mars-avril 2010 Volume 15 Numéro 04
13 Tentative d’épuisement d’une intersection 17 Lettre sans amour avec post-scriptum 21 Photosynthèse Catherine-Alexandre Briand 23 D Racicot 30 Mémoires d’hôpital Lula 31 Moments Louis-Daniel Godin 36 Citées redigérées Simon N 39 Jeux dans la pénombre Marc-André Durocher 45 LES PIGEONS CREVES VOLENT ENCORE GELES MEME CORDES PINCEES A PEINE DE LA MUSIQUE PAS D’ARCHE 57 Pour le fragment Kevin Cordeau 61 Critique – 63 Deuils cannibales et mélancoliques de C. M l’air Virginie Blanchette-Doucet 67 Appréhender l’i Jessica Guillemette 77 Les langues sales Maude N
volume 15 | numéro 04 | jmars-avril 2010
n montréalaise Benoit Bordeleau et Kevin Cordeau Dominique Thibault 18 Mots salés Rachel Nadon Du sujet David B Lachance 25 Fée verte Maude s accidentels Amélie Faubert 35 Déracines-m’en Nachbauer 38 L’habit s’coud-tu? Marjolaine Olivier r 44 l’aile morte (rien d’autre) Laurence Olivier MEME EN PLEIN VOL Laurence Olivier 46 QUELQUES ARCHET Laurence Olivier 48 Litterator Maxime Galand – La route, de Cormac McCarthy Laura Fredducci Mavrikakis Ludivine Vericel 65 Des fantômes dans immoral Jessica Guillemette 70 Corps étrangers Nepveu Villeneuve et Caroline Dault
Revue Littéraire de l’UQAM Volume 15 Numéro 04
rhizomes
Équipe de rédaction Kevin Cordeau Marie-Olivier de Mers Marc-André Durocher Mélissa Labonté Camille Proulx Réviseure en chef Maude Nepveu-Villeneuve Équipe de révision Pierre-Olivier Colombat Caroline Dault Marie-Josée Daviau Andrée-Ann Martel Sylvain Sarrazin Graphisme Shed - danslashed.com Contact Revue littéraire Main Blanche 405 rue Sainte-Catherine Est Pavillon Judith-Jasmin, J-1225, Montréal (Québec) H3C 3P8 514.987.3000 (3905) mainblanche@gmail.com www.revuemainblanche.wordpress.com Tirage : 1250 copies Dépôt légal : Bibliothèques et Archives Nationales du Québec Main Blanche est la revue des étudiants et étudiantes en études littéraires de l’UQAM. Son contenu ne peut être reproduit, en tout ou en partie, sans une autorisation écrite. Chaque auteur est responsable des propos tenus dans son texte. Pour nous faire part de vos commentaires sur le contenu de la revue ou pour tout renseignement, veuillez écrire à l’adresse suivante : mainblanche@gmail.com Cette revue, financée par l’AEmel-UQAM et l’AFÉA-UQAM, l’Association étudiante de la maîtrise en études littéraires, la Faculté des Arts et le département d’études littéraires, offre un espace d’écriture libre aux étudiants et se veut un organe privilégié de communication pour ceux-ci.
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édito
L’équipe de rédaction
Tige souterraine. Réseau de vie. Ramifications. Dans un mouvement horizontal, les chemins se perdent au hasard et tissent les fondations d’une réelle parole. Ce sont les trajets distincts des voix émergeantes qui constituent le cœur de ce numéro. Comestibles ou non, les racines se faufilent et se cachent. Lorsqu’elles ne se cachent pas, elles tremblent vers les profondeurs, par curiosité. De toutes les formes, à tous les rythmes, à toutes les couleurs. Veines, neurones et cordages. Les mémoires se déploient en strates et deviennent de petites hantises contrôlées; hors de contrôle. Carl Jung comparait la vie au rhizome d’une plante. L’existence éphémère de l’être est au-dessus de la terre. Sa vraie vie reste invisible, submergée pour renaître à l’infini. Il en est de même pour la nature de l’auteur qui écrit en marge du vrai monde. Les paroles que contient ce numéro marquent le passage de son regard sensible sur le monde. Lorsque les exemplaires se seront envolés et que chacun aura fait ce qu’il voulait de ces pages, restera l’auteur submergé; ultimement, l’ensemble des auteurs et des voix. Il nous importait de souligner la flore éclatante du passage étudiant actuel. Les empreintes qu’ils éparpillent se rejoignent magnifiquement bien et constituent un réseau qu’il nous a fait plaisir de discerner. L’enchâssement de leurs pensées laisse paraître des préoccupations semblables mais, surtout, nous permet de réaliser que nous regardons parfois le monde avec les mêmes instruments, selon les mêmes angles. En ce sens, Rhizomes pour briser la solitude des veines folles qui s’embranchent plus qu’on le pense. De tous les styles, toutes les histoires s’affirment, mais ne soustraient plus leur présence à celles des autres.
Ces histoires racontent nos plus terribles cauchemars dans le blizzard familier, imagent nos plus réelles quêtes de sens et étanchent nos soifs de forme comme le ferait un père ou une mère. Des rencontres langagières accidentelles et lointaines, qui nous rejoignent de l’intérieur. Attardons-nous à ce qui résonne dans ces évocations étrangères et cernons ce qui en assemble les alliages.
CRÉATION
13 Tentative d’épuisem tion montréalaise Benoit 17 Lettre sans amour avec bault 18 Mots salés Rachel Na Alexandre Briand 23 Du sujet David Racicot 30 Mémoires d’hôpital Lula 31 Mo racines-m’en Louis-Daniel Godin 36 Citées s’coud-tu? Marjolaine Olivier 39 Jeux dans l morte (rien d’autre) Laurence Olivier 45 GELES MEME EN PLEIN VOL Laurence Olivie DE LA MUSIQUE PAS D’ARCHET Laurence Oli le fragment Kevin Cordeau 61 Critique – Fredducci 63 Deuils cannibales et mélan cel 65 Des fantômes dans l’air Virginie B
ment d’une intersecBordeleau et Kevin Cordeau c post-scriptum Dominique Thiadon 21 Photosynthèse Catherined B Lachance 25 Fée verte Maude oments accidentels Amélie Faubert 35 Dés redigérées Simon Nachbauer 38 L’habit la pénombre Marc-André Durocher 44 l’aile 5 LES PIGEONS CREVES VOLENT ENCORE r 46 QUELQUES CORDES PINCEES A PEINE vier 48 Litterator Maxime Galand 57 Pour – La route, de Cormac McCarthy Laura ncoliques de C. Mavrikakis Ludivine VeriBlanchette-Doucet 67 Appréhender l’immo-
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<TENTATIVE D’ÉPUISEMENT D’UNE INTERSECTION MONTRÉALAISE> Benoit Bordeleau / Kevin Cordeau
<b>14h00</b> <bus voyageur devant le théâtre st-denis> <côté ouest, on traverse l’intersection à la queue-leu-leu vers le nord vers le sud> <un homme porte des verres fumés malgré la grisaille de fin d’hiver> <éclairage diffus, neutre> <un bibliothécaire de la banq fume une clope devant le second cup> <dans la vitrine, le grand chef du café fait ses états de compte, planifie aussi les commandes de la prochaine semaine> <tasses thermos à logo en vente dans la vitrine, trop chères> <coup de botte contre la paroi de béton> <il détourne le regard de la circulation de st-denis qui s’arrête toutes les 3 minutes et 2 soupirs, environ> <une jeune étudiante> [début de bac, ça se voit, sais pas comment] <une étudiante verrouille son vélo à une borne de stationnement, rajuste une pince à cheveux> <un barbu, crasseux, les mains dans les poches, scrute les trottoirs à la recherche de mégots qui se révèlent tous humides> <il fouille à l’intérieur d’une poubelle jusqu’à y plonger, accompagné d’un fracas de verre et de froissements plastiques> <derrière lui un vus de tva fait pop> [le reportage qu’ils ratent] <trop occupés avec la vraie de vraie vie> <un cycliste sur la piste, les mains dans les poches, traverse st-denis sur la jaune> [cascadeur né] <à la cabine téléphonique, personne> <lumière verte sur de Maisonneuve> <coups de klaxon illico> <des téméraires traversent en diagonale> <un type mi-vingtaine cheveux en brosse et des kilos de livres sous le bras passe sous le regard du grand chef> <i>got any spared change ? wanna get to vancouver or anywhere in roc, anywhere but fucking québec</i> <une flopée d’étudiants déferle du nord, par st-denis, arpente les escaliers de judith-jasmin> <i>got any spared change ?</i> <il surveille la fluctuation de la bourse piétonnière> <i>bonjour monsieur… bonjour madame ! vous avez deux minutes pour l’environnement ?</i> <une flopée d’étudiants migre vers la bière> <le bus 15 passe sans s’arrêter> <un petit coup de frein, pour dire> <une cycliste> [prise en flagrant délit d’école buissonnière] <une cycliste interpellée par une femme> <i>non! j’ai un cours à 14h00</i> <du nord au
sud une audi file> <i>oh ! mais il est 14h05!</i> <on me demande comment se rendre au pavillon m> [pas la première fois aujourd’hui] <i>tout croche le campus… n’importe quoi</i> <un camion tout crotté> [aussi crotté que son chauffeur] <un camion tourne de maisonneuve à st-denis et butte contre la bande de la piste cyclable> <grommellements et kâlisses lus à travers la vitre sale> <nippone en parka avec nikon pendant sur le torse> <i>ceci n’est pas <a href= ‘‘http://www.lecinema.ca/film/3772/’’>tokyo</ a></i> <un homme grisonnant traverse st-denis appuyé sur une canne de bois un peu courbée, au bout de sa main droite, gantée> <un grand café dans sa main gauche, nue> [la traverse de vieux est beaucoup plus à l’est sur ste-catherine] <il atteint le trottoir> <st-denis débloque> <ça déferle> <comme un départ de course automobile> <des camions de livraison> <frank & dino> <nielson’s> <van houtte> <un dodu, d’ottawa, parait-il, ne parle pas français> <me demande de la monnaie> <s’est fait voler – portable et +> <que de l’électronique, que du dispendieux <i>seigneur je suis désespéré !</i> <doit repartir à ottawa avec sa femme> [me semble l’avoir vu souvent près de st-denis et de maisonneuve] <i>c’est pas grave</i> [tâte pourtant le fond de mes poches à la recherche d’un 20] <une femme tire son enfant par le bras> <il vante la mentalité d’ottawa vis-à-vis celle de montréal pour s’apitoyer davantage> <une ville de fonctionnaires…> <b>14h15</b> <au bas de l’escalier, un vélo de vitesse tout rose, repeint à neuf, posé contre un arbre frêle> <guirlande de petites lumières éteintes> <côté nord, il tend la casquette aux voitures arrêtées, fenêtres braquées> <elles ne descendent jamais, les fenêtres> <i>ça ne changera jamais !</i> <il surveille les fluctuations de la circulation: sitôt une immobilisation, sitôt la casquette est tendue> <une transaction de cigarettes, devant l’entrée du métro> <i>merci beaucoup</i> <un potard du genre poteux refile des sachets> <i>blanche neige et sa hasch</i> <une porte est condamnée> <i>morphée et son ex…</i> [ma tuque (ou peut-être sa cousine) descend st-denis, sur
