Master 2 Professionnel Direction Artistique de Projets Culturels Université Paul Valéry, Montpellier III
Déclaration sur le dialogue interculturel
Yvan Nommick
Sandrine Le Maléfant
Année universitaire 2011 - 2012
"Construire un dialogue interculturel effectif, avec la conviction que ce dialogue représente un instrument essentiel pour l'interaction pacifique entre cultures, groupes ethniques, religions, langues, croyances et environnements sociaux différents. Cette interaction favorisera un échange d'idées respectueux et enrichissant et aidera à identifier les limites qui définissent les individus et les communautés. […] S'opposer à tous les stéréotypes, les préjugés, la discrimination et l'ignorance par rapport aux cultures différentes, étrangères ou minoritaires, en encourageant le dialogue interculturel […] en mobilisant leurs ressources créatrices collectives et en célébrant cette participation comme un lien enrichissant entre les personnes."
À l'heure de la mondialisation, du décloisonnement des frontières, de l'élargissement des frontières de l'Europe, de la libre information sur les réseaux sociaux, la diversité culturelle s'insère au cœur des débats de politique interne à chaque pays et des débats de politique internationale. Pour les professionnels de la culture, les raisons d'être d'une manifestation, s'inscrivent aujourd'hui dans une réflexion bien au delà de la simple programmation. L'engagement vis à vis de la création contemporaine, l'analyse de la typologie des publics et de sa médiation, la prise en considération du territoire choisi et de la valorisation de son patrimoine et de son économie… autant de discours induits à mêler. Le professionnel de la culture se doit plus que jamais d'orchestrer ses projets avec finesse et discernement afin que toutes ces palettes se trouvent à la lumière des bonnes nuances : les projets, réunissant désormais bien de nouveaux acteurs et enjeux se doivent d'être au service notamment d'un dialogue interculturel fort et facteur de cohésion sociale. Alors que le débat sur l'identité nationale bat son plein en cette période d'élection présidentielle en France et dans le reste des politiques internationales, la volonté d'introduire, encore et toujours plus le dialogue interculturel, fruit de réflexions au sein de l'EFA et du "Groupe de Fribourg" depuis de nombreuses années n'est pas anodine. Pourquoi ? Le dialogue interculturel introduit les notions de réciprocité dans les échanges, de renoncement à l'ethnocentrisme, et donc de complexité dans les relations entre les cultures. Il se joue sur plusieurs strates. Parler d'inter-culturalité, revient à vouloir faire dialoguer deux sociétés de cultures différentes. Et la question se complexifie lorsque l'on observe qu'au sein de chaque nation, à l'histoire et aux cultures communes, l'Histoire à créée des territoires où la multi-culturalité est effective et où se croisent différentes cultures, savantes comme populaires. L'enjeu aujourd'hui est surement de créer l'interaction, aboutissant à une mise en commun de ces cultures afin de faire naître un nouvel espace culturel issu de ce melting pot. Dans une réalité effective, cette volonté de dialogue interculturel, développée dans ses prémices afin de réunir les pays de l’Europe après la deuxième Guerre Mondiale, n'est-elle qu'une vague utopie, ou correspond elle à un réel des possibles ? Des notions fondamentales de l'extrait de cette déclaration, celle de "dialogue interculturel effectif comme instrument" pose une première interrogation sur la responsabilité des professionnels de la culture à créer une communication, un message, à travers des codes autres que ceux réduits uniquement à ceux de la langue. L'art et la culture : langages universels, dont la responsabilité de ses acteurs est de les élever à un chant commun et non d'en ébaucher un babillage réduit à la compréhension uniquement d'une caste, d'une élite ou d'un clan.
