volume 16 | numéro 02 | printemps 2011
13 Conjurer le souvenir Pier-Alexandre Arial 15 4 Julien Gagnon 23 À la longueur crue de l’année te dis Félix Bowles 25 Les miroirs se brisent Do tête Anne Lugens 27 Captain Gabrielle Laroche 34 M M Jetten 37 Veillée Sara Dignard 38 Mémoire at deux bums tendent au bleu Julien Lavoie 47 A rilleux escaliers Jean-François Rochon 53 Comm d’un juge par lui-même Thomas Wagabond 59 L Marc-André Durocher 70 Qu’est-ce qui vous rend d’hiver 2010 (LIT-2250-40) 73 Mots japonais SS Nau Maxime Dion - Catherine-Alexandre Briand - Marc-And Joëlle Turcotte 110 De la tempête au goulot - Les mette 113 Une ré-réédition du 1er d’Hervé de Gabrielle Tremblay 120 Monomanies de Catherine Josée Roy Marc-André Boisvert
Crédits : Silent Shot
42nd avenue Edith Viau 16 Les cargos de la nuit e Félix Bowles 24 Peux-tu comprendre ce que je ominic Thibault 26 Depuis ce matin je coule de la Millimètres Émélie Cadieux 35 Une heure Léonie tomique Mariève Maréchal 43 Saynète yousque Au sommet de ma tour surplombant de pémencer par la faim Diane Landry 54 Le meurtre Le modèLe de rien Catherine Côté 61 Sans titre d heureux ? Étudiants de l’atelier d’écriture I, session uchbauer 81 Atelier in situ - métro Sara Dignard dré Boisvert - Mélissa Labonté 107 La folie de côté s bouteilles de Sophie Bouchard Jessica Guille47 Olivier Laurence de 22 116 Le lieu de la nuit e Harton Érik Doucet 124 Entretien avec Marie-
Équipe de rédaction Marc-André Boisvert Kevin Cordeau Marie-Olivier de Mers Mélissa Labonté Laurence Olivier Camille Proulx Réviseur en chef Simon Arès Équipe de révision Pier-Alexandre Arial Simon Arès Rachel Bergeron Cyr Marc-André Boisvert David Champagne Marie Josée Daviau Anne-Sophie Legendre Girard Nathanaël Pono Camille Proulx
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printemps 2011 Volume 16 NumĂŠro 02
édito 7
L’équipe de rédaction
Nous sommes l’expansion du temps jusqu’à son immobilité. [Le vide] comme un saisissement. Et toujours deux questions qui s’accrochent à nos bras de mer [qui nous ancrent au fond]. Que suis-je et le bonheur? Pourtant. Nous nous rendrons tous à bon port. Avant que le balancier ne reprenne sa course, un pied ferme sur la terre et l’autre au-dessus des profondeurs, j’attendrai. Une heure, ou jusqu’à la prochaine marée. J’attendrai encore. Je rêve d’ailleurs, de Grand Nord et de monts japonais. J’aimerais saisir plus que cette seconde où ils n’existent pas. Puisque nous sommes malades et fous, que nous tanguons contre l’horizon [tous nos souvenirs y flottent et coulent]. Ici nous ne sommes que le remous incessant de la foule. Et cette voix qui perce, vraie et triste, pour rappeler la grisaille de novembre. Pourtant. De l’autre côté des eaux brouillées existent des destinations construites comme des chemins, qui nous mènent dans nos incertitudes, entre les plis de la peau [comme une autre géographie qui se dessine], qui poussent le corps avant sa chute, avant le fracas. Nous serons ici de chaque côté de nos frontières. La mort le sang dans la bouche cousue [entre les souffles, nos peurs]. Il faut sans cesse sombrer et bruler, nous n’avons jamais le temps d’inventer d’autres choix. J’attendrai. De loin, nous nous regarderons contempler le large.
CrĂŠdits : Chris Frewin / flickr.com
CRÉATION
13 Conjurer le souvenir Pier-Alexandre Arial 15 4 Julien Gagnon 23 À la longueur crue de l’année te dis Félix Bowles 25 Les miroirs se brisent Do tête Anne Lugens 27 Captain Gabrielle Laroche 34 M M Jetten 37 Veillée Sara Dignard 38 Mémoire at deux bums tendent au bleu Julien Lavoie 47 A rilleux escaliers Jean-François Rochon 53 Comm d’un juge par lui-même Thomas Wagabond 59 L Marc-André Durocher 70 Qu’est-ce qui vous rend d’hiver 2010 (LIT-2250-40) 73 Mots japonais SS Nau Maxime Dion - Catherine-Alexandre Briand - Marc-And Joëlle Turcotte 110 De la tempête au goulot - Les mette 113 Une ré-réédition du 1er d’Hervé de Gabrielle Tremblay 120 Monomanies de Catherine Josée Roy Marc-André Boisvert
42nd avenue Edith Viau 16 Les cargos de la nuit e Félix Bowles 24 Peux-tu comprendre ce que je ominic Thibault 26 Depuis ce matin je coule de la Millimètres Émélie Cadieux 35 Une heure Léonie tomique Mariève Maréchal 43 Saynète yousque Au sommet de ma tour surplombant de pémencer par la faim Diane Landry 54 Le meurtre Le modèLe de rien Catherine Côté 61 Sans titre d heureux ? Étudiants de l’atelier d’écriture I, session uchbauer 81 Atelier in situ - métro Sara Dignard dré Boisvert - Mélissa Labonté 107 La folie de côté s bouteilles de Sophie Bouchard Jessica Guille47 Olivier Laurence de 22 116 Le lieu de la nuit e Harton Érik Doucet 124 Entretien avec Marie-
Conjurer le souvenir 13
Pier-Alexandre Arial
C’est un jour de vent et l’automne souffle sur la banlieue, un évènement se prépare lentement, des gens curieux bravent le froid jusqu’à ce lieu improbable, au loin la ville est un décor de tempête, on s’agglutine à la lisière d’un boisé, c’est un rendez-vous lancé quelques jours plus tôt, une voix anonyme que murmure la radio à des heures impossibles, ça s’amorce sous un ciel austère, les gens arrivent par dizaines, on suit ce chemin de terre pressé entre deux buttes, le vent fait danser les arbres nus, quelques mots glissés dans les coins sombres des journaux, personne n’est certain de ce qu’on attend, la pluie hésite, non, pas tout de suite, il faut attendre onze heures, les branches craquent et crient leur vieillesse, on marche à bon pas sur cette ligne de terre qui fissure le champ, de plus en plus les curieux se transforment en une foule compacte et dense, l’évènement s’est gonflé de mystère, on se presse et se rassemble, une famille impatiente coupe par les buttes champêtres, les parents portent des chaises aux motifs fleuris, c’est un jour de vent et de feuilles mortes, on oublie ici le désordre de la ville, un enfant sous un arbre fredonne un air de nostalgie, on étouffe son murmure par de ternes discussions, as-tu vu Jacques hier, ce nouveau restaurant vaut la peine, je me souviens du jour où c’est arrivé, le maire va probablement faire un discours, une femme belle comme l’aurore reste en retrait et écoute la clameur ambiante, un manteau gris et lourd pèse sur son coeur, les arbres sont un peu lugubres en novembre, la famille passe à travers de hautes herbes, les chaises à l’épaule, le vent tourbillonne au-dessus de l’assemblée, la pluie s’impatiente, non, il faut attendre le discours, onze heures est encore loin, une journaliste anxieuse observe la foule, aujourd’hui jour du Souvenir, elle se pratique et relit ses maigres informations, la route ressemble à une longue cicatrice qui traverse le pré, se dit quelqu’un en marche vers la lisière, les arbres ouvrent leurs bras gauchis, quelques mots émergent du tumulte, une voix d’enfant portée par les rafales, ceci n’est qu’un jeu et la vie est ailleurs, l’enfant chante une mélancolie qui n’est pas
la sienne, le maire apparait entre deux vagues collines et salue de la main les curieux tournés vers lui, la femme à la veste pâle reste en marge de tous, son regard contient la verdure évaporée du paysage, un homme parmi tous les hommes, le regard perché sur les griffes des arbres, la tristesse sur son front, pourquoi suis-je venu, ici ou ailleurs je me sens seul, à grandes enjambées la famille promène ses fleurs à travers le champ, la pluie patiente avec les gens rassemblés, les arbres ont des doigts terrifiants, on combat le froid à coup de phrases vides, que veux-tu que je te dise, ce n’est pas à cause de la distance, rien ne vaut les vacances, le sentier tortueux balafre le champ dans toute sa longueur, la tempête stagne sur l’horizon délavé de la ville, le maire remonte lentement le sentier, personne ne peut justifier sa propre présence, le vent froid impose le silence par quelques bourrasques, la femme réprime une incessante mélancolie, que me faut-il, je ne serai jamais assez seule, je serai toujours trop seule, c’est un jour d’usure et de perte, le journal évoquait un trésor et ses promesses, la onzième heure approche, la pluie ne se retient plus, le chemin de terre se transforme en bourbier, la journaliste simule un sourire à la caméra, son parapluie se débat pour fuir avec les bourrasques, aujourd’hui jour du Souvenir, novembre dans les os, seul persiste le chuchotement enfantin, ceci n’est qu’un jeu, la vie est ailleurs, sur le paysage reste figée la silhouette grise de la ville, la famille est avalée par la foule, les chaises fleuries trainent dans la boue, les bois serrent leur étreinte sur le peuple et son malaise, le maire offre un sourire carnassier à la foule, c’est un jour de gouffre et de charnier, la vie est ailleurs, mes amis, la vie est ailleurs.
42nd Avenue 15
Edith Viau
nous ne sommes pas à Kuujjuaq ni au Yukon ni en Sibérie pourtant les jours sont des chiens fous tels des papillons des insectes soleil vénal au milieu du carré du temps des milliers de quarts d’heure anxieux, tressaillent
Les cargos de la nuit 16
Julien Gagnon
Au large, les paquebots veillent sur le port. Les titans de l’océan méditent. Moi, j’ai levé l’ancre et je marche sur la promenade en contemplant les mastodontes. Léger, la tête ailleurs, j’observe les cargos de la nuit. Je suis attiré par les infrastructures abandonnées. Sur la berge, les dalles de béton se succèdent sans relâche. Une fois le soleil couché, les lumières timides flamboient. Des stries verticales se découpent à l’horizon. Les bateaux solitaires végètent, délaissés par leur équipage. La racaille des mers et les matelots envahissent la taverne. Pirates et corsaires échangent des histoires grivoises sous l’éclairage glauque de l’auberge où la fumée opaque des cigares fait tousser la serveuse. Les excentriques sortent enfin de l’ombre. Ce soir, je ne me joindrai pas à eux. Je plane. Les édifices m’enveloppent, m’espionnent. Usines, conteneurs et hangars guettent chacun de mes mouvements. J’avance à toute allure. Mon paletot sur le dos, je suis bien entouré. Deux ailes se dessinent sous mes omoplates. Chacun de mes pas mouillés résonne sur la palissade. Toc, toc, toc. Et encore. C’est le talon qui claque. Mes chaussures m’obsèdent, je les enlève. Je suis bien pieds nus : je respire enfin. Je sens l’eau fraiche envahir l’espace entre mes orteils. J’ai de belles griffes aux pattes. Je frissonne un peu, un courant électrique me parcourt le dos. Je vis à nouveau, prêt à m’envoler.
La brume. La pluie. La mer houleuse. L’odeur de poisson.
À gauche, un chapiteau jaune s’élève haut dans les airs. Un rythme endiablé provient de l’intérieur. Une chanson manouche, des rires francs. Sans doute des gitans, squatteurs de l’espace public. Je n’ai pas de monnaie, messieurs, mais j’ai la mine basse. Je passe mon chemin. Dommage, tu reviendras gadjo. Personne ne s’intéresse à moi. Je me serais bien assis avec les Tsiganes. J’aurais partagé leur fougue et leurs chansons. Me voilà ostracisé. Tu es nu-pieds, étranger. Oui j’ai abandonné mes semelles, elles claquaient. Nous on claque des mains, mais on n’abandonne personne. Vous avez raison, messieurs. Si seulement on était tous comme vous. Impossible, il n’y aurait personne pour nous donner de l’oseille. La brume pèse. La pluie nous bombarde. La mer houleuse résonne. Et cette odeur de poisson qui persiste. Une taupe me suit. Elle mime chacun de mes gestes. Aveugle le jour, elle est la reine de la nuit. Que fait-elle sur le pavé? Ce n’est pas un animal au pied marin. Étrange. Je la regarde, elle me renifle. Je sors les griffes et me prépare à bondir. Elle anticipe le mouvement et prend ses jambes à son cou. Nos chemins se séparent. Je suis corbeau ce soir, je croasse. Elle creuse les platebandes. Je pense à ma muse, au retour impossible, à sa robe pêche et ses attaches
noires. Je l’imagine m’enlacer sur les docks. Me susurrer à l’oreille des mots doux. Elle est si jolie. Mais elle n’est pas là. Torture. Déjà loin et probablement fort occupée. Le métier de chanteuse. Les spectacles, les tournées aux quatre coins du globe sauf ici sur les quais. Moi, si j’étais elle, je chanterais près de la mer. Je me ferais sirène ou cantatrice maritime. Scène flottante, léopards et bêtes de cirque à mes côtés. Un succès garanti. J’aime les félins et les amuseurs publics. * * * Tu devrais adopter un lynx pour tes numéros. Arrête de faire l’imbécile. Tu devrais m’emmener. Impossible, Igor, les chanteuses ne sont jamais accompagnées. Au contraire, Mathilde. Gainsbourg avait Mélody, toi tu aurais un corbac. Un corbin aux pieds nus. Tu m’étourdis avec tes sornettes. * * * On me prend rarement au sérieux. On m’ignore, on m’Igor. On me laisse mariner. J’erre comme d’habitude, en quête de révélations. On m’appelle le branleur, le damné. Enfin, je fantasme à l’idée. L’apothéose du souffredouleur, l’orgasme de la victime. Mais la vérité c’est que, tous les jours, je traine en vain sur les quais, je cherche une aventure que je trouve rarement. Je suis rêveur, absorbé par le mouvement de l’eau, par les vagues qui se brisent sur les structures de béton. La robe pêche et la dentelle de Mathilde m’habitent. Elle hante mes pensées. Comme les rongeurs. Toujours ces rats qui vont et viennent en moi. Les moustaches. C’est idiot, mais ça me récon-
forte. Je m’imagine, petit, pouvant me faufiler dans les filets des chalutiers. Ce soir, je suis du genre à m’en balancer. Je me serais balancé volontiers par-dessus la balustrade du quai. Suffit de dénicher une excuse, un motif. Pas de suicide sur un coup de tête. Non ce ne serait pas raisonnable. Il faut trouver une motivation, exploiter le filon et passer à l’acte. La tâche est ardue, je le concède. J’abandonne rapidement. Plan débile, vraiment. Je voulais le faire en beauté. Si seulement on pouvait me refiler un cancer. Oh la bonne affaire. Igor le martyr, le héros. Mais non. Je ne suis qu’un branleur. Et même encore, j’ai la libido à terre. La seule fille que j’ai jamais désirée est perdue à jamais. * * * Mathilde, chante-moi quelque chose, une chanson d’amour. Je ne peux pas Igor, l’amour ne se chante pas. On le vit, vois-tu, intensément. Je ne comprends pas. Et ces chansons d’amour, tu en fais quoi? Bashung, Gainsbourg et Sardou. Tu les oublies? Je ne sais pas. Ce sont des hommes, ce n’est pas pareil. Tu dis vraiment n’importe quoi. Et pourquoi ne me le chuchotes-tu pas simplement à l’oreille? J’ai mal à la gorge, Igor. Je ne peux pas. * * * Dans l’eau, on aperçoit rarement des poissons. C’est une faune citadine. Si seulement les sacs à ordures et les vieux pneus se mangeaient, je pourrais en faire la cueillette. Je serais riche. Dommage.
J’ai la haine refoulée et le ventre vide. La vie urbaine, le béton, les armatures. La forêt me manque. Et cette fille qui me trotte dans la tête. J’ai fréquenté l’université à l’époque. J’étudiais les totems, les Indiens d’Amérique afin de cerner l’essence, l’animalité. Je ne l’ai jamais trouvée. Je me suis lancé dans l’industrie du vêtement pour femme en espérant rencontrer une beauté fatale. Le projet est mort dans l’œuf. Je n’ai jamais rien compris aux créatures, encore moins à la haute couture. Les aiguilles, les mannequins. Bah. Je rêvais de lui faire une robe couleur de miel. * * * Igor, tu m’écoutes quand je te parle? Non, je m’écoute réfléchir. Les voix sont trop fortes. Elles me gâchent l’existence. Chasse-les Igor. Je ne peux simplement pas. Tu devrais te soigner. Jamais. Les corbeaux mangent des rongeurs et des insectes. C’est notre seul remède. * * * La brume. Et sans cesse la pluie. La mer houleuse. L’odeur de poisson. Et ce bateau collecteur d’ordures ménagères. Si rouillé. On pourrait y jeter la terre entière.
Elle n’existe plus que dans mes pensées. Avant de partir, elle m’a laissé une note écrite au crayon de plomb. Le retour impossible. Le showbizness, les soirées mondaines, les tapis rouges. Elle l’avait signée avec son sang, craignant le pire.
Au loin, sur un bateau de plaisance, j’aperçois la Légion étrangère. Les militaires en vacances ne portent pas le glaive : c’est la journée des cendres. Il me faudrait traverser le Rubicon qui me sépare de leur embarcation. César ne se doute de rien, mais ça picole sur les yachts. Centurions, ramenez vos hommes à l’ordre! Ce n’est pas Mardi gras. Rhabillez-vous mesdames! Plus personne n’est digne de confiance. Méfiez-vous! * * * Ce n’est pas un monde pour toi. Je m’en fous, tu es le monde pour moi. Et si je partais pour chanter sur les montagnes du Japon. Si je devenais la star dont j’ai toujours rêvé? Alors, je volerais près des quais. Pour oublier tes chansons. Igor, tu n’es pas un corbeau. Tu es malade. Et toi, tu penses vraiment être une célébrité? * * * Nous avons pleuré longtemps en regardant le large. Dégrisés, dépités, trompés l’un et l’autre. Victimes de nos rêves. La vérité souvent âpre m’aura presque ramené sur terre. Et que me reste-t-il à présent? Que le souvenir
d’un monde en spirale qui converge vers le néant. Notre amour était typhon. Désormais, il engloutit les nageurs solitaires, les abandonnés et les rafiots du dimanche. Il me dévore au passage. Aux armes citoyens! Le tsunami nous emporte : l’ennemi est invisible. Je saute dans l’eau froide pour retrouver Mathilde la douce. La mer orageuse m’avale. Je ne sais pas nager. Mes ailes sont inefficaces en mer. Je pique vers le fond et nez à nez contre un miroir géant, je me colle le bec sur mon propre reflet, m’étouffe et me noie.
à la longueur crue de l’année 23
Felix Bowles
alors délie-nous dans l’épure refaite d’une détresse à jamais répétée et puisses-tu retenir ce saisissement du corps quand l’en-dehors tremble enfin de la seule violence acceptable des sexes soudés dans la peur entrer au monde par aveu – et ce qui s’abolit tranquillement – apaisé pardevant le lit d’écorce à flanc de mer l’idée du seul lieu dans le dénuement le plus consenti où approcher la grâce et jamais narration du vide n’aura semblé si belle
peux-tu comprendre ce que je te dis 24
Felix Bowles
Au loin, si loin à l’Ouest te semble-t-il, un orage se prépare. Peut-être estce un orage qui s’en va. Comment faire la différence? Mais ce tonnerre qui crachote, qui fait l’animal avec ses basses cordes, tu l’entends. Sur cette idée du tonnerre qui prépare quelque chose jusque dans ton ventre, tu peux déjà prédire que ta vie n’est plus la même. Partant d’ici, avec l’orage qui fait sa messe à l’Ouest, tu pourrais transfigurer l’existence même des gens. Oui, et ici, précisément, quelque chose se dépose en toi. Tu ne t’y attendais pas, mais elle te dit : jamais tu ne me connaitras. Avec cet air détaché, désintéressé, qui ne s’attarde qu’à dire ce qui est, pour être dans la justesse seulement. Rien n’y résiste. Tu veux bien t’esquiver, te réfugier sur son épaule. Non, seulement, c’est comme ça. Et pour une fois tu reconnais la laideur qui l’habite. Comme ça, elle dit. Sérieuse. Tu ne rajoutes plus rien. Ce silence. Lentement, rentrer en soi. Enfin. Un silence à hauteur d’âme. J’ai faim, elle dit. Oui. La faim s’empare de tout ce qui advient. Tu dis ok. J’ai un plan, si on se dépêche, l’épicerie sera encore ouverte. Je ferai des petits pains anglais au beurre. Il fait froid, je ferai un potage. Déjà tu n’y crois plus. Ton pain, je le bénirai, elle dit. Je le bénirai, peux-tu comprendre ce que je te dis?
Les miroirs se brisent... 25
Dominic Thibault
Les miroirs se brisent et ma langue parle entre tes petites lèvres. C’est doux, c’est chaud, presque à l’égal d’une main qui étrangle un cou. Je te vois flotter et reprendre de la couleur. Je te vois devenir une bombe et te désamorcer d’une rivière. Mais à midi, tu seras de nouveau à sec. Il faudra alors tout recommencer : te redonner ce murmure capable de déplacer les meubles.
Depuis ce matin je coule de la tête 26
Anne Lugens
Depuis ce matin je coule de la tête. Dans le couloir étroit un portrait et mes chats ne savent pas nager. Depuis ce matin toute l’inondation a pris la forme de notre solitude froide gelée avec les feuilles d’automne où nous tentions de nous toucher. Dans la salle de bain j’ai retrouvé des poupées noyées avec le bol de poissons qui nageaient dans l’appartement entre nos corps absents, au fond de la nuit. Depuis ce matin je coule de la tête, enfantant de petits cœurs déjà froids qui me donnent le frisson quand ils me frôlent les jambes. Plusieurs combinés ne parlent à personne; la salle déborde d’échos que plus personne ne veut boire. Tu as coupé le fil de nos gorges avant de partir. Les ciseaux restent près de mes oreilles et tout coule et moi avec. Comment retrouver tes lèvres avec cette bouche décousue? Depuis ce matin je coule de la tête et j’ai retrouvé tous mes rêves en forme d’hameçon attachés aux rochers repliés sur le carrelage de cuisine qui n’a jamais été aussi vivante depuis ton départ. J’ai perdu notre souffle et mes poumons rosissent l’eau, flottent avec mes cosmétiques. Dans le cosmos de nos astres éparpillés.
Captain 27
Gabrielle Laroche
Il était sur la passerelle du bateau, à donner les derniers coups de brosse avant le grand départ. Il enlevait les particules de sel et de sable fin pour éviter la corrosion de la plateforme métallique. Les souvenirs que provoquait le vent marin lui inspiraient de vifs sourires. Ce monde lointain de la mer, c’était chez lui, plus qu’ici en ces terres trop labourées par nos pelles mécaniques. Il avait inconsciemment renoncé au système routier, il avait abandonné le territoire. Il n’empruntait plus la route mais le courant. D’où il était, il apercevait les constructions nouvelles aux abords des berges du fleuve. Ces unités habitables lui paraissaient être un si bon investissement. La limite entre l’eau et la propriété terrestre, comme une longue lisière marquant la rencontre entre deux immensités, là même où se détachent les racines amères d’une vie et où s’étend un jardin océanique illogique; cette ligne lui semblait être un refuge momentané contre le passé et la peur. Il se disait que posséder la berge revenait à porter un certain flambeau de la victoire. Théoriquement, c’était une zone neutre, où les Droits et Libertés seraient une puissance absolue, telle une protection entière et définitive. Il avait possiblement tort, mais il lui restait toujours la possibilité de fuir n’importe où. Quelle forte stratégie. Ironiquement, il imaginait l’ensemble de l’humanité habitant sur la mince ligne des frontières, tous les corps d’hommes et de femmes unis sur les invisibles séparations territoriales. Cette humanité prenait un bon respire et puis retournait gentiment à ses factures. À la manière de petites vacances mondiales, durant cinq minutes, à peine. Oh oui, tout le monde entier et uni. Oh oui, vraiment, tous solidaires, même sur la mer entre les nappes de pétrole homogène et les cris d’oiseaux mazoutés. C’était d’une beauté sans mot dans son esprit; sa poésie avait survécu aux années brutales et
sinistres en mer. Il avait remarqué que le pétrole reluisait pareil à de la peau de crocodile dans les forêts amazoniennes : Chaud De vert-brun-vert Rugueuse peau d’or Velours de volupté Suintant D’un gras de soleil Sur le sable sodium, Pauvre. Malgré l’entretien perpétuel du bateau, lui et les autres officiers-matelots devaient rendre la marchandise jusqu’à Panama. Ils préparaient le classique trajet Montréal-Panama, entre les pirates et les ouragans. L’été, l’eau était si calme que le voyage équivalait à des vacances amicales dans le triangle des Bermudes, à se faire balloter sur une mer brillante, berceuse. Passé septembre, la mort par ensevelissement pouvait arriver. Il était impossible de tenir le large sans se retrouver au centre d’un ouragan. Quotidiennement, ce qui les déstabilisait, c’était l’incapacité du corps humain à rester en équilibre peu importe où il se trouvait sur le bateau. Dans les cabines, il fallait s’attacher sur les lits comme les fous à l’asile, avec l’espoir de ne pas succomber aux profondeurs abyssales. Le pire était sans aucun doute, pour lui, sa mémoire qui insistait à lui rappeler son nom. Les officiers savaient bien que plusieurs vagues violentes les attendaient dans quelques milliers de nœuds. Jusqu’à quinze mètres de haut, les vagues grimperaient par-dessus le chignon du bateau et feraient aller et retourner sur 360 degrés les essuie-glaces de la timonerie à la vitesse de l’éclair. Toujours sur la passerelle, il profitait encore des quelques tressaillements du zénith avant de sombrer dans l’incertitude de son courage. Il ne regrettait rien sinon son
aversion profonde de la terre. Une zone de silence s’était formée entre lui et le sol. Pourtant il n’enviait rien à la lune, cette grisaille froide était malsaine pour l’humain. Il préférait aboyer sous ces lumières bleues que d’y habiter. Dans La fée clochette et la pierre de lune, Walt Disney présentait les grands mystères de la terre, du soleil, de la lune, et permettait d’accéder aux grands secrets cachés de l’existence. C’était une histoire où l’homme héroïquement humble fusionne avec la vie animale dans une alchimie extraordinaire, pour se sauver du malheur, de la solitude ou d’un désastre mondial. Jésus et Walt Disney se confondaient judicieusement en un même personnage double. Une mise en abyme du héros s’inscrivait dans le héros à perpétuité. Il sentait que la psychose et certaines blessures continuaient de se transmettre par les téléviseurs des maisons. Ces lieux contenaient une mémoire trompée, des racines éclataient, ne sachant plus s’il fallait encore les aimer ou les abandonner au prochain propriétaire. Son étourdissement le surprenait à chaque fois. Hallelu-Ya Il venait de quitter une femme. Il était fou d’elle mais n’espérait plus rien de cette vie de couple « ouvert ». Polygamie ou pas, il ne le savait plus si, passé les trente ans, l’adultère consenti était le modèle parfait pour lui. Il avait toujours été attiré par les filiations complexes, séduire était un mode de vie admirable qui engendrait le plaisir du quotidien. Il venait de dire au revoir à ses parents en leur expliquant qu’il ne ferait pas de descendance cette année et que surement il n’en ferait jamais. Leur œuvre allait mourir sans aucune postérité sanguine. La fraicheur du vent au ras de l’eau venait de le frôler. Il avait tout fait pour éviter la pire déchirure mais il n’avait pu empêcher la vue
du regard méprisant d’un père déçu et les yeux de l’inquiétude maternelle. Il s’était mis à leur place et il comprenait cette douleur du vide. Il cherchait à éviter de s’embourber dans le mécanisme des transmissions de valeurs trop passées, qui voit en l’homme un péril dès qu’il choisit sa fin. Il préférait se remettre à flot. Les cinq mois seraient longs, calculer les brasses, éviter les hauts-fonds, toujours aller en aval et s’éloigner de sa source. Enfin partir, et puis se rappeler la peau chaude contre lui, les soirées où il était complètement assommé de plaisirs épars, comme une effloraison épidermique. Il puisait dans la mémoire de son corps. Loin, il restait profondément attaché au sourire de son père qui prend dans sa main le sein de sa mère en public. Le déferlement de son affection en images sexuelles de femmes nues, belles, abandonnées, et ses amitiés difficiles, mais intenses. Même sur l’eau, il faudra bien qu’il puisse aimer un peu. Il faut entendre ici : s’aimer un peu. Un jour il avait tant craint la froideur des cabines au milieu de la mer en panique que, avant d’amorcer son périple sauvage, il avait pris sous son aile quelques escortes pour se rassurer en plaisirs, espérant ne pas souffrir d’une crise affective violente lorsque la tempête rugirait de ses eaux. Son corps sera si sensible aux frôlements humains tandis qu’il traversera l’illégal triangle noir. Oublions les voyages touristiques, nous savons que le chèque du marin sera généreux, mais à quel prix? Il y aura ses amis aux ports américains, des Noirs, sous-payés parce que la loi leur prescrit encore la ségrégation et l’appauvrissement. Même si personne n’oserait le croire, il y en aura. Et puis, quelques Philippins tenteront le « coup du suicidaire improvisé », c’est un coup de couteau dans l’abdomen que l’on se donne à soi-même pour éviter de passer neuf mois dans ce monde transitoire au milieu de la mer, et parce qu’au fond, ils espèrent revenir dans leur famille.
J’ai dit à ma mère que je n’avais pas eu le choix de me fendre l’estomac pour pouvoir la retrouver. Elle était en admiration devant son fils, survivant de la mort. Il y a eu un instant de grand bonheur malgré que la famille manquerait d’argent durant l’année. J’ai posté Ma lettre dimanche Sans timbres, J’ai confiance Tu viendras me voir À l’avenir? Nos regards croisés Sous les lampes.
Le grand départ de la flotte marchande allait sonner. Les lumières du port s’allumaient sur les quais. Les longues poutres en angle protégeaient les conteneurs. Sur les berges du canal s’empilaient les rectangles métalliques bleus, jaunes, orange, bruns et noirs. La nuit faisait briller ces grosses boites empotées. L’air du vent se balançait dans ses cheveux châtains. Sur le Gateway, il pensait à sa dernière soirée de bal en blanc, mais surtout à la dernière rave-party privée avec ses amis. Le va-et-vient de l’ecstasy dans ses veines comme l’eau vive des vagues sur la coque du bateau. Sa peau qui vibre et qui jouit sur les rampes du terminal portuaire. Il était un frère Jedi tout comme ses camarades. Il se rappelait avoir vu tellement de couleurs que le paysage de la ville brulait de mille feux dans son corps. Nous étions tous des Jedi ce soir-là, nous possédions plus qu’une seule âme commune, un seul cordage nous unissait, nous entremêlant dans son âtre. Aucune sensation de mort, que les vibrations d’un magma communautaire sous la
pleine lune. Sur le tableau de bord, des bouteilles d’eau s’alignaient. Autour de nous, des yeux de loups dans le noir nous émoustillaient les rétines. Les loups, c’était vraiment la mode des outsiders, l’image du combattant. Nous avions changé depuis nos vingt ans. Nous avions admiré la vie et désormais, comment ne pas s’agenouiller devant cette expérience commune d’un unique battement de cœur? Pas que l’on abandonnait le navire, on se délestait de son poids. Nous sacrifiions volontairement nos corps, nous n’étions pas les premiers à le faire, mais c’était différent avec l’ecstasy. On ne rêvait plus comme autrefois. Nous étions l’expression être à fleur de peau en version XXIIe siècle, ou comment une goutte d’eau peut émouvoir durant des siècles. Une bouée flottante sur les eaux terrestres. Nous savions que les progrès de la médecine nous garderaient vieux sur terre et nous avions tout le temps nécessaire pour vivre plusieurs vies simultanément, encore plus pour faire un avec l’univers. Nous avions franchi le miroir magique, nous étions beaux et parfaits. Les mêmes avantages sociaux, le même sang qui coule dans nos veines d’orphelins, mais encore, dirions-nous. Nous étions les sourdines de la planète dans son beat complètement fou. À flot sur les harmonies. Nous nous étions perdus dans l’autre, abandonnés au fond de nos vies. Nous faisions l’amour éternellement sur le roulis des musiques. On avait passé outre la matérialité des buildings et des façades de briques qui nous entouraient. Nous atteignions les parois de la sphère, nous la touchions, la marée était haute, tout ça au prix de devenir parano devant les couleurs des projecteurs. Nous avions vécu l’éternité. Ce n’était pas rien. Sur la passerelle, le marin nous imaginait encore tous sur la plage, entre les sons, les vibrations du sang de nos veines, les attouchements soudains de mains obsessives et les corps qui s’entrecroisaient incessamment comme les chaines et les ancres. Nous resplendissions de cette abondance de sensualité et de séduction féline. Nous étions la réverbération de la grande Nature dans tous ses états. Entendez-nous : on n’arrête pas de VIVRE en ce
moment. Tout s’effleurait, nos mains, nos pieds instables, les ondulations incessantes de chair, de vent, d’eau, de sons électros dans la chaleur des 32 degrés et de la moiteur épidermique. Nous avions accueilli tout le monde dans notre cœur. Amazing. On ne s’en remettrait jamais de s’aimer autant. Tout comme un homme, que l’on appelait Jolly Speaker’s man, et qui essayait de rentrer sa tête dans les moniteurs. Nous nous n’en remettrions jamais de ce moment inoubliable dans le ventre creux de la vie. Comment ne pas se rappeler une jouissance de huit heures? Il collait fortement son corps sur la surface polie du métal noir et tendait son oreille dans les gigahertz. Sa tête s’en remplissait de bonheur dans un désir monstre. Encore il y retournait. À l’abordage! Encore son corps huilé se frottait sur l’usine à vibrations. Nous avions osé le regarder de temps à autre, parce que franchement, il avait du culot d’abandonner son corps et son âme en plein jour. La musique hurlait à contrecourant. Le bruit des vagues avait disparu comme vidé de sa transe déferlante, en perte de contrôle totale. Les oiseaux n’arrivaient pas à chanter sur le tempo. Et le reste, dans le souvenir de nos caresses. Viens dans mon Corps encore On va se preacher Solide Dis pas des affaires De même Sens-les, Sens, je m’en vais Mais Tu te rappelleras Longtemps. Le bateau avait levé les amarres. L’appareillage était en action. Seulement le miroitement du soleil sur l’eau faisait apparaitre son visage, par la noirceur immense de l’océan. Tout ce temps, il avait appartenu à la mer. Il n’avait que faussement succombé à ses amours, sans plus. À Dieu vat’
Millimètres 34
Émélie Cadieux
je compte les millimètres qui séparent ta peau de la mienne je les laisse durer, les minutes ne se comptent pas nous sommes une seule personne j’ai une nouvelle peau, une nouvelle bouche touchées par la quintessence de lèvres j’ai un nouveau souffle que je laisse tomber sur toi sans penser, ou presque je ne suis pas la règle; nous ne sommes pas normales je compte les millimètres à contre-temps mes lèvres se promènent dans le vide jusqu’au bon moment les dimensions ne sont plus les mêmes les heures sont des instants mes instincts me dépassent pourtant tu survis dans mon oreille
UNE HEURE 35
Léonie M Jetten
Elle entre.
Le peignoir glisse de ses épaules rondes et rousselées. Ses pas sont larges, mais l’ampleur de ses cuisses les amoindrit. Elle affaisse délicatement ses lourdeurs sur le tabouret. Se trémousse un instant, cherchant la position, faisant jouer l’accordéon des bourrelets de son ventre. Son cou s’étire. Sa mâchoire est fière. Ses yeux sont mi-clos.
Elle frémit.
Sa nudité s’immobilise. Son auditoire s’agite. Les avant-bras se soulèvent, hésitent et tressaillent. Les fusains crissent. Ses oreilles cillent.
Elle fige.
Les regards cherchent les ombres de sa peau qui plie. Mémorisent les vergetures blanches qui strient ses hanches. Impriment la balourdise de ses seins. Sont avides de ce sexe qu’elle serre en elle, étroit et chaud.
Elle frissonne.
Sa chair de poule est barbouillée d’encre et de plomb. On la sublimise. On lui crache dessus.
Une heure.
Elle soulève son corps du tabouret. Le rond du siège est imprimé sur ses fesses. Elle le sait – assume la marque rougeaude jusqu’au peignoir.
Elle s’efface.
Veillée 37
Sara Dignard
Au loin, la ville grouille, le pont Jacques-Cartier brille, arrogant et seul. Depuis quelques jours, l’automne commence à réclamer ses droits, l’été s’incline peu à peu. Et dans une chambre agitée des soins intensifs, ta vie qui s’arrête, la mienne, en suspens. Déjà trois jours que tu te débats en t’accrochant à mon bras comme à une bouée. Ton lit devient notre radeau, et nous nous laissons dériver lentement. Tout autour de nous, des corps s’agitent. Des odeurs de sang, d’excréments, de solitude et de désinfectant. Les néons ne nous laissent aucun répit, troublent tes rêves sous tes paupières bleuies. Le temps passe, au rythme de plus en plus épuisé de ton cœur qui résonne dans toute la pièce, métronome de cette valse funeste. Vision éthérée de ton corps presque inexistant, dont je devine pourtant chaque trait appris par cœur. Je comptabilise un à un nos souvenirs, mémorise ta nuque, tes yeux le matin, ton rire qui court dans l’appartement. Ton odeur me quittera sournoisement, ta voix ne peuplera plus mes jours gris. Les dernières parcelles de vie te traversent comme un poignard et à chaque souffle tu en trembles d’effort. Pour ce dernier combat, tu tiens tête à ton ennemi, avec confiance et acharnement. Je me demande si ta colère s’apaise, si tu acceptes de te départir des espoirs pour lesquels tu as lutté avec tant d’ardeur. Parfois, au creux de la nuit, tu sursautes et cherches ma main avec la même assiduité. Je te veille et attends avec toi le train qui n’arrive pas.
Mémoire atomique 38
Mariève Maréchal
c’est la mauvaise histoire des quartiers de points de suture sur la ville il faut rappeler ses visages défenestrés fouiller les sous-sols les tunnels toutes les couches de ciel aspiré ses millénaires
durant le spectacle de la famille parler avec les fissures et les cadres de portes devenir lourde parler avec les objets les jeux le lit faire paysage avec les murs leur peinture leur poutre leur fenĂŞtre devenir la chambre faire gravitĂŠ
tes yeux tout autour de moi par les pleurs ou par les poings une lave bleue rosée sur tes yeux inimitable stupéfiée du vertige échappé d’une cage tes yeux débordent dans tes regards je m’y retrouve tes yeux si amples
mon manteau ma tuque mes tatouages sur la table je partage des pichets de poésie rentre la rue dans le bar démolie avec le quadrilatère au grand complet m’amuse à inventer des géographies imperformables
je décharge du langage des e muets du genre des familles des nombres ne garde en orbite que le verbe sans ses coquilles l’ionise dans mes atomes poésie nucléaire
SAYNÈTE YOUSQUE DEUX BUMS TENDENT AU BLEU COIN STE-CATHERINE PIS PEEL 43
Julien Lavoie
ON EST DES DÉBRIS PERMISSIEUX préférant s’abuser sur les bouches de métro préférant se grouiller souvent de le faire PAYEZ VITE QU’ON DORME - $ culottés en surplus de l’armée nos pyjamas recousus rencontrent de plus en plus souvent et à notre petit désarroi des pardessus passeurs de monnaie à la course, la moue plutôt sourire falsifiée au fusain d’or noir maintenant du tic au tac devant l’ère accélérée pour faire face au déphasage nos deux minuteries craquent à rebours tirent vers la déplogue de nos trois branches on n’arrive plus à le dire clair on ne trouve pas les mots maigres qu’eux, veules voudraient pour faire entendre ce que ça fait exactement que d’attraper le pesant après des années de job
de je suis moitié sûr mais d’avance donc pareil de vas-y vite ça c’est sûr après des années de décolle now fly back butterfly? sur FFW en boucle roule le même disque un clou raye le sillon épais de la piste rengaine et on s’endort presque on s’endort presque lorsqu’en effet d’impératifs trop d’instantanées se déclarent dans le bref lorsqu’un flash poubelle spleen Sainte-Cath sans avertir alors on se cante sur le bord du chemin puis des bolides qui roulent cent-trente frôlent notre syncope un temps sur le point de caillage on est comme un dans deux quand on ferme les yeux bleu on n’existe plus vraiment ça slaque comme 17/11/87 mu d’une lueur dans le smog on se démène pour être vus moi puis Nicol il faut go se souder go forcer le vide faire ça sur la bouche du métro non pas dans le parc
le faire quelques fois succinctes et stériles de risque on ne s’endort pas ni ne cligne dans le bleu on résiste sur le trottoir qui miroite ma fontaine éclaboussement de ciel! bleu voir le temps comme ça bleu pour rien dire de trop bleu laissez-nous donc faire bleu le temps que ça jamme bleu bleu attriqués juste comme il faut sans plus jamais de maquillage recroquevillés dans ça de flanelette ici à virailler sur nos rêves doux nos rêves longs d’un siècle des rêves qu’on snooze toutes les neuf heures et dix neuf heures et quart la semelle de nos cheveux dérape tranquillement sur l’oreiller
engourdie d’abus d’entrainement sur la bouche du métro on se le dit on s’aime mieux dans le bleu combien d’azur compter en bâillant avant de pieuter Il est 9 heures et quart pile la fille passe des promotions le café corsé à matin est gratis doucement Nicol non on laisse faire
Au sommet de ma tour surplombant de périlleux escaliers 47
Jean-François Rochon
Ça prend une situation initiale, c’est comme ça. C’est important que vous m’attrapiez au vol, sur une constatation existentielle, un désir de changer, un évènement important. Votre meilleure chance d’attraper quelque chose au vol ce soir, ça aurait été la tuque. Je l’ai traité de gros pas bon une dernière fois, on a fait l’amour comme des sauvages, puis je l’ai sacré dehors par une soirée frisquette et venteuse de janvier, en prenant bien soin de lui garrocher par la tête sa veste de laine, son bas gauche qu’il n’avait pas eu le temps d’enfiler, son manteau, ses bottes, ses gants, son foulard, sa tuque. L’attirail au complet. J’aime bien quand ça brasse, quand il y a de l’action, quand les affaires revolent, mais je ne suis pas non plus une sans cervelle et c’était juste pour rendre les choses plus réelles que je le jetais dehors comme ça, pas pour qu’il attrape sa mort. Je dis plus réelles parce que je me surprends un peu moi-même, je ne pensais pas réussir à me rendre jusque-là. Il fallait que je mette de l’emphase pour que ça se concrétise, que ça prenne la consistance et le poids du béton, que ça fige durablement l’évènement dans le cours imperceptible du temps. Je barre la porte derrière moi. Je ne prends pas de chance, je cours barrer aussi celle de l’entrée à l’arrière. Je l’entends brailler dehors : « T’es malade! Eille, ouvre la porte, y fait frette en hostie! Niaise pas là, ouvre! » Il n’habite pas loin, je n’ai pas pitié. Il ferait mieux de commencer à s’habiller au lieu de perdre son temps à se plaindre. Jappe tant que tu voudras! Il n’y a plus rien à faire, pas de retour en arrière, plus de meuh, de mais, de eille, de tsé qui tiennent. Je ne niaise pas. C’est fini, le niaisage, le tataouinage, la tergiversation.
L’enfant de chienne de sale que je l’aimais, son corps contre le mien, sa verge bien ancrée dans mon vagin qui la presse, ses petits gémissements qu’il aurait voulu virils et son odeur, un peu âcre, un peu salée, ses mains sur mes hanches comme si sa vie en dépendait. Nos sexes étaient encore contents de se retrouver, mais ils faisaient bande à part. Moi qui ai l’habitude de mon mauvais caractère, c’était rendu que je me trouvais excessive. En pleurs pour un rien, enragée pour tout. Déprimée et irritable pendant les accalmies. À chaque instant j’aurais souhaité être regardée, admirée, avoir l’assurance d’être la plus belle, ou au moins la seule. Lui, possessif, fidèle, loyal, prêt à se soumettre, il m’a flattée comme il pouvait : quand il ne pouvait plus ou quand il flattait trop, j’éclatais. Je me sentais prise. J’étouffais. Il était là à donner, à donner encore, et je sentais qu’il ne le faisait pas sans compter. Il espérait, d’une attente avide mais réfrénée, que je fleurisse, que ça me sourde du cul, du nez, des oreilles, que je me mette à donner aussi. La tension entre l’offre et la demande était arrivée à un point critique. Là, mes émotions sont au neutre. Je constate. Notre couple me laisse le même gout dans la bouche que de la pâte à dent à la menthe et du jus d’orange. Depuis trop longtemps, le doublet était au bord de la fissure. Nous avons glissé, inéluctablement, à partir d’une prise initiale qui n’était pas solide. Comme dans un film quand le méchant au bord de la falaise ou du gratte-ciel s’accroche, épuise ses forces, nous garde en haleine un instant, mais au fond on sait bien qu’il ne peut rien faire d’autre que finir par lâcher prise et sombrer dans l’abime. Le méchant qui mérite de mourir et que la main du héros, trop faible de caractère, rattrape de temps à autre. Notre couple a survécu par faiblesse, par lâcheté, la mienne en premier.
Tout ce qu’il me fallait, c’était un prétexte. J’étais décidée. La mine armée, prête à sauter à la moindre pression. Ça aurait pris un orage pour accompagner ça. Entendez-le : ça gronde et ça roule d’un bord et de l’autre, ça se rapproche, les nuages s’accumulent, s’amassent, se massent. J’attendais l’ouverture du rideau, le signal pour entrer en scène et casser la baraque. Dringneling! Installée devant la télé, j’écoutais tout et n’importe quoi, j’étais dans une séance intensive de pitonnage de télécommande, à me garder le pouce en forme, alerte, quand le téléphone a sonné. C’était la vache rose. Ce n’était pas écrit comme ça sur l’afficheur, mais c’est juste. J’ai fait comme si de rien n’était et je suis allée me prendre des biscuits double chocolat dans la cuisine. Dans la chambre, mon amour imparfait, à bout de souffle, a répondu. Il ne savait pas qu’il pendouillait les jambes dans le vide. J’ai eu le temps de manger lentement toute une rangée et de me nettoyer le creux des dents avec la langue avant qu’il ne raccroche. La vache venait de marcher sur une mine, ça sentait la viande hachée. Je ne me sentais pas au mieux mais je me suis dit que c’était de circonstance. Ça ou la rangée de biscuits. Il est sorti dans l’entrée pour mettre son manteau. – Tu sors? je lui ai demandé avec la moitié de la rangée en train de me remonter dans la gorge. – C’était Julie. Je vais chez elle finir notre exposé. – Tu vas chez la vache rose! Ta rose bonbon, rose bobette cheap, rosette, rosie, rosam, ronceraie, rognon, rognure! Tu vas lui inspecter les rétines et lui faire tirer la langue, c’est ça? Tu vas lui faire un don de sperme pour sauver l’humanité? Réponds, gros pas bon! Il n’y a que lui qui y avait droit, à ce petit nom d’amour. Ça a résonné comme le coup de fusil des ailes d’une perdrix qui monte dans son arbre. Il n’avait rien de bon à répondre.
– Si tu t’en vas comme ça au repère de la vache rose, tu couches pas dans le même lit que moi, entends-tu? C’est une vraie menace considérant que le divan est trop court et que c’est un torticolis assuré de dormir dedans, mais je n’ai pas réussi à aller plus loin, j’ai bloqué là, à court, au bout de ma lancée. Il est sorti sans rien dire d’intéressant, la mine basse. J’étais aussi imperturbable qu’un agent des douanes quand il est rentré. Il a compris tout de suite et s’est enroulé dans la couverture que je lui avais laissée sur le divan en essayant de trouver une position confortable qui n’existait pas. Plus tard dans la nuit, probablement après qu’il se soit réveillé avec le cou mal amanché, il est venu me prendre dans la chambre. Je dormais sur le ventre. Il s’est glissé sous la couette, a tiré de côté le bord de ma culotte et m’a prise comme un éléphant en rut défonçant tout sur son passage. J’ai laissé échapper un cri de douleur, je suis devenue toute mouillée et j’ai laissé l’expatrié rentrer au pays, le temps d’une partie de fesses. Le corps et l’esprit sont deux entités distinctes qui ne fonctionnent pas toujours en équipe. Il faut dire aussi qu’il était pas mal tard. Ça prend les yeux en face des trous pour se mettre en colère de façon respectable. Ce matin, j’étais moins certaine. J’ai laissé passer la journée. Après une dernière défaillance du corps (c’est dur de s’emporter sans traverser la ligne du désir), j’ai ramassé toute ma conviction, je me suis levée comme une ourse audevant de sa progéniture et je me suis mise à lui lancer ses affaires et des petits mots complémentaires, pour garder le rythme. « Ça n’a plus d’allure, c’est fini, là, maintenant, tout de suite, sors, fais de l’air, du vent, décampe, déguerpis, débarrasse! » Retour au lancer de la tuque, ouverture sur l’univers de la liberté.
Coupée de mon appendice, je souffre. La vague de rage que j’ai fait déferler sur lui se retourne contre moi. C’est destructeur. Ça aurait été à prévoir, mais la prédiction ne fait pas partie de mon domaine d’expertise. Je laisse ça à ceux que ça intéresse. Nez à nez avec mes épouvantables défauts, je suis à moitié submergée. Je me sens faible comme un mulot, oubliée, à la dérive sur un iceberg surnageant à peine. Tout me surplombe, tout est trop haut, trop loin, trop dur. Quand la nuit trop longue finit de me dévorer, il ne reste à peu près rien de moi. Mais je m’acharne. En fait ça va assez mal que ça ne me prendrait pas grand-chose pour aller mieux. Dehors, la journée blanche et glaciale vient m’embrasser sans perdre de temps. J’accueille la morsure comme un coup de fouet. La neige crie sous mes pas et j’imagine que ce sont les cris de mort de mon amour qui agonise. Ça fait quatre ans que j’ai des gars accrochés après moi et je n’en ai plus rien à battre. Ils attendent toujours quelque chose de moi et j’ai fini par me tanner de les laisser poireauter. J’ai un cœur comme tout le monde, voyezvous. Les autres, ils cherchent à s’accrocher, comme des parasites. Ça ne parait pas d’abord, il faut y penser un peu. Ils veulent donner leur amour, ça leur donne l’impression de valoir quelque chose. Mais ils sont vides à l’intérieur. Alors pendant qu’ils font semblant de vous aimer, ils vous sucent votre énergie, votre autonomie, votre jugement. Les autres. On se fait dire qu’ils sont importants, on le constate, on y croit, on en a besoin. Puis ils vous font défaut. Je compte bien réduire leur place, leur en faire une toute petite peutêtre, sur invitation spéciale, pour qu’il n’y ait plus d’ambigüité. Ce n’est pas l’ambigüité qui me tue. C’est le fait qu’on ne puisse pas la supporter sans
avoir l’air bête et effaré. Elle me torture, elle m’achève, je n’en peux plus. Je veux que tout soit ferme et stable. Je veux que la vie cesse de me glisser entre les doigts. Je veux commander aux saisons et dire aux fleurs de fleurir à ma guise. Les autres me voient comme un torrent qui se déverse. Que ça aille dans leur direction ou non, ils aiment se faire entrainer avec moi, ça leur évite d’avoir à se demander ce qu’ils veulent. Mais je veux un barrage! Je veux un delta où toute mon eau se mêlera à la boue, au sel, aux choses mortes qui ne savent plus ce qu’elles sont. Je veux des méandres pleins de bras. Je veux une plaine où trainer, un endroit où l’on ne cherche pas à me précipiter dans le sexe, dans l’amour, dans quelque fontaine artificielle que des tuyaux bien propres envoient vers le ciel pour nourrir le ciment qui l’entoure. Les autres. Je n’en veux plus. Je ne voudrai pas de ceux qui viendront. Ils devront s’imposer à moi comme les sept fléaux de l’Égypte. Ils devront surgir des interstices de ma vigilance. Je serai au sommet de ma tour surplombant de périlleux escaliers, ici, en haut de mon troisième étage. Je ferai mon royaume tout en haut de mon escalier de fer forgé qui court en bondissant vers le ciel, je règnerai sur un univers à ma main au sommet de cette tour en attendant qu’un obus la fasse s’écrouler, que les fondations cèdent à une inondation, un cataclysme, je n’en attendrai pas moins de cet univers monstrueux que j’habite, et où la non moindre atrocité est celle d’accepter de s’accrocher à une sangsue qui vous dit qu’elle vous aime.
Commencer par la faim 53
Diane Landry
J’ai encore faim. Il y a cet os qui me regarde. Aucun témoin gênant. Je mastique les bouts de gras. Je lèche. Le beurre a un bon gout de viande. Porter un autre morceau à ma bouche, prête à déchiqueter. Je coupe méthodiquement le muscle rôti. Le silence du plat, à l’instant de l’acte. Rosée la chair. Fin du grésillement. Choisir une assiette en conséquence. Sans motifs. La hotte à pleine puissance. La cuisson comme d’habitude, avec beaucoup de poivre et de ventilation. La pièce est tendre et petite. Mon fils a mangé la grosse tranche ce midi. Je farfouille dans le frigo. Cherche un peu d’agneau. Déjà 19 h.
LE MEURTRE D’UN JUGE PAR LUI-MÊME
(Scandons le scandale – ensemble ça fait moins mal) 54
Thomas Wagabond
« Pas de poules sans casser des œufs! », réplique le criminel. Le juge, de son marteau : « Tu n’obtiendras que des omelettes! C’est le vent qui fait les oiseaux. »
Les personnages se présentent chacun à leur tour, car ils doivent bientôt partir. Ils parlent, ils n’ont pas peur de mourir. « Bonjour, je m’appelle Monsieur. Je n’ai pas peur de mourir. » « Bonsoir, je m’appelle Thomas Wagabond alias Tom W., et moi, je n’ai pas peur de sourire. » « Nous sommes frères! », disent-ils en cœur. « Nous sommes frères de sang! » Ils sont nés dans un village insulaire sous le soleil. Ils détestent le soleil. Ils se détestent, ils se détestent sans conteste. Lorsqu’ils s’aperçoivent, ils bavent de rage. Les rumeurs disent qu’un jour, ils se tueront, d’une façon ou d’une autre.
Cet après-midi, un village insulaire brule aux abords de la ville. On ne connait pas encore les causes réelles de l’incendie; un pompier pyromane ou un fumeur négligent supposent déjà les journaux. Pour Tom W., c’est une bonne occasion de promenade à travers la forêt jusqu’en haut de la
colline, là-bas où lui et lui-même aiment contempler l’immensité, entre chien et loup, après le repas. Tom W. aime regarder le vent et le feu. En ce moment même, il aime regarder ces modestes habitations sur le lac, cette fumée sous les cheminées lui fait l’effet d’un doux ressac. Pas très loin de là, dans une belle petite maison de lotissement savamment garnie, Monsieur, Le Grand Monsieur, philosophe avec lui-même sur l’avenir de la société. Monsieur est juge. (Dans la tête du juge…) « Je suis beau, grand, au sens second du terme, intelligent. Chacune de mes réflexions devrait commencer par cet axiome… Je suis un Grand Monsieur, je réfléchis… La morale? À chacun son rôle. Une pensée me rend heureux, l’autre me désagrège. Le bonheur, c’est la reconstruction, et la liberté n’est pas le bonheur. La vie est un assemblage. La preuve? J’adore les condamnés! Ça veut dire… Ça va être mieux pour ceux qui se sont bien aimés… Ceux qui participent à l’évolution, au progrès, à la survie de notre race… » Mais parfois, Tom W., son exact opposé, s’introduit dans son boudoir… « Les lois sont malléables! Leur existence ne fait pas d’elles des chemins à suivre, elles ne sont que des escaliers inconstants! La destruction permet la montée! » Et ainsi de suite. Cela avait duré au moins trois heures, lu en trois secondes… Vous imaginez le temps qu’il faut à tous ces gens de loi pour délibérer le sort d’un condamné! Parfois des années entières! C’est pour ça qu’on a inventé le papier administratif, pour ne pas oublier l’origine de la discussion. D’ailleurs, Monsieur venait de régler un cas social très complexe, plein de tenants et d’aboutissants qu’il avait réussi à démêler par un tonitruant : « Finissonsen! » Verdict : le bordel de Madame Irène allait être brulé avec tout le monde dedans. Ça se passe comme ça aux pays des hommes.
Cependant, Monsieur n’est pas naïf. Il sait. Il sait que malgré ses bonnes actions dont il a accepté de porter sur son dos les conséquences, de les porter seul, nu comme un ver dans le désert des esprits supérieurs, eh bien non, Monsieur n’est pas apprécié par tout le monde, et même haï par certains. (Dans l’ampoule du génie…) « Monsieur a encore fait des siennes diront demain les gens jaloux… C’est ce soir qu’elles disent “Amen!... Amen!” Sous le sabre du grand courroux! Ah! Ah! Ah!... Non, ne laisse pas la colère s’emparer de toi… Sois humble face à cette tâche supérieure… » Mais revenons à Tom W. : avec lui, pas de masturbation de cerveau; le nez ne coule pas, pas de hiérarchie sibylline, etc. Non vraiment, rien de tout ça. Tom W., lui, aime bien marcher en rêvant d’émotions soudaines, instinctives, animales. Son corps décide, son esprit récupère, puis corrige le tir lorsque cela est nécessaire. Et ce soir, il en a très envie. Il va danser avec les sombres reines de tante Irène. Il va butiner ses petites abeilles. Lorsque le soleil s’endort paisiblement, les rues désertes dans les quartiers calmes et reposants reflètent l’âme des gens. Mais certains faillent à la règle. Ceux-là, par exemple, qui s’agitent sans ménagement dans cette vieille maison à la lisière de la cité. Musique étouffée, boum boum – gémissements involontaires, hi ha – bouteille brisée, putain tu fais chier! animaient joyeusement leur douce soirée, ignorant totalement ces deux hommes de noir vêtus en train d’asperger le respectable établissement d’essence inodore, incolore, brulant plus rapidement que de la graisse de porc. « Les filles vont mourir pour la cause… Allez! s’écria le leadeur de ce binôme. Il a dit : Nettoyez jusqu’au dernier! Vas-y! Mets-en partout! Lésine pas mon pote, balance la sauce… Passe-moi l’essence, il en manque un
peu par ici… » Les deux compères sont à l’ouvrage, ouvriers du chef Monsieur. Monsieur adore le dur travail, celui qui fait mal, et ce soir est satisfaisant, presque jouissif ose-t-il penser. Il a enfin brulé toutes ces canailles et leurs pourritures d’enfants. « Une maladie de moins nous rendra plus forts », pense-t-il à haute voix dans son bureau privé. Il avait étudié la biologie en autodidacte dans sa jeunesse. Sa femme finit d’essuyer la vaisselle. Bucher vivant, le feu est une présence. Les flammes crépitent encore, hypnotisant Tom W. hé hé. Il a le regard maculé de sang chaud, bouillonnant. Il est épuisé. Il doit s’allonger sur l’herbe orange et humide du soir. Il est le seul survivant. C’est la vie qui décide. Ha ha. Parfois, lui aussi détruit hi hi les choses, parce que c’est beau oh, ça bouge bien. Un regret chétif vient de traverser son esprit, ha ha ha une merveille d’étrange main aux ongles longs, rouges vernis, enveloppants, plus tranchants qu’une machette uruguayenne. Il est temps de par… tir… Il l’a vu! Monsieur l’a vu admirer ce bucher aux sorcières à travers son télescope! Ce n’est pas un spectacle! C’est une exécution, nom de nom! Mon Dieu, qu’est-ce qu’il riait devant les flammes! Je voulais condamner… Je lui ai offert un show gratuit à cet en…! Premières loges et tout le tralala! Mais je ne savais pas, non, je ne s… Je ne pouvais pas savoir! Aurais-je accompli l’œuvre du diable pour un démon? Tom W., mon ennemi juré, a eu du plaisir en caressant mes guillotines. Mon Dieu, qu’ai-je donc fait? Je l’ai alimenté, j’ai alimenté le mal en personne… Non. Oh non! HaZard insupportable! HaZard?
Le blizzard envahit la ville. Allumette dans corbeille à papier. Maison de lotissement calcinée. Suicide non prémédité. Couple retrouvé. Aucun miraculé. Rien n’a survécu au désastre. Il n’y a aucun témoin.
Le modèle de rien 59
Catherine Côté
Tu n’es pas un cœur tendre sur une porte de garage Entre deux coins décharnés et dégarnis de peinture rouge ou Une femme sur un béton de trottoir Qui dans l’ombre du siècle devient truand. Entre Tes bouteilles entassées qui creusent ma solitude. Mes tentatives de lettres qui me forgent une savane Où se pavanent la nuit les animaux de toi En faisant Petits bruits Des rires d’enfants avortés. Ma parenthèse simplifie la fin d’un chapitre Sur un rebord de vie ou un appartement vide Sur la peinture amaigrie de deux ans. Plusieurs âmes prennent le bord quand la débandade est routinière. Frustration ultime des brosses à dents perverses Elle se dispute nos vies. Garde partagée des moments qui nous restent Qui te restent dans une autre pièce Qui me restent de ce côté du mur. Un pied de béton qui nous sépare Un pied de béton qui nous éparse Le pied de vide où je fabule à repenser le modèle : Quelques clins d’œil contre un mur. Tu t’éloignes en claudiquant vers
La musique lancinante des silencieuses symphonies de L’autre hémisphère Mais tu sais bien que c’est moi qui Ce n’est pas elle c’est moi qui Chante. Ou Un coup de poing de ton côté et je Sautille pour me rapprocher Pour t’assaillir de ma misère. Ou Une menace contre une porte Pour empêcher d’entrer et de pénétrer Car elle est déjà là Car tous mes modèles sont repensés. Tous mes modèles sont synonymes.
61
Marc-André Durocher
au mur mon père d’espoir meurt depuis toujours beau et fier et terrible les yeux nos itinéraires nous apprenons la noirceur partageons nos regards
janvier immortel grâce au cortège étranger un sourire s’apaise sur le combat grands reflets de verre des draps enveloppent mon père
cadeaux de cendres tous les jours les funérailles chez le banquier chaque fantôme a son mobilier dorénavant nos corps dans le velours de nos parents
le destin en feux de brèches inattendues à coup d’absences jamais la fin du monde n’est arrivée
je comprends les choses que tu as plantÊes entre les pages des empreintes avec soin sur le flanc de l’hiver
mon fils l’horizon la bouche pointue les genoux branlent fragiles poivre et sel dans la rétine attend le rideau les yeux dans le plâtre
je n’ai pas visité les feuilles ta volonté tes poussières la leucémie disparue de mon frère côte à côte lui aussi la mort vingt ans déjà la fracture du crâne branché les narines saignent un enfant avait dit que mon frère était laid tu as gardé ton silence tes yeux dans tes paumes papa enjambées de fluides mes morts se mêlent
je me heurte je voulais te dire voilà je n’entends plus une journée immense coule de tout son bleu sur les parois glacées de ma rue nouvelle
il n’y a plus de couches sous ma peau d’escales je me suis brulé le centre décomposée la souche
Qu’est-ce qui vous rend heureux ? 70
Étudiants de l’atelier d’écriture I, session d’hiver 2010 (LIT-2250-40)
Qu’est-ce qui vous rend heureux? Je ne sais pas. Demande à ma femme. Marcher sous la pluie, le ronron de Walt Disney dans les oreilles. Me réveiller aux côtés d’un virtuose du Rock Band, avec un gros sourire en pleine face. Une petite fille qui peint un tableau en chocolat au jardin des sourires. Quand je chille avec Vince, Alex, Charlot, Olivia, Forest Gump, Tania, Steph Giroux, Max et Sab. Ne pas se poser des questions quand Sartre nous amène à l’école dans son char rouge rouillé. J’en profite tout le temps pour lui quêter un p’tit bec. J’aime magasiner des livres, des sacoches, des souliers juste avant la fermeture. L’acceptation sociale d’être déguisé en condiments, moi en moutarde, Sartre en ketchup. Ha! Ha! Ha! Rien n’est important sauf babe, pis ma p’tite frette. Pis après une journée de réflexion, ma réponse demeure la même : les crottes de fromage. Vendredi quand je ferme mon ordi de bureau c’est le combo : Pink Floyd et les culottes courtes.
