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Vol 15 no 3 : Dossier « Migratoires »

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JANVIER-FÉVRIER 2010 Volume 15 Numéro 03

San

Si

Le C Lan

13 Mon cœur est un homard Amélie Faubert 1 Joëlle Comte 19 Aiguilles Véronique Bachand 21 Gran de la pathétique Lula Carballo 23 Haïkus Léon bon vivant Michaël Poirier Martin 31 Exposc Lachance 48 La côte Mathieu Renaud 49 Po poussière Isabelle Thisdale 54 Poésies tro 59 L’île avant la pluie Laurence Olivier 65 Cri 67 Kennedy ou avoir la mort pour métier Jessica Guillemette 75 Les langues sales Maude N


Revue Littéraire de l’UQAM Volume 15 Numéro 03

MIGRATOIRES


Équipe de rédaction Kevin Cordeau Marie-Olivier de Mers Marc-André Durocher Mélissa Labonté Camille Proulx Coordonnateur Kevin Cordeau Réviseure en chef Maude Nepveu-Villeneuve Équipe de révision Pierre-Olivier Colombat Caroline Dault Marie-Josée Daviau Andrée-Ann Martel Sylvain Sarrazin Graphisme Shed - danslashed.com Contact Revue littéraire Main Blanche 405 rue Sainte-Catherine Est Pavillon Judith-Jasmin, J-1225, Montréal (Québec) H3C 3P8  514.987.3000 (3905) mainblanche@gmail.com www.revuemainblanche.wordpress.com Tirage : 1250 copies Dépôt légal : Bibliothèques et Archives Nationales du Québec Main Blanche est la revue des étudiants et étudiantes en études littéraires de l’UQAM. Son contenu ne peut être reproduit, en tout ou en partie, sans une autorisation écrite. Chaque auteur est responsable des propos tenus dans son texte. Pour nous faire part de vos commentaires sur le contenu de la revue ou pour tout renseignement, veuillez écrire à l’adresse suivante : mainblanche@uqam.ca Cette revue, financée par l’AEmel-UQAM et l’AFÉA-UQAM, l’Association étudiante de la maîtrise en études littéraires, la Faculté des Arts et le département d’études littéraires, offre un espace d’écriture libre aux étudiants et se veut un organe privilégié de communication pour ceux-ci.


MIGRATOIRES


édito 5

L’équipe de rédaction

l’étoile explose à l’extrémité du crayon dispersant sa poussière asymétrique à des distances que l’œil imagine en perçant les fenêtres Michel Beaulieu

Migratoires. De migration. Passage d’un lieu à un autre. Traversée. C’est envisager un périple vers des lieux qui nous sont d’emblée inconnus. Ce sont aussi des rencontres, des croisements. Nous sommes animés par la volonté de rester en mouvement, de ne pas nous laisser dominer par le froid et les tempêtes, la glace et les chemins disparus sous la neige. Ce sont ces routes et ces ponts projetés vers l’horizon. Aussi minime soit-il, c’est d’abord l’exil qui s’impose. Pour nous rendre où? Cela demeure bien hypothétique. Seulement, il est impossible de rester en place. C’est la bougeotte qui nous prend. Au corps et à l’esprit, le mouvement est nécessaire. L’horizon est trop invitant. Au-delà, ça grouille; ça nous interpelle, nous attend. La simple volonté de partir, et voilà que déjà la traversée est enclenchée.

L’imagination a des tendances migratoires. Elle ne se contente jamais du réel perçu; elle est parfois un peu à l’écart, souvent ailleurs, toujours en mouvement. Aussi peu que nous parvenions à la saisir, elle balance sans cesse entre l’ici et l’ailleurs. C’est que l’imagination est une nomade: elle se


déplace constamment, sans quoi elle en vient à se taire.

Migratoires. Qui portent vers l’ailleurs. Ce sont donc des récits en mouvement qui sont rassemblés ici. Tous portent, en eux, chacun à leur manière, la force sourde de l’exil, un certain désir de renouvellement, d’ouverture, voire de « dé-pli » (plutôt que de repli). Pour le reste, c’est aux textes de nous en parler.


CRÉATION

13 Mon cœur est un homard Amélie Faubert 1 Joëlle Comte 19 Aiguilles Véronique Bachand 21 G de la pathétique Lula Carballo 23 Haïkus Léon bon vivant Michaël Poirier Martin 31 Exposc Lachance 48 La côte Mathieu Renaud 49 Po poussière Isabelle Thisdale 54 Poésies tro 59 L’île avant la pluie Laurence Olivier 65 Cr 67 Kennedy ou avoir la mort pour métie Jessica Guillemette 75 Les langues sales Maude


6 Sans titre Zaz 17 Si lance Zaz 18 Passages rand petit garçon Lula Carballo 22 Rencontre nie M. Jetten 24 Je brille Léonie M. Jetten 25 Le cission Gabrielle Laroche 37 Cosmos David B. sture Mariève Maréchal 50 Langage de la uvées Steeve Giasson 56 À vélo Simon Arès Critique - Cendres de caillou Ludivine Vericel er Mélissa Labonté 69 Fuite et déséquilibre Nepveu-Villeneuve et Caroline Dault


Mon cœur est un homard 13

Amélie Faubert

Moi je reste ici, avec mon cœur comme de la neige dans un téléviseur, les émotions qui grichent. J’ai toujours eu du mal avec les deuils. Moi la mort, ça m’est resté au travers de la gorge, la mort et les départs, les fins tristes – ne soyons pas bêtes, les fins sont toujours potentiellement tristes, même au cinéma américain, bêtement tristes. Mais comme c’est de notre fin dont je parle, il me semble que c’est encore plus triste que si c’était la fin de quelqu’un d’autre. Je me contentais pourtant de choses simples. Respirer à goulot ton odeur sur les draps que je tardais à laver, simplement parce qu’ils ont pris les plis de ton corps. Boire du jus de pêche. Jouir. Applaudir violemment au-dessus de la tête de la vieille dame qui est restée assise pendant l’ovation. Tourner les pages d’un livre doucement, presque trop lentement. Croquer dans un céleri. Attraper le goût de la lime dans cette nouvelle bière que tu rapportes fièrement à la maison. T’aimer. Si tu m’avais demandé de partir avec toi, je serais venue. Plier bagages sans trop savoir quoi y mettre, ça me connaît. Je t’aurais dit : «On va juste partir là-bas et attendre, voir ce que ça pourrait donner, d’accord ?» Ou sinon, on peut s’étendre et attendre que ça passe. J’ai une immense faim de vivre qui me mord l’estomac, mais sans toi, ça me tente pas. On ferme nos yeux et on oublie qui on est, ce qu’on est. Si on se concentre assez fort, les yeux rentrés par en dedans, on pourra peut-être oublier qu’on n’a nulle part où aller. Ça me tente plus de me questionner, ou de calculer, ou de reformuler, ou de rentabiliser, maximiser le temps et l’espace. Maintenant, y a plus rien qui ne m’appartient pas, je me proclame déesse de ta vie. Ça va être le fun, OK ?


Je pensais que tu aurais dit oui, mais apparemment pas. Depuis que tu es parti, des fois, j’aimerais ça moins vivre. J’aimerais ça m’étendre dans l’encre et attendre qu’on m’y écrive. J’aimerais ça être comme la brume ou le sable. J’évapore ou je condense. Plus tard, si jamais tu ne me reviens pas, j’aimerais ça être un phénomène météorologique. Depuis que tu es parti, je mords mes joues pour m’empêcher de pleurer, pour étouffer le bruit de ma tendresse éparpillée. Parfois je prie au cas où ça fonctionnerait, mais c’est pour moi qu’on devrait prier, quand j’ai la tête dans un étau et le cœur à côté de moi. En apparence je suis toujours humaine, mais depuis notre fin, mon cœur est un homard. Maintenant je n’ai plus que des mers de ciment à nager, et à coudre à mes foulards des jetons comme bouées et tes yeux comme rivages. J’ai fait naufrage de toi et je n’arrive plus à respirer. Je vois des poissons-crayons qui m’incitent à me laisser crever, au large, loin de tes reins, loin de ton corps constellé d’étoiles de mer, mes précieux coraux, ton visage. Si tu étais là, j’arracherais les algues poisseuses de tes cheveux, je te dirais tout bas, pour ne pas t’embarrasser : « Mon amour, tu as un oursin dans l’oreille. » En apparence, je suis toujours humaine, mais depuis notre fin, je ne sais plus vivre décemment. J’ai mal à l’âme qui se sépare en particules de toi. Je trempe ma vie dans l’eau tiède et savonneuse et brouillée, à ne plus me voir, m’éviter. Dans tes yeux, c’est là l’unique endroit où je me trouve, où je ne suis pas débris jadis et miettes à venir. Je t’ai écrit cinq cents fois pourquoi je t’aime et si tu doutes encore, c’est de la folie. La poussière de tes cheveux dans mes cahiers m’empêche de les


brûler, les trous dans les murs de ma chambre m’empêchent de ranger les cadres qu’il me faudrait pourtant jeter. J’ai réalisé que j’étais amoureuse de toi le jour où des mots noirs ont refusé de sortir de ma tête, le jour où les seuls mots qui me venaient inlassablement à l’esprit, tous clichés confondus, se résumaient en une seule phrase que je me répétais jusqu’à en être sourde, ça ne crie plus en moi, ça ne crie plus en moi, ça ne crie plus en moi. Maintenant, ça a recommencé. Et ça a pris la tonalité de ta voix, ta voix qui me répète que c’est ma faute, tout ça, ta voix qui me serre le cœur crustacé, je bous de l’intérieur, je vais enfin savoir si un homard, ça peut vraiment crier quand il est plongé dans la marmite.


Sans titre 16

Zaz

Il a des recours à bras le corps surpassé de vers et de revers. Il a ladite riposte fragile, le visage facile. Ses trompeuses pages baignent dans la fourmilière. Elles l’attendent. Si ce n’est pas une autre, ce sera lui. Elles l’étreignent. Jaillira au bout de la terre, trois fois plutôt qu’une. Il y a des bords de mer à peine endossables. Ça serpente à contrecoup à sens inverse tous azimuts. Il a pris part aux suffrages. S’est banni. Une place dans l’arène Il babille au pourtour des immondices. Fissure l’espace. Broie le temps.