Pour illustrer cette notion de "dialogue interculturel comme instrument ", il est intéressant d'observer une manifestation créée en France par le Ministère de la Culture en 1982 : La fête de la musique, manifestation gratuite, née de réflexions sur la pratique musicale et son évolution, est en quelque années devenue l'une des plus grandes manifestations culturelles française. Il y a vingt ans "Faites de la musique, Fête de la Musique", la formule devenue mot d’ordre n’avait rien du slogan. "Cette mobilisation des musiciens professionnels et amateurs, cette attention nouvelle portée à tous les genres musicaux, devenait ainsi, à travers la réussite immédiate d’une manifestation populaire et largement spontanée, la traduction d’une politique qui entendait accorder leur place aux pratiques amateurs ainsi qu’au rock, au jazz, à la chanson et aux musiques traditionnelles, aux côtés des musiques dites sérieuses ou savantes." De cette ambition mise en place par Jack Lang, à l'époque Ministre de la culture, s'est créée une émulsion bien au delà du simple fait de partager ensemble la musique des amateurs et des professionnels. La manifestation est rapidement devenue un moment de découverte de l'autre et de partage. En effet, amener la musique dans la rue et au sein de la cité a permis le décloisonnement des pratiques et ainsi des cultures. Le jazz, le Hip Hop, le raï se dé-ghettoïsent et côtoient désormais à quelques pas, le chant grégorien et la musique de chambre. Pour de nombreux citoyens elle a été l'occasion de découverte des musiques du monde, pour d'autres, la découverte de Beethoven ou de Couperin. Et bien au delà, cette démocratisation de l’accès aux pratiques artistiques et culturelles, a favorisé l'investissement de l'espace public comme lieu de savoir vivre ensemble. Egalement elle a pu permettre l'établissement d'un lien entre la ville et sa banlieue, elle a investi les prisons, est entrée dans les hôpitaux, les établissements scolaires, les communes rurales. À peine 3 ans après sa première édition en France, forte de son succès et à l'occasion de l'Année Européenne de la Musique, son modèle a commencé à s'exporter. La manifestation française est aujourd'hui reprise dans plus de cent pays et sur les cinq continents. Preuve que l'art et le partage des cultures sont de réels outils au service de la cohésion sociale et de la compréhension de l'autre. Qu'en est-il, quant à la promesse d'être le vecteur "d'une interaction pacifique favorisant les échanges d'idées" ? De nombreux exemples montrent que le dialogue interculturel se crée naturellement par le biais et grâce à la curiosité des artistes. C'est particulièrement vrai au sein de courants récents dont les protagonistes ont été bercés dans leurs enfances par la cyberculture. C'est le cas de nombreux acteurs de la Street Culture et du Street Art, qui ont su prendre à partie les nouveaux outils techniques et communicationnels, afin de faire circuler, souvent sous couvert d'anonymat, de nombreuses initiatives permettant la circulation d'idées respectueuses et d'une culture commune, à travers le monde. Banksy, Miss Tic, C215, Spaces Invaders, autant d'œuvres apposées à travers les rues des grandes villes du monde, autour
de mêmes idées conductrices : décloisonnement du marché de l'art - l'œuvre quitte la galerie pour investir la rue - revendications pro-libertaires, souvent politiques et anticapitalistes. L'art s'inscrit dans l'Artivisme. Les slogans sont souvent percutants, les pièces pleines d'humour et ne nécessitent, ni codes, ni apprentissages préalables à leurs compréhensions, qu'elles soient installées à Bangkok, New Delhi ou Paris. Dans cette démarche de "création d'une interaction pacifique entre cultures, groupes ethniques, religions, langues, croyances et environnement sociaux différents", le Festival Transeuropa est un également un exemple illustratif. Sa prochaine édition, qui s'ouvrira le 9 mai prochain, prendra place simultanément dans 14 villes à travers l'Europe. Il se revendique d'être un espace public et ouvert pour l’émergence d’une Europe alternative. "À travers une série d’évènements, de discours et de pratiques interconnectés, ce festival vise à produire un espace partagé et collaboratif afin de promouvoir une idée alternative de l’Europe". Mouvement trans-national, il converge tout au long de l'année afin de permettre des interactions entre les pays pour maintenir l'existence d'un espace ouvert et partagé en dehors du festival. "Mobiliser les ressources créatrices collectives et en célébrant cette participation comme un lien enrichissant entre les personnes." Telle est une des autres ambitions de l'énoncé du dialogue interculturel. Playing for Change, est un mouvement multimédia, né en 2005, d'une volonté de connecter et de promouvoir la paix dans le monde grâce au medium musical. Il consiste à faire chanter simultanément aux quatre coins de la planète, part des musiciens de cultures et d'origines totalement différentes et ne s'étant jamais rencontrés, une même chanson. Le projet s'est crée autour de "la conviction que la musique repousse les frontières et nous aide à nous projeter au delà de nos différences, quelles que soient nos origines, nos opinions politiques, ou la nature de notre spiritualité. La musique a le pouvoir de nous unir en tant qu'habitants de la même planète." Pari tenu ? Fort du succès rencontré, la Fondation Playing For Change, organisme à but non lucratif, voit le jour, à peine deux ans plus tard, avec pour vocation de créer et de développer des écoles de musique pour les communautés rencontrées au cours du projet initial. En 2012, avec pas moins de quarante deux millions de vues de la reprise du standard "Stand by me" et deux cent quatre vingt cinq mille adhérents à la page du facebook du projet, on ne peut qu'admettre le caractère fédérateur d'une telle initiative. Schopenhauer, convaincu que "La musique exprime ce qu'il y a de métaphysique dans un monde physique", pourrait se réjouir d'une telle réalité de sa pensée près de deux cent ans plus tard. Citons encore JR, artiste–guérilla, qui entre 2004 et 2006 a réalisé Portrait d’une génération, des portraits de jeunes de banlieues qu’il expose, en très grand format. Projet initialement illégal il deviendra officiel lorsque la mairie de Paris affichera ses photos sur ses bâtiments. .L'ambition de l'artiste est d'amener l'art dans la rue : "Dans la rue, je touche des gens qui ne vont jamais au musée."
