édito 5
L’équipe de rédaction
J’habite mille maisons. Des maisons cocon Ici ce n’est pas chez moi. J’ai tout fait pour décorer les murs, mais le vide recouvre tout comme une tapisserie. Les placards manquent de fond. Sous mes pieds, le sous-sol se creuse à l’infini. Des maisons de mer Je dois m’accrocher aux limites avant de me perdre en elles. Avant que l’altitude ne déforme tout, avant qu’il n’y ait plus que le ciel pour m’indiquer la sortie. Des maisons labyrinthe En désordre, entasser tous les meubles en un piédestal tremblant. Ne pas tomber. Il faut m’approprier cet espace brûlant entre les nœuds du bois et les cœurs des briques. Des maisons de verre Un rouleau dégoulinant de peinture pour faire peau neuve aux murs. C’est parfait pour recouvrir l’anonymat. Colmater la brèche des vies antérieures dans la chambre du présent. Je refuse de voir, je refuse de regarder ces projections déroulées sur les murs. Se faire une carapace contre les années. Des maisons incendie Alors dans ce passage étroit où les fenêtres ne se ferment jamais, je pique vers le dehors. D’un regard, je traverse le décor Le monde suspendu est un tableau inquiétant. Il a un goût de vertige. L’appel du dehors, mais la peur du froid. Des maisons imaginaires
Julien Guy-Béland 13 Taudis flaque Julien Lavoie es 19 Dans le quartier des spectacles Ambroise ay 23 Obsession monochrome Pierre-Luc Gagnon e 27, bonne année Édith Viau 32 Talons de bois ves Maude Levasseur 49 ATELIER IN SITU Lutte ard Mélissa Labonté 67 L’Île DD Bertrand Laverdure ésies Julien Lavoie
Demeure 11
Dominic Auger
J’avais soin de ma mère sa présence dans cette maison condamnait au silence aliénant
ma grand-mère morte depuis trente ans assassinée un cimetière chaque semaine le dimanche perpétuel de la dépossession
Saint-Survivre sur le lac (artificiel) 12
Julien Guy-Béland
La lettre volée aurait dû être mieux cachée ; on n’a plus besoin de vie quand le jeu est terminé. Hier, pendant qu’on tuait l’ennui à coup d’opulence, un de nos pairs s’est lynché. Hier, pendant qu’on s’emmerdait avec la décadence, un autre s’est manqué. Nous ne sommes pas assez cons pour croire que l’Eldorado c’est sortir de sa voiture hybride en disant à son voisin : « Ta maison est comme ma maison. », mais nous sommes assez tristes pour boire une fiole de GHB, essayer de danser et être la risée. Hier, on a dormi dans un banc de neige. Hier, on a couché avec ta blonde. T’as pus de cœur, j’ai pus de pieds : qui est-ce qui va m’aider quand ça va être le temps d’aller à la clinique bruler mes condylomes? On va être occupé à multiplier les crises de foie. On va s’exprimer en se tatouant n’importe quoi. Être notre pire ennemi parce que nous ne sommes charmants que dans l’autodestruction. Alors, on dirait qu’on fait la fête ; mais, en vérité, c’est un suicide déguisé.
taudis flaque (poème d’exil) 13
Julien Lavoie
montréal est-elle cette folle prise de trop de passions et de tics une ile où l’on vient corrosive montréal pour n’entendre plus la tranquillité des squats montréal te connait-elle cette folle
cette sotte qui chique bafouille tes déboires et troque le rhum d’haleine qui te coule par le fond incontinent où va-t-elle calottée qui surprend les passants d’un salut par à-coups névrotiques lorsqu’elle tient dans ses mains un journal d’excuses pour flusher les siens semblant trop je repense la rudesse de ses trous et m’enivre montréal vide et pleine jeune et vieille à la fois
chaque soir d’ennui déplie son hide-a-bed sur tes flancs mont-royal et m’engorge d’amérique dans les relents de ta ville chaque soir d’ennui à pic ta froide latitude projette m’endormir sur la pellicule-montréal des grands scénarios chaque soir d’ennui la preuve de mes cernes couvent tant de fiction qu’il me faut ce vieux flirt de mes veines cette gueuse scène où la blanche héroïne d’outremont aux deux jolis petits seins doux va et se mire dans tout le monde chaque soir d’ennui me déporte quand l’apanage de nos vies tire tire tourbillonne Affabuleuse-Montréal-Qui-Pique
Le jour, le soir, la nuit et l’aube 16
Olivier Moses
Mon appartement semble en partance. Une salle d’attente de gare. La lumière sale qui pénètre par la fenêtre laisse perplexe. Est-ce qu’on est demain, déjà? Mes pieds sont lourds, je les glisse sur le sol. Mes mouvements sont lents, le temps est saccadé. Un carré de grisaille se détache sur le plancher. J’arrose ma plante en évitant de tituber dans le soleil. Manger serait trop difficile. Somnolant, timoré et faible, je me traine dans l’ultime retranchement où tout est soutenable. Je retourne dormir.
***
J’ai perdu l’appétit. Ça s’est manifesté lorsque j’ai ouvert la porte du frigo. Tout semblait avoir le même goût, le même aspect. Dehors, le soleil se couche, déjà las d’être tant aimé par d’autres. J’ai le vague projet de sortir prendre le courrier mais enfiler mes souliers serait une navrante perte de temps. Je reste debout à soupeser l’idée, tant et si bien que j’oublie ce à quoi je réfléchissais. Tout passe sur moi sans prendre prise. Je ferme les lumières de l’appartement pour contempler les ombres louvoyer vers l’obscurité de la nuit. Je me sers un verre d’eau. J’ai mal au ventre d’avoir si faim et je suis si vide que j’en ai mal au ventre. Cela rendra le sommeil plus bénéfique : on y mange nos rêves.
***
Quelque chose d’hostile dans l’appartement. Une espèce de peur fauve emplit sa noirceur, son opacité. Réveillé en sursaut, j’ai trop porté attention à sa respiration, au déclic du calorifère, au grondement du frigo, aux craquements des madriers. L’étrange impression de vivre à l’intérieur d’une créature. À cette heure au cœur de l’incertitude, les hommes ont peur, peur des créations engendrées par leurs esprits, qui semblent capables, dans leur fixité, de
les mener à leur perdition. Que suis-je venu faire ici sinon que mourir? À la dérive comme à la guerre, nous ne sommes que chair à canon. Bons qu’à n’offrir aucune résistance. Je ne peux même plus m’endormir.
***
À me retourner dans mon lit, je tente de retrouver le calme des draps après le cauchemar. Plus rien n’y fait. Le sommeil ne viendra plus, de ses bras apaisants, tout engourdir, encore. J’en pleurerais. J’écoute l’air ambiant, espérant y trouver quelque chose de plus que la stupeur qui me recouvre. Et puis est venu un rire. À l’étage du dessus, en pleine nuit. Comme de connivence avec l’insomnie qui m’avait embusqué, une voix blanche répond à mon inquiétude. Aucun pas au-dessus pour signifier sa présence, pas de craquement de plancher, pas un bruit. Peut-être même rit-on en dormant. Je ne sais pas. Pourquoi rit-on au cœur de l’obscurité? Comme s’il y avait plusieurs raisons de rire, je retourne la question pendant quelques minutes qui, à force de n’avoir que ça à faire, en deviennent plusieurs. Et, au centre même de cette réflexion, pendant une seconde seulement, cette certitude aérienne : pour se faire entendre de quelqu’un d’autre.
***
Le reste de la nuit est passé sans rien laisser de sa noirceur. L’insomnie m’avait finalement cueilli comme une amie, bienfaisantes retrouvailles. Son cadeau se déballe noir puis gris, gris puis bleu. Dans l’aube, on se retrouve. J’ai décidé de sortir, pour apprécier la quiétude des rues, à l’heure où tous dorment encore. L’air était doux et frais sur mon visage. Dans les éclats roses et orangés du soleil levant, je croise un marcheur. Seulement, timi-
de d’être aussi debout ce matin-là, il continue dans une autre direction. Je trouve la paix d’être réveillé enfin de ce sommeil qui guette parfois les rêveurs. Il n’y avait, dehors, que peu de choses à raconter. Il y avait la rue, un marcheur et la lumière ondoyante du matin. L’éclatante délivrance du jour. J’achète, à la boulangerie, un croissant doré que je ramène avec moi. Avec un appétit pour le monde dans les yeux, je déchire le croissant chaud et moelleux dans l’air frais du matin; il me murmurait de croire en sa chaleur, pour aujourd’hui. Il faut bien être aujourd’hui quelque temps.
19
Dans le Quartier des spectacles Ambroise ThĂŠriault
Dans le Quartier des spectacles, je ne m’amuse pas, je pleure. Hubert et Hubert
Perdues les choses 20
Stéphanie Boulay
Maison froide froide, personne y avait touchée depuis un boutte. Maison seule seule toute renfermée sur elle-même toute sèche aux jointures de sel de vent de sel de vent, jamais fatigués le sel pis le vent. On a ouvert la porte on a crié Joyeux Noël et bonne année! pour niaiser, y avait rien pour nous répondre, rien que de la buée qui sortait de nos bouches pis une odeur de grand-papa. C’était la maison de mes grands-parents c’est pour ça. Maintenant qu’ils vivent avec les autres grands-pères–grands-mères dans une énorme maison qui aussi sent le grand-papa mais dans laquelle la vie est douce sans le sel sans le vent, on a une permission spéciale pour y aller. Elle est belle la maison. Quand tu regardes par la fenêtre t’as le vertige, t’as peur de tomber dans la mer. Tu vois rien que ça. La mer. Quand j’étais petite, je mettais mes deux yeux dans les jumelles que grand-père m’avait ajustées pis on regardait les bateaux passer. On restait là deux heures ben comme y faut, moi grimpée sur la plinthe de chauffage, grand-père assis dans sa chaise qui berce. Un bateau, un colibri, un bateau, un colibri, des fois une baleine mais ça c’était rare. Grand-père me racontait que la maison était vieille, qu’il était né dedans, que ses parents s’étaient mariés dedans, qu’ils étaient morts dedans. Quand mes parents voulaient, je descendais sur la grève pour chercher des bouées, des seaux, des gants de pêche, des chapeaux de pêche, des bottes de pêche. J’essayais d’imaginer quel genre de face avait le gars qui les avait mis pis perdus. J’avais peur de le trouver noyé un peu plus loin, là où sont les grosses roches, les billots, les coquillages; ceux qui font du vent dans les oreilles, mes préférés.
La mer me fera toujours peur parce qu’une fois, j’ai échappé le trousseau de clés au complet dedans – la voiture la maison le garage la case postale le chalet le cadenas du vélo – pis tout le monde m’aimait pus. J’ai compris que la mer perdait les choses pour toujours. J’ai aussi appris qu’elle avait perdu des maisons, dont celle qui était juste en face de chez mes grandsparents avant. Un jour, la maison va tomber. C’est pour ça qu’on a le vertige quand on regarde par la fenêtre. Pour le jour de l’an, on est entrés dedans sans cogner, on a ouvert le chauffage, on a répandu nos choses par terre, on s’est pris un verre de vin. Même moi. On a parlé fort, on a ri, on s’est couchés dans les lits qui sentent la boule à mites avec des craques au plafond. J’ai pas dormi. Ça craquait ça craquait. Si seulement ça avait rien que craqué. Ça frappait ça frappait. Ça soupirait ça pleurait ça chialait ça capotait. J’ai réveillé ma sœur elle m’a dit C’est le vent c’est la mer. J’ai dit ok, mais je savais qu’ils étaient pas si fâchés que ça, le vent pis la mer. Dehors c’était doux, y neigeait, c’était trop pas le vent pis la mer. Je me suis rappelée toutes les fois où j’avais eu envie de pipi pendant la nuit et que j’avais attendu qu’y fasse clair pour y aller. Je pensais que si je descendais l’escalier vers la salle de bain, je verrais par la fenêtre feu arrière-grand-père Walter assis sur la véranda, en train de fumer sa pipe.
J’ai écouté la nuit. Pis j’ai pensé aux ancêtres. Ils avaient enfin pu se reposer sans les bruits sans les niaiseries du monde. Pis là nous on était revenus, avec nos voix criardes avec nos préoccupations d’enfants pourris avec notre arrogance notre impatience. J’ai pensé aux ancêtres. Je les ai imaginés dehors en train d’errer, en attendant qu’on reparte. D’avoir froid, de se perdre dans la vague, de se craqueler de sel. Je voulais pas que la mer les égare, eux aussi, je voulais pas. Je les ai imaginés revenir, nous trouver encore, faire trembler les murs. Les ancêtres étaient tannés je pense. Mais pas violemment, juste, tristement. J’ai dit Chut chut les ancêtres. On restera pas longtemps promis promis pis on est vos amis. Le lendemain matin quand je me suis levée, mon père refaisait les bagages. J’ai dit La maison est hantée par les ancêtres, Daddy. Carré de même que je l’ai dit. Je m’attendais à me faire traiter de sautée su’l crinque, parce qu’il est de même, mon père. Mais Dad a rien répondu. Rien. Un peu plus tard, avant de barrer la porte derrière nous, après avoir fermé le chauffage, les lumières, il est allé ouvrir la radio. J’ai demandé Pourquoi Daddy, pourquoi que t’ouvres la radio les ancêtres pourront plus dormir jamais. Ils peuvent ben s’en aller tant qu’à moi les criss d’esprits. Pis il est allé s’assoir dans le char. Moi, j’ai enlevé mes bottes, et sur la pointe des pieds, je suis allée débrancher le fil. J’ai savouré le silence, juste une seconde, j’ai dit babye. Dans ma tête.
Obsession Monochrome 23
Pierre-Luc Gagnon
I – Les petites demoiselles roses Cordées sur un banc de parc, les petites demoiselles de rose vêtues fument dans un synchronisme poétique. C’est l’été, les joues picotées en témoignent. Elles jacassent au soleil. Adossé contre un tronc à quelques mètres de là, je parcours un bouquin sans vraiment lire. J’observe ce que le vent soulève. Les petites demoiselles de rose fardées devinent mon stratagème. Elles chuchotent désormais pour ruiner mes tentatives d’écornifleur naïf. J’esquisse un sourire. Je continue de ne pas lire. La plus grande des trois met fin à la fumette et s’avance vers moi avec un air de m’as-tu-vue. Pantois, je profite des dix-sept dernières secondes qui la séparent de moi pour essuyer la moiteur de mes mains contre mon pantalon. Et je lis pour vrai afin qu’elle croie à mon personnage. Elle me rejoint. Nous discutons. Les deux autres petites demoiselles de rose chaussées, toujours assises sur le banc de bois, sont désemparées par la durée de notre conversation. Je chuchote pour leur rendre la monnaie de leur pièce. La plus petite des deux éteint sa cigarette et s’avance vers nous avec un air de je-ne-sais-quoi. Elle accélère le pas comme une majorette qui vient de se faire larguer par le capitaine de l’équipe de foot. Elle nous rejoint. Nous discutons.
L’autre petite demoiselle de rose juponnée, désormais seule, regarde ailleurs et feint de s’en foutre. Puis elle se retourne d’un mouvement sec, avec un air de ras-le-coco. Elle sort un révolver rose. Elle nous met chacun une balle Elle balance son mégot.
.
.
.
