonies et une meilleure administration de ces dernières.6 Ce processus témoigne de l’étroit contact entre les naturalistes (plus tard, les académies savantes) et les intérêts politiques, économiques, commerciaux croissant des États en formation. Pour les naturalistes était fondamental la possibilité de rassembler une quantité variée d’informations et d’objets, qui auraient dû élargir l’expérience du monde propagée par les livres, et qui se trouvaient « stockés » dans les livres (les informations) et dans les cabinets de curiosités ou Wunderkammer (les objets). 5 Londa Schiebinger, Claudia Swan : Introduction, in : Id. (dir.) : Colonial Botany : Science, Commerce, and Politics in the Early Modern World (Philadelphia 2005) 1-16, ici 3. 6 Je ne veux pas aborder ici la question du rapport entre empirisme et « utilitaire » de la recherche espagnole aux Amériques comme un prodrome de la « révolution scientifique » anglaise : Jorge Cañizares : Iberian Science in the Renaissance : Ignored How Much Longer ?, Perspectives on Science 12/1 (2004) 86-124. Sur les « cuestionarios » : Francisco de Solano, Pilar Ponce (dir.) : Cuestionarios para la formación de las relaciones geográficas de Indias, siglos XVI/XIX (Madrid 1988) ; Howard F. Cline : The Relaciones Geográficas of the Spanish Indies, 1577-86, Hispanic American Historical Review 44 (1964) 341-374 ; Arndt Brendecke : Informing the Council. Central Institutions and Local Knowledge in the Spanish Empire, in : Wim Blockmans, André Holenstein, Jon Mathieu (dir.) : Empowering Interactions. Political Cultures and the Emergence of the State in Europe 1300-1900 (Farnham, Surrey 2009) 235252 ; Antonio Barrera : Empire and Knowledge : Reporting from the New Worlds, Colonial Latin American Review 15/1 (2006) 39-54 ; Paula De Vos : Natural History and the Pursuit of Empire in Eighteenth-Century Spain Eighteenth-Century Studies 40 (2007) 209-239 ; Jorge CañizaresEsguerra : Spanish America : From Baroque to Modern Colonial Science, in : The Cambridge History of Science, Volume 4 : Eighteenth-Century Science, dir. Roy Porter (Cambridge 2003) 718-740. Une utilisation parallèle de questionnaires est visible à l’intérieur de l’Église catholique après le Concile de Trente et l’institution de visites pastorales régulières. Sur le questionnaire comme méthode d’acquisition de données : Justin Stagl : Vom Dialog zum Fragebogen. Miszellen zur Geschichte der Umfrage, Kölner Zeitschrift für Soziologie und Sozialpsychologie 31 (1979) 611-638, pour Boyle et les questionnaires de la Royal Society, 621-622.


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Simona Boscani Leoni

Dans ma contribution, je concentrerai d’abord mon attention sur le développement des questionnaires dans le contexte de la Royal Society et des acteurs qui y sont impliqués. Ces hommes et ces textes représentent un moment fondamental de médiation entre les connaissances de la nature à la disposition des savants du « vieux monde », qui s’exprime à travers les questions formulées, et la tentative de comprendre et de s’approprier un savoir sur une nature exotique, encore méconnue. Les questionnaires permettaient de comprendre la nature sauvage et inconnue en la traduisant dans des schémas connus. Ensuite, je montrerai leur influence sur le développement de la recherche en histoire naturelle dans les pays germanophones, en mettant en évidence le rôle médiateur du savant, dans notre cas le Zurichois Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733). Scheuchzer a adapté ce moyen de récolte d’informations en l’appliquant au contexte de l’ancienne Confédération, ce qui a eu un impact fondamental sur la construction d’un savoir sur la montagne répondant aux questions et aux intérêts des savants non-montagnards. Comme dans le cas des « cuestionarios » espagnols et des « queries » anglaises, nous avons ici un choix de questions selon des yeux externes, qui trouvent – au moins dans le cas du Zurichois – un feedback dans les vallées alpines. Collecter le savoir local : Bacon, la Royal Society et le « queries » Déjà Francis Bacon avait souligné dans son Novum Organon l’importance du voyage pour l’acquisition de nouvelles connaissances concernant non seulement les régions du la vielle Europe, mais surtout les pays extra-européens. Dans ses Aphorismi de interpretatione naturae et regno hominis, il mettait en évidence la nécessité de dépasser les références à l’Antiquité et l’importance des voyages pour la philosophie naturelle : Rursus vero homines a progressu in scientiis detinuit et fere incantavit reverentia antiquitatis, et virorum qui in philosophia magni habiti sunt authoritas, atque deinde consensus. [...] Neque pro nihilo aestimandum, quod per longiquas navigationes et peregrinationes (quae seculis nostris increbuerunt) plurima in natura patuerint, et reperta sint, quae novam philosophiae lucem immittere possint.7 7 « Encore, la révérence vers l’Antiquité a ralenti le progrès des hommes dans les sciences, et également l’autorité des ceux qui ont une grande réputation dans la philosophie et, encore, le consentement général. […] Il ne faut pas sous-estimer les voyages sur l’eau et par la terre (devenus si fréquents de nos jours) qui ont permis de dévoiler et de découvrir différents aspects de la nature qui peuvent jeter une lumière nouvelle sur la philosophie » ; traduction


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