la tête d’un autre] <cinq vélos stationnés : un rose, deux noirs, à peu près identiques, du type tout-terrain-bon-marché, équipés de caisses à lait> <vendues 3.00$ chacune sur http://montreal.kijiji.ca/> <un autre vélo, vert forêt> <encore un, devant l’onf, blanc, en équilibre contre une borne de stationnement> <le camion de livraison du van houtte > [un vélo, maintenant caché] <le camion se stationne devant l’entrée du métro, sous la fac de musique> <le moteur tourne> <i>deux petites minutes pour la croix rouge… des dons pour haïti…</i> <un couple bras dessus bras dessous s’arrête> <une boite aux lettres, rouge, devant l’entrée du ticket pro, au sous-sol, sous l’onf> <une boite postale, grise, 2 mètres plus près de l’intersection, celle du facteur> <le bus 15 sur de maisonneuve> <embarque un grand gaillard> <vers l’est, passé le pavillon b, une bannière du quartier latin, haute perchée> <une borne fontaine rouge, côté nord-ouest, devant l’onf> <quatre poubelles, identiques, aux quatre coins de l’intersection> <contiennent des bouteilles de jus rougemont, de beefeater, des canettes de coke, pepsi, red bull, des verres de carton tachés de café> <sur la bordure de béton, devant le copidata – derrière le second cup – trois paires de yeux: deux orange, une verte> <des sorties d’eau pour les gicleurs des pompiers> <deux hommes passent, des habitués du trottoir, toujours polis> <i>pas possible l’impolitesse des politiques ! les whipeux c’est rien que des whippets pis des girouettes, pas polis nos politiques !</i> <une borne bleue devant le pavillon b, agrémentée d’un panneau> <sur le poteau qui tient les affichettes de la rue st-denis et du boulevard de maisonneuve, une boite kaki – le système électrique des feux de l’intersection> <dessus, vers le sud, en rouge et jaune: I love cheese> <le fromage est dessiné> [on dirait un quart de meule de gruyère] <cinq réverbères, dont quatre tout neufs, à l’intersection – l’autre, à l’écart, au globe un peu jauni> <quatre affichettes qui interdisent de se stationner là, là, là> <i>bonjour, nous représentons greenpeace ! deux minutes pour l’environnement</i> <et là> <un camion
ups sur st-denis> <synchronie> <un camion de purolator sur de maisonneuve> <un vélo s’ajoute> <un autre vélo blanc, devant l’édifice de l’onf> <nous en avons donc six, à présent> <un second camion de purolator, quelques secondes après le passage du premier> <un nouveau vélo, vert> <il roule celui-là> <le bus 15, s’arrête à nouveau, embarque un gaillard du genre du précédent> <b>14h35</b> <au bas des escaliers du second cup, un homme au manteau rapiécé, la barbe longue et jaunie par le mauvais tabac> <i>un peu de change pour un café ? merci bonne journée</i> <il retourne dans l’antre du couche tard> <nippone en parka avec nikon entre les mains, revient en trottinant> <i>ceci n’est pas <a href= ‘‘http://www. sitaudis.fr/Parutions/tokyo-d-eric-sadin.php’’>tokyo</a></i>
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Lettre sans amour avec post-scriptum Dominic Thibault
Toi avec deux bras et quatre lèvres et moi à deux mètres, trop près et trop loin, les yeux qui coulent sans qu’on puisse appeler ça pleurer. Je ne suis pas heureux. Mon corps suce une pensée au hasard et ça fait mal, le torse sensible comme dans des talons aiguilles de petite fille trop grande. J’ai du napalm sur le bout de la langue, mais ça ne suffit pas. Ton sexe est froid, mort, malade : un bibelot que l’on expose derrière une vitre et qu’on ne peut pas toucher parce que c’est interdit, parce que c’est un viol et qu’ensuite il y a les juges, les procureurs et les bouchers. J’ai déjà ouvert des cicatrices et c’était bien. Un peu de tendresse bordel de merde. On disait ça souvent quand on avait seize ou vingt ans et je le pense encore. Toi toujours à deux mètres de moi qui maintenant fumes une cigarette entre deux paupières fermées. Post-scriptum : Malgré l’interdiction, moi dans l’entrebâillement de ta porte qui te regarde te changer : une robe verte sur tes épaules nues. Je ne crois pas qu’une photo accoucherait d’une situation positive. Elle serait même obscène. Aussi, je me contente d’observer sans dire un mot. Chaque mot pouvant te faire soupçonner qu’il y en a d’autres. Des mots beaucoup plus durs, beaucoup plus crus, qui se cachent dans ma bouche baveuse.
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Mots salés Rachel Nadon
La radio jouait. Il chantait sa Méditerranée surannée, vieille grand-mère de terre où la pluie rythme les heures. Le crépitement de l’huile dans la poêle lui rappelait les après-midi où les gouttes d’eau résonnaient avec fracas sur les toits en tôle des voitures, rafales mitrailleuses à l’assaut des visages moroses, mais jamais amers. Dans la cuisine s’élevait l’odeur du poisson, et tranquillement elle pénétrait les vieux murs de l’appartement, émoussant les vêtements suspendus dans une pose tranquille. Il chantait, en versant un peu d’huile dans sa poêle. Une demi-cuillère à café de sel marin, une de thym, une tasse de tomates. Le poisson frétillait. Le vieil Italien fredonnait. À la radio, des chansons africaines passaient. Des tonnes de tambours pour enterrer les vieux mots d’hiver. Hier, il avait mis ses chaussures et avait traversé la rue pour faire son épicerie. Le mercredi soir, tout le monde, coin Jean-Talon, fait son épicerie, et le rayon des fruits et légumes sentait la laitue noyée et le persil fauché. Les aubergines en rang à côté des courgettes menaçaient d’empaler les tomates trop mûres. Ç’aurait pu être le carnage si les avocats ne les avaient pas contenues. Il n’avait pas voulu s’entraîner à la traversée des corps entassés, et il n’avait donc fait que continuer la ségrégation des tomates trop mûres, favorisant celles qui semblaient se garder de la déconfiture d’un temps trop avancé. Au bout de la rangée étroite des fruits et légumes, le comptoir à fromage épandait les désirs crémeux en offrant au regard ses canons laitiers. Rejetons du pays, vieux du terroir, espoirs français. Râpé, en grains, en brique. Jaune, blanc, bleu. Cuit, en croûte, au lait cru. Au poivre, aux fines herbes, à l’ail. De quoi attaquer l’appétit, ou bien entamer une croisade contre la sainte diète.
Il sentit sur son épaule une main qui le poussait vers la droite. Une jeune fille vêtue d’un chandail à col Mao prit place à côté de lui. Elle parcourait avec célérité les rangs serrés à la recherche d’un premier de ligne qui satisferait son regard d’archer. Elle lança à son père quelques mots à la volée. - Papa! On prend un sac de mozzarella! Y a que du mozzarella qui est bon sur la pizza! Elle s’empara d’une brique de fromage et rompit le rang. Ces mots avaient résonné en lui comme un appel. On dit de la mozzarella, s’est-il dit. De la. Il eut envie de haler à la force de ses bras son pays hors de l’eau salée de la Méditerranée. De le dépecer, de lui enlever la peau comme le poissonnier en avait fait de sa pièce de thon. D’exposer ses chairs maternelles, ses flancs montagneux, sa beauté tellurique pendant les orages tectoniques. Pas emballée sous vide dans la nuit néon de l’épicerie, coin Jean-Talon. En répétant du mozzarella, du mozzarella comme un mot creux qui se replie dans les vides tranchées des vocables exilés. Des épices, et le poisson crépitait dans l’huile, avec un peu de tomates, du poivre, de la fleur de sel, comme une Méditerranée qui s’importe en pots, en cannes de tomates assaisonnées, pâtes plastifiées. Une Méditerranée prêt-à-porter pour habiller les jours de février. À travers le bruit du ventilateur, il perçut tout à coup le bruit strident d’un camion qui recule. Il arrêta de chanter pour regarder par la fenêtre. Le poisson grésillait. La sauce tomate mijotait. Ça sentait bon les épices et la mer. Dehors, devant l’épicerie, un immense camion tirait l’Italie hors de sa botte européenne - vert, rouge et blanc - en milliers de sacs de fromage.
Seul dans sa cuisine, il portait l’Italie en bandoulière comme un vieil écolier, la trame de ses rêves comme autant de cahiers usés.
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Photosynthèse Catherine-Alexandre Briand
Nos mains avancent à deux. Le pas lent des jours de rien à faire. Dans le parc, la petite fanfare tzigane entame un air inconnu. C’est l’été et je surprends ton regard rivé sur mes deux seins. Ma main serre un peu plus. -
Tu parles quelle langue quand tu rêves?
Un moment de réflexion. Il ne sait pas. Ne s’est jamais posé la question. La lueur blanche frappe toute surface. Elle heurte ton regard, j’y devine une âme bleue. Je dénoue ces petites sandales de laine qui me brûlent les pieds. L’herbe est un matin. Un jus d’orange. J’imagine ta tête, ton cœur, tes circuits électriques. -
Et quand tu dessines, tu penses à moi ou à la forme?
