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Vol 16 no 1 : Sans thème

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édito 7

L’équipe de rédaction

Entre l’attente et l’absence survit l’imaginaire.

L’imaginaire : ce qui n’a pas lieu, ce qui n’a plus lieu. Ce vers quoi on ne peut plus revenir. « Aujourd’hui le présent n’existe plus ». Le mur des souvenirs entre nous et les mots, entre nous et notre souffle. La peur d’oublier, toujours, dresse une page vide, nous amène à l’inconscience.

Le temps se suspend au-dessus des regrets : et si j’avais patienté une seconde de plus ?

Le manque est pourtant partout, mais la place que tu laisses vide est précieuse – comme un sablier qu’on aurait oublié de retourner. Et dans l’idée d’un retour surgit le possible de nous. L’imaginaire retient ton souffle tandis que les grains ne tombent pas plus au sud.


me l’intimité abordée de biais Félix Bowles 16 Deux ’impossibilité Maryse Andraos 20 L’automne des tes Pier-Alexandre Arial 27 Le pigeon Yoan Lavoie Thibault 40 Dimanche 1993 Suzanne Vallières-Nollet ts Diane Landry 44 pensée Lula Carballo 45 Fleur ouchard 53 Devenir un grand écrivain Maxouel abonté 66 l’homme de la nuit Gabrielle tremblay a guillemette 76 L’humble lieu du retrait Ludivine de Nepveu Villeneuve


Parallèle 64 13

Catherine-Alexandre Briand

Il y a huit jours, un brise-glace quittait le port en direction du Groenland, tu m’envoyais alors une carte postale que je recevrais une semaine plus tard. Elle n’avait rien d’étonnant, une bordure blanche, une jeune femme photographiée un verre de vin à la main, le nom d’une galerie d’art au verso. La jeune femme ne sourit pas, elle fixe quelque chose qui se trouve hors du cadre. Ton écriture toujours aussi gauche, surtout lorsque tu tentes de la rectifier. Je ressens à la vue des pattes de mouche les tremblements maladroits de ta main. Tu m’y parles de trois fois rien, d’un possible retour et, derrière ce mot, je sens l’idée d’un nous qui se profile. Pourtant, il fait froid ici. Déjà. J’ai teint mes cheveux en rouge. Sur le brun, cela donne plutôt des petits reflets brulés qui s’agencent à l’automne. Je bois du thé et porte ces vieux gants qui découvrent le bout de mes doigts. Dans l’absence, je marche des heures à travers les rues grises et jaunes et or. En nos têtes, toujours une mélodie. Il ne pourrait y avoir de marche sans rythme, et l’automne est pour moi un grincement de violon. De ma fenêtre, je peux observer la ville et les passants qui vont acheter leur pain. Pourtant, je fixe plutôt l’arbre et la vie qui s’y déroule. Il n’y a plus un matin sans vol d’oiseaux. Deux ivrognes s’engueulent sur le perron de l’église d’en face. L’un a de longs cheveux blancs et une casquette beige, laide. Le plus grand tient dans sa main une bouteille cachée dans un sac de papier brun. Sur leur gauche, une statue du Christ tend les bras vers la pelouse. Les grandes portes de bois ne leur offriront aucun refuge.


Tu m’avais avoué avoir joué du piano, il y a longtemps. C’était tout toi, riche d’un talent usé à la corde par une peur de vivre. Pourtant, je t’aurais vu, fumant, installé sur un petit tabouret noir à tester les accords, l’oreille penchée sur le clavier. C’est l’automne sans fin et les feuilles humides donnent à la ville une odeur de tabac, comme celle de tes chemises, de ton chapeau.

Ta sœur est venue chez moi. Elle a aperçu ta carte sur le frigo et a souri. Ta sœur est fragile. Sur la table, son verre a fait des éclaboussures. Un malaise ou quelque chose, il a fallu qu’elle aille prendre un bain. Je n’ai posé aucune question et j’ai fait la vaisselle en écoutant le clair de lune à la radio.

Huit jours trop tard. Tu reviens toujours huit jours trop tard. Si bien que maintenant, tu ne reviens plus, par peur de nous croiser en avance ou peut-être de nous croiser tout court.


Comme l’intimité abordée de biais 15

Félix Bowles

on cherchera en vain la joie cachée d’un matin froid – toutes ces occasions où se refaire – le sens profond de l’inclinaison de la tête et – enfin – la même peur de se saisir enfin ne te méprends pas un grand calme couve quelque part en toi et en toutes choses va à la rencontre de l’essentiel – à la longueur crue de l’année – cette insupportable perfection de la réalité entrer doucement – sortir – contemple tout dans l’écart si bien que la trace s’installe en durée quelque chose un peu comme l’intimité abordée de biais.


Deux saisons au nord de l’abandon 16

Félix Bowles

de l’attente que cherche
 le buveur dans l’arc sous l’hiver
 recueille en toi le déversé des jours
 et puisses-tu te souvenir de tes prières
 au matin revenu d’entre les morts
 couche-toi sur la terre
 que je refasse enfin tes liens détendus
 fais dos au monde
 et dors de ce silence d’avant la forêt.


L’impossibilité 17

Maryse Andraos

1. Chaque fois qu’on se voit, c’est la même histoire. On se dit qu’on s’aime à mots couverts, sans se toucher. Tu te couches sur l’herbe, tes cheveux lisses en auréole autour de ta tête, tu cesses de me regarder. Je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus si je dois m’étendre ou continuer de te parler, posément, le dos droit, les jambes croisées. Un instant, je m’imagine couchée, la tête sur le coude, l’autre main caressant ton ventre. C’est obscène. Alors je reste dans mon petit cercle de gazon, je reste dans ma distance. Je plonge dans nos souvenirs, dans ta voix qui m’accuse d’être froide. Je te dis que je ne sais pas comment. Je ne connais pas les règles du jeu. Mais c’est si facile, me répètes-tu. Ce n’est rien, ça vient tout seul. On parle comme ça, comme s’il s’agissait des autres, mais on sait très bien qu’on parle de nous. Qu’on est en train de jouer le jeu, précisément. Il faudrait juste qu’on ose. Que l’autre ose. Toute la soirée, on attend le bon moment. Mais ce ne sera jamais le bon moment, et ça, on le sait aussi. On regarde la soirée passer, on se parle de ce dont parlent les amies. On se quitte, on s’en va seules sur nos vélos. C’est déchirant.


2. Je ne t’appartiens pas, tu ne m’appartiens pas. C’est notre contrat. C’est l’implicite de toutes les relations, de toutes les amitiés. Pourtant, c’est avec toi que j’apprends à connaitre la jalousie. J’entre dans ma jalousie comme dans notre jeu. Je la décortique, couche par couche, comme un ognon. Je me rends chez toi. Il y a beaucoup de monde. Je reste là et je regarde. Je me range parmi ces gens qui te désirent, à la file indienne. C’est si commun de t’aimer. Chaque fois, il y a un garçon, jamais le même, avec lequel tu échanges des gestes d’affection. Je me demande comment il peut te plaire, comment vous en êtes venus à vous toucher pour la première fois. Ce sont ces premiers gestes qui me fascinent, ces gestes que je n’ai pas posés. J’entre dans la jalousie des autres. Celle de ton amoureux éconduit que je croise au détour d’une rue. Il me parle de toi. Il voit en moi une confidente neutre, inoffensive. Je suis la seule à connaitre ce qui nous relie. Je me tais. Je respecte son amour, je respecte sa jalousie. Ils sont inscrits dans le temps, dans l’expérience. Moi, je ne fais que spéculer. Je suis amoureuse de ton image. Je suis amoureuse d’une impossibilité.


3. Je t’oublie. Pendant des jours, je m’exerce à cesser de t’aimer. Je me défends. Plus jamais. J’ai l’expérience. Je connais ce chemin-là. Je me répète mon petit mantra : je n’aime pas souffrir pour rien. Je me convaincs que tu n’es rien. J’y réussis, je repousse ton image d’un léger mouvement de la main, comme une abeille sur la terrasse d’un restaurant. Et tu reviens. Tu te tiens devant moi, tes cheveux noirs se fondent dans ton manteau noir. Je n’arrive pas à fuir, je m’avance. C’est l’hiver, le froid nous coupe la parole. On parcourt les rues, la neige et la glace prennent la teinte bleutée des lampadaires. Un festival a précipité toute la ville dehors à la recherche d’un oubli. Nous aussi, on veut que la solitude finisse. On chante un refrain de Barbara : Je ne sais pas dire je t’aime, je ne sais pas, je ne sais pas... On s’embrasse au milieu des arbres roses du palais des congrès. Je n’arrive pas à t’emmener chez moi. Et pourtant, tu insistes en silence. Tu restes debout dans le métro sous la lumière des néons qui vacille. Tu me fais comprendre que ça pourrait être possible. Je nous imagine, nues, je m’imagine violant ton image. Je m’en irai seule. C’est mieux comme ça. Je t’aime avec ton manteau noir. C’est tout.


L’automne des autres 20

Isabelle Thisdale

Mes doigts effleurent la fibre du papier la peau du mort et de l’Histoire Un textile tissé à même notre peur d’oublier Essoufflés de ne jamais finir


Le sifflement du train me ramène à la maison j’entends les fantômes dans le bruissement des feuilles Ils me parlent d’amour fauve, de mélancolie des vies d’avant, des morts aussi Leurs mains décharnées, diaphanes photophores filtrent avec soin la dernière lueur de l’automne À travers ces écrans incongrus m’apparait la certitude d’une communauté secrète Je trempe un doigt dans la lumière liquide et peins l’horizon de tons vifs, adéquats Ma main qui parcourt les arbres invente une forêt, un asile.

Dans le crépuscule qui s’alanguit de mourir je creuse un refuge pour nos âmes d’éperdus Une alcôve de sel blanc devient le lieu de notre rencontre fortuite et c’est dans le silence propre à novembre que nous regardons le ciel réinventer nos vies


Devant le firmament maintenant gros d’étoiles j’écoute la berceuse que tu chuchotes sans pudeur Tes lèvres engourdies psalmodient une incantation, une légende mystérieuse Du sol s’élève alors une rumeur ancestrale qui joint à ton chant un bourdonnement plaintif

Cette litanie parle d’une enfance révolue, regrettée et tu la poursuis jusqu’à ne plus savoir parler Dans ta bouche désertée par les mots ne subsiste maintenant que le gout de souvenirs sépia

Ton corps me murmure ta mémoire dans une langue étrangère La séparation est imminente, l’attente devient supportable Tes doigts sur mon visage tracent le pacte d’une prochaine rencontre La nuit de novembre voit s’éteindre nos deux corps de nomades pleins d’une promesse dont nous seuls connaissons les enjeux


