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"Théo et Elisa à la poursuite de la grande baignoire blanche" de Pascal Prévot - extrait

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ThĂŠo et Elisa

Ă la poursuite de la grande baignoire blanche


Du même auteur au Rouergue Rien ne presse, Majesté ! – roman zigzag (Illus. Benoit Audé), 2015. Théo, chasseur de baignoires en Laponie ! – roman dacodac (Illus. Gaspard Sumeire), 2016.

Illustration de couverture : Gaspard Sumeire Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com


Pascal Prévot

Théo et Elisa à la poursuite de la grande baignoire blanche Illustrations de Gaspard Sumeire


1. Comment chasser un robinet dans la jungle ?

La plupart des gens vous diront qu’il est facile de poursuivre un robinet. Pour la simple et bonne raison qu’un robinet en fuite laisse des gouttes d’eau derrière lui. C’est vrai, mais la jungle, ne l’oublions pas, est un milieu humide : les fragiles indices que sont les gouttes se perdent dans le ruissellement général. – Qu’en penses-tu, Elisa ? demanda mon père, le regard braqué sur une fougère géante, tandis qu’il s’épongeait le front avec un mouchoir complètement trempé. Nous crapahutions depuis des heures dans la forêt de Nyungwe, baignés de sueur, nos harpons 7


sur le dos, sous des arbres hauts comme des cathédrales. Elisa observait une goutte légèrement rosée qui tremblotait au creux d’une feuille dentelée. – Le robinet est passé par ici. La goutte présente une faible trace de rouille, faible mais certaine. Mon père sourit en fourrant son mouchoir dans sa poche. Il avait vu juste en proposant à Elisa de nous rejoindre comme apprentie dans notre dynamique petite entreprise de chasseurs de baignoires. Elisa avait gagné son estime en nous aidant à capturer la baignoire démente qui semait la terreur dans le château de son grandpère en Laponie. Elisa avait été emballée par ce projet professionnel et moi, je n’avais rien contre l’idée de passer mes journées avec Elisa. – Finement observé, approuva mon père. Depuis qu’il s’est enfui, ce robinet n’est plus dans son écoulement normal. L’eau stagne à l’intérieur de son bec. La rouille l’attaque. Il n’en est pas conscient, mais il met sérieusement son acier en danger. Elisa se releva après avoir chassé de la main la douzaine de fourmis rouges affamées qui grignotaient bruyamment le bas de son pantalon. 8


– Et c’est grave ? s’inquiéta-t-elle, déjà prête à se faire du souci pour le robinet. – Dans cette humidité, le mal peut progresser très vite, répondit mon père de son air le plus sombre, avant de se tourner vers moi. – À ton avis, Théo, quel chemin devons-nous suivre ? Il en avait de bonnes ! Il n’y avait aucun chemin dans cette jungle. Seulement des fougères coupantes et des avalanches de lianes qui s’entortillaient parmi les branches. De temps à autre, le soleil perçait entre les frondaisons. Chaque rayon était si chaud qu’on aurait dit une brûlure. J’aurais bien proposé de consulter un hygromètre mais le taux d’humidité était si élevé qu’il dépassait la capacité de nos appareils. Je cherchai l’inspiration en regardant le bout de mes bottes en caoutchouc certifiées résistantes aux araignées venimeuses – un cadeau de la grande-duchesse de Bessarabie, la maman d’Elisa – quand une seconde goutte rosée tomba du ciel et se dilua dans la première… Comment était-ce possible ? Je levai les yeux, puis le bras, l’index pointé vers le haut. Mon père m’imita avec surprise, Elisa 9


avec confiance. À force de scruter la cime des arbres où tous les verts du monde semblaient se mélanger, je finis par distinguer un éclat métallique. Papa régla ses jumelles et hocha la tête. – Il est là, murmura-t-il. Complètement vautré sur une branche. Tranquille. J’ai l’impression qu’il a le hoquet. – Ah bon ? s’étonna Elisa. – Oui. Il sursaute régulièrement et perd une goutte à chaque fois. Et, en effet, la fougère géante frissonna sous l’impact d’une nouvelle goutte. – Un coup de chance. Nous ne l’aurions pas repéré sans cela. J’ai déjà vu un cas semblable. Le canal de Panama. Une terrible crise de hoquet. Un hoquet géant pour tout dire. Les bateaux ne tenaient plus en place. Ils sautaient comme des bouchons de champagne. Certains retombaient très loin, dans la forêt amazonienne ou sur les gratte-ciel de New York. Une belle pagaille, si vous voulez mon avis. Mais je vous raconterai la fin plus tard. Nous avons à faire. C’est vrai qu’il y avait un peu urgence. Le robinet en fuite n’était autre que la source du Nil. Depuis qu’il s’était enfui, le fleuve s’était tari. 10


Plus de Nil. L’alimentation en eau de plusieurs pays africains était devenue un problème. – C’est quand même bizarre qu’un robinet soit la source du Nil, avait remarqué Elisa. J’avais lu que c’était un mélange de pluies et de lacs. – C’est ce qu’on dit. La vérité est plus simple et plus pratique, avait rétorqué mon père. Un problème ? Hop ! On ferme le robinet, et tout s’arrange. Ça se passait déjà comme ça dans l’Antiquité. On tournait le robinet et zou, c’était parti pour une nouvelle crue annuelle. C’est ainsi que nous avons appris l’existence d’un métier que nous ne connaissions pas : concierge de robinet. C’était d’ailleurs le concierge du robinet du Nil qui nous avait engagés pour ramener son robinet à la maison, c’est-àdire, dans le petit trou vaseux où il passait sa vie. – Ça lui arrive de temps en temps, nous avait-il assuré en soupirant. Il part se promener en forêt. Il revient toujours, une fleur de lobélie géante décorant son écrou de compression. Mais là, il est en retard… Bon. De remuer ces souvenirs ne nous mettait pas en avance, nous non plus. On avait un fleuve à réparer. 11


– Qu’est-ce qu’on fait, papa ? – On monte chacun dans un arbre, on rampe sur les branches hautes, on cerne le robinet et, à mon signal, on se jette sur lui. L’un de nous réussira bien à l’attraper et celui-là, petit veinard, les deux autres le retiendront par le fond de son pantalon pour l’empêcher de tomber. Elisa et moi avons échangé un regard. Ça sonnait bien. Le frisson d’une belle capture de robinet nous parcourut des pieds à la tête. Nous avons chaussé nos crampons et enfilé nos harnais. Nous avions déjà parcouru cinq ou six mètres, chacun sur notre tronc aussi lisse qu’une colonne de temple grec, quand le téléphone de papa se mit à sonner. J’ai regardé en bas. Papa était tranquillement assis dans la mousse baveuse de rosée et grouillante de fourmis rouges survitaminées. D’une main il se débattait avec un crampon récalcitrant et de l’autre avec son portable. Il finit par prendre la communication. Il se taisait, très attentif. Nous attendions. Le vacarme de la jungle, hurlements lointains des singes, trilles perçants des oiseaux, craquements sonores des troncs mêlés, s’imposa à nos oreilles. Puis papa se dressa comme un ressort. 12


– La… grande… baignoire blanche ? articulat-il d’une voix blanche, elle aussi. Elisa semblait aussi perplexe que moi. La grande baignoire blanche ? Qu’est-ce que c’était, la grande baignoire blanche ? Et nous, que devions-nous faire ? Reprendre notre ascension ? Le robinet continuait à se dorer la pilule au soleil et pendant ce temps l’Égypte se transformait en désert. – Les enfants, on s’en va, dit papa. – Et le robinet ? – Je m’en occupe. Il y a une autre technique. Moins rigolote, moins instructive, mais on n’a plus le temps de finasser. Papa balança un solide coup de pied à la base de l’arbre où le robinet se prélassait. L’onde de choc se répercuta jusqu’aux plus hautes branches en s’amplifiant. Nous la sentîmes au passage. Le robinet déséquilibré bascula dans le vide. Mon père ouvrit son sac à plomberie et réceptionna le fugitif avant qu’il ne touche la mousse. Il ficela promptement son sac et le jeta sur son dos. – Les enfants, on est partis. Nous avons glissé jusqu’au sol et rangé notre attirail en un rien de temps, intimidés par la 13


gravité de mon père. Ce n’est qu’en rebroussant chemin, à travers les broussailles, que je me suis risqué à troubler son silence. – Papa ? – Mmm ? – La grande baignoire blanche ? Qu’est-ce que c’est ? Mon père me regarda d’un œil agrandi et vague, comme s’il contemplait je ne sais quel spectacle effrayant à travers moi. – La grande baignoire blanche… ? Tout simplement l’aventure la plus terrible qui puisse survenir dans la carrière d’un chasseur de baignoires. Mon père était visiblement impressionné. Je ne l’avais jamais vu ainsi, lui qui avait dompté des hordes de piscines révoltées qui menaçaient de submerger la Côte d’Azur en retournant à la mer. Dans son dos, le robinet fredonnait une berceuse dans une langue douce et mystérieuse. Les yeux de mon père jetèrent des étincelles. – L’aventure la plus terrible et la plus excitante, ajouta-t-il en accélérant le pas. Nous avons revissé le robinet sur son tuyau, dans son petit trou de vase. Le concierge l’a manœuvré. La rivière Rukarara s’est remise à 14


couler. Le concierge nous a souri. Mon père lui a laissé sa facture et une ordonnance renouvelable de traitement antirouille. Puis nous avons traversé le lac Victoria en barque et l’Ouganda au pas de course avant de sauter au Soudan dans un immense marécage de papyrus, dont le vent chaud agitait les panaches quatre mètres au-dessus de nos têtes. Nous en sommes ressortis en Égypte, mille kilomètres plus loin, brunis par le soleil. Les crocodiles qui nous avaient embêtés à l’aller, car nous étions venus par le même chemin, ne nous intéressaient plus. Nous les renvoyions dans la vase d’un coup de pied dans la mâchoire distrait et pour ainsi dire amical. Les hippopotames nous observaient de loin, avec respect. Nous avions une mission. La grande baignoire blanche, dont mon père ne prononçait jamais le nom sans frémir, la grande baignoire blanche nous défiait.


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"Théo et Elisa à la poursuite de la grande baignoire blanche" de Pascal Prévot - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu