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"Liquidations" de Christophe Perruchas - extrait

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Du même auteur, dans la même collection Sept gingembres, 2020 Revenir fils, 2021 La Fabrique des timidités, 2025

Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d'intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790.

L’auteur remercie le CNL pour son soutien. Graphisme de couverture : Odile Chambaut Photographie de couverture : © Man Ray 2015 Trust/Adagp, Paris, 2026 Iconographie et solarisation : Masha Buryak © Éditions du Rouergue, 2026


Christophe Perruchas

liquidations

la brune au rouergue


À Patrice Allain 6 janv. 1964 – 6 nov. 2024 Né Vaché, mort Rigaut.


Son désir, c’est probablement tout ce que l’homme possède, au moins tout ce qui lui sert à oublier qu’il ne possède rien. Jacques Rigaut, in Écrits, 1934

Je ne veux même pas savoir s’il y a eu des hommes avant moi. Tristan Tzara, Couverture de DADA 3, 1918


mortua matre Le crématorium surprend, au détour d’un virage, pleine lande. On se demande ce qu’il fait là, incongru sur son large parking de goudron bleu, j’en compte les places, au moins deux cent cinquante, j’additionne je multiplie les zébrures blanches, certaines encore sales des pneus des camions de terrassement c’est son deuxième jour d’activité vous avez eu de la chance. Déjà des voitures arrivent, se rangent parallèles ; des démarches en sortent, lentes, qui se rejoignent en petits fleuves et semblent aspirées par le corbillard : l’étrange succion. Une colonne se forme, chorégraphie limpide, chacun connaît son rôle, le protocole est fluide. Ici, on funérailles comme on respire. Le bâtiment lance ses deux ailes sur une cinquantaine de mètres symétriquement à sa porte d’entrée, l’architecture est 11


moderne mais se veut modeste, pas de clinquant : la neutralité, le blanc l’emporte haut la main, on doit pouvoir venir y brûler les morts de toutes les confessions – les plus libérales d’entre elles – qui autorisent l’évaporation, encouragent le CO2 et permettent d’éviter le grand compost. L’intérieur dit la même chose, le mobilier impersonnel qu’on sait tout droit sorti de longs catalogues en ligne aux prix hors taxe, les différents coloris pastel, l’assise des chaises qui résiste aux cutters et aux feutres, tout ce qui a précédé l’ouverture du lieu ; accueillir le 38 tonnes, recevoir les colis, monter les meubles, peut-être de la joie, des invectives, des blagues, les ouvriers qui baissent la voix en passant devant le trou bientôt occupé par le four ils auraient dû le livrer plus tôt, mais si on les attend on n’ouvrira jamais à temps, on travaille à l’envers. Le tout nouveau modèle DFW 6000, ultracompact équipé d’écrans tactiles, est un four écoresponsable, qui consomme le strict minimum d’énergie pour mener à bien sa mission, l’idée géniale d’entourer la chambre de conduction d’une enceinte de post-combustion – l’équivalent du turbo pour les amateurs de voitures des années quatre-vingt – une partie de la dépense servant aussi d’énergie, en a décuplé l’efficacité. Ils ont choisi, dit le site que j’ai entièrement lu – déformation professionnelle – le modèle à deux portes, double hand : une à chaque extrémité, permettant une sortie du produit consumé vers l’arrière-chambre, réduisant ainsi le délai entre les opérations ; des ingénieurs ont étudié la position du cendrier, en ont amélioré l’ergonomie, pour qu’un seul opérateur soit nécessaire pour le déchargement. On peut effectuer six crémations par jour avec ce genre de monstre, plus de huit cents par an. Afin d’écourter le temps d’installation, le four est livré déjà monté. 12