Les matins en miettes 23

Pier-Alexandre Arial

« La ville est l’aliment préféré des chiens. »
Daniel Pennac La grisaille assiège la ville depuis trois semaines. On attend tous que quelque chose se passe. Que le soleil renaisse ou quelque chose comme ça. L’hiver agonise en silence et ça me plombe le moral. La lumière est souillée comme dans les contes de Bukowski. J’ai les deux pieds dans sa folie ordinaire. Huit heures et demie. Il y a le matin sans âme qui stagne dans ma cour. Je suis quelque part entre le terne et le glauque. La cuisine est sombre, elle doit broyer du noir elle aussi. La cafetière a rendu l’âme hier. Rest in peace, ma chère. J’avais oublié de l’éteindre, elle a dû rester allumée toute la journée. Elle a veillé en silence jusqu’à ce que ça sente le roussi. C’est un bête oubli, l’infime détail qui fait toute la différence. J’ai voulu réparer la machine mais rien n’a fonctionné. J’ai passé une heure à l’éventrer, à tâtonner ses maigres entrailles. Rien n’y a fait, elle est morte. Je n’aurai pas de café aujourd’hui, ni demain : hors de question que je sorte de chez moi par ce jour de cendre. Ça m’abimerait encore plus. Mieux vaut éviter les miroirs aujourd’hui. Corleone s’active à l’étage. Mon colocataire : un berger de Bergame au poil long, tout de gris et de noir. Ma copine, Sophie, l’avait ramené de son voyage en Sicile il y a cinq ans. La copine est partie depuis longtemps mais le chien, lui, est resté. Sophie s’est lassée de lui comme de moi. C’est un chien bien gentil, maladroit, toujours enjoué. On l’avait d’abord surnommé Calamité. Durant les six premiers mois, il cassait chaque jour quelque chose. La fatalité quotidienne; un verre, une assiette, une lampe, un cellulaire, n’importe quoi, immanquablement, ça se fracassait au sol avant qu’on ait pu cligner de l’œil. Je ne le grondais jamais mais Sophie s’exaspérait devant mon indulgence. Le chien a dû comprendre que ça créait des tensions dans


notre couple, il a soudainement arrêté de briser des trucs. On l’a alors nommé Corleone. Ça n’a pas suffi pour dissiper les tensions, Sophie est partie trois semaines plus tard. J’entends la bête dévaler l’escalier, il déboule les marches. Sa vie est une aventure constante. Un émerveillement chaque jour renouvelé. Il ne doit même pas savoir ce qui l’attend au bas des marches. J’envie souvent son enthousiasme envers tout ce qui l’entoure. Corleone entre dans la cuisine et me fixe pendant un long moment. Ses yeux me souhaitent le bon matin. Le regard de Corleone m’a toujours plu : des paupières lourdes, des pupilles sans profondeur, sans étincelle, aucune lueur ni reflet de quoi que ce soit. C’est un regard trompeur. On a développé une jolie complicité, lui et moi. On n’a pas besoin des mots pour se comprendre. On n’a besoin de rien. C’est peut-être ça l’amitié. Je m’applique à déjeuner lentement pour étirer la routine matinale jusqu’à midi. Corleone gruge un os et garde un œil sur moi. Il attend que je me lève. Il anticipe sa promenade quotidienne. Je lis le journal au complet. Puis le relis à l’envers. On annonce de la pluie en fin de journée. Un accident a fait neuf morts la nuit dernière. Les bonnes nouvelles se font rares. Je me sens acculé au pied du mur. Entre deux conquêtes, mon père disait que la vie est un mur vide de sens. Ce n’était pas vraiment un optimiste, mon père. Il affichait pourtant toujours un impeccable sourire. Les joies de l’adultère, j’imagine. J’aimerais terminer le sudoku mais je bloque. Je lance un coup d’œil blasé au chien qui se met à battre de la queue. Tout passe par le regard. Sa queue touffue cogne sur le pied d’une chaise. Le chien croit alors qu’on frappe à la porte, il se redresse et émet un jappement sourd. Je le calme simplement


en fronçant les sourcils. Tout par le regard. Mais je perds le fil de ma réflexion, mon sudoku est condamné. Il restera éternellement troué. Comme tout le reste, inachevé, abandonné. Pendant ce temps, Corleone s’imagine sa promenade : la côte qui mène au dépanneur, la rue qui longe le golf, le sentier jusqu’au parc, puis le chemin en sens inverse. La même route qu’hier. Mille pas mille fois répétés. Pourtant, nous n’irons pas aujourd’hui. Le chien s’impatiente : il va lui-même chercher sa laisse dans le vestibule. Le tintement résonne dans toute la maison. Il vient s’assoir près de moi et émet un gémissement désagréable. « Pas aujourd’hui, Coco. » C’est dit avec fermeté, j’ai tranché la question. Mais ça ne le convainc pas. Il continue, le chien, il gémit et gratte de la patte. Il doit aller se promener. C’est une conviction profonde, c’est viscéral, ça le transcende. Il se dandine, il remue la queue, la laisse entre les dents. Je fais semblant de l’ignorer pendant un moment. C’est tout con, je fixe un article lu et relu dans le journal. Bête comme tout : je n’ai aucune envie de sortir alors je fais semblant de lire. L’hypocrisie face à un chien. Il n’y a que moi pour m’enfoncer comme ça. Corleone n’est pas dupe et insiste. Il couine, il se tord à mes pieds. La promenade ou la mort! Il m’énerve de plus en plus, j’en grince des dents. Il ne cesse de pleurnicher en agitant la laisse. « ARRÊTE ÇA! » J’ai rugi ça avec colère. Et il n’arrête pas, il continue de geindre et de geindre encore. Il m’implore de son regard imbécile. Il me pousse du museau, mordille ma pantoufle. Il exagère. Quelque chose en moi explose alors. J’ai pris feu de l’intérieur, d’un seul coup. Je l’ai repoussé avec violence et il s’est cogné la tête sur le pied de chaise. Il a compris le message et il est parti la tête basse, sous le choc. Je l’ai presque assommé. Ça s’est fait en un spasme. Trop rapidement. Je déteste les impulsions. J’ai la mâchoire serrée, le cœur aussi. J’ai la honte


dans la peau, bien incrustée dans la chair. L’horloge affiche dix heures vingt. Mes doigts s’activent, stylo en main, mais je suis ailleurs. Je griffonne un Tintin approximatif dans un coin du journal. Le seul personnage que j’aie appris à dessiner. C’est devenu mécanique, il n’y a plus que le bras qui s’active. Mais aujourd’hui, il est encore plus laid qu’à l’habitude. Pauvre Hergé. Dehors, il fait toujours aussi sombre. J’ai le regard éteint et mortifié. Je me perds en moi-même. Mais soudain, j’entends un fracas à l’étage. C’est un bruit de vitre qui éclate, un objet réduit en miettes. Je reste assis là, plongé dans l’abime. Corleone peut bien saccager la maison si ça lui plait. Il mérite bien sa vengeance. J’entends ses pas lourds et gauches. Il ne brise pourtant rien d’autre. Il piétine sur place, il doit être en train d’examiner les dégâts. J’entends quelques marches qui grincent, il redescend tranquillement les escaliers. Quand il arrive à la cuisine, il se tourne vers moi avec un air meurtri. En s’avançant, sa patte laisse une large trace couleur carmin. Il se couche à mes pieds, le sang coule sans retenue sur le carrelage. Une vilaine blessure à la patte, il a encore un morceau de verre planté entre deux griffes. Tandis qu’il m’observe en silence, les larmes me montent aux yeux. Je me mets à pleurer sans retenue. Pleurer pour tout. Pour ce chien blessé, évidemment, mais aussi pour la lointaine Sophie. Je pleure pour mon père et ses conquêtes, pour les neuf morts de cette nuit. Je pleure pour la cuisine qui broie du noir, pour la cafetière éventrée et le sudoku troué. Je pleure pour le jour-cendrier, pour toute la grisaille en moi, pour cette chienne de vie. Mais surtout, surtout, je pleure pour ce chien au regard trop doux. Il y a toute l’humanité dans ce regard. Toute l’humanité s’est tournée vers moi à cet instant. Elle m’a pardonné, elle m’a secouru. L’univers a témoigné en ma faveur. Et le soleil s’est frayé un chemin à travers les nuages. Les vents sont bons. La cuisine s’est illuminée. Le ciel promet des jours meilleurs.


Le pigeon 27

Yoan Lavoie

Lhom sort de chez lui, comme chaque matin. Il dépose sa valise par terre, met son journal sous son aisselle, sort son trousseau de sa poche et verrouille la poignée de la porte d’entrée, qui est à ce moment précis une porte de sortie. Lhom se retourne, remet son trousseau dans sa poche, reprend sa valise et descend les trois marches du balcon. Aujourd’hui, il ne sait trop pourquoi, il est heureux. Le pigeon mange une frite. Lhom traverse la rue, souriant. Il envoie la main à l’enfant derrière la clôture de broche, qui le salue à son tour. Son téléphone le prend de court : un nouveau message texte. Lhom s’arrête, saisit l’appareil, pianote jusqu’à la messagerie, ouvre le message : « Je t’aime! » Ses yeux se ferment sur son sourire, le temps s’arrête, le soleil brille. Le pigeon se perche sur la gouttière du marché. Lhom resserre le nœud de sa cravate, reprend sa marche, et perd pied dans un repli du trottoir. Il retrouve son aplomb, regarde sa montre, puis continue. Le vent lui souffle quelque chose comme une musique. Sa gelée sèche, il est beau, il sent bon. Le pigeon roucoule. Comme à son habitude, Lhom s’arrête à la fruiterie pour s’acheter une pomme et un café. Il est bien. Devant la porte, son regard dérive vers le sol, sur un billet de vingt dollars. Lhom regarde autour de lui, se penche, empoigne le billet, puis le met dans sa poche. Il pousse la porte de verre et la retient pour faciliter l’accès à deux vieilles dames, chacune coiffée d’un sac. Il est bon, il est jeune, il est riche.


Le pigeon caracoule. Lhom croque dans la pomme. Un bruit osseux de croustillance résonne entre deux bâtiments. Le jus lui coule sur le menton. Il éponge du revers de la main, gardant le fruit en équilibre entre son pouce et son majeur, son journal sous une aisselle, sa valise maintenant sous l’autre. Un écureuil le salue. Lhom le voit, mais fait semblant de l’ignorer. Le pigeon ouvre les ailes. Une mousse se dépose sur la chemise de Lhom. Lhom s’arrête, met son café sur un banc de parc, penche le menton, écarquille l’œil et la retire du bout des ongles. Le pigeon s’envole. Une main sale se tend vers Lhom. Lhom cesse le pas, compatit, s’attendrit, sympathise. Le pigeon plane, à toute allure, comme une flèche. Lhom sort un billet bleu, et le place dans la paume. La main sale le congratule. Le pigeon fend l’air. Lhom s’arrête à la lumière rouge, se redresse, respire, s’apprécie. Le pigeon file, fonce, vrille, accélère, triplaxelle, dare-dare, pourfend l’air, coupe le vent.


Le téléphone sonne à nouveau. La lumière passe au vert. Lhom dépose sa valise, jette son gobelet de café dans un bac à recyclage, mais garde le journal sous son bras. Le soleil brule, les voitures vont trop vite. Lhom tâte ses deux poches, plonge sa main dans la bonne, y retire l’appareil, ferme les yeux, sourit. Son cœur palpite, sa moelle frissonne, les moteurs grondent. Lhom pianote jusqu’à la messagerie, dans un aveuglement tactile. L’amour, l’amour, l’amour! Le feu tourne au jaune. Lhom reprend sa valise, expire de joie, ouvre le message, puis avance le pied. Le pigeon lui traverse le crâne.


Le train 30

Julien Gagnon

Je voyageais depuis plusieurs semaines et me dirigeais tranquillement vers la capitale. Pourtant, je n’avais aucune idée du chemin à emprunter pour parvenir à bon port. Je tentais désespérément d’atteindre une bourgade, un hameau oublié où se trouvait jadis une gare qui m’emmènerait vers le nord. Je suivais la route, happé par la terre asséchée, et calciné de pied en cap. Cette journée-là, le soleil plombait sur le sol rougi. Les grillons stridulaient, créant un tintamarre impressionnant. Mes jambes m’imploraient d’arrêter une fois pour toutes. Lorsque j’arrivai au village tant convoité, je fus atrocement déçu par la décrépitude des lieux. Les rares habitants étaient allongés dans leurs demeures en tôle rouillée. D’autres, assis sur des chaises de plastique, discutaient devant une gargote. Une femme en tablier remplissait les verres de clients qui l’ignoraient. Je m’arrêtai face au petit groupe, lâchai mon sac de cuir et fit signe à la dame. On m’invita à me désaltérer. J’examinai la vitrine où l’on exposait la nourriture. Les mouches voletaient vainement autour de l’étal tandis qu’un enfant agitait une énorme feuille de bananier pour les éloigner. Trois mets suaient dans le minuscule kiosque: un bol de têtes de poissons aux piments forts, un plat de riz blanc et une assiette de verdure. Je fis un signe circulaire du doigt pour faire comprendre à mon hôte que je voulais gouter à tout. On me servit, en plus des trois plats, un verre d’eau tiède. Bon dieu que c’est épicé! Je pleurais du coin de l’œil et m’étouffai avec une arête. Je repoussai mon assiette, dépassé par les évènements. La femme au comptoir insista pour me servir une deuxième portion. Je voulais crier « non! » mais les mots me manquaient. Je refusai poliment en mettant une main sur mon ventre, signe universel de satiété. La dame ne me regardait pas; elle m’imposa une


gigantesque louche de piments incendiaires. Je souris et tentai de manger en camouflant ma douleur. C’était décidément trop relevé. Je toussai et un bout de piment me sortit par le nez. L’hilarité s’installa sur la terrasse. Les hommes basculaient sur leurs chaises et se tapaient les cuisses. La propriétaire pointait la scène à ses enfants pour qu’ils profitent du spectacle. Les enfants gloussaient. Je m’ennuyais de ma terre natale. Une fois bien brulé par la deuxième portion, je pris mon calepin, véritable allié depuis le début de mon périple et je dessinai une voie ferrée. « Tchou! Tchou! » mimai-je en klaxonnant dans les airs. L’assistance rit de nouveau. « Ha, ha, ha. » Dans la cacophonie générale, on me pointa une direction. Je remerciai l’assemblée, payai et m’orientai vers la gare. * * * Une gamine aux cheveux roux me suivait sur le chemin crasseux, une jupe blanche retroussée sur ses jambes fines. Ses habits immaculés détonnaient. Elle me fit un sourire taquin. Le soleil qui éclairait sa chevelure traçait le contour de son visage angélique. N’importe qui aurait succombé à sa beauté innocente. Je l’aurais bien mise dans mon sac mais il était déjà trop lourd. Dommage. * * * Après une marche qui me parut interminable, j’arrivai à un semblant de gare. Nulle trace d’employé, aucun horaire affiché. Deux panneaux plantés sur des piliers de bois me narguaient. Malheureusement, je ne pouvais déchiffrer un seul mot. Bon sang! Les piments me donnaient des gaz. J’avais chaud et ma dernière douche remontait à plusieurs jours.


Je contemplais la voie ferrée: deux longues traces rectilignes se perdaient à l’horizon. Je devais trouver une solution à cette impasse. Je m’étais souvent tiré d’affaire et faisait encore confiance au destin. Quel plan devais-je adopter? Je pouvais assurément passer la nuit dans la station, attendre le prochain wagon puis tenter de gagner la capitale. Ainsi, je rejoindrais l’Amérique par avion. Et si le train ne venait jamais? Et s’ils finissaient par me rattraper? S’ils m’avaient talonné depuis le début... Mais non, t’es parano, PA-RA-NO. Personne ne t’a suivi dans ce bled perdu. Je scrutai les alentours pour me rassurer mais ne trouvai que de la terre assoiffée, toujours le même sol ferreux. Un troupeau de chèvres traversa les rails. Les pauvres animaux broutaient les quelques herbes rabougries cachées çà et là. Le bétail était maigre comme le berger qui les accompagnait. Les cloches accrochées au cou des bestiaux tintaient en une symphonie monotone. Le temps passait trop lentement dans ces lieux étrangers. Le soleil amorçait sa descente vers le centre de la Terre. Je rageais et maudissais mon dieu. * * * Au loin, un solitaire âgé trônait dans une maison ravagée par la guerre. Un pan de mur écroulé laissait entrevoir l’intérieur des pièces sens dessus dessous. La structure tenait de justesse. Le patriarche paraissait serein au milieu des décombres et me regardait avec amusement. Vous ne risquez pas de croiser un train par ici. Le vieux m’expliqua que la gare était désaffectée depuis plusieurs années. Autrefois, il s’agissait d’une halte secondaire. De là, les trains serpentaient


vers les montagnes. Aujourd’hui, seuls les cafards et les sauterelles parcouraient les rails désertés. On les appelait les derniers voyageurs. Et qu’est-ce que vous faites au milieu des décombres à contempler la voie ferrée? Je patiente. L’ancien continua ses explications et m’apprit qu’il exerçait jadis le métier de contrôleur de train. Depuis l’arrêt de la circulation, il n’avait d’emprise que sur son existence et errait dans la gare fantôme. Le travail lui manquait et il s’ennuyait atrocement des foules et des Occidentales de première classe. Malgré tout, il semblait heureux dans sa petite maison délabrée. La brise était fraiche le matin, et le soleil, coloré le soir. Qu’exiger de plus? Je pris un moment pour le regarder et réfléchir un peu. Il me restait peu d’énergie, juste assez pour comprendre l’importance de cette marche entreprise depuis des semaines. Plus qu’un simple voyage, c’était la quête d’une vie. Le mouvement s’imposait par-dessus tout, comme une nécessité. Il faut que je rejoigne la ville, je ne veux pas crever ici. Tu ne peux pas mourir. Ta jeunesse te protègera. Vous racontez vraiment n’importe quoi. Je craquais. Décidément, je baignais dans un beau merdier. J’aurais aimé m’époumoner afin qu’on m’entende au loin. Qu’on me prenne par la main et me raccompagne vers des contrées plus clémentes. Je me mis à cogiter intensément. J’imaginais que je quittais le sol pour de bon et que mon corps s’élevait doucement dans les airs.


Inutile d’essayer. Les habitants de ce pays ont arrêté de rêver depuis trop longtemps. Ta seule chance est de t’accrocher à quelque chose de tangible. De tous les scénarios échafaudés pour ma fuite, celui-ci n’avait jamais traversé mon esprit. J’étais affalé sur mon sac de cuir dans une gare abandonnée à discuter avec un vieil écervelé. La situation s’aggravait. Cesse tes conneries et viens t’assoir près de moi. Pardon? J’ai du vin de palme. Je le gardais pour une grande occasion. Today is the day... Je demeurai perplexe. Allais-je vraiment m’arrêter ici, en plein milieu des décombres? Et ma quête, qu’en adviendrait-il? Je cherchais à avancer, poursuivre à tout prix et ne jamais revenir sur mes pas. Si on me tendait un piège? Et ce convoi qui n’arrivait jamais... Cette absence me hantait. Qu’y a-t-il de pire que d’attendre ce qui n’existe pas? J’étais torturé. D’un côté, le contrôleur édenté faisait la moue, de l’autre, la terre et la chaleur m’épuisaient. Personne ne volait à mon secours. Mon esseulement appelait une décision. Je devais aller de l’avant. Toujours vers le nord, pour garder la raison, pour garder le cap. Après un moment d’hésitation, je me redressai. Je pris mon sac de cuir et me dirigeai vers la maison en ruines. Pour un bref instant, je connaissais mon itinéraire et je me permettais de vivre le moment présent. Je pouvais enfin m’assoir, me reposer. Finies la course et la déroute. Un sourire en coin se dessina sur mon visage d’errant. J’avais découvert l’oasis perdue, le refuge inespéré. Le vin de palme était fort, mais réconfortant. Le contrôleur de train jubilait ; il avait maintenant de la compagnie. Il pouvait enfin se souler avec un invité digne de ce nom.


Nécrosé 35

Dominic Thibault

J’ai une mémoire instable, pleine de trous, qui décharge dans tous les sens. Une mémoire rapide qui tourne tourne sur elle-même comme un petit garçon qui cherche à s’étourdir. En quelques secondes, ma première clope dans le parc et ma première lampée de cyprine. En quelques secondes, ma mort à quinze ans et ma naissance à dix-neuf ans. C’est rapide. Plein de petits flashs : toutes les personnes que j’ai aimées, toutes les personnes que j’ai connues. Actuellement, je ne sais pas lesquelles sont encore vivantes ni lesquelles sont mortes. Je ne cherche pas à savoir. Ça va trop vite. Et ma mémoire tourne tourne sur elle-même, et je suis malade de mon âge si jeune. Beurk! Des traces de vomi partout par terre.


Ma maladie c’est comme défoncer des portes avec une tête en sang : ça ne s’explique pas, ça ne se comprend pas, ça se ressent. Un espace minuscule où je cherche à grandir grandir pour ne pas suffoquer. L’angoisse d’être enfermé dans un corps, de ne plus pouvoir respirer, de manquer d’amour. La peur liée à tout ça. C’est ça ma maladie. On ne peut pas en guérir, mais souvent je me dis le contraire. Alors je cours vers la défonce, me brule les doigts avec des allumettes. J’y gagne d’énormes ampoules sur les mains. Des ampoules qui crèvent lorsqu’elles sont écrasées par le malheur.


Je crois qu’être heureux c’est possible quand on cesse de courir après les chiens. Oui, c’est possible. Il suffit de s’arrêter et de respirer respirer. Pomper tout l’oxygène qui nous entoure. Je sais comment faire. Des actions très simples : m’assoir au milieu d’un escalier et fixer la hauteur toute la journée ou encore prendre le temps de caresser les cheveux d’une femme jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Je sais comment faire. Des actions très simples, très possibles, mais très dures à accomplir. On ne peut pas se tirer une balle dans le pied sans volonté et sans désir. Il faut avoir la volonté et le désir de le faire. C’est comme pour être heureux; on ne peut pas être heureux si l’on n’a pas un profond désir de l’être. Moi, j’ai peur du désir; ça me rend malheureux.


Je vis des deuils dans une maison pleine de murs. Des charniers, des membres humains, des passions mort-nées. C’est terrible, noir noir tout partout : mon plafond, mes vêtements, mon humour. On ne peut pas vivre là-dedans. On ne peut pas être sain d’esprit dans cette maison. J’entends les bruits de décomposition du matin jusqu’au soir. J’entends les cadavres immobiles qui bougent. Et je me pète la tête contre les murs, et je me rends compte que ça ne sert à rien. Je veux rester lucide, mais je ne veux pas sortir. Dehors c’est plein de vivants et je ne fais plus confiance aux vivants. Rester ici et vivre des deuils.


Le plus dur des deuils, c’est le mien. Dur de comprendre que je suis mort, que ma tête tombera sans résistance lorsqu’on viendra la couper. Beaucoup ont essayé, mais ils n’avaient pas de couteau. Seulement des mains pour m’étrangler. Ça ne sert à rien quand on est mort; le sang n’atteint déjà plus le cerveau. Un état fragile. Tout est de ma faute : je n’aurais pas dû avaler tant de deuils sans les vomir, je n’aurais pas dû vieillir si jeune, je n’aurais pas dû m’enfoncer dans la défonce quand j’étais malade. Mea culpa qui ne sert à rien. Aujourd’hui le présent n’existe plus. Il ne reste que le futur du passé. Mort mort mort. Est-ce que quelqu’un aurait une dose pour moi? Je suis fatigué d’être mort.


