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"Rose tombal" d'Alice Brière-Haquet - Extrait

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Alice Brière-Haquet

Rose tombal

SEMAINE 1

future

No Future.

C’est écrit là, sur sa trousse. Au crayon rouge. En grosses lettres furieuses. Seul le E est un peu plus léger. Un doute final. Futur avec un « e », vraiment ? Un réflexe de bonne élève. Ça aussi il faudrait qu’elle s’en débarrasse. Qu’elle ose, qu’elle hose, qu’elle hause, qu’elle hauze… Elle repasse le E final.

No Future.

Tout autour, la classe est absorbée par ses occupations habituelles. Les intellos hochent la tête face à la conseillère d’orientation. Les crétins de derrière bloquent sur un jeu débile. Leur futur se dessine maintenant, et il n’est pas brillant : aux premiers rangs se préparent les pingouins à cravate, au dernier rang, les losers en savates.

Rose, elle, ne se laissera pas faire. Elle a vu ce que ça donnait d’y croire. Papy y est passé. Et sa fille est

prête à le suivre. Alors qu’ils ne viennent pas l’emmerder avec leur fiche navette, leurs options, leur orientation, les cases à cocher, les parents à faire signer… Et d’ailleurs, en quoi ça les regarde, eux ? Son père qu’elle n’a jamais vu. Sa mère qui ne la voit plus. Ou si peu.

No Futureux.

Et voilà, c’est ridicule. Elle entreprend de tout repasser au marqueur noir. Avec un peu d’application, ça pourra faire une croix.

Autour d’elle, le brouhaha reprend. Décidément ces heures de vie de classe sont de vraies heures mortes. La conseillère d’orientation répète, enchaîne : la fiche navette jaune, puis la verte, deuxième, troisième trimestre, et préparer le stage de la semaine prochaine ! Et merde.

Le stage.

Rose a oublié. Enfin repoussé. Et repoussé. Attendant l’idée qui n’est jamais arrivée. En vrai, le seul job qui l’intéresserait, ce serait celui de vampire. La cape, la vie nocturne, l’anthropophagie, tout lui plaît. Mais impossible de trouver un maître de stage, et si elle ne se bouge pas les fesses, elle va finir par le faire avec sa mère. Une semaine à devoir supporter ses conseils. Puis une semaine à devoir les écrire dans un rapport. Et enfin les soutenir au collège. L’horreur. N’importe quoi, mais pas ça.

Rose passe en accéléré la liste des gens à qui elle pourrait demander pour ce satané stage. C’est assez

vite fait. À part les chéris de sa mère qui changent toutes les deux semaines, il n’y a jamais personne chez elle. Pas de voisins qui viennent prendre l’apéro, pas d’amis de la famille. Pas de famille, d’ailleurs.

L’histoire de sa mère est figée dans un petit bout de Normandie qu’elle prend bien soin d’éviter. Dès qu’elle l’a pu, sa mère s’est sauvée faire ses études à Paris et n’en est plus jamais repartie. Elle garde pourtant là-bas des amitiés solides. Sandrine qui vient enfin d’avoir son petit. Caro gaga de ses animaux. Marie-Cé qui trône au conseil municipal.

Mais ses copines étaient les filles de l’instituteur, du garagiste, du pharmacien. Ses parents à elle étaient éleveurs, du coup la campagne, elle en connaît toutes les horreurs. L’impossibilité de prendre des vacances. Les hivers interminables. Les bêtes auxquelles il ne faut pas s’attacher… Quand sa mère parle de son enfance, on dirait du Dickens. Pourtant, Rose a toujours adoré aller chez son grand-père. S’occuper avec lui des arbres noueux.

Les longues balades dans les chemins creux. Pour rien.

Juste pour voir si les noisetiers vont bien.

Les plantes !

Peut-être que Rose pourrait faire son stage à la pépinière ?

L’image des pots alignés, des tiges normalisées, millimétrées, lui donnent un frisson. On dirait un service militaire végétal.

Ou même pire, on dirait le collège. No way.

