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"Les Chroniques d'Hurluberland tome 3" de Olivier Ka

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Du même auteur au Rouergue Janis est folle – 2015, roman doado noir Les chroniques d’Hurluberland - Volume 1 – 2016, roman dacodac Les chroniques d’Hurluberland - Volume 2 – 2017, roman dacodac Loukoum mayonnaise – 2018, roman doado

Illustration de couverture : Juliette Barbanègre Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2020 www.lerouergue.com

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Olivier Ka

les chroniques d’Hurluberland VOLUME 3 illustrations de Juliette Barbanègre

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deux fois trop d’Hurluberlandais

Un matin, le producteur de lait Fridolin Pidevache s’éveilla en sursaut. Il regarda par la fenêtre et, quand il vit le soleil déjà bien haut dans le ciel, il s’écria : – Bougre de margoulin en plâtre, je suis en retard ! Il se tourna vers son réveil et s’aperçut que ce dernier était arrêté. Cela lui parut diablement bizarre : depuis trente ans qu’il se levait tous les matins à la même heure pour traire ses vaches, jamais il n’avait oublié de remonter son réveil. Il se leva à toute vitesse, enfila une chemise et un pantalon et se rua dehors sans prendre le temps de boire son café. 7

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Arrivé devant l’étable, il ralentit le pas, en proie à une grande inquiétude. Car de l’étable aucun meuglement ne s’élevait, ce qui n’était pas normal. En général, ses vaches protestaient bruyamment à la moindre minute de retard, or cela faisait bien une heure qu’il aurait dû être parmi elles à leur tirer le lait, et pas une seule ne râlait. – Qu’arrive-t-il à mes vaches ? se demanda-t-il avec anxiété. Redoutant le pire, il poussa la porte du bâtiment. Et là, ce qu’il vit lui fit stopper le pas et couper net la respiration. Assis sur son tabouret, occupé à traire l’une de ses vaches, se trouvait un homme. Mais pas n’importe quel homme. Celui qui l’avait remplacé ce matin et qui tenait dans ses mains les pis d’une vache à sa place n’était autre que lui-même. L’homme était en tout point identique à Fridolin, on aurait pu croire qu’il s’agissait de son plus parfait frère jumeau. Tout en continuant son ouvrage, l’intrus se tourna vers le producteur de lait. – Bonjour, Fridolin ! dit-il avec la même voix et le même ton exactement que celui à qui il s’adressait. 8

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– Qui… qui êtes-vous ?! bafouilla Pidevache. – Ben, je suis Fridolin, comme toi. C’est moi qui ai empêché ton réveil de sonner ce matin, pour te laisser dormir. – Je rêve ?!... suffoqua Fridolin. Je suis en plein rêve ?!... – Va prendre ton café tranquillement. Ce matin, c’est moi qui m’occupe des vaches. Le producteur de lait, sonné comme il ne l’avait jamais été de toute sa vie, tourna les talons et, le pas chancelant, se dirigea vers sa cuisine. Au même moment précisément, Alphonse Sauçobeurre, l’aubergiste, était assis sur une chaise, abasourdi, et regardait son double faire la vaisselle à sa place. À deux pas de là, Paulette Contébon, l’épicière, n’osait pas entrer dans sa boutique, car la copie conforme d’elle-même était en train de ranger les boîtes d’œufs sur une étagère. Un peu plus loin, Hector Boulocarré, le boulanger, avait emboîté le pas de son exacte reproduction, qui portait sur son dos le pain du jour à livrer. Hubert Bonremède, l’herboriste, était debout à côté de lui-même derrière son comptoir. 9

