SHALOM SALAM maintenant
Du même auteur au Rouergue L’amour vache – roman doado, 2008. Lili la bagarre – roman zig zag, 2008. Dix-huit baisers plus un – roman doado, 2008. Le métier de papa – roman zig zag, 2009. Un petit bout d’enfer – roman doado, 2009. Ceux qui n’aiment pas lire – roman zig zag, 2011. Le rire des baleines – roman dacodac, 2011. Plié de rire/vert de peur – roman boomerang, 2012. Les Maths à la petite semaine – roman jeunesse (ill. Cécile Bobon), 2013. La Philo à la petite semaine – roman jeunesse (ill. Cécile Bonbon), 2013. L’Histoire à la petite semaine – roman jeunesse (ill. Cécile Bonbon), 2014. Le Français à la petite semaine – roman jeunesse (ill. Cécile Bonbon), 2014. Quarante tentatives pour trouver l’homme de sa vie – La brune, 2015. Que du bonheur ! – roman doado, 2016. Adieu croquettes ! Adieu caresses ! – roman boomerang, 2016. Les attachants – La brune, 2017. Encore plus de bonheur – roman doado, 2017. La plus belle de toutes ! – roman doado, 2018.
Photographie de couverture : © Didier Ben Loulou Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com
Rachel Corenblit
SHALOM SALAM maintenant
Pour MoĂŻse et Ethel, Serge et Tamara.
Léah Jérusalem, février 1948
On lui a rasé les cheveux à cause des poux. Saleté de merde, elle se dit, merde de merde et vie de merde et rien pour la rendre belle. Rester enfermée dans la cave pendant que ça explose et que tous, ils s’envoient des balles dans la tronche. Et son père, depuis trois mois, disparu, comme ses tifs et l’envie de rigoler avec. Reste que l’odeur de peur de sa mère qui tremble dès qu’il faut sortir pisser et le grand frère qui voudrait partir. Trois mois qu’ils sont dans la cave. Dans la rue, on court, on hurle et Mme Veiselman dit qu’ils vous plantent leurs poignards juste au milieu du cœur, sans réfléchir. Sans viser. Faut dire que Mme Veiselman, elle a peur. Même quand elle pète, elle a peur. Même quand elle dort, elle ne ferme pas les yeux ; elle croit que le monde s’écroule sans cesse. Que les Arabes vont venir la tirer du trou où elle se planque pour la briser, lui rompre le cou. Elle soupire fort, elle pleure tout le temps et sa 7
mère aussi. Dans un coin, au fond de la cave, la niche des pleureuses, elle appelle ça. Il y a aussi sa tante Ida et Mme Haïmof, la voisine du troisième et Mme Chemberg qui se masse les pieds en même temps qu’elle essuie ses larmes. Elles se courbent, les dames, elles se cognent presque le front et leurs mains trempent dans leurs mouchoirs. C’est tout petit, la cave, c’est minuscule et tout le monde absorbe. Elle, elle s’en fiche. Les explosions, c’est pas important. Les cris, la nuit, qui descendent jusqu’au fond, ça ne la réveille pas. Parce que mourir, c’est rien. Juste ses cheveux. Elle les regrette. Ils étaient noirs, longs et bouclés. Une vraie crinière de lionne. Mais tous les gosses y sont passés. Moïschélé, son frère, ressemble à un oiseau déplumé et ses deux cousins et les enfants Haïmof et la grande Chemberg qui a quinze ans et des nénés gros comme la lune, tous, ils ont le crâne dégagé. Le visage moche. L’air du pauvre qui va bientôt crever. Crever, elle s’en fiche. Plein de fois, elle a failli. L’explosion du King David Hotel. Elle rentrait avec Moïsché et Joséphine de la piscine du centre sportif, le YMCA. Le bruit leur a pété dessus comme un dragon qui souffle son feu. Ils ont attrapé le vent brûlant en plein visage. Pas le temps de se jeter par terre. Pas le temps de réfléchir, de pleurer, de prier. Après, ils ont vu les gens courir dans tous les sens, 8
hurler. Les soldats égarés, leurs casques oubliés, les visages rougis et les ambulances affolées sous le ciel bleu. L’épicerie de Mahmoud. Bombée. À deux pâtés de la maison. Elle faisait une sieste dans le salon, la fenêtre fermée pour ne pas entendre le brouhaha de la rue King-George. La vitre a éclaté en mille morceaux qui sont allés se planter sur le canapé. Là où elle dort d’habitude. Elle s’était assoupie dans le fauteuil. Deux centimètres. Pas grand-chose. À quoi ça tient ? Réussir à respirer. Ne pas penser. Alors la cave, le noir, les bougies de shabbat qui enfument les vivants qui s’enterrent, c’est pas une vie. Non. Depuis longtemps, c’est pas une vie.
Oumaïma Jérusalem, vieille ville, quartier arabe, 29 novembre 1947
Accrochés à la radio. Depuis deux heures déjà. Deux heures à attendre. La réception est bonne et la voix de l’homme est claire et forte. Elle s’étale dans le salon, elle envahit la maison, s’incruste dans les chambres blanches de l’étage et dans le jardin où elle pénètre dans la terre. Elle s’écoule avec l’eau de la fontaine, éclabousse les mosaïques du patio et s’étire jusqu’à la cuisine pour se fondre dans la pâte du pain que pétrit Ima. L’homme parle en anglais parce que c’est la langue de la guerre. Ici. Ce qu’il dit, pourtant, c’est comme une chanson. On reconnaît des mots qui reviennent, comme un refrain et ça donne envie de les répéter, sauf que personne ne parle. Et du coup, elle se tait. Elle aurait envie pourtant. Dire « yes », voilà, tout simplement et plonger ses yeux dans ceux de son père qui d’habitude sourit et se renverse la tête en arrière pour qu’elle lui 10
attrape la pointe du menton. « Yes, daddy » et monter sur ses genoux pour lui tirer les poils du nez et qu’il éternue un grand coup en l’envoyant sauter en l’air pour toucher le plafond et redescendre sur terre, dans les bras de papa fort. Papa drôle. Papa roi des papas. Mais personne ne bouge. Accrochés à la radio, crispés, tendus et elle sent bien que c’est une histoire dure, là, qui se raconte, un truc pas facile qui les rend lourds. Toute la famille est présente. Les deux frères du papa et leurs femmes qui sont dans la cuisine où on entend bien, quand même, et le père du papa qui a la main posée sur son front et les yeux fermés. Et le papa qui a un stylo dans la main, et qui écrit en même temps que l’homme de la radio parle. Il fait des traits. Pour compter, elle se dit. Faire des traits, ça sert soit à ne pas s’ennuyer, soit à faire des comptes. Peutêtre qu’il dessine tout simplement et que ce que dit l’homme à la radio n’est rien qu’un jeu. Mais c’est le silence et cette voix qui gonfle, porte la maison sur son échine. Alors elle regarde la mouche qui vole et se pose sur la main du grand-père qui ne la chasse pas, courbé qu’il est, à écouter la musique de la voix. Et la mouche redécolle, elle tourne et cherche la fenêtre. Elle se cogne contre une des vitres. C’est débile, les mouches, ça n’a conscience ni des pièges ni des mots. Ça tourne en rond. Et la nuit doucement avale la pièce sans que personne ne songe à allumer les lumières. À un moment, papa lève la tête et la regarde. 11
Va, il dit, c’est fini. Elle n’ose pas demander ce qui est fini parce qu’elle sent dans sa voix que c’est trop et qu’il pourrait tomber et elle ne veut pas qu’il se fasse mal. L’homme à la radio n’a pas achevé son refrain mais grand-père se lève lentement et il éteint le poste. Il montre son dos plié et sa bosse ressort, toute ronde, juste au milieu. La bosse de la chance, on dit dans le quartier, la bosse du paradis. Celle du papi et quand on la touche, on dort bien et on mange bien et la vie chante. Personne ne parle. Quand il se tourne vers sa famille, dans sa maison, dans cette ville, il a les yeux pleins de larmes et elle se dit qu’un vieux, ça ne devrait pas pleurer. À six ans, on peut. Même à vingt ans, quand on se marie ou quand on s’écorche. Mais quand on est vieux, on a l’habitude, on n’a plus besoin de pleurer. Ce n’est pas nécessaire. Elle tend la main pour saisir celle de son père, elle n’attrape que du vide. Parce que son père se cache les yeux. Et qu’il pleure aussi. Elle ne sait plus quoi faire. Elle ne comprend pas. Et dans la rue, on entend la terre entière se lamenter.