Il sort sans cesse, de toutes poches et d’ailleurs, de minces bouts de charbon qu’il relie entre eux. Il agence les formes autour de nous. Tente de les encadrer. Il veut tout prendre sur papier, à commencer par mon visage qui s’éclipse. Moi, je ne reste pas en place. Je danse pour rien. - J’ai pensé à toi un jour, puis en a découlé une suite d’idées incongrues qui passent et dépassent. Qui poussent de tous côtés après ton sujet. Toi, puis cette chanson triste de Johnny Cash, et le rouge et le bleu, comme un sorbet, quelque chose de sucré, une chocolaterie et des petites fèves de cacao qui ressemblent à des chenilles, le départ, et les avions qui font tout ce bruit, et ceux qui ne reviennent jamais ou qui ne partent tout simplement plus. Il ne m’écoute pas, gribouille quelque chose. Une feuille verte, je crois. Je continue à déblatérer, je lui parle de mes pieds palmés et des lignes de
la main qui changent tous les jours. Le soleil ne s’éclipse pas, la fanfare poursuit sa route. Sous la brise, je plie mon corps en bruits de chat. J’étends l’herbe sur ma tête. Elle pousse partout autour.
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Du sujet David B. Lachance
3. noir ou blanc. Gris. Visage dans le gris. Qui regarde le noir. Choses noires qui voient. Rouges. Des veines fleuries poussent au blanc. Haut blanc. Nœuds qui tordent le rouge. Coupent les vents. Mouvement marchant dans une pièce seule. Silhouette bleue. Frôle les murs. D’autres murmurent gauches. La peau enrobe le noir. Particules d’os jaune, un instant. Quelque chose se lève. Une nuit. D’eux il respire à tâtons. Ronds de pâleur. Creuse l’un y grandit. Cœur en racines 1. s’enterre sans terre. Radicelles veines reflètent un geste. Fissure l’univers. Sol ploie sous. Le poids de craie. Chaise craque. Nuée blanche déchiffrant le silence. Muscles en charpente. Deux mains tordent une matière muette. Vert. Son air qui strie un froid. Jets de reflet hérissent. La feuille lignée pousse vert. L’œil entrouvre blanc nuit. Drapés de signes. Motifs de ciseaux découpant la floraison. Papiers peints de regard. Chambre vide, des chiffres. Double la mousse, je moisissure. Un pied heurte la chaussure. Herbe de verre affleure. Empreintes tendues au ciel 2. arqué coagulé sur fond. Petites branches lugubres. Dressent les ombres. Brèches de temps pleuvent. Pétales gris retournent au milieu. Vents d’étincelles. S’éteignent jour. Déclic. Mon se casse en sujet. Les reliefs dévorés. Flou trace au détour. Effacés s’amoncellent. Formes s’absentent en robe d’autres se dénouent. Spectre tiède. Qui se désertifie. Un devient personne. Bleue. Résonne entre deux. Murs érodent. Abîment la limite. Ronds de rien s’éparpillent. Langue effeuille
«car nous sommes tous uniques.» «c’est la politesse du désespoir.» «dans un néant de fossés noirs et de corbeaux endormis.» «rejeter le fardeau du moi unique au monde» «plus que jamais solipsiste, matérialiste et chosifié.» «qui brûlent, machines cartographiques,» «l’entreprise finale de devenir-imperceptible.»
25
La fée verte Maude Racicot
Comme Baudelaire, Rimbaud et Verlaine, je suis un poète, un artiste, un être ensorcelé par cette fée verte qui m’obsède. À chacune des gouttes déversées au rebord de mes lèvres, un instant de bonheur se lie à mon quotidien macabre. Ma plume muette se trempe dans l’encre de mes pensées et je quitte vers un univers où… Je savoure. Je suis dans l’espace. Je flotte au beau milieu de l’infini. Les astres gravitent autour de moi, comme si l’attraction appliquée normalement au soleil s’était transposée en mon être fragile. Je vis dans un rêve où les éclats de lumière me parviennent de tous côtés. Je suis léger et libre à la fois. Enfin, je suis dans un monde qui est le mien, où la pesanteur de l’âme s’allège. Seul dans ma tête, libéré de mon cœur épuisé. Je ne réfléchis plus, rien ne m’importe, sinon l’état de bien-être qui m’extasie. Je déguste. Des tourbillons de couleurs apparaissent sous mes yeux, le vert s’entremêle au bleu qui s’évapore dans une mare de rouge explosée de jaune serin. Cette trombe colorée m’habille de ses teintes éclatantes. Je suis soulevé par la venue d’une vague gigantesque qui me berce au sein de cette fantaisie. Je me gorge. La mélodie qui joue, cette symphonie qui s’accentue à chaque lueur, me fait vibrer. Mon corps tout entier désire ardemment rester au centre de cette constellation; je ne veux plus vivre sans cette enveloppante pureté. À chaque note émise, mes membres s’allègent de plus en plus, je me sens
devenir aussitôt une plume. Je me laisse entraîner par cette ambiance rythmée. Je ne veux pas me contenir : le do me fait frissonner, suivi du ré enjôleur et de ce mi cajoleur, et tous provoquent un fa encore plus ensorceleur que le chant des sirènes. Je buvote. Tout ce paysage est réel. Même si je crois fantasmer, les sons, les couleurs, le feu qui habitent ce lieu ne peuvent pas être que le fruit de mon imagination si peu fertile. Mon subconscient ne peut pas m’emmener aussi loin, là où le mot paisible trouve tout son sens. J’engloutis. Je fige. Je suis hypnotisé par tant de splendeurs. Toutes ces formes rondes, alléchantes, savoureuses, comme celles d’une femme, dominent mon regard ébahi. Tous ces traits excentriques, qui me mènent vers de nouvelles découvertes artistiques, m’émerveillent. La scène est instable, le décor l’est tout autant. Je sirote. Je ressens la délicatesse d’une douce brise effleurer mon visage. Ce même fil m’élève au-dessus de tout : le monde n’existe plus, seuls ma spiritualité et mes espoirs franchissent le mur implacable de cette gracieuse portée. Un tourbillon de souvenirs me met en transe. Chaque instant mémorisé : un sourire, un baiser, une caresse, un orgasme semblent s’emparer de mon esprit. Une jouissance inouïe, indescriptible, me percute.
Je trinque. Chacun des chemins formés par tous ces déploiements interstellaires me subjugue. Ici, je vois des féeries que l’homme, aussi brillant soit-il, ne peut féconder. Personne ne peut se douter à quel point toutes ces somptuosités, ces joyaux, ces poésies qui défilent devant moi sont angéliques. Je goûte. Je ne crois pas en Dieu, mais au Paradis, si. Suis-je au ciel? Celui où ma mort retrouvera la vie? Suis-je mort? Notre fin se résume-t-elle, essentiellement, à un paysage aussi fabuleux? Ou bien est-ce uniquement mon Eldorado qui trône, qui règne, qui triomphe au sommet d’harmonies? Existet-il vraiment, ce monde où je peux profiter de chaque moment, où mes souhaits sont instantanément exaucés? Cette atmosphère sera-t-elle la défunte demeure de mon âme? J’étanche ma soif. Endommagée par tous ces questionnements, la quiétude qui ensorcelle ma pensée commence à tranquillement se dissiper. L’ivresse, l’exaltation qui me soûlent dépérissent lentement. Mon regard change peu à peu, il s’assombrit dans la noirceur de cette parade désertée. Mon équilibre chavire et trébuche en raison de cette maladresse qui possède dorénavant mon entité. Je me suis perdu dans l’antre de mes abus. J’absorbe. Je suis seul. Rien, mis à part les diamants ternes qui se souillent autour de
moi. Mon infini s’est transformé en une cloison étanche où mes visions n’ont plus leur place. L’attraction, jadis captivante, s’avère être un fardeau insoutenable. La légèreté qui s’était emparée de mon âme retrouve son poids monotone. La révolte des météorites me donne des nausées. Je picole. Les couleurs si vives, qui maintenant ne me séduisent plus, s’estompent et me contournent sans même m’éclabousser un tant soit peu. Le rouge s’engouffre dans les trous noirs. Le bleu est étouffé par le vert et le jaune serin, qui n’en finissent plus de tournoyer alentour de mon corps, perdu dans cette bataille. Les courbes généreuses se fondent et retrouvent leur squelette, un amas d’os ravagés par l’agitation des comètes tourmentées. Plus aucune ligne ne retrace sa route, son sens, sa direction. Une perte totale de la perfection s’entreprend peu à peu. Je suis perdu, seul dans mon éden. Ou bien mon enfer. J’inonde. La vague, qui me faisait traverser les mers et les océans, me laisse échouer sur une plage aride, où, le sable si fin, se transforme en un amoncellement de roches rugueuses. Seule l’écume reste en souvenir de cet élan musical. L’écho des notes faibles résonne à présent à mes oreilles. La gamme entière est désaccordée comme mes membres qui ne savent plus quoi faire. Je suis dans une cacophonie effroyable, les violons et les flûtes ne s’accordent plus, la guitare fait la guerre aux cymbales. Mon crâne veut se fracasser; ce vacarme m’étourdit.
Je vide. Qu’est devenu mon monde unique? Tout s’est éteint. La flamme qui éclairait toute cette mise en scène est aspirée par le courant d’air froid qui, autrefois, me caressait tièdement le visage. Je dois retrouver la clef, je dois m’évader à nouveau; mon spleen tente de refaire surface, de reprendre sa place. J’entame. Elle traverse ma chair, s’infiltre dans mon sang. Mon élixir parcourt mes entrailles entremêlées de mes veines assoiffées. Cette douce potion chavire mon être. J’enflamme ce cube de sucre qui coule délicatement dans cette liqueur des dieux. Je crée ma propre ambroisie en allumant cette boisson verdâtre. Je peux sentir les effluves de cette thuyone épicée. Le rituel qui entoure la dégustation de ce mélange me fait remercier la visite de la fée verte. Le ravissement gustatif que ce nectar propose à mes lèvres me pousse à en réclamer encore et encore…
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Mémoire d’hôpital Lula
Je m’accotais à la clôture de ma maison, le visage appuyé contre mes bras croisés, pour regarder ma mère partir rendre visite à sa mère qui délirait entre rêves et gémissements sur un lit d’hôpital.