Dimanche 1993 40

Suzanne Vallières-Nollet

Souvent, le dimanche, juste après la messe, il venait diner à la maison. Maman achetait un pain belge à la pâtisserie, et quelques meringues quand je l’accompagnais. Je revois la voiture mauve bourgogne stationnée devant la maison. Assis au bout de la grande table, il parle de sa semaine, nous l’écoutons sans répondre. Le soleil éclaire la nappe à travers la porte-patio. Nous savons tous qu’il a fait la guerre, nous en sommes fiers, une fierté qui glace le sang, un orgueil dont on ne sait rien de la valeur. Il parait qu’il était aviateur, il parait qu’il était opérateur radio, il parait qu’il était mécanicien, il parait qu’un jour il a survécu à un terrible accident d’avion et que tous ses amis sont morts sous ses yeux. C’est mon oncle Roger qui a dit ça quand il nous a expliqué ce que notre grand-père ne nous raconterait jamais. Il nous relate son trajet, de la rue de Bruxelles jusque chez nous, il nous fait un rapport détaillé de l’état de la route, de sa vitesse, de sa consommation d’essence. Dans son regard, mille-milliards de kilomètres défilent, remplis d’avions, de murs, de barbelés, de cigarettes envoyées par la poste, de kilomètres de coleslaw, d’orphelinats, de Beaucerons, d’Hélène, de rouge à lèvres rouge, rouge, de naissances et d’adieux. Il nous donne des nouvelles des travaux sur la métropolitaine. Nous sortons tous dans la cour, Papa et Maman ramassent la vaisselle et la nappe blanche. Le soleil de juin nous tape sur la tête et la piscine hors-terre est encore verte dans les coins. En nageant avec mes lunettes de plongée, je regarde les carcasses d’araignées en suspension. Il nous surveille, on file doux, pas de bagarres, pas de hurlements, que des jeux calmes, pourtant il n’a rien dit il ne nous fait pas peur il ne nous chicanera pas il est seulement là, il nous surveille.


Quatorze heures. L’heure du départ. On joue dans l’entrée de garage et il sort. Becs sur les joues, Papa et Maman sur la galerie, becs sur les joues, aux grands frères qui ont mis des cartons dans leurs roues de vélos pour faire du bruit. Moi j’attends mon tour dans les marches, ma mère me met mon chapeau rose, mon père crinque la caméra, lui s’approche et vient me dire au revoir. Je le regarde, il est trop grand, je ne sais plus répondre. Et le héros silencieux s’en va, avec ma langue et ses réponses.


NATURE MORTE 42

Diane Landry

j’inventorie des ruelles des nids éparpillés des fruits dont on a grugé le cœur tout est perdu la cité sur la paille la terre morte sous la chaussée inconsciente de tes pas


DÉBORDEMENTS 43

Diane Landry

viens que débordent mes jardins ose le grand coup d’Archimède poisson doux en mes lieux pirates apprends-moi à noyer


Pensée 44

Lula Carballo

Quand elle avait six ans et qu’elle jouait, c’est toute nue qu’elle le faisait. Sa grand-mère la surveillait, sa mère pute gémissait tout bas avec l’amant furtif. Mon amie jouait à laisser la terre s’échapper entre ses doigts, sur ses jambes écartées, sur son clitoris sale. Ça sentait quelque chose. Peut-être la terre sèche, la saleté, le regard méprisant de sa grand-mère. Femme néant. Veuve à répétition. Folle. Je me souviens d’avoir joué une seule fois avec elle. Dans sa chambre, chez sa grand-mère. On se frottait sur des toutous éparpillés sur son lit, ses draps fripés partout. Ce chaos était bien. J’aime encore mon souvenir. J’aurais voulu me frotter sur elle, mais elle m’en a empêchée. Sa peau foncée, cette odeur que mon souvenir n’a jamais ressentie.


Fleur de pute 45

Ianik Marcil

Tu étais ma femme. Tu étais ma pute. Tu étais mon amour. Tu étais ma petite chose fragile. Tu n’étais jamais là. Quand tu étais là, je te haïssais pour te tuer. D’ailleurs, je t’ai tuée. Je n’ai jamais bien compris pourquoi. Je te détestais comme on se déteste le premier jour d’école, quand on se regarde dans le miroir : trop gros, trop de cheveux, pas assez de muscles, un nez ridicule. Sans savoir pourquoi; aucune importance. Tu étais le nez ridicule au milieu de mon existence. Je sais, je devrais dire : « au milieu du visage de mon existence ». Mais tu n’es plus là pour me reprendre. Simplement, clairement, tu n’es plus là. Pour une fois entre nous la situation est sans équivoque. La lumière entrait difficilement dans notre minuscule deux pièces en demisous-sol, les fenêtres encrassées par la fumée de ta cigarette. Tu y recevais pourtant tes clients, qui s’installaient sur le vieux crapaud vert hérité d’une amie. Le chat avait tellement pissé dessus qu’il dégageait en permanence une odeur d’ammoniaque . Tout ce dont tu avais besoin se trouvait sur une petite table écaillée. Une lampe tenait tant bien que mal, scotchée à son pied. Une bouteille de vodka trainait toujours par terre, au milieu de tes paquets de cigarettes vides. Le soir, endormie dans mes bras, tu avais l’air d’une catin. Les marionnettes effraient les enfants. Inanimées, c’est la possibilité qu’elles se réveillent sans avertissement qui leur glace le sang. Si l’on pouvait être assurés qu’elles ne se réveilleront jamais, nous ne les craindrions pas. Tu n’es plus là pour surprendre mon sommeil, pour reprendre mes formulations maladroites. Une fois pour toutes j’ai raison et ton silence fait de moi un vainqueur. Tu as toujours voulu gagner – eh bien! tu n’as pas gagné. Ton


corps incinéré, je l’ai dans les bras, une petite boite de plastique noir de 4 pouces par 3 pouces par 6. Ma femme, ma pute, mon amour dans une boite de plastique noir. Dans mes bras. Étrange, tout de même, que tes clients acceptaient de venir se faire tatouer dans notre trou. À ce point mal éclairé qu’on y voyait difficilement le résultat de ton travail. Des cicatrices plutôt aléatoires. Je me souviens un soir, ton gros chat agacé par un de tes clients avait griffé profondément son avant-bras. Azimov n’aimait pas qu’on le déloge. Toi : « Ça nous inspirera pour un prochain tattoo. » C’était le gros Dan, je crois, que je détestais un peu plus que les autres. Ventru, son tee-shirt n’entrait pas dans ses vieux jeans sales et sa veste de cuir sans manches n’aurait jamais pu être boutonnée. Il s’est fait tatouer à plusieurs reprises; de tout petits tatouages à chaque fois. Ça n’était que pour poser plus souvent son regard sur toi. À chaque fois, il disait : « Crisse que t’as des belles boules. » À chaque fois. Je hurlais souvent à cette époque. Pour rien, des cris incontrôlés. Tu te bouchais les oreilles des paumes de tes mains en hurlant par-dessus moi pour ne pas m’entendre. Tu détestais ça. Je hurlais si fort qu’Azimov, autrement plutôt balourd et immobile, se cachait derrière le frigo. Il pouvait y demeurer des heures durant, après. Étrange comment tes cheveux en bataille, tes yeux tirant sur le turquoise, tes lèvres, tes seins généreux, tes jambes sont maintenant à portée de mes mains dans cette boite, totalement. Étrange de savoir qu’ils peuvent s’effriter entre mes doigts, se disperser au gré du vent, si je le désire. Tu te rends


compte? Pour la première fois de notre vie, je peux faire ce que je veux de ton corps. De ce qui en reste : un misérable tas de cochonneries grisâtres qui ne sont que tes os passés dans un broyeur industriel. Petit déchet que je vais me faire un plaisir de renvoyer à la terre humide que tu haïssais. Je ne vois même pas pourquoi je ne te largue pas au bout d’un coup de pied. Les quelques grammes poussiéreux qui subsistent de ton corps hier sexuel me font peur. Ils ne me ramènent qu’à moi. J’imaginais, de longues nuits après ta mort, ton corps enveloppé dans un grand sac de plastique rigide entrer sans ménagements, sous les gestes indifférents de ceux dont c’est le métier, au cœur d’un grand four. Je l’ai imaginé, ton corps, bruler rapidement. J’imagine le diable : il rigole comme un bossu à te voir perdre la seule chose que tu n’aies jamais eue. Un corps. Match nul pour le diable, tu as gagné trop souvent avant. Et tu me laisses avec quoi? Une boite en PVC avec toi dedans. Première fois que je te prends dans mes bras avec autant de facilité. Dernière également, avant que tu ne rejoignes la bouse de vache. Une autre métaphore que tu n’auras pas la chance de me reprocher. Tu étais ma femme, tu étais ma pute. J’achetais ton corps de trêves. Tu ne voulais pas mourir, mais je hurlais trop fort. De tout mon corps je hurlais que je t’aimais. Ta cervelle a éclaté. Ça t’a tuée.


Pinotte 48

Damien Blass Bouchard

Pinotte était un chien con. Il jappait tout le temps. On allait vers lui pour le flatter, parce qu’il devait bien vouloir quelque chose, mais aussitôt qu’on approchait la main, il se sauvait. C’était un petit chien laid, touffu, avec des poils noirs dans les yeux. Tout le temps bandé. Son petit gland rose rebondissait sur son ventre quand il courait. Il courait vite, très vite. Mon père n’arrivait pas à le rattraper. Moi non plus, ni maman. Ça le fâchait beaucoup. Il disait souvent à maman que monsieur Laliberté avait fait exprès de nous donner son maudit chien de marde. Elle lui répondait que tout le monde nous donnait des animaux parce qu’ils croyaient qu’on était pauvres. Alors il l’embrassait. Ils s’embrassaient souvent dans ce temps là. Longtemps. Mais Pinotte a commencé à chier dans la maison. On habitait entre deux porcheries. Une fois, l’électricité s’est mise à capoter chez le voisin. Les mangeoires automatiques ont enterré les cochons vivants sous la moulée. Mon père est sorti avec une pelle. Les cochons mourraient étouffés dans leur manger. Ils ont vidé la nourriture en la mettant dans une brouette. Après ça, Laliberté a donné Pinotte à mon père. Monsieur Laliberté avait une grosse bague à diamants. Sa maison était pleine de miroirs au salon, sur les murs, sur la table. L’escalier en tapis minou. Ses cochons habitaient dans une cabane en tôle mais Pinotte avait habité en dedans, parmi les miroirs. Ne me demandez pas s’il se trouvait beau. Nous, les chiens, c’était dehors. On leur donnait une niche, une chaine, un poteau. Tout de suite, mon père l’a attaché. Au début, je me suis demandé pourquoi on nous avait donné ce petit chien noir laid qui restait là, sans bouger, comme un mort. J’ai vite compris à quel point il était triste de se retrouver là. Pendant deux jours, il est resté couché sur le côté, au soleil, sans manger


ni boire. Il respirait comme un ballon crevé. Papa était parti travailler. Avec la permission de maman, je l’ai transporté dans la cave pour le rafraichir avec de l’eau du puits. Ça lui a fait du bien. Il a accepté de manger quelques graines, m’a même léché la main. Comme Pinotte allait bien, je suis sorti jouer au baseball. Tout de suite, il est monté en haut, s’est glissé dans le garde-robe le plus creux, et il a chié dans nos boites de souvenirs. On a mis du temps à s’en rendre compte. Personne ne pouvait voir sa crotte. Ça sentait partout et plus on cherchait, plus ça puait. Mon père a trouvé le tas le lendemain, en prenant une chemise. Il a lancé Pinotte de toutes ses forces du haut de la galerie. Depuis cette fois, on n’a jamais réussi à le rattacher. Ni à le faire arrêter de japper. Après les arbres les oiseaux les voitures qui passaient. Papa m’avait enfermé dans ma chambre toute une journée pour réfléchir, parce que Pinotte avait fait caca sur son album de mariage. Je les connaissais par cœur. Le maudit avait fait ça pour se venger, j’en étais sûr. Le plafond avait des craques partout. Je ne voulais plus débarquer de mon lit. Maman est venue me consoler. Je suis sorti dehors. Le chien est venu tout de suite vers moi et m’a jappé après, l’intérieur de sa bouche rose comme un bonbon puant. Je lui en ai voulu terriblement de s’être vengé, parce qu’au fond j’avais été gentil avec lui, moi. Je me suis dit qu’il allait bien finir en dessous d’une auto. Mais ce n’est pas tout à fait comme ça que ça s’est passé. Notre terrain allait du champ de Jarret jusqu’à la route. Partout où on allait, il y avait Pinotte qui suivait à dix mètres. Impossible de le rattraper. Tout le temps, le son de ses jappements nous empêchait de vivre. Une fois, on s’est mis à fendre du bois. La fendeuse sonnait comme des pétards, et par-dessus on entendait le maudit chien gueuler. Sans arrêt. À un moment donné, on fendait notre douzième buche et il nous tournait alentour autour.


Écœuré, mon père lui a lancé un bout de bouleau qui est allé lui écraser la patte. Je crois que ça s’est mis à saigner. Pinotte s’est éloigné en chialant. Le lendemain, il jappait deux fois plus fort, mais il ne pouvait plus se sauver. Mon père l’a pris par la peau du cou. Les poils de ses yeux se sont tassés. Deux billes noires sortaient des orbites. La petite langue s’étirait comme une gomme balloune trop chiquée. « Damien, va me chercher une poche de grain vide et un bout de corde. » J’ai couru vers la petite laiterie qui nous servait de remise. On y avait gardé des lapins du temps où mon père n’était pas malade. Les poches de grain ressemblaient à de la jute en plastique. J’ai coupé un morceau de corde à foin. Avec ça dans mes mains, je suis revenu voir Pinotte. Mon père avait le truc avec les animaux. Ils le détestaient tout le temps, jusqu’à ce qu’il leur mette la main dessus. Alors il les étourdissait en les retournant lentement sur eux(-) mêmes, la tête en bas. Les yeux ouverts, les animaux devenaient ses esclaves. Alors on a mis Pinotte dans la poche et serré un nœud sur le trou. Mon père a parti le moteur du pickup et on est allés en arrière, près du muffler. Maman était sortie pour nous regarder faire de loin. On a pris le chien, disparu dans le sac, qui n’était plus qu’un sac, en fait, pour trouver l’endroit où il y avait sa tête. Elle reposait dans le coin des coutures. Mon père a collé le bout sur le tuyau, pour que Pinotte respire la fumée sortant du moteur et qu’il s’endorme pour de bon. Ça a duré quelques minutes. L’animal bougeait à peine sous le tissu, mais continuait à respirer comme s’il allait vomir. Maman s’est rapprochée. Elle nous a donné un marteau de mécanicien, avec le bout rond, sans me regarder. Puis elle s’est éloignée de nouveau, sans rien dire,


se contentant de nous regarder faire de loin. Je savais qu’elle n’était pas d’accord, mais peut-être qu’elle voulait que ça finisse plus vite. Le chien ne voulait pas s’endormir. Il continuait de mijoter de la gueule pendant que le moteur toussait sa boucane. Ça s’est mis à sentir l’essence, la machine, le métal noirci. Mon père lui a lâché la tête. Il a pris le marteau avec le bout rond en avant. Mon père est très fort. Il a pris un grand respir et a tapé dans la poche. Ça s’est mis à bouger, à crier comme si on cassait un œuf dans une poêle pleine de beurre. Sauf que le jaune était vivant, et qu’il ne comprenait rien. Un autre coup sur la poche de grain. Ça a craqué. Puis un autre. Et un autre. Mon père a frappé jusqu’à ce que le sac devienne immobile, sans vie, mais plein comme une poche de grain. Le moteur continuait à tourner. Je regardais une tache de sang s’ouvrir dans le tissu comme les pétales d’une fleur. Quelque chose a dégluti dégluti. Papa m’a expliqué qu’il vomissait la fumée qu’il avait avalée. J’ai mis un temps à comprendre qu’on peut être mort en personne alors qu’à l’intérieur on n’a pas fini de mourir. Tant qu’on n’est pas vide. En tout cas, ce qui restait de Pinotte a vomi ce qui lui restait de vie. J’ai compris que c’était enfin fini. Ça nous a mis tristes après. Maman nous en voulait d’avoir fait ça. Elle agissait comme si c’était de notre faute à nous deux. À moi, et à mon père, qui l’avait frappé. Je n’étais pas d’accord. J’étais allé chercher la poche de grain et la corde parce qu’il me l’avait demandé. Elle, elle nous avait apporté le marteau, mais c’était son idée. On n’a plus reparlé de Pinotte. Ce soir-là, ils ne se sont pas embrassés et j’ai pu dormir. Je ne me rappelle plus ce qu’on a fait de la poche. Je crois qu’il l’a enterré. Il doit l’avoir enterré.


Devenir un grand ĂŠcrivain 53

Maxouel


me l’intimité abordée de biais Félix Bowles 16 Deux ’impossibilité Maryse Andraos 20 L’automne des tes Pier Alexandre Arial 27 Le pigeon Yoan Lavoie Thibault 40 Dimanche 1993 Suzanne Vallières Nollet ts Diane Landry 44 pensée Lula Carballo 45 Fleur ouchard 53 Devenir un grand écrivain Maxouel abonté 66 l’homme de la nuit Gabrielle tremblay a guillemette 76 L’humble lieu du retrait Ludivine de Nepveu-Villeneuve


Entre surface et mer profonde entrevue avec Christiane Frenette 63

Mélissa Labonté

La poésie comme point de départ, la poésie comme centre de gravité; l’ensemble de l’oeuvre de Christiane Frenette est porteur d’un lyrisme indéniable, à la fois sombre et intimiste. Cette poète, romancière, nouvelliste et parallèlement enseignante de littérature au Cégep Lévis-Lauzon, explore ces moments où le temps fuit, où les êtres frôlent une vérité. Lauréate de plusieurs prix dont celui du Gouverneur général du Canada pour son recueil de nouvelles La terre ferme, l’auteure nous parle de sa longue traversée dans l’espace littéraire : entre surface et mer profonde. Le cheminement « Très tôt, je me suis intéressée à la littérature québécoise, surtout la poésie. Il faut dire que l’époque était en ébullition : Gaston Miron, Michelle Lalonde, Péloquin, Chamberland et Cie nous rendaient la poésie et leur parole indispensables. J’ai d’abord été – et longtemps – une lectrice. Je suis venue à l’écriture vers le milieu de la vingtaine. Elle s’est présentée à moi comme une exigence, une urgence à laquelle il fallait répondre, un besoin, celui de me nommer, d’exister. Plus viscéral que cérébral. J’ai écrit secrètement, puis, un jour, à 28 ans, je me suis inscrite en création littéraire à l’Université Laval. J’y ai trouvé un milieu stimulant. Un écho surtout, puisque j’ai côtoyé des êtres humains, des fous, pour qui les mots avaient le pouvoir de façonner la vie. De trouver un milieu, un lien d’appartenance, m’a aidée à persévérer, à poursuivre, car si l’écriture m’habitait, le doute aussi, et il occupait beaucoup d’espace. Bref, je suis venue à l’écriture comme d’autres viennent à la photo ou à la peinture; c’est une question de regard posé sur le monde mais aussi tourné à l’intérieur de soi. » Être écrivain – un métier, un statut, un mode de vie, une vision? « J’aurais bien aimé que ce soit un métier… Cela aurait simplifié ma vie et réglé la question du beurre sur le pain. J’aurais eu le tempérament pour


en faire un métier, c’est-à-dire la capacité de le faire à temps plein et de me discipliner dans la création. Ma démarche créatrice, je l’ai arrachée aux exigences du quotidien, aux responsabilités que la vie impose. J’ai surtout choisi de ne jamais pester contre une situation financière désastreuse! En ce sens, l’enseignement est un métier idéal pour écrire : un prof n’est jamais indispensable et les sabbatiques pour écrire sont possibles. En fait, la très grande majorité des écrivains québécois vivent la même situation, donc oui, plus un statut qu’un métier, mais surtout un mode de vie bicéphale, ce qui est souvent frustrant. » Le rapport à l’écriture « Écrire son premier livre, c’est comme se jeter à la mer parce que le bateau est en feu… J’ai mis dans Indigo Nuit tout ce que savait pensait vivait ressentait la jeune femme que j’étais alors. En plus je ne savais pas nager… Tandis que pour Territoires occupés, mon dernier ouvrage publié, j’ai l’impression de me jeter encore à la mer, mais le bateau ne brule plus, la fille a appris à nager un peu. C’est normal aussi : le temps fait son œuvre, plus de 20 ans séparent les deux ouvrages, j’ai vécu, j’ai changé (entendre ici : j’ai vieilli), la manière d’aborder l’écriture ne peut plus être la même. J’ai eu la chance de pouvoir écrire de la poésie et de la fiction, la chance de vivre à travers des personnages, ce que je ne pouvais réaliser avec le poème. J’ai pu expérimenter des registres d’émotions, des postures différentes, j’ai pu utiliser le langage différemment aussi. J’ai pu avancer en tant qu’artiste, ce qui était vital pour moi. » Un genre ou un autre? « La question ne s’est jamais posée. Le projet s’est toujours imposé à moi sans appel. Mais j’ai longtemps claironné que je n’écrirais jamais de fiction, que je n’écrirais que de la poésie… jusqu’au jour où des histoires et des


personnages se sont infiltrés dans mon cerveau. Je ne pensais plus être capable de faire marche arrière et d’écrire à nouveau de la poésie… Territoires occupés est un recueil de poèmes narratifs, et on dit de mes romans qu’ils sont poétiques : la contamination, voilà l’équilibre! » Le monde de l’édition, le milieu littéraire « Je me suis tenue loin des deux. Le monde de l’édition est un monde de bizness, où il faut être un cheval de course gagnant pour bénéficier des avantages. Quant au milieu littéraire, je suis une irréductible solitaire et, mis à part quelques amis d’écriture, je n’ai pas fréquenté les salons mondains… » Un conseil « Je ne suis pas très encline aux conseils. Mais quand même : croire en soi mais douter de soi; se prendre intensément au sérieux mais pratiquer l’autodérision; et surtout lire et relire Rilke et Ses lettres à un jeune poète. » « Nous n’avons aucune raison d’avoir de la méfiance envers le monde qui est le nôtre, car il n’est pas contre nous. S’il contient des terreurs, ces terreurs sont les nôtres, des abîmes, ces abîmes nous appartiennent, s’il présente des dangers, nous devons essayer de les aimer. » – Rilke Plonger dans l’abime, explorer l’insondable; apprendre à aimer ses angoisses au bout de la plume dense et modeste de Christiane Frenette :

Territoires occupés, Le lézard amoureux (2007) Après la nuit rouge, Boréal (2005) Celle qui marche sur du verre, Boréal (2002) La nuit entière, Boréal (2000) La terre ferme, Boréal (1997) Les fatigues du dimanche, Éditions du Noroît (1997) Le ciel s’arrête quelque part, Écrits des Forges (1991) Indigo nuit, Leméac (1986)


L’homme de la nuit,

Fragments et collage d’entretiens réalisés avec Brigitte Haentjens et Sébastien Ricard autour de La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès 66

Gabrielle Tremblay

L’auteur dramatique français Bernard-Marie Koltès est décédé en 1989 à l’âge de 41 ans. Malgré ce départ précipité, il laisse derrière lui l’une des œuvres les plus marquantes de la fin du XXe siècle, incluant les titres La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Dans la solitude des champs de coton et Roberto Zucco. Cet automne, à Montréal, une dizaine d’années après avoir monté le texte une première fois avec succès en 1999, la metteure en scène Brigitte Haentjens revisite La nuit juste avant les forêts. Longtemps Brigitte Haentjens a éprouvé le besoin de replonger dans cette Nuit de Koltès, dans ce bloc de mot dense s’étirant sur plus d’une soixantaine de pages, sans repère tout à fait tangible, que seules des bouées-virgulent ponctuent. C’est au comédien Sébastien Ricard qu’elle propose aujourd’hui de l’accompagner le long de cette phrase fleuve. Cette phrase qui fait voix, qui nous prend littéralement par le bras à la manière du personnage de la pièce, un type paumé, sous la pluie, à la recherche d’une chambre, d’un café, d’une bière, d’un camarade pour la nuit et qui, au détour d’une rue, s’adresse enfin à un inconnu. À quelques semaines de leur entrée en salle, Main Blanche s’est entretenue avec la metteure en scène et le comédien afin de les entendre sur le processus de travail qui entoure, aujourd’hui, la création de La nuit juste avant les forêts.

Main Blanche : Comment avez-vous découvert Koltès et son œuvre? Brigitte Haentjens : Je ne me rappelle pas exactement comment c’est arrivé, ça fait tellement longtemps. Je crois que La nuit juste avant les forêts est le premier texte que j’ai lu, mais ça se peut que ça soit aussi Combat de nègre


et de chiens. Je ne me souviens plus. Mais je connaissais déjà son nom et le travail qui avait été fait. Le premier texte que j’ai monté a dû être Combat de nègre et de chiens. Sébastien Ricard : J’étais à l’École nationale de théâtre quand j’ai lu Dans la solitude des champs de coton qui m’a complètement renversé. C’était la première fois que je rencontrais une écriture contemporaine. Tout d’un coup, j’avais quelqu’un devant moi qui parlait une langue qui me séduisait beaucoup. Je pense à la pièce sur laquelle on travaille aujourd’hui, à la manière dont s’est construit, tout ce que ça dit, sans être dans la prise de position plus argumentée ou raisonnable. Je trouve que c’est un tour de force que de réussir, dans un champ de cette longueur-là, avec cette langue qui est vraiment maitrisée, à donner à entendre et à comprendre la souffrance d’un exclu. MB : Brigitte Haentjens, vous avez déjà dit que vous n’aimiez pas refaire ce que vous aviez déjà fait et pourtant, vous reprenez La nuit juste avant les forêts. BH : Ce n’est pas exactement ça. Je n’aime pas faire la même chose deux fois. J’essaie de renouveler les formes. Cela n’empêche pas de revisiter un texte, de chercher des nouvelles voies. C’est l’un des plus grands, des plus beaux textes, sinon le plus grand et le plus beau texte du répertoire contemporain. C’est un texte incroyablement bien écrit. Pas dans le sens d’un langage policé, mais bien au sens d’un texte qui a une richesse, qui est fertile. C’est un texte qui donne toujours, qui est très généreux. Peut-être est-ce un texte qui s’accroche à moi, mais c’est plutôt moi qui m’accroche à lui.


MB : À quoi peut ressembler votre travail sur le texte? BH : Je ne travaille jamais seule sur un texte, pour moi, ça n’a aucun sens. On ne travaille jamais sur les textes, on travaille autour des textes. Un peu comme quand on fait un jardin. On le nourrit, on l’alimente, on lui donne des engrais. C’est peut-être une image un peu quétaine, mais c’est quand même assez proche du travail artistique, théâtral. De toute façon, ce textelà, je le connais par cœur, donc je ne vais me mettre à travailler toute seule avec. Ce n’est pas non plus un texte que tu vas disséquer et te demander : « Qu’est-ce qu’il dit à ce moment-là? » Ce n’est pas, non plus, quelque chose que tu peux découper en te disant : « Aujourd’hui je fais la 4 et demain la 5 ». C’est plus complexe. MB : Ça fait déjà un an que vous travaillez ensemble sur La nuit juste avant les forêts. Comment s’est organisé votre processus de création? SR : On a lu vraiment plein de textes qui ont été écrits, en particulier autour de La nuit juste avant les forêts, et plus généralement autour de Koltès. Évidemment, il y avait aussi, pour moi, le fait d’apprendre ce texte-là, d’essayer de le métaboliser. Les acteurs, nous nous amusons un peu de cette réflexion que le public a souvent : « Ah, ça doit être dur d’apprendre tout ce texte-là! » Parce que pour nous, ce n’est pas là l’enjeu principal, puisque, au fond, il s’agit de jouer le texte. Mais dans ce cas-ci, je me suis souvent fait la réflexion : « Les gens ont raison, c’est ça le plus dur! » Du côté de l’organisation du temps, au début on faisait des lectures et plus les rencontres avançaient, plus j’en savais. On s’est même levé un peu et après ça, on s’est assis à nouveau et on a retravaillé, curieusement, comme si on était revenu un peu en arrière, pour étudier le sens de chacun des éléments. C’est une écriture très française, très argotique à certains moments. Il a des


trucs que tu pensais avoir compris et puis non, pas tout à fait. MB : Brigitte Haentjens, vous travaillez beaucoup le corps dans vos mises en scène. Dans le cas de La nuit juste avant les forêts en 1999, on était en présence d’une grande immobilité du personnage, du comédien. Pourquoi ce choix? A-t-il toujours sa place en 2010? BH : En fait, l’immobilité est venue par tâtonnement, parce qu’on a essayé autre chose, puis on trouvait toujours que si ça bougeait, le texte perdait de sa force. D’autres l’ont fait avec du mouvement, mais pour moi, ce n’est pas ça le texte de Koltès. C’est que ce texte doit être dit dans l’urgence et s’il y a une urgence, on ne peut pas bouger en même temps. Ce n’est pas un choix préalable, ce n’est pas un choix théorique, ce n’est pas un choix intellectuel, c’est vraiment un choix de la situation. Donc, ça s’est imposé et puis ça s’impose encore. Cela dit, ça bouge quand même énormément même si c’est immobile. MB : Est-ce que le texte de Koltès est un monologue ou un soliloque? SR : Pour moi, c’est un monologue. Je ne l’ai pas imaginé comme un fou se parlant seul à lui-même. Si c’est un soliloque en circuit fermé, il y a quelque chose de vraiment moins intéressant. Non, il y a plutôt quelque chose de l’ordre d’une tentative, malgré les cheveux mouillés, malgré l’air repoussant, qui dit : « Écoute-moi. » BH : Le personnage ne s’adresse pas à lui-même, il s’adresse à quelqu’un, mais pas vraiment non plus… mais ce n’est pas lui-même, ça, c’est sûr. C’est vraiment une situation purement théâtrale : il s’adresse à quelqu’un. Cela dit, dans quel espace-temps? Ça reste à définir. La parole se déroule


comme un cri de détresse, à la manière d’un cri d’appel. Ça ne se passe pas nécessairement dans un café; ça a l’air de ça, mais ce n’est pas vraiment ça. C’est une pensée qui se définit dans la parole, qui se définit au temps présent. Comme le dit Koltès, « la pensée est action ». La pensée se définit, se dit dans le mot. Il n’y a pas de recul du personnage par rapport à ce qu’il vit, pas de clin d’œil. La parole se construit, en fait, au fur et à mesure. C’est dans l’immédiat, dans le présent. C’est dans le présent de la parole. C’est ça qui est très difficile à faire, d’être toujours là, à cet instant-là. MB : Koltès a dit dans un entretien accordé à Alain Prique, à propos de Combat de nègre et de chiens, qu’il avait envie de « raconter le mieux possible sans jamais résoudre ». Est-ce que, selon vous, cette volonté s’applique aussi à La nuit juste avant les forêts? BH : Oui, c’est la force de Koltès. Il déploie des situations, mais il ne porte pas de regard, il ne résout pas, et, malgré les apparences, il ne porte pas de jugement. Il n’est pas au-dessus, il est dans l’histoire quand il la raconte, comme elle se déroule quand on assiste à sa propre vie. Et puis il ne résout pas, il ne résout rien. On ne sait pas qu’est-ce qui arrive, à la fin, au personnage de La nuit juste avant les forêts. Est-ce qu’il tombe? Est-ce qu’il est mort? Est-ce qu’il est pris en charge? C’est ça qui est beau. Il est vraiment dans la situation, mais en même temps, Koltès a juste assez de distance pour l’écrire. C’est vraiment un écrivain authentique de ce point de vue là, et ce, à l’inverse d’un auteur didactique. SR : Oui, ça s’applique. Il n’y a pas de jugement. On n’est pas en train de dire « Ah, que c’est beau! », ou encore « Il y a trop de ci, trop de ça ». On constate, on regarde, on ne porte pas de jugement et c’est infini. Tu as vraiment l’impression d’être devant un portrait sans arrêt, sans fin. Koltès


lui-même disait que sa pièce aurait pu continuer pendant encore trois heures. C’est ça la force des grands écrivains, c’est de ne pas trop juger. MB : Koltès a écrit ce texte en 1977. Est-il toujours d’actualité? BH : C’est un regard qui est toujours actuel, c’est sûr, sinon je ne le referais pas. C’est un texte qui n’a pas pris une ride. Ce n’est pas du théâtre social, ni politique au sens strict du mot. La vérité qu’il met en avant, c’est une vérité humaine, qui est toujours vraie. D’ailleurs, je déteste ça quand un journaliste ou une critique écrit que le personnage est un sans-abri! Ce n’est pas ça. C’est quelqu’un qui n’a pas de chambre pour passer la nuit, ça ne veut pas dire qu’il est « sans-abri ». C’est là une façon réductrice de dire les choses, c’est insupportable! C’est justement ça que n’est pas le texte de Koltès et c’est pour ça que c’est si fort. Parce que dans le fond, ça s’applique à n’importe qui, même si on sent que le personnage ne fait pas partie des nantis de ce monde, après tout, il pourrait l’être aussi. Ce manque qu’il manifeste est un manque d’ordre humain. Donc oui, ça reste une parole extrêmement vivante. SR : Si c’est un Marocain, un Algérien ou un Berbère, on n’a pas encore décidé et je ne sais pas si c’est nécessaire de le faire. Le fait que ça se passe la nuit est ce qui est le plus éloquent à mon avis. S’il y a une case à établir, ce serait davantage celle-là. Ça ne se passe pas le jour, ça se passe la nuit. D’ailleurs, Koltès a écrit beaucoup là-dessus. La nuit, je ne sais pas, mais il y a quelque chose d’autre, tu es ailleurs. Donc, c’est un homme de la nuit et c’est pour ça qu’il aborde l’autre, parce que c’est la nuit, et c’est pour ça que l’autre l’écoute, parce que c’est la nuit. La nuit, on n’a pas le même rapport aux autres. La nuit, on a tous un peu pas d’abri. La nuit, tu peux voir des gens que tu n’aurais jamais imaginés dans des situations comme celles-là.


MB : La perspective d’un solo sur scène, et en plus de le faire dans un lieu non conventionnel, non théâtral, qu’est-ce que ça vous fait? Est-ce quelque chose qui vous insécurise ou qui, au contraire, vous motive? SR : Je trouve que je suis rendu là, ce qui n’était pas nécessairement le cas, il y a cinq ou six ans. Mais je ne veux pas présumer de moi. Le travail en amont fait en sorte, je pense que tu peux arriver dans une situation critique comme celle-là et ne pas être avalé par elle. Au contraire, il faut qu’elle te serve à donner davantage. Aussi, je trouve qu’à partir du moment où un acteur prend la parole devant un auditoire, tu es au théâtre. Dans un lieu non conventionnel, je pense que c’est plutôt le public qui est insécurisé, déstabilisé, dérouté et c’est exactement le but de la chose. Au fond, je pense qu’il faut créer des circonstances pour que le texte puisse être entendu.

Jean Genet disait qu’on ne pouvait en aucun cas prétendre parler « au nom de l’autre », qu’il s’agissait là d’une impasse. La parole dans le texte de Koltès semble, elle, tout droit sortie de cette impasse. Non pas du côté de la prétention de la parole « au nom de l’autre », mais bien du côté de cet « autre », coincé dans le cul-de-sac. La nuit juste avant les forêts démontre, au-delà de la maladresse verbomotrice du personnage, la difficulté d’un homme absolument seul à établir le contact, voire une sorte d’impossibilité du dialogue. Cela dit, à l’image de notre rencontre avec la metteure en scène et le comédien, la pièce de Koltès représente un haut lieu d’échange. Cette voix de la marge qui s’exprime dans le texte manifeste avec souffle son existence et force un rapport à l’autre : elle impose non seulement un point de vue, elle commande aussi de l’écoute. C’est un peu la base, diront certains, mais c’est bien souvent beaucoup demander dans notre monde noyauté d’indifférence et de méfiance.


Avec La nuit juste avant les forêts, Brigitte Haentjens et Sébastien Ricard nouent leur quatrième collaboration artistique. Le spectacle prend l’affiche le 16 novembre 2010 dans un lieu situé au 661, rue Rose-de-Lima à Montréal. Pour plus d’informations: www.sibyllines.com.


Celle qui manque de Camille Allaire 74

Jessica Guillemette

Les personnages rencontrés dans Celle qui manque, le premier recueil de Camille Allaire, s’apparentent à des funambules. Ils vacillent parfois, peinant à garder l’équilibre sur le fil ténu qui les sépare du vide. Certains plongent, confiants ou tout simplement inconscients, vers l’inconnu. D’autres ne font que danser, aériens, en tentant de capturer un moment de liberté, une bouffée d’air frais. Chaque nouvelle est une esquisse à la fois poétique et très précise des tours que peut nous jouer la vie, des hasards et des détours qu’elle prend. Il y a dans ces textes un souci d’exactitude, une recherche d’authenticité qui surprend agréablement. Là où quantité de nouvellistes dépeignent leurs personnages avec cynisme, ou à tout le moins avec cette posture propre au dieu qui observe et juge ses créations, Camille Allaire met sa plume au service des protagonistes des 25 nouvelles de Celle qui manque. Ici, ce sont les personnages qui parlent alors que l’auteure tente, sans artifice, de recréer l’instant avec les bons mots. Et les bons mots, Camille Allaire les possède et les manie avec habileté. C’est dans les nouvelles les plus simples, celles qui se déroulent hors du temps ou celles qui ne figent sur papier que quelques secondes décisives dans la vie de ses personnages, que le style de Camille Allaire est le plus efficace. On ne peut qu’être touché par la douloureuse exactitude avec laquelle sont exprimés la fragilité des liens familiaux, le caractère éphémère du désir amoureux ou les sensations ambiguës que procure la solitude. « Celle qui manque », première nouvelle du recueil éponyme, est solide et représente d’ailleurs bien l’ambiance qui se dégage de l’ensemble des textes. En trois pages, l’auteure parvient à saisir et à exprimer la nature des sentiments que peut ressentir une jeune femme envers sa mère. Tout au long du recueil, ce sont ces liens entre les individus qui seront examinés, toujours avec concision et sobriété, toujours avec le souci d’user des bons mots. Des liens entre frères et sœurs, entre amis, entre amants ou même


entre deux inconnus; des rencontres et des départs; autant de bulles intimistes dans lesquelles les personnages, conscients de leur situation, se livrent à nous. Étonnamment, ce sont en général les nouvelles desquelles se dégagent une cohésion et une certaine douceur qui sont les plus réussies. Alors que plusieurs auteurs brillent lorsqu’ils écrivent le malheur et la souffrance, Camille Allaire possède un talent certain pour raconter le bonheur, la sérénité et la tendresse. À l’inverse, une nouvelle plus sombre comme « Contre Lina », récit à deux voix illustrant le manque de communication entre une mère et sa fille, ne marque pas l’esprit malgré la gravité du propos. « Rien de romantique », qui dissèque le déclin d’un couple, passe également inaperçue parmi d’autres nouvelles plus incarnées. Heureusement, même ces textes dont on entrevoit un peu plus la mécanique demeurent intéressants, la plupart du temps grâce à des phrases bien choisies qu’on prend plaisir à relire. Chaque nouvelle, à sa manière, contribue à faire en sorte que Celle qui manque soit plus qu’un recueil anonyme qu’on feuillette une fois avant de le remettre sur les rayons. Dans les textes de Camille Allaire, il n’y a pas de mélodrame, pas de rancune refoulée qui éclate au grand jour ni de personnages exubérants qui nous amusent mais auxquels on a du mal à croire. Il n’y a que le pouvoir d’évocation des mots, que le plaisir de terminer les quelques pages d’une nouvelle en esquissant un furtif sourire, en ayant l’impression que chacun de ces mots se trouvait là où il devait être.

Camille Allaire, Celle qui manque, Montréal : Triptyque, 2010, 88 p.


L’humble lieu du retrait Essai sur L’absence l’oubli 76

Ludivine Véricel

Paru en 1962, L’attente l’oubli est le premier ouvrage dans lequel Blanchot expérimente la forme fragmentaire. Lui et elle sont dans une chambre d’hôtel : « Il attend, elle oublie, d’un même mouvement qui pourrait les rapporter l’un à l’autre. » (51) Tout se joue autour de cette parole attendue : « Tu me demandes si tranquillement l’impossible. » (65) Ici, quelque chose disparait sans cesse sans jamais s’absenter : peut-être le souvenir, peut-être la vie, peut-être même simplement la disparition. Faut-il contextualiser et rappeler que Maurice Blanchot a traversé la Seconde Guerre mondiale? On sera tenté de le faire, non pour clôturer le sens de l’œuvre, mais pour replacer la question de la mémoire dans ce qui a pu se donner comme des enjeux historiques et politiques dans l’Europe de l’après-guerre. Une question qui parait ainsi hanter l’œuvre est celle de la transmission d’une mémoire inexprimable, qui fait de l’ouvrage cet entredeux de l’attente et de l’oubli, entre un passé qui s’enfuit et un futur qui ne vient pas.

L’attente l’oubli prend racine dans l’espace : nous sommes dans une chambre d’hôtel, lieu impersonnel et tout à fait banal. Pourtant quelle difficulté il présente à la représentation : « dès qu’il veut la décrire, elle est vide, et les mots dont il se sert ne recouvrent que le vide. » (15) Tout se passe comme si l’expérience sensible était, déjà, isolée du langage qui devient lieu du doute. Par un mouvement rétroactif, c’est l’expérience elle-même qui est remise en cause lorsque le langage est inapte à la restituer : le voilà qui se demande s’il n’y a pas une porte de plus, des fenêtres en moins.


La chambre devient alors virtuelle, lieu mouvant qui n’est que le fantasme de sa représentation, « le grand cercle mouvant de l’attente » (12), dans lequel se déploie la parole. Elle ressemble au livre qui se suspend, comme il s’était ouvert, sur ce même endroit : « entre eux, comme ce lieu avec son grand air fixe, la retenue des choses en son état latent. » (122) Dans la chambre, les antipersonnages : Ils n’ont pas de noms, pas de traits, pas de silhouettes, et pourtant, les présences surgissent, intenses dans la lumière blanche de l’écriture. Elles sont ambigües, jamais adéquates : car la présence lie au temps. Être au présent, là, c’est s’absenter du passé, c’est oublier; c’est s’absenter du futur, arrêter d’attendre. La présence est alors toujours sous le soupçon : « Ce qu’il devait bien considérer comme une parcelle d’étrange lumière, c’est le soupçon qu’elle ne cessait de diriger contre ce qu’elle appelait sa présence, affirmant qu’il ne pouvait manquer d’entretenir avec celle-ci des rapports dont elle était exclue. » (70) L’être est dédoublé, arraché à lui-même chaque fois qu’il apparait dans le visible, chaque fois qu’il prend la parole. Double, triple. Lui et elle ne sont-ils pas tenus ensemble par ce troisième et silencieux personnage, le « je » qui s’efface pour laisser place au dialogue impossible? « Quelqu’un en moi converse avec lui-même. Quelqu’un en moi converse avec quelqu’un. Je ne les entends pas. Pourtant, sans moi qui les sépare et sans cette séparation que je maintiens entre eux, ils ne s’entendraient pas. » (35) Le « je » n’est pas dissouts : il est décentré, tenu hors du dialogue qu’il rend possible, tenu hors de lui-même pour maintenir l’intervalle de vide par lequel, seul, la parole peut advenir.


Cet intervalle vacant est au centre de L’attente l’oubli. Il est le vide de la chambre, néant dans lequel le sens est en perpétuelle érosion, qui rend tout impossible hors de lui. C’est la circularité qui se déroule et s’enroule autour de ce centre dérobé. « Mais tout tournait devant ses yeux : elle avait perdu le centre d’où rayonnaient les évènements et qu’elle tenait si fermement jusqu’ici. » (7) Ce vide central qui soutient la parole, et qui permet, qui rend nécessaire la relation, est aussi le secret, le mystère – ces mots refusés et répétés, trop grossiers pour l’infini de ce qu’ils voilent. Ce secret, il faut, comme exigence, le faire surgir dans la parole, à cause de la pression qu’il exerce : « Le secret lui pèse, non parce qu’il demanderait à être dit – cela ne se peut pas -, mais par le poids qu’il donne à tous les autres mots, y compris les plus faciles et les plus légers, exigeant que, sauf lui, tout ce qui peut se dire soit dit. » (82) Les lettres de ce secret ne sont d’ailleurs inconnues pour personne : le génocide est, d’une certaine manière, sans mystère. Le secret est donc ailleurs, dans ce qui ne peut se transmettre de l’expérience. Aussi ce qui sous-tend cette parole impossible de L’attente l’oubli : « L’espace non frayé de l’effroi » (38). L’impossible de l’angoisse dans laquelle la mort surgit dans la vie qui expérimente un néant qui n’anéantit rien : « Si nous étions vivants… » [...] « Vous l’êtes, mais vous m’interrogez avec quelque chose qui n’est pas vivant en vous et qui cherche en moi quelque chose qui ne veut plus vivre. C’est une souffrance, cela, c’est l’angoisse. » (75) Alors, voila qu’il surgit, le souvenir : le seul souvenir qui sera nommé, enfin, juste avant la que la deuxième partie s’achève. « J’ai peur, je me souviens de la peur. » La peur n’est pas un souvenir : elle est énoncée au présent - et pourtant, elle est le souvenir. Elle est le souvenir toujours renouvelé, cette


expérience limite de la mort dans la vie par l’angoisse, qui les tient dans cet entredeux éternel de la parole entre la vie et la mort. « Ils ne peuvent pas mourir, faute d’avenir. -Soit, mais pas davantage être présents. -Ils ne sont pas présents, il n’y a d’eux que la présence où ils disparaissent lentement, éternellement. -Présence où ils s’effacent, présence de l’effacement. » (104) L’attente l’oubli se tient dans l’ouverture de la double exigence qui le porte : se souvenir, oublier. C’est dans cette inadéquation que se tient résolument l’ouvrage, à l’inconfort de laquelle il s’agit d’être fidèle : «Il n’importe pas que vous vous souveniez ou que vous oubliiez, mais que, vous souvenant, vous soyez fidèle à l’oubli dans l’espace duquel vous vous rappelez et, oubliant, fidèle à la venue qui fait se souvenir. »(110) L’exigence de la fidélité se suffit à elle-même, implique l’ignorance volontaire des contingences sensibles, du qui tend cette main. Il y a, dans la pensée de M. Blanchot, l’exigence d’une entière gratuité du geste : « Être fidèle, voilà ce qui lui était demandé : tenir cette main un peu froide qui le conduirait par de singuliers méandres jusqu’à un endroit où elle disparaitrait et le laisserait seul. Mais il lui était difficile de ne pas chercher à qui appartenait cette main. Il avait toujours été ainsi. C’est à cette main qu’il pensait, à celle qui la lui avait tendue, et non pas à l’itinéraire. » (9) La responsabilité est alors l’exigence la plus forte et la plus ardue : « Seul à l’entendre. Cela l’oblige à une sévérité d’attention qui ne se contente pas de la persévérance. » (54) Cette difficulté du chemin est effrayante : « mais, ajouta-t-elle aussitôt, vous serez loyal? -Je le serai et comme il réfléchissait aux conséquences : « Que dois-je faire pour cela? » Mais elle répéta avec une ferme assurance : « Vous le serez, vous vous conduirez avec droiture. » Il savait en partie ce qu’elle pouvait craindre. Pourtant, quand elle lui jeta à


voix basse, mais dans un mouvement si rapide qu’il fut comme attiré dans ce qu’elle voulait lui dire : « Ne me laissez pas, ne me laissez pas, ce serait pis que la mort», il eut l’impression de se heurter pour la première fois à la vérité de son tourment. » (72) Pire que la mort : l’oubli? Pire que la mort, peut-être, l’absence d’un espace d’absence, d’attente, dans lequel l’impossible compréhension se joue et se déjoue. Dans la responsabilité le sujet entraine avec lui d’autres, l’autre, l’homme : « Oui, ce n’est pas seulement moi qui oublie, si j’oublie. » (111)

Il faudra donc se hisser à la hauteur de cette parole impossible : « pour m’entendre, il ne faudrait pas m’entendre, mais me donner à entendre. » (50) Construire une chambre d’échos, une chambre vide, dans laquelle le temps reste ouvert aux tâtonnements d’un dire qui ne peut venir à lui-même, demeure et s’affirme dans l’ouverture de l’attente. L’attente l’oubli ressemble à cette chambre d’échos : forme fragmentaire, forme en ressac, forme difficile, qui éprouve son lecteur dans la répétition lancinante, dans la blancheur abrupte de l’écriture. Dans la première partie, les paragraphes sont courts, morcelés, divisés : la voix narrative est fragmentée par la parole entre guillemets, les paroles, elles-mêmes, séparées par des tirets; chemin ardu, où le lecteur est mis lui aussi à l’épreuve de l’attente : à son mouvement de va-et-vient, à son errance. En éclatant, la forme ouvre le sens : « Le rapport de parole où s’articule l’inconnu est un rapport d’infinité; d’où il suit que la forme dans laquelle s’accomplira ce rapport doit d’une manière ou d’une autre avoir un indice de « courbure» tel que les relations de A à B ne seront jamais directes, ni symétriques, ni réversibles, ne formeront pas un ensemble et ne pren-


dront pas place dans un même temps, ne seront donc ni contemporaines ni commensurables. Problème auquel on voit quelles solutions risquent de ne pas convenir : par exemple un langage d’affirmation et de réponse, ou bien un langage linéaire à développement simple, c’est-à-dire un langage où le langage même ne serait pas mis en jeu. » Aussi mettre en forme l’absence, la disparition, dans l’humble lieu du retrait est toujours une manière de refuser l’ordre établi : « Écrire est, à la limite, ce qui ne se peut pas, donc toujours à la recherche d’un non-pouvoir, refusant la maitrise, l’ordre et d’abord l’ordre établi, préférant le silence à une parole d’absolue vérité, ainsi contestant et contestant sans cesse. »

Bibliographie Corpus étudié BLANCHOT, Maurice, L’attente, l’oubli, Paris, Gallimard, 1962 Corpus critique BLANCHOT, Maurice, L’entretien infini, Paris, Gallimard NRF, 1969 BLANCHOT, Maurice, Écrits politiques 1953-1993, Gallimard NRF, 2008 LEVINAS, Emmanuel, Sur Maurice Blanchot, Fata Morgana, 1975


Les langues sales 85

Caroline Dault et Maude Nepveu-Villeneuve

Les langues sales sont de retour pour une deuxième année scolaire, prêtes à débusquer les bizarreries grammaticales et à dénoncer la rectitude linguistique! Pour bien commencer l’année, foule en délire, elles vont te raconter une histoire, et pas n’importe laquelle : une histoire vraie! Les langues sales le savent, ce sont celles que tu préfères. Vas-y, sors le popcorn. Il était une fois une jeune et gentille chroniqueuse à la langue sale, qui était en voyage à Paris chez son amie Laure. La chroniqueuse se réjouissait de visiter une si belle ville et de n’avoir rencontré que des Français qui aimaient son accent quand, soudain, tout bascula. Son amie Laure, sans se douter le moins du monde de l’effroi que susciterait son interrogation, demanda l’avis de la chroniqueuse sur une question linguistique de la plus haute importance : L’amie Laure : Dis donc, je prépare un plan de cours sur Maryse Condé. Du coup, je dois écrire « l’écrivain guadeloupéenne », mais mon cours s’adresse à des étudiants étrangers, du coup* j’ai peur que, si j’écris « écrivain » en parlant d’une femme, ils soient un peu perplexes. Je fais quoi? La chroniqueuse, horrifiée : Mais tu écris « écrivaine », voyons! L’amie Laure : C’est que, à l’université, si j’écris « l’écrivaine », ils vont forcément corriger mon plan de cours! La chroniqueuse, désespérée, décida que les Français n’étaient que des machistes rétrogrades. Après tout, il n’y avait qu’eux pour parler de « madame le ministre », « madame le président du jury », « madame l’ingénieur », et quoi encore? Et puis, la chroniqueuse se souvint : l’an dernier, alors qu’elle coorganisait, ici même à l’UQAM, le colloque des * Les langues sales n’endossent pas la présence de plusieurs « du coup » dans le texte. Qu’on blâme l’amie française.


jeunes chercheurs et chercheuses du CRILCQ, elle s’était battue pour qu’on utilise « chercheuse », la recommandation de l’Office québécois de la langue française, et non « chercheure », une erreur. Pourtant, chaque fois, c’était partout écrit « chercheure », parce qu’on l’avait toujours écrit ainsi… Et si ce n’était pas que les Français, hum? Si le Québec a déjà fait un bon bout de chemin au point de vue de la féminisation, la partie n’est pas gagnée. Souvent par simple peur du changement, on utilise encore des termes non féminisés. Pourtant, les dictionnaires québécois regorgent d’exemples et de solutions… Avec la majorité de femmes qu’on retrouve dans les universités, on pourrait se forcer, non? ET SI LA LITTÉRATURE DISAIT AU SEXISME D’ALLER SE FAIRE VOIR ou Rédiger épicène Foule en délire : Épiquoi? Langues sales : Épicène. La rédaction épicène, c’est l’art de rédiger en utilisant des procédés donnant une visibilité égale aux hommes et aux femmes. Foule en délire : En écrivant en bas en gauche en caractère 8 que le masculin est utilisé pour alléger le texte*, par exemple? Langues sales : Non, foule en délire. La note explicative fait partie des procédés démodés (oui, oui, même la rédaction a ses modes). Il s’agit plutôt d’utiliser toute une variété de moyens que les langues sales se feront un plaisir de te présenter (brièvement-et-de-façon-non-exhaustive) ci-dessous, foule en délire. * Trouves-tu vraiment ça visible, foule en délire ? ** Languesalienne ?


» Les mots épicènes Les mots épicènes sont ceux qui ont la même forme au masculin et au féminin, enfant, médecin, élève, membre, par exemple… zoophile, aussi. On retrouve également, dans cette catégorie, des adjectifs (responsable, autonome, belge, etc.) et des déterminants (chaque, plusieurs, quelques). Au lieu de dire : « Les linguistes sont intéressés par ce sujet. », on dirait donc : « Plusieurs linguistes s’intéressent à ce sujet. » » Les noms collectifs Définition officielle : noms qui désignent un ensemble de personnes. Définiton languesaliste ** : noms qui engendrent des erreurs d’accord du verbe. Utilité désexisante : les noms collectifs s’emploient de la même façon, peu importe que le groupe soit constitué d’hommes ou de femmes. Au lieu de dire : « Les enseignants s’opposent à la réforme. », on dirait donc : « Le personnel enseignant s’oppose à la réforme. » » Les doublets Quoique ajoutant autant de lourdeur au texte qu’un Big Mac à un estomac, les doublets font partie de la rédaction épicène. Le lecteur ou la lectrice pourra donc s’en servir à volonté, et le ou la critique, les critiquer. Tu veux en savoir plus sur les procédés de rédaction épicène? Les langues sales te suggèrent, foule en délire, de taper « rédaction épicène » dans ton moteur de recherche préféré, et de cliquer sur le lien de l’Office québécois de la langue française!


Étudiants et étudiantes de l’UQAM, Main Blanche est votre tribune littéraire! Vous pouvez soumettre votre texte en tout temps pour l’une des deux section: Création: vous pouvez nous envoyer poèmes en prose en vers, nouvelles, micro-récits, fragments, etc. Il est possible de nous envoyer un maximum de 2 textes ou suites poétiques (ou suites de fragments) à la fois. Chacun de vos textes peut contenir jusqu’à 9 000 caractères. Critique: vous pouvez nous envoyer essais, réflexions et compte-rendus qui concernent de près la littérature contemporaine. La forme de votre texte critique peut être tout à fait libre. Rigueur, originalité et intérêt sont évidemment des qualités essentielles aux textes critiques publiés dans nos pages. Il est possible de nous envoyer un maximum de 2 textes critiques à la fois. Chacun de vos textes peut contenir jusqu’à 9 000 caractères. Le texte doit être de format .doc ou .rtf Vous devez indiquer, en tête de document, votre nom, votre adresse courriel et le titre de votre texte. N.B. Les textes sélectionnés sont révisés avec les auteurs avant publication. Envoyez vos textes à mainblanche@gmail.com

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