David Chichilianne, village sous le plateau du Vercors, juin 1943
Depuis deux jours, il ne mange plus. Il a mal à la tête, mal au ventre, mal au cœur, aux mains, aux pieds, mal partout. Un petit tas de mal. Qui se ratatine et se concentre. Il ne dit rien, pourtant. Rien ne sort de sa bouche fermée, double fermée, triple bouclée. Il le sait, on ne doit pas parler. D’abord parce que ça ne sert à rien et puis, les mots, c’est traître. On croit qu’on dit un truc et c’est tout autre chose que ça veut dire. Vaut mieux la bouche cousue. Et penser dans sa tête. Mais quand on a mal, vraiment mal, les mots se tordent en même temps que le corps. On reste vidé et troué et tordu avec des tourbillons dans les veines. Pour ne pas se laisser emporter, il ne bouge plus. Pas un millimètre de mouvement. Il reste dans son lit. Qui n’est pas son lit. Dans une chambre qu’il ne connaît pas, dans un endroit qui pourrait être le bout du monde, mais il sait que la terre n’a pas de fin. Sa mère est à côté. Il l’entend parler avec la grosse dame. Elle chuchote, mais il sent qu’elle est inquiète. 13
Quand elle le rejoint, elle s’assoit près de lui, lui passe la main dans les cheveux et avec ses lèvres, elle vérifie s’il a de la fièvre. Elle soupire et il voit toute la peine qu’elle a, le souci, la peur et par-dessus, cette inquiétude qui embrouille tout. – Bon, elle dit, bon, on va faire venir le médecin. Elle a parlé en français. Depuis quelque temps, elle ne parle que cette langue et l’accent qu’elle a est comme une torture. Il sait qu’elle contrôle sa bouche et qu’elle articule bien, mais les sons roulent à l’envers et elle a beau s’appliquer, les voyelles s’envolent et les consonnes se désarticulent. Lui, il est né en France et son français est pur. Il n’a pas d’efforts à faire. Ça lui coule naturellement de la bouche. Et quand il parlait, elle était fière, il voyait son sourire et le rouge sur ses joues. – On va faire venir le médecin, Mme Alain dit qu’il est correct et que tout ira bien. Et tout ira bien, Doudilé. N’aie pas peur. Bien sûr qu’il a peur. C’est comme le mal. C’est partout dans son corps, ça l’enrobe, ça l’entoure, c’est une deuxième peau. Il a peur la nuit, quand les gens font semblant de dormir et le jour, quand on fait semblant de marcher ou de rire ou de parler. À l’école, il a peur quand les maîtres lui demandent son nom. Il a peur que l’ancien lui échappe. Il a peur que sa bouche se décoince et que le Grand Contrôle qu’il exerce se brise et que les mots s’échappent. Tout ceux qu’il n’a pas le droit de dire. Et puis, un médecin, ça 14
connaît tout. C’est fort. Et sa mère le sait, c’est pour ça qu’elle hésite et qu’elle tourne en rond. Elle voudrait en parler à son père, mais ils ne sont dans le village que depuis quelques jours et c’est risqué de s’écrire. Risqué de se faire remarquer. Respirer, c’est risqué. Alors quand l’homme entre dans la chambre, il serre les mâchoires. L’homme veut se laver les mains. Il ne parle pas beaucoup, il ne lui demande pas son nom. Il pose sa mallette sur le lit, le fait se redresser, lui écoute les poumons sans jamais regarder sa mère qui est debout contre le mur, les mains derrière le dos. Comme devant un peloton d’exécution. L’homme palpe le ventre, le cou. Il ne s’adresse pas à la mère. – Baisse ton pantalon. Il hésite. Doucement, il se tortille et fait glisser son pantalon de pyjama le long de ses fesses. Personne ne parle. L’homme ne touche rien. Il se lève, referme sa mallette. Le monde n’a pas de fin, il est rond et ce qui est rond est infini. Tout recommence toujours et l’on revient au point de départ qui est aussi un point d’arrivée. Quand on a conscience de ça, on sait qu’il est inutile de vouloir se débattre.
Yashin Ein Zeitoun, village près de la ville de Safed, Galilée, octobre 1948
Sur la charrette, on a empilé le grand matelas de la chambre des parents, le coffre en bois de Ischam dans lequel on a mis les draps, les couverts en argent, les bijoux de Samia, les deux grosses couvertures en laine et le manteau de fourrure de maman. On a pris deux chaises et la table basse du salon et le pot en grès. On a pris des valises de vêtements, tout ce qu’on a pu rafler au passage, deux poupées, la boîte à fromage et les tableaux, les coussins, les rideaux et des tabourets et les trois tapis de l’entrée et celui qui était dans la chambre d’amis. Et aussi le service à thé, les petites cuillères, la lampe du jardin, la cage des oiseaux qui pèse dix tonnes, des bougies, des allumettes, du papier. La photo encadrée du père qui est mort, devant la maison avec le soleil sur le côté et les oliviers qui l’entourent. Sur la charrette, on a placé un vieux qu’on a rencontré et qui crachait ses poumons. Sa canne, il l’avait perdue dans la foule et sa famille aussi, alors l’oncle l’a porté et l’a hissé sur le matelas, tout en haut. Ses 16
jambes brinquebalent dans le vide et les mains du vieux tremblent. Il parle tout seul, un petit murmure, presque rien, le vent sur sa peine. Lui, il marche à côté. Ce matin, on l’a tiré du lit en hurlant. Sa mère. Et son oncle aussi. Il fallait se dépêcher, ils arrivaient, ils allaient tous les tuer, tous les massacrer, les sauvages, les assassins, les Juifs. Il était bien son rêve, pourtant. Assis sur un chameau blanc, il mangeait des bonbons et devant lui, la mer, avec des bateaux et le ciel bleu. Des mouettes qui chantaient comme des rossignols. Juste le temps d’aimer vivre, puis sa mère en train de les secouer, lui, Ischam, Imad et Islam et dans la chambre des filles, Samia et Fatima. Ils se sont vite habillés, sans parler parce que ça ne servait à rien et que la mère brassait l’air pour eux. Ils ont empilé tout ce qu’ils trouvaient dans la charrette pourrie, celle qui traînait au fond du jardin. Elle servait à l’arrière-grandpère, avant, quand il portait ses légumes au marché. Ça faisait un bail qu’elle pourrissait au fond. Pour rire, on l’appelait l’Héritage de la famille. Pour rire. Il marche à côté et il a mal aux pieds. Ses chaussures sont trop fines, le cuir commence à se détacher et les semelles partent en lambeaux. Il n’a pas eu le temps d’en choisir une bonne paire, les Juifs étaient dans le virage avant la grande montée du village. On voyait la poussière de leurs tanks et le raffut de leurs armes. Ça sentait le brûlé. Il marche à côté et il tourne la tête sans cesse. Pour voir si les Salauds ne sont pas derrière, s’ils ne vont 17
pas les rattraper pour les égorger, les clouer avec leurs mitraillettes. Ratatata, une salve et plus de jambes, plus de cœur, plus de mots. Il a vu son voisin se faire étaler, direct au sol, plus rien, avec des trous dans le ventre et le rouge qui pissait et s’écoulait sur le sol. Ce matin. Ça lui a surtout éclaté dans les oreilles, les détonations et les cris des femmes qui fuyaient en courant. Un essaim de guêpes affolées. Il a du mal à marcher parce qu’il y a du monde sur la petite route. Il faut attendre et parfois s’arrêter mais quand on est immobile, il y a toujours quelqu’un pour pleurer ou tomber ou gémir. On le pousse alors et il cogne quelqu’un, c’est gênant, il s’excuse et au bout d’un moment, il ne dit plus rien. On ne l’entend pas. Et puis, surtout, il a du mal à marcher à cause de ce qu’il tient dans la main. C’est lourd, ça le déséquilibre. Il ne sait pas quoi en faire. Ça le gêne vraiment mais il n’ose pas le rendre. Son oncle le lui a donné en lui disant : – Tu es le plus grand, c’est à toi qu’il revient ! Il n’a pas pu refuser, dire non, simplement, alors il se le trimballe et ça pèse le poids d’un âne mort, un fusil.