Vol. 6/2015
Vol. 6/2015
xviii.ch Redaktion/Rédaction/Redazione Siegfried Bodenmann, Léonard Burnand, Miriam Nicoli, Nathalie Vuillemin
Vol. 6/2015
Timothée Léchot L’insécurité poétique dans la Suisse francophone du XVIIIe siècle : deux palliatifs
Jahrbuch der Schweizerischen Gesellschaft für die Erforschung des 18. Jahrhunderts
Francesca Chiesi Ermotti Pace e guerra nelle vicende di una famiglia dimercanti alpini. Conflittualità familiare nel casato Pedrazzinidi Campo Vallemaggia (XVIII s.)
Helder Mendes Baiao Imaginaire politique et réformisme dans la Genève des Lumières : La « république heureuse » de Samuel de Constant Stefania Bianchi Cittadini attivi assenti, assenti perché attivi. La mobilità delle genti luganesi nel 1798
xv iii.ch
Sarah Baumgartner Medien und Kommunikationspraxis der physikalischen Gesellschaft Zürich und ihrer ökonomischen Kommission
x v ii i.ch Annales de la Société suisse pour l’étude du XVIIIe siècle
Annali della Società svizzera per lo studio del secolo XVIII
Schwabe Verlag Basel www.schwabeverlag.ch
xviii.ch
JAHRBUCH DER SCHWEIZERISCHEN GESELLSCHAFT FÜR DIE ERFORSCHUNG DES 18. JAHRHUNDERTS ANNALES DE LA SOCIÉTÉ SUISSE POUR L’ÉTUDE DU XVIIIE SIÈCLE ANNALI DELLA SOCIETÀ SVIZZERA PER LO STUDIO DEL SECOLO XVIII
VOL. 6/2015
SCHWABE VERLAG BASEL
xviii.ch VOL. 6/2015
REDAKTION / RÉDACTION / REDAZIONE SIEGFRIED BODENMANN, LÉONARD BURNAND, MIRIAM NICOLI, NATHALIE VUILLEMIN
SCHWABE VERLAG BASEL
© 2015 by Schwabe AG, Verlag, Basel Layout : Dunja Cometti Satz : Gabriel Dubois Gesamtherstellung : Schwabe AG, Druckerei, Muttenz/Basel Printed in Switzerland ISBN 978-3-7965-3443-0 ISSN 1664-011X www.schwabeverlag.ch
Inhalt / Table / Indice
Editorial / Éditorial / Editoriale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7 Beiträge / Contributions / Contributi Timothée Léchot : L’insécurité poétique dans la Suisse francophone du XVIIIe siècle : deux palliatifs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 Francesca Chiesi Ermotti : Pace e guerra nelle vicende di una famiglia di mercanti alpini. Conflittualità familiare nel casato Pedrazzini di Campo Vallemaggia (XVIII s.) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29 Sarah Baumgartner : Medien und Kommunikationspraxis der physikalischen Gesellschaft Zürich und ihrer ökonomischen Kommission. . . . . . . . . . . . . 45 Helder Mendes Baiao : Imaginaire politique et réformisme dans la Genève des Lumières : La « république heureuse » de Samuel de Constant . . . . . . 61 Stefania Bianchi : Cittadini attivi assenti, assenti perché attivi. La mobilità delle genti luganesi nel 1798. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77 Rezensionen / Recensions / Recensioni Lucia Pedrini-Stanga rec. di Stefania Bianchi: I cantieri dei Cantoni. Relazioni, opera, vicissitudini di una famiglia della Svizzera italiana in Liguria (secoli XVI-XVIII) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95 Rossella Baldi sur Jean-Marie Roland de la Platière : La Svizzera nel Settecento . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 Miriam Nicoli rec. di Francesco Soave: Epistolario, a cura di Stefano Barelli. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102 Gabriele Bucchi rec. di Francesco Soave: Nuovi idilli. Versioni da Salomon Gessner, a cura di Stefano Barelli . . . . . . . . . . . . . 104 Patricia Rosselet sur Miriam Nicoli : Les savants et les livres. Autour d’Albrecht von Haller (1708-1777) et Samuel-Auguste Tissot (1728-1797). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
Editorial / Éditorial / Editoriale
Diese Ausgabe des Jahrbuchs der Schweizerischen Gesellschaft zur Erforschung des 18. Jahrhunderts – xviii.ch – erscheint erstmals in neuer Aufmachung. Die Redaktion hat sich für einen frischeren und dynamischeren Stil und damit für ein klareres, lesefreundlicheres Layout entschieden. Um ein einheitliches Erscheinungsbild des Heftes zu gewährleisten, wurde die Gestaltung des Covers ebenfalls leicht angepasst, ohne sich dabei jedoch zu weit von den bisherigen Ausgaben zu entfernen. Zudem dürfen wir eine weitere wichtige Neuerung ankündigen: Ab sofort können die älteren Ausgaben (ausgenommen die beiden neusten Jahrgänge) online auf der Internetseite der Schweizerischen Gesellschaft zur Erforschung des 18. Jahrhunderts (www.xviii.ch) abgerufen werden. An unseren Zielen hat sich indes nichts geändert: Gerade jungen Forschenden stellt die Zeitschrift viel Raum für ihre aktuellen Arbeiten zur Schweiz im 18. Jahrhundert zur Verfügung. Wir freuen uns besonders, in dieser Ausgabe mehrere italienischsprachige Beiträge präsentieren zu dürfen. Die Ausgabe für 2016 ist bereits in Vorbereitung und widmet sich der Rolle kultureller Vermittler und dem Austausch von Wissen in der Schweiz des 18. Jahrhunderts. Die Redaktion des Jahrbuchs nimmt gerne bereits Vorschläge für Beiträge zum Jahrbuch 2017 entgegen. Alle diesbezüglichen Informationen finden Sie auf unserer Internetseite: www.xviii.ch Ce numéro des Annales de la Société suisse pour l’étude du XVIIIe siècle – xviii.ch – se présente au lecteur sous une nouvelle apparence graphique. La rédaction a opté pour un style plus frais et dynamique. La mise en page nous paraît ainsi plus claire, et la lecture plus aisée. Même si elle reste proche du modèle d’origine, la couverture a également été revisitée de manière à former un ensemble cohérent. Signalons une nouveauté importante relativement à la diffusion de notre revue : il est désormais possible de consulter les anciens numéros (publiés il y a plus de