Tu te construis toi-même une liberté en technicolor. J’suis gênée de dire ça, mais moi ce qui me rendrait vraiment heureuse, ça serait de voir mon mari mort.
Qui êtes-vous? I am that but I am C’est toute une question – c’est une question qui veut qu’on se remette en question. Je suis d’abord un animal femelle. Balance ascendant balance. Camille, d’origine indienne. Encore toutes mes dents. Je me sens souvent comme un ascenseur. Je suis un malaimé. J’ai beaucoup d’amis, pas de misère à m’en faire. Je suis le produit de deux psychoéducateurs, le résultat de l’influence de mes parents. Je suis le fils de J. et M. Je deviens quelqu’un. Je suis une femme qui pense à autre chose, qui se transforme, qui a hâte d’avoir la réponse divine. Ah! Mon Dieu! Ah! Mon Dieu! Un phallus long de même. Écris pas ça... J’suis moi : Manuel Mathieu, premier du nom; peu importe ce que je faisais, j’ai toujours été deuxième. Je ne suis plus une étudiante, je suis un futur ingénieur. J’ai le gout de fabri-
quer des machines qui marchent en pesant sur un bouton mais je peux pas parce que je suis juste un enfant. J’haïs ma job. Je serai bientôt à la retraite. Je suis amateur de pouding chômeur pour déjeuner. Je suis un homme libre et une femme libre, un caméléon mu par un besoin maladif de plaire... J’aime rendre les gens heureux même si ça me rend pas heureuse. J’suis blonde. Je sais que mes jours sur terre sont limités. J’aime le fantastique, les dragons. J’suis une fée – j’suis plate hein? J’suis une hurluberlue perdue, une bibitte rare, un monstre déterminé, toutes sortes de choses aux yeux des autres. Je suis le reflet de ma propre personne dans la joie terrible que me procure mon lapin. J’ai toutes mes dents sauf mes dents de sagesse. Je suis un amas d’atomes, poussière parmi six-milliards de poussières. Je suis en amour! J’aime les contacts mais je vis dans un isolement extrême. J’suis un trou de cul dans mes temps. J’aime manger. J’ai une libido virile – mauvaise fille à sa mère – une belle voix au micro. Je vais arrêter de devenir et me reposer un peu. Toute il change (sic). Le reste c’est un secret. Pis vous êtes qui vous? Non je ne sais pas vraiment qui je suis. J’suis trop inquiet pour rien. J’suis dans le sous-sol du La Tulipe. J’ai peur. C’est mon passetemps préféré.
Mots japonais 73
Simon-Samuel Nachbauer
au matin la lumière ne rÊchauffe rien
endormi de force rêve éveillé même ses dents pâlissent
dans cet état où ta tristesse n’est que brouillard
77
atelier in situ Métro
13 Conjurer le souvenir Pier-Alexandre Arial 15 4 Julien Gagnon 23 À la longueur crue de l’année te dis Félix Bowles 25 Les miroirs se brisent Do tête Anne Lugens 27 Captain Gabrielle Laroche 34 M M Jetten 37 Veillée Sara Dignard 38 Mémoire at deux bums tendent au bleu Julien Lavoie 47 A rilleux escaliers Jean-François Rochon 53 Comm d’un juge par lui-même Thomas Wagabond 59 L Marc-André Durocher 70 Qu’est-ce qui vous rend d’hiver 2010 (LIT-2250-40) 73 Mots japonais SS Nau Maxime Dion - Catherine-Alexandre Briand - Marc-And Joëlle Turcotte 110 De la tempête au goulot - Les mette 113 Une ré-réédition du 1er d’Hervé de Gabrielle Tremblay 120 Monomanies de Catherine Josée Roy Marc-André Boisvert Dessins : Maxime Dion L’atelier in situ - métro s’est déroulé le 23 novembre 2010. En voici les résultats.
42nd avenue Edith Viau 16 Les cargos de la nuit e Félix Bowles 24 Peux-tu comprendre ce que je ominic Thibault 26 Depuis ce matin je coule de la Millimètres Émélie Cadieux 35 Une heure Léonie tomique Mariève Maréchal 43 Saynète yousque Au sommet de ma tour surplombant de pémencer par la faim Diane Landry 54 Le meurtre Le modèLe de rien Catherine Côté 61 Sans titre d heureux ? Étudiants de l’atelier d’écriture I, session uchbauer 81 Atelier in situ - métro Sara Dignard dré Boisvert - Mélissa Labonté 107 La folie de côté s bouteilles de Sophie Bouchard Jessica Guille47 Olivier Laurence de 22 116 Le lieu de la nuit e Harton Érik Doucet 124 Entretien avec Marie-
J’attendrai le prochain 81
par Sara Dignard
Avant, je détestais le métro. Cette étape obligée vers ma journée me donnait la nausée. Ce lieu où personne ne s’arrête, sauf les fous qui font des longueurs sur le quai et dont les murmures incompréhensibles résonnent en écho, m’angoissait comme une peur d’enfance. Cette chaleur suante, partagée de force avec des centaines d’autres vies résignées. Cet air usagé, épuisé par des milliers de bouches affamées qui n’ont pas encore déjeuné. Les regards qui se vident et la violente cohabitation des corps cherchant une place où s’assoir m’anéantissaient peu importe la journée de bonnes nouvelles qui m’attendait. Comme si mon bonheur possible disparaissait dans les couleurs sombres de la ligne orange. Que la douleur sous la lumière atroce des néons prenait de l’expansion. Comme si ici, la vie n’avait plus sa place, qu’elle devait attendre de remonter à la surface pour renaitre. C’est alors que, comme des milliers d’autres, je disparaissais derrière mon journal, j’assourdissais cette ambiance mortuaire avec mon walkman. Je disparaissais un peu moi aussi pour arriver à l’heure au bureau. Je ne regardais plus autour de moi, de peur de croiser un regard aussi dépourvu que le mien face à toute cette indifférence. Ça c’était avant. Maintenant, j’ai tout mon temps, et je ne suis plus obligé d’aller nulle part. Alors c’est un peu chez moi. Je peux y faire mes mots croisés en paix. Personne ne m’attend, je n’ai pas à me faire de lunch, à payer mes factures d’Hydro, à appeler ma mère pour lui souhaiter bonne fête, à laver ma toilette et à haïr mon voisin qui met sa musique toujours trop fort. Cette vie-là, ce n’est plus la mienne. Je n’en veux plus et elle ne veut plus de moi, alors on est quitte. Ce matin. Serge est en retard. D’habitude il arrive toujours avant moi.
Il fait -23 degrés dehors et c’est même pas encore Noël. Un vent ingrat s’infiltre dans chaque fissure des os, et nous fouette une neige-poignard au visage. J’ai entendu dire qu’il y a un gars qui est mort gelé au coin de Berri et de René-Lévesque. C’est une journée pour être en pyjama devant la télé, pour prendre un bain chaud plein de mousse, pour boire du vin avec sa blonde, pas pour être ici, je le sais. Le soleil doit commencer à se lever, parce que des files commencent à se former aux guichets. Le calme des premiers métros est déjà enterré par le va-et-vient de l’heure de pointe. Je me demande pourquoi Serge n’est pas encore là. C’est pas grave, je lui garde sa place. De toute façon, les autres ne viennent plus ici, ils savent que c’est notre territoire maintenant. J’aime Serge parce qu’il comprend qu’on n’a pas toujours besoin de parler. On passe la journée ensemble, à manger des chips au sel et vinaigre et à faire nos mots croisés. Je sais qu’il fait semblant de savoir lire, mais c’est quand même souvent lui qui trouve les mots les plus difficiles. Chaque jour, on laisse couler le temps, on jase de politique et de ce qui n’avance pas. Il raconte des histoires impossibles avec des effets spéciaux, des bruitages et des morales ridicules à la fin. On partage nos trésors, il trouve toujours les plus beaux. La rue, il ne l’a pas choisie lui, alors il a appris à la dompter. Moi, c’est juste en attendant. Chaque matin, les mêmes bruits diffus, comme une vague qui me porte. Et je n’entends qu’elle. Je ne pense plus à rien. J’observe la vie me passer sous le nez et c’est tout. Le guichetier est toujours d’aussi mauvaise humeur et me fixe dans l’espoir que je disparaisse de son champ de vision. Les mêmes personnages défilent presque à la même heure. J’en reconnais certains, je leur invente des noms et des vies. Il y a ceux, trop snobs pour se réduire à
simplement attendre qu’un wagon les mène à leurs obligations, qui s’occupent de toutes leurs forces. Ceux-là pourraient être au cœur d’un tremblement de terre, ils prendraient le temps de finir leur page avant de paniquer. Il y a les amis qui parlent trop fort, le couple qui s’aime sans arrêt, observé du coin de l’œil par l’adolescent qui fait semblant de lire ses notes de cours. Il y a la vieille encombrante avec son panier rempli de légumes, l’ouvrier déjà épuisé d’une journée qu’il n’a même pas encore commencée, le touriste perdu qui rate sa sortie. Il y a le sportif en béquilles, la folle aux lunettes fumées et au petit carnet chiffonné, la fille à la jupe trop courte qu’elle tente de camoufler sous son manteau de fourrure. Il y a ceux qui s’assoient par terre et ceux qui n’osent rien toucher. Des regards se croisent et se sourient, d’autres s’évitent et s’ignorent. Ce dernier instant de liberté, avant les enfants qui ont faim et la vaisselle qui s’accumule, que certains tentent d’étirer. D’autres, impatients de retrouver leur amour, leur sofa ou leur repas préféré, se tiennent près des portes, et regardent l’heure à chaque station. Malgré le mouvement continu, c’est calme ici, il y a un ordre établi, qui doit être respecté pour que l’équilibre soit maintenu. Des règles sous-entendues qu’ils suivent, soumis et inconscients de leur esclavage. J’assiste à ce ballet tous les jours, avec le même plaisir. Mais ce matin, il y a une agitation anormale. Des centaines de passagers remontent les escaliers en sens inverse, exaspérés. À l’intercom, on annonce une interruption de service en raison d’une intervention des ambulanciers. Je les connais ces pannes, ça sent la mort à plein nez. Et ils semblent tous s’en foutre, soupirent cet horaire qui les tient à la gorge et cherchent l’issue la plus proche pour échapper à ce bordel qui se répand comme une trainée de sang. Les artères se bouchent, et la STM les remercie de leur compréhension. Ça doit encore être un désespoir qui s’est jeté contre les rails dans l’espoir d’électrocuter toute cette douleur. Une vie à espérer y mettre fin, dompter ce vide qui prend toute la
place, arriver à respirer profondément sans que la poitrine s’embrase. Une vie qui s’arrête en plein milieu de la ligne bleue, et qui force celle de tous les autres, réglée au quart de tour, à attendre. Une vie crachée au visage, qui éclate en plein cœur de la semaine. Je devrais acheter une poupée pour Ariel. Je veux la voir à Noël, ça fait trop longtemps. Il me reste juste assez d’argent pour appeler sa mère. La cabine téléphonique n’est pas loin, mais je ne veux pas perdre ma place. J’attends que Serge arrive et j’y vais.
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Par Maxime Dion
Je me tire une ligne verte Arrêt de service Prochaine station Ailleurs vaut mieux qu’ici Berri-UQAM 14 h 02 Parapluie Bottes de cuir Poil sur le capuchon Beau costume Veston et cravate De la musique pop jusque dans mes oreilles La fille aux boucles d’oreille complètement fermée au reste du wagon Tuque de panda sur la tête d’un même pas enfant Un Chinois avec de grosses lunettes Casquette bleue Attend Le gars casse de poil Pas trop laid Attend Un peu plus désespéré Le Chinois n’est pas pressé La fille aux boucles d’oreille se lève et sort Suivi de casse de poil Fin de la musique De nouveaux arrivants Un Noir tout de noir vêtu de cuir Madame beaux bijoux, beaux ongles, beau manteau
Mémé lit Le Noir tout de noir vêtu de cuir tape sur sa machine téléphone mp3 iPod full touch intense Sans pression Le Chinois n’est pas pressé Regarde les murs du tunnel défiler dans la fenêtre de la porte Madame beaux bijoux s’amuse avec ses ongles Pépé armé s’endort sa boite à lunch dans une main Le Chinois se lève Il va sortir Mais non S’assoit dans mon dos et se met à parler avec plus vieux Chinois que je n’avais pas vu Mémé lit toujours Ses lunettes au bout de son nez Où va-t-elle? Est-ce que quelqu’un l’attend? Les Chinois sont partis Pépé aussi Mémé cesse de lire et remonte ses lunettes Une fille avec un gros suçon dans la bouche à côté du Noir tout de noir vêtu de cuir tape aussi sur sa machine alors que le Noir tout de noir vêtu de cuir se retire à Plamondon Elle suce Mais regarde son tape touche liche avec passion Bye Mémé
Bye Madame beaux bijoux La vie n’est pas si Bell que ça Elle a cessé de sucer Trop captivée Le wagon se vide Reste juste un gros black très loin La voix de la petite madame métro Et moi Côte-Vertu 14 h 27
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Par Catherine-Alexandre Briand
On s’engouffre en masse dans l’escalier. Le même rythme des pas, le même regard vers le plancher. Sur le quai en direction Côte-Vertu, on est tous ailleurs. Les yeux posés sur des écrans miniatures ou dans le journal du métro section « vedettes ». Je dépose mon corps sur un banc. J’éprouve cette sensation diffuse de lourdeur propre aux espaces clos. L’air a une odeur de poussière, de béton. Je n’y pense jamais, mais, soudain, ça me frappe : je suis quelques mètres sous la terre et au-dessus de moi grouille la ville. Même chose lorsqu’on est sous le soleil, ne réalise-t-on jamais qu’il y a tous ces gens en bas? Un son se fait entendre au loin, dans la profondeur du tunnel. Le train arrive et une brise souterraine fait danser mes cheveux. Les portes s’ouvrent dans un cliquetis mécanique. Je trouve une place près de la fenêtre (pourquoi d’ailleurs y a-t-il des fenêtres dans le métro? Ce n’est certainement pas pour la beauté du paysage). Dans l’épais plastique de celle-ci est gravée une somme considérable de messages codés et de déclarations d’amour. Sur le banc d’à côté, un artiste anonyme a tracé un pénis au feutre noir. Assez réussi. Sur le plancher, de la boue et des journaux éventrés. Le mobilier a un aspect sali et usé. Gris, beige, laid. Une fille remarque que j’écris. Elle pose les yeux sur moi avec un air de défi. Je lui rends son regard et elle sourit, replongeant dans son roman. C’est étrange ce jeu des regards. On fait semblant qu’il n’y a personne autour, que l’on se désintéresse de la foule et pourtant, il est impossible de s’empêcher d’épier. Le regard au plancher se soulève furtivement pour se poser sur les voisins. Une grosse femme portant un baume à lèvres rose, deux hommes en complet et un plus petit caché sous une tuque. On n’accepte pas le métro. On s’en échappe comme on peut, souvent dans les livres ou la musique. C’est un espace collectif qui sent la solitude. Sous nous, une vibration constante. Personne ne parle, à part deux
femmes à l’avant qui ont placé sur leurs genoux des sacs tout frais sortis des boutiques. Les autres voyageurs ont aussi leurs bagages. Je me demande ce qu’ils peuvent bien transporter ainsi, d’une station à l’autre. Le nécessaire pour partir loin de chez soi pendant toute une journée, je suppose. Le voyage urbain demeure un voyage, à petite échelle, voilà tout. C’est calme ici, l’après-midi. Un homme en profite pour faire la sieste. Derrière lui est inscrite la phrase : « Mon métier et mon art, c’est vivre. » Dans le métro, même les réflexions de Montaigne ressemblent à des messages publicitaires. Il y a trop de sourires placardés ici et là. On indique gentiment quel produit utiliser pour trouver l’amour avec des dents plus blanches ou encore la pastille qui guérira les maux du temps froid. À Lionel-Groulx, l’ambiance s’électrise. L’homme assoupi bondit à l’ouverture des portes. Une foule de gens entrent, pressés de trouver une place assise. Au loin, on entend un air de musique classique et le bourdonnement des conversations. Un grand blond se met à siffler en cadence avec le violoniste. Il tient la note quelques secondes puis ouvre un cahier noir. Sur les pages : des formules mathématiques ou chimiques, hiéroglyphes complexes qu’il semble pouvoir décrypter. Une femme indienne passant la porte fait changer tout l’éclairage du wagon. Elle est vêtue d’une veste rouge et d’un pantalon orangé. Elle sourit pour rien. Cela contraste avec l’uniforme typique du voyageur : le manteau noir et la mine sérieuse. Snowdon. Je descends. C’est une station étrange. Un espace souterrain qui prétend être un parc. Les couloirs sont pavés de briques rouges et à chaque intersection on a placé un lampadaire et des plantes vertes, tentant d’imiter le dehors, sans succès. Au pied de l’escalier roulant, une femme noire parle en fixant le vide. Elle crie que c’est toujours le Blanc qui décide, puis éclate de rire. Je fais comme
tout le monde et continue mon chemin en faisant semblant de rien. Si elle parle, c’est surement pour qu’on l’écoute. Moi aussi, j’ai le visage de l’indifférence. Je redécouvre la fraicheur de l’air. Le ciel tourne au bleu marin. Près de la porte, un gars joue de la guitare. Dreadlocks, chemise de chasse; j’en tombe amoureuse pour quelques minutes. J’ai beau chercher sur moi, mais je n’ai aucune pièce de monnaie pour lui témoigner mon émotion. Tant pis. Tomber amoureuse, cela m’arrive plusieurs fois par jour, de toute façon.
91
Par Marc-André Boisvert
Clikaflika-Clikaflika-Clikaflika-Clikaflika-Clikaflika Berri-UQAM, je suis assis en haut de l’escalier roulant. Si je ferme les yeux, c’est comme si c’était la mer. Le ressac, live de sous la terre. Y’a pas beaucoup de monde qui passe ici. C’est une sortie reject. J’ai dit une sortie, mais on pourrait voir ça comme une entrée. C’est peut-être juste parce que j’ai envie de sacrer mon camp d’ici que j’dis une sortie. Mon subconscient est ben puissant. Y’a un Blanc à la minute qui monte l’escalier, un Noir aux cinq minutes qui le descend. C’est une sortie oubliée, mais y’a quand même deux téléphones publics. Y’a personne qui s’en sert, mais y’a quand même un itinérant qui fouille dans le trou de change pour voir si quelqu’un a oublié de prendre le sien. Y s’est fait avoir, le con, j’suis passé avant lui. Mélissa est partie se chercher un café. Je l’attends, assis en plein milieu de la station, les fesses sur le banc rond. On appelle ça la puck. C’est un point de repère, ça a l’air. Ils disent : « Attends-moé à puck. » Y’a un autre spot, aussi, où on peut s’attendre. Y disent : « Rejoins-moi aux couilles. » Mais ça, c’est dans l’université, c’est pas ici. Sur la puck y’a ben des femmes pis des hommes blancs qui tournent en rond. Y’a quelques Noirs. Ah ben, v’là une femme qui s’amène, avec les yeux bridés. Elle s’assoit à côté de moi. J’suis chanceux. Elle sent bon. À puck, ça texte, ça parle au cellulaire, ça panique parce que ça va couper quand y vont prendre les escaliers roulants pis rentrer dans terre. Le monde capote pis Mélissa revient avec un chocolat chaud, mais a dit que c’est pas bon. Trop sucré. On va le diluer avec de l’eau. J’ai amené ma bouteille.
On a décidé de s’exiler sur la Rive-Sud. On prend la ligne jaune. D’habitude c’est les annonces cheaps qui sont en jaune, comme Super C, Pitt ou ben les meubles de Léon. Pis jaune des fois ça dit que c’est dangereux. Ça veuttu dire que la Rive-Sud c’est cheap pis dangereux? Y’a un vieux qui descend les marches. Une madame qui lui offre de l’aider, est ben fine, mais lui y veut pas. Anyway le métro arrive, ça fait du bruit c’est effrayant. J’t’assis sur le banc, Mel arrive en courant proche du wagon, avec son sac pis son chocolat chaud pas bon. Elle s’assoit avec moi. Le métro est arrêté, mais y s’est pas rendu jusqu’au boutte du rail. Le monde capote encore. Y savent pas quoi faire. Nous autres on se dit que ça leur en prend pas gros pour virer fou. On reste assis sur notre banc pis on rit d’eux autres. Le métro repart, y se rend jusqu’au boutte, y rouvre ses portes pis tout le monde embarque, ben soulagé. Nous, on reste assis sur le banc. J’ai sorti ma bouteille d’eau pour diluer le chocolat chaud pas bon, mais finalement Mel veut pu. Bip bip bip bip. La sonnerie pour dire que le métro part sonne ben fort, on court pis on rentre juste à temps dans le métro. On rit. Le monde nous regarde. On s’assoit. La vieille assise à côté de Mel regarde un Planibus de la Rive-Sud. Ça a pas l’air dangereux. Le métro va lentement. Y’a des néons bleus et blancs sur les murs dans la terre. On s’en va en direction de JeanDrapeau. Y’a un monsieur assis à gauche de la porte, un vieux gino. Y’est assis comme dans son salon, t’sé là, les jambes écartées, un pied sur le banc en face de lui, le bras sur le dossier à sa droite. Y’a ses clés dans ses mains. Il les
laisse pendre, pour faire du bruit pis pour montrer qu’il en a plusieurs. Il se pense cool, y veut avoir l’air riche. Il cache la marque de ses clés d’auto dans sa main, pour pas qu’on voie que c’est un faux riche. Ses souliers sont crottés. J’veux y cracher dans face parce que moi les crottés en cravate ça me pue au nez. Mais le métro arrête pis les portes s’ouvrent. J’suis sorti ben vite, avec Mel.
C’est drôle parce qu’ils nous ont fait trois chemins en béton, comme si y’avaient peur qu’on se perde en sortant du wagon. Y nous prennent pour des cons, mais on n’a pas le choix de suivre leurs chemins si on veut sortir. Ça pue ici. Ça sent l’humide. Les vitres des fenêtres de la station sont mouillées. Quelqu’un tousse. Ça tousse en écho. C’est vide. C’est vraiment vide. Y’a personne. Y’a personne qui débarque ici, personne qui embarque non plus. Si j’voulais me suicider, c’est pas ici que j’le ferais. Y’a personne qui me verrait. Ça me servirait à rien. Tant qu’à mourir, aussi ben le faire devant public. Mel sort dehors et je la suis. Il mouille pu ben ben. On voit la grosse tour de la Gauchetière. Y’a plein de monde qui arrive tout d’un coup. Y sortent d’un autobus. Mel a dit qui reviennent du casino. J’y demande comment elle fait pour savoir ça, elle dit : « Regarde-leur la face, sont assez déprimés c’est clair qu’y’ont toute perdu. » Je la trouve brillante. L’eau coule du toit de la station. Ça fait un drôle de bruit, comme quand mon frère mange sa soupe pis que j’le traite de cochon.
(J’voulais écrire qu’y’avait un écureuil dans mes notes, mais Mel m’a dit que j’avais pas le droit parce qu’elle l’avait déjà écrit.) Le soleil apparait tout d’un coup entre deux nuages. C’est chaud c’est beau! Je crie : « FUCK VARADERO VIVE JEAN DRAPEAU. » Mel me dit : « Ta gueule. » On retourne en dedans. Je veux m’assoir sur un banc. Mel fuck y’a pas de banc. Ben oui y’en a juste là Ah oui c’est vrai. Mel, a voit toujours tout. C’est comme si elle avait des yeux de hibou.
Le métro arrive. Ça fait plein de vent. J‘ferme les yeux et ça fait comme quand on sort la tête d’une décapotable, mais sans les mouches. C’est doux. Y’a pu de place pour s’assoir dans le métro. Mel s’installe devant le monde, face à eux. Elle les regarde ben franchement, est drette devant eux, mais elle leur tourne le dos pour écrire sur eux. Est polie, Mel. Elle me dit : « Te rends-tu compte qu’on est sous l’eau? » Je la trouve brillante, encore. On débarque en courant pour faire comme si on se foutait de toute, pis on monte dans les escaliers roulants. Clikaflika-Clikaflika. J’ferme les yeux pis j’oublie de les lever en arrivant en haut. J’manque de tomber en pleine face, mais j’me rattrape. J’suis agile, des fois.
Faque là, on est de retour à Berri. Bip bip bip bip bip bip bip bip bip bip bip bip bip bip bip bip Ça arrête pas de faire bip bip parce que les gens sont pressés de reprendre le métro, mais moi j’suis assis pis je bouge pas. J‘suis assis sur la puck ben vedge pis j’dis à Mel d’aller me rejoindre aux couilles. L’Asiatique qui sent bon est pu là, mais j’suis sûr que si elle m’avait entendu dire ça elle m’aurait trouvé sexy.
L’uniforme commun 96
Mélissa Labonté
on dirait qu’ici tout le monde porte un uniforme de travail d’école de pauvre on monte l’escalier mécanique à vitesse de veille le bruit d’un enchaînement les passants à la chaîne comme des cloches qui tintent les clés qui claquent jusqu’à la sortie tout le monde semble suivre tout le monde on pourrait se suivre jusqu’à notre prochaine destination sans carte ni boussole seulement écouter le bruit des sacs à main qui frappent sur les hanches qui résonnent sur les murs de ce désert alimenté à la chaleur humaine de ce non-lieu marin oui abyssal même je ne sais pas si c’est les profondeurs mais les voix d’ici-bas on dirait qu’elles sont plongées dans un aquarium aucune parole distincte qu’un bruit grave continu ponctué de toussotements de raclements de gorge – l’hiver est bien là tout le monde ici porte un uniforme je vous le dis
la femme du Dunkin Donut station Berri-UQAM avec sa chemise jaune aussi jaune que ses cheveux aussi jaune que ses dents un sourire direction Longueuil inspiration Rive-Sud ça me fait mal son chocolat chaud trop sucré et ses quinze bye-bye on dirait qu’elle voudrait que je la sorte d’ici mais j’ai d’autres choses à faire non mais j’ai pas le temps de te donner un 10 cenne j’ai pas le temps d’acheter ton Itinéraire j’ai pas le temps de te dire c’est où Viau j’ai pas le temps ok ? je m’assois sur le banc parce que même si on n’a pas le temps on doit toujours attendre c’est drôle je regarde en face de moi des gens qui regardent en face d’eux comme un miroir une nouvelle symétrie je me regarde et ce visage pluriel qui m’apparait
un jeune homme grand maigre en chromatisme orange une chinoise coréenne asiatique un italien qui parle trop jambes écartées aucune gêne ses paroles comme les journaux déchirés sous ses pieds qui dépassé 15 hrs n’intéressent plus personne des modèles interchangeables pendant un instant on pourrait dire qu’ils partagent la même histoire jusqu’à ce que le wagon passe
On demande un préposé à la station Montmorency Communiquez c’est bizarre la voix à l’intercom a l’air fatiguée même si c’est une voix robotique on dirait qu’elle n’en peut plus des mêmes destinations des mêmes problèmes mécaniques qui causent des ralentissements des mêmes corps sur les rails qui créent des retards
je ne sais pas pourquoi mais pour aujourd’hui j’aimerais que cette voix enregistrée il y a des années se mette à rire se mette à crier pis qu’enfin elle nous dise que les sous-sols c’est pour les morts 15h40 – l’heure des écoliers les jupes à carreaux trop courtes pour décembre que les jeunes vestons aimeraient bien relever pour une première fois c’est vrai pour une première fois les uniformes inspirent
CrĂŠdits : David Schulman / flickr.com
CRitique
13 Conjurer le souvenir Pier-Alexandre Arial 15 4 Julien Gagnon 23 À la longueur crue de l’année te dis Félix Bowles 25 Les miroirs se brisent Do tête Anne Lugens 27 Captain Gabrielle Laroche 34 M M Jetten 37 Veillée Sara Dignard 38 Mémoire at deux bums tendent au bleu Julien Lavoie 47 A rilleux escaliers Jean-François Rochon 53 Comm d’un juge par lui-même Thomas Wagabond 59 L Marc-André Durocher 70 Qu’est-ce qui vous rend d’hiver 2010 (LIT-2250-40) 73 Mots japonais SS Nau Maxime Dion - Catherine-Alexandre Briand - Marc-And Joëlle Turcotte 110 De la tempête au goulot - Les mette 113 Une ré-réédition du 1er d’Hervé de Gabrielle Tremblay 120 Monomanies de Catherine Josée Roy Marc-André Boisvert
42nd avenue Edith Viau 16 Les cargos de la nuit e Félix Bowles 24 Peux-tu comprendre ce que je ominic Thibault 26 Depuis ce matin je coule de la Millimètres Émélie Cadieux 35 Une heure Léonie tomique Mariève Maréchal 43 Saynète yousque Au sommet de ma tour surplombant de pémencer par la faim Diane Landry 54 Le meurtre Le modèLe de rien Catherine Côté 61 Sans titre d heureux ? Étudiants de l’atelier d’écriture I, session uchbauer 81 Atelier in situ - métro Sara Dignard dré Boisvert - Mélissa Labonté 107 La folie de côté s bouteilles de Sophie Bouchard Jessica Guille47 Olivier Laurence de 22 116 Le lieu de la nuit e Harton Érik Doucet 124 Entretien avec Marie-
La folie de côté 107
Joëlle Turcotte
La vraie littérature, c’est l’exploration souffrante du langage! Jean-Marc Desgent Conformisme/Objection Convention/Subversion Banalité/Refus Classicisme/Baroque Résignation/Folie Écrivains bibelots/Artaud-Gauvreau Artaud/Gauvreau ne sont plus artistes. Ils n’ont jamais été écrivains au con(sens)uel où on l’entend. Ce sont des figures de proue du refus. Un refus par la destruction/création; l’abjection de la langue française qu’Artaud tentait de détruire ou la création d’un multilangage exploratoire, l’exploréen, par Gauvreau. Ils tiennent sur leurs épaules le courage de ce refus fascinant dont Jean-Marc Desgent fait l’apologie dans son essai Artaud-Gauvreau paru aux Éditions Poètes de Brousse en septembre dernier. Dénonçant la fâcheuse tendance à réduire ces deux artistes à leur folie,
l’auteur propose une lumière personnelle sur leurs œuvres, un spot directement dirigé sur leur rapport au langage et à la création. Animé par la volonté de sortir ces deux personnages du carcan dichotomique d’exception par rapport à la règle, Desgent présente un face à face des plus effectifs entre ces deux auteurs iconoclastes. Les institutions Braquant dans la première partie du texte son regard sur les institutions, Desgent critique âprement la morale ainsi que le conservatisme ambiant. Tous y écopent au passage, particulièrement les artistes lâches se contentant d’être de bons moyens pour entrer dans la matrice exigée par ces adorateurs d’anti-exceptions que sont les institutions. Cette lâcheté, selon Desgent, empêche les artistes de plonger dans la subversion du drame humain qu’ils ne feront jamais qu’effleurer. Cette lâcheté encouragée par l’inconscient institutionnel se prévaut de la distribution des bourses, des prix, de l’édition. Cette obligation de la moyenne n’est pas sans rappeler la propension humaine au beau, au pur, à l’harmonieux, directement héritée de la Grèce antique. Pour Desgent, Artaud comme Gauvreau faisaient éclater cette volonté massive et se plongeaient tout entiers dans l’obscur, inacceptable et intraduisible, dans l’anti-norme, dans l’anti-morale. « Il y avait chez Artaud et chez Gauvreau trop d’être et pas assez d’oublis pour s’accommoder de petites réalités; c’est cet absolu des deux poètes qui refuse les normes, les institutions, les courants littéraires ou artistiques et leur idéologie¹. »
Les baroques Le choix d’Artaud d’offrir l’écriture laide au profit d’une littérature polie et symétrique ainsi que celui de Gauvreau d’impliquer l’exploréen dans un théâtre antique viennent brouiller les pistes de la classification, de la définition claire. La volonté de singularité de ces deux hommes ainsi que l’informité de leurs œuvres font d’eux, selon Jean-Marc Desgent, des auteurs on ne peut plus baroques, entendant ici le baroque comme synonyme de l’inclassable, du hors-norme, voir du difforme. La difficulté ultime de cette caractéristique réside dans l’excès qu’implique leur démarche. À vouloir être dans l’originalité pure et dure, Artaud et Gauvreau se placent dans une position délicate, celle du danger de l’hermétisme. Les penseurs, chercheurs, passent donc plus de temps à analyser leur folie que leurs œuvres puisque, paradoxalement, elle est moins complexe et inatteignable que celles-ci. « L’image du fou devient encore le moyen d’éviter de comprendre son langage, ses avancées et son originalité². » L’intérêt de l’essai de Jean-Marc Desgent tient justement dans ce revirement de situation : Desgent, quant à lui, ne fait que frôler la folie de ces deux artistes afin de pouvoir se plonger dans leur œuvre, dans ce qu’elle a d’exceptionnel. C’est donc sous la lumière nouvelle de la focalisation sur l’œuvre plutôt que sur les hommes que s’étend le très bref essai de Desgent, proposant un regard nouveau, et très personnel, sur les apports de ces deux géants à ce qu’on ose encore appeler littérature.
Desgents, Jean-Marc, Artaud-Gauvreau, Montréal, Poètes de brousse, coll. « Essai Libre », 2010, 100 pages.
De la tempête au goulot Les bouteilles de Sophie Bouchard 110
Jessica Guillemette
« Il y a longtemps qu’il ne s’est pas produit d’événement extraordinaire. L’ordinaire suit son cours sans extra. La nature est au-dessus de tout. Il y a la température qui change. Les saisons. Pas de dangers. Bonnes nouvelles. Ce phare ou ailleurs, seuls les tableaux diffèrent. Très peu d’urgences en carrière de ce côté de l’océan. L’époque des naufrages est passée. Je ne veux plus en être témoin. » Sophie Bouchard, Les bouteilles. Chicoutimi, La Peuplade. 2010. p. 25
Trois personnages, isolés dans un phare enraciné sur le fleuve. Trois âmes qui cohabitent péniblement dans cette tour où le silence est roi et où les secrets planent au-dessus des têtes, semblables à des oiseaux de proie. Les bouteilles de Sophie Bouchard s’ouvre sur ce huis clos dont les contours se dessinent dès les premières pages. Il y a d’abord Cyril, vieux gardien de phare, qui, des années auparavant, a pris la décision de fuir sa vie pour s’enfermer dans la solitude rassurante du solide pilier. Il y a Clovis, jeune homme et fils de marin qui, depuis une expérience traumatisante, est bien décidé à informatiser le phare et à y chasser le vieux gardien une fois pour toutes. Puis il y a Frida, pleine de vie et de cicatrices non refermées, qui a quitté son monde pour suivre son amoureux. Les bouteilles, ce sont ces perches que ne cessent de se tendre les trois protagonistes, ces mots tendres, ces pensées intimes qu’ils jettent à la mer en espérant que la personne concernée les saisira au passage. Autant d’occasions ratées où la rancœur et la tristesse remplacent peu à peu la tendresse et l’affection. Ces bouteilles, ce sont aussi les appels à l’aide d’un fantôme issu du passé de Cyril, réminiscence d’une histoire qui prend ses racines dans les terres arides du Sénégal. Ce sont également les litres d’alcool dont s’abreuvent les trois personnages lors des soirées difficiles. Le roman de Sophie Bouchard s’attarde sur les blessures que provoquent
le silence et la solitude, sur la difficulté qu’ont les gens à communiquer. Bernard Werber y consacre d’ailleurs quelques mots dans son Encyclopédie du savoir relatif et absolu : « Entre Ce que je pense, Ce que je veux dire, Ce que je crois dire, Ce que je dis, Ce que vous avez envie d’entendre, Ce que vous entendez, Ce que vous comprenez… il y a dix possibilités qu’on ait des difficultés à communiquer. » Les trois habitants du phare sont empêtrés dans ce labyrinthe communicationnel, et chacun dresse un portrait inexact et incomplet des deux autres. Sophie Bouchard a su créer une atmosphère enveloppante, ondulant au gré des marées, s’affolant lors des tempêtes et se fracassant au pied des récifs. Les personnages deviennent des incarnations du fleuve, leurs humeurs faisant écho aux différents états que traverse celui-ci. On entre dans ce roman comme dans un rêve brumeux aux accents claustrophobiques. Tous les éléments sont présents pour que le bouchon explose, il ne reste plus qu’à observer les personnalités au bord du gouffre en attendant le moment déclencheur, le mot dévastateur qui fera tout basculer. Cependant, même au cœur des moments les plus sombres et les plus violents, il découle du roman une sorte de tranquillité, comme si les personnages se mouvaient au ralenti, comme si le décor, impitoyable et désolé, grugeait peu à peu leur joie de vivre. Exclus de la société et isolés du reste du monde, Cyril, Frida et Clovis se retrouvent figés dans le temps incertain, prisonniers d’un cycle nébuleux où tous les jours se ressemblent. Les bouteilles possède de belles qualités qui auraient pu en faire un roman particulièrement réussi si seulement ce huis clos n’était pas sans cesse interrompu par de courts chapitres au rythme tranchant et à tendance écologique et humanitaire. Même si les propos tenus lors de ces intermèdes sont pertinents étant donné le contexte dans lequel se déroule l’histoire, leur pré-
sence dans le texte et, surtout, la façon dont ils y ont été introduits, contaminent l’atmosphère et transforment un portrait intimiste de la fragilité des relations humaines en un tremplin pour justifier la présence d’un discours environnemental et anticapitaliste. Le roman aurait grandement bénéficié d’une approche plus subtile et moins moralisatrice de ces problématiques.
Bouchard, Sophie, Les bouteilles, Chicoutimi, La Peuplade, 2010, 190 pages.
Une ré-réédition du 1er d’Hervé de 47 113
Olivier Laurence de 22
Il faut le répéter à chaque fois qu’on écrit sur Mailloux : le début qui dit, le mot qui est, le verbe final et impératif qui fait surgir toutes ces Histoires de novembre et de juin : « J’ai été Jacques Mailloux, comédien de naissance, enfant sans drame, dehors tout le temps. Raconte.1 » Et de là l’histoire qui se fait. Quelque chose d’autre à ajouter? Ah, oui. C’est une réédition, ou une réréédition pour être plus précis. Mailloux, de son petit nom, a été le premier roman publié par Hervé Bouchard, en 2002 à l’Effet pourpre, puis a été réédité en 2006 au Quartanier, en même temps que Parents & amis sont invités à y assister. Drame en quatre tableaux avec six récits au centre, lequel s’est mérité quelques prix, mais pas assez à mon gout. Mailloux, lui, vient d’être ré-réédité au Quartanier en format poche, 200 pages de chaud bonheur jaune pisse. Pisse, oui. Parce que l’écriture chez Bouchard s’intéresse au bas corporel. Elle ne nie pas sa qualité d’excrément. Le corps est en jeu, non seulement par le souffle, mais par la honte qu’il suscite, et c’est une honte de toute beauté. Le verbe sort au même titre que tout le reste : le « mot d’heurque », qui qualifie le jeune Jacques Mailloux depuis un incident à la piscine où la marde lui est sortie du maillot, en est un symbole. Cependant, dans un retournement final (à la toute fin de l’avant-dernier segment du texte), le verbe en vient à couvrir l’objet de honte, le plâtre jauni de pisse : Chaque jour je voyais s’effriter le contour à l’entrée de mon tube de plâtre, chaque jour je voyais jaunir ce contour à l’entrée de mon tube de plâtre, et c’était la honte à chaque jour de devoir porter ce cuissard jaune comme un maudit, trois quatre pouces de jaune à l’entrée de mon tube, oui. J’ai pris un
gros marqueur et j’ai noirci le contour à l’entrée de mon tube, regarde, c’est une bande noire de trois quatre pouces qui recouvre les trois quatre pouces de jaune à l’entrée de mon tube. Cacher de noir le jaune à l’entrée du tube. Et toute l’écriture qui est qui en découle et qui fait mon décompte et qui est mon décompte2. Les aventures du Mailloux sont avant tout langagières. Mais, plus concrètement, on suit le jeune Jacques à travers Jonquière, dans des récits chronologiquement mêlés dont la vraisemblance importe peu, et qui arrivent à traduire à la fois, en même temps ou par alternance, le tragique et le burlesque, en mariant les petites vérités honteuses de l’enfance à l’improbable sublime. Et ça marche. Il serait difficile d’écrire sur cette œuvre sans parler d’oralité, mais s’il y a oralité chez Hervé (je me permets ici un peu de familiarité parce qu’on parle du vernaculaire), c’est une oralité qui est forgée, et assumée comme telle. Nul besoin de mimer une expression orale poussiéreuse, un faux joual figé; même si on sent quelquefois le Saguenay derrière le Mailloux, la langue de Bouchard est portée par un rythme qui refuse toute autre contrainte que lui-même, et surtout pas un souci de réalisme. Tout comme les évènements décrits par Jacques Mailloux passent du comique au tragique, la langue de Bouchard mêle le littéraire, les termes vieillis (« icelui », par exemple), les élisions rappelant l’oral (« une Couse », « loignés ») et les mots relevant plutôt du registre populaire, dans une logique où le corps, le souffle et le rythme priment. Pour le reste, à vous de voir. Allez donc jouer en juin ou en novembre à l’arbre à zouigne avec Mailloux d’un petit nombre & Hervé de 47.
Bouchard, Hervé, Mailloux. Histoire de novembre et de juin, Le Quartanier, coll. «Ovni», 2010, 200 pages.
Hervé Bouchard, Mailloux..., p. 24. Ibid., p. 155-156. On pourrait reconstruire un semblant de chronologie étant donné l’âge du personnage indiqué par un chiffre après son nom (« Mailloux de six » à un endroit, « Jacques de douze » à un autre, et ainsi de suite). Mais, entre vous et moi, on s’en fout un peu.
Le lieu de la nuit,
Retour critique sur la production, à l’automne 2010, chez Sibyllines, de La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès. 116
Gabrielle Tremblay
L’automne dernier, la metteure en scène Brigitte Haentjens et le comédien Sébastien Ricard ont présenté la pièce La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès. Les représentations de cette œuvre mythique du regretté dramaturge français se sont tenues à guichets fermés, du 16 novembre au 18 décembre, en marge du circuit théâtral officiel montréalais, dans un coin sombre d’un hangar désaffecté de la Petite Bourgogne. De prime abord, le texte de Bernard-Marie Koltès ne s’échafaude pas en fonction d’une courbe dramatique classique. Pourtant, en laissant défiler une seule et même longue phrase sur plusieurs pages, le corps de cette œuvre singulière offre une voix dans la Nuit à un homme esseulé, éprouvé par la vie, marginal malgré lui. Sous la pluie, il fait froid, tout est moche; l’homme se cherche un peu de compagnie, un « camarade » avec qui partager un bref instant et déjouer le vide qui l’assaille de toutes parts. D’entrée de jeu, la prise de parole du protagoniste s’opère dans l’urgence. En s’adressant ainsi à un inconnu, le personnage s’engage dans un périple verbeux de haute voltige où, sous le couvert d’une certaine folie langagière, à mi-chemin entre le monologue et le soliloque, fleurit une puissante critique sociale. Écrite en 1977, cette Nuit de Bernard-Marie Koltès nous parle des solitudes qu’engendre un monde borné sur de larges pans, bêtement cantonné dans des idéologies capitalistes, xénophobes et homophobes. Au sortir de la représentation à laquelle Main Blanche a assisté en décembre dernier, force est de constater – et ce, tel que nous le faisait remarquer Brigitte Haentjens lors d’un récent entretien – à quel point « ce texte n’a pas pris une ride » et s’avère encore tristement d’actualité. Une dizaine d’années après avoir monté ce texte une première fois avec succès, Brigitte Haentjens s’est replongée avec passion dans l’univers koltésien. Le comédien Ricard, quant à lui, incarne avec fièvre ce type paumé,
à bout de tout, mais lucide et critique envers et contre tous, et qui, au détour d’une rue, cause et cause sans pause de tout et non pas de rien. Ce solo impressionnant, qui vient s’ajouter à l’imposante feuille de route de la compagnie théâtrale Sibyllines, met en place les conditions nécessaires, vitales, afin de permettre au public de bien entendre et de recevoir le texte atypique de Bernard-Marie Koltès. De fait, le comédien demeure quasi statique tout au long de sa performance, mais cela n’empêche pas que cette mise en scène de La nuit juste avant les forêts produit du mouvement, beaucoup de mouvement. Interpelé, bousculé, le spectateur s’en prend plein la gueule, captif qu’il est alors du verbe de l’œuvre tout autant que de la tension qu’engendre la posture précaire du comédien, sa voix déferlante, argotique, écorchée, et son regard profond, si loin perché. Ce n’est pas la première fois que Brigitte Haentjens se commet dans un lieu « non théâtral ». Déjà en 1999, sa première mise en scène de La nuit juste avant les forêts est présentée dans le corridor miteux d’une ancienne maison de chambres sur la rue Ontario. Citons également Hamlet-Machine de Heiner Müller qu’elle monte en 2001 dans une vaste salle de l’Union française sur la rue Viger. En 2010, elle récidive donc et propose sa relecture du texte de Bernard-Marie Koltès sur la rue Rose-de-Lima, dans un lieu pour le moins excentré par rapport à l’institution théâtrale montréalaise. De tôle et de rouille, ce sombre endroit a le mérite de nous rappeler les mises en scène de Patrice Chéreau, homme de théâtre français ayant contribué à faire connaitre les œuvres de Bernard-Marie Koltès dès le début des années 1980. Brigitte Haentjens a souvent évoqué son besoin viscéral d’extirper le théâtre du confort de la Scène et de la Salle afin de provoquer de nouvelles rencontres entre les œuvres, les créateurs et le public. Les lieux « non théâtraux » de 1999 et 2001 brillaient d’une indéniable cohérence entre la démarche de la metteure en scène et le propos de chaque texte. Or, quel-
que chose rate quelque peu la cible sur Rose-de-Lima. Nous sommes certes en présence d’un désir manifeste de ne pas être « au théâtre », de nous conduire dans un lieu « autre ». Cependant, il est possible de se questionner sur la justesse du choix de cette adresse en tant que lieu « non théâtral » : le 661 Rose-de-Lima est un espace de diffusion et de création artistique où de petits spectacles de musique et de théâtre se produisent chaque année, où des expositions sont présentées régulièrement. Aussi, trop d’éléments contribuent cette fois-ci à nous faire perdre de vue le caractère alternatif de ce lieu choisi : une table d’accueil où l’on peut se procurer de (superbes) livres et cahiers traitant du « parcours pluriel » de la compagnie théâtrale Sibyllines, les praticables disposés en gradin ou encore le fondu enchainé de l’éclairage qui plonge le public dans le noir au moment de la prise de parole du personnage. Nous gêne également le programme grand format distribué à l’entrée. Un document intéressant, avec de belles images, mais qui s’entête à vouloir tout expliquer, à faire la lumière sur la part d’ombre de l’œuvre et du spectacle à venir : on nous offre une présentation de l’auteur, un mot de la metteure en scène, la liste de l’équipe de production, un profil du comédien et même… un lexique nous permettant de mieux comprendre le vocabulaire koltésien! Démagogique serait ici un bien grand mot, pourtant il est surprenant de se faire ainsi prendre par la main. Bien que pour la metteure en scène, il est « impossible de concevoir [La nuit juste avant les forêts] ailleurs que dans un lieu urbain qui renvoie à d’autres imaginaires que ceux auxquels nous sommes habitués à titre de spectateurs¹ », force est de constater que cette récente création de Sibyllines semble métamorphoser – peut-être involontairement, qui sait, mais tout de même – un lieu de la marge en une petite institution théâtrale. Cette nouvelle proposition autour de l’œuvre de Bernard-Marie Koltès nous
a menés à une traversée intense, souterraine et essentielle de ce texte de la Nuit, en plus de nous permettre d’observer et de ressentir le profond dialogue de création qu’entretiennent Brigitte Haentjens et Sébastien Ricard dans cette quatrième collaboration. Notre seul regret demeure celui du lieu où tout cela se produit. Et secrètement, nous nous plaisons à espérer, pour 2011, une série de supplémentaires dans un cadre un peu moins figé. Pour plus d’informations sur le travail de création de la compagnie théâtrale Sibyllines, visitez www.sibyllines.com.
¹Brigitte Haentjens, « Mot de la metteure en scène » dans le programme de la création de La nuit juste avant les forêts, Sibyllines, Montréal, 2010.
Monomanies de Catherine Harton, aux Éditions Poètes de brousse 120
Éric Doucet
Les recueils de poésie n’échappent pas au taponnage rituel, qu’ils soient achetés ou donnés. Je taponne toujours les livres. Je les use avant de les lire. C’est comme ça je crois. J’aime l’usagé presque neuf. Le un tout petit peu sale. Je taponnai donc le recueil de Catherine Harton. Je jugeai sa couverture. Reluquai la photo de l’AuteurE. Puis je rejugeai la page couverture. J’hésitais. moi vingt ans une adolescence crucifère trop de faucheuses à l’entonnoir soupir Avant même de l’avoir ouvert, un démon sur mon épaule gauche s’est excité. Il voulait que je commence mon article ainsi : « Dans son arrogante jeunesse, Catherine Harton nous parle de la mort, de la vie, de l’univers et du reste…1 ». Je suis passé tout près. J’étais fatigué, j’étais vieux l’espace d’une seconde. J’avais oublié de ne pas être vieux et bang sur ma grande gueule le camion de la connerie. Avant de craquer la reliure, j’écrivais dans ma tête. Et c’était pas du propre. Du haut de mes trois décennies bien frappées, j’ai cru pouvoir dormir sur la switch. J’ai cru pouvoir dire à la vigilance, pire, j’ai cru avoir le droit de lui dire : « T’inquiètes, je suis de retour après la pause. » J’ai couru le risque de laisser la bêtise entrer. Promis maman papa, ça ne se reproduira plus. Entendre le plus moins souvent possible.
Puis je l’ai feuilleté ce recueil. Du bout des doigts. Dédaigneusement. Comme un vrai vieux de droite qui feuillette un journal anarchiste. Mais durant ces quelques instants de bêtise très dangereux, instants qui auraient pu m’être fatals, j’ai rêvé comme un vieux. Et ça, j’ai pas haï ça pantoute. Je me suis souvenu. Les yeux dans le vide interstellaire, l’air emprunté d’un saumon surgelé. Je me suis souvenu de ce Maïakovski que je lisais au millénaire précédent. Je me suis souvenu de ce Maïakovski que j’avais déjà vécu. Ce Maïakovski de ma jeunesse. Malgré le mauvais vin. Malgré les toutes aussi mauvaises traductions. Ses vingt ans qu’il tonnait à la face des siècles. Ses vingt ans qui bousculaient les bureaucrates soviétiques, qui faisaient se sentir toute petite une Intelligentsia française habituée à cultiver la poussière. Je me suis souvenu, comme un vieux. Puis je me suis allumé une wytka. Et j’ai pensé au petit Charlevillois, parti vendre des armes moins sophistiquées que ses poèmes. À vingt ans aussi lui aussi. À peu près. Après avoir rêvé, bien assis dans ma chaise longue du Club Med des trente ans et plus, je l’ai ouvert à nouveau, pour vrai, comme un bon garçon, et j’ai tout relu dans l’ordre. Comme si c’était un manuel d’instructions. exfolie une à une les insultes du cliché
Puis je me suis rendu compte que je soulignais presque tous les vers. Quelque chose de désagréablement efficace se produisait. J’aimais ça. Je repensais à la résonance de tels mots dans un corps de vingt ans. Comment le cocktail Molotov verbal est doux à cet âge. Comment on dit perle ces crachats. À cet âge. Merde. Il n’y a qu’à cet âge qu’on a cette force herculéenne. Cette force de sauter au cou du verbe. De ne jamais lui lâcher la bride. De le martyriser pour en récolter le jus de ses plaies suppurantes. De l’asticoter et de crier qu’on ne peut pas, qu’on ne veut pas attendre que le temps le faisande. Il n’y a qu’à cet âge qu’on peut lui coller autant de tapes sua yeule sans jamais croire que c’en est trop. Mme Harton en fait toujours presque trop. Et ce presque est l’élégance de son talent, de la retenue de sa flamboyance. Le panache de sa vocation. Elle courtise la transgression sans ne jamais perdre le fil. on me prononce froid caricature distorsion quand l’extérieur tombe mal sur mes névroses mon rire devient la taxidermie du vent En tronquant le vers sans marteler la touche Enter, Mme Harton manie l’efficacité poétique de sa voix. La méthode n’est pas nouvelle, mais elle se l’approprie à merveille.
Puis vinrent les multiples conclusions qui attendrirent le mononcle en moi. avec tous mes os un écran bleu pour répartir ma respiration le présent m’élève terreur de ses sous-titres Tendre le vers jusqu’à plus soif. C’est la science dangereuse de cette poétesse. Une sniffette d’air frais je lui souhaite. Même si sa chorégraphie de noyée en devenir est si sublime que la notion même du sublime me revient brutalement en tête. Dans toute sa froide exactitude. Dans toute son horreur. Et puis merde, je vais le dire. Un verbe ça se maltraite, ça se plie de force à froid. Mais ça se Barricodise2 aussi. Un souffle retenu, ça permet de survivre ou de plonger trop profond. Et sur toute l’impitoyable longueur du temps, ça fait la même job. Ça fait la différence entre une vie sur la plage de Nice et une mort sous l’eau marécageuse du sentiment. Grande dame Harton, vous avez l’étoffe des grandEs, vos vers le crient. N’allez pas faire du car surfing sur le premier verbe venu, ni sur le dernier vers tronqué de l’intérieur. Suivez votre propre souffle. Votre souffle qui vous est si propre. Et alourdissez ma bibliothèque au fil des ans. Hé hé, je vous ai eu hein? Mais non, si Mme Harton a autant de souffle, elle n’a pas besoin de ces conseils bidon. Allez hop! Allez la lire! Une monomanie au pluriel, ça risque de faire des petits. Beaucoup de petits pétants de santé.
1
Et j’allais piller D. Adams en plus, sans le citer.
2
Comme dans Barrico, c’est ça, vous y êtes.
« Être éditrice : servir de miroir à l’écrivain »
Entretien avec Marie-Josée Roy, éditrice et directrice de la collection L’écritoire, chez Leméac
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Propos recueillis par Marc-André Boisvert
Marie-Josée Roy enseigne la littérature au Cégep de Sorel-Tracy et est éditrice aux éditions Leméac, où elle chapeaute la collection L’écritoire, spécialisée dans la publication d’essais littéraires. Mme Roy a cordialement accepté de répondre à nos questions sur les rouages du milieu éditorial. MB : Comment avez-vous commencé à travailler chez Leméac ? MJR : Je suis entrée tout simplement par la petite porte en faisant un stage. À ce moment-là, une directrice éditoriale venait de partir pour aller travailler au journal Le Devoir. Je ne l’ai pas remplacée, mais je pouvais faire une partie de son travail: la rédaction des communiqués, les argumentaires, préparer les brochures de la rentrée, présenter les textes... bref un stage. Tranquillement, ils m’ont donné d’autres mandats. Le stage s’est allongé, c’est devenu un emploi à contrat, si on veut. Je suis entrée à l’été et en janvier, la directrice générale, Lise Bergevin, me proposait de diriger la collection d’essais, L’écritoire. J’étais terrorisée (rires). J’étais terrorisée, mais en même temps c’était un super beau défi, puis ça a superbement fonctionné. Je n’ai jamais consacré tout mon temps à l’édition. Ça a surtout été un parallèle avec l’enseignement. MB : Est-ce un parcours «normal» dans le domaine de l’édition? MJR : Je ne suis pas certaine qu’il y ait un parcours typique, mais j’aime beaucoup le parcours que j’ai eu. J’ai pu apprendre des choses plus techniques dans un premier temps, comme comment rédiger un argumentaire ou un communiqué. Donc d’apprendre des choses toutes banales comme celles-là et de tranquillement plonger dans le travail des textes, dans le travail d’accompagnement d’un auteur, ça m’a bien servi. Je ne crois pas qu’il n’existe qu’une sorte de parcours pour entrer dans le milieu, mais il existe
une formation à l’Université de Sherbrooke, en édition. C’est une formation qui m’a intéressée, mais j’étais déjà dans le domaine donc j’ai finalement appris sur le tas. Je n’ai pas de formation d’éditrice, je n’ai qu’une formation de lectrice. J’ai appris à lire puis je continue d’apprendre à lire. C’est souvent comme ça que je le présente. MB : Quelles sont vos responsabilités en tant que directrice de L’écritoire? MJR : Dans un premier temps, j’ai eu à définir ce que je voulais faire de cette collection. On me l’a présentée comme étant une collection d’essais littéraires, de textes très écrits, avec une valeur littéraire, sur la création. La signature que j’ai voulu donner à L’écritoire, c’est surtout des textes qui vont interroger, d’une manière ou d’une autre, le rapport au mot. Il y a donc des avenues complètements différentes qui peuvent être abordées. La signature de la collection c’est qu’il y ait un regard subjectif sur les mots, sur le texte. Et en cela je voulais que la collection se distingue de beaucoup de très bonnes collections où l’on va retrouver les publications de mémoire de maitrise et de thèses de doctorat. MB : Comment se déroule la sélection des essais? MJR : On me soumet des essais, j’en accepte parfois, mais pour L’écritoire, il y a beaucoup de discussions, de «Ah tiens, ce serait justement une idée intéressante pour faire un livre!» Quand je suis arrivée, je travaillais sur des textes en traduction. C’était des textes qui avaient été dénichés avant mon arrivée en poste et j’en ai suivi l’édition. Émile Ollivier, c’est le premier avec qui je me suis dit: «Cet homme-là, je veux travailler avec lui, je veux qu’il fasse un texte sur la littérature.» On a discuté et il m’a soumis une pile de textes, des débuts d’essais, des conférences qu’il avait données, des ébau-
ches d’articles, toutes sortes de trucs. J’ai traversé ça, j’ai fait du ménage, j’ai décelé des thèmes, j’ai décelé des pistes, et à partir de ça, on a vraiment travaillé. J’ai fini par lui proposer une forme de structure et il est parti de là pour faire l’écriture de ce qu’est devenu Repérages. Antonine Maillet, elle, me racontait une anecdote de son enfance et je lui ai dit: «Ça ferait un texte pour L’écritoire». Et finalement, elle a refait tout son parcours d’écrivain, un exercice qu’elle n’avait encore jamais fait. Elle s’est plongée dans cet exercice-là, qui a été, je pense, assez fascinant pour elle autant que pour les lecteurs. MB : Vous éditez aussi des œuvres de fiction. Est-ce après une première sélection que l’on vous propose d’assurer la direction éditoriale d’un texte? MJR : Oui. Parfois je vais solliciter aussi, mais le plus souvent ce sont des textes que l’on reçoit. La première des choses que je vais voir, c’est la qualité littéraire du texte. Il faut voir aussi, carrément, si j’ai envie de travailler sur ce texte-là. Je pense que je ne pourrais pas être compétentedans un univers littéraire qui ne me rejoint aucunement. Je n’ai pas besoin, pour travailler un texte, de me sentir devant un phénomène littéraire, mais il faut que je sente dans ce texte-là que j’ai une prise sur la matière. Et pour ça, il faut qu’il y ait une certaine réciprocité entre le texte et moi. Travailler sur un texte, ce n’est pas faire son texte, c’est accompagner l’auteur dans son projet littéraire. Je serai toujours à côté pour l’accompagner. Parfois le manuscrit va arriver et être presque prêt. Il y aura peu de choses à retoucher. Mais l’auteur ne sera pas lui-même le meilleur lecteur pour identifier qu’ici il y a un noeud, qu’ici il y a un vide, qu’ici il y a quelque
chose de ne pas assez développé. À ce moment-là, je dois faire mon travail de première lectrice, mais surtout servir de miroir à l’écrivain. Ça se passe beaucoup dans la discussion. MB : Quelles sont les différentes étapes par lesquelles le manuscrit complété doit passer? MJR : Il faut accompagner toutes les étapes de révision linguistique, valider ou invalider les corrections proposées. Je vais donner mon avis au directeur de fabrication qui va être en charge de la couverture, de la typographie, etc. Tout cet aspect là, ce n’est pas moi qui m’en occupe mais j’en fais le suivi, si on veut, jusqu’à la fin. Ensuite je dois faire tous les textes de promotion du livre, les textes qui accompagnent le livre jusqu’au lecteur: l’argumentaire (pour que le représentant des ventes puisse en parler aux libraires et qu’on puisse le placer en librairie), les communiqués (pour en parler aux journalistes), je vais aussi préparer les textes pour la brochure de rentrée, préparer la quatrième de couverture... Tous ces aspects-là dans l’idée d’amener le texte de l’écrivain jusqu’au lecteur. MB : Quelle est la ligne éditoriale, chez Leméac? MJR : Essentiellement, ce sont des littératures de fond. On souhaite aller chercher des textes qui vont faire partie d’une oeuvre. On ne vise pas le succès éphémère, mais davantage le texte qui est là pour rester. Quand on sent, par exemple, que l’écrivain propose un texte qui n’est pas encore le texte parfait, le roman absolument fabuleux, mais qu’on sent qu’il y a là une écriture, que c’est porteur d’un projet, on a envie de se lancer dans cette aventure.
MB : Quelle est votre vision du milieu éditorial québécois? MJR : Je pense qu’on peut être confronté assez rapidement au lectorat restreint. On a des écrivains absolument fabuleux au Québec, on a vraiment de belles plumes. Il y a des choses formidables qui se font ici, mais combien d’écrivains vivent de leur plume? À peu près pas. Pourquoi? Parce que nos livres se vendent peu, au Québec même. En pourcentage, nous ne sommes pas nombreux, au Québec, pour lire des livres. Considérant le petit nombre de lecteurs qu’on est ici, c’est fascinant de voir la vivacité du milieu de l’édition. Le débat sur «Est-ce que c’est du gaspillage d’arbre de publier autant de livres ?», il a sa place et c’est correct. Mais si on met ce débat-là de côté, si on regarde ce qui se fait au Québec en édition, on voit qu’il y a énormément de belles choses, que c’est varié et fascinant, malgré le fait que l’on soit si peu nombreux, au bout du compte, à lire des livres.
Dernières publications de L’écritoire: Conversations avec un ami, Alberto Manguel et Claude Rouquet. Janvier 2011 Fais confiance à la mer, elle te portera, Antonine Maillet. Automne 2010 À l’ombre de mes propos, Hubert Nyssen. Automne 2010 Morceaux, René-Daniel Dubois. Automne 2009
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volume 16 | numéro 02 | printemps 2011
13 Conjurer le souvenir Pier-Alexandre Arial 15 4 Julien Gagnon 23 À la longueur crue de l’année te dis Félix Bowles 25 Les miroirs se brisent Do tête Anne Lugens 27 Captain Gabrielle Laroche 34 M M Jetten 37 Veillée Sara Dignard 38 Mémoire at deux bums tendent au bleu Julien Lavoie 47 A rilleux escaliers Jean-François Rochon 53 Comm d’un juge par lui-même Thomas Wagabond 59 L Marc-André Durocher 70 Qu’est-ce qui vous rend d’hiver 2010 (LIT-2250-40) 73 Mots japonais SS Nau Maxime Dion - Catherine-Alexandre Briand - Marc-And Joëlle Turcotte 110 De la tempête au goulot - Les mette 113 Une ré-réédition du 1er d’Hervé de Gabrielle Tremblay 120 Monomanies de Catherine Josée Roy Marc-André Boisvert
Crédits : Silent Shot
42nd avenue Edith Viau 16 Les cargos de la nuit e Félix Bowles 24 Peux-tu comprendre ce que je ominic Thibault 26 Depuis ce matin je coule de la Millimètres Émélie Cadieux 35 Une heure Léonie tomique Mariève Maréchal 43 Saynète yousque Au sommet de ma tour surplombant de pémencer par la faim Diane Landry 54 Le meurtre Le modèLe de rien Catherine Côté 61 Sans titre d heureux ? Étudiants de l’atelier d’écriture I, session uchbauer 81 Atelier in situ - métro Sara Dignard dré Boisvert - Mélissa Labonté 107 La folie de côté s bouteilles de Sophie Bouchard Jessica Guille47 Olivier Laurence de 22 116 Le lieu de la nuit e Harton Érik Doucet 124 Entretien avec Marie-