II – Des roses plein la gorge
Elle ne devait pas être bien méchante, après tout, la gamine — avec son gloss rose bonbon, sa jupette dentelée et ses tresses aux fesses, davantage entretenues pour l’effet que pour la rime. Elle m’a regardé avec son sourire de cheerleader et j’ai voulu, dès lors, lui mettre ma main au cul, faire résonner son cuir tendu. Et c’est ce que je fis sans relâche jusqu’à son dernier souffle. Depuis ce matin de mai, chaque jour, je me rends pleurer à sa tombe de fortune. Et je laisse trainer une rose, comme un pardon échappé sur la brindille.
Elle ne devait pas être bien méchante, quand j’y pense, la fillette — avec ses bas de nylon rose catin, ses robes échancrées et ses lulus asymétriques, davantage négligées pour l’effet que pour la frime. Elle m’a zyeuté avec ses cils de lady et j’ai voulu, derechef, lui donner la fessée, faire retentir les percussions de son anatomie. Et c’est ce que je fis sans peine jusqu’à son trépas. Depuis ce matin d’aout, chaque jour, je me rends crier à son urne improvisée. Et je laisse trainer une rose, comme un mea-culpa qui tente de réchapper les heures.
Elle ne devait pas être bien méchante, au bilan, la mioche — avec ses souliers rose barbe à papa, son foulard parfumé et ses couettes teintes, davantage colorées pour l’effet que pour le crime. Elle m’a fixé avec ses lèvres de one night stand et j’ai voulu, sitôt, lui faire vibrer l’arrière-train, faire claquer sa peau morte. Et c’est ce que je fis sans répit jusqu’à son abandon. Depuis ce matin de novembre, chaque jour, je me rends hurler à sa croix bancale. Et je laisse trainer une rose, comme mille excuses éparpillées sur le pavé.
Sans titre 27
Marc-André Durocher
J’ai dormi sur une butte de février, à côté de la pente de notre forêt. Il y a des brindilles et de la glace sous mon traineau. Des formes qui sursautent au contact de mon air. Je ne reviendrai jamais à la maison. Mon corps sera assez chaud. Des racines remontent jusqu’à mon nouveau siège. Il faut partir - Mes souvenirs sont muets. Des traitres qui s’effacent d’eux-mêmes. Je sais pourtant qu’il y avait du bruit. Des déflagrations glacées sur la palissade de chez nous. Je repense aux éclats de verre sur les murs de notre maison. Je ne peux plus courir; il y a des fractures qui gardent ancré sur la neige sur les sentiers les plus familiers Mon père pardonnait jusqu’aux violences les plus maladroites. Mon père en éclats de verre accordait le pardon, désamorçait les culpabilités passagères de ma mère. Il ne comprenait pas profondément. Je ne peux me résoudre à croire qu’il comprenait profondément. De nous deux, celui qui perd la course et qui fusionne avec les cassures. Mon père traversé par les colères se relève toujours; le sang ne lui fait pas peur. Je me fatigue de jouer seul. Personne ne viendra me chercher. Je me fatigue, pose un pied sur la route en pente et je décide de me diriger vers la rivière au tournant. La fatigue de repenser à ma mère. Je veux mettre mon vide ailleurs que dans moi. Je me tiens debout dans ma forêt millénaire. Près de ma rivière. Pleine de ma rivière, l’Histoire n’existe pas. Seulement les murs de cristaux et la dictée du ciel nocturne -
Mon père n’avait pas peur des araignées. Il s’en occupait lorsqu’il fallait tuer. Moi je parlais, ma bouche s’ouvrait à l’infini. J’y cachais des choses et je parlais. Je parlais à l’infini et ma mère ne tenait plus. Ses propres mots contre elle, ma mère ne tenait plus debout. Les explosions sont venues. Mon père a pris ce qui me revenait; une trace de punition sur la peau, une volée de verre qui traverse l’humanité d’une seule impulsion. Un influx de tonnerre qui traverse des générations de colère dans les veines de ma mère. Il y a la rivière qui me parle. Des chevreuils envahissent la pénombre en ignorant nos siècles. Ils se tiennent là, des traces sur le plancher artificiel de ma rivière. Ma rivière avec des hanches compressées par des demeures. Ma rivière. Il n’y aura pas de fin du monde. Mes traces sur le plancher artificiel. L’Histoire n’existe pas - Une bulle d’air chaud gonflée sur nous. Nous mettions la couverture sur la trappe de chauffage et on restait là, couchés dans notre maison fragile; on retournera en ville et le monde tentera de nous faire croire que nous avons vécu un rêve; ils nous diront que nous sommes newyorkais; ils nous diront que nous sommes américains. Pourtant, nous nous sentirons seuls quand le sang ne bougera plus dans nos corps. Nous reviendrons vers le Nord.
Me vient l’idée de mourir de cette manière. Rien de plus beau que la noirceur en collision avec la neige. Mourir avec les miens. Chez moi, je n’ai pas peur. Je ne vois plus les maisons de la campagne. Tout sombre entre les écueils enneigés et les chevreuils en file. Le monde tente de remonter. Notre idéede-campagne fissurée de flots. Les animaux n’empruntent pas nos routes. Les chevreuils cassent leurs jambes dans nos buttes de neige, s’entêtent à entailler l’épaisseur du néant.
Chambre 27, bonne année 30
Édith Viau
ottawa, general campus qu’y a-t-il à écrire high on morphine sur un lit d’hôpital si au moins c’était l’alcool qui te tordait les boyaux tu dors de ce sommeil destructeur, sans rêves les yeux fixes flannel gowns j’ai faim the stench your breath sortant de ta tranchée tu m’esquisses un clin d’oeil et cette chambre couleur neutre redevient plancher de danse at least we’re not in new york at least we are nuts tes lèvres passent du rouge au rose au rose au blanc tell me it’s not a sunset
dans le corridor les gens font semblant de ne pas mourir toi tu hausses les sourcils quand je tourne une page
Talons de bois (ou les orteils crus) 32
Philippe Richard
L’éclat du ciel gris rebondit sur tout sur le métal qui ne meurt pas sur le verre opaque l’asphalte chaud. Il pique les yeux comme le sel d’une vague appelle au secours comme le vendeur qui attrape le bras des touristes. Dans la capitale un bouquet de longs buildings fait la guerre à l’altérité au dehors comme une tour aux milles meurtrières il repousse l’importun fait enfler ses habitants chacune de ses perles. Tous sont fascinés en haut des marches le front collé à la fenêtre par les étoiles qui ne brillent pas tout en bas. Malgré tout ces points sombres sont des frères.
Chacun des fruits perchés dans l’éternel arbre de fer se nourrit des miettes qui trainent au sol pour peupler leur cube qui surplombe les pavés pour meubler l’intérieur immaculé tout en haut avec la jalousie de ceux qui marchent sans costard pour rougir les poignets ni mallette à la cheville sous leurs regards ceux-là tout en bas peuvent fuir. Je me souviens des voitures qui happaient les passants, de l’air qu’elles déplaçaient. Du bruit les précédant. Comme celui d’une vague qui casse. Une mince bourrasque avec laquelle on danse, exalté, sur le clocher d’un sommet déserteur. Ce que j’aimais, c’était la plainte qu’elles trainaient sous la pluie. Une obsédante mélancolie jaillissait de leurs pneus lisses. Comme le bruit craché par les mitraillettes pour enfants. On pouvait croire, parfois, que l’eau sortait de leurs roues noires plutôt que des nuages. Les longs jets en jaillissant rappelaient la forêt où on pouvait pisser où on voulait. Et on tentait de battre des records de distance.
Sur le ciment gris et mouillé de la ville les voitures les gens font claquer leurs talons. L’eau disparait par les pores en fer du sol et dans les trottoirs ne s’imprime pas l’empreinte des pieds. Souvent on oublie que la pluie fait grandir. La nuit la ville noire est un lac glacé et comme la lune qui incite à l’égotisme le réverbère qui nous suit n’éclaire que nos propres pas. Là-bas tout au centre les voitures n’existent presque plus. Leurs grondements fondent pour laisser rebondir sur les murs figés de la nuit le son de la conscience. C’est au croisement des hauts remparts noirs que ma voix allait mourir
dans une caresse qui mêle le pénétrant silence partout autour, comme la pluie aux murmures galopants de ma voix de gamin. Parfois on entend un moteur pour rappeler les autres là-bas un peu plus loin.