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deux ans) en ligne sur le site de la Société suisse pour l’étude du XVIIIe siècle à l’adresse www.xviii.ch La politique éditoriale reste inchangée. Un large espace est réservé aux jeunes chercheurs, dont les travaux confirment la vivacité des études sur le dix-huitième siècle helvétique. Nous nous réjouissons également d’accueillir cette année plusieurs contributions en italien, et sur des corpus italophones. Le numéro 2016, en préparation, proposera un recueil d’articles sur le thème des intermédiaires culturels et de la circulation des savoirs dans la Suisse du XVIIIe siècle. La rédaction des Annales examinera avec plaisir et attention toutes les propositions de contributions relatives au volume « libre » prévu pour 2017. Vous trouverez toutes les informations à ce propos à l’adresse www.xviii.ch Con questo numero, gli Annali della Società svizzera per lo studio del secolo XVIII – xviii.ch – si presentano ai loro lettori sotto una nuova veste grafica. La redazione ha optato per uno stile più fresco e dinamico. L’impaginazione si fa più chiara ed essenziale permettendo così una lettura più agevole. Ridisegnata, pur restando vicina al modello originario, è anche la copertina che preannuncia il restyling interno. Le novità riguardano anche la diffusione della nostra rivista. È oramai possibile consultare i primi numeri degli Annali (embargo di due anni) online sul sito della Società svizzera per lo studio del secolo XVIII all’indirizzo www.xviii.ch La politica editoriale rimane invece invariata. Largo spazio è stato dato in questo numero a dei giovani autori le cui ricerche confermano la vivacità degli studi sul Settecento elvetico. Ci rallegriamo inoltre di poter presentare quest’anno ai nostri lettori diversi contributi in italiano e su fondi archivistici in lingua italiana. Il numero 2016, già in preparazione, proporrà una raccolta d’articoli sul tema degli intermediari culturali e della circolazione del sapere nella Svizzera del XVIII secolo. La redazione degli Annali esaminerà invece attentamente tutte le proposte di contributi in vista del volume a tema libero previsto per il 2017. Ulteriori informazioni sono disponibili all’indirizzo www.xviii.ch Die Redaktion / La Rédaction / La Redazione jahrbuch@sgeaj.ch
Beiträge / Contributions / Contributi L’insécurité poétique dans la Suisse francophone du XVIIIe siècle : deux palliatifs Timothée Léchot Selon le Chinois Sioeu-Tcheou, la Suisse francophone abrite en 1740 « les plus mauvais poètes de l’univers ».1 Celui qui s’exprime ainsi est un épistolier fictif qui parcourt l’Europe dans les Lettres chinoises, un roman de Jean-Baptiste de Boyer (1704-1771), marquis d’Argens. Souvent cité, le jugement du personnage est d’autant plus alarmant qu’il s’accompagne d’un constat paradoxal : « Cependant il n’y a pas de pays dans le monde, où il paraisse journalièrement autant de petites pièces de vers ; on a soin de les imprimer tous les mois dans des livres, où on les recueille précieusement. »2 Comme le suggèrent de tels propos, d’Argens connaît la poésie suisse à travers le Journal helvétique, une publication mensuelle qui s’imprime depuis 1732 à Neuchâtel et qui consacre chaque mois des pages aux poésies et aux jeux littéraires. Touchés sur un point sensible, les Suisses réagissent d’abord très vivement aux propos de l’auteur français dans les pages du périodique,3 avant d’accepter et parfois même de revendiquer, au fil des années, une incompétence en matière de production poétique.4 1 Jean-Baptiste de Boyer d’Argens : Lettres chinoises, Jacques Marx (éd.) (Paris 2009, éd. originale 1739-1740) I, 707. 2 Ibid. 3 Voir Jean-Daniel Candaux : D’Argens et les Suisses : le dossier du « Journal helvétique », in : Jean-Louis Vissière (dir.) : Le marquis d’Argens. Colloque international de 1988 (Aix-en-Provence 1990) 185-198 ; Georges Renard : Une querelle littéraire dans la Suisse romande au XVIIIe siècle, Revue historique vaudoise 2 (1894) 97-110, 129-141 ; et Rodolphe Zellweger : Une cause célèbre du « Mercure suisse » : la défense de la nation helvétique, in : Jacques Rychner, Michel Schlup (dir.) : Aspects du livre neuchâtelois. Etudes réunies à l’occasion du 450e anniversaire de l’imprimerie neuchâteloise (Neuchâtel 1986) 37-58. 4 Voir François Rosset : « Spectacle sublime » et « petite mécanique » : un contentieux poétique au XVIIIe siècle, in : Marie-Jeanne Heger-Etienvre, Guillaume Poisson (dir.) : Entre attraction et rejet : deux siècles de contacts franco-suisses (XVIIIe-XIXe s.) (Paris 2011) 132-151. xviii.ch, vol. 6/2015