Son esprit enchaîne, elle se remémore les vitrines, les gens qui vont, viennent, achètent, consomment, digèrent, évacuent, tirent la chasse d’eau, recommencent. Toute cette vie, tout ce vide, lui donne la nausée. Elle ne pourra jamais faire semblant d’être une apprentie fleuriste ou une aspirante boulangère. Impossible. Elle n’en veut pas de cette vie, de leur vie, de la vie.

La faute d’orthographe est réparée et la croix est terminée. L’effet est plutôt pas mal. Une croix d’un beau noir mat. Un noir tombal.

Les pompes funèbres.

L’idée lui semble tellement géniale qu’un sourire s’esquisse malgré elle. Une formidable manière de passer toute une semaine sans avoir à jouer la gaieté.

Ce sera parfait.

papy

C’est drôle, Papy, cette obsession des adultes à « trouver sa voie ». Enfin, « drôle »… Non. Pénible plutôt. Agaçant. Fatigant. Irritant. Tu vois, mon vocabulaire s’enrichit, tu serais fier de moi, si. Si et seulement si. Putain ce que tu me manques. Putain, et merde, et chiotte, et bordel. Oui, c’est aussi du vocabulaire, et tu n’es pas là pour me reprendre.

Ce serait tellement génial, avec toi. On les regarderait s’agiter. Ces profs qui se plaignent H24 des élèves, des parents, des moyens, des locaux, de la direction, et qui viennent nous dire de trouver un boulot passion. Ils sont si peu nombreux à avoir le cran, comme toi, de tout recommencer à zéro. La ferme, les dettes, les bêtes, les terres, tout arrêter pour sortir du cercle dans lequel tu étais entré. Oui, ça a été sacrément courageux.

Alors qu’ils ne viennent pas m’emmerder avec leur orientation. Si t’étais là, on en ferait des bateaux de leurs fiches navettes, un jaune et un vert, ce serait nickel pour faire une course.

Je t’embrasse, Fillette

le paradis Parfait. À deux rues de chez elle. Elle pourra même gagner un quart d’heure de sommeil.

Rose, comme à chaque sortie de cours, est passée acheter son petit pain aux olives, mais plutôt que de rentrer le manger au milieu de ses oreillers, elle s’est arrêtée devant les pompes funèbres de son quartier. Sa cible. Elle croque un morceau et mâchonne lentement.

La vitrine est d’un beau noir brillant. L’enseigne affiche en lettres compliquées et dorées : Le Dormeur du Val. Cette élégance un peu excessive tranche avec le kitsch des fleurs en plastique. L’ensemble offre un cadre insolite aux regrets standardisés : regrets éternels à notre père/notre sœur/notre grand-père/notre camarade de pétanque, gravés dans des marbres multicolores. Des fiches navettes du souvenir. Là aussi, il suffit de cocher. Rose s’approche en plissant le regard. Y a-t-il des cercueils dans l’arrière-salle ? Avec les satins de différentes couleurs ?

Rose croque de nouveau dans son pain, et sourit des bouts d’olive.

Idée géniale numéro deux : pour son rapport de stage, elle pourra faire quelques devis personnalisés. Du pin tout simple pour sa prof principale qui part en syncope à la moindre trace de maquillage… Du chêne et des dorures pour le proviseur qui a organisé son bureau comme s’il était le président des États-Unis…

Et pour la conseillère d’orientation… Mmmh…

– Mademoiselle, je peux vous aider ?

Un type est sorti. Yeux plissés, fine moustache, sourcil interrogateur, air de croque-mort… Merde ! Rose déglutit. C’est pas le moment de perdre son idée du siècle. Il faut faire bonne figure.

– Je, euh, je…

Raté.

– Oui ?

Le second sourcil se tord en point d’interrogation. L’homme attend une réponse.

Bon. Respirer. Essayer. Une syllabe après l’autre.

– Je me demandais, pour le stage, si vous acceptiez, le stage de troisième, des stagiaires ?

Bon. Prochaine étape, sortir les mots dans l’ordre. Mais le type doit être habitué aux bafouilleurs, ses sourcils se tiennent enfin tranquilles, il a compris.

– Dites donc mademoiselle. Vous ne seriez pas l’une de ces imbéciles de gothiques… Du genre à aller danser dans les cimetières la nuit ou à écrire No Future sur leur trousse.

Oups.

– Pas du tout.

Pour qui il la prend ce vieux à vouloir la coller dans une case direct ? L’effet caveau peut-être ? D’ailleurs Rose déteste danser.

– C’est un métier qui m’intéresse sincèrement, et depuis, euh… longtemps. Parce que, euh… c’est un métier intéressant, et euh… qui se trouve donc m’intéresser…

Le type l’arrête d’un geste de la main.

– Bien bien, si c’est sérieux, il faut faire les choses sérieusement : lettre de motivation, CV. Vous m’apportez ça et on en rediscute fillette.

dîner

– Fillette ! Ce type m’a appelée « fillette » !

– Ce n’est pas si grave, ma chérie…

Rose en lâche la chaussette qu’elle était en train d’accrocher. Sa mère la rattrape en vol.

Bien sûr que c’est grave ! Fillette.

Rose attrape une seconde chaussette, évidemment pas sa jumelle, ce serait trop facile, et l’accroche au fil qui pendouille au-dessus de la minuscule baignoire. Elle s’est hissée sur la machine à laver, ce qui permet à sa mère d’avoir l’espace devant le lavabo et d’y caler le panier à linge. Tout ici est strictement millimétré. Fillette. Ce mot est celui de Papy.

Si petite-fille est un lien de parenté, fillette était un lien d’intimité. Fillette était un mot caresse. Ce type l’a piétiné. Il n’est plus dans sa bouche qu’un lien d’autorité.

Bien sûr, elle ne peut pas dire tout ça à sa mère… Papy est devenu un sujet dangereux. À trop revenir dessus, elle risque de se retrouver de nouveau chez le psy. Et s’il y a une chose que Rose déteste plus que les

gens qui parlent tout le temps, ce sont bien les gens qui l’obligent à parler, elle.

Et puis sa mère semble épuisée. Elle a passé le weekend à avancer sur ses dossiers. Comme les week-ends d’avant d’ailleurs. Sa mère aurait urgemment besoin de vacances.

Mais bon, ça aussi c’est un sujet tabou.

Y en a-t-il qui ne le sont pas ? Il devient de plus en plus difficile de trouver des sujets de conversation.

Rose se concentre sur l’accrochage de linge humide. Attrape un corsage, le défroisse, l’attache plus ou moins droit.

Sa mère reprend :

– Dis-moi Rose… Est-ce que ça t’ennuierait si on hébergeait quelqu’un la semaine prochaine ? Je n’ai pas trop compris qui, la nièce d’une cousine de Marie-Cé, ou la fille d’un collègue de Sandrine, ou peut-être les deux… De toute façon, dans un village de 80 habitants, on se trouve vite des liens de sang…

Vanessa lève les yeux au ciel, et Rose ressent cette petite pointe de côté qui apparaît chaque fois que sa mère dénigre le village de Papy. Elle s’oblige pourtant à sourire :

– Bien sûr, on ne dit jamais non aux Taties.

Journal de Papy

Je ne me souviens plus. Comment ai-je pu oublier ?

Le temps passe trop vite, la vie file, et autres foutaises du même acabit. Mais, comment peut-on ne pas se rappeler ? Comment un tel miracle peut-il s’accomplir sans rester gravé à tout jamais dans nos pauvres cervelles ? On se souvient de tant de choses qui ne servent à rien… Des numéros de téléphone, des propos blessants, des noms insignifiants, des règles de grammaire… Mais ça ? ÇA !

Cette minuscule paume, auréolée de ses cinq petits doigts parfaitement articulés et terminé chacun de son ongle miniature. L’ensemble est d’une précision à couper le souffle. Comment oublier cette miniature de poing que tu serres sur mon vieux pouce, comme si on se connaissait depuis toujours ?

J’ai forcément vécu cette première fois avec ta mère, mais c’était il y a si longtemps. Et puis, surtout, j’étais tellement pris. Pris par la ferme. Par la vie. La nôtre, celle que je devais construire. Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Mais te voilà, Rose, comme une seconde chance. Cette fois, je n’oublierai pas.

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