Ma grand-mère parlait avec les morts dans son éveil insensé, confondant ma mère avec son fils décédé depuis dix ans. Les souvenirs saccageaient le temps.
Je n’ai jamais voulu lui faire un dessin. J’avais déjà compris que les dessins d’enfants ne sauvent personne de la mort.
La sœur de ma mère se laissait séduire par un visiteur dans les corridors de l’hôpital. Ils ont forniqué dans les chambres vides. Ma grand-mère est morte pendant que ma tante remontait ses culottes encore humides. Je n’ai jamais cru qu’elle était une pute. Elle était plutôt une imbécile. Elle sentait le sexe lorsqu’on l’a avisée de la mort de sa mère.
C’est le seul souvenir que je garde de cette mort.
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Moments accidentels. Amélie Faubert
Parfois c’est plus facile de vivre quand tu es là, comme un baume sur l’étendue de mon vide. C’est un grand vide, même si c’est un peu contradictoire. Ce vide incommensurable me sied à merveille, et pourtant, je ne saurais pas décrire à quel point ma vie sans toi me semble terne. Coincée entre deux mondes, celui où nous étions heureux et celui où tu n’existes plus, je confonds mes souvenirs aux moments accidentels où nous sommes deux ruines, nous accrochant malgré la vie, malgré ces autres que nous sommes devenus, moments volés d’éternité. Je cherche souvent à te qualifier. Je peux facilement énumérer la liste de tes précieuses qualités, mais t’énoncer, ça, c’est un autre combat. Mon amour, mon ami, mon amant, mon petit frère, mon bébé. Parfois j’ai envie de te bercer, parfois de te baiser. Des montagnes russes et des champs de bataille. Ensemble on rêvait d’un fleuve tranquille, d’un appartement avec une cuisine jaune et un grand bain pour s’y étendre et y boire du vin et maintenant, tu sais, je crois que tu ne rêves plus, que tu ne sais plus comment rêver. Je suis rarement à court de mots, mais je suis à court de moyens. Je verse dans le farfelu, je veux dire, je vois des signes partout et parfois même j’en invente; si seulement ça pouvait te faire revenir chez moi. J’ai planté des trèfles à quatre feuilles dans un petit pot et je les regarde grandir, posés sur le rebord de la fenêtre, là où il fait toujours soleil. J’ai triché un peu, c’est vrai, j’aurai très bien pu espérer que parmi des trèfles ordinaires il naisse ce trèfle particulier, ma chance, notre espoir, mais j’ai eu envie de donner un coup de main au destin. C’est autonome, des trèfles. Ils demandent peu d’eau et ils se tournent vers le ciel. Je déambule souvent parmi nos décombres et j’essaie de trouver la faille qui nous a fait dérailler. Nous étions heureux, il me semble que nous étions
heureux et puis, un matin, c’était fini. Je te revois dans les moments les plus anodins, en me brossant les dents je fixe le verre transparent où reposait avant ta brosse, jaune, aux côtés de la mienne, mauve. Nos couleurs préférées, nous les parsemions partout, les brosses à dents n’étaient qu’une étape parmi le coloris de notre vie. Les colliers, les foulards, les cartes de souhaits, les bricolages, mauve et jaune, toujours. Quand je flatte mon chat en carence affective qui ne cesse de se coller contre moi et de me suivre partout, je me vois un peu en lui, grattant des miettes de ton attention, agissant comme ton ombre, fidèle et doucereuse. Je vis encore dans ton sillage, une présence discrète, presque invisible. Je te cherche parfois dans les dessins du bois franc sur le plancher, entre les rideaux de la fenêtre de ma chambre, je cherche ton souffle dans la nuit et ton corps dressé au réveil. Mon lit est toujours froid et je ne peux pas le remplir d’un autre corps, je ne veux pas gaver mon lit d’un corps qui ne serait le tien, c’est trop dur, tes empreintes sont indicibles, je n’ose pas dormir dans ton contour. Je ne veux pas d’un pastiche de toi. Je ne veux pas d’un autre qui reproduirait maladroitement tous nos gestes, toutes nos habitudes. Je ne veux pas créer de nouvelles habitudes avec un autre que toi, je suis trop bien dans notre confort, tu comprends. Je n’ai pas envie de me laisser aimer par des mains moins adroites que les tiennes, ni qu’on me voie avec un autre regard que le tien. Tu es ma perfection. Parce que j’aime tes craintes, tes doutes, tes obsessions. J’aime te gratter la nuque quand tu pleures et jouer avec ton lobe d’oreille. J’aime embrasser tes tempes et toucher ton âme.
Quand je pense à toi, c’est l’écho de ton rire en moi, ton rire qui creuse des rides de bonheur dans le coin de tes yeux. Je me demande ce qui te vient en tête quand tu penses à moi. J’ai rédigé des dizaines de listes de choses à te dire. Chaque jour je refrène mes envies et j’écris, je note, je compile, des moments à te raconter, des histoires à partager, des informations bancales. Comme lorsque j’ai donné un câlin à cette petite fille qui nous aimait, qui promenait son chien souvent où nous allions marcher. Un jour, nous avons arrêté d’y aller, mais elle, elle y va encore, tu sais. On pourrait peut-être y retourner. Comme lorsque j’ai mangé des artichauts dans un restaurant et que, finalement, je m’ennuie de ceux préparés par ta mère. Comme chaque fois que je renverse des poubelles en reculant avec ma voiture, maladresse incarnée, et que le rire de ton frère résonne encore dans mes oreilles. Comme toutes les fois où je me suis dit que j’aurais très bien pu te dire je t’aime. Habituellement j’évite les photos, je nous trouve trop beaux. Maintenant nous sommes laids, tu es mort par en dedans et moi j’étouffe. Bien sûr, nous avons toujours eu nos petites morts, mais je ne sais plus te soigner sans t’embrasser, sans que ta tête repose contre ma poitrine et que tes larmes souillent mes seins. Sans prendre sur moi toute ta détresse, la broyer, la transformer en douceur. Il me semble que j’en étais capable, il me semble que je suis douée pour le bonheur. J’ai tendance à l’oublier un peu, mais au fond de moi, c’est là, l’irrésistible envie d’aimer. J’aime que tu ponctues ma vie. Un éclair, un frisson. Te retrouver un peu, sans l’éclat des regards. Ne pas être envahissante, ni envahie. Trouver ma place à tes côtés, en espérant qu’un jour nous puissions marcher sur le chemin, comme avant, tu sais, sur le petit pont en bois, même quand c’était glissant, par les jours de pluie, il me semble que la promenade en valait la
peine. Nous jouons à la cachette, mais il fait froid dehors et je n’ai plus envie de continuer. Ton parfum me manque presque autant que ta présence - tu m’embaumes l’esprit, je pourrais passer des heures immobile près de toi à me repaître de ta présence. Épaule contre épaule, simplement, j’existe. Et il me semble que c’est beaucoup, exister. Moi qui croyais mourir, je suis encore là, joues rouges et mains chaudes, à attendre de la vie qu’elle m’amène quelque part où je n’ai jamais osé aller. Quand tu n’es pas là, je me permets des folies. Je mets des paillettes sur mes yeux, sur mon lit, je les accroche à mes vêtements, même si je sais que tu n’aimes pas ça – surtout parce que je sais que tu n’aimes pas ça. Je me maquille outrageusement, je bois trop de vin et ma langue déliée s’emmêle sur les partitions de notre histoire sans queue ni tête. Je ne vois ni le début ni la fin de cet immense capharnaüm. Et je reste là, parce qu’il me semble que j’existe, moi qui croyais mourir.
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Déracine-m’en Louis-Daniel Godin
Une invitation à dire ce qui vous vient, comme ça vous vient. C’est bien ce qu’on vous répète trois fois par semaine, allongé sur ce divan à regarder la même fenêtre, les mêmes trois branches de cet arbre qui forment le même triangle. C’est vous qui parlez, mais la prise en charge est trop violente; vous répétez cette dynamique, comme un écho lointain. Ça vous emmerde de toujours ressasser les mêmes histoires, et, pourtant, il n’y a rien d’autre que cette fin abrupte. La violence de cette rupture, celle qui vous rentre dedans comme c’est pas possible d’avoir mal, au moment précis où vous commenciez à croire en l’amour. Lorsque le corps de l’autre devient nécessaire et que la douceur vous ment chaque jour en étant si puissante (et que la douleur vous surprend, cette fois, en étant aussi jouissante). Quelque chose de fusionnel. Deux complices en terre commune. Qui s’entrelacent. Deux gamins. Vous avez pris racine en cette image de lui jusqu’à sentir une cohésion parfaite, sans même vous douter qu’il s’enfuirait un jour avec elle. Il vous arrive de pleurer, parfois, parce que vous trouviez ça beau, deux hommes. Vous êtes maintenant pris de vertige, car il était le sol où vous marchiez. Je suis une coupe à blanc. Trois fois par semaine, je m’écroule sans bruit.
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citées redigérées Simon Nachbauer
un. « car nous sommes tous uniques. » « c’est la politesse du désespoir. » « dans un néant de fossés noirs et de corbeaux endormis. » « rejeter le fardeau du moi unique au monde » « plus que jamais solipsiste, matérialiste et chosifié. » « qui brûlent, machines cartographiques, » « l’entreprise finale de devenir-imperceptible. » deux. « théorie de la supersymétrie » « ce grand pénitencier qui se trouve à la périphérie » « chacun nourrit l’illusion » « que voulait notre silhouette imperméable. » « la joie lui coupa » « un politicien avec une tête de yo-yo » « des comptes à régler avec les fantômes de l’enfance » « vacarme de percussions automatiques » « le ciel est sans fin » « à cette obsession de la finition irrémédiable » « du bourdon et de la gueule de loup » « d’un processus qui restera anonyme » trois. « et la clique des dieux » « dans lequel je passe ma vie » « fourmille dans sa boîte crânienne » « à neuf les terres inondées » « de tueurs se sont servis de noms » « palpable de la métamorphose » « t’offre la blessure béante de mon sexe et celle sanglante » « compote de rhubarbe qui l’accompagne » « toute la nuit à la main froide » « me fait des signes et il lui pousse » « son langage, elle étouffe, on la brime… » « fœtus expulsé flottant dans le bassin » « Mange-t-il du poulpe cru? » quatre. « la nuit il ouvre et ferme des compas » « vagues lentes et majestueuses soulevèrent notre » « inimitable de la simulation n’est pas sans » « un fantôme autour de sa propre présence » « est lui sans pouvoir l’être » « que la
gourmandise d’un mal de mer » « s’efforçant de briser les barrières infranchissables à son désir d’exprimer » « les pièces sont restées en l’état » « produire de l’artifice, troubler la nature » « ne voit que le vide, on cherche dans tous les coins » « la contorsion pénible de l’artiste » « tendu d’un fin tissu laiteux et doré » « tourbillonnant à travers l’espace. »
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L’habit s’coud-tu? Marjolaine Olivier
Dans le regard formol de Mamie, Flaque de pigments, Régurgit de vie; Coulis de fraises de bonne fête. L’habit s’coud-tu? L’grain s’moud-tu? Sucre acide, Mamie qui rit. La dynastie des ricaneurs: Partage bisomique, autoclave famille; Poulet qui vit dans le nid sur ta tête, Crock-Pot qui me tricote en couleur. Grand-mère s’étouffe, mère-grand bave. En ramassis de petites douleurs, Flaque convertie en niveaux de gris. Trèfle atout, on achète un gratteux. Oui, j’ai su. L’habit se coud, le grain se moud. Maille à l’endroit, maille à l’envers American grand-mère.
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Jeux dans la pénombre Marc-André Durocher
«Un cours d’eau me traverse Je sais, c’est la Nord de mon enfance Avec ses mains d’obscure tendresse Qui voletaient sur mes épaules » - Gaston Miron La nuit et la densité des fougères. Notre chien Eco était mort et obéissant. Une preuve de notre pouvoir. Des secousses dans le cou, le goût de sa chair émane encore en nous, presque pour vrai. Nous sommes des tourbillons de mort, entraînés pour être pires que la fin du monde. On fait peur aux animaux les plus coriaces. On s’est cachés dans les épinettes de notre forêt. Notre forêt, troncs émiettés, mouillés. Les arbres brisés croisent l’horizon parsemé. On joue aux survivants dans les arbres. On se cache. Mathias a dit qu’il s’occupait des provisions et il a ramassé des cocottes. On a mangé un peu de boue, on a écouté le vent s’endormir. Le jeu commençait.
Maman, appâtée par Eco, inerte devant la carcasse de notre chien, a su immédiatement où nous étions et nous a appelés. VENEZ ICI, C’EST UN ORDRE.
On a dû crier aussi fort que possible pour qu’elle comprenne qu’il fallait qu’elle parte. Accélérer le temps avant - C’EST UN ORDRE - qu’elle puisse prendre le contrôle de nos pensées. On a dû crier pour que la forêt participe à l’horreur. Crier avec les épinettes et engouffrer maman dans nos ventres. On a dû faire encore plus que crier. Laisser le mal nous posséder par les entrailles. Mimer la mort à grands coups d’échos. Ce que font les loups avant de se montrer de tous les côtés. On a crié au-delà de nos êtres et on
a clos la discussion. On a crié jusqu’à ce que sa démarche se brise. Elle est partie dans le vacarme de - C’EST UN ORDRE -. Couchés, on a regardé la Grande Ourse envelopper la lune. La Grande Ourse avec un œil blanc. Rêver dans les brumes parfaites. Dormir à moitié, empilés l’un sur l’autre à l’infini. Mon frère a toujours fini par oublier sa peur de moi - Je ne suis pas maman -. Il dort. Il n’y a pas de hiérarchie entre nos moments. Accepter d’être épuisables, petits et frêles. On a dû savoir quand courir et quand revenir. On a dû accepter les écoulements. Les fluides, les sacrifices nécessaires à notre fuite. Parce que nos essences fuient. La plaie est énorme. Il y a eu les secousses dans le cou, et l’essence en fuite. Je regardais ma lumière sortir des fois, l’odeur des origines. Des rayons et des visages, et puis rien. Il a fallu courir pour effacer, car nos traces étaient interdites. Rester invisibles pour mieux vivre ce que nous devions vivre. À la maison, nous n’étions pas en sécurité depuis le sort jeté sur notre père. Maman lui a lancé un mauvais sort de tristesse. Maman a aspiré les sons, les a changés en silences, s’est mise à boire, s’est mise à nous faire peur, à nous faire mal. Elle était contrariée par notre immunité contre sa tristesse. Mathias attendait la libération et, ce soir-là, mes ressemblances avec notre mère nous ont servi à fuir.
Maman et nos noms ont résonné dans les parages. Elle scrutait nos passages avec Eco en mort-vivant. Le retour à la maison était impossible, les sentiers fermés. Maman venait pour nous, et Eco allait avoir sa part de vengeance. Tout tournait mal, le jeu redevenait un jeu.
Contraints de nous éclipser dans le cratère immense d’un sapin déraciné, on a essayé de dormir. Mathias s’est enveloppé de moi, m’a serré sur son dos. De nous deux, il est le plus fragile. Moi autour de mon frère. Il a écouté mes projets de fugue sur la rivière. Il a écouté ma peur de revenir à la maison. Il m’a écouté comme on a toujours écouté notre mère; la tête baissée très bas, la tête baissée jusqu’aux taches de notre propre sang. Sur mon torse, je l’ai senti s’abandonner à ma présence, sobre et trahie comme la sienne. On a été ivres du sang d’Eco. Notre mère a été ivre du sang de notre père. On a été ivres du sang d’Eco assez longtemps pour fuir notre mère et sa bouteille. Sa bouteille, son sceptre de veuve criminelle. On a été ivres du sang d’Eco jusqu’à pourrir dans ce cratère. Peut-être qu’un scaphandre aurait suffi. Ceux comme dans les histoires de profondeurs.
Maman et nos noms ont résonné dans les parages. Elle scrutait de nouveau les parois de notre sanctuaire. On a dû creuser, nous enfouir, réagir, disparaître. Elle buvait à mort et sa voix se galbait dans mes terreurs. Elle s’effilait sur le passage de notre fuite. Je la sentais monter en moi comme la mort de papa. Elle venait pour nous. Eco la langue pendante.
Comme dans les histoires de profondeurs. Mon corps n’a plus suffi. Perdu, ma lumière fuit. Enfermé, ma lumière fuit. Je m’écoule. Les secousses et les pertes. Nous avons cru pouvoir nous évider éternellement. Jaillir et disparaître comme des fontaines. Il est temps. J’ai essayé de tout arrêter. J’ai essayé de revenir et de parler. Nous avons changé les règles et marqué le réel avec nos écoulements.
Mathias m’a pris par la tête. Mes yeux ont débordé. Mieux que personne, il les connaît. Mon frère, avec des mains de puceron, m’a pris la tête. Il ne m’a pas permis de reculer. Et lorsque mon corps est devenu mort et lent, il y avait mes gouttes sur les feuilles des fougères. Il y avait mes rayons, bien en haut des broussailles. Partout. Il a fallu laisser nos corps s’occire de ténèbres pour ériger le dernier barrage.
****
Quand le jour est revenu, j’avais saigné à en mourir. Eco avec son air de bête. Maman se tenait devant moi, différente. Elle a pleuré sans jamais voir que je respirais. Elle s’est assise dans le cratère, endolorie. Notre forêt, troncs émiettés, mouillés. J’étais content de voir sa peine, ça me réconfortait. J’étais content d’être là, évidé mais bien vivant. Le jeu s’était terminé sans Mathias, qui s’était dirigé vers la rivière. Avec ses ongles, mon frère m’a arraché trop de peau sur les joues pour que je survive. Maman pleurait. Eco me reniflait, me pointait du bout de nez. Maman pleurait mais j’ai compris. J’ai voulu bouger pour qu’elle me voie. J’ai voulu la préparer au retour possible de mon frère envahi par le jeu. Il ne m’a pas pardonné d’abandonner. Il ne nous pardonnera jamais.
Mathias avec ses ongles. De retour. La gorge de maman. Mathias en assassin, traverse le non-retour. Venge le papa de mes histoires. Purge les rayons de maman. Arrache l’image de la peur sur sa figure. Arrache les traces de notre naissance. Arrache la vie à notre mère.
Traverse le non-retour. Crie. Encore plus que crier. Laisse le mal le posséder par les entrailles. Mime la mort à grands coups de mort.
Eco a léché les écoulements sur les mains de mon frère. Mathias s’est assis près de maman et il était trop tard. Il avait quitté le jeu après moi. Il l’a regardée longtemps comme ça. Des heures. Puis, il est parti manger à la maison. Eco l’a suivi. Plus que moi et maman évidés dans le cratère de notre plus beau sapin. Maman était indescriptible. Plus apaisée que jamais avant. Sans visage. Sans forme. Sans la peur dans mes veines. Des rayons et des visages au sommet de sa mort. J’ai eu envie de la mettre dans mon ventre pour la garder vivante. Dans la pénombre, je suis allé la prendre contre moi.
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l’aile morte (rien d’autre) Laurence Olivier
un papillon de nuit s’est déposé dans ma tasse d’eau chaude comme un bateau au fond troué je lui murmure quelque chose pour la route les arbres craquent dans le froid j’espère respirer et toujours plus d’oiseaux
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les pigeons crevés volent encore gelés même en plein vol Laurence Olivier
la peau de mes doigts glacée craque comme une tomate trop mûre j’ai avec moi quelques mots engourdis des inscriptions délavées quelques mots à me répéter jusqu’à demain (et le matin arriverait mais j’ai oublié quelque chose) à travers les flocons lourds le bruit du monde me convient enfin je ne vois plus l’autre rive c’est le fleuve presque l’océan
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quelques cordes pincées à peine de la musique pas d’archet Laurence Olivier
parfois je veux retrouver les oiseaux éteints ceux qui n’ont jamais existé parfois je veux arrêter de mourir autant mais j’ai dans le thorax le poids des chevaux noyés ces chevaux sauvages qui ont sauté dans le torrent pour rien et chacun de mes pas avant même que je l’invente est freiné par leur chagrin innombrable j’ai déjà été deux fois plus grande et je m’imagine maintenant m’évaporer – rien de grandiose pourtant un peu de fumée un craquement peut-être
CRitique
13 Tentative d’épuisem tion montréalaise Benoit 17 Lettre sans amour avec bault 18 Mots salés Rachel Na Alexandre Briand 23 Du sujet David Racicot 30 Mémoires d’hôpital Lula 31 Mo racines-m’en Louis-Daniel Godin 36 Citées s’coud-tu? Marjolaine Olivier 39 Jeux dans l morte (rien d’autre) Laurence Olivier 45 GELES MEME EN PLEIN VOL Laurence Olivier DE LA MUSIQUE PAS D’ARCHET Laurence Oliv le fragment Kevin Cordeau 61 Critique – Fredducci 63 Deuils cannibales et mélan cel 65 Des fantômes dans l’air Virginie B
ment d’une intersecBordeleau et Kevin Cordeau c post-scriptum Dominique Thiadon 21 Photosynthèse Catherined B Lachance 25 Fée verte Maude oments accidentels Amélie Faubert 35 Dés redigérées Simon Nachbauer 38 L’habit la pénombre Marc-André Durocher 44 l’aile 5 LES PIGEONS CREVES VOLENT ENCORE r 46 QUELQUES CORDES PINCEES A PEINE vier 48 Litterator Maxime Galand 57 Pour – La route, de Cormac McCarthy Laura ncoliques de C. Mavrikakis Ludivine VeriBlanchette-Doucet 67 Appréhender l’immo-
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Pour le fragment 1/2 Kevin Cordeau
« Le fragment est habité par une polarité concernant l’achevé et l’inachevé, opposé à l’oeuvre dans sa perfection classique, achevée, qui cherche à faire disparaître tout ce qui montre ou suggère sa fabrication. 1» Une posture fragmentaire. Le fragment n’est-il que le résultat hasardeux d’une œuvre prévue complète, mais interrompue, dont la parution est sans cesse repoussée? L’écriture fragmentaire ne se résume-t-elle qu’à des bouts de papier de fond de tiroir, attendant une idée de récit pouvant enfin les rassembler? À relever les nombreux exemples d’écrits fragmentaires, on est porté à croire qu’ils n’ont de sens que s’ils réfèrent à une totalité jugée nécessaire – à un achevé possible. Ainsi, l’intérêt porté aux fragments ne pourrait relever que de la génétique littéraire. Autant, par exemple, les Pensées de Pascal sont le résultat de fragments retrouvés dans l’atelier du philosophe, et publiés après sa mort, autant la critique littéraire traite ces résidus fragmentaires comme des ébauches laissées pour compte, des faux-départs, des ratées. Rarement l’écriture fragmentaire est-elle considérée comme une démarche d’écrivain, une posture. C’est ce qu’il nous faut définir maintenant. « L’exigence fragmentaire correspond à une crise qui déborde le littéraire et touche aussi des domaines comme la morale, la politique, le religieux, l’art. La volonté de totalisation semble devenue impossible à satisfaire et le fragment en est la trace, le signe. 2» Distinguer l’œuvre fragmentée de l’œuvre fragmentaire. Il y a quelque chose de semblable à de la reconstitution lorsque nous parlons d’œuvre fragmentée. Souvent, son caractère fragmenté est dû au hasard, voire à la fatalité – souvent, l’œuvre fragmentée est-elle reconstituée après la mort de l’auteur, qui nous a légué, en quelque sorte et bien malgré lui, un éparpillement, une 1 Alain MONTANDON. « Le fragment » in Les formes brèves, Paris, Hachette, 1992, p. 82 2 Jean-François CHASSAY. « Le fragment » in Dictionnaire du littéraire, Paris, Puf, 2002, p. 238
série de fragments en vue d’une œuvre sans doute imaginée complète, or abandonnée tel un matériau à partir duquel il est possible de reconstituer un semblant de récit. L’œuvre fragmentée, au final, est toujours une œuvre interprétée. L’oeuvre fragmentaire, c’est le résultat d’une posture qui assume le fragment : c’est là que s’opère une certaine mise à distance du romanesque, de la narration. « La parole de fragment ignore la suffisance, elle ne suffit pas, elle ne se dit pas en vue d’elle-même, elle n’a pas pour sens son contenu. 3» Refus ou attente du romanesque? La forme fragmentaire porte toujours sur les traces du projet romanesque, sur sa possibilité. Elle est toujours déployée sur un mode ambigu: elle s’oppose au récit fermé, à la narration intégrante, et n’existe en somme que selon cette opposition. La forme fragmentaire se donne dans l’attente, sous l’emprise du désir à se déployer en récit – et ce même désir, elle ne cesse de le repousser, de peur, peut-être, de le voir s’étioler. L’écriture fragmentaire rend possible le renouvellement du romanesque. « Tantôt le fragment est prélude au roman, laboratoire de récits futurs, fragment proprement expérimental, tantôt, marqué par sa vocation et ses origines, il rejette catégoriquement la compromission narrative et les séductions de la fable. Dans un cas comme dans l’autre, l’exclusion du récit fait figure de tautologie, dès que l’on parle d’écriture en fragments. 4» Errances du fragment. Le fragment postule le divers, l’indéterminé et l’à-déterminer; toute détermination finit par lui échapper. Le récit file dans le courant de la lecture, il peine à s’établir dans un espace narratif clos. Sans doute y a-t-il toujours un récit en suspension, que la rupture imposée 3 Maurice BLANCHOT. L’entretien infini, Paris, Gallimard, NRF, 1969, p. 229 4 Françoise SUSTINI-ANASTOPOULOS. L’écriture fragmentaire, Paris, Puf, « écriture », 1997, p. 77
par l’écriture fragmentaire repousse ou bien devance, c’est selon. Mais le fragment, dès qu’il s’inscrit comme tel, sollicite explicitement une lecture attentive. L’écriture fragmentaire est une sorte d’errance, en ce sens que, comme démarche autoréflexive, elle cherche une voix narrative qui lui soit juste, elle se cherche un support; or, jamais elle ne s’en satisfait. Elle doute de sa propre pertinence, elle confronte sans cesse son propre écho. « Le fragment, c’est le texte sorti de son contexte, ou, plus précisément, le texte sans contexte; et le plaisir du lecteur vient alors de ce jeu qu’on lui demande de mener à partir d’un énoncé-problème. 5» Dialogisme du fragment. L’écriture fragmentaire postule la nécessité dialogique du texte littéraire. D’emblée, un texte fragmentaire possède davantage de blancs qu’un texte achevé; mais ce ne sont pas des blancs du récit: ce sont des blancs narratifs – des trous de mémoire, à la rigueur. L’écriture fragmentaire est d’ailleurs si près du travail de la mémoire qu’elle évite toute construction fallacieuse: ce n’est plus au narrateur de reconstituer l’ordre des choses (si ordre il doit y avoir). Tout est donc constamment renvoyé au lecteur, qui doit agrémenter la lecture de sa propre expérience. Le texte fragmentaire redoute le monologue, le soliloque. « Plus on cherche le fragment, plus on trouve la lecture et le lecteur. Pour l’essentiel, le fragment pris comme un genre trouve son unité dans la réception, dans ce plaisir des sens qui survient sans calcul ni enjeu, par des textes qui présentent la particularité d’être autrement centrés. 6» Le fragment se distingue comme genre littéraire bien plus que par son extrême brièveté – un fragment, en effet, tient rarement au-delà d’un paragraphe, d’une page. C’est ce qu’il fallait affirmer ici; à notre prochain rendez-vous, il 5 Michel GAILLARD. « Le fragment comme genre » in Poétique, n°120, p. 396 6 ibid
faudra en observer certains exemples (chez Roland Barthes et Louis-René des Forêts, pour ne nommer que ceux-là).
*** bibliographie Maurice BLANCHOT. L’entretien infini, Paris, Gallimard, NRF, 1969, 640 p. André CARPENTIER. « Commencer et finir souvent : rupture fragmentaire et brièveté discontinue dans l’écriture nouvellière » in Ruptures. Genres de la nouvelle et du fantastique, Montréal, Le Quartanier, « Erres essais », pp. 15-28 Jean-François CHASSAY. « Fragment » in Dictionnaire du littéraire, Paris, Puf, 2002, pp. 237-239 Michel GAILLARD. « Le fragment comme genre » in Poétique, n°120, pp. 387-402 Alain MONTANDON. « Le fragment » in Les formes brèves, Paris, Hachette, 1992, pp. 77-98 Françoise SUSTINI-ANASTOPOULOS. L’écriture fragmentaire, Paris, Puf, « écriture », 1997, 265 p.
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Critique – La route, de Cormac McCarthy Laura Fredducci
« Il n’y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes. » Un monde ravagé, stérile, en cendres. « Le jour le soleil banni tourne autour de la terre comme une mère en deuil tenant une lampe » éclairant faiblement des contrées à vif, des arbres morts, des eaux grises, et une route d’asphalte défoncée qui serpente au milieu d’un chaos infini Sur cette route l’homme, son petit, quelques silhouettes faméliques, des débris d’hommes ou des restes de monstres, des cadavres desséchés çà et là Une atmosphère étouffante comme cette cendre qui traîne de partout, après une catastrophe inconnue. Cela n’a pas vraiment d’importance Fuir l’hiver Continuer sur la route, jusqu’à... la mer, jusqu’au Sud, jusqu’à la mort « L’accablant vide noir de l’univers. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. » Un charlot et son kid qui auraient perdu le sens de l’humour, vagabonds traînant sur leurs carcasses décharnées tout le poids du monde agonisant Les paysages se font les souvenirs du monde d’avant, pâles copies, délavées, monstrueusement déformées, sorties de l’imagination angoissée d’un crâne malade. Mais même ces souvenirs et les mots pour les nommer se perdent peu à peu. « Comme le monde mourant qu’habite l’aveugle quand il vient de perdre la vue, quand toute chose de ce monde s’efface lentement de sa mémoire. » Il n’y a plus que cette terre calcinée, ces débris, la peur et le froid omniprésents Désolation Les couleurs ont quitté le monde, l’obscurité prend place jusqu’au fond de l’âme
Et le mal qui menace constamment, dans une maison abandonnée, par ces inquiétants groupes de pillards qui rôdent, dans son propre visage aperçu dans la glace. La barbarie, l’humanité rendue à sa fragilité primitive, et l’horreur pouvant surgir à tout moment. Et au milieu de tout cela une tendresse déchirante, sobre, et la beauté comme une fleur maladive dans une roche aride, qui se détache du tableau avec un éclat d’une émouvante fragilité.
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Deuils cannibales et mélancoliques de Catherine Mavrikakis Ludivine Vericel
Ouverture du livre : lumière écrue. Cette semaine, j’ai encore perdu un Hervé, et statistiquement, c’était prévisible puisque tous mes amis s’appellent Hervé et sont, pour la plupart, séropositifs. Le paysage désolé surgit, fulgurant sous la plume acerbe de l’auteure avec le doublon de figures qui vont hanter ces quelque deux cents pages : le cynisme hystérique du « je » narrateur et Hervé, son double séropositif, agonisant agrippé à ses jupes qui pousse son dernier râle. Elle : au centre du tableau, étrangement hilare sur le charnier; décor crépusculaire. Ce qu’on voit avant tout, c’est la mâchoire disloquée à force de fou rire, les yeux où a germé le paysage. Elle : ses mains, son corps, tout semble étroit. Seule sa tête est démesurément grosse. (Une statue de Giacometti.) Quelque chose donne une impression de vitesse dans cet univers infiniment statique de l’éternel retour, sans doute la force corrosive de l’écriture. Si l’on n’était pas chez Géricault, l’on serait à bord d’une voiture de sport rouge lancée à pleine vitesse sur l’autoroute des limbes, jonchée des corps d’Hervé. À bord, deux femmes dont une qu’on n’aperçoit qu’à peine, complices dans le rougeoiement nauséabond. Le « je » narrateur : une jeune professeure cabrée par les conformismes et autres scléroses du milieu universitaire; jette un regard acerbe sur son temps du fond de son enfer. Comme si la promiscuité avec le monde des morts déjouait toutes les mascarades; en posant un regard crûment désenchanté sur les rouages trop apparents des comédies sociales. Aussi l’univers tranquillement banal d’une jeune universitaire se teinte-t-il de
touches fantastiques jusqu’à devenir clairement infernal, à cause d’Hervé diffracté en kaléidoscope dans tous les recoins de la vie, cet ami traitre et fascinant qui finira toujours par mourir et toujours à cause du sida. On rencontre donc Hervé, toutes les figures d’Hervé, de l’écrivain à succès au coiffeur particulier, amis plus ou moins proches, personnages plus ou moins retors, relations plus ou moins complexes : et Hervé qui meurt chaque fois ressuscite toutes les deux pages pour une nouvelle mort. Dans les tourbillons de cette danse macabre, l’écriture est singulièrement glaciale, acérée et mordante. La femme en pleurs ressemble plus à une furie qu’à une madone, le cynisme tranche l’élan sentimental, le ton est résolument froid et d’apparence objective : humour un peu beckettien, qui vient souligner la fatalité de l’absurdité insolvable des conditions d’existence. Ici le comique serait dans la répétition : nous sommes sur la ligne délicate de la rayure du disque, dans la fissure du temps où l’appareil s’emballe sans parvenir à dépasser la plage endommagée, alors que passe et repasse le même fragment de plus en plus distordu par l’irritation de l’écoutant. La rayure, c’est cette mort indigérable du double sidéen : insurmontable. Alors, ça revient, mélancolique et cannibale, et ça bouffe le cerveau des vivants, jusqu’à celui du lecteur qui finit par se demander quand on le libérera lui aussi de cette mort parasitaire de l’inévitable Hervé.
Catherine Mavrikakis. Deuils cannibales et mélancoliques, Montréal, Héliotrope, 2009, 192 p.
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Des fantômes dans l’air Virginie Blanchette-Doucet
Lancé à la librairie le Port de tête en octobre 2009, le troisième et dernier recueil de poésie de François Turcot, Cette maison n’est pas la mienne, propose un voyage sur des lieux jadis habités par quelques familles en des époques différentes. Dans cette maison qui semble parfois abandonnée, parfois tout habitée par les fantômes des générations précédentes, la visite se déroule en une série de flashs autour d’une table où un album photo s’ouvre. Chaque poème devient alors un regard lancé dans l’espace, dans le temps aussi, et l’impression qui s’en dégage est renforcée par le langage assuré de Turcot. Les souvenirs, qui ne sont pourtant pas les nôtres, à l’instar de la maison, se superposent quelquefois au réel dans l’inquiétante étrangeté propre aux lieux abandonnés. Rassemblés par leur forme sous des chapitres aux titres déjà évocateurs quant à l’importance des photos, dont certaines ont été faites au daguerréotype (« L’histoire en négatif », « Une plaque impressionnée »), les poèmes tracent non seulement l’ambiance des lieux, mais aussi leur histoire. Sous les mots, on devine les informations historiques dont le poète s’est inspiré pour créer et, même si, parfois, le côté documentaire de la chose se met un peu en travers de la poésie, l’ensemble n’est pas dénué d’un cachet antique. Tout comme cette maison, d’ailleurs, qu’on découvre comme si on y était. C’est évidemment l’intérêt central de ce recueil que ce sentiment un peu troublant d’être à la fois un imposteur et presque un membre de la première famille, arrivée par bateau il y a plus d’un siècle. La présence des anciens occupants se retrouve partout : dans les photos, dans les phrases griffonnées dessous par des mains anonymes, que Turcot a intégrées à ses propres poèmes comme l’évidence que quelque chose, malgré le temps, existe encore. Dans les lieux comme dans la mémoire, derrière la page de
garde transformée en antique poignée, tout à coup, on ne marche plus seul dans ces pièces au parfum de poussière.
François Turcot. Cette maison n’est pas la mienne, Montréal, La peuplade, 2009, 93 p.
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Appréhender l’immoral La canicule des pauvres de Jean-Simon DesRochers Jessica Guillemette
« Personne n’est moral : la morale, c’est un compromis social avec l’idée du bien et du mal qui change trop souvent pour être crédible. » Le livre La canicule des pauvres a commencé à faire parler de lui le 12 septembre dernier lorsque son auteur, Jean-Simon DesRochers, en a mis en ligne la bande-annonce, concept publicitaire encore méconnu au Québec. Cet ambitieux et foisonnant premier roman est publié deux semaines plus tard aux éditions Les Herbes Rouges. Ici, pas de saga à saveur historique, pas d’autofiction ni d’intrigue palpitante. Il s’agit plutôt de tranches de vie des locataires d’une ancienne maison de passe devenue un immeuble à logements baptisé « Le Galant ». Pendant les dix journées d’une étouffante canicule, nous suivons donc vingt-six personnages hétéroclites pendant qu’ils mentent, meurent, baisent, planent, réfléchissent, aiment. Certains sont en train de vivre des moments cruciaux de leur existence, d’autres se remémorent le passé ou idéalisent le futur. Vingt-six personnages, près de sept cents pages. Le pari était osé et, si Jean-Simon DesRochers l’a réussi avec brio, c’est avant tout grâce à une maîtrise du détail. L’auteur décortique chaque geste, chaque comportement dépeint dans le roman avec objectivité, en donnant à tous une importance similaire. On peut ainsi être déstabilisé par l’abondance et l’intensité des détails donnés lors des scènes de sexe, mais cette précision n’en reste pas moins cohérente avec celle rencontrée tout au long du récit. L’auteur met donc parfois l’accent sur des détails en apparence anodins, puis laisse des zones ombragées sur des moments cruciaux de la vie de ses personnages, ce qui ajoute du relief à l’ensemble et nous donne l’impression de regarder une toile où les détails permettent de saisir l’ampleur du tableau. La cohérence est une autre grande force de La canicule des pauvres. JeanSimon DesRochers a construit ses personnages, puis s’est contenté de les
laisser exister. Ainsi, que l’on suive Kaviak le pornographe, Tony l’ex-gymnaste ou encore Lulu la musicienne sidatique, notre lecture n’est jamais perturbée par une contradiction invraisemblable qui viendrait affaiblir la psychologie du personnage. Chacun d’eux possède son individualité, sa façon d’appréhender les événements. Si certains habitants du Galant semblent de prime abord ne pas cadrer dans le portrait (Sarah la tueuse à gages ou encore Takao Ibata le bédéiste japonais), leurs actes et leurs pensées s’harmonisent et, une fois la surprise passée, on ne peut qu’être happé par la cohérence de l’ensemble. Quelques personnages (Malarche, Marie-Laure, Fanny) manquent par contre de consistance par rapport aux autres et auraient gagné à se faire consacrer quelques chapitres additionnels. L’absence d’autorité morale est aussi un aspect remarquable, qui fait de La canicule des pauvres un roman rafraîchissant et efficace. Il aurait été facile de gâter la sauce en jetant un regard moralisateur sur cet univers douteux, parfois glauque, ainsi que sur ces personnages écorchés par la vie. JeanSimon DesRochers s’en est abstenu, choix judicieux qui contribue grandement à l’immersion du lecteur dans le récit. Sans balises, sans autorité morale, le lecteur plonge directement dans le malaise, dans le quotidien à la fois rebutant et curieusement touchant de ces personnages qui ressemblent à des milliers de personnes que l’on a pu croiser dans les rues de la métropole. Le mensonge est également omniprésent. Chacun des individus croisés dans La canicule des pauvres ment tout le temps aux autres, se ment souvent à lui-même. La vérité est un concept qui, comme la morale, n’a aucune valeur à l’intérieur des murs du Galant. La canicule des pauvres explore de nouveaux horizons et se démarque clairement de la production littéraire québécoise actuelle. C’est un roman extrêmement bien ficelé et totalement maîtrisé. Certains seront peut-être
frileux à l’idée de plonger dans l’univers particulier et sans complaisance de Jean-Simon DesRochers, de faire face à ses personnages troublants et à leur quotidien immoral. Mais, avouons-le : quoi de mieux qu’une bonne baffe littéraire de temps à autre ?
Jean-Simon DesRochers, La canicule des pauvres. Montréal, Les Herbes Rouges. 2009. 672 p.
Corps étrangers D’ailleurs de Verena Stefan Jessica Guillemette
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« Une immigrante n’est ni voyageuse ni invitée. Le corps le sait. Comme avant une opération, on doit déposer tous les accessoires qui appartiennent à l’équipement de tous les jours. Durant ces mois où l’on dépose des requêtes, où l’on attend des papiers, où l’on doit entrer et sortir du pays, on est juste avec soi-même aussi grand que la silhouette du corps, la vie intérieure, plusieurs langues et deux valises – mais toujours avec plus de bagages que lorsque l’on est en fuite ou que l’on meurt. » Fremdschläfer. Dormeur clandestin. Le titre original allemand de ce roman de Verena Stefan lui sied parfaitement de par les thèmes qui y sont explorés, mais le titre français, D’ailleurs, convient aussi très bien à ce texte duquel se dégage une impression d’inconnu. Dans D’ailleurs, publié en 2008 aux éditions Héliotrope, la narratrice est à l’image de l’auteure : elle s’appelle Verena, elle écrit, elle est née à Berne, en Suisse. Dans une mise en abyme, la femme écrit mentalement son histoire, se remémorant son arrivée au Québec plusieurs années auparavant, où elle est venue rejoindre Lou, sa copine. On suit le fil de ses pensées et de ses sensations, alors qu’elle se questionne sur le tiraillement entre les langues et entre les frontières ainsi que sur les conventions sociales et les particularités du Québec qu’elle tente d’apprivoiser. Mais, un jour, la maladie fait son apparition. Un cancer du sein qui la rend étrangère à elle-même et qui modifie ses relations avec les autres. Verena est dormeuse clandestine au Québec. Le cancer, un dormeur clandestin en elle. Les deux premières parties du roman jonglent avec ce sentiment d’être étrangère au territoire comme à son propre corps. L’esprit de la narratrice, aérien, se déplace entre différents espaces, entre différents temps, captant les particularités de la culture québécoise et les contours
de la maladie avec un regard fin et subtil. Le français, l’anglais, l’allemand, le dialecte bernois s’entremêlent sur le papier comme dans la tête de la narratrice qui se sent écartelée, dépossédée d’elle-même. Cette dépossession s’inscrit également dans la narration de D’ailleurs, dont les deux premières parties sont rédigées à la deuxième personne du singulier. Ce « tu », qui distancie Verena de ce corps malade, de ce pays qui, bien qu’elle y soit intégrée, n’est pas le sien, parmi des langues dans lesquelles elle ne se reconnaît pas et dans lesquelles elle erre sans trouver sa place. Un tutoiement qui déstabilise un peu le lecteur au départ, car on se demande pourquoi il est là. La construction des phrases, dans lesquelles se confondent le « tu » de la narration et le « je » des dialogues, est également surprenante sans toutefois être déconcertante car habilement maîtrisée. On plonge dans cet univers et on nage entre les phrases sans avoir à se demander quel personnage parle et où celui-ci se trouve ; cela va de soi. Si les deux premiers pans du roman nous font plonger sous la surface du personnage de Verena, la troisième partie de D’ailleurs nous fait surgir hors de l’eau, nous permet de respirer. Le cancer n’est plus mentionné, Verena s’est réapproprié son corps et s’est réfugiée dans une maison en Estrie pour écrire. La narration glisse à ce moment de la deuxième à la première personne et on est transporté à Berne, où Verena tente de faire découvrir sa terre natale à Lou. La fin laisse place à une déconstruction du récit, alors que la maison dans laquelle Verena écrit son livre glisse et disparaît. Les deux temporalités se confondent au moment où le livre se termine. Le style d’écriture de cette dernière partie détonne du reste du roman ; celleci est plus historique, plus factuelle et ancrée dans le réel, et on regrette parfois de ne pas y retrouver le souffle des deux premiers tiers. Dans le confort de sa ville natale, la narratrice perd un peu de sa profondeur, ses
réflexions sont édulcorées parmi les détails sur l’histoire bernoise. D’ailleurs reste néanmoins un très beau roman, porté par une vision féminine lucide et touchante de la nature, du sentiment d’appartenance et de la maladie. Un roman qui se laisse approcher en silence, dans lequel, comme l’exprime avec justesse la quatrième de couverture, « on entre comme dans une eau dont le flot nous entraînerait rapidement loin. »
Verena Stefan, D’ailleurs. Montréal, Héliotrope. 2008. 245 p.
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Les langues sales Le mot à dire des réviseures Maude Nepveu-Villeneuve et Caroline Dault
Pour en finir avec les rectifications orthographiques En littérature comme en linguistique, la langue, nous la chérissons. Nous la caressons. Nous l’enfirouapons. Nous la fracassons, même, dans la poésie moderne. On peut faire des phrases sans verbe, des phrases sans nom, des phrases sans mots, presque. Nous maganons la langue et nous nous en réjouissons. Et personne ne s’en offusque. Et c’est beau, parce qu’elle est belle, cette langue si malléable. Elle est si belle, d’ailleurs, qu’elle peut changer de coiffure sans perdre de son élégance. Comme ce nénufar ou ce cèleri qui ne perdent rien de leur arôme ou de leur saveur parce qu’on modifie leur orthographe. Disons-le une fois pour toutes : la nouvelle orthographe n’attaque pas la langue. Comme les poètes, elle la met au gout du jour, tout simplement. Pourtant, devant les rectifications orthographiques, nous, littéraires, sommes inquiets : on va changer nos habitudes, on va enlever à l’ognon son « i » et à la maitrise son accent circonflexe. Nous savons bien que, malgré cela, la soupe et le diplôme resteront en tous points pareils. L’orthographe n’a rien à voir avec la langue en elle-même; elle n’est que l’habit du moine, elle n’est que le signe – et nous aimons tant jouer avec les signes. Alors, qu’estce qui nous chicote tellement? C’est vrai, nous sommes attachés aux incohérences de la langue, à ses petites étrangetés. Peut-être parce que « le beau est toujours bizarre », et peut-être aussi parce que nous aimons, en bons universitaires, triompher de ses difficultés. Mais après tout, nous avons pesté plus souvent qu’à notre tour sur ses milliers d’exceptions impossibles à expliquer, et si difficiles à retenir.
Comme la langue est à la fois notre outil de travail et notre objet d’études, nous ne pouvons pas nous mentir plus longtemps : nous savons qu’elle évolue depuis toujours. Nous n’écrivons plus à la manière de Racine ou de Montaigne. L’orthographe a subi une grosse réforme en 1740, alors que la graphie d’un mot sur trois a été modifiée! L’orthographe change, la langue reste la même, et cette vérité s’appliquera un jour à nos auteurs contemporains. Autres temps, autres orthographes! Et qu’arriverait-il si nos auteurs nationaux devaient se faire rectifier le portrait? Honnêtement, pas grand-chose. Jugez-en par vous-mêmes :
« Demain, je serai loin, séparé tout à fait de ce pays, des gens, des bêtes et des choses de ce pays, rendu à mon état d’homme libre, filant sur les routes, empruntant divers moyens de transport, sans que ça me coute un sou. » (Anne Hébert, Les fous de Bassan)
« Et pendant près de dix minutes elle avait peiné, se tenant d’abord sur un coude et poussant de toutes ses forces avec son bras libre, puis dépliant petit à petit le bras sur lequel elle s’appuyait et réussissant enfin à s’assoir dans le lit, son unique jambe à moitié sortie des couvertures. » (Michel Tremblay, La grosse femme d’à côté est enceinte)
« Il me tendit le papier bleu, sans détourner le canon de son révolver de mon visage. » (Hubert Aquin, Prochain épisode)
« Savez-vous ce qu’il m’a dit ensuite? Que les vingt-mille dollars qu’il vous avait offerts pour ce bouquin n’étaient qu’une petite ruse d’amitié pour vous aider malgré vous dans vos projets. » (Yves Beauchemin, Le Matou)
Entre nous, il n’y a pas de quoi partir en peur, non? Alors, allez, à vos vadémécums, et vive les rectifications!
Pour en savoir plus: http://www.renouvo.org/
Étudiantes et étudiants de l’UQAM, Main Blanche est votre tribune littéraire! Vous pouvez soumettre votre texte en tout temps à l’une des trois sections : Création (libre) (maximum de 9 200 caractères) Dossier (création - selon le thème) (maximum de 9 200 caractères) Critique (essais, etc.) (maximum de 13 800 caractères) Envoyez vos textes à l’adresse suivante : mainblanche@gmail.com Le texte doit être de format .doc ou .rtf. N’oubliez pas d’indiquer votre nom ainsi que votre adresse courriel! N.B. Les textes sélectionnés sont révisés avec les auteurs avant publication. Au plaisir de vous lire! L’équipe de Main Blanche www.revuemainblanche.wordpress.com
Vous pouvez nous envoyer vos textes en tout temps. Surveillez le prochain appel de textes sur notre site web! mainblanche@gmail.com
mars-avril 2010 Volume 15 Numéro 04
13 Tentative d’épuisement d’une intersection 17 Lettre sans amour avec post-scriptum 21 Photosynthèse Catherine-Alexandre Briand 23 D Racicot 30 Mémoires d’hôpital Lula 31 Moments Louis-Daniel Godin 36 Citées redigérées Simon N 39 Jeux dans la pénombre Marc-André Durocher 45 LES PIGEONS CREVES VOLENT ENCORE GELES MEME CORDES PINCEES A PEINE DE LA MUSIQUE PAS D’ARCHE 57 Pour le fragment Kevin Cordeau 61 Critique – 63 Deuils cannibales et mélancoliques de C. M l’air Virginie Blanchette-Doucet 67 Appréhender l’i Jessica Guillemette 77 Les langues sales Maude N
volume 15 | numéro 04 | jmars-avril 2010
n montréalaise Benoit Bordeleau et Kevin Cordeau Dominique Thibault 18 Mots salés Rachel Nadon Du sujet David B Lachance 25 Fée verte Maude s accidentels Amélie Faubert 35 Déracines-m’en Nachbauer 38 L’habit s’coud-tu? Marjolaine Olivier r 44 l’aile morte (rien d’autre) Laurence Olivier MEME EN PLEIN VOL Laurence Olivier 46 QUELQUES ARCHET Laurence Olivier 48 Litterator Maxime Galand – La route, de Cormac McCarthy Laura Fredducci Mavrikakis Ludivine Vericel 65 Des fantômes dans immoral Jessica Guillemette 70 Corps étrangers Nepveu Villeneuve et Caroline Dault