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Pourtant, si paradoxe il y a, ce n’est pas dans un décalage entre la quantité des vers suisses et leur qualité moindre qu’il faut le chercher : les poètes de la région ne sont pas si nombreux que d’Argens le laisse entendre et le Journal helvétique n’est évidemment pas le seul périodique européen à publier des pièces de circonstance sans prétention à l’immortalité. Il n’en demeure pas moins que les auteurs désignés exercent leur muse dans un contexte problématique. D’un côté, de nombreux Suisses tombent d’accord sur le fait qu’une région paraîtrait peu civilisée si elle ne parvenait jamais à s’illustrer dans le domaine des belles-lettres et en particulier dans celui de la poésie. La culture de celle-ci ne représente-t-elle pas alors, selon les mots Voltaire, « une preuve infaillible de la supériorité d’une nation dans les arts de l’esprit » ?5 D’un autre côté, l’épisode des Lettres chinoises est loin de constituer une exception : les poètes suisses peinent à acquérir une quelconque légitimité dans l’espace français et singulièrement à Paris où les principales institutions littéraires sont concentrées. Quand leurs œuvres atteignent les pairs littéraires ou les critiques de la capitale, ceux-ci les jugent volontiers à l’aune de la rudesse et de l’ivrognerie légendaires du Suisse. Sur le plan littéraire, ces traits du caractère helvétique se traduisent par une mauvaise maîtrise des règles de la versification, une forte propension aux barbarismes linguistiques et une absence rédhibitoire d’esprit. Prompts à anticiper de telles critiques, les auteurs francophones de Berne, Genève, Lausanne ou Neuchâtel se les appliquent régulièrement les uns aux autres dans les textes qu’ils donnent au Journal helvétique, et souvent à eux-mêmes dans les préfaces de leurs ouvrages pour excuser d’avance les défauts que le lecteur y trouvera. Publier des vers dans un climat d’insécurité poétique : telle est la difficulté que rencontrent et que surmontent plusieurs Suisses. Dans les pages qui suivent, nous nous arrêterons sur deux solutions originales que des poètes ont données au problème de leur illégitimité : l’autodérision et le pathos. Manifestant une conscience aiguë de leur situation particulière – écrire en français à l’écart de France –, ces auteurs nous aident à saisir la Suisse francophone de l’Ancien Régime comme un espace littéraire périphérique, c’est-à-
5 Voltaire : Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, Bruno Bernard, Nicholas Cronk, Janet Godden, John Renwick (éd.) (Oxford 2009-2012, éd. originale 1756) II, 145.
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dire soumis à l’attrait du centre parisien et cependant irréductible à la littérature française proprement dite.6 Littérature périphérique et insécurité linguistique Ce que nous désignons comme un sentiment d’insécurité poétique contient une composante langagière forte. De prime abord, elle doit être considérée comme une émanation de ce que les sociolinguistes appellent l’insécurité linguistique. Il n’est pas question de retracer ici l’histoire de ce concept, qui est introduit en 1972 par William Labov7 et qui connaît ensuite une grande variété d’applications, notamment pour aborder dans une dimension sociale et géographique les communautés francophones.8 On peut considérer avec Jean-Marie Klinkenberg l’insécurité linguistique comme « un phénomène carrefour », « une disposition à la fois individuelle et collective, que l’on ne peut atteindre qu’à travers ses symptômes »,9 et retenir une définition souple : Le mot désigne le produit psychologique et social d’une distorsion entre la représentation que le locuteur se fait de la norme linguistique et celle qu’il y a de ses propres productions. Il y a insécurité dès lors que le locuteur a d’une part une représentation nette des variétés légitimes de la langue (norme évaluative) mais que, d’autre part, il a conscience de ce que ses propres pratiques langagières (norme objective) ne sont pas conformes à cette norme évaluative.10
6 Cet article constitue le prolongement de réflexions menées dans le cadre d’une thèse de doctorat intitulée « ‘Ayons aussi une poésie nationale.’ La littérature suisse en orbite (17301830) », dirigée par Claire Jaquier et soutenue en mai 2015 à l’Université de Neuchâtel, à paraître à la Librairie Droz (Genève). 7 William Labov : Sociolinguistique (Paris 1976, éd. originale 1972). 8 Pour l’espace suisse romand, voir les travaux de Pascal Singy : Identités de genre, identités de classe et insécurité linguistique (Berne 2004) ; et L’image du français en Suisse romande. Une enquête sociolinguistique en Pays de Vaud (Paris 1996). 9 Jean-Marie Klinkenberg : Terres d’insécurité, in : Michel Francard (dir.) : L’insécurité linguistique dans les communautés francophones périphériques. Actes du colloque de Louvain-laNeuve 10-12 novembre 1993 (Louvain-la-Neuve 1993-1994) I, 14. 10 Benoît Denis, Jean-Marie Klinkenberg : La littérature belge. Précis d’histoire sociale (Loverval 2005) 58. Cette définition est reprise dans Jean-Marie Klinkenberg : Insécurité linguistique, in : Michel Beniamino, Lise Gauvin (dir.) : Vocabulaire des études francophones. Les concepts de base (Limoges 2005) 104-106. Cf. Michel Francard : Insécurité linguistique, in : MarieLouise Moreau (dir.) : Sociolinguistique. Concepts de base (Sprimont 1997) 170-176.
