Skip to main content

Vol 22 No 3 : Esthétique

Page 1

v 2 2 • n 0 3 • É 2 0 17

1

r e v u e l i t t é r a i r e d e l’ u q a m


EsthĂŠtiques


4


5


6


tab le de s m at i èr es

9

La soci ét é du sp ectr al

Josianne Barrette

15

UNE PERSONNALIT É CONNUE REND VISITE À DES ÉTUDIANTS DE L’UQAM ET C’EST HILARANT

Lexxy Lacenaire Riley Forneret

19

de ssert

Simon Harvey

23

Badass en série

Catherine Rousselle

27

sans ti t re

31

p rom ontoi r e

Émile Bordeleau-Pitre

35

Le s ju m elles

Laurence Gagné

41

À la m ode de ch ez vo us

Paul Ruban

45

Façonne-m oi grandeur n atur e

Jessica Legault

49

Mi lli m ètre par m i l l imètr e

Julie Larivière

53

F rance a u ne tête

Jamila Taleb

7

David Berthiaume-Lachance


8


9

L a s o c iĂŠ t ĂŠ d u s p e ctral Josianne Barrette


10


Auteur prolifique, Serge Margel s’intéresse aux climats d’aliénation qui s’installent dans le monde actuel et au présage des fondements de l’avenir métaphysique qui leur est associé. En tant qu’expert en philosophie et en exégèse patristique, il propose souvent des théories qui délient l’exégèse de son statut figé après le concile Vatican II et il les contextualise dans les réalités concrètes de la seconde modernité. Son œuvre traite habituellement des manifestations sociales et culturelles de la cruauté, de la superstition et de la croyance religieuse, ainsi que des implications de la dichotomie corps-âme, soit le dualisme, et de la relation entre technè et esprit. Son approche oscille entre le commentaire social et la déconstruction dans la tradition de Jacques Derrida, qu’il a attentivement étudié et dont il s’inspire notamment. Ouvrage clé lors du séminaire de la Polytechnique de Lausanne en 2010 sur la question du « corps-machine », La société du spectral de Serge Margel propose de trouver le fondement du glamour en tant que concept et forme esthétique. Cette définition du glamour s’y installe dans une atmosphère de secret, de mystère, parfois même de mysticisme. La sapience de la mort, ce paradoxe qui hante les considérations philosophiques les plus ressassées, y est décortiquée et mise en comparaison avec les thèses de Guy Debord dans La Société du spectacle. L’orientation biopolitique au cœur des travaux de Margel s’appuie sur ceux de Gilles Deleuze et de Michel Foucault, en particulier en ce qui a trait à la notion de « société de contrôle ». La société du spectral est un essai constitué de deux brefs chapitres. Le premier développe une ontologie du corps-machine tandis que le second s’intéresse aux images de l’automate, de la marionnette et de la star. Le livre s’ouvre sur un exergue tiré du Corps humain d’Antonin Artaud qui donne le ton : « Ainsi donc le corps est un état illimité qui a besoin qu’on le préserve, / qu’on préserve son infini. (…) Mais cela qui le sait encore dans un monde où le corps ne sert plus / qu’à manger / à dormir / à chier et / à forniquer? » Les concepts de symptôme et de corps infini s’y enchevêtrent déjà, prophétisant l’emphase des pages à venir.

11

Dans ce numéro de Main Blanche spécialement dédié à l’esthétique, il y a lieu de s’intéresser aux clés de voûte du sensible, aux lieux communs et aux modes d’existences auxquels on accède lorsque l’on entre en contact avec le beau. Serge Margel, philosophe et chercheur suisse, postule dans sa Société du spectral en reprenant là où Guy Debord a inscrit sa Société du spectacle que ces lieux communs seraient hantés et que ces modes d’existences seraient spectraux. En admettant que les codes du glamour influencent drastiquement nos rapports sociaux en générant des tensions entre envies et promesses, il devient original d’incarner ces promesses intenables dans des spectres qui suivraient comme des ombres chaque personne réprimée, chaque société idéaliste. Margel nous propose une théorie moderne et adaptée qui met la lumière sur l’assujettissement collectif aux influences et aux envoutements et qui esthétise même la rencontre traumatisante de l’être avec le beau en contexte culturel de société consumériste.


12

Dans la première section, l’auteur présente des exemples ponctuels, des « modalités exemplaires » (Serge Margel, La société du spectral, Paris, Éditions Lignes, coll. « Fins de la philosophie », 2012, 68 p. à la page 14. Toutes les citations entre guillemets accompagnées d’un numéro de page sont directement tirées de cet ouvrage), des mises en scène où se dévoilent des ferments de stars et d’automates, archétypes présents dans la culture orale comme dans la culture écrite et plus récemment dans la culture filmée, diffusée, visionnée. Margel ancre la validité de son argumentaire dans une culture occidentale et judéo-chrétienne. Sont ainsi mentionnées les figures du martyr, du saint et de l’ange qui, propose l’auteur, auraient aujourd’hui cédé leur place à celle de la star médiatique. Cette dernière participe couramment des modes de production et de consommation, ce que Margel tâche de démontrer en usant des champs lexicaux de l’industrialisation et de la machinerie, par lesquels il parvient à définir le trait d’union au milieu du concept de « corps-machine » qu’il défend. Le corps-machine s’interprète de diverses façons : comme un corps qui est aussi une machine, ou comme un corps qui n’est qu’un corps et qui machine (p. 15), donc qui produit et sécrète substances et idées : « Le corps-machine, c’est ce corps qui […] produit le secret de sa mort – nous le verrons, qui sécrète sur son corps une surface d’illusion, l’image de sa disparition, de son fantôme ou de son spectre » (p. 16). On prête au corps les vertus nécessaires à la production, dont le produit (la sécrétion, le secret) est toujours en mouvement entre deux pôles, donc jamais totalement sôma (corps), jamais totalement psyché (âme). Ainsi le projet de Margel est-il de révéler le rapport secret du corps à sa propre mortalité. Pour ce faire, le corps de la star, emblématique, est placé au cœur des tensions entre, d’une part, les dynamiques relatives au concept de corps surveillé et puni de Foucault (le corps est projeté malgré lui dans l’aire politique) et, d’autre part, les potentialités utopiques qui lui sont propres, ses virtualités; voilà pourquoi il le dit hybride. Pour emprunter le langage du théâtre, du cinéma et de l’acte performatif, le corps se trouve au centre d’une machination qui vise à l’influencer, à le mettre en scène. Ce corps, Margel l’enduit d’étymologies et va chercher dans les grammaires et les langues anciennes les glama, gamôn, glèmês, gléimes, clemmy qui forment un glamour sécrété, gluant, tenace, visqueux sur le bord des yeux. Le glamour fonctionnerait comme un langage codé explicitant l’hybridité du corps de star; un corps qui détiendrait le pouvoir de mort, c’est-à-dire le moyen d’engendrer l’image de sa disparition. Le vivant convoiterait le secret de sa propre mort à travers le défilé des corps exemplaires (les héros, les stars) qui l’ensorcèlent quotidiennement par le truchement de leur spectacle et de leur magie. « Le glamour, c’est la grammaire de l’obscène » (p. 15), avance Margel.


Cette boite contiendrait le double horizon […] entre répression et utopie, fermeture et ouverture, censure et liberté. Cette métamorphose de la réalité en illusion, où se promet ce qui ne peut s’offrir, relève à vrai dire d’une économie de la censure, d’un nouvel espace de répression interne à la fabrique des images gluantes, ensorcelantes. […] Il n’y aurait pas d’esthétique glamour sans un code de censure qui lui dicte ses règles de grammaire (p. 33-34). Pour nous donner à voir le corps de star dans toute sa plasticité, Margel le traduit selon divers registres – politique, économie, études de genre – qui contextualisent les rouages de sa consommation et de son exploitation fondées sur un jeu tensif entre érotisme et sexualité. La société décrite par l’auteur se délimite à même les seuils et les tensions entre censure et fantasme; la transgression contrôlée y est essentielle : « le glamour du corps de star est une machine à produire la surface sensible d’un spectre, une machine qui sécrète superficiellement, qui crée artificiellement l’apparition de son propre fantôme » (p. 44). Ce corps qui est le lieu d’une confusion entre ce qui est montré, promis, mort ou vif, constitue tout le théâtre de la société du spectral qu’imagine Margel.

13

La question du phallocentrisme, du consommateur typiquement mâle et de la star typiquement féminine, machinale, virtuelle, est (trop furtivement) abordée pour signaler l’inscription du glamour comme moment de rupture, d’utopie. En filigrane derrière le constat évident de l’objectification idéaliste et malsaine du sujet féminin survient l’image de la promesse, celle de Jacques Lacan ou de Robert Sternberg, celle qui ne peut être tenue par définition. Cela fait l’effet d’un écho au « Par trois gestes, le démiurge produit le monde comme survivance : une production, une représentation et une promesse » de Margel dans son Tombeau du Dieu artisan (1995). Sa phrase de jadis peut être actualisée et affectée à sa proposition aujourd’hui : le réalisateur produit une fiction, la présente et la met au service du regard. La star (au féminin) mise en scène est un modèle exemplaire de corps-machine; la chaine de signifiants que le concept de star engendre évoque la promesse d’une révélation secrète qui, dans sa forme, ne saurait transgresser les codes immuables du glamour. Promesse qui ne sera pas tenue, donc, mais dont le rapport fera état de la morbidité des tensions entre le corps animé et le corps inerte. Ainsi, la promesse d’une sexualité parfaite, idéale, revêt étrangement la polyvalence et la légèreté du papier, de la pellicule ou de l’écran, l’aplat de la rétine ou du pixel. La boite noire cinématographique est le lieu où la métaphore vive du pouvoir de mort advient chez Margel :


14

La fin de l’essai donne lieu à un commentaire sur le Théâtre de Marionnettes de Heinrich Von Kleist par lequel sont exposées les notions de métaphysique du corps et d’esthétique du geste. Margel illustre éloquemment une chute des corps et compare le danseur de ballet qui tombe au sol à la marionnette qui éblouit par la grâce de son envol : « Qu’il y ait du mouvement sans corps, voilà l’énigme de l’automate, de la marionnette et de la star. » (p. 51) Vie et non-vie s’opposent (prosthétique ou vivant?) et se concentrent dans des figures telles la poupée, le cadavre ou le pantin, ces « choses » d’états liminaires. Leur spectacle nous hante et fait de nous des spectres ne pouvant plus vivre qu’à travers la mort – « ne plus vivre la vie d’un autre mais être vécu par la mort de l’autre » (p. 61). Par l’abord de cette dichotomie entre vie et non-vie, de ce biopouvoir de mort, Margel suscite plus ou moins consciemment une discussion corolaire sur les questions de l’intelligence artificielle et du transhumanisme qui abondent de nos jours au cinéma et dans la littérature populaires. Pour poursuivre la réflexion et s’approprier la question de la dualité corps/âme et de l’esthétique du spectral dans un contexte de culture de masse, nous conseillons le visionnement des films suivants (titres originaux) : Terminator (1984), Appleseed (1984-1989), Total Recall (1990), Ghost in the Shell (1995), The Matrix (1999). Ces films en particulier ne sont jamais explicitement abordés dans l’ouvrage de Margel, mais leur scénario souligne bien l’enjeu du futur de la métaphysique. Ces films contiennent tous des paysages d’anticipation et invitent à considérer la prothèse et le pantomime comme solutions viables (ou non) au cœur des sociétés policées qu’il devient de plus en plus aisé de prédire.


Lexxy Lacenaire Riley Forneret

15

UNE PERSONNALIT É CONNUE REND VISITE À DES É TUDIANTS DE L’UQAM ET C ’ EST HILARANT


16


Ma face est pixélisée. Comment est-ce pardonnable en 2017? À l’Université, en plus… Lieu de tous les savoirs, dont celui de savoir photoshopper mon faciès high class, encore plus high class que celui de Joël Legendre, la voix d’Aladdin. Je suis un vrai génie, moi. On ne me pixélise pas; on ne me pogne pas bandé dans de sinistres buissons longueuillois. Je vaux mieux que ça. J’aimerais trouver les gens qui ont imprimé cette affiche. Leur démontrer la grâce et l’étendue de ma supériorité éthérique. Qu’ils ne puissent plus m’imaginer granuleux, que ma lisseté leur devienne insoutenable. Pierre-Marc, mon caméraman, la mangerait, lui, ma peau de carambole s’il le pouvait. Mais il sait qu’il ne doit pas : il préserve l’équilibre, il maintient l’élasticité de mon spectre. Sa bouche reste scellée sous son œil, son œil reste collé à l’embout de la caméra dévoilant l’objet capté par la lentille, la lentille de tous les yeux.

Après les cours, ma cohorte avait l’habitude de se retrouver ici, près de Christian, cette sculpture de Dominique Roland que nous surnommions affectueusement « Les Couilles ». Nous étions jeunes et drôles – je le suis toujours; les autres, moins. À la télévision, j’aime dire que je suis quelqu’un d’ordinaire dans une vie extraordinaire. En vrai, c’est le contraire. Les masses qui me suivent – ô que je les adore – pleureraient de l’entendre. Elles ne veulent pas connaitre le Pierrot qui orchestre l’illusion de leur idole. Ce petit bouffon triste qui, le soir, récite les poèmes de Gauvreau à ses dates Tinder. Les plus fins passent à l’étape suivante. Dans ma cour, chaque pleine lune, vêtus de prothèses tentaculaires spécialement importées de Tokyo par mon BFF eBay, nous mettons en scène La charge de l’orignal épormyable. Nous disons « Comprenez-vous: l’idéal extravagant le plus improbable qui se présente devant soi, qui vient vers soi, qui est là, qui est à soi? », avant de sauter dans la piscine à jets. Ils ont tous signé les décharges de mon avocat, les voisins sont loin et on s’amuse sans souci. On dirait le sud. J’ai chaud. Je retire mes Wafarer Liteforce noir misère et je m’avance, belette formidable au look casual mais soigné, sponsorisé Simons™ section haute couture, collection Personnalité masculine de l’année au gala Artis. La caméra tourne, un étudiant s’exclame : « Hein?! C’est le gars de la Tivi?! » Je lui réponds « Salut, comment ça va? Pour ou contre le ketchup dans la poutine? Parait que vous aimez ça les débats à l’UQAM! » Claude Gauvreau s’est défenestré le 7 juillet 1971, plus haut sur la rue Saint-Denis. Une automobiliste l’a retrouvé empalé sur sa clôture. Moi aussi, ça fait longtemps que j’ai sauté. Les automobilistes me voient, et leur regard amoureux m’insuffle encore le mouvement de la vie. Tout ce qui plait a une raison de plaire, et mépriser les attroupements de ceux qui s’égarent n’est pas le moyen de les ramener où ils devraient être. J’ai compris ça. Et je les laisse m’aimer.

17

Les gens passent parce que je n’ai pas encore enlevé mes Wayfarer Liteforce noir misère. Ils pensent que je ne suis personne; que la caméra est celle d’un vulgaire étudiant en cinéma destiné à mourir au rythme des subventions refusées. Les fonds s’en seront allés à quelque chose comme Moutarde-choux 2 ou au projet pilote de l’adaptation de mon autobiographie. À des scénarios que je ne lirai pas avant d’arriver sur le plateau; étoile merveilleuse, je règnerai tout de même plus que n’importe quelle épopée pseudo-jarmuschienne gluante de tripes et de sincérité. Moi, je n’ai pas étudié en cinéma, j’ai étudié en com’. Et c’était une bonne idée.


18


19

d e ss e r t Simon Harvey


20


J’ai ben beau vouloir sortir mes mots du dimanche, Mais, quand j’me penche sur elle, la feuille reste blanche. Il faudrait une tranche de vie à mon buvard étanche, Pour qu’le public s’déhanche, quand j’monte su’és plancher Saigner pour le poème, lutter pour le thème, Poétiser l’intime Pis fitter le fond pis la forme comme il faut Ça, sans qu’mes sonnets sonnent finalement faux.

Illumination. Facqu’voilà, j’me suis dit après ça qu’j’allais pu jamais écrire en français, mais bin en québécois. C’pas original là. Y’a bin des autres qu’y l’on fait avant moé qu’tu vas t’dire, bin ouais, pis j’m’en calice. En gros, j’venais de m’approprier une nouvelle langue que j’connaissais d’jà, mais qu’j’avais jamais tant prise en compte. Un jour dans un show d’Gatineau à l’UdeM, ch’t’allé voir DJ Seba pour l’r’mercier. Pa’ce que t’sais, c’tait quand même lui mon coup d’pied dans l’cul, c’tait quand même lui qui m’avait ram’né drette dans littérature. J’pense qu’la dope l’avait bin affecté c’te souère-là, y comprenait trop pas c’que j’lui disais. Bon. C’pas grave. L’apprentissage d’ma nouvelle langue a pris du temps. J’dois avouer qu’j’avais un peu honte d’en faire la démonstration dans mon institution universitaire, paradis des grands littéraires pis des grammairiens. J’me su’ don’ caché longtemps derrière des mots plates, mais riches. C’pas un coming out que j’fais là, mais presque. J’t’ais pu capable de vivre dans des mots empruntés, facque j’ai toute avoué d’une traite. Fuck toute, l’rapport que j’développe avec ma langue aujourd’hui m’fait réaliser bin des affaires. Une des choses qui m’fait bander raide c’sont les régionalismes. J’donne un exemple. Che nous, j’parle du Saguenay (pas du Lac là), on dit « bottes à tuyaux » pour parler d’bottes de pluie. J’pense qu’l’expression vient du fait qu’c’est seul’ment des plombiers qui portent des bottes de même. À Rouyn, j’entendu dire « bottes à douilles ». Fouille-moé pourquoi. « Bottes de pines » pis bin d’autres affaires servent à parler du même truc dans l’fond. J’parle d’objets, mais ç’à même chose pour la bouffe là. Ostie d’la tourtière, c’pas du pâté à viande, genre. C’est beau la diversité.

1

GATINEAU. « Rap maudit », Gatineau, 2007, C4 Productions, 17 pistes.

21

Dans mon livre à moé, l’plus beau des vers d’la poésie québécoise est loin d’être « Ah! Comme la neige a neigé! / Ma vitre est un jardin de givre ». On va se l’dire une fois pour toutes, Nelligan y’est plate. Y’a bin juste lui pour pas avoir compris qu’sa fenêtre ’tait juste mal isolée. Dans ma tête, la poésie dans l’pays passe par sa langue. Bin pas tant par sa langue que dans l’parler d’son monde. Selon moé, Denis Vanier a fait un des plus beaux vers en disant : « J’ai écrit ton nom avec ma chain-saw dans glace de la patinoire ». Voilà un bon exemple qui démontre qu’la langue pis la réalité du Québec peuvent faire des p’tits. Y’a pas plus romantique qu’un gars qui scrappe sa game de hockey pour montrer à sa blonde qu’y l’aime. Ça dut faire chier ses chums, mais criss qu’le gars a dû rendre sa p’tite femme heureuse. J’pas icitte pour parler d’poésie, mais bin pour parler d’mon expérience d’la langue française. Quand j’tais ti-cul, ma mére m’endormait avec des comptines pour enfants. A me chantait Su’l Pont d’Avignon. J’comprenais trop pas c’tait quoi Avigon, facque j’lui avais d’mandé d’changer le nom du pont pour c’lui du pont Nelson à Jonquière. Là, la toune sonnait vrai dans mes oreilles. Plus tard, vers genre mes quatorze ans, j’découvrais le beau Émile pis ses mots cul-cul. Ostie que j’pensais avoir une révélation d’vant mes deux yeux. La poésie me touchait. J’me risquais même à en écrire, mais y’a d’quoi qui m’gossait dans mes strophes. Pis là, pour bin des raisons, j’ai arrêté la relation entre moé pis la littérature. C’pas mal plus vers vingt ans qu’j’ai r’trouvé l’plaisir d’la langue. Ouais, ok. J’lisais du Baudelaire, mais j’tais pas encore certain d’tripper tant qu’ça. Un m’ment d’nné, j’écoutais Bande-à-part à Rad-Can, y passait à l’émission un band de hip-hop brutal du nom d’Gatineau. Le chanteur, DJ Seba, interpelé su’ son rapport à langue disait qu’c’tait normal pour lui d’chanter comme y parlait. Y pouvait pas concevoir d’écrire des tounes comme Diam’s, y pouvait pas chanter ses histoires de brosses pis d’cabane à sucre dans l’français d’l’Académie. À fin d’l’entrevue, Rap maudit part dans mes oreilles :


22

Écrire la parole c’pas facile tant qu’ça. L’acte d’mande bin d’la réflexion. Faut-tu juste écrire sans penser ou bin penser, parler pis écrire ? L’exercice du crachoir à Flaubert est bin utile dans c’cas là. Tu dois juste écrire c’qui sonne bin dans ta bouche, même si c’pas beau t’u’suite su’a feuille devant toé. Quand j’parle de l’oralité, j’veux pas dire qu’j’écris des dialogues là. Pour moé, la narration doit s’faire aussi dans c’te même oralité. J’écoutais y’a genre un mois Robert Charlebois pis y disait d’quoi d’pas fou pantoute. Y parlait qui trouvait drôle au Québec qu’on change de voix pour lire d’la littérature, qu’on prend un air de pincé pour lire des grands textes. OK, c’surtout une question d’registre mon Robert là, mais y’a d’quoi d’pas faux dans c’que tu dis. Je t’invite à lire les travaux d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin mon Rob. Pis si tu passes par la BAnQ d’temps en temps mon grand, j’te conseille La langue rapaillée (2015). Mon pére m’contait pas ses histoires de jeunesses avec un béret su’a tête. Non, y m’racontait ses histoires en bobettes pis avec une Coors Light. Quand tu parles à tes chums de ta fin d’semaine, tu vas pas faire des alexandrins là. Si oui, ta vie suck man. Ta vie suck. Tsé, y’a une bin grosse pathologie v’nant avec l’écriture orale. J’passe mon temps à réécrire des textes dans ma tête, dans l’oralité. J’retire les « n » apostrophes d’la négation, j’fais des élisions, j’me perds dans des métaplasmes pas possibles, j’scrappe les « biens » pour les remplacer par des « bins » pis j’torture la syntaxe. L’ajout d’expressions, tout en s’assurant d’un bon équilibre, est toute aussi difficile : genre, style, comme. J’me suis d’jà amusé à r’faire la célèbre lettre de George Sand à Alfred de Musset. C’tait moins compliqué mettons d’lui faire dire : On fourre-tu du pain dans l’four ? Pis, j’gouterais bin à vot’ baguette en passant. Chu pas le premier à penser qu’ma langue est celle d’ma parole. J’pense aucunement révolutionner l’monde pis m’approprier la paternité d’l’idée. Ti-Jacques Derrida en parlait d’jà dans De la grammatologie. Pour le bonhomme, la vraie langue reste la langue orale. Y’a aussi Saint-Denys Garneau qu’s’est torturé durant des années à trouver sa langue d’enfant, à s’sentir mal d’écrire avec des mots pas vrais. L’utilisation d’la langue vernaculaire s’retrouve à bin des places : chez Hector Berthelot dans Les mystères de Montréal, chez Ringuet dans son Trente arpents, chez Gabrielle Roy aussi pis chez Michel Tremblay avec. Sauf qu’eux autres font pas d’la narration avec la parole. Guy Bertrand aime pas vraiment mon idée. Toé avec, t’aimes p’t-être pas bin ça J’reste ouvert à la critique tant qu’est faite dans une langue vivante. Critique-moé pas dans un article du Devoir avec tes mots d’péteux là. J’préfère qu’tu fasses comme Philippe Brach pis qu’tu me chies d’ssus avec ton cul.


23

B a da ss e n sĂŠri e Catherine Rousselle


24


s’étamper l’expérience à tour de bras parce qu’avoir mal is the new black j’ai l’encre facile l’adrénaline qui me démange le compte de banque en chute libre décorations de l’âme #noragrets

25

pour que ta peau parle exhibe tes secrets cicatrisés


26


27

s a ns t itre David Berthiaume-Lachance


28


29


30


Émile Bordeleau-Pitre

31

p r o mo n to i re


32


Je crus un instant, muré dans un brouillard de plaintes, brames et râles, que je me réveillerais en guerre, que ma vue s’abimerait sur une tranchée sableuse et déserte – que ma vue s’esquinterait sur la fin du monde. Une clameur obsessive, un gémissement répété me tiraient du lit par la manche. Cependant le tumulte d’une violence contenue me laissait orphelin d’une clé : toujours celui-ci s’essoufflait-il dans une obscure indécision et devenait-il murmure lorsque, concentré comme un enfant qui de sa loupe cherche à incendier la forêt, je tentais d’intensifier ma sensibilité au bruit. Le cri se rapprochait, sauvage, avec ce qui me semblait être un désir de tout arracher au passage; et puis il s’éloignait, secret, opaque – noir. Était-ce là des lamentations d’horreur qui indistinctement me parvenaient? Ou bien n’étaient-ce que doléances vénériennes, jérémiades amoureuses? Le silence battait la mesure des grondements à tout rompre; impossible de savoir lequel des deux brisait l’autre. Je finis cependant par comprendre, une fois mes restes de songe dilapidés dans la bruine piquante du matin. Derrière mes paupières closes, c’était la mer.

« Regarde là-bas : ils ont essayé de mettre des clôtures. Mais à chaque fois le vent les maltraite. C’est qu’ils ont connu leur lot de cadavres, ici… » Candidement, elle s’était mise à rire. Où était-elle? Un léger mouvement aperçu du coin de l’œil me fit revenir à moi. Sur le rebord de la fenêtre, un petit ver – mais d’un blanc agressif – se tortillait. Du bout de l’ongle je le fis tomber. Je sortis de la chambre. Le silence de l’hôtel à cette heure avancée me rendait anxieux : ce calme inquiétant me faisait hésiter, à chaque mouvement, entre promptitude et discrétion. À ma droite la chambre quatorze était entrouverte; un caddy patientait discrètement à côté de la porte. Sans doute la femme de ménage l’aura-t-elle vu descendre, me dis-je, sans doute l’aura-telle vu prendre son petit déjeuner. Peut-être même lui avait-elle glissé à cette femme de ménage un billet en lui demandant de ne pas me déranger, en lui expliquant, la prenant un peu de haut comme elle le faisait quelques fois, combien j’avais besoin de sommeil. Peut-être était-elle partie et se promenait-elle déjà sur la plage. Doucement je cognai et sans attendre je poussai la porte. Une fétidité atroce, bestiale, me prit à la gorge. Un homme se putréfiait sur le sol, rongé par des milliers de vers. À ses pieds, les orbites vides des restes d’un visage de femme – à la coiffe blanche, la robe noire – me fixaient, narquois. Je quittai en trombe et descendis les escaliers vers la salle de réception de l’hôtel. Les rideaux sur les immenses fenêtres donnant sur la mer avaient été tirés; la salle flottait dans une demi-obscurité qui, à mesure que s’installait dehors une mauvaise tempête, s’assombrissait. Il n’y avait personne – que l’océan de plus en plus agité, que les exhalaisons du vent qui sifflait. Soudain, la pluie, projetée sur les vitres par de fortes bourrasques, causa un fracas métallique. L’atmosphère s’était encore densifiée, écrasait tout désormais, faisait suinter les murs. Où était-elle? J’avais l’inexplicable conviction qu’elle me regardait, cachée, dissimulée derrière l’un de ces épais rideaux de velours noir, qu’elle se moquait gentiment de moi comme d’un petit garçon qui n’arrivait pas à s’endormir sans le phare dérisoire de sa veilleuse. Mon imagination s’emballa : était-ce elle qui avait laissé dans sa fuite hilare les indices évanescents d’un massacre dont il fallait que je suive la trace? Le déluge enterra le cri indistinct qui sortit de ma poitrine. Une ombre clandestine, réveillée par ma voix, passa dans mon champ de vision. Sur la pointe des pieds elle avait pénétré les cuisines.

33

Le jour s’était déjà invité dans la chambre. Je ne me souvins pas immédiatement de la raison pour laquelle je me réveillais dans cet endroit à l’air lourd et humide que je ne connaissais guère – le mugissement des vagues continuait à se mêler aux murmures de la nuit qui venait de passer. Je me retournai, me dégageai des couvertures comme on le ferait d’une peau morte. J’étais seul. Je me levai avec la vaine espérance de trouver ce que pourtant je savais irrémédiablement perdu. Ma chambre azurée était un navire qui, engagé dans son infreinable élan originel, avait oublié de vérifier si tous ses passagers étaient à bord. Où était-elle? La complainte du parquet fut perçante quand je me précipitai à la fenêtre. Dehors, la mer. Le promontoire sur lequel se tenait l’hôtel donnait l’impression que ce dernier flottait sur l’eau. Des nuages d’un noir épais, dense, s’approchaient; il y aurait bientôt tempête – ouragan, peut-être. Ce qui me fit me souvenir des mots qu’elle avait murmurés, la veille, lorsqu’elle s’était penchée sur la vue.


Ma rétine ne s’habitua pas immédiatement aux néons. Partout le métal luisait d’une lumière crue dans un chaos de chaudrons, de couteaux et d’ustensiles. Au fond, près des poubelles, un vieillard assis rongeait ce qui me semblait être un os putride. À mon entrée il leva son regard apeuré. Sitôt les yeux sur moi cependant, il les détourna et reprit son rognage où il l’avait laissé. « Que se passe-t-il? » Je revoyais les cadavres, les vers. Cette houle qui allait bien finir par déloger l’hôtel pour l’envoyer dériver dans les flots. La baderne ne me répondit pas tout de suite. Elle tirait plutôt des dents toute la crasse qui se cramponnait à l’os, découvrant sa blancheur âpre. « Où sont passés les autres? », insistai-je.

« Envolés », répondit-il. « Elle leur est passée dessus. »

Le vieil homme largua ce qu’il restait de l’os contre le mur.

« Qui, elle? » Une panique m’étreignit.