Il aura fallu casser deux murs pour l’intégrer, refaire de la petite maçonnerie et repeindre : trois semaines de retard, j’entends le maire s’en plaindre, tout fier malgré tout, à un agent des pompes funèbres. Les invités sont bien là, petite marée hésitante, regards à la commisération exagérée derrière leurs masques bleus – à la fin de la pandémie, quand nos visages seront de nouveau visibles, nous devrons régler notre communication non verbale, descendre l’amplitude de nos cillements, revenir à des mouvements moins amples. Tous ces mauvais mimes passent devant moi, des dames aux épaules larges, les cheveux gris bordeaux, harnachées dans des manteaux souvent trop courts qui en renforcent encore, épaulettes des années quatre-vingt-dix, la silhouette poisson pané. Des maris aux petits yeux, les mains dans le dos, des grands dadais qui s’ennuient déjà, laids à force d’adolescence, échassiers aux cuisses lourdes, des dames en baskets, Asics ou Nike, presque centenaires accrochées au bras de jeunes septuagénaires aux yeux bleus, des femmes de cinquante ans, l’une d’elles, chemisier léopard qui s’échappe, fugue sensuelle, d’un manteau noir dévalé de cheveux blonds, dip dye, la branche séfarade de la famille : une cousine de l’ex-mari de ma sœur, piteux grand couillon qui n’est pas loin : dans un coin il me salue d’un mouvement de tête. Tous ces gens se collent contre la porte, personne n’a pensé, pas même l’architecte DPLG, à équiper le bâtiment d’un préau, personne n’a imaginé que la Covid neutraliserait les deux salles d’attente, distributeurs et machines à café Selecta compris. On attend dehors la fin de la précédente fournée sous la pluie large et glacée c’est la goutte froide dit Catherine, ma 13


sœur, qui a vu un truc sur France 2 comme si le mois d’août pleurait maman. Elle distribue, elle a tout prévu, des parapluies made in China dont l’espérance de vie ne dépassera pas la troisième bourrasque. Tonton Michel n’est pas venu finalement, il ne se déplace pas très bien, son AVC je me retrouve moi aussi sous une toile chinoise. La petite foule tangue, large remous, quand la famille de 14 h 30, rapides mouvements de tête et yeux embués, sort enfin du crématorium. Impression de flottement, surprise : il pleut ! les cols qu’on remonte, il faut affronter les intempéries, on se donne du courage rendez-vous chez Marcelle, il y a un petit quelque chose de prévu, on ne va pas se quitter comme ça. C’est enfin à nous ; les préposés aux pompes funèbres ont discrètement escamoté le cercueil et l’ont fait entrer dans le bâtiment par une porte ouverte sur le côté. Quand nous pénétrons dans la salle de cérémonie – après un vigoureux lavage de mains au gel hydroalcoolique – il est dans un renfoncement, mis en valeur par un projecteur lumineux qui change de couleur sans qu’on s’en aperçoive vraiment, le bleu se fond dans le violet qui devient rouge ; insensiblement, nous sommes déjà au vert, arc-en-ciel liquide et mouvant, c’est l’impression que je retiens du jour de la crémation de ma mère. Nous nous installons, Claire et les enfants passent devant moi, Catherine échange dans l’allée quelques mots avec le maire – c’est son jour – et un monsieur au pantalon trop court qui tombe presque sur des mauvaises chaussures noires : un employé de Roc Eclerc. 14


Antonin et Mary, leurs sourires tendres, désolés et les yeux rouges. Antonin me presse la main en avançant : il est plus grand que moi. Je m’assois, je décale mes jambes, pour laisser passer Catherine qui nous rejoint je suis sûr ? Je suis sûr oui. J’ai refusé de prononcer un discours, j’ai bien vu que c’est ce qu’on attendait de moi, le fils aîné, le presque écrivain, celui qui a déçu, mais qui aurait pu les mots c’est ton truc quand même. C’est elle, Catherine qui lira un texte, la petite sœur, la joyeuse. Mes adolescents rangent, la lippe boudeuse et l’œil, ça y est, mouillé, leurs corps trop longs entre les bancs. Leur mamie, toute petite et grise et gentille, ils ne l’avaient pas vue avant de partir en vacances et maintenant, on ne l’embrassera plus jamais ils jouent avec leurs mains, encombrés ; Antonin opte pour les poches, Mary ses genoux qu’elle frappe, un rythme le sien, nerveux. La douche de lumière, changeante, me distrait de ma douleur. Pas tellement la douleur, attendue, de perdre sa mère, plutôt la confirmation d’une douleur maintes fois anticipée, déjà éprouvée, comme usée. À son âge c’est normal, mourir, petit feu, rien d’exceptionnel, un fils moyen a déjà pleuré sa mère plusieurs fois avant la bonne. De chaque côté du cercueil, à mi-hauteur, deux superbes écrans 4K diffusent des images qui se veulent apaisantes, des vagues sur une plage, douces et régulières, un souffle de vent sur les herbes d’une prairie, on dirait des poils sur un avantbras, une murmuration d’étourneaux, leur ballet incroyable, synchronisé, comme un organisme unique, poissons de plumes. L’eau, l’air, la terre, tous les éléments s’enchaînent, 15