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Par leur éloignement géographique du centre qui émet la norme évaluative, les régions périphériques sont facilement sujettes à l’insécurité linguistique. Ce qui est vrai des locuteurs l’est à plus forte raison des écrivains. La littérature belge se débat encore aujourd’hui avec le problème de son insécurité linguistique.11 Pour Myriam Suchet, celle-ci constitue également « l’un des motifs récurrent de la littérature québécoise ».12 La Suisse francophone n’y échappe pas. Jérôme Meizoz présente le sentiment d’insécurité, sinon « d’infériorité linguistique »,13 comme un trait partagé par les auteurs romands du XVIIIe au XXe siècle : « Nombreux sont les Romands qui craignent de parler ‘mal’, de trébucher à l’écrit sur une expression inusitée en France, ou de ‘faire rire aussitôt [qu’ils ouvrent] la bouche’, pour le dire avec l’amère malice de Jean-Jacques Rousseau ».14 Rousseau, en opposant le langage naturel des épistoliers vaudois de La Nouvelle Héloïse (1761) aux artifices du bel esprit parisien, compte parmi les écrivains qui savent tirer profit d’un « décalage fécond »15 entre une position excentrée et le centre parisien. Qu’en est-il des poètes ? Mode d’expression possédant une normativité particulièrement forte au XVIIIe siècle, la poésie exacerbe en quelque sorte le problème de l’insécurité linguistique. Il suffit de parcourir le Journal helvétique pour rassembler d’évidents symptômes. Un des poètes les plus prolifiques du périodique, l’apothicaire genevois Jean-Baptiste Tollot (1698-1773), écrit par exemple une « Epitre contre la Poësie » en 1745 : Je le confesse ingénûment, La Mesure me desespère, Et la rime fait mon tourment. […] Laissons le sublime Voltaire Marcher, sans assoupissement, 11 Voir B. Denis, J.-M. Klinkenberg : La littérature belge, op. cit. [voir note 10] 234-237. 12 Myriam Suchet : Le Québécois : d’une langue identitaire à un imaginaire hétérolingue, Quaderna. Revue transdisciplinaire multilingue, 9 mars 2014 : http ://quaderna.org/ le-quebecois-dune-langue-identitaire-a-un-imaginaire-heterolingue/(consulté le 21 juin 2015). 13 Jérôme Meizoz : Le droit de « mal écrire » : quand les auteurs romands déjouent le « français de Paris » (Genève 1998) 8. 14 Ibid. 15 Ibid. 23. L’expression est empruntée à Jean Starobinski : L’écrivain romand : un décalage fécond, La Licorne 16 (1989) 17-20.
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Sur les pas du Divin Homêre. Pour nous, à parler franchement, Le plus court seroit de nous taire.16
Certes, l’exhortation au silence poétique est contredite par la forme même du texte – une épître en vers –, mais la tentation du mutisme est bien présente : les affres de la versification française et le poids écrasant des auteurs consacrés peuvent conduire jusqu’au découragement. Dans le même journal, il arrive que des versificateurs se disputent d’une livraison à l’autre sur la faiblesse de leurs pièces respectives, sur leur mauvaise maîtrise de la langue ou d’autres codes tels que l’usage des références mythologiques. Ces incompétences sont souvent associées à la tare nationale de la grossièreté ou simplement à l’éloignement du centre littéraire : « nous sommes si loin de Paris ! »17 déplore encore en 1779 le Neuchâtelois Henri-David Chaillet (1751-1823), dernier rédacteur du périodique, pour expliquer la rareté du bon goût chez les écrivains suisses. Hors du journal, l’insécurité n’épargne pas les poètes qui publient leurs productions sous la forme de recueils monographiques. Ces volumes sont peu nombreux dans les trois premiers quarts du siècle. Quoique Tollot ait l’idée en 1742 de faire « une collection des meilleures Piéces de Poësie, qui ont été faites en Suisse »,18 il ne met jamais son projet à exécution. Et quoique le magistrat vaudois Gabriel Seigneux de Correvon (1695-1775) donne des vers au Journal helvétique depuis le début des années 1730, il ne rassemble ses pièces dans un recueil de Muses helvétiennes19 qu’en 1775, l’année de sa mort. Ce recueil de trois cents pages contient 16 Jean-Baptiste Tollot : Epitre contre la Poësie, Journal helvétique ou recueil de pieces fugitives de literature choisie ; de Poësie ; de traits d’Histoire, ancienne & moderne ; de Découvertes des Sciences & des Arts ; de Nouvelles de la République des Lettres ; & de diverses autres Particularités interessantes & curieuses, tant de Suisse, que des Païs Etrangers. Dédié au Roi (mars 1745) 251‑252. L’épître est datée de Genève et signée « J. B. Tollot ». 17 Henri-David Chaillet : Discours politiques, historiques & critiques, &c. Par M. le comte d’Albon. Neuchatel, Société Typographique, 1779. Suite, Nouveau Journal helvétique, ou annales littéraires et politiques de l’Europe, & principalement de la Suisse. Dedié au Roi (septembre 1779) 46. 18 Lettre de Jean-Baptiste Tollot à Gabriel Seigneux de Correvon, Genève, 18 septembre 1742, Bibliothèque de Genève, Correspondance de Seigneux de Correvon, Ms fr. 9103, pièce 1/18, fo [1] v. 19 Gabriel Seigneux de Correvon : Les Muses helvétiennes, ou Recueil de pièces fugitives de l’Helvétie, en vers et en prose (Lausanne 1775).