« La pourriture. La pourriture leur est passée dessus. »

Il s’était de nouveau détourné, farfouillant les immondices, déchirant les sacs de ses dents, fourrant son bras jusqu’au cou à la recherche d’un autre bout de viande. Je fis quelques pas dans sa direction. Violemment il m’empoigna, déchirant ma manche en lambeaux. Je déglutis : sous la peau de mon avant-bras, des dizaines de larves grouillaient. Il sourit l’air méchant. « Avez-vous remarqué combien l’air ici est humide et enlisé? », reprit-il. « Combien il écrase? Combien il broie les corps? Nous vivons au milieu d’un marécage. L’air, il a fini par avoir raison d’eux. Et il finira aussi par avoir raison de nous. Regardez votre bras. Ça commence. » 34

Ses yeux, opaque givre, même s’ils étaient pointés sur moi fixaient quelque chose de lointain. Où était-elle? Je me défis de sa prise et je courus, passant les portes de la véranda qui menait au bord du promontoire. La pluie avait cessé. À bout de souffle, je regardai le vide qui se profilait devant moi. Une mer violente qui enlaçait la plage, une mer violente qui par à-coups jetait son étreinte sur le sable engourdi : une tentatrice, une désirable mer d’orages dont les vagues me provoquaient. J’eus l’impression qu’une enclume était tombée sur ma poitrine; j’arrachai ce qu’il restait de ma chemise. Je vis. Mon ventre, ma peau étaient devenus une écorce bleue, délicate. À la place des larves, une matière bariolée avait pris d’assaut l’épiderme. Et cette nouvelle pelure était vibratile; elle grésillait par endroits. À force de tressaillir, un morceau d’écorce fut sur le point de se détacher. Je l’attrapai. C’était un papillon. Le crépitement sur mon ventre s’intensifia. De ma poitrine, des ailes, rares d’abord, puis nombreuses, commencèrent à émerger. Après l’avoir cherchée partout, ses cheveux, son odeur, tout se brouillait et se morcelait, les derniers efforts pour rester entier rendus inutiles par la vive, par la trop sauvage agitation, indociles les obsessions et les chimères, le confort d’un lit chaud, l’adoration d’une silhouette funeste – et pire, bien pire, l’union si férocement recherchée brisée par ces lépidoptères dont le battement d’ailes contrefaisait autant de déflagrations, de tonnerres, sa démarche cruelle, son éclat terrible perdus à jamais, le vain vœu de pouvoir rester, de pouvoir jeter un dernier coup d’œil à la dérobade finit par s’envoler pour laisser place à un champ de ruines.

À présent, il faisait gris encore, mais la houle s’était calmée.


35

L e s j u me lles Laurence GagnĂŠ


36


les lieux communs se penchent servent bien l’esquisse je squatte les murs d’une vieillesse à battre une belle fille névrosée bleu coquerelle veut plier les rues et ne jamais les rendre cherche des trahisons à s’inventer je pleure quand la gifle écarte nos danses quand d’instinct tu relèves le jour à temps

37

le paysage court comme un mur d’hôpital textures espace lignes nos jambes se balancent au-dessus du dernier monde


38

il faut que tu ailles forer ailleurs la piscine vide ne veut plus jouer les muses tu as vu trop tôt betty blue s’arracher un œil pour l’art des déserts peinturés en rose pour aimer tu dors tu dors je n’ai jamais vu quelqu’un ne pas partir comme ça


je pense au fait que j’aime un peu moins les amis qu’hier et je les pleure souvent avant le temps j’imagine les jumelles olsen sangloter pour la caméra c’est la soirée de l’année ça jazze de bon monde il faut être folle pour se sentir chez soi les micros s’ouvrent pour les gens méchants j’épingle des chemises sur le mur je nous trouve mieux qu’avant


40


41

À la mo d e d e ch ez vou s Paul Ruban


42


Dans cette usine de jeans de Dacca, le silence était chose rare. Dix heures par jour, six jours sur sept, le bourdonnement des machines à coudre se mêlait aux jets de sable assourdissants qu’on projetait sur le denim en le délavant pour satisfaire les moindres désirs de consommateurs lointains.

Il prit un jean fraichement cousu et y donna deux coups de couteau violents au niveau des genoux. Un murmure traversa l’atelier comme une houle. – La direction m’a même informé que plus il est déchiré, plus il vaut cher. Le petit homme moustachu fit passer, parmi ses rangées d’employés, une boite remplie d’un pêlemêle de couteaux à lame rétractable. – Un couteau pour chacun… Mais n’allez quand même pas vous faire harakiri. On ne parle que d’une petite enjolivure apportée au produit. La boite avait à peine été relayée d’une paire de mains à une autre que déjà les employés se mirent à grommeler entre leurs dents. À l’arrière de l’usine, un jeune homme maigrichon du nom d’Akash se tourna vers son ami, Omar. – Enjolivure, mon cul, pesta-t-il. On nous en donne toujours plus, mais le salaire reste le même. Perdu dans ses pensées, Omar n’y prêtait guère attention. Son regard vague flottait plutôt à travers une fenêtre recouverte de suie, avant de s’écraser contre le mur de l’usine voisine qui en frôlait presque le rebord. – Ils sont forts quand même, ces Occidentaux. Si avant-gardistes! Toujours à la fine pointe de la mode. – Tu as fumé, ou quoi? On nous demande de déchirer des vêtements. – C’est du génie. – C’est de la foutaise. Au cours des prochains jours, les employés tentèrent tant bien que mal de maitriser l’art de la déchirure de jean. L’atelier résonnait parfois de petits cris aigus, lorsqu’un employé se piquait par mégarde avec sa lame. La trousse de premiers soins que Monsieur Muzuabin gardait au fond d’un tiroir de son bureau, une relique rouillée datant de l’époque coloniale, avait désormais été vidée de tous ses pansements. Alors qu’ils arrosaient de sable des jeans étalés sur une grande table, Akash mit la puce à l’oreille d’Omar. – J’ai un pote à l’ambassade américaine, fit-il en toussotant dans son masque. Il m’a dit qu’un nouveau diplomate vient d’arriver avec sa famille, qu’ils embauchent des veilleurs de nuit. Moi, travailler la nuit, oublie ça. Ma femme ne me laisserait jamais. Mais si ça t’intéresse, toi, pointe-toi à l’ambassade et tente ta chance. La mobilité sociale, mon ami.