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Adelaïde Bellétoffe, la couturière, tournait autour de sa jumelle, qui avait enfilé une robe identique à la sienne (et qu’elle ne trouvait pas terrible, d’ailleurs). Deux Philémon Truitansel, les poissonniers, s’attelaient à mettre en caisse la pêche du jour de deux Gontran Barquenbois, les pêcheurs en mer. Bref, ce matin-là, sans que personne comprenne pourquoi, tous les Hurluberlandais s’étaient dédoublés. Très rapidement, tout le monde se réunit sur la place de l’hôtel de ville. Les originaux et les copies. Une foule deux fois plus nombreuse que lors des plus grands rassemblements avait envahi l’espace, et, sur le perron de l’hôtel de ville, deux Auguste Barbefolle faisaient face à la foule. – Mes amis ! clama l’original, de cette grosse voix que tout le monde connaissait par cœur. – Chers Hurluberlandais ! ajouta l’autre en écho. Passant devant sa copie, le vrai Barbefolle dit : – Il semblerait que, ce matin, chacun d’entre nous se soit éveillé affublé de son double. Peutêtre y a-t-il une explication à ce phénomène étrange, peut-être pas. Quoi qu’il en soit, n’ayant 10

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pour l’heure aucun éclaircissement à vous apporter, je propose que nous poursuivions notre quotidien comme si de rien n’était. Un brouhaha de mécontentement flotta sur l’assemblée, exprimé uniquement par les Hurluberlandais originaux, les copies quant à elles ne voyant rien à redire au discours du bourgmestre. On retourna donc chez soi, accompagné de son double, en se demandant si cet événement était une bénédiction ou une malédiction. Ce premier jour fut quelque peu chaotique. Les vrais Hurluberlandais tentèrent, comme l’avait conseillé Barbefolle, de mener leur train-train habituel, mais ça n’était pas si simple que cela. Car les doubles, conformes aux originaux, s’attelaient naturellement aux mêmes tâches qu’eux. La copie de Justin Poutranfer, le forgeron, frappait le fer à sa place. Celle d’Hubert Graissecochon, l’éleveur de porcs, nourrissait ses bêtes et nettoyait les soues. La seconde Bernadette Boitaclou, la maîtresse d’école, s’adressait à la classe comme le faisait tous les jours la première. Dans chaque foyer, dans chaque commerce, les doubles s’activaient comme le faisaient d’ordinaire 11

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les originaux. Quelques tensions apparurent ici et là, certains vrais Hurluberlandais ne pouvant se résoudre à confier leurs tâches aux nouveaux. – Laisse-moi donc étendre mon linge ! rouspétait la femme du cultivateur de maïs, Charlottine Lapatauge, à son double. Tu vas tout le froisser ! – Je sais aussi bien l’étendre que toi ! ripostait la copie. À l’auberge d’Alphonse Sauçobeurre, même musique : – Je suis le seul à réussir parfaitement l’omelette aux champignons ! affirmait l’un. – Détrompe-toi, nous sommes deux ! certifiait l’autre. Mais le plus gros problème apparut au moment de se coucher. Car, évidemment, les originaux et les doubles revendiquaient le droit de dormir dans un lit qui, lui, ne s’était pas multiplié. En pestant, on se serra donc, et les célibataires se retrouvèrent en couple avec eux-mêmes, et les couples à quatre sur un seul matelas. Cette nuitlà, dans tous les foyers, on dormit particulièrement mal. Les jours passèrent et les Hurluberlandais s’accommodèrent de l’absurde situation. Car, les 12

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doubles assurant les travaux pénibles aussi bien que les originaux, on les laissa faire en se disant que, finalement, cela permettait de se reposer un peu. Assez rapidement, les vrais Hurluberlandais se retrouvèrent à la terrasse de l’auberge d’Alphonse Sauçobeurre à discuter tranquillement tandis que les copies besognaient à leur place. Même l’aubergiste, pour une fois, restait assis à l’une de ses tables, et se faisait servir par son jumeau. Cela dura un peu plus d’une semaine, au terme de laquelle tout le monde s’était plus ou moins mis d’accord pour dire que l’apparition des doubles était une très bonne chose. – Ça fait du bien de souffler un peu, commenta Théodore Hachenfer, le bûcheron. – C’est bien vrai, confirma Hector Boulocarré, le boulanger. Je peux enfin dormir la nuit. Il n’y avait guère que le bourgmestre, Auguste Barbefolle, à qui la situation ne convenait pas : il ne pouvait se résoudre à céder son siège à l’hôtel de ville. – Faudrait quand même pas qu’aux prochaines élections mon double soit élu à ma place… grommelait-il dans sa barbe. 13

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Et puis le second gros souci se présenta. Il concernait la nourriture. Car deux fois plus d’Hurluberlandais à Hurluberland, ça voulait dire deux fois plus de bouches à nourrir. Pour la seconde fois, on se regroupa sur la place de l’hôtel de ville, afin de discuter du problème. – J’ai trois enfants, dit une femme. Quand nous étions cinq à la maison, c’était déjà juste. Alors maintenant qu’on est dix, vous imaginez… – J’ai toujours été un gros mangeur, confia un homme. Et mon double, c’est pareil. Du coup, comme c’est lui qui travaille, je le laisse manger à sa faim, et, moi, je n’ai presque plus rien. – Nos réserves de maïs ne suffiront pas à passer l’hiver, alerta Casimir Lapatauge, le cultivateur. – Et mes bêtes ne donneront pas assez de lait pour tout le monde, prévint Fridolin Pidevache. Auguste Barbefolle, s’adressant à tous, déclara : – Certes, certes, je vous entends et je vous comprends, chers concitoyens. Mais nous ne pouvons tout de même pas affamer nos doubles. Imaginez-vous à table en train de manger, tandis que la parfaite réplique de vous-mêmes 14

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vous regarde, l’œil envieux, l’air affamé. Le supporteriez-vous ? Les discussions flottèrent au-dessus des têtes, puis quelqu’un dit : – Si mon double est à ma table, peut-être. Mais s’il n’est pas à mes côtés, alors cela ne me fera ni chaud ni froid. – Je suis d’accord, abonda un autre. Nous vivions très bien sans nos copies avant qu’elles n’apparaissent, nous vivrons tout aussi bien sans elles quand elles ne seront plus là ! – Il faut les chasser ! cria-t-on ici. – Dehors, les doubles ! vociféra-t-on là. – Les éloigner du village, c’est bien joli, répliqua Barbefolle. Mais où voulez-vous qu’ils aillent ? Nous ne pouvons tout de même pas les abandonner dans la nature… À nouveau, les murmures des discussions planèrent au-dessus de la foule, puis une petite voix se fit entendre. C’était celle de Camille Plumedange, une très jolie jeune femme qui vivait dans une immense maison construite sur les hauteurs, en direction des falaises. – Je pourrais peut-être leur laisser ma demeure, proposa-t-elle. Vous savez que celle-ci contient un 15

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millier de chambres *, cela devrait largement suffire à abriter tous nos doubles. Et puis, comme elle se situe à l’extérieur du village, une fois rassemblés làbas, nous ne serons plus dérangés par leur présence. – Ça ne règle pas le problème de la nourriture, remarqua quelqu’un. – Ils n’auront qu’à se débrouiller, rétorqua une femme. Ils sont travailleurs, ils s’en sortiront ! Après quelques minutes de réflexion, d’argumentation et de contre-argumentation, on accepta l’offre de Camille Plumedange. L’après-midi même, tous les doubles furent rassemblés, puis accompagnés sur les hauteurs du village, en direction des falaises et de la mer. Aucun des faux Hurluberlandais ne contesta la décision qui avait été prise, car, étant la copie conforme de ceux qui en étaient à l’origine, ils auraient fait exactement la même chose. Ce fut un étrange spectacle de voir tous ces Hurluberlandais, deux fois plus nombreux qu’ils ne l’avaient jamais été, quitter le village pour grimper les pentes herbeuses qui menaient à la maison aux mille chambres. On aurait dit un *  Voir « La maison aux mille chambres », Les Chroniques d’Hurluberland, tome I 16

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vaste troupeau de brebis parti à l’assaut des pâturages les plus élevés de la région. On arriva enfin à la demeure de Camille Plumedange, et chacun choisit la chambre pour son propre double, selon ses goûts personnels, en se disant à juste titre que, si ça leur plaisait à eux, ça plairait aussi à leur copie. Puis on rentra chez soi, soulagé de n’être plus accompagné. Le lendemain matin, les discussions ne tournaient qu’autour de l’absence des copies. – Ah, quel bonheur de retrouver toute la place dans mon lit ! – Et quel plaisir de pouvoir avaler mon assiette en entier ! – Mon fauteuil me manquait, j’en avais marre de le partager ! Et l’on se remit au travail, après ce qui avait ressemblé pour tous à des vacances forcées. Pendant trois jours, la vie reprit son cours normal à Hurluberland. Mais, le quatrième jour, on sentit flotter dans l’air un petit vent de nostalgie. Ici et là, on entendait soupirer. La plupart des villageois avaient l’air rêveurs. Parfois, on surprenait l’un ou l’autre cherchant quelque chose 17

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du regard, comme quand on attend quelqu’un qui ne vient pas. Quand arriva le soir, Fridolin Pidevache quitta sa ferme, un pot à lait plein au bout du bras. Il s’éloigna du village en direction des falaises et, au détour d’un chemin, tomba nez à nez avec Hector Boulocarré. Ce dernier transportait deux belles miches de pain frais. – Les vaches ont bien donné, aujourd’hui, se justifia le producteur de lait. Je me suis dit que le surplus pouvait tout aussi bien être donné aux copies. – Je n’ai pas vendu tout mon pain, dit à son tour le boulanger. Plutôt que de le laisser durcir, je préfère l’emmener là-haut. Plus loin, ils rencontrèrent Alphonse Sauçobeurre, portant un panier plein de fromages. Et puis Gontran Barquenbois avec sur le dos un sac rempli de poissons. Sur le chemin qui menait aux falaises, chacun avoua qu’en vérité, il s’inquiétait pour son double. – Il doit bien s’ennuyer, là-haut, tout seul. – Je me demande comment il passe le temps. Avant d’arriver à la demeure de Camille Plumedange, les quatre hommes rejoignirent de 18

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nombreuses autres personnes. Chacun se rendait auprès de sa réplique, afin de lui apporter un peu de nourriture et prendre des nouvelles. Mais, une fois parvenus à la maison aux mille chambres, ils constatèrent que beaucoup de monde se trouvait autour, et plus personne à l’intérieur. – Les doubles sont partis ! annonça Camille Plumedange. Toutes les chambres sont vides ! Dans l’assemblée, on sentit planer une grande émotion. – Pourquoi s’en sont-ils allés ? demanda quelqu’un, des sanglots dans la voix. – Est-ce à cause de nous ? On se tourna alors vers Auguste Barbefolle, car, selon l’habitude à Hurluberland, quand une situation demandait à être commentée, c’était au bourgmestre de s’en charger. – Mes amis ! entama ce dernier, la voix brisée par le chagrin. Chers, très chers Hurluberlandais ! Nos reproductions s’en sont allées comme elles sont venues, sans nous donner aucune explication. Néanmoins, j’ose espérer que cette visite étrange nous servira à tous de leçon. Comme moi, vous vous dites peut-être que nous aurions pu les garder auprès de nous malgré l’étroitesse 19

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de nos maisons. Comme moi, vous pensez sans doute que nous aurions pu partager notre pitance avec eux. Mais nous avons préféré les éloigner, pour conserver notre confort. – C’est vrai, dit quelqu’un. J’aurais bien aimé qu’il continue à m’aider aux champs. – Tout à fait, dit un autre. Et puis ça ne m’aurait pas fait de mal de manger un peu moins. Le bourgmestre reprit la parole : – Mes tendres amis, je suis comme vous très peiné par cette situation. Car la venue soudaine de nos copies nous a démontré une chose : il est toujours préférable de faire de la place à celui qui vient vers nous par besoin plutôt que de lui tourner le dos. En rejetant ainsi nos doubles, nous avons fait preuve d’un grand égoïsme. Où qu’ils soient aujourd’hui, nous pouvons être certains qu’ils gardent de nous une image bien peu reluisante. Dans l’assemblée, le silence coupable était ponctué de quelques soupirs. Certains avaient même la larme à l’œil. Auguste Barbefolle, les yeux également rougis par l’émotion, se racla la gorge et déclara : – Mais, comme il ne sert à rien de se lamenter en ruminant nos erreurs passées, et puisque je vois 20

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que chacun d’entre vous a apporté des victuailles, je propose que l’on dresse, ici même et sans tarder, une grande table afin d’en profiter un peu ! Un hourra général accueillit la proposition de Barbefolle. On alla chercher des tables, des chaises, des instruments de musique, et l’on se régala jusque tard, bien heureux finalement d’avoir sur les plateaux toute cette nourriture à partager.

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