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d’ailleurs un riche paratexte auctorial – un avant-propos et de nombreuses notes accompagnant les pièces – qui vise à soutenir la voix du poète. Une lettre ambiguë de Fontenelle, un témoignage tardif de reconnaissance du roi de Pologne, les jugements positifs d’une poignée de correspondants français : ces cautions littéraires et ces petits titres de gloire cachent mal l’absence d’autorité propre du poète. Dans les années suivantes, les publications poétiques se multiplient dans la Suisse francophone. Animé par un dessein patriotique, un auteur comme Philippe-Sirice Bridel (1757-1845) surpasse au moins en partie l’insécurité lorsqu’il donne des Tombeaux imités de Hervey en 177920 et surtout des Poésies helvétiennes en 178221 où il tient des propos conquérants et laisse présager d’heureux jours à la poésie suisse.22 Cependant, d’autres versificateurs continuent de douter que leurs compositions aient le droit de paraître au grand jour. L’un d’entre eux, le patricien vaudois Etienne-Emmanuel Frossard de Saugy (1757-1815)23 est un militaire de carrière qui publie à Vienne un recueil au titre évocateur : Mes dernières folies (1790). Et en effet, cette première publication est aussi la dernière du poète qui s’en explique dans une préface. Frossard dit n’avoir accepté d’imprimer ses poésies qu’à la sollicitation d’un jeune prince. Ce qui pourrait n’être qu’une simple précaution rhétorique est mis en œuvre par des choix éditoriaux : l’auteur n’a fait tirer qu’un petit nombre d’exemplaires et il a pris toutes les mesures pour que « le public ne les vît jamais ».24 Il se méfie des mécènes et des journalistes et il n’a confiance qu’en ses amis qui sont les destinataires de ses pièces de circonstance. Ainsi, Frossard ne se veut « ni Français, ni poëte, ni académicien, ni même littérateur ».25 N’étant que soldat, il fait une incursion ponc-
20 Philippe-Sirice Bridel : Les Tombeaux, poëme en quatorze chants, imité d’Hervey (Lausanne 1779). 21 Philippe-Sirice Bridel : Poésies helvétiennes. Par Mr. B***** (Lausanne 1782). 22 Voir Timothée Léchot : La « poésie helvétienne » (1775-1830) : fonctions patriotiques et vertus civiques d’une littérature émergente, Etudes Lumières.Lausanne 1 (2014) : https ://lumieres. unil.ch/fiches/biblio/7072 (consulté le 21 juin 2015). 23 Sur Frossard de Saugy, voir Henri Perrochon : Un Vaudois général et poète : Marc Frossard (1757-1815), Revue historique vaudoise 18/1 (1930) 23-54, republié dans Henri Perrochon : Evasion dans le passé romand. Etudes littéraires (Lausanne 1941) 75-103. 24 Etienne-Emmanuel Frossard de Saugy : Mes dernières folies, ou opuscules d’un jeune militaire (Vienne 1790) I, 8. 25 Ibid. 6-7.