43

Plus rare encore, le silence avait été imposé par nul autre que le gérant de l’atelier. Parvez Muzuabin s’était planqué au cœur de la production, entre deux rangées de machines à coudre. Entassés les uns sur les autres, des dizaines d’employés bangladais dévisageaient leur patron d’un air confus, moins parce qu’il s’était mis debout sur une vieille caisse de bouteilles Coca-Cola – en raison de sa petite taille – que parce qu’il remuait un grand couteau au-dessus de sa tête. – Il existe une nouvelle mode, en Occident!, proclama-t-il du haut de sa chaire improvisée. D’abord, ces imbéciles voulaient des jeans neufs au look usé. Mais ça ne leur suffit plus. Maintenant, ils les veulent déchirés.


La proposition d’Akash lui trotta dans la tête toute l’après-midi, et dès qu’il fut rentré de l’usine, Omar s’épila les sourcils et se tailla la moustache dans un vieux miroir au tain piqué. Il emprunta une paire de belles chaussures noires de son frère, qu’il cira avec entrain même si elles étaient deux pointures trop grandes. Il repassa le seul complet qu’il possédait, ainsi que sa seule cravate, et les posa sur une chaise au pied de son lit. Cette nuit-là, Omar fit le plus beau rêve. Il se retrouvait dans un luxueux domaine privé, assis au bord d’une piscine de laquelle une somptueuse Américaine émergeait, nue, sa poitrine laiteuse éclairée par le clair de lune. Mais la dernière chose qu’Omar fit avant d’aller se coucher fut de prendre un couteau et de lacérer son pantalon aux genoux.

44

Tôt le lendemain matin, aux premières lueurs, le cousin d’Omar vint le récupérer en rickshaw. Il lui faisait là un grand service, comme l’ambassade se trouvait à l’autre bout de la ville. – Tu me le rendras un jour, quand tu travailleras pour les Yankees!, lui cria-t-il en pédalant furieusement. Ils traversèrent les eaux brunes du fleuve Buriganga, où des femmes faisaient la lessive et des barques de pêcheurs flottaient en silence, se fondirent dans les couleurs du bazar de Babu et passèrent devant la gare fourmillante de Kamalapur. Lorsqu’Omar arriva enfin à l’ambassade, une secrétaire l’invita à patienter dans un corridor étroit, en compagnie d’une dizaine d’autres candidats. Et quand on appela son nom, enfin, son cœur se mit à cliqueter rapidement comme ces maudites machines à coudre de l’usine qu’il espérait ne plus jamais entendre. On l’emmena vers un bureau, où il serra la main – pour la première fois de sa vie – à des blancs. Une femme, un homme. En le scrutant de haut en bas, la femme lui demanda : – Êtes-vous tombés, sur le chemin? Votre pantalon est déchiré. – Ha, ça! Oh non… je voulais simplement mettre toutes les chances de mon côté, en adoptant une mode plus américaine. À Rome, on fait comme les Romains, non? La femme émit un petit rire forcé, tandis que l’homme, tenant sur ses genoux une liste de noms, raya subtilement celui d’Omar.


45

Faรง o n ne - mo i g r a ndeu r nat u re Jessica Legault


46


inexplorée Déesse tu lèves en moi un potentiel stellaire

47

Tes lèvres un seul murmure j’aime tes taches de rousseur mon visage cet étranger d’un geste aérien ton souffle velours verse sur ma peau une galaxie


48


49

M illimè t r e pa r mi lli m è t re Julie Larivière


50


La première fois qu’on s’est vues, je n’ai pas remarqué ton visage. Tu portais les mêmes talons hauts noirs que j’avais dénichés en rabais chez Spring et qui prenaient la poussière au fond de ma garde-robe. J’avais pourtant essayé de les porter, mais ils m’écrasaient les petits orteils et je craignais que mes chevilles cassent sous la pression. Tes jambes allongées, l’échancrure de ton dos et tes fesses rebondies par les chaussures ont d’abord retenu mon attention. Tu t’es présentée à moi. Arianne. Je ne me suis pas rappelé tout de suite de ton prénom. J’essayais plutôt de mémoriser ta démarche. La manière dont tu déposais le pied au sol, du talon jusqu’aux orteils, comme si tu portais de simples ballerines. Tes chevilles tenaient bon. La deuxième fois qu’on s’est vues, j’ai remarqué tes vêtements. Je t’ai reconnue de loin dans la foule d’étudiants aux vêtements similaires; tu ressortais du lot par ton audace. Tu avais osé un ensemble noir comme on en voit sur les mannequins. Nous sommes arrivées à la hauteur l’une de l’autre. Je t’ai saluée. Allo Gabrielle. Je t’avais pas reconnue de loin, m’as-tu lancé. Ça ne me surprenait pas, mais j’ai tout de même eu un pincement au cœur. On s’est rapidement séparées. Tu avais un cours de zumba. Je t’ai observée traverser le corridor puis tourner le coin. J’ai serré plus fermement la mâchoire, d’autres paires d’yeux te suivaient jusqu’à ce que tu quittes leur champ de vision. J’avais peur d’avoir commis le pire : entacher ta beauté de ma présence. Je me suis dit qu’à avoir ton courage, je pourrais moi aussi être belle.

La troisième fois qu’on s’est vues, j’ai remarqué ton visage. Tu écoutais un film à la maison avec Raphaël. Une comédie. Je passais à côté du salon, j’ai aperçu ton sourire blanc Crest. La lumière du téléviseur révélait le caramel de tes cheveux. Tes yeux d’amande brillaient encadrés de leurs cils volumineux, tu avais des lèvres roses à point et un maquillage digne des professionnels. J’ai photographié ton visage en moi. Une fois dans ma chambre, j’ai regardé des tutoriels de maquillage sur YouTube. Quand je voyais à la télévision ou sur Internet des célébrités qui frôlaient la perfection, je pensais à toi. Jennifer Lawrence, Angelina Joli, Megan Fox, les anges de Victoria Secret. Pour moi, aucune d’elles ne se comparait à toi. Bien sûr, elles étaient belles dans leurs robes de gala et chaussures Louboutin. Sauf qu’elles m’apparaissaient fictives, dans la lumière bleutée des écrans. Toi, tu m’étais réelle. J’ai suivi ton Instagram et ton Pinterest pour voler tes secrets de beauté. J’ai ressorti mes talons hauts de la garde-robe. Quand j’étais seule à la maison, je les enfilais et pratiquais ma démarche. Je descendais l’escalier en essayant d’être distinguée, ou, du moins, d’avoir l’air à mon aise. J’ai acheté des vêtements dans des boutiques où je ne vais jamais. Je présumais que toi, tu y allais. Le soir, j’enfilais mes achats et tentait de les agencer comme tu le ferais. J’essayais ma nouvelle robe d’été avec une veste en jeans et des sandales comme je l’avais vu sur Pinterest. Le résultat m’horrifiait. Il me manquait de tes connaissances. Je rangeais tout et approfondissais mes recherches. Un jour, j’atteindrais ta beauté. Puis, il y eut ce matin-là. Tu t’es levée avant mon frère et m’as rejointe à la cuisine. J’étais heureuse que tu me tiennes compagnie. Mes parents avaient quitté la maison tôt et ne reviendraient que le soir. Je t’ai vue descendre les escaliers encore endormie, tes cheveux ramassés en une messy french braid. À l’extrémité de tes yeux s’étendait ton mascara de la veille. Tu es entrée dans la cuisine avec un vieux pyjama de mon frère. Je t’ai trouvée encore plus belle qu’à l’habitude. Ton corps entier me criait que je ne pourrais jamais t’égaler.

51


Je ne croyais pas être un jour envieuse d’une autre fille, mais ce matin-là, je le fus. De la délicatesse de ta gorge, de tes mains aux doigts allongés, des os délicats de ta mâchoire, de ta poitrine que je devinais ferme sous cette chemise de coton négligemment boutonnée. Je suivais des yeux la courbe de tes seins jusqu’à ce que le tissu m’empêche de voir plus bas. Tu m’offrais sans pudeur cette parcelle de ton intimité. Le coin de ta bouche s’est soulevé et tu t’es avancée plus près de moi. Nos poitrines se sont touchées. Elles bougeaient à l’unisson suivant nos respirations saccadées. Je me suis figée. Je ne comprenais pas tes intentions. Je n’avais encore jamais vu cette facette de toi. Ta main s’est hasardée à la naissance de mes fesses. J’étais déroutée et excitée à la fois. J’ai jeté un coup d’œil autour de nous. Tu as senti ma peur et approché tes lèvres de mon oreille gauche. Fais-toi s’en pas. Raphaël dort comme une buche. J’ai plongé dans tes yeux noisette et j’y ai vu un désir nouveau. Caché depuis des mois. Alors, c’était cela, le sentiment d’être regardée. D’être vue. J’ai détourné le regard pour le fixer sur tes épaules. J’ai détaillé le haut de ton buste et la curiosité m’a emportée. J’ai porté ma main jusqu’au col de ta chemise pour découvrir ton épaule ivoire, si lisse sous mon toucher. Mon ventre s’est contracté. J’ai retiré ma main. L’ardeur avec laquelle je convoitais ta beauté me choquait. Tu as pris ma main dans la tienne et l’as dirigée jusqu’au bouton supérieur de ta chemise. Tu en voulais plus. Je l’ai défait, mes doigts tremblaient des gestes que j’osais à peine poser. J’ai admiré avec hésitation le creux de ton buste qui se dévoilait peu à peu à moi. Tu as déboutonné le reste de ta chemise et ouvert les pans de chaque côté de ton corps. J’aurais aimé avoir la rondeur parfaite de tes seins, leurs mamelons bruns rosés pointaient bravement vers moi. J’ai placé mes doigts dans la dépression de ta poitrine. Je les ai bougés millimètre par millimètre sur ton sternum. Je ne voulais pas souiller la beauté de tes seins avec mes touchers indiscrets. 52

Simplement sentir ta perfection sous mes mouvements.

Je n’étais pas suffisamment téméraire pour toi. Tu t’es mise à masser mes fesses. D’abord par-dessus mon pantalon. Je ne bronchais pas devant ta hardiesse, alors tu t’es aventurée sur ma peau. Tu les massais, les pétrissais, mes fesses étaient tiennes. J’ai retenu mon souffle. Je ne pouvais t’empêcher d’atteindre tes désirs, je voulais atteindre les miens. Mais une partie de moi trouvait malsain de te laisser faire. J’ai fermé les yeux et me suis concentré sur mes propres motivations. J’ai effleuré ton thorax des phalanges de mon index, glissé jusqu’à ton nombril, puis parcouru le chemin inverse. Quand ta peau tressaillait sous mon toucher, j’immobilisais mon mouvement. J’attendais que tes frissons s’estompent avant de reprendre le pèlerinage de mon doigt. Un bruit au deuxième étage nous a crispées. Nous sommes restées figées dans la cuisine à tendre l’oreille. Nous avons entendu la chasse d’eau et des pas dans le corridor au-dessus de nos têtes. Une porte a claqué. Tu as repris tes cajoleries comme si nous étions seules. L’éphémérité du moment m’a rattrapée. Mes muscles raides n’osaient plus te toucher. J’ai laissé mes bras pendre de chaque côté de mon corps et appuyé ma tête sur ta clavicule.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée collée contre toi.


53

France a une tĂŞte Jamila Taleb


54


55

France a les cheveux longs. France a les cheveux courts. France porte un chapeau anglais. France porte un béret. France a rasé la moitié de ses cheveux. France a les cheveux teints en rouge. France est une blonde aux cheveux lisses. France est crêpée. France a des cheveux soyeux noirs qui lui arrivent à la cheville. France a des cheveux fins. France a déniché le shampoing qui redonne de l’éclat à ses cheveux poivre et sel. France a les cheveux blancs. France a été tirée par les cheveux. France a assez de cheveux pour garnir deux têtes. France attache ses cheveux en queue de cheval