Sous les lampadaires, mon reflet se répondait d’une vitrine à l’autre. Tout pour laisser croire que je n’étais pas seul. Ce n’est, aujourd’hui, que dans le miroir clair du sombre lac que je vois mon visage. Et d’un coup de main il s’efface. Il ne me suit plus d’un édifice à l’autre. Ici, c’est moi qui le trouve. Et c’est aussi moi qui le fais disparaitre. Ici, je suis seul et le sais. Quand il fait soleil, l’air se teint. Il devient doux, miellé. Je peux le gouter. Et ce sucre qui coule me rappelle maman. Parfois, je verse des pots d’encre dans le ciel. Alors le vent souffle et les arbres tombent. La terre et le sable se soulèvent, ils piquent les yeux et éraflent la peau. Le lac revêt une peau ronde, avec des plis et de la chair. Il abandonne son habit rigide de toile, la tempête fait de lui une femme. Une femme qu’on aime. Et puis le vent, quand il parle, quand il est en colère, il ne trouve de réponse que dans l’écho de sa voix. Nulle n’ose lui renvoyer sa parole. Les insectes se taisent, les branches, dans la forêt, cessent de craquer. Alors l’enfant seul détruit les nids et arrache les forteresses et tout le monde se cache. Quand il crie, le ciel s’adresse à moi. Il est déçu par ma peur, comme une mère voyant son enfant de craie encore pleurer.
Et quand tout redevient doré, qu’il m’est possible de gouter l’air qui est de nouveau si doux, je croque la peau sucrée de celle qui m’a fait grandir, elle dort et je l’enlace tout au fond du lac. J’y plonge et la retrouve pour raccommoder le cordon qui s’est rompu avec l’usure. Et je la regarde, silencieuse, dans les yeux. Je l’embrasse et la coiffe d’une main voluptueuse afin de sentir passer entre mes doigts les racines de son crâne, comme les brindilles craquantes qui pendent dans les arbres de la ville.
Archives
Ce qui apparaît les jours de fenêtre 37
Maude Levasseur
Prélude
J’ai très peu de photos et pas de films de famille. Je jalouse les archives en super 8. Je fabule des souvenirs. M’invente des preuves d’existence. Certains jours, je prends congé de tout pour regarder très loin par la fenêtre, jusqu’à voir apparaître mon enfance, jusqu’à entendre parler mes ruines.
Assise sous la table, une fillette attache entre elles les chaussures des invités et retourne, complice et fière, sur les genoux de son grand-père. Je projette sur ton corps blanc nos regards rieurs des jeux que tu inventais pour deux que je rejoue pour qu’ils ne te quittent plus Enroulée dans le tapis, retenant son rire, la fillette écoute son grand-père appeler son nom, regarder sous les meubles, enjamber le tapis, comme s’il ne la trouvait plus. Je te réécris nos souvenirs en boucle archive des morceaux choisis d’enfance retiens pour deux les scènes que tu échappes Tous les deux au pied d’un arbre. La fillette demande et le grand-père explique, longtemps. L’écorce, les branches hautes, les racines profondes. Je retourne marcher dans nos forêts je donne ton nom à chaque arbre que j’aime
Trois pyjamas verts regardent la télévision assis par terre, en indien. Les cheveux encore mouillés du bain partagé. Changent de postes à tour de rôle. Nous étions trois hauteurs partagions un même regard trois visages pour les mêmes larmes, les mêmes fous rires je ne me souviens pas d’un avant sans vous Trois filles se battent sur la banquette arrière, les cheveux tirés, les morsures au sang. Et puis, mouvement brusque, retour des parents, les visages deviennent d’anges et les mains reprennent les mains. Nous étions trois coques fragiles dans la tempête revenues de tant de naufrages trempées jusqu’aux os ensemble dans le calme d’après Trois filles déguisées en princesses, clochardes et bohémiennes jouent des spectacles à la mer, bâtissent des murailles devant les vagues et lancent des pierres aux garçons qui approchent. Le temps dispersera et je resterai multiple j’entendrai trois voix en moi vous ferai porter des costumes toujours mettrai en scène nos spectacles
Dans un grand cahier fleuri, la grand-mère recopie des vers connus, récités et mimés en grands gestes par la petite. Je connais chaque poème de tes murs leurs gestes par cœur te retrouve dès qu’il est question d’un lac ou du givre Trop grande pour la berceuse, l’enfant sur les genoux de sa grand-mère déboucle une à une les mèches de cheveux gris, puis ferme les yeux et laisse les doigts noueux se promener sur ses paupières. J’ai pour toujours cette sensation légère au bout de mes cils cette impression de cheveux blancs autour de mes doigts
La porte s’ouvre et l’enfant fonce vers les jambes en jupe tailleur, contourne la mallette, fouille les sacs d’épicerie. Pour comprendre toutes tes courses il m’a fallu tes essoufflements Une grande table est mise comme un jour de fête, un rôti fume au centre, mais les têtes sont baissée et personne ne parle. La mère revient de la cuisine avec les carottes coupées en forme de cœur et ramène les sourires à la table. Tu ornais le pire et il reste quelque chose à chérir de mon enfance En robe de chambre, lunettes de lecture, bol de café au lait, la mère lit le journal devant la petite affairée au jeu des différences et à ne rien renverser de son chocolat chaud. Je suis tant de tes gestes que la distance n’est plus je marche de nos deux pas reconnais ta trace
Une main devant la lentille. L’objectif éclate. Tout est blanc. Ta promesse d’une maison de fenêtres et tout mon monde qui te suit J’ai habité tes murs de verre et de miroirs regardées nos vies dans les éclats du verre au sable, des miroirs à la poussière des milliers de sept ans de malheur dans les morceaux qui restaient
Julien Guy Béland 13 Taudis flaque Julien Lavoie es 19 Dans le quartier des spectacles Ambroise ay 23 Obsession monochrome Pierre Luc Gagnon e 27, bonne année Édith Viau 32 Talons de bois ves Maude Levasseur 49 ATELIER IN SITU - Lutte ard - Mélissa Labonté 67 L’Île DD Bertrand Laverdure ésies Julien Lavoie
jesse 49
Marc-André Boisvert
Des voix crient ostie de fif! criss de tapette! tue-lé, enweye tue-lé! autour de lui. Il est debout devant la barrière et fixe le ring. Un garçon de douze ans, avec des cheveux bruns et des joues gonflées de garçon de douze ans. Le bras tendu vers l’avant, le majeur levé. Un finger petit et tranchant.
On crache des insultes qui lui perforent le ventre, une tige de fer dans ses tripes d’enfant. On ne s’adresse pas à lui, mais à l’homme sur le ring. Celui dans un suit de latex rouge. Celui à qui il destine son fuck you. Celui qui lui ressemble beaucoup trop quand il retire son masque.
Des voix crient mangeux de graine! ostie de lâche! à genoux, vieux pédo, enweye à genoux! Il est debout, les deux mains serrant la clôture de métal. Un garçon de douze ans, la fin du monde dans les yeux et la désillusion s’écoulant lentement sur sa joue.
À travers les cris fratricides d’Hochelaga, un garçon de douze ans regarde son père perdre.