Faire de la ville et de la rue, la plus grande galerie du monde… En 2007, il réalise Face 2 Face, "la plus grande exposition photographique illégale jamais créée". JR affiche d’immenses portraits d’Israéliens et de Palestiniens face à face dans huit villes palestiniennes et israéliennes, de part et d’autre du mur. En 2008, JR part pour un périple international à l'occasion de Women are Heroes, un projet grâce auquel il ira à la rencontre des femmes en Inde, en Afrique, au Brésil, pour souligner leur courage et faire valoir leur dignité. Par la création de cet art infiltrant qui s'affiche partout, sans cartels et surtout là où l'art n'avait initialement pas sa place, il crée un espace libre, une espace de rencontres, un espace de force et d'espoir. Si "L'Art peut changer le monde ?" : il en en convaincu. En 2010, à 28 ans, il devient le premier français à se voir décerner le Ted Price pour l'année 2011 assortie de " Vœux pour changer le monde". Il y a quelques semaines, sur les abords de l'Université Paul Valéry de Montpellier III et dans quelques quartiers de la ville, on a pu voir fleurir Inside Out, un de ces derniers projets. La question du dialogue interculturel bat son plein, et en fait un des débats phare des rencontres professionnelles culturelles de nombreux festivals. Si ces " espaces de réflexion, d’échanges et de débats sur des problématiques actuelles rencontrées par le secteur culturel et touchant, plus largement, l’ensemble de notre société" - comme les décrivent le festival des Transmusicales de Rennes - se multiplient ces dernières années, c'est bien parce que nos sociétés sont en quête d'une identité que certains croient perdue ou en désuétude. Or, tous les exemples d'initiatives citoyennes cités ci-dessus, nous prouvent que le "vivre ensemble" et la découverte de l'autre dans toute la richesse de ses différences, n'est en rien une perte de son identité, mais l'ouverture vers une identité non figée et sans cesse renouvelée. Tant que les professionnels de la culture continueront à s'interroger sur le cheminement vers les droits culturels ou encore le sens des responsabilités pour les arts et la culture, tant que l'artiste demeurera un acteur essentiel du vivre ensemble, et de la démocratie, de nombreux Ai Weiwei continueront à lever le poing encore plus haut, pour dénoncer lorsque la liberté est bafouée, d'autres poètes prendront leurs plumes pour écrire encore de longues lettres, et nous aurons encore à découvrir et à vivre ensemble, de belles utopies…
Sources
Webographiques www.fidh.org www.lestrans.com www.cultureactioneurope.org www.banksy-art.com www.transeuropafestival.eu www.ted.com www.playingforchange.com www.interculturaldialogue2008.eu www.efa-aef.eu www.ec.europa.eu www.injep.fr Bibliographiques Women are Heroes - JR - Editions Alternatives (2010). Artivisme - Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi - Editions Alternatives (2010). Paris Pochoir - Samantha Longhi et Benoît Maître - Editions Alternatives (2011). Le Monde comme volonté et comme représentation - Arthur Schopenhauer - PUF (2004).