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tuelle dans le domaine des belles-lettres et il promet de consacrer le reste de sa vie à « des occupations plus utiles et plus sérieuses ».26 Conséquence de l’insécurité, le mutisme est une option qui reste admissible et même valorisable à la fin du XVIIIe siècle. La négation d’une vocation d’auteur a l’avantage de garantir Frossard de toute prétention auprès des institutions littéraires et, par conséquent, elle le protège du silence ou du mépris éventuel de la critique littéraire. Il n’empêche que le Vaudois promet de réduire sa muse au silence alors même qu’il imprime quelques 380 pages de vers au sein d’un recueil en deux volumes, richement orné de bandeaux et de culs-de-lampe … Ainsi, de l’« Epitre contre la Poësie » à Mes dernières folies, l’insécurité linguistique et ses déclinaisons littéraires ne peuvent être réduites, mêmes chez les versificateurs les plus prompts à l’autocensure, à leur caractère stérilisant. Elles constituent toutefois de puissants facteurs qui orientent la production et la réception des œuvres, et avec lesquels peuvent jouer les auteurs. La grossièreté revendiquée Samuel Henzi (1701-1749) ne s’en prive pas. Avant d’être décapité par le gouvernement de son canton, à la suite de la conjuration qui porte son nom, le publiciste bernois a suivi la voie du service militaire étranger et il a rempli la fonction de précepteur auprès de jeunes patriciens suisses.27 Banni de Berne entre 1744 et 1748, il habite Neuchâtel et s’adonne à des activités littéraires et journalistiques 26 Ibid. 10. 27 Sur Samuel Henzi et son œuvre littéraire, voir Johan Jakob Baebler : Samuel Henzi’s Leben und Schriften (Aarau 1879) ; Eusèbe-Henri Gaullieur : Les œuvres poétiques de Samuel Henzi, Etrennes nationales, faisant suite au Conservateur suisse, ou Mélanges helvétiques d’histoire, de biographie et de bibliographie (1845) 209-230 ; Manfred Gsteiger : Verschwörer und Literat : Samuel Henzi, ein französischer Schrifsteller des bernischen Ancien Régime, Schweizer Monatshefte : Zeitschrift für Politik, Wissenschaft, Kultur 64/5 (1984) 431-439 ; Manfred Gsteiger : Verschwörer und Literat : Samuel Henzi, ein französischer Schrifsteller des bernischen Ancien Régime und sein Tell-Drama, in Manfred Gsteiger, Peter Utz (éd.) : Telldramen des 18. Jahrhunderts. Samuel Henzi : Grisler ou l’ambition punie. Johann Ludwig am Bühl : Wilhelm Tell (Berne, Stuttgart 1985) 87-100 ; Urs Helmensdorfer : La tête à l’échafaud ou Guillaume Tell à Berne, in Samuel Henzi : Grisler ou l’ambition punie (Bâle 1996) 152-181 ; Xavier Kohler : Les œuvres poétiques de Samuel Henzi. Etude suivie de quelques notes relatives à la conspiration bernoise de 1749, Actes de la Société jurassienne d’émulation 21 (1869) 56-125 ; Maria Krebs : Henzi und Lessing. Eine historisch-literarische Studie (Berne 1903) ; et Virgile Rossel : Un Scarron bernois, Le semeur, revue littéraire et artistique 3 (1889-1890) 178-182, 209-212, 251-253.
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dans le giron du Journal helvétique auquel il collabore. Dans ce contexte, il tente de lancer deux périodiques satiriques dont il est l’unique rédacteur : l’Amusement de Misodème ou pieces fugitives en Prose & en Vers (1745) et La Messagerie du Pinde (1747-1748). « Voilà donc un Ecrivain de plus dans le Monde »,28 annonce Henzi derrière le pseudonyme de « Misodème » au seuil de sa première feuille. Voilà aussi un nouveau poète, et un poète alémanique s’exprimant en français, qui prend la plume alors que les railleries du marquis d’Argens résonnent encore aux oreilles des Suisses. Loin d’être rebuté par la carrière poétique, Henzi y entre effrontément : Oui ! Non ! mais encor si, vous dis-je : C’en est fait, me voila, J’écri ! Tout le Pinde crie au Prodige Et craint qu’il ne soit avili : Le Chantre d’Ilion en colère, Me semble menacer du Poing, Et le Mantouan très sévére, Voudroit m’intimider de loin. Mais encor ! N’importe, je grimpe, En dépit de ces Sires là, Le Parnasse n’est pas l’Olympe. Et plus d’un Mortel s’y plaça.29
Monter sur le Parnasse n’est pas facile : on risque de tomber à tout moment. Cependant, Henzi s’en moque. Ses ouvrages « ne doivent pas être des meilleurs »,30 mais il n’a pas peur d’affronter Homère, Virgile et, derrière eux, ce grand ennemi des muses qu’est Johann Christoph Gottsched (1700-1766). Dans le cadre de la querelle opposant l’auteur classique de Leipzig aux Zurichois Johann Jakob Bodmer (1698-1783) et Johann Jakob Breitinger (1701-1776), Henzi prend – comme d’autres rédacteurs du Journal helvétique31 – le parti des poètes alémaniques qu’il défend à coup d’épigrammes. 28 Samuel Henzi : Resolution de Misodème de s’ériger en Ecrivain, Amusement de Misodeme ou pieces fugitives en Prose & en Vers. Feuille premiere (s.l. [Neuchâtel] 1745) 3. 29 Ibid. 30 Ibid. 4. 31 Voir Rodolphe Zellweger : « Ô Haller ! Ô Gessner ! Ô Bodmer. » Le « Journal helvétique » et la littérature suisse-allemande, Musée neuchâtelois (1979) 123-138. La querelle entre le professeur de Leipzig et les Zurichois a éclaté à propos du Versuch von schweizerischen Gedichten (1732) d’Albrecht von Haller, que Gottsched jugeait peu conforme aux règles émises dans son