Même lieu, même combat 50
Maude Levasseur
Il y avait longtemps que je n’étais pas retournée dans un sous-sol d’église. L’odeur d’encens ne quittera jamais les murs. Je me souviens des aubes enfilées, du vin versé, des petits gestes précis répétés. Pourtant, ce soir, pas d’enfants de chœur. Excitation dans l’air. Des habitués qui attendent, des p’tits bums, une odeur de hotdog qui masque presque celle de l’encens. Je me sens bien chic dans Hochelag’ ce soir. Je m’assois parmi les enfants. Des enfants qui jouent aux ados, qui ont payé leurs dix piastres à l’entrée et qui me font sentir bien vieille parce que dans mon temps on pouvait fuguer loin de l’église avec dix piasses. J’achète un hotdog, je souris à un jeune d’environ treize ans qui me regarde de loin. On dirait que je flirte, calvaire! Je ne sais pas trop où je suis. Entre ici et un souvenir de mes treize ans peut-être…
« C’est ta première fois? - Oui. - T’es quand même vieille pour ta première fois. - On fait pas toutes les mêmes choses au même âge, faut croire. - Ouin, c’est vrai. Tu vas aimer ça, tu vas voir. Moi je capote ben raide sur la lutte. »
Et ça commence. Sont gros, sont vulgaires, sont en collants, sont enragés. Tout le monde hurle et se lève et s’insulte. Je ne sais pas quoi regarder, quoi penser, quoi faire. Les jeunes sont vraiment bons pour baver des lutteurs, créatifs dans les insultes. J’ai le hotdog de travers. Ils sont debout sur leurs chaises, s’avancent vers le ring comme s’ils allaient se battre avec les grosses personnes. Je suis figée, sans voix. Un gros monsieur se tourne vers un jeune pour lui crier des insanités et lui montrer les dents. Et là, aucune explication possible. Quelque chose cède en moi. Bang! « Hey! Gros tabarnac d’épais! T’es-tu capable de t’attaquer à un gars de ton calibre ou t’as un faible pour les enfants! Parce que jusqu’à maintenant, j’ai l’impression que n’importe quel flo icitte peut te péter la gueule gros criss de lâche. Au moins on aurait un vrai show, câlisse! »
Silence général autour. Le gros crache vers moi. Les enfants me regardent. Oh oui, je suis bien chic dans Hochelag’ ce soir. Et pétrifiée. Je fais un sourire désolé aux enfants. Un petit blond s’approche :
« - Je me suis emportée! - Tsé, sois pas mal à l’aise. Ici, on est là pour se défouler, tu viens ici, pis tu
peux dire tout ce qui te passe dans tête. Y’a personne qui juge. - Merci. - Moi, c’est Jérémie. »
Gloire à toi Jérémie. Je hurle tout ce qui me passe par la tête sans être jugée. Ça sent l’encens en dessous des hotdogs. Je prie à grands gestes jusqu’à la fin pour que les Diaboliques ne remportent pas. Ô Jérémie, je ne suis plus trop chic dans Hochelag’ ce soir.
Scab 53
Sara Dignard
Ma fille rêve d’être funambule. De lutter contre la gravité sur un fil qui lui râpe les orteils, pour un public s’empiffrant de popcorn sous un chapiteau bouillant. Je l’ai amenée au cirque quand elle était encore accrochée au sein de sa mère aux deux heures et elle a pleuré tout le long du spectacle. Les clowns atroces aux nez rouge sang la terrorisaient. Mais elle ne me croit pas. Sa mémoire capricieuse choisit sa vérité et c’est beau de pureté. Elle se rêve une vie qui n’a pas besoin de réel pour exister. Je sais tout pour elle. Je suis la vérité qu’elle attend. Les yeux grand ciel, quand elle me pose ses questions infinies auxquelles je ne sais jamais quoi répondre. Quand elle me saute dans les bras, je deviens géant. Et moi qui en tremble chaque soir quand elle s’endort. Sa mère vient me la porter les fins de semaine comme un paquet FedEx. Sa mère silence que je ne peux plus toucher. Sa mère regret que j’ai tant aimée. Qui ne voit plus que ma douleur crasse qui se cherche une job dans les petites annonces. Qui ne voit plus tout ce que je suis mais ce que je ne suis plus. Tout ce que je suis, que je ne suis plus. Mes jours avalés. Le frigo vide. Je me roule une cigarette. Ma fille assise sur mes genoux mange ses céréales fluorescentes. Le lait coloré lui coule des lèvres au cou et tache déjà son nouveau chandail. Rituel matinal du dimanche. Silencieux et bavard. Deux jours pour rattraper ses cauchemars qu’elle ne m’a pas racontés. Deux jours pour la regarder dormir, son petit corps soulevé par la vie. Pour regarder les Pierrafeu ensemble en pyjama, pour lui cacher des chips dans son sac à dos, pour aller voir les chiens à l’animalerie. Deux jours pour dissimuler ma semaine sans elle. D’attente. D’une vie que je n’arrive pas à me reconstruire. Mon corps trop grand que je ne sais pas comment habiter. Mon enfance cicatrice qui ne se referme
pas. Sur la table, son dessin. Un tigre qui saute dans un cerceau en feu. Du balcon, je la surveille jouer dans la ruelle. Petits genoux nus sur l’asphalte brulant, j’ai peur. Tout le temps. Qu’elle se blesse. Qu’elle se perde. Qu’elle se fasse trahir. Qu’elle se fasse haïr. Ce soir, c’est fête, elle le sait. Elle court d’une extrémité à l’autre de l’appartement. Slalom entre les bottes d’hiver qui trainent encore dans l’entrée. Je n’accueille pas l’été. Je fuis ces premiers jours de bonheur obligé. On mange des pogos extra ketchup et on est prêts à partir. On sort par la ruelle. Le chat de la voisine nous suit jusqu’à la rue. Ma fille dans les bras, comme un trophée que j’ai gagné sans le mériter. Le parking de l’église est plein quand on arrive. Michel est à l’entrée, lui fait le numéro de la brute mais elle ne se laisse pas impressionner. Elle lui tire l’oreille et un sourire qu’il esquive à peine. Le sous-sol est déjà animé d’une frénésie des grands matchs. La barbe à papa est à 1$ et ma fille en a dans les cheveux. Elle s’assoit dans la première rangée, avec son amie dont j’oublie toujours le nom mais qui a la voix de Donald Duck. Des coulisses, je la vois qui crie, comme les autres, qui m’attend, comme les autres. Prête à nous voir faire semblant de nous entretuer. Pour le plaisir. Je sais que ce n’est qu’une sournoise mise en scène. Et j’en profite. Je joue le jeu comme il faut. J’y crois assez pour me fêler une côte et me ridiculiser en maillot de lycra. Ma chanson retentit dans les hautparleurs. La foule m’appelle et m’acclame à grands coups de « Scab » scandé à l’unisson. Mon cœur grimpe dans ma gorge. Sur le ring, Diablo m’attend et fait tourner sa cape de velours pour m’impressionner. Le costume d’arbitre d’André est vraiment trop petit pour lui. Il grimpe tant bien que mal dans les câbles et crache des insultes à la foule
qui en redemande. Je saute sur le dos de Diablo, le chevauche et me sers de ses cheveux comme gouvernail. Son visage mime une douleur agonisante. On sait tous les deux le scénario à venir. Chorégraphie apprise par cœur, que l’on maitrise parfaitement. Je vais gagner, encore une fois. Tout le monde le sait. Et ça fait du bien. Rassurant destin écrit d’avance. Et pour ma fille, au moins, ce soir, c’est moi le plus fort.
Les sous-sols survivent aux murs 56
Mélissa Labonté
sans tentation ni péché les dimanches elle met parfois des jupes qui ne sont jamais trop courtes ni trop longues on voit le bas de ses jambes blanches et lisses comme les grandes dames elle va à la messe les dimanches elle passe la dime jamais de la main gauche elle a le sens du détail elle vit seule sans amant sa petite chatte grise pour la compagnie elle travaille pour un nettoyeur elle fait disparaitre les taches de gens qu’elle ne connait pas c’est une vocation elle est une femme de vocation au fond de la boutique elle fait disparaitre des taches et les siennes aussi
sur son costume du samedi soir on peut lire the preacher c’est son nom du samedi soir un nom d’emprunt comme de l’argent de banque qui lui permet de se faire vivre de faire survivre sa communauté car l’abbé Paul avait dit : fais en sorte que les murs ne tombent pas que l’autel supporte encore le calice demain ni condo ni motel surtout que les murs ne tombent pas elle l’avait écouté elle a descendu les marches comme on descend au purgatoire elle n’avait plus choix quand le haut manque il faut se nourrir avec le bas pour que les murs ne tombent plus il faut savoir les traverser les oublier ne plus craindre un monde à ciel ouvert elle a descendu les marches vers ce qu’on appelle la lutte du samedi soir
au fond de sa boutique elle avait cousu the preacher sur une vieille robe dont elle n’avait jamais réussi à enlever la tache de sang de café d’excrément elle ne savait pas elle a descendu les marches elle a appris à se battre avec un masque il y a eu du bouche à oreille on disait il y a une dame qui lutte en priant qui crie qui frappe les mains tournées vers le ciel grâce à qui l’église est pleine à l’étage des fourmilières une foule venue des bas-fonds grâce à qui les murs restent en place les samedis soirs ces mêmes murs qui résonnent maintenant qui s’emplissent qui se gonflent d’un flot continu
de prières récitées à l’envers l’évangile selon Rémi qui hait son voisin l’évangile selon Ginette qui veut tuer son mari l’évangile selon Steve qui travaille trop l’évangile selon Michel qui ne veut plus travailler des misères écrites au fur et à mesure ils crient leur rage elle les écoute sur le ring du samedi soir puis le dimanche matin elle remonte les marches assiste à la messe sous sa jupe entre ses cuisses blanches the preacher plié en boule et elle regarde les murs couverts d’or et d’encens qui tiennent encore aussi hauts étrangement que les profondeurs de ses fondations
et malgré le silence des prieurs elle entend encore au fond d’elle-même le vacarme souterrain de mille personnes puis elle retourne au fond de sa boutique pour enlever les taches des gens qu’elle ne connait pas elle raccroche sur son support son costume du samedi soir elle le regarde le fixe respire son odeur de sous-sol puis avec toute la fierté qui lui reste elle se dit qu’il est peut-être venu le temps de ne plus le nettoyer
Julien Guy Béland 13 Taudis flaque Julien Lavoie es 19 Dans le quartier des spectacles Ambroise ay 23 Obsession monochrome Pierre Luc Gagnon e 27, bonne année Édith Viau 32 Talons de bois ves Maude Levasseur 45 ATELIER IN SITU Lutte ard Mélissa Labonté 67 L’Île DD Bertrand Laverdure ésies Julien Lavoie
«Conventum, c’est les retrouvailles de Main blanche avec un ancien étudiant de l’UQAM. Des auteurs qui ont fait leurs classes, mais qui, pour notre plaisir, retournent sur les bancs d’école.»
L’Ile DD 67
Bertrand Laverdure
Né en 1967. Poète, romancier, chroniqueur, blogueur (http://techniciencoiffeur.blogvie.com/). Il a publié plusieurs livres de poésie aux éditions du Noroît, dont Rires (2004). Récemment, on a pu le lire dans un collectif à La courte Échelle, Être un héros (2011). Son dernier livre de poésie, Sept et demi, a été publié aux éditions Le Quartanier (2007). Il est l’auteur de trois romans : Gomme de xanthane, Triptyque (2006), Lectodôme, Le Quartanier (2008) (finaliste au Grand prix littéraire Archambault 2010), J’invente la piscine, La courte échelle (2010). Il a fait partie du comité de rédaction de la revue OVNI dans laquelle il a publié une suite de chroniques et des recensions. Il a obtenu le prix Joseph S. Stauffer, décerné par le Conseil des arts du Canada, en 1999. Il a également reçu le prix Rina-Lasnier en 2003 pour son recueil Les forêts (Noroît 2000), recueil qui fut aussi retenu comme finaliste au prix Émile-Nelligan 2000. Son livre Audioguide (Noroît, 2002), fut de même en nomination pour le Grand Prix du Festival International de Poésie de TroisRivières 2003. Il s’intéresse à la multidisciplinarité en littérature. Il a publié en septembre 2011 son tout dernier roman, Bureau universel des copyrights, aux éditions La Peuplade.
Je ne savais pas trop où je m’en allais. Une ile dans les Caraïbes, avorton de poussée rocheuse, vieille miette de volcan sans doute, même la voiture Google map ne s’y était pas aventurée, véritable condamnation à l’anonymat géographique. Toutefois, c’était une vraie promotion. Quand vous êtes appelée aux bons offices de la nouvelle, la main sur le cœur, avec comme principe la probité journalistique, celle qui vous permet de monter les échelons de l’information sans perdre vos moyens, le premier reportage à l’étranger vous donne l’impression d’une médaille reçue pour votre excellent travail. Je dois avouer que j’avais ramé un peu pour décrocher cette assignation. Mais au bout du compte, c’est bien le rédac en chef qui m’a offert ce périple. Au départ, tout a commencé par une information délaissée, un bout de papier dans la boite à faits divers internationaux, une vieille rognure de journal. Dernier refuge avant le bac de recyclage pour les coupures de presse notables. J’avais lu cet article pour me divertir, sans curiosité véritable, concluant après une première lecture qu’il s’agissait sans doute d’un incident horrible mais malheureusement banal : une mère tue son fils et sa fille, puis se suicide ensuite. Un cruel fait divers, dans la bonne vieille lignée des histoires sordides, un drame, une tragédie familiale, passionnelle, bref un infanticide. On n’expliquait pas les mobiles de la mère, on ne parlait pas de mariage raté ou de dépression, on ne faisait que souligner les circonstances du double meurtre. Papier court, clinique, correctement écrit, sans piste sérieuse pour poursuivre mon enquête. Si ce n’avait été que de cet entrefilet, de ce fait divers, aucune fibre excitable de mon rédac ne se serait mise à générer de l’intérêt pour cette
microscopique ile des Caraïbes. Non. Il faut l’admettre, pour m’amuser, je me suis mise à me lancer dans des recherches curieuses. Quelques-unes de celles-ci m’ont permis de trouver un interlocuteur, ou plutôt, un blogueur, un dénommé Narcisso Ibanez, un jeune uruguayen qui s’est spécialisé dans l’archivage de matricides, parricides et infanticides célèbres. Sous la mention de cet infanticide, classé dans la section Caraïbes de son blogue, j’ai lu un commentaire qui m’intriguait, une br be d’infos qui m’a donné l’idée d’investiguer plus à fond : quatre autres infanticides auraient eu lieu la même année dans cette ile et aucun des adultes tueurs n’aurait été apparenté. Pure coïncidence ? Statistique creuse ? Je ne le pensais pas. J’ai tout de suite suspecté une espèce de rituel païen inédit ou des sacrifices traditionnels camouflés en malheurs conjugaux. Mon copain, Malcolm, n’en revenait pas. — Tu veux dire que personne d’autre que ton Narcisso machin et son commentateur n’a relevé la récurrence des infanticides dans cette ile ? — Exactement. — Bizarre. — Je l’admets. *** Département d’outre-mer sans importance dans les méandres de l’administration des affaires internationales d’un vieil empire déchu, l’ile DD n’en était pas moins peuplée. Sa métropole, ou, si l’on veut être plus juste, la petite ville principale qui servait de levier à toute l’économie locale, se nommait Serrador. Logée aux pieds d’une grande falaise qui joue le rôle de muraille naturelle contre les vents du sud-ouest, Serrador longeait une des trois baies de l’ile et alignait ses rues jusqu’aux plages de sable fin qui
