
De la même autrice au Rouergue
Les Autodafeurs 1 – Mon frère est un gardien - 2014, roman doado, 2022, roman épik.
Les Autodafeurs 2 – Ma sœur est une artiste de guerre - 2014, roman doado, 2022, roman épik.
Les Autodafeurs 3 – Nous sommes tous des propagateurs - 2015, roman doado, 2022, roman épik.
Dix – 2019, roman doado Noir, 2025, édition collector.
Génération K 1 - 2016, roman épik, 2020, poche.
Génération K 2 - 2017, roman épik, 2021, poche.
Génération K 3 - 2017, roman épik, 2022, poche.
L’attaque des cubes - 2018, roman dacodac (ill. Gaspard Sumeire).
Romy et Julius - 2020, roman doado (avec Coline Pierré).
L’attaque des cubes – Gamers, amours et minigun - 2021, roman dacodac (ill. Gaspard Sumeire).
La (presque) grande évasion - 2021, roman dacodac.
Pallas 1 – Dans le ventre de Troie - 2023, roman épik.
Pallas 2 – Sur les flancs de l’Ida - 2023, roman épik.
Pallas 3 – Sous l’œil de l’Olympe - 2024, roman épik.
Les Autodafeurs (intégrale) - 2025, roman épik.
Les Effacées - 2025, roman doado (ill. Mathilde Foignet).
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Graphisme et illustration de couverture : © Patrick Connan © Éditions du Rouergue, 2026

prologue
26 mai 2027
Rive est du lac d’Annecy, commune d’Angon.
– Attention, les gars, tir à trois points en approche ! Le garçon ferma l’œil gauche pour ajuster sa cible et arma son bras. La canette s’envola au-dessus du feu de camp en direction du sac poubelle mais rebondit sur le cul d’une bouteille de gin avant de terminer sa course sur le sable.
– Ramasseur de balles ! hurla Léo en désignant Maurice.
Dans leur groupe, les rôles étaient bien répartis : le chef, cheffait, et le plus jeune se tapait les déchets. Normalement, Clara aurait dû avoir ce rôle, mais la jeune fille était partie depuis un moment, comme tous les autres d’ailleurs.
Sur la petite plage d’Angon, il ne restait plus que Léo, son frère Maurice, et Zian.
– Putain, Léo, tu fais chier, grogna Maurice en allant chercher la canette pour la mettre à la poubelle. Je commence à me les geler. On ne pourrait pas rentrer ?
– Pas tant que je ne l’aurai pas décidé, frérot. Et puis, Zian ne nous a pas encore raconté son histoire, ajouta Léo en tendant sa lampe torche à son voisin de droite. Vas-y mon pote, fais-nous trembler !
Zian attrapa la torche mais, au lieu de l’allumer et de la braquer sous son menton comme il était censé le faire, il se contenta de la faire tourner entre ses doigts.
Là aussi, c’était une tradition du groupe, un rituel les soirs de plongée. Se retrouver sur la plage, autour d’un feu, picoler, bouffer des pizzas et se raconter des histoires terrifiantes en mode Projet Blair Witch. Sauf que là, Zian, comme Maurice, commençait à en avoir marre. Léo était bourré, Maurice grognon, et on avait beau être fin mai, l’humidité remontant du lac était saisissante.
– La prochaine fois, dit Zian en se levant. Mo a raison, on se caille et il est tard. Extinction des feux les gars.
Zian souleva la glacière vide, où les glaçons avaient fondu depuis longtemps, et la retourna au-dessus du feu de camp.
Douchées par l’eau froide, les dernières braises s’éteignirent en sifflant, plongeant la petite plage dans l’obscurité.
La lune n’était encore qu’un minuscule croissant mais dégageait assez de lumière pour marquer le contour des choses : pointes des arbres découpées sur le ciel, ligne de crête de l’autre côté du lac, silhouettes presque identiques des trois adolescents à la même stature athlétique – haute taille, larges épaules – et observant les mêmes codes vestimentaires – pantalons multi-poches, hoodies XXL, chaussures de montagne.
Tout ce qui pouvait les différencier – chevelure blonde et bouclée pour les deux frères, brune et lisse pour Zian ; acné persistante dévorant le visage de Maurice ; lunettes à fines montures métalliques de Zian – était effacé par l’ombre et les capuches.
– Putain, tu fais chier, on commençait juste à s’amuser, s’énerva Léo.
Maurice vola au secours de Zian.
– Il est tard Léo. Maman va criser si elle s’aperçoit qu’on n’est pas encore rentrés et…
– Et rien du tout. Je te rappelle que tu es le plus jeune, donc t’as pas ton mot à dire, le coupa Léo d’une voix rendue pâteuse par l’alcool. Zian, allume cette putain de torche et balance l’hémoglobine ! Je bougerai pas d’ici tant que tu n’auras pas raconté ton histoire. Et je te préviens, si je ne fais pas dans mon froc, tu seras à l’amende à la prochaine soirée.
Zian inspira profondément, repoussa délicatement ses lunettes qui avaient glissé sur l’arête de son nez, puis expira bruyamment dans l’espoir que Léo comprenne qu’il commençait à l’agacer.
Mais Léo étant Léo, le message n’avait aucune chance de passer.
– Tu fais quoi là ? Tu t’hyperventiles ? Tu veux nous faire une plongée en apnée ? De nuit ? Je suis pas certain que ce soit une bonne idée, ricana Léo.
Autant pour la subtilité. Si Zian voulait se faire comprendre, il allait devoir être plus explicite.
– Lâche l’affaire, Léo, ton frère a raison, la soirée est finie. En plus, je te rappelle qu’il n’y a plus rien à boire et que la règle c’est : une histoire, une bouteille. Donc on rentre.
Zian pensait avoir clos le débat mais, là encore, c’était mal connaître Léo. Quand celui-ci avait une idée en tête, rien ne pouvait l’en détourner. Surtout lorsque l’idée était stupide, voire dangereuse. Comme quand Léo organisait des concours de plongeons du haut du Roc de Chère ou décidait d’aller explorer les épaves au fond du lac.
N’ayant retenu que l’information qui l’intéressait, Léo sauta sur ses jambes.
– Pas de problème, je sais où trouver de quoi boire ! Suivez-moi ma troupe !
Léo tourna le dos au lac et s’élança vers le couvert des arbres sans attendre les autres.
– Tu sais où il va ? demanda Zian à Maurice. Non seulement Mo savait où allait son frère, mais ça ne lui disait rien de bon.
– Ouais, la maison de la sorcière, lui répondit-il en ramassant sa gourde.
Maurice avait soif mais il restait à peine une gorgée qu’il préféra utiliser pour se rincer la bouche. Il n’aurait jamais dû fumer autant. Il avait mal à la tête et se sentait nauséeux.
– La sorcière ? Tu veux dire l’herboriste ? La vieille conteuse d’Angon ? le reprit Zian.
– Ouais, celle-là. Va savoir pourquoi, mon frère est persuadé que les herbes qu’elle fait pousser dans son jardin peuvent se fumer et que ses alambics lui servent à distiller du genépi…
– Mais… c’est complètement con !
– Yep, mais on parle de Léo, là, pas d’un Prix Nobel. Vaut mieux que j’aille avec lui avant qu’il fasse une
connerie, soupira Maurice qui aurait vraiment préféré rentrer se coucher. Je te laisse ranger.
– Bah, voyons, murmura Zian tandis que Mo s’élançait derrière son frère.
Zian ralluma sa torche, vérifia soigneusement qu’aucune braise ne subsistait dans le foyer, rassembla les cendres froides dans le sac poubelle rempli de canettes vides avant de le déposer dans la glacière. Puis, une fois bien certain d’avoir effacé toute trace de leur petite fête, il s’enfonça à son tour dans la forêt.
Sur le papier, Zian savait où habitait la vieille conteuse. Comme tous les enfants du coin, il s’y était déjà rendu avec l’école. Sauf que c’était longtemps auparavant et qu’il faisait nuit.
Après avoir tourné en rond un moment dans la forêt, l’adolescent sortit son smartphone et, géolocalisation aidant, finit par retrouver le bon chemin.
La dernière fois que Zian était venu, le jardin – quatre carrés parfaitement alignés et entretenus – regorgeait de plantes de toutes sortes dont la vieille dame leur avait expliqué les usages. Mais là, on aurait dit qu’une harde de sangliers s’était acharnée sur le terrain…
– Mais c’est quoi ce bordel, Mo ?
– C’est Léo, j’ai pas pu l’empêcher, il était tellement déçu de ne pas trouver de cannabis qu’il s’est défoulé sur le reste.
– Et là, il est où ?
D’un coup de menton, Mo désigna la petite habitation de bois et de pierre postée de l’autre côté de la clairière.
– Dans la maison ? Tu déconnes ?
Mo n’eut pas le temps de lui répondre. Un Léo hilare et triomphant venait de sortir de la maison.
– J’avais raison les mecs ! C’est qui le meilleur ? hurlait le garçon en brandissant une bouteille. Y en a plein, y a qu’à se servir…
Un feulement couvrit la fin de sa phrase, un cri de rage évoquant une lame d’acier traînée sur un rocher. Une tonalité aiguë qui transperça les tympans des adolescents, les obligeant à se boucher les oreilles.
Une forme sombre venait de bondir sur Léo, le clouant au sol aussi facilement que s’il avait été un enfant.
Maurice, la faute aux films d’horreur, pensa zombi, loup-garou, Minotaure, tout en clignant frénétiquement des paupières comme si ce mouvement avait le pouvoir d’effacer l’image de son frère attaqué – dévoré ? – par un… monstre ?
Zian, lui, en bon scientifique, pensa à un ours, ou à un gros loup, un animal qui n’avait rien de mythologique. Un truc improbable en Haute-Savoie mais possible.
Sauf qu’ils avaient tort tous les deux.
La forme sombre à califourchon sur Léo n’était ni un ours ni un loup-garou et encore moins un monstre.
Non.
C’était bien pire… mais ça, ils ne le découvriraient que beaucoup plus tard.