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Le Bernois remarque pourtant que, sur le Parnasse, se trouvent aussi « un Pope, un Voltaire[,] un Van Haeren, un Broks, un Haller, un Haguedorn, un de Rost »32 et il se sent plus mal à l’aise de côtoyer ces auteurs modernes que les ombres lointaines des poètes de l’Antiquité. Face à eux, il exprime un sentiment d’insécurité en craignant de « se casser le Cou en gambadant en bas quelque Précipice ».33 Il le répétera plus loin en assurant que « la Montée dificile & périlleuse du Pinde [lui] fait peur ».34 Mais le poète-journaliste se ravise ; il préfère à une couronne de laurier « un beau Panache de Sapin » et il définit sa position : « Eh, bien ! me voila immatriculé dans le Catalogue des Méchans Ecrivains : Qui plus est, je prétens de n’y pas mal figurer. »35 Cette position a un double intérêt : elle feint de concilier la vocation poétique de Henzi avec la mauvaise réputation des versificateurs suisses et elle fait du Bernois un anti-Gottsched qui revendique une certaine grossièreté pour mieux se moquer du purisme littéraire et linguistique de l’école allemande. Des auteurs médiocres, Henzi se fait le héraut et même le général lorsque, sur un ton martial, il leur dispense des « conseils » pour les enjoindre à contre-attaquer les « bons écrivains » : Pour moi je crois Apollon détrôné, Et que Momus, le Dieu de la Satire, Sur le Parnasse aujourd’hui couroné, Soufle aux Auteurs la fureur de médire.36
Il y a chez Henzi un programme qui, pour être exposé de manière décousue, n’en vise pas moins à bousculer le monde littéraire par un renversement des valeurs qui définissent le bon goût et le bel esprit, mais surtout par la contestation des autorités qui, confortablement installées sur le Parnasse, en ferment l’accès aux nouveaux venus. Les pièces rassemblées dans l’Amusement de Misodème et La Messagerie du Pinde alimentent ce programme. Henzi n’épargne aucune injure à
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art poétique Versuch einer kritischen Dichtkunst vor die Deutschen (1730). Au début des années 1740, elle s’est centrée sur la question du merveilleux religieux et la place de l’imagination dans l’art poétique, deux notions que Bodmer et Breitinger opposent au classicisme rationnel de Gottsched. S. Henzi : art. cit. [voir note 28] 5. Ibid. 6. S. Henzi : Songe de Misodème ou voiage sur le Parnasse de Hirschberg, ibid. feuille seconde 4. S. Henzi : Resolution de Misodème de s’ériger en Ecrivain, art. cit. [voir note 28] 8. S. Henzi : Conseil aux Méchans Ecrivains, ibid. feuille sixième 82.
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Gottsched et à ses amis : celui-ci donne « la Colique »37 aux muses ; son complice Daniel Stoppe (1697-1747) demeure un « grand Docteur en Bêtises / Dont les stupides Adhérans, / Sont Antipodes du Bon sens ».38 L’auteur exerce aussi sa satire contre les Français : le grand Boileau n’est pas toujours ménagé et JeanBaptiste de Grécourt (1684-1743) est la cible de plusieurs épigrammes.39 D’autres sujets intéressent sa verve de polémiste. En pleine guerre de Succession d’Autriche, l’ancien militaire s’exprime sur le mouvement des armées pour chanter la gloire de Louis XV ou pour se moquer des alliés austro-saxons. Dans La Messagerie du Pinde – presque essentiellement composée de vers –, Henzi diversifie cependant sa production. Il s’essaie entre autres à l’imitation burlesque en donnant les longs fragments d’un « Homère travesti » résolument graveleux.40 Ainsi, l’option du « méchant écrivain » apparaît comme libératrice. Au moment de lancer son second périodique, Henzi présente le désir d’écrire comme une « démangeaison » qu’il peut soulager légitimement, parce que les journaux du temps offrent une tribune aux mauvais auteurs : Tout ceci, Ami Lecteur, m’encourage, à mettre aussi la main à la plume. Je me sens une démangeaison extraordinaire dans cette partie de mon Corps, à tracer cent mille fois tout l’Alphabet sur du Papier. Ce seroit un grand malheur, s’il n’en naissoit pas quelques Paroles, mais par raport au sens, & à la liaison que ces Paroles doivent avoir entr’elles, c’est la le moindre des soucis d’un Auteur moderne, & sur tout d’un Ecrivain périodique […].41
Ses pièces seront « peu travaillées & par conséquent bonnes ».42 Omniprésente chez le Bernois, l’autodépréciation se mue en autodérision et se trouve ainsi réinvestie d’une valeur comique. D’ailleurs, si Henzi est un poète balourd, son lectorat suisse ne vaut pas mieux, comme on l’apprend dans une courte pièce sur « Le bon goût de V**** » : 37 S. Henzi : Reponse a la Lettre de Mr. le Chevalier de ***, ibid. feuille première 14. 38 Ibid. 16. 39 S. Henzi : Autre, La Messagerie du Pinde. Par M.O.L.E.E.B.H. [1] (s. l. [Neuchâtel] 1747) 40 ; Epigramme, ibid. 41 ; Autre, ibid. 40 S. Henzi : Homere travesti, ibid. 1-94 (pagination séparée) ; et dans la troisième pièce (s.l. [Neuchâtel] 1748) 91-132. Cf. Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux : L’Homère travesti, ou l’Iliade en vers burlesques. Ornée de Figures en Tailles-douces (Paris 1716). 41 S. Henzi : Au lecteur, La Messagerie du Pinde [1], op. cit. [voir note 39] 7. 42 Ibid. 8.