sauf le feu, of course ; à quelques mètres derrière, le DFW 6000 attend son offrande de bois et de chairs, d’os et de kératines, celles des cheveux et des ongles, jaunes à force d’avoir duré. La dame qui parle semble habillée – pantalon bleu très marine, chemise plus foncée encore – de manière à disparaître derrière une douleur qu’elle doit faire sienne avec le plus de justesse possible, son uniforme terne est un gage de sobriété. Pas trop de grimaces, au risque d’être contre-productive, la lenteur des gestes, le port de tête, tout est calibré, la nonchalance et la légèreté repoussées. Cette petite femme ordinaire distille des éléments de langage avec un ton monocorde légèrement relevé sur la fin des phrases, copié-collé de l’intonation dominante dans notre système chrétien, les curés qui finissent crescendo, la dernière syllabe en l’air : écholalie solennelle. Ne me parviennent que des mots humaine amour solidarité engagement vie dédiée aux autres le nom des différents hôpitaux et cliniques dans lesquels maman a exercé, litanie laïque. Les fleurs prennent encore les teintes des spots, on ne sait pas d’où ils viennent, j’inspecte le plafond, blanc, des détecteurs de fumée, ironie, et ce gaufré partout, des petits trous de différentes tailles, Voie lactée, os de seiche, le vertige et toujours le slam de la grosse dame et les lumières qui tournent. Une impression de boîte de nuit lente, mes oreilles bouchées. Il faut que je m’asseye. 16


Tout va bien, ne t’inquiète pas ma sœur dans son meilleur rôle, saint-bernard ; à peine j’avais touché le skaï de la banquette, déjà penchée sur moi. Juste il fait chaud ici, je ne sais pas, dehors, dedans, la différence de température. Elle me serre le haut du bras, petite moue ; n’est pas dupe. Je ferme les yeux, les mots de la dame aux chaussures noires, talons crêpe, se sont tus. Tout le monde attend que mon malaise vagal soit passé, l’impatience bientôt viendra percer de sa pointe sèche l’empathie molle que je sens flotter autour de moi. Après tout, je fais partie des plus jeunes de l’assemblée, je vois la jubilation polie de ces octogénaires qui se sentent solides, plus en tout cas qu’un encore quadra, visiblement ébranlé par la perte de sa mère ; elle sourd de leurs peaux acides, cette mauvaise joie, ce mélange aux fragrances diverses masqué par les eaux de Cologne, accompagne leurs restes de vesses ; je ferai un sujet de discussion inespéré ce soir. Tu devrais faire attention à ce que tu manges, tu sais, l’intestin c’est notre deuxième cerveau. Chuchote, vite. Je vais monter à Paris d’ici quinze jours pour la… enfin tout ça elle me montre le cercueil de notre mère et puis j’en profiterai aussi pour te faire faire un bilan sanguin, c’est important. Ma sœur s’assied, nous reprenons notre position, dignes, comme des enfants surpris. Mon fils, Antonin, glisse son iPhone dans la poche de son blouson, bruit de la fermeture Éclair. Claire me regarde, elle semble triste, bien au-delà de la perte de sa belle-mère, qu’elle appréciait. Elle me regarde comme si elle m’avait oublié, fixement, elle cherche, hypothèse, à éclairer quelque chose, un secret que je détiendrais. Ou plus simplement elle vérifie que 17


je suis bien moi, son compagnon, le père de ses enfants, elle en est surprise. Et s’il était malade peut-être c’est cela qu’elle se dit. Mary, ma fille chérie, étrange double de Claire, sa moue, il faudrait que je me dépêche d’aller mieux, ça devient gênant, ce que je lis dans ses yeux. Le brouhaha récidive, la femme carrée reprend son laïus après s’être assurée, léger hochement de tête, que j’ai récupéré de cet étourdissement. Anne-Marie a passé toute sa vie active au chevet des grands brûlés. À l’hôpital Pierre-Bretonneau, dès ses dix-sept ans. Et puis très vite, c’est l’aventure Trousseau, elle y devient chef de service en 1977, ses collègues louent son empathie, sa capacité à fédérer, l’humanité de ses prises de décision. Douce, drôle et n’ayant pas toujours sa langue dans sa poche – un homme aux yeux clairs et mouillés secoue la tête, un sourire mystérieux aux lèvres, chemise noire sous un loden gris perle, roquentin triste – elle prendra la direction des services infirmiers en 1985. Elle finira sa carrière en 1993, entourée par l’ensemble des personnels des deux hôpitaux, les directeurs du CHRU de Tours s’étant même personnellement déplacés pour son verre de l’amitié. L’autre versant d’Anne-Marie, c’est la famille, ses enfants, qui ont bien grandi, elle nous regarde, sourire bref : Baptiste, né en 1972, et Catherine, née deux ans plus tard en 1974. Les yeux de ma sœur, le tremblé de l’eau. Anne-Marie, aimée de tous, a réussi pendant toutes ces années à élever deux enfants tout en menant à bien une carrière exemplaire. C’est un modèle d’amour, d’abnégation une longue pause une vie au service des autres. 18