Si lance 17

Zaz

Tu sens l’époque défraîchie et les dents perdues. J’peux pas t’aider! Ton gun greffé à la paume gauche, l’instant dans la poche droite, tu sniffes le désordre, le chaos de l’espace t’inonde. Ma torpeur éteinte et en manque de sexe. T’arpentes les grèves vers le fond. Je désorganise ta mise en plis, je sais pas quoi faire, mes oreilles se regardent penser. - Ce soir, je te saoule au bambou et au plancher de bois franc. Ton regard en décalage horaire tes bottes qui mangent des camions la cendre supporte tes yeux. Je t’inhale à contre-sens. Tu vagabondes entre la poêle et la mise en boîte. En soliloque sur le boulevard, j’articule, claquemuré. - À ta santé.


Passages 18

Joëlle Comte

Jouer avec du métal qui brûle Baiser de brasier sur la joue La peau s’en va s’étire Roussie Humer Petite volute de fumée Nuage à vif. Approcher un couteau de son oeil Pointe à la rétine Attendre Poussée dans le dos Saint Sébastien Martyr d’occasion Mettre sa vue en brochette. Plonger le doigt dans du thé à bouillons Crispé dans la tasse Bulle Dégriffée Ongle inutile sur l’émail Flotte Dans les feuilles de jasmin.


Aiguilles 19

Véronique Bachand

Il faudrait que je commence par te tuer. Ça ferait mal. Je sais bien que ça ferait mal. Mais je fermerais les yeux, quand même, et tendrais les doigts, solidement, puis tirerais un petit coup. Sec. Comme un boum. Un bang. Deux, trois souvenirs. Tous les éclats, sans arrêt. Ça m’en fendrait les mains, les bras, lentement. Terriblement lentement. Parce que les aiguilles. Derrière l’oreille. Au creux de la nuque. Sur le bout des seins, sous le nombril, entre les cuisses. Clac, clac, clac. Comme des claquements de clous que ton nez, ta langue, ton sexe m’avaient enfoncés. Partout. Ça m’épuiserait. Il faudrait que je creuse. Que je t’attrape par les racines, au creux de ma mémoire enterrée. En détachant les secondes, les minutes, les heures. Pour étouffer le tic-tac. Pour te laisser mourir ailleurs, au vent. Plus loin. Parce qu’ils tournaient le dos, là. Tous. Et que je les éloignais. À force de maladresses, par enfilades de faiblesses. Sauf un, hier. Après le café et les petites gênes du matin. Il s’est levé, comme ça, devant moi qui suis restée là, tremblante sous ma peau trouée, la porte déjà ouverte, à essayer de retenir ce que je pouvais de son visage qui me glissait entre les doigts.


Il m’a échappé, malgré tout, malgré l’espoir, un peu. J’ai compris que je n’avais pas fini. Qu’il me restait de notre nuit des plaques d’épines sur tout le corps. J’ai compris, oui. Je l’ai vu dans ses yeux essoufflés et ses lèvres embrouillées. Qu’il me restait à arracher, encore. Toutes les aiguilles. À grands coups de doigts décharnés.


GRAND PETIT GARÇON 21

Lula Carballo

Je ne sais pas s’il s’ennuie; il ne sait peut-être pas ce que cela veut dire, « s’ennuyer ». Quand j’étais enfant, je m’ennuyais souvent, parfois après avoir joué aux poupées, parfois avant d’avoir l’idée de jouer. Et je me souviens d’avoir passé des soirées entières à attendre mon père, le nez collé à la vitre humide de la fenêtre qui donnait sur la rue devant la maison. Je me souviens de m’être ennuyée de mon père qui revenait toujours trop tard et de ma mère qui criait toujours trop fort. Mais depuis que je vois le garçon collé à la fenêtre de sa maison, j’ai peur. J’ai peur de son calme, de ses yeux perdus, de sa quiétude. J’ai peur qu’il s’ennuie. Et je coupe mes cheveux, puisque quand quelque chose me rend triste, j’agis, mais je ne parle pas, puisque je ne parle jamais, seulement parfois j’écris. Et mes cheveux sont si laids que je me sens folle, et je sens que je ressemble au garçon qui attend toujours le nez collé à la fenêtre. Je lui ressemble dans mon enfance, lorsque j’étais triste. Avant-hier, il m’a regardée pour la première fois lors de mon passage, et j’ai agité mes bras dans les airs, pour lui montrer ma présence. Je voulais lui dire avec mes bras et mes yeux et mes mots qui ne parlent pas que moi aussi je m’ennuyais parfois. Mais qu’au moins papa était toujours là, puisque je m’arrangeais pour arriver à la maison plus tard que lui. Évidemment je n’ai rien dit, de toute manière, il ne me regardait plus. Il ne faisait qu’attendre...


RENCONTRE DE LA PATHÉTIQUE 22

Lula Carballo

J’ai dévoilé ma folie, lors de ma première rencontre avec cette femme à la pensée droite et sévère. Cette femme qui s’est présentée en m’offrant sa main sèche et frigide. Dans son bureau plate, rempli de fausses répliques de tableaux fleuris, elle m’a désigné la chaise la moins confortable. Devant elle et devant ses yeux, je n’ai même pas pu pleurer, malgré la force avec laquelle elle creusait dans mes angoisses. J’ai échangé des larmes pour un mouvement continu de la jambe droite, mouvement saccadé, mais sans bruit, agaçant certainement son calme imparfait. Et j’ai rongé mes ongles, un par un, mon petit doigt gauche s’est mis à saigner, puisque j’étais assez énervée pour manger la peur qui entourait l’ongle, et ça saignait et ça n’arrêtait pas. Alors j’ai pris des mouchoirs sur le bureau sans demander sa permission. Tandis qu’elle pensait sûrement à ses enfants et au souper. Je lui ai montré mon petit doigt saignant en mentionnant un rapport sexuel non protégé. Avant de partir : — Désolée de ne pas vous serrer la main... — Ce n’est pas nécessaire. A-t-elle répondu avec dégoût. J’ai bien justifié sa place dans la société, ses 10 ans d’études universitaires, la dette qu’elle remboursera à 45 ans. Tout ça avec un petit rongement d’ongles...


Haïkus 23

Léonie M. Jetten

Réveil long comme une vie Rides prématurées strient ma peau Juste une grasse matinée

Une larme coule dans le lit d’une rivière déjà tracée Elle s’arrête sur un sourire, étonnée Une langue glisse, le bonheur goûte salé

Il fait noir, depuis longtemps, ils devraient être partis L’homme fait les cent pas, morne Et l’enfant hurle encore de plaisir en descendant le toboggan


Je brille 24

Léonie M Jetten

ma vie glisse vers la tienne je la retiens souvent je la reloge sous mon poumon gauche mon coeur grandit il s’étale amoureusement sous ma peau il tend vers toi, emprisonné par mes côtes les parois de ma vie ne glissent plus mes doigts encore cassants y trouvent des prises rugueuses je serai forte mes idées liquides ne s’écouleront plus d’entre mes phalanges transparentes solides mes idées tiendront droites comme des gratte-ciel sur le plancher crochi que j’ai construit sans toi.


Le bon vivant 25

Michaël Poirier Martin

Acte 1 – Contemplatif La vie en entier est à la fois surprenante et banale. Constatation de ma tête en vitesse de zone scolaire : je me lève à trois heures de l’après-midi. Je mange des toasts, parce que c’est ce qu’on mange quand on n’a pas envie de changer le sac de lait pour se faire un bol de céréales. Après quelques visionnages de balayeuses magiques et de versements faciles à la télé, je vais marcher, parce que c’est ce qu’on fait quand on n’a rien de mieux à faire. La vie, c’est comme ça. On va là-bas, on revient ici, on perd des gens dans le paysage, on en retrouve d’autres dans des allées de marchés de fruits et légumes. _ On entre dans l’autobus et on angoisse si on est obligé de s’asseoir à côté d’un étranger. « On » inclut ici la personne qui parle. Je dois faire un choix. Je dois décider qui sera mon partenaire de voyage, mon compagnon de vaisseau. Et j’ai peur de blesser. Si je m’assois à côté de M. Untel, M. Unautre va se demander pourquoi je ne l’ai pas choisi et va souffrir d’un manque d’affection. Et si je m’assois à côté de ce M. Unautre, il va se demander pourquoi je suis venu déranger son petit confort solitaire à lui, plutôt que celui d’un autre (M. Untel par exemple). Et à mesure que j’avance dans l’allée, je ne vois que des M. Untel et des M. Unautre. Bref, vous saisissez l’embêtement. _ Ouvrir une porte dans un endroit public, c’est loin d’être simple. Avant d’ouvrir la porte X, le pivot de la tête vers l’arrière doit être automatique. Je regarde si quelqu’un me suit, de près ou de loin. Le problème, c’est justement cette question de « près et de loin ». Je dirais qu’il y a une zone, entre


telle distance n et telle autre distance n + 6u, dans laquelle la personne Y qui s’y trouve me met dans l’embarras. Et c’est là que le dilemme se pose : tenir la porte X, alors que la personne Y est juste assez loin pour classer mon geste dans la catégorie « excès de politesse »; ou bien ne pas tenir la porte X, incitant mon poursuivant Y à ouvrir la porte X immédiatement après que cette dernière s’est refermée, ceci créant un phénomène physique difficile à expliquer, une sorte de succion Z momentanée du cadre de porte W qui oblige la personne Y à fournir un plus grand effort Ω pour parvenir à ouvrir cette même porte X. Résultat : soit je passe pour un déficient psychoaffectif, soit je passe pour un terroriste de la conscience sociale. Bref, vous saisissez l’embêtement.