accueillaient quelques poignées de touristes annuels en manque d’exotisme étrange. Un seul hôtel deux étoiles recevait encore ces égarés. Quoi ajouter pour caractériser cette ville, sinon que la pauvreté et le manque de ressources se portaient très bien à Serrador et composaient sans doute les seules richesses exportables dignement publicisées. Maisons de crépi, huttes sur pilotis, cabanes de tôles, rues de terre tapée, enseignes de bois mordues par le sel, néons qui ne clignotent plus, grandes avenues en asphalte grisâtre se côtoyaient pêlemêle, bref, aucun plan d’urbanisme n’avait servi à la réalisation de ce centre névralgique sans beaucoup de nerfs, censé répondre aux besoins criants de l’ile. Falaises, rocs, pics, forêt dense, peu de rivages où l’on peut accoster, dénivellations fracassantes du paysage empêchaient que ce bout de terre se développe à une échelle convaincante. Pour accéder à Serrador, il fallait avoir le courage de monter à bord d’un bimoteur de moyen-courrier qui décollait de l’aéroport du Lamentin sur la grande ile de Sainte-Lucie. Le trajet prenait une heure sous un ciel clair, deux s’il y avait une tempête tropicale. *** — Merde ! T’es certaine que c’est une promotion ce voyage de tapecul !? J’ai l’impression de voler dans un paquet de cigarettes. — C’est le seul transporteur. — Les monopoles, ça me fait chier. — Est-ce que tu peux arrêter de te plaindre deux minutes ! — J’sais pas. Notre bimoteur se pose sur la piste d’atterrissage rudimentaire, en fait une piste de brousse, nichée sur le plateau surplombant la ville. Le pilote pointe du doigt une jeep kaki, stationnée au bord du tarmac. Notre passeur en
profite pour repartir aussitôt sans nous donner plus d’informations. Malcom et moi constatons, d’un même coup d’œil, qu’il n’y a pas de comité d’accueil. Estomaqués par tant de hardiesse, nous inspectons toutefois le véhicule. Heureusement, on a laissé les clés sur le contact. Nous sommes maintenant mobiles. Pour trouver le chemin jusqu’à Serrador, ce n’est pas compliqué : il n’y a qu’une seule route de terre, devant nous, qui semble serpenter sur la corniche, degré par degré, jusqu’aux portes de la ville. Malcom a pris les rênes. Au volant de cette jeep il a l’air d’un adolescent heureux. Ses plaintes capricieuses se transforment immédiatement en remarques sur la végétation et la faune. J’en suis soulagée. Pendant le trajet, je révise mon plan d’attaque : d’abord nous installer à l’hôtel, ensuite trouver l’adresse du journal local, prendre rendez-vous avec le rédac en chef, puis tenter de lui expliquer le but de ma visite : enquêter sur cette vague curieuse d’infanticide. Un tout jeune garçon nous accueille à la réception de l’hôtel. Particulièrement juvénile, il s’exprime toutefois dans un anglais clair, ce qui nous permet de conclure sans trop de peine la location d’une chambre donnant sur la baie. Coulures ferreuses sur les murs et le plafond, craques dans le plancher, miroir fendillé qui a perdu une partie de son tain, de la tapisserie pelée, l’eau chaude inexistante, décidément, notre hôtel deux étoiles ressemble plutôt à un camping. On range tant bien que mal nos valises, on vérifie une dernière fois la solidité du loquet de la porte, rien n’est jamais sûr à l’étranger, puis je laisse mon grognon préféré faire une sieste pendant que je retourne à la réception interroger le préposé jeunot.
Le jeune garçon n’est plus là. Plus personne à la réception. Volatilisé. Décidément, les gens se font rares ici. Une station de radio déblatère dans le vide, crache une variété de sornettes dans un patois anglophone que je n’arrive pas à saisir. Pourtant, j’avais très bien compris l’accent du commis à la réception. Indécise, je pivote sur moi-même. Je tape ensuite avec délicatesse sur la clochette du comptoir. On ne vient pas. Je répète mon geste. Personne. J’attends une dizaine de minutes en feuilletant un TIMES défraichi. Rien. Je sors. Je ne vais pas trainer dans un lobby d’hôtel en attendant que le rédac en chef vienne me trouver ! Je pars à la recherche d’un magasin, d’une brocanterie, d’un snack bar, n’importe quel commerce où je pourrais trouver un interlocuteur valable. En sortant de l’hôtel, je croise un enfant d’environ huit ans qui vend des cacahouètes en cornet. Je m’approche de lui, mais il se sauve. Farouche jeunesse. J’en profite toutefois pour aller dans la direction qu’il a empruntée. Un coin de rue plus tard, j’évalue la désolation ambiante : deux épiceries désertées, un comptoir à gelato dont les machines fonctionnent mais sans aucune âme qui vive, un réparateur de bicyclettes, ouvert, sans mécanicien ni vendeur. La peur active alors les cellules de mon myocarde. Je tente de me calmer en me persuadant que la station de radio locale, entendue à l’hôtel, diffuse des émissions en direct, donc qu’elle profite de la présence en chair et en os d’êtres humains renseignés. Mais je ne sais pas, bien entendu, où se trouve cette station de radio locale. Je repense aux deux enfants rencontrés. Au loin, à une centaine de mètres de moi, j’en repère quelques-uns, jouant avec un pneu. Je vais à leur rencontre, même phénomène, ils déguerpissent aussitôt. C’est à ce moment qu’un chuchotement prudent me parvient. J’en cherche
la provenance quelques secondes. Finalement, le murmure sort d’un soupirail en broche à deux ou trois mètres d’où je suis. — Get out of this town…get out of this town… Contente d’avoir affaire à un adulte qui cherche à communiquer, je lui demande, dans un anglais convenable, où se trouve la station de radio. — Get out of this town. Un demeuré, me suis-je dit. Toutefois, en persévérant, j’arrive à lui arracher assez d’indications compréhensibles pour savoir où me diriger par la suite. J’emprunte ainsi le chemin proposé par ce bon diable. Selon mes évaluations rapides, je ne suis séparée de la station de radio que par une quinzaine de minutes de marche dans la ville. Je m’active donc. En dépassant une espèce de balcon de théâtre de style espagnol, greffé sur un logement faisant le coin d’un pâté de maisons, j’aperçois un groupe de jeunes. À l’intersection de la rue, ils font un barrage. Une quarantaine d’enfants attendent quelque chose. Je ne les trouve pas menaçants. J’arbore mon sourire le plus esthétique, je continue de marcher vers eux, ils ne bronchent pas. Ils conservent leur formation serrée. Heureuse que ceux-ci ne s’enfuient pas en me voyant, je prends confiance et à quelques mètres d’eux, je les aborde. Dans mon anglais le plus châtié, je leur demande s’ils savent où se trouve l’édifice de la radio locale. Aucune réponse. J’ai la subite impression que je ne possède pas l’accent idiomatique requis. Parce que je suis persuadée que j’obtiendrai de meilleurs résultats en prononçant les mêmes paroles à la hauteur des oreilles d’un enfant que j’aurais choisi, je cible une fillette blonde, aux cheveux bouclés, avec un regard intelligent. À quelques centimètres d’elle, je me penche, pose un genou à terre et lui
répète lentement ma question. Je personnifie la douceur et la volonté. Elle me gifle. Spontanément, je retiens ses deux bras en les empoignant au niveau des coudes. Elle m’assène alors un coup de pied dans l’entrejambe. J’abandonne un de ses bras pour protéger ma chair, mais de sa main libre elle en profite pour me grafigner. Bien vite je suis submergée par tous les enfants qui m’assaillent. Je perds pied…on me… *** Au même moment, on cogne à la porte 76 de l’unique hôtel de Serrador. Un homme épuisé s’étire longuement avant d’agiter sa tête dans tous les sens. Il a faim. Dans son demi-sommeil, il croit que sa compagne lui apporte quelque chose à grignoter. Quelques flexions de bras plus tard, il s’avance pour aller ouvrir. Désengageant le loquet, il a juste le temps de reconnaitre le jeune commis de la réception avant que celui-ci ne lui plante, les yeux rieurs, un long harpon au milieu du ventre.
www.youtube.com/watch?v=DKlXDHTIFJ8&feature=related
Julien Guy Béland 13 Taudis flaque Julien Lavoie es 19 Dans le quartier des spectacles Ambroise ay 23 Obsession monochrome Pierre Luc Gagnon e 27, bonne année Édith Viau 32 Talons de bois ves Maude Levasseur 49 ATELIER IN SITU Lutte ard Mélissa Labonté 67 L’Île DD Bertrand Laverdure ésies Julien Lavoie
81
LES URBANISHADS DE SERGE LAMOTHE Melissa Arbour
« tout a été dit dans la sauvagerie du début » - Serge Lamothe, Les Urbanishads Serge Lamothe est un romancier, poète et dramaturge québécois né en 1963. Il entreprend des études en littérature française et québécoise à l’Université Laval et obtient, en 2000, sa maitrise, dont le mémoire s’intitule « L’intertextualité : un élément constitutif de la création littéraire ». Son premier roman parait en 1998, et l’auteur est reconnu très tôt par la critique, puisqu’il devient boursier du Conseil des Arts du Canada en 2002. Il remporte ensuite de nombreux prix, dont la bourse Yves-Thériault pour Le Prince de Miguasha (Alto, 2005) en 2003, et il se trouve finaliste pour le Prix des libraires avec son roman Tarquimpol (Alto, 2007). Les Urbanishads (Le lézard amoureux, 2010) constitue son deuxième recueil de poésie. Caractéristique intéressante, il est accompagné de dessins de Marie Pierre Bée, artiste multidisciplinaire qui travaille surtout sur des thèmes scabreux. Ces dessins se fondent bien à la création de Lamothe, attendu que celle-ci, dans une certaine mesure, choque aussi. Elle le fait par ses thèmes, par les mots choisis, par l’envoutement qu’ils créent, mais nous ne pouvons que l’aimer par sa sensibilité et sa franchise. Le titre du recueil apparait captivant, puisqu’il donne aussi une orientation de lecture. Il fait référence aux Upanishads, ces textes philosophiques considérés comme les sources premières de la religion hindoue. Les Upanishads reposent sur deux principes, soit l’esprit universel et l’esprit individuel, et tentent de répondre aux questions métaphysiques. L’œuvre de Lamothe s’inscrit ainsi dans une quête, mais aussi dans une critique de la société. Composé de deux poèmes seulement, « Prose du car d’Albuquerque » et « Pour dire avant la nuit », le recueil de Lamothe n’en reste
pas moins une création dense. En pensant aux Upanishads, le premier poème constituerait l’axe universel ; le second, l’axe individuel. Les mots – forts, quoique simples – pèsent lourd. Ils s’empilent, comme les « morts », les « massacrés », les « massacres ». Les répétitions marquent une hantise qu’il réussit à faire vivre intensément au lecteur. Les vers, parfois coupés au couteau, nous font ressentir toute la violence de la pensée. Avec ses nombreuses références culturelles, historiques et géographiques, Lamothe nous transporte dans un monde qui lui est propre, mais aussi dans un univers qui le dégoute de par sa barbarie et son individualisme – l’ironie est parfaite. Les Urbanishads demeure donc un recueil fort attrayant pour quiconque s’intéresse à la poésie québécoise et engagée. L’écriture, puissante, nous donne aussi envie de considérer le reste du répertoire de Lamothe.
Synesthésies 83
Julien Lavoie
Nouveau recueil marginal récemment paru chez La Peuplade, 51 : Antichambre de la galerie des peintres donne dans le vernissage poétique à hauteur d’homme. Posté au centre d’un environnement contemplatif à 360 degrés, le lecteur est amené à voir au-delà des barrières qui emprisonnent l’Être dans un cirque d’images. Véritable méditation guidée, ce petit livre mentor fait du bien. Suivant l’ordre des mots de Charles Sagalane, au cours d’une traversée sans péril outre le battement d’aile de l’esprit, la poésie pioche par-delà l’image et creuse vers sa source. Pour celà, le poète s’est inspiré de 51 œuvres picturales qui sont listées à la fin du recueil. Entres autres : Hommage à Rosa Luxembourg de Riopelle, Le jardin des délices de Bosch et un graffiti de Bansky sur Leake Street à Londres. Au coeur du recueil, les mots de la conjointe du peintre Arthur Villeneuve dévoilent «la maison de l’artiste». Ce musée intime présente l’oeuvre plastique d’un regard qui s’est incarné sur les murs et plafonds. Sagalane va chercher l’Antichambre d’une telle expérience artistique dans les mots de la femme de l’artiste. Avec l’art naïf comme lieu, la maison-musée s’avère une deuxième peau pour la solitude du peintre : « arthur la peinture [...] a peinturé ses murs », dit-elle. Lorsque l’artiste est le procédé, la matière est l’homme. Ainsi, la poésie scrute les profondeurs par-delà les encombrements « de matière – de pigments et de peau », cherchant à rencontrer, depuis les toiles exposées sur les murs de cette visite guidée poétique, le lieu de collision de tous les centres – la cohésion des points focaux. Là se trouve la convergence de la clarté, l’Antichambre, recluse derrière l’image surnommée.
(Mais n’allons pas trop vite.) (Détachons votre chair.) (Retournons à vos yeux, explorons votre bouche – dans la galerie ce sont de coriaces paupières.)
Dans cette multitude d’images qui fait le monde, il est de plus en plus difficile de fabriquer l’image forte, l’image rayonnante qui s’écarte de ce qu’elle donne à voir d’emblée. Dehors, la réalité est emballée d’une pellicule trompe-l’œil. Partout, l’image perçue nous reflète, et devant elle, nous agissons souvent comme des filtres contraignants. Pour voir clair, pour bien la saisir, il faudrait pouvoir retrouver la valeur fondamentale de celle-ci, nous dit le guide du musée. « (La première œuvre du moi, c’est de découvrir le tableau.) » Le pouvoir de l’exposition, c’est la reconquête d’un regard délivré de la surcharge des souvenirs. Ainsi, suite à l’expérience poétique, à nous de chercher l’œil du voyant, désormais seul avec cette dernière parole : « (La galerie des peintres vous ouvre ses portes.) » Au sortir de l’Antichambre, le visiteur espère avoir su épurer ces tableaux qui tapissent les murs de son environnement et sur lesquels son « image moi » dépose trop souvent des coups de pinceaux maladroits. Profond, encadré et formellement convaincant, le deuxième volet du projet 20 Musée moi de Sagalane éveille et envoûte. Sans compter que ce dernier recueil-objet réaffirme la charmante facture à laquelle La Peuplade nous a habitués au cours des cinq dernières années. Gageons que le jeune duo d’éditeurs saguenéens n’a pas dit son dernier mot.
Charles Sagalane, 51 : Antichambre de la galerie des peintres, La Peuplade, 2011
Étudiants et étudiantes de l’UQAM, Main Blanche est votre tr bune littéraire ! Vous pouvez soumettre votre texte en tout temps pour l’une des deux section : Création: vous pouvez nous envoyer poèmes en prose ou en vers, nouvelles, micro-récits, fragments, etc. Il est possible de nous envoyer un maximum de 2 textes ou suites poétiques (ou suites de fragments) à la fois. Chacun de vos textes peut contenir jusqu’à 9 000 caractères. Critique: vous pouvez nous envoyer essais, réflexions et compte-rendus qui concernent de près la littérature contemporaine. La forme de votre texte critique peut être tout à fait libre. Rigueur, originalité et intérêt sont évidemment des qualités essentielles aux textes critiques publiés dans nos pages. Il est possible de nous envoyer un maximum de 2 textes critiques à la fois. Chacun de vos textes peut contenir jusqu’à 9 000 caractères. Le texte doit être de format .doc ou .rtf Vous devez indiquer, en tête de document, votre nom, votre adresse courriel et le titre de votre texte. N.B. Les textes sélectionnés sont révisés avec les auteurs avant publication. Envoyez vos textes à mainblanche@gmail.com
Au plaisir de vous lire! L’équipe de Main Blanche revuemainblanche.wordpress.com