La force de l’institution, le silence, fille-mère, les regards en coin, le sentiment d’être jugée en permanence où est le père, Anne-Marie-couche-toi-là ? Tout cela n’existe plus ici, convenances, fin du scandale. La famille, c’est aussi son frère Denis, qu’elle perd jeune, une pensée pour lui, disparu quelque part dans un désert d’Algérie, une profonde blessure pour Anne-Marie. Recueillons-nous aussi pour Denis. Et puis c’est Catherine qui prend la parole – elle tousse – maman ne plaisantait pas avec la compote, il fallait être précis avec la cuisson, ça se jouait à rien elle souligne la douceur, elle dit le courage et la bienveillance. Et puis encore des choses, belles, sans doute, je vois ses lèvres bouger elle parle de moi les gens me regardent et les enfants sourient, ses phrases sont fluides comme une berceuse Catherine il y a quelques rires, elle se moque sans doute doucement de maman. Quand elle revient s’asseoir à mes côtés et pose son visage contre le mien ma joue est humide elle ne pleure pourtant pas. La dame bleue carrée reprend. Selon son souhait, une cérémonie à la chapelle Saint-Roch, dans l’enceinte de l’hôpital Trousseau, aura lieu après la crémation, une simple bénédiction, elle qui croyait à la vie dans l’au-delà et au Très Grand. Un vol d’oies sauvages sur les télévisions, les couleurs changent toujours. 19


La main de ma sœur dans la mienne. Le souvenir de notre mère, longtemps affectée aux grands brûlés dans l’unité pédiatrique. Comme parfois le soir elle nous regardait, nos grands yeux, nos peaux roses, exemptes de la moindre greffe, comme elle nous serrait sur son cœur, la gratitude de ne pas avoir chez elle ce qu’elle voyait toute la journée, la souffrance et les peaux en lambeaux. Un des employés du crématorium a discrètement monté le son de la musique. Un adieu, ce n’est pas un adieu Nous nous levons pour la quatrième fois, la dame à la triste figure s’est mise sur le côté, elle regarde dehors, figée, loin à travers la large baie vitrée qui organise son propre paysage : des rangées disciplinées de fougères, des morceaux de pelouses qui s’y enchâssent, le tout donne la sensation de l’étendue. On imagine des centaines de mètres de cet agencement végétal et horizontal ponctués par les crosses des aquilines, mâts lents, virgules inertes dans le vent devenu léger. Bien sûr dès qu’on fait deux mètres de chaque côté de la fenêtre, il n’y a plus de végétation, ce qui compte, c’est ce qu’on voit de l’intérieur, ce qu’on imagine, pas ce qui existe. Ces magiciens transforment des corps en cendres et des terrains vagues en aquarelles. C’est pour tout le monde pareil ce simulacre, faire beau et calme avant le feu, proposer une plage de tranquillité et puis brûler sa mère. 20


C’est pour tout le monde, ces mêmes salles fonctionnelles et un peu minables, les ouvriers comme les bourgeois, les aristos comme les immigrés, tous y passent, parallèles dans la douleur. On ne distingue dans tout ce chagrin standard que les chaussures et les manteaux qui renseignent sur l’aisance et les patrimoines, pour le reste c’est égalité absolue, les mêmes fleurs qui changent de couleur, le même plafond et ses trous, les mêmes plinthes clinquantes, brillantes et absurdes tout le long des murs peints, teintes fades, tristesse oblige, lessivables à l’éponge. Tous en chœur sans pincement au cœur Il faut rester joyeux, ce n’est pas un adieu Ce n’est pas un adieu Les paroles d’Aznavour, et les voix vieillies des Compagnons de la chanson – je revois leurs vestes colorées, débile alignement de tubes de gouache – pour nous dire que rien n’est définitif, même la mort, que nous nous reverrons dans un audelà hypothétique. Ce morceau est pénible, sans relief, mais Aznavour, tes volontés maman, Aznavour ton grand monsieur, quand nous ne jurions que par Serge ; j’aurais pu avoir une mère de gauche et me fader Ferrat, peut-être que j’aurais préféré je ne connais pas bien Ferrat. Devant la baie vitrée, contre-jour, je ne vois pas le visage de Catherine, mais je suis sûr qu’elle chante. Les enfants n’en finissent plus de me sourire, je sens les vagues de leur amour pur 21