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A V****, dans un petit Bourg D’un des prémiers Cantons de Suisse, Mon Libraire à crû l’autre jour, Je ne sai pas par quel caprice, De pouvoir vendre de mes Vers ; Mais il ne fit pas son afaire, Car non plus qu’au fin fond du plus grand des Déserts Il n’y vendit point d’Exemplaire. Croyez-moi lui disois-je, au lieu de mes Ecrits Envoyez à ces beaux Esprits, Quelques fromages de Gruyéres ! Vous viendrez bien plûtôt à bout, De satisfaire leur bon goût.43
Henzi s’érige donc en champion du vers décomplexé ; le lieu commun de la grossièreté helvétique profite à son entreprise. Par la même occasion, il rallie également une tradition française bien établie, celle de la poésie burlesque. Son « Homère travesti » paraît trente ans après celui de Marivaux et un siècle après Le Virgile travesti de Paul Scarron.44 Par ailleurs, associer l’écriture en vers à une démangeaison grossière rapproche encore l’auteur suisse du cercle anglais de Jonathan Swift, Alexander Pope et John Arbuthnot dont le Peri Bathous, or the Art of Sinking in Poetry (1727) avait été traduit en français dès 1733. Dans cet anti-manuel de poésie, on peut lire que « l’envie d’écrire s’appelle proprement pruritus ou démangeaison » et qu’il est opportun de laisser parfois déborder sa « bile poétique » :45 « Il est donc manifeste qu’il faut tolérer la Médiocrité [poétique], & qu’on doit même la permettre aux bons Sujets d’Angleterre. »46 La grossièreté de Henzi n’est donc pas réductible au facteur helvétique, mais elle coïncide avec une posture burlesque qui profite d’une certaine forme de légitimité à l’échelle internationale.
43 S. Henzi : Le bon gout de V****. Conte, La Messagerie du Pinde 2, op. cit. [voir note 39] 55. 44 Cf. Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux : L’Homère travesti, ou l’Iliade en vers burlesques. Ornée de Figures en Tailles-douces (Paris 1716) ; et Paul Scarron : Le Virgile Travesty en vers burlesques, de Monsieur Scarron. Dedié à la Reyne (Paris 1683-1653). 45 Martin Scriblerus [John Artbuthnot, John Gay, Alexander Pope, Henri Saint Jean de Bolingbroke, Jonathan Swift] : Peri Bathos ou l’Anti-Sublime, c’est-à-dire l’art de ramper en poésie, David Bosc (éd.) (Cabris 1999) 36. 46 Ibid. 37.
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Dans d’autres registres, l’insécurité linguistique et poétique rattrape le Bernois. Quoique de langue maternelle allemande, celui-ci se complait dans le plus strict purisme lorsqu’il prend le rôle d’un critique littéraire. Ses longues « Reflexions critiques sur quelques Piéces de Poësie du Mercure Suisse de Janvier 1748 » frappent par l’hypercorrection qu’elles convoquent. Une épitaphe anonyme n’est que le « misérable galimatias » d’un « pauvre Rimailleur » :47 les hémistiches qu’elle contient sont celle d’un « Allemand françois »48 qui ne maîtrise pas la syntaxe. L’épître d’une jeune veuve de Berne trahit une méconnaissance des « règles de la Poësie & de la Langue Françoise » ;49 elle comporte des hiatus qui ne provoquent rien de moins qu’une « cacophonie insuportable » ;50 des « fautes contre la mésure » le disputent à des « fautes contre le génie de la Langue Françoise ».51 Tel autre poète suisse a le défaut de ne connaître ni « les règles, ni le génie de la Langue »52 ; il pèche contre la mythologie et il mélange inopportunément les tons badin et sérieux. Un peu plus loin, un « Germanisme »53 épouvante Henzi qui s’est probablement appliqué une rigoureuse autodiscipline pour éviter les tournures allemandes dans ses propres vers. D’autres erreurs dans l’alternance des rimes masculines et féminines sont présentées comme d’impardonnables « fautes d’Ecolier ».54 « Mais a quoi sert ce purisme outré ? »,55 se demande finalement Henzi qui réalise, au moment de terminer l’article, que ses observations sévères pourraient se retourner contre lui : « […] pour ce qui me regarde, Je dois dire avec Horace […] Qui veut qu’on lui pardonne, / Ne doit point critiquer trop rudemment personne. »56 Si la satire, l’invective et la parodie forment autant d’îlots qui placent le « méchant écrivain » en-deçà des traits de la critique et qui le préservent de l’insécurité littéraire, celle-ci n’est qu’esquivée et elle peut ressurgir à la moindre occasion.57 47 S. Henzi : Reflexions critiques sur quelques Piéces de Poësie du Mercure Suisse de Janvier 1748, La Messagerie du Pinde 3, op. cit. [voir note 39] 81. 48 Ibid. 82. 49 Ibid. 84. 50 Ibid. 51 Ibid. 52 Ibid. 86. 53 Ibid. 96. 54 Ibid. 98. 55 Ibid. 56 Ibid. 57 Lorsqu’il prépare une tragédie en cinq actes et en alexandrins sur Guillaume Tell, Grisler ou l’ambition punie, publiée de manière posthume (s.l. 1762), Henzi s’applique scrupuleusement