Acte 2 – Obscène De forcer les gens à basculer, telle est ma mission maintenant. Pour mettre un peu d’action. Mais c’est un défi de taille. Parce que quand tu te donnes ce genre d’objectif, les gens ont tendance à t’éviter, question de conserver leur perception du monde selon laquelle « les fuckés vivent juste ailleurs, pas aussi proche de chez nous ». Je marche dans le parc. J’aperçois une dame avec son chien qu’elle tient en laisse. Je m’empresse d’enfiler un collier de chien acheté la veille au pet shop et je passe à côté d’elle avec une laisse à mon cou. Comme si les chiens méritaient davantage que nous de se faire attacher. « Qui est-ce qui a crissé le bordel su’a terre? C’est-tu nous ou bedon les chiens, dites-le-moi, parce que j’suis pardu là! » Acheter des billets de hockey à 400 $ la paire et les donner à l’entrée le soir venu. Je veux être le seul à rouler en sens inverse. Coup après coup, je frappe le marbre capricieux et les veines de la monotonie éclatent. Je veux mélanger le monde, comme une grosse soupe qu’on a oublié de brasser et qui colle


et qui me fait perdre mon temps à gratter le fond. _ Je déteste celui qui a ajouté l’allumette dans le jeu roche-papier-ciseaux. Je pense que ça ne mérite pas davantage de commentaires de ma part. _ Je fais un détour au restaurant. Commande à l’auto. J’y vais à pied. — C’est une commande à l’auto, Monsieur. — Je sais. Révérences à la caméra de surveillance. — Mais vous n’avez pas d’auto. — Passez-moi quelqu’un d’autre! J’ai un problème mental! Temps mort. Attente digne des meilleurs Final Jeopardy. —… m’niaise et y dit qu’ya un problème mental. — Ouin pis. — Ben ya pas d’char Manon… — De kessé ya pas d’char? — Ben yé t’à pied pis y m’crie après dans l’interphone. — Passe-moi ça. J’m’en occupe. Bonjour. Est-ce que j’peux prendre votre commande? — Vous baisez le père de votre meilleure amie et ça me fait vomir. — Pardon? Elle a tout entendu. Elle est seulement attardée. — Ouvrez donc vos oreilles! J’ai dit : « Un trio Big Mac s’il vous plaît! » Faut parler leur langage pour se faire comprendre. Bruits de caisses enregistreuses, pitons symphoniques et autres friteuses. — Ça fera 6,71 $, Monsieur. — Arrangez-vous pour que la personne qui me remet ma commande soit


quelqu’un de plus aimable que vous, pauvre idiote! Je marche tranquillement dans l’allée, derrière une voiture. Je tourne un volant fictif. — Voilà, Monsieur. Comme d’habitude, on manque de mains pour s’échanger le change, le sac de bouffe, les sachets de ketchup. — Est-ce qu’il y a bien à l’intérieur les trois paquets de cartes de hockey que j’ai demandés? — Mais ce n’est pas le temps des cartes de hockey, Monsieur, on est en juillet! — Merci de me le rappeler, Mademoiselle. Vous saluerez de ma part les deux grosses salopes qui travaillent avec vous. — Passez une bonne fin de journée. La parole n’est qu’un échange de cochonneries, comme une vente de garage. On met dehors ce qu’on ne veut pas en dedans. Je coupe la corde qui me relie au monde. On ne me mérite pas.

Acte 3 – La part des choses J’ai retrouvé l’équilibre sur mon échelle de déséquilibre. En tout cas, je me comprends. _ Lundi matin, c’est toujours unique. Le monde entier a passé son dimanche soir à se dire qu’il fallait se coucher tôt pour bien commencer la semaine le lendemain. Finalement, tu te réveilles, pucké comme une puck, et tu manges des toasts. T’as l’impression que tu ne vas pas aussi vite que les autres et


tu sens que la journée va être longue. Finalement, tu reviens à la maison le soir et ta journée n’était pas si pire, t’as le goût de vivre, de faire de ton quotidien ce qui remplit ta vie. Mais tu vieillis, le temps passe trop vite à ton goût, tu veux vivre plus longtemps, t’as pas le goût de mourir, tu veux t’amuser encore. Tu te diriges vers la sortie, on t’indique ta chambre d’hôpital, tu sais que c’est sûrement ta dernière maison, tu reçois la visite de gens qui te disent à la prochaine et tu quittes le monde. Mardi matin, j’ai le sentiment que le monde ne peut pas m’arrêter. J’ignore mes toasts et je les laisse calciner dans le grille-pain. J’empoigne le sac de lait avec une telle assurance, la boîte de céréales avec une telle fermeté, que je pourrais knocker out Rocky Balboa cinq fois en ligne. Je marche dans la rue, les gens me pointent et disent de moi : « Look at this guy, how cut he is! » Je me sens « Amène-moi les famines, les guerres, les catastrophes! M’en va t’régler ça drette là! » Mercredi matin, le roi, sa femme et le p’tit prince… Jeudi matin, je suis nostalgique. Je m’ennuie du temps où je glissais sur la butte de neige après l’école. Je m’ennuie des jours d’été où je me transformais en tonneau humain pour dévaler une pente de gazon bien vert. Je m’ennuie des jours où il ventait très fort et où j’essayais de m’appuyer sur le vent. Je suis le premier à vivre ma vie. Je suis celui qui fait les premiers pas dans la neige pour démarrer un sentier. C’est trop difficile. Vendredi matin, je marche la tête basse. D’habitude, quand on croise quelqu’un sur le trottoir, on cherche un point à fixer par terre : on cherche tous, sans exception, une façon d’éviter le regard d’un inconnu. Mais aujourd’hui, les gens que je croise ne regardent pas par terre, mais devant.


Ils restent au milieu du trottoir et me forcent à mettre un pied dans la rue. Samedi matin, je ne vais pas dehors. Je suis très bien comme ça. Dimanche matin, je prends l’autobus et je flatte les cheveux de la personne devant. Lundi matin, tout cet engrenage de la vie nocturne recommence. Toujours. _ À minuit et dix, j’ai écouté les sons envoûtants des lampadaires dans le silence de la nuit. J’ai vu les lumières des voitures au loin. J’ai vu le décompte du bonhomme blanc et de la main rouge ne pas m’attendre au coin de la rue. J’ai chanté très fort dans l’abribus, pour bien m’entendre dans ma bulle. J’écoute chaque jour mon horoscope à la radio et ce qu’on me prédit ne m’arrive jamais. Je me couche à cinq heures du matin et je me réveille à trois heures de l’après-midi. Je fais des casse-têtes et je force les pièces qui ne vont pas ensemble. Je ne sais pas vivre, dans tous les sens du terme. Je ne suis sûr que d’une chose : sans les autres, je n’ai rien à faire ici.


Exposcission 31

Gabrielle Laroche

Quand ça nous glace d’inertie. Juste un moment, une pensée dans l’anomalie. Solitude technologique dans la vague. Jouer sa vie, une fois, en passant. J’ai payé le prix, je l’avoue, j’ai encore bu. Depuis l’aube jusqu’à cet instant de stupeur. J’ai engloutis une vie en quelques gorgées furieuses. Je me suis liquéfié d’un inavouable. Ce verre, à travers son faux cristal, m’embrouille le paysage. Je passe mon regard au travers, c’est exprès. Je m’auto-hypnotise. Ça me confond, c’est bon ces contours de mon esprit qui s’abandonnent. Le si peu qu’il me reste. Les quelques miettes d’une ancienne domination ; mon pain trop grillé qui se casse. Mon corps n’en pense pas plus, il s’est abstenu de commentaires, il le connaît bien le mensonge, la vanité. Des panures, à faire coller sur de la viande fraîche. J’ai passé trente années dans une vie braconnière. Je m’étais moi-même injecté un canular dans les veines, un sang chic, maquillé, exotique, sublime existence de mon œuvre ! J’y ai mis toute ma vie, enfin, le peu qu’il en était. Puis après le sang, j’ai fait de moi un roi, celui des mots et de la musique, il le fallait. Il le fallait, que je domine ces mots, que je les avale tout ronds ou pointus de travers. Ma compagnie musicale et ses rythmes, ma cadence, pour enfoncer mon corps dans mon esprit. J’exigeais l’inatteignable, je l’aurai, et personne ne le saura. On verra ruisseler ma vie subliminale. Et puis ça chauffe, les brûlures Un sursaut qui fissure Un creux dans le regard Une pupille d’un silence de dérive


Je n’ai pas arrêté de lire, j’ai tout lu. Magie et violence, j’avais tant de mots et d’images pour moi. Machinalement je faisais mon travail, emporté par ces mots des autres, vos mots. J’ai volé. Géant, j’étais un transcendant, un jazz musculaire, de cellules qui pulsaient dans mon sang du cœur aux extrémités fines, ma jouissance cérébrale. Exaltation. Contrepoint. Ou bémol. J’ai manigancé une timidité séductrice, fallait montrer que je maîtrisais le charme, j’étais l’autre dans moi, je m’étais créé, je me mangeais. Pouvoir. Mon honorable invention! Mes pas entre les buildings me faisaient écho, in-destructeur. Ma musique, moi gentleman de mes pensées. Mon jazzbox surréel, ma vie. J’étais l’homme de tous les temps. J’avais la volupté féminine, la femme aussi dans les racoins de mes visions fabulatrices, là, toutes. Tout était dans mes mains, tout se blottissait au creux de mes mains, mes mains, pesantes de vie. Les eaux urbaines étaient si fracassantes que j’en oubliais ce corps, dans son costume. L’indémodable. D’une aube à son aurore, mes mains, mes mains, mes mains, se sont vidées, longtemps, à petits morceaux d’épiderme, vidées de toute leur chair. Un peu d’os résistait à l’effritement, en vain. Cette plénitude, cette sensuelle femme, ma vie, ne revint pas. Ma liberté, idem. Elle était partie avec elle. Je me suis mis à vivre dans des sous-bois tel un primate fantôme. J’étais enfant, avec son œil brut. Toi, mon pays irrationnel, toi mon érotique esprit, toi mon désir, ma musique, mes mots, mes traces. Merde, trente ans. L’absolu néant. Des larmes du néant, des heures, des éternités de larmes. Mon corps mutilé de fausses fleurs. J’ai échoué, dans un jardin mortifère, j’étais mort-né. Me ranimer dans un cœur qui n’a rien à battre. Frappezmoi. J’ai des cloisons de peau, ma vie me ment, insolente. Joie honteuse, je ne marcherai plus sur tes dalles vivantes. Je ne te mérite plus, pas plus que vous. Je pense, chaque seconde je pense, chaque heure interminable je vous hais. Fuir serait me trahir. Dans le si peu de main qu’il me reste, un


froid de folles amours, de vaines tentatives résolument dans l’inanité de mes membres en décrépitudes. Sensualité je t’aurai, je te traquerai, coûte que coûte, tu me fuis, je t’aurai. Tous les demains je te poursuivrai, je t’embrasserai, je te tuerai. Un froid qui attise le temps honteux Qui fulmine dans le vent Exaspérante scission de mes années Ariane donne-moi ce fil du sang J’ai le souffle en quête de vent contraire, j’ai la peau qui hurle, qui saigne péniblement. J’ai trop bu, c’est certain. Mon engin multifonction des hautes sciences de la parole, indispensable à la survie, fit son cri. - Ouais salut. Hum oui, ok, c’est ça, bye. - Nnon non voyons, ok, oui, c’est beau. - Qqu’est-ce tu fais ? - Rrien de spécial. - Hhum hum, hm, on s’appelle, c’est sûrur, bye. - Tt’en es où dans ta vie ? - Ooù j’en suis. - Hhm j’comprends, c’est sûr sur, ok bye pour vrai. On s’appelle là. J’ai raccroché, y’avait juste ça à faire. Comment raconter le rien d’une vie de mort-né. Ça ne se raconte pas. Du silence qui pèse dans une chair pétrifiée d’un faux absolu. J’m’en sors pas, j’ai tenté de me toucher, d’avoir un plaisir, un semblant de plénitude physique, un spasme de douce violence. Mais ça frôle à peine, j’ai rien senti qu’une moiteur honteusement timide. Même si je le veux, on s’en fiche. Voyager dans l’accumulation de mes miroirs. Ça


donne quoi ? Des millions de portes réfléchissantes d’une solide solitude, enfin. Y ’a une brise, y ’a des fentes pas scellées, je vous ai vus dans le jour. Vous, debouts, forts et en santé. J’ai pleuré de vous autres, de vos pupilles d’éclats de cœurs palpitants de glaces lumineuses. Moi qui pensaist qu’il fallait reconstruire, refaire, redessiner les lignes incongrues. Mais on est ce qu’on est, vide et laid. J’ai respiré les parfums de l’absolu, mais ça n’avait pas de sens, renifler une odeur de perfection chimique. Des calculs, du mental, des signes, un langage suprême, je veux l’avoir dans mes mains. Je vais me faire des mythes, des christs, des déesses, tout ce qu’il faut. Complot. On est des rats, on raisonne malicieusement, on est pervers. Tes yeux ne sont pas clairs quand tu les plisses. J’ai vraiment perdu mes amis dans un trou de bouette. Le monde s’est définitivement fuit de moi, normal. Pourquoi ce vide merdique, ces odeurs de morts ?. Mes parfums ne vieillissent pas, ils sont restés dans l’autre, condamnés à des fibres étrangères, des pores d’antan. C’est encore l’engin. - - - - - - - -

Oui cs’est moi, pas l’autre Euh..… C’est pas grave, panique pas. Ok à plus tard, je n’avais rien à te dire C’est normal. C C’est sûur. On est de même. Bye.

Tu me chasses, animal familier. Ton regard de douce tromperie. Je te trapperai, je te grillerai,


Et je t’abandonnerai dans les bras de ta famille. C’était gentil comme appel, ça fait pas mal. Vous auriez fait pareil. Ne vaut mieux rien dire que de mentir. Le vide c’est bon, ça te purge. J’ai honte quand j’y pense, mon frère et tous les autres qui pensent que c’est de leur faute. Quand ça nous met au monde, ça se responsabilise, bien entendu. Même les mort-nés c’est à eux, ça s’en sert de garde- à- vous, ça se protège dans le danger. Si j’avais su qu’on m’aurait laissé choir sur une banquise friande, qui me ferait glisser dans son ventre bleu. Trente ans de gestation pour aboutir dans le ventre de ma terre. Mes pieds sont suspendus audessus, je n’ose pas les poser, on va me les flouer. On m’a volé ma volupté, mais on n’aura pas mes pieds. J’ai vraiment bu, mais je ne sais plus pourquoi. Ça pétille l’alcool, ça chatouille les neurones, mais là, ça fait rien. Encore ce rien qui vient me voir. Face de crabe. J’ai rien à t’offrir tu le sais. Un bout de froid, un bout de mort, ça, je peux bien. Je vais vous la donner ma mort, vous allezr en manger pour déjeuner, dîner, souper. Comme tout le monde. Trois fois par jour jusqu’au bout. Ça vous plaîit pas de savoir que je suis exactement ce que vous avez mis au monde ? Ce n’est pas ça? J’ai encore raté. On va en finir avec ces meubles et ces chaises qui sont pris dans mes os. Ah oui, l’amour, j’en ai un rien. Assez pour me faire croire qu’une limace en voudrait. Une glu e difforme, une ombre visqueuse. J’ai peine à la décoller de moi tellement ça scotche. Désolé, je partirai avec, elle est collée là ma limace. J’t’ai pleuré à m’en écœureré, j’peux bien t’ignorer, amour. Je rentre à la maison, elle et son toit de rien. Ça m’a pris au corps, mes mots, les vôtres. Ils ne m’ont pas lâché, c’est moi qui les abandonne. Ils s’accrochent partout, entre mes ongles, saletés. Partez, mais, partez pas. Attendez que je remplisse encore mon verre, que je me l’enfile, derrière la cravate, comme il se doit.


Mes beaux costumes pleins de vers, Mes saletés dans mon bocal de verre, Tes grains dans un château de mer. J’ai gagné ma perte, enfin.


Cosmos 37

David B. Lachance

Pièce à conviction (journal de B.) 1. On me loge dans la mansarde d’un bâtiment désaffecté. Un lit miteux où les draps se confondent avec la poussière, un bureau qui a survécu à de nombreuses vagues de termites et une ampoule qui pend au plafond. Un mince filament d’eau cuivrée coule de la douche. Ils n’ont pas dû apprécier la façon dont j’ai mené mon dernier travail. De l’autre côté de la rue, sa chambre est propre, des fleurs bleues poussent sur les bordures de son balcon et de nombreuses affiches idéologiques recouvrent ses murs. Un logis désordonné où l’on retrouve plusieurs livres épars. Un bureau épuré. Elle porte le même blouson que la cible précédente. Une activiste politique. 2. Au moins, le contrat n’est que de trois semaines. Cet endroit est aussi vide qu’asphyxiant. Et la fenêtre est barrée de plusieurs vis qui n’ont pas cédé sous mes coups. Vivement le retour à la maison. Poussière dans l’air. Ciel gris et des gens, plus bas, qui marchent en rang, fidèles à l’ordre. Inconscients du travail essentiel qui s’effectue au-dessus de leurs têtes. Le coursier est venu chercher mon premier compte-rendu. Elle écrit encore. Noter ses faits et gestes. Les heures précises. Faire perdurer l’harmonie. Avec concision. L’État sait reconnaître l’utilité des chasseurs de chaos. Même les plus imperceptibles. Elle écrit dans le silence et profile un mouvement d’idées. Le geste demeure problématique. Et en observation, elle ne peut bouger sans qu’ils l’apprennent. Où mes yeux sont loués. À surveiller un élément instable. 3. Elle parle avec calme au téléphone. Une conversation longue. Les apparences qui cherchent à tromper. Une nausée me soulève le cœur. Sans doute l’air. Ses écrits semblent canaliser toute son attention. Il pleut et plusieurs fissures laissent perler l’eau jusqu’au sol. Mon sac de couchage


me préserve de l’humidité. Des éclairs illuminent brièvement les nuages. Les tensions qui galvanisent. Elle allume une cigarette. Ses ronds de fumée vont s’écraser sur le plafond. Une forme de méditation attentionnée. Elle fume encore et va se coucher. L’ampoule qui me sépare des ténèbres vacille. Avant de dormir, je vomis. Garder la lumière allumée, maintenir le monde visible. Cet endroit ne me va pas. Il ne pleut plus. J’ai froid. 4. La nausée ne me quitte plus. Un homme est venu la visiter dans la matinée. Vêtu d’un imperméable épinard, il faisait beaucoup penser aux agents de conservation du gouvernement. Ils ont échangé quelques mots et il lui a remis une enveloppe avant de la quitter. Peut-être un traître de la nation. Une fois la porte close, elle retourna à sa table de travail. Quelques billets verts qu’elle prit de l’enveloppe avant de la glisser dans un livre. J’ai encore vomi et, cette fois, je peux noter que des morceaux plus durs accompagnent ma bile. A priori, je dirais qu’il s’agit de morceaux de pierre. Un coup de téléphone au ministère et ils décident de m’envoyer un ausculteur. Demain. Impression de vide au ventre. Que quelque chose se creuse. Si je pouvais manger. Vomi à nouveau. Le jaune limpide de la bile a laissé place à une mixture blanche et élastique qui nourrit mes inquiétudes. 5. Un livre en main, elle est immobile depuis plusieurs heures. Le chaos caché à l’intérieur. L’ausculteur fut bref et impersonnel. Il m’a passé au détecteur d’anomalies, fait signer un papier pour finalement remballer son équipement. Un froid hochement de tête en guise de conclusion. Il a replacé ses lunettes avant de sortir. Selon le papier, j’aurai des nouvelles d’ici 24 heures. J’ai confiance. Encore la mixture blanche mais en plus grande quantité. Goût de lait caillé en bouche. Je crois avoir récolté des bouts d’émail qui flottaient dans la cuvette. Ce n’est pas normal. Dehors, le soleil. Ici, une ambiance froide qui n’a pas suivi l’ausculteur. De son côté,


elle fume une cigarette en lisant. En bas, les anonymes sont plus conformes que jamais. Sans que je comprenne trop pourquoi, leur image me rend malade. Une sueur huileuse me colle à la peau. 6. La nuit. Des bruits faisant penser à des marteaux qui s’entrechoquent m’ont réveillé. Fumant en robe de chambre sur son balcon, elle brille sous la lune comme une flamme suspecte. Irréelle. Même dans la nuit, son calme paraît agité. La pleine lune. Un homme est passé en bas de chez elle et cherchait à attirer son regard. Le contact établi, elle a laissé tomber l’enveloppe qui lui avait été remise. Premier comportement diffamant que je la vois accomplir. Elle éteint les lumières et va dormir. Des vertiges brutaux jusqu’au lit et l’inconscience pour m’achever. L’aurore n’amène rien. Aucun mouvement dans son appartement. Mon corps tremble. Le coursier me remet le rapport de l’ausculteur quand il vient chercher mon compte-rendu. Une lettre signée de sa main : « Je ne comprends pas. Votre état devrait se stabiliser. » Suivent 20 comprimés encapsulés, une loupe et une radiographie de mon torse. Le cœur et le ventre sont parsemés de taches blanches. Avec la loupe, je remarque qu’il s’agit de petits amas de points et de courbes qui font penser à des galaxies. La peur. Elle ne fait rien. Mon ventre se tord. L’ampoule meurt. Avalé deux pilules. 7. Réveillé dans un lit imbibé d’un liquide noir et nauséabond. Ma sueur. Plusieurs galaxies, donc un univers. Ou un cosmos interne. Elle écrit encore ses mots de désordre. Trois autres pilules qui parcourent la trachée. Un grand froid s’est levé et tout semble gelé avec lui. Fade. Plusieurs morceaux durs et pointus dans les vomissements entaillent mes lèvres. Je crache du sang, maintenant. Assis au bureau, je ne vois plus l’intérêt du mouvement. Le sol accueillera mon intérieur aussi bien que la salle de bain. Elle s’habille d’un manteau de soie mercure et sort. Quelqu’un d’autre est chargé de la


suivre, j’imagine. Vide qui enfle et qui s’étend, éjectant ce qui est de trop. Mon vomi est noir et de lourds grumeaux coulent avec lui. Une forme de purge. Les coups frappés sur la porte m’ont fait paniquer mais le coursier n’a pas insisté. Autour, les murs semblent moins vrais. La matière qui devient une pâle reproduction d’elle-même. Des larmes coulent sur mes joues. L’effritement de la maladie. Peau délavée. 8. Je ne sais pas ce que je sens ou comprends, mais tout ça me semble sensé. Des choses indistinctes qui fracassent entre les silences. Le corps est faible et je vomis encore la matière. Un tapis humide entoure la chaise et, là où c’est suffisamment sec, je crois déceler ce qui ressemble à un poumon morcelé. D’autres organes. L’absence d’angoisse que cette vision creuse m’effraie un peu. Sans plus. La femme n’est pas revenue. Elle ne reviendra pas. De toute façon, je suis ailleurs. Élément physique auquel j’ai de moins en moins de points d’attache. Comme le crayon, la feuille, la chaise, les mots. L’ordre ou le désordre. Mouvements vitaux et apparents. Viraux et effarants. Où se dissoudre à même les impulsions. À différents niveaux d’impulsions. Différents niveaux de réel ou d’abstrait. Vide qui dévore ce qui était moi et l’installe en toile sur le muet grouillement de l’inanimé. Qui déjà n’est plus. Mots inappropriés. Voix lactée. 9. Le corps est vide. Il n’y a plus de vomissures. Galaxies tendues et prêtes au déchirement de la dernière limite. Les yeux me permettent de voir les os à travers une peau translucide. Ils sont noirs, maintenant. Érodés par une pression active qui poursuit la dissolution. Je ne sens plus l’haleine ni le souffle et même les odeurs ne m’atteignent plus. Un corps qui n’est plus humain. La chaise et les objets qui sont en contact direct avec l’élément corporel ne sont plus physiquement là. Informations supposées par l’esprit. Sensations engourdies, euthanasiées. Plusieurs étoiles explosent


pour ensuite renaître entre les parcelles de moi éparpillées. Parmi les trous noirs de la mémoire. Le cœur est encore rattaché à l’organisme. Battement lent et astral qui colore tout l’innommable. Développé selon les chocs indépendants. Nébuleuses dramatiques. Quasars saignants à la moelle des os. Selon le battement de l’aile du papillon. 10. Un homme est entré dans une mansarde à un moment. Il a cherché quelqu’un du regard et ses muscles faciaux se sont contractés. Il a craint quelque chose. Fuite. Le silence a repris son droit. Les os ne sont plus. Rien n’est plus. Cœur en particules chaosmiques. Tournoiements d’un êtresouvenir. Répétitions et cycles. Flous. Vers le hors-corps et les moments oscillants. Hypnoses d’un réel en migration. Gestation filée. États à vivre puisque dépassés. Sensations en blocs compacts et intimes. L’ailleurs des alentours. En mosaïque d’infinis sensibles. Bulles d’éther viscéral. Éclaté.

Deux jours passèrent entre la dernière entrée du journal de l’agent B. et l’arrivée des autorités concernées à la mansarde. On retrouva, abandonnés sur son bureau, son cahier de notes personnelles, l’enveloppe de l’ausculteur, une longue-vue, deux crayons et le livret dans lequel il avait rédigé ses comptes-rendus. Une odeur de soufre habitait l’endroit et on retrouva, séché dans ses fluides, de nombreux organes. Le témoignage d’un coursier employé au ministère de l’Information souleva plusieurs interrogations; celui-ci affirmait être entré au dixième jour de l’enfermement et avoir aperçu une ombre grise se tenant sur la chaise.


De plus, l’agent qui était chargé d’épier la porte d’entrée de l’endroit où il remplissait sa mission dit ne pas l’avoir vu en sortir. On tortura l’activiste politique, celle-ci ayant été appréhendée lors d’une tentative d’attentat terroriste. Elle ne savait rien. Les échantillons envoyés au laboratoire révélèrent que les morceaux de pierre s’apparentaient à de nombreux composants propres aux astéroïdes. Une équipe d’investigateurs découvrit une fuite de gaz fortement hallucinogène – au niveau des fondations – qui expliquait sans doute l’étrange contenu de journal de B. et la forme grise aperçue par le coursier. Des recherches plus approfondies invalidèrent le témoignage de l’agent qui observait l’entrée, celui-ci ayant pu être influencé par les vapeurs du gaz. On tenta de retrouver l’homme pendant quelques semaines. Les médias mentionnèrent l’affaire quelques fois pour ensuite conclure que la disparition de l’agent était due aux « vils agissements d’un groupuscule politique d’origine inconnue ». L’affaire tomba dans l’oubli. Un acheteur détruisit le bâtiment pour y faire établir un concessionnaire de voitures. Même au gouvernement, on effaça les données relatives à cette affaire. Celle-ci, décidément, entachait la bonne marche de l’Administration.


dossier

13 Mon cœur est un homard Amélie Faubert 1 Joëlle Comte 19 Aiguilles Véronique Bachand 21 G de la pathétique Lula Carballo 23 Haïkus Léon bon vivant Michaël Poirier Martin 31 Exposc Lachance 48 La côte Mathieu Renaud 49 Po poussière Isabelle Thisdale 54 Poésies tro 59 L’île avant la pluie Laurence Olivier 65 Cr 67 Kennedy ou avoir la mort pour métie Jessica Guillemette 75 Les langues sales Maude


6 Sans titre Zaz 17 Si lance Zaz 18 Passages rand petit garçon Lula Carballo 22 Rencontre nie M. Jetten 24 Je brille Léonie M. Jetten 25 Le cission Gabrielle Laroche 37 Cosmos David B. sture Mariève Maréchal 50 Langage de la uvées Steeve Giasson 56 À vélo Simon Arès Critique - Cendres de caillou Ludivine Vericel er Mélissa Labonté 69 Fuite et déséquilibre Nepveu-Villeneuve et Caroline Dault


La côte 48

Mathieu Renaud

Je fais la planche sur la banquette arrière; le soleil inonde les gouffres béants des vitres. Je me gorge de paysages. Je suis devant toi, oui, oui, devant. Jerry conduit en nous parlant tout haut de ce qu’il fait tout bas. En camionneur des petites solitudes, il nous raconte ses dix-huit roues d’émerveillement. Souvent, me chuchote-t-il comme pour ne pas réveiller la trop grande virilité de son habit de cow-boy, je m’arrête ici, j’éventre le capot pour laisser le cœur à piston se salir de sel, de sable, de ciel et d’eau. Puis je me sauve de la route à roulette, j’me tire m’étendre dans l’instant de la grève. Mon gars, si tu voyais les oiseaux de midi brûler argent dans l’insignifiant bleu, la mer Marie haute te monter à la tête mieux que les sirènes en bouteille, puis surtout le vent, un vent doux, un vent de nulle part ailleurs, qui vient, qui va, qui te donne, mais qui prend jamais. Ouais, si tu voyais ça mon gars, toi aussi tu vivrais sur un gros camion. Le petit Jésus se balance doucement sur le rétroviseur de Jerry, confortable, en sécurité. Moi, je ne le comprends pas, son petit Jésus, mais la berceuse que les doux parleurs lui chantent à contre-temps, ça, je le comprends : … Don’t worry about a thing, cause every little thing gonna be all right ...


Posture 49

Mariève Maréchal

coudre la tôle au tissu coudre la brique à sa terre rapiécer des droits aux limites d’abord les murs puis se lover entre plafond et plancher se rejoindre prendre corps-racine je suis là voir quelque chose par la fenêtre se prolonger atteindre la masse devenir massue vagir dans le chaos-silence des fondations jusqu’au cœur bouillant révolté le navire sans la mer regagner la terre c’est aussi moi l’horizon l’humanité la neige la montagne la ville le mort


Le langage de la poussière 50

Isabelle Thisdale

L’adresse à l’autre, à celui qui n’est plus, à celui qui n’est pas. Celui que tu portais en toi comme une maman kangourou, une maman kangourou qui s’étire, se déforme et qui porte le poids de son enfant jusqu’au bout. Déjà pourtant, il n’était plus ton fils, c’était une ombre dans l’enveloppe vide, béante d’un homme. Un regard, non. Le regard n’était plus en question, c’était l’alarme, la crainte dans les yeux d’animal affolé, traqué, piégé. Le piège qui se referme et qui éteint peut-être la lueur la dernière la fin. Toi sa mère qui ramène tes bras à ton cœur et qui serre contre toi le vide, son absence. Il a marché jusqu’au gouffre et s’y est jeté. Le gouffre a ouvert les bras et l’a pris en lui. Ce n’est plus toi sa mère et il n’est plus ton fils, depuis déjà la première fin du monde. L’antre l’a avalé et t’as ravi ta maternité. Il désirait un enfant depuis si longtemps. * Mon fils si petit là en bas, hors de portée, de ma portée. Il tombe, je le vois, ma main ne peut plus l’atteindre. Mes doigts glacés figés dans l’air sec et froid, sévère. Il me dit «Laisse-moi partir». En tombant il arrache mon cœur, ouvre une brèche. J’ai un trou à la place du cœur qui laisse voir la montagne derrière moi. Ce n’est pas une plaie, je suis traversée par la parole de mon enfant qui supplie : «Laisse-moi». Les mots me criblent le corps de leurs petits dards, de leurs petites pointes acérées. J’ai un trou à la place du cœur, là même où j’ai porté mon fils toutes ces années. Un lieu chaud, distendu par sa présence. Il est parti avec la maison. Il est parti, emportant notre foyer dans sa chute. Le noir vient. Je peine à respirer. Le trou au milieu de ma poitrine halète. Le râle. Je ne m’appartiens plus. * Le vent le fouet les lames sur mon visage, je tombe dans mon propre vide, dans ma propre plaie. Ma mère est en haut et ne me voit plus. Je me dérobe à son regard trop


humain, trop triste. Je voudrais la brûlure de la glace sur ma peau nue, la coupure chirurgicale qui rend la séparation facile, qui la justifie. Elle pose sur moi son regard de braise ses deux yeux, ces planètes qui tournent autour de moi depuis ma naissance. Ma mère n’est plus ma mère, je l’ai destituée. Je vois sa silhouette longiligne s’estomper doucement. Elle se casse et tombe en poussière, je la vois dans mon dos. Le poids de son regard ne m’écrase plus. Et ce poids du réconfort me manque. La peur parcourt mon corps, le tord et le contorsionne. Je ressemble à ces sculptures de Giacometti et d’abord à ses dessins. Je suis la confusion des lignes et les réseaux qui affluent sur mes bras, mes jambes, mon visage, l’intérieur, me submergent et me disent l’impossibilité du repos. Ma mère là-haut, cendres encore chaudes, petit tas haletant. Ma sœur arrive et la prend par poignées, les mains rougies par l’incandescence de la poussière. Elle la met dans un bocal de verre, et dans la buée causée par le contact de la chaleur, elle écrit son testament. Et sa voix me chuchote qu’elle veut tout me laisser mais qu’elle ne peut plus, qu’on l’en empêche. Je lui dis : «C’est moi qui te prive de tes dernières volontés». Elle pleure et la cendre devient une boue, un mortier. Le mortier de fondations nouvelles, une construction cathédrale, sa sépulture. Moi, pèlerin sans lieu de pèlerinage. Si de ses cendres ma mère pouvait renaître. Impossible. C’est un phénix travesti que je viens de mettre au monde. Ma mère est morte, je l’ai tuée. Ma mère est vivante, défigurée, mutilée. Des cendres humides, haletantes au creux d’une paume. * Je tiens ma mère-poussière entre mes mains. Elle se défile, m’échappe. Mes doigts ne suffisent pas à retenir sa souffrance, des mailles trop lâches qui laissent passer son souffle. À mes pieds, elle halète. J’ai perdu ma mère


aux mains du trou, de la béance. Elle ne reviendra pas avec moi, même si sur la banquette arrière il y aura un bocal de verre plein de boue. Elle touche le sol de sa main terreuse, les plumes. Icare est mort, la chute. La chute infinie vers la mort, la vie, un début? Elle pleure, se liquéfie, elle ne sera pas de cette naissance-là. Elle est petite, fragile enfant dans son bocal. J’entends le cri, un cri strident qui casse les oreilles, grafigne le fond du crâne, un cillement de loup agonisant. Je lâche l’urne de ma mère, soudainement si lourde, si envahissante. Le verre éclate et se retrouve sur la terre. Gaïa l’accueille en son sein, se creuse pour se faire nid. Ma mère, enfant apeuré, se blottit, animal. Un autre bocal. En fer, qui se tord, reste marqué mais qui n’éclate pas à mes pieds. Je suis la mère de ma mère. Elle me tend les bras, me salit. Je la berce, je lui chuchote « Tout va bien aller maintenant », mais je sais que plus rien n’ira jamais. Dans la maison, le salon est gris et les magazines tristes sur la table basse disent l’absence. La poussière en couches épaisses s’est installée. Les vitres volent en éclats bruyants, agressifs. Je suis là, dans l’œil de la tornade et je me laisse emporter par la force des choses, la force de l’âge. Le bébé dans la chambre gémit, un bruit de mort usé qui s’épuise après l’angoisse de la nuit. Autour de moi, les araignées s’affairent à construire un nouveau palais. Les réseaux soyeux sur les murs m’effraient, me rassurent. La reine des araignées m’offre un siège. Un trône pour moi seule. Sans la boîte. J’entends le souffle dans l’autre pièce. Il est temps. La fin du monde, c’est pour ce soir. Je fais un feu dans la cheminée et le nourrit avec les magazines, les chaises de bois. Je vais chercher ma mère et l’installe auprès de l’âtre. Elle gémit. J’ouvre la boîte, la chaleur du feu fait taire le bébé. Le halètement devient régulier. Il acquiesce dans le langage de la poussière. Mon âme reçoit le message, me le traduit. Je dis «d’accord». Les pleurs cessent.


Ma mère s’assèche lentement, les larmes des dernières années dansent en volutes de vapeurs. Je chuchote «adieu» dans sa langue, je suis prête. Je prends place sur le trône et j’appelle le vent. Il entre, il attendait, oui, après tout ce temps, enfin. Il fait tourbillonner les couches de poussière, ma mère sort de l’urne et s’y mêle. La confusion des murmures, la polyphonie, les dialectes de la boue et des cendres me bercent alors que l’araignée enfonce doucement son dard dans ma cuisse. Je suis là, dans l’œil de la tornade et j’attends. J’attends l’ailleurs et par la fenêtre brisée qui a volé en éclats, mon frère entre, accueilli, célébré par la poussière.


POÉSIES TROUVÉES 54

Steve Giasson

1. THERE’S PROBABLY NO GOD. NOW STOP WORRYING AND ENJOY YOUR LIFE. SOIS PROPRE. LAVE-TOI. L’HYGIÈNE AVANT TOUT. UN POU, C’EST LA MORT. DOLCE DOLCISSIMA MORTE VIENI A ME LA MORT PLUS DOUCE UNE NOUVELLE PIETÀ DANS LE JOURNAL UN CHRIST DE GRÜNEWALD SUR UNE CHAISE ÉLECTRIQUE THE LAST PERSON ON EARTH WILL CARRY AN ASSAULT RIFLE OVIDE DIRAIT CE SERA L’AURORE

15. 04. 09.


2.

MAGASIN DE JOUETS, NEW YORK, 1964

CAMP DE BERGEN-BELSEN, 1945

QU’EST-CE QU’UNE CRUCIFIXION AJOUTE-T-IL SINON UN MORCEAU DE CHAIR PARMI LES ARBRES

14. 06. 09.


À vélo 56

Simon Arès

Juste (22 ans, presque 23) n’est ni fainéant, ni souffrant, ni même handicapé, mais s’il ne bouge pas c’est qu’il souffre d’un mal rare, extraordinaire, que le docteur Devot baptise en se frottant les mains comme ça, frotte frotte, « hypoactivité cellulaire ». En gros, cela veut dire que Juste ne fait rien qui ne soit pas impératif à l’activité qui le définit dans l’immédiat. Par exemple, lorsqu’il est assis, Juste ne fait que ça, être assis, vous voyez? S’il parlait, il ne serait plus assis, ni debout; il ne serait plus qu’une bouche parlante, tout simplement, alors il ne parle pas, il ne fait rien du tout, il reste là. Et être là, nul doute possible, en ce moment, c’est ce qu’il fait le mieux. Vraiment, Juste est là de toutes ses forces, on peut le voir à la fixité de ses paupières, vous voyez? Mais la mère de Juste ne voit rien, elle en a assez entendu. C’est bien beau, tout ça, mais elle ne veut plus s’occuper d’un légume. Oui, même si c’est son fils, elle s’en fout, elle veut qu’on lui trouve une activité qui puisse le définir ailleurs, loin, loin d’elle. À cela, le brave Devot, qui ne s’offusque pas, très zen, qui en a vu d’autres, des histoires de ce genre, trop, même, pour être tout à fait sain d’esprit, répond : « Que pensez-vous du vélo? » La première fois, Juste ne l’avoue pas, mais on le voit bien, c’est la première fois qu’il monte à vélo, le pauvre, il s’assoit tout croche, et pédale avec des gestes neufs, innovateurs, qui ont tôt fait de le conduire à l’infirmerie. La deuxième fois, c’est mieux, Juste impressionne, le mouvement s’accélère, mais l’arbre, de toute évidence, arrive trop vite. La troisième fois, c’est la bonne, le voilà qui part et ne revient pas. Il tourne le coin, ça y est, on ne le verra plus. Désormais, c’est ainsi, Juste est : à vélo.


Dans les rues, les gens le reconnaissent. Peu à peu, Juste fait les manchettes. Les reportages à la télé sont flamboyants. Les journalistes qui courent à ses côtés lui demandent en crachant dans le microphone comment c’est de mmanger, de ppisser, de ddormir à vélo, mais jamais ce que ça lui fait, à lui, de pédaler, comme ça, tout le temps, sans arrêt. Lorsqu’il approche des grandes villes, son trajet est pris en main. On édifie des barrages, on agite des drapeaux, on le fait traverser des parcs, des cafés, des cabines d’essayage, et le revoilà tout fringant, portant les couleurs de la ville, suivi de près par une brochette de fans, tous membres de sa page Facebook, et qui ne voient pas en lui l’ombre d’une maladie. Mais il faut bien l’admettre, à vélo, entretenir des relations est chose complexe, et Juste multiplie les conquêtes mortes en chemin, toutes épuisées, tombées, frappées; toutes, sans exception, et par un hasard qui le préoccuperait sûrement s’il ne faisait que ça, se préoccuper, prénommées Martine. Mention honorable : Martine n° 5, belle de corps, surtout dans son chandail bleu serré, rencontrée près d’un feu rouge, séduite par la vocation sans nom de Juste, fiancée deux jours plus tard dans un silence éloquent, et retrouvée coincée dans ce que le coroner Pivot qualifie en s’essuyant les mains de sang comme ça, essuie essuie, « d’accident de chaîne rouillée ». Triste affaire, une si jolie fille, si jolie, vous auriez dû voir, la boucherie! Tout à coup, Juste inquiète. Dans son rapport, le coroner Pivot n’étonne personne en le tenant responsable de tout, même de la mort (par un effet de miroirs) de toutes les Martine décédées sur le globe depuis son premier kilomètre à vélo. À le voir gaspiller la gent féminine comme ça, en pédalant, le vent dans le dos, on ne perd pas une seconde, on agit, on embusque Juste, et on lui met des bâtons dans les roues.


La suite est aussi brutale que spectaculaire. Expulsé de sa monture, renversé, couché sur le dos, sur le gravier, comme une tortue, Juste pédale et, longtemps, rien n’avance. Puis, la douleur arrive. Cinq années de douleur aux jambes. Juste a mal et, maintenant, il le peut, il s’y consacre. Il se concentre pour n’avoir que ça : mal. Enfin, après tout, quelque chose d’inoffensif.


l’île avant la pluie (ça tangue, ça patiente) 59

Laurence Olivier

ton nom s’est cristallisé dans la distance avec une tranquille conviction de montagne nous voilà de ces voyages qui se font les poches trouées les cris larges en couverture (ces voyages qui ne se font jamais assez loin) en attendant que nous ne disparaissions pas parmi les jours et les averses je fouille les cendres humides des pages que nous écrirons là-bas


critique

13 Mon cœur est un homard Amélie Faubert 1 Joëlle Comte 19 Aiguilles Véronique Bachand 21 G de la pathétique Lula Carballo 23 Haïkus Léon bon vivant Michaël Poirier Martin 31 Exposc Lachance 48 La côte Mathieu Renaud 49 Po poussière Isabelle Thisdale 54 Poésies tro 59 L’île avant la pluie Laurence Olivier 65 Cr 67 Kennedy ou avoir la mort pour métie Jessica Guillemette 75 Les langues sales Maude


6 Sans titre Zaz 17 Si lance Zaz 18 Passages rand petit garçon Lula Carballo 22 Rencontre nie M. Jetten 24 Je brille Léonie M. Jetten 25 Le cission Gabrielle Laroche 37 Cosmos David B. sture Mariève Maréchal 50 Langage de la uvées Steeve Giasson 56 À vélo Simon Arès Critique - Cendres de caillou Ludivine Vericel er Mélissa Labonté 69 Fuite et déséquilibre Nepveu-Villeneuve et Caroline Dault


Critique - Cendres de cailloux 65

Ludivine Vericel

On y est. L’espace des mots est chaotique, ici, toutes les structures crevées comme du dedans du corps. Dans ce coin de forêt deux êtres pour deux mondes deux monstres et leurs histoires qui se chevauchent. Un homme qui veut se faire une deuxième peau l’autre a explosé avec le meurtre de la femme le viol une deuxième peau de maison à retaper pour la petite comme on nettoierait l’intérieur de la mémoire. Avec une cave pleine de cailloux. Les êtres de chair de la forêt presque des bêtes sous la lumière glauque de la taverne les quatre hommes et leur souveraine Shirley la meute sous le signe de la mort : tatoué sur le sein de l’Amazone « Macchabée ». La forêt est à l’intérieur des hommes incrustés dans l’espace avec leur animal du dedans qui rage les orgies de la meute sont coiffées de sang et d’alcool ils sont tous trop pleins, gonflés à craquer de haine, de désir ou de désespoir


ils sont tous au bord d’éclater. Monde d’instinct, de violence et de désir cruel, mais avec cette tendresse-là qui lie les personnages pleins de chaos un lien de silence, animal lui aussi, comme indestructible. C’est un monde peuplé d’êtres accrochés les uns aux autres avec fureur.

On est dans la ronde du tragique, de « l’éternel retour » : amour de Shirley et de Clermont qui éclot en jardin dans la maison remise à neuf jalousie des gars de la bande, de Coco amoureux rejeté l’irrémédiable promesse, parole donnée à Coco, pour laquelle il faudra sacrifier l’amour. Tous les ingrédients de la tragédie sont là : celle-ci sera revisitée avec une autre langue que celle des classiques la langue québécoise distordue, moderne, faite de récits entremêlés. Quatre personnages revenus de la mort pour raconter ce temps enserré par deux catastrophes : le meurtre de la femme la mort fictive de l’amante en écho inversé, autour de deux figures de femme elles aussi en miroir, puisque la morte est celle qui a donné la vie et la vivante, celle qui porte la mort. Retournée, inversée, parce que le désastre le plus complet annonce aussi une nouvelle ère, si bien qu’on serait, pour reprendre les termes de Gilbert David, dans un théâtre « sans consolation, mais non plus sans espérance ».

DANIS, Daniel. Cendres de cailloux, Montréal, Leméac -Actes sud, « Papiers », 2000 (1992), 122 p.


Kennedy ou avoir la mort pour métier 67

Mélissa Labonté

« dans la dernière chambre comprenez / mourir est un métier1» Dans Kennedy sait de quoi je parle de Tania Langlais, l’apprentissage de la mort se présente comme un long rendez-vous donné dans un lieu tout aussi immobile que mouvant. On visite les poèmes comme on visiterait une maison ou, encore mieux, une maison de poupée. En effet, le tout commence par ce déménagement de l’enfance, un départ qui, en toute humilité, tente de « faire disparaître une maison de poupée / le visage [d’un] père2 ». En d’autres mots, la narratrice tend vers l’acceptation d’une disparition. En regardant autrement que par ses yeux, elle veut voir au-delà de sa douleur de fillette, au-delà d’une mort qui est, semble-t-il, celle de son père ou, plus symboliquement, d’un amour paternel. Au gré de cette rencontre avec cette mort au visage éthéré, il s’installe un désir pour le personnage féminin de s’affirmer en dehors de ses robes de jeune fille, celles-ci étant devenues trop petites, douloureuses et désuètes. Or, ce détachement et cette prise de parole mettent en branle toute la complexité du processus du deuil, et du livre de surcroît. Pourtant, la voix qui s’étend à travers le recueil semble vouloir sans cesse se replier sur elle-même comme une lettre qu’on plie et que l’on poste après qu’elle a été longtemps cachée au fond d’un tiroir : il est dur de s’expliquer parmi les vivants alors que dans sa tête s’enferment les presque morts. Ainsi, pièce par pièce, tel un casse-tête, l’exploration du deuil devient autiste. Tout de même, ce trouble explicitement présent devient le moteur du questionnement et incite un geste de tâtonnement vers la clarté d’une vérité. Avec la peur sous la robe, les mots se transforment en un lieu de découvertes. Chaque étape poétique mène à un tout final telle la charade d’une mort, sans fin, perpétuellement recommencée : « je suis une espionne / avec mes gestes de poupée / je ne ressuscite personne / quelque chose d’autiste dans la voix / je vous ramènerai / Kennedy sait de quoi je parle3 ». L’utilisation de la répétition marque l’acharnement d’une 1 Tania Langlais, Kennedy sait de quoi je parle, Montréal, Les Herbes Rouges, 2008, p.73 2 Idem, p.9 3 Idem, p.76


compréhension et motive le défilement des images. De cette manière, l’écriture elle-même insiste sur son importance dans l’entreprise du deuil comme si la blessure de l’absence ne pouvait dorénavant supporter que les mots. La voix est désordre et la bouche qu’elle découd ne donne en témoignage qu’une noyade latente : il ne reste que la page comme support de l’instant. Tel un océan où résistent les derniers bateaux, la page renferme les bouées auxquelles s’accrochent la voix, le corps, les bêtes et les chats alors que la mort, elle, survit en apnée. Alors, pourquoi chercher à qui est la faute quand le temps s’étend en marées, quand les autres pensent savoir de quoi ils parlent et ne savent rien; il y a flux et reflux d’« une histoire liquide4 » qui coule à travers ceux qui semblent savoir le monde. Ainsi, Kennedy sait de quoi je parle de Tania Langlais met en images la mort irrésolue ou qui, du moins, cherche à se résoudre. C’est dans cette optique que s’explique la récurrence de la figure de Kennedy qui revient sans cesse hanter les pages de ce livre. Alors qu’il n’est peut-être que le nom accordé au chat bien lové sur les genoux de la narratrice, Kennedy vient tout de même mettre en relief l’idée des tentatives infinies pour comprendre la mort inexplicable : « tu sais de quoi tu parles5 », et pour combien de temps encore?

4 Idem, p.24 5 Idem, p.45


Fuite et déséquilibre L’hiver retrouvé de Marie-Noëlle Gagnon 69

Jessica Guillemette

« Clignant des yeux, je regarde autour de moi et découvre un village que je n’ai jamais vu et, au-delà de ce village, une rivière, inconnue, puis au-delà de cette rivière, une forêt, mystérieuse. Enfin un endroit neuf où tenter d’oublier les défaites et d’échapper à mes farouches lâchetés. Je décide de rester1 .» C’est le 1er octobre dernier qu’est paru chez Triptyque L’hiver retrouvé, premier roman de la jeune auteure et ancienne étudiante de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Marie-Noëlle Gagnon. Ce conte en deux parties, issu du mémoire de maîtrise de la romancière, propose l’histoire d’un narrateur anonyme qui, après avoir fui sa terre natale, se retrouve dans le petit village de Sili, où l’été est éternel et d’où la mer a mystérieusement disparu bien des années auparavant. Le jeune homme fera la rencontre de plusieurs personnages, dont Mike, un homme suicidaire; Betie, une vieille femme fuyant ses souvenirs; et Cerise, une jeune femme atteinte de « manoproxitaphilie », étrange maladie qui l’empêche de sortir de chez elle sans que quelqu’un ne lui tienne la main. Malheureusement, l’hiver est à ses trousses et la promesse qu’il a faite aux villageois de leur ramener la mer ternit peu à peu son séjour. Dans la seconde partie du roman, le narrateur retourne dans son village natal, où le froid et la neige se sont entre-temps installés. Tous les habitants ayant disparu, il n’y trouvera qu’une ogresse – deuxième narratrice – de qui il se rapprochera jusqu’à que son passé le rattrape. Marie-Noëlle Gagnon parvient, dans ce conte pour adultes, à établir une ambiance particulière et enveloppante tout en évitant les écueils et les clichés du genre. Ici, pas de sorcières, d’elfes ou de princes. Les personnages construits par la jeune romancière, bien qu’étant de prime abord définis à gros traits (la laide, la vieille, l’ogresse, etc.), sont originaux et captivants. Terriblement humains, dépeints sans complaisance, ils transportent tous


avec eux des zones d’ombre et une insurmontable mélancolie. Le petit village idyllique de Sili plonge peu à peu dans le déséquilibre alors que le narrateur s’acharne dans sa recherche de la mer, quitte à perturber l’existence des habitants. L’univers poétique de Marie-Noëlle Gagnon ainsi que son vocabulaire imagé et étoffé permettent au lecteur de plonger peu à peu dans ce déséquilibre. Les masques s’effritent, la tension monte, et ce qui semblait être un paradis sur Terre se révèle être une toile fragile, tissée de secrets et de rancœur. Les thématiques de l’exil, du souvenir, de la fuite et de l’attachement sont omniprésentes et joliment mises en scène. Les personnages du jeune homme et de l’ogresse sont tous deux tourmentés par leur passé et par leur incapacité à aimer correctement, à construire un « nous » convenable et solide auquel se rattacher. Toutefois, l’auteure, loin d’adopter un ton moralisateur, se contente d’observer les actes de ses personnages sans les juger. L’hiver retrouvé, d’ailleurs, commence par une fuite et se termine par un départ. En apparence, rien n’aura changé. Si le genre et bien maîtrisé et les thématiques exploitées de façon pertinente, le deuxième segment de L’hiver retrouvé comporte toutefois quelques faiblesses. À force de métaphores et de comparaisons, l’auteure se perd parfois dans des images qui laissent le lecteur perplexe. Dans le chapitre « Nous essayons le nous », les personnages du jeune homme et de l’ogresse fusionnent. Nous passons donc de l’imbrication de deux narrations à une seule et longue narration où le pronom « nous » est utilisé de façon déconcertante et parfois même déconcentrante. La lecture en devient laborieuse à certains moments et le lecteur, bien que saisissant l’intention derrière ce procédé, risque de sortir malgré lui de l’histoire qui lui est contée et d’être distrait par la forme.


Toujours en ce qui a trait à la narration, il aurait été intéressant d’établir plus de signes distinctifs entre celle du jeune homme et celle de l’ogresse, qui se succèdent et se confondent parfois. Les deux narrations bénéficient de la même structure, du même rythme ainsi que du même vocabulaire, et les personnages partagent des questionnements et des sentiments semblables. Le lecteur est parfois perplexe lorsque vient le temps de savoir qui pense quoi, et, par conséquent, les personnages perdent alors un peu de leur essence. La première publication de Marie-Noëlle Gagnon, L’hiver retrouvé, bénéficie d’un univers envoûtant et poétique et de thématiques intéressantes exploitées avec brio. Si quelques faiblesses se glissent dans la deuxième partie du roman, il n’en reste pas moins que ce premier effort est surprenant et agréablement bien ficelé. Nous ne pouvons qu’être curieux de découvrir les autres univers que transporte l’écriture enlevante et pleine de promesses de Marie-Noëlle Gagnon.

Marie-Noëlle Gagnon. L hiver retrouvé. Montréal, Triptyque. 2009. 160 p.

1 Marie-Noëlle Gagnon. L hiver retrouvé. Montréal, Triptyque. 2009. p.14


Les langues sales Le mot à dire des réviseures 75

Maude Nepveu-Villeneuve et Caroline Dault

Nous vous l’avons dit dans le dernier numéro, mais nous allons vous le redire : nous aimons l’inventivité de la langue québécoise et sa vitalité incomparable – vitalité qui est particulièrement remarquable dans sa façon de s’approprier les mots et de leur faire dire ce qu’elle veut. Une des façons que nous avons, au Québec, de maîtriser notre langue est cette manie tout à fait particulière d’ajouter des suffixes à n’importe quel mot pour lui donner une nouvelle nature et, surtout, le sens dont nous avons besoin. De la France au Québec, la langue a évolué dans une direction qui fait que la suffixation d’ici est complètement différente de celle qui existe là-bas. Plus encore, la suffixation québécoise est en perpétuelle évolution, et nous en usons tous les jours sans le savoir : combien de fois transformons-nous un verbe ou un nom en adjectif tout neuf et absent du dictionnaire? Pensez-y : votre neveu n’est pas arrêtable, votre père est un obstineux… Et, comme si les mots français n’étaient pas suffisants pour notre créativité, nous puisons sans problème chez nos voisins anglophones : trust devient « trustable », et ainsi de suite! Ces néologismes oraux qui naissent de la nécessité du moment prouvent que, malgré les taux d’échec effarants aux épreuves de français, nous avons intégré une partie du fonctionnement de la langue, puisque nous transformons correctement la nature des mots au gré de nos fantaisies. Il ne reste plus à ces judicieuses inventions qu’à migrer de la langue orale à celle du dictionnaire! CAPSULE 2 : quatre différentes façons de créer un mot québécois. Ce qui est particulier, c’est que la France et le Québec ont trouvé, chacun de leur côté, des moyens d’avoir une avalanche de mots possibles. En France,


ces procédés s’observent surtout auprès des jeunes, avec le fameux verlan, par exemple. Ici, c’est la nation tout entière qui s’est approprié la langue. 1. Ce qui est illisible en France est pas lisable au Québec Avez-vous déjà cherché « rejoignable » dans votre dictionnaire? Sans succès? Pourtant, ce mot ne vous paraît-il pas tout à fait correct? « Cet aéroport est aisément rejoignable par transport en commun. » Ça sonne bien, non? « Rejoignable » fait partie des créations québécoises. S’il nous semble tout à fait approprié, c’est qu’il respecte la règle qui régit le suffixe –able, que l’on adjoint à une forme verbale. On remarquera également que le suffixe –able est ici beaucoup plus populaire que son concurrent -ible. Qui plus est, là où la langue standard nous suggère la préfixation pour donner une valeur négative à un mot (comme dans illisible), les Québécois préfèrent nettement utiliser la négation! On trouvera donc « Voyons, c’est pas disable, ça! » au lieu de « c’est indicible ». Cette formation, « pas Xable », se permet d’ailleurs beaucoup d’inventivité… - Ma mère, elle est pas sortable! - Y est pas allable, ce chemin-là. Prends plutôt la grand-route! Si vous pensez que c’est pas écrivable, des phrases de même, watcheznous ben aller! 2. Arrêtons notre zigonnage Le suffixe –age a permis la création d’une de nos plus belles réussites : le mot magasinage, dont on ignore jusqu’à l’existence dans le reste de la francophonie. C’est également grâce à lui qu’on a pu désigner le portage, une réalité inconnue dans d’autres pays. Il nous permet aussi de nous pourlécher les babines de crémage, les jours de fête, alors qu’on utiliserait plutôt glaçage en Europe. La particularité la plus intéressante de –age, c’est toutefois la connota-


tion évaluative qu’il donne à certains mots. On trouvera certes babillage et batifolage dans le dictionnaire, mais en fait d’expressivité, ces mots n’arrivent pas à la cheville du braillage dont on accuse les enfants, du mémérage que font nos voisines ou, même, du tataouinage auquel on s’adonne quand on procrastine en fin de session! 3. Maudit fouineux… C’est grâce au suffixe -eux qu’on peut donner un nom à ceux que l’on inculpe d’une action généralement désagréable. Aussi, celui qui achale est un achaleux, celui qui lambine est un lambineux, celui qui nous astine est un astineux, et ainsi de suite! Ces mots font, vous l’aurez deviné, concurrence à la forme en -eur, mais on ne leur trouve pas de réel équivalent dans la langue standard. Le temps des fêtes étant tout juste passé, sans doute aurez-vous entendu une autre forme de mots en -eux : ne trouve-t-on pas un violoneux, un calleux et un accordéoneux dans toutes les bonnes veillées québécoises? 5. C’est fini, toutes ces dégueulasseries? Nous vous l’avons déjà dit, notre langue est un petit miracle d’inventivité. Aussi ne se contente-t-elle pas d’utiliser les suffixes de façon simple, mais elle s’amuse également à les marier. Par exemple, à partir du verbe effouarer, on peut créer le nom effouarage auquel on peut encore ajouter un suffixe pour obtenir effouaragisme. On procédera de la même façon pour dériver trustabilité de sa base verbale francisée : truster. Parfois même, le français défie toutes les règles. En créant un adverbe à partir d’un nom au lieu d’un adjectif, par exemple. C’est peut-être businessement incorrect, mais ça fonctionne!


Étudiantes et étudiants de l’UQAM, Main Blanche est votre tribune littéraire! Vous pouvez soumettre votre texte en tout temps à l’une des trois sections : Création (libre) (maximum de 9 200 caractères) Dossier (création - selon le thème) (maximum de 9 200 caractères) Critique (essais, etc.) (maximum de 13 800 caractères) Envoyez vos textes à l’adresse suivante : mainblanche@gmail.com Le texte doit être de format .doc ou .rtf. N’oubliez pas d’indiquer votre nom ainsi que votre adresse courriel! N.B. Les textes sélectionnés sont révisés avec les auteurs avant publication. Au plaisir de vous lire! L’équipe de Main Blanche www.revuemainblanche.wordpress.com

Prochaine date de tombée : Rhizomes : 19 février 2010


volume 15 | numéro 03 | janvier-février 2010

16 Sans titre Zaz 17 Si lance Zaz 18 Passages Grand petit garçon Lula Carballo 22 Rencontre nie M. Jetten 24 Je brille Léonie M. Jetten 25 Le cission Gabrielle Laroche 37 Cosmos David B. osture Mariève Maréchal 50 Langage de la uvées Steeve Giasson 56 À vélo Simon Arès Critique - Cendres de caillou Ludivine Vericel ier Mélissa Labonté 69 Fuite et déséquilibre Nepveu-Villeneuve et Caroline Dault

JANVIER-FÉVRIER 2010 Volume 15 Numéro 03

13 Mon cœur est un homard Amélie Faubert 16 Joëlle Comte 19 Aiguilles Véronique Bachand 21 Gran de la pathétique Lula Carballo 23 Haïkus Léon bon vivant Michaël Poirier Martin 31 Exposc Lachance 48 La côte Mathieu Renaud 49 Po poussière Isabelle Thisdale 54 Poésies trou 59 L’île avant la pluie Laurence Olivier 65 Cri 67 Kennedy ou avoir la mort pour métier Jessica Guillemette 75 Les langues sales Maude N


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Vol 15 no 3 : Dossier « Migratoires » by Revue Grands Espaces - Issuu