l’amour des enfants est toujours triste, qui devine les fragilités et s’en nourrit. Face à nous, deux petites portes s’ouvrent, le cercueil, d’abord immobile se met en mouvement, saccade brusque, il suit le rail, petit train presque fantôme et disparaît dans l’obscur, les portes blanches, efficaces, se referment, celle de gauche avec une demi-seconde de retard, je pense au flipper du café du Parnasse, proche du lycée. Elle est dans cette bête boîte en bois, qui disparaît sur ses rouleaux, bringuebalée, bagage d’aéroport, les bras sur la poitrine, dans sa belle robe pâle que j’avais commencé à repasser mais que Catherine m’avait pris des mains c’est pas possible, on va y passer la nuit sa belle robe bleu ciel bleu doux bleu elle et ses cheveux tirés en arrière son joli serre-tête bleu aussi son bracelet qu’elle ne quittait jamais : apprêtée pour le four comme on part à la fête. C’est à ce moment qu’une sonnerie de téléphone retentit, pourtant la dame rectangle avait prévenu, il fallait prendre le temps de les éteindre, ne pas gêner le recueillement. C’est un homme âgé le coupable, il fouille panique dans ses poches d’imper avec des doigts saucisses, ça dure des secondes, suffisamment pour qu’on reconnaisse Dans les yeux d’Émilie de Joe Dassin, plein refrain Moi j’avais le soleil jour et nuit dans les yeux d’Émilie, je réchauffais ma vie. 22


Le silence revient, encore plus silencieux. L’homme s’excuse et grimace, la main à mi-hauteur paume vers nous ; une femme à côté de lui, sa femme sans doute, secoue la tête, frénésie, il va prendre cher en rentrant. Catherine baisse la tête, Antonin écarquille, hilare. Claire se tourne vers moi, un coin de sa bouche tremble. Je n’arrive pas à savoir si elle est agacée, ou si une tendresse la prend par surprise. Je retiens un sourire, la mélodie, cuivres en pleine tête, c’est quand même plus vivant que les Compagnons, je ne dois pas être le seul à chanter à l’intérieur. Dans les yeux de l’amour et la mélancolie au soleil d’Émilie Je bats la mesure avec mon pied, Catherine pose sa main sur mon bras. Nous sommes maintenant seuls devant le vide, les employés se sont retirés pendant le silence d’après Dassin, profitant de sa profondeur pour s’esquiver Garcimore. C’est la fin du corps la fin de celui qui m’a donné la vie bientôt les brûleurs du formidable DFW 6000 vont monter en puissance leurs flammes courtes et bleues vont manger le bois du cercueil d’abord parcourir les cheveux nylon tordu et bientôt disparus lécher frémissements la peau vite trouée cratères mouvants qui s’élargissent coulures les muscles fondus déjà l’os ici 23


les yeux petites casseroles de lait leurs bulles blanches et puis du rose et puis plus rien évaporé le regard de celle dont je connaissais chaque inflexion chaque mimique ses milliers de visages l’espace infime entre chaque expression la colère ou la déception le rire ou la tendresse toutes les nuances et les combinaisons de toutes les émotions qu’elle ressentait m’apprenait. Tout cela n’existe plus tout cela est parti cendres et vapeurs maman désormais grande brûlée maman séparée : une partie d’elle rejoint le ciel droite fumée moins la dioxine et les particules fines et le mercure des amalgames dentaires coincés dans le filtre pendant que l’autre – la part d’elle qui demeure terrestre – sera vidée par un employé comme on nettoie un âtre après la flambée le bruit de la pelle. Il placera ensuite les os chauds dans un pulvérisateur

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avant de laisser refroidir la fine poudre grise terre de la terre qu’on nous remettra demain ou jeudi componction dans une bête urne en faux gutta-percha. Moi j’avais le soleil nuit et jour dans les yeux de l’amour. Je ne souris plus.


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"Liquidations" de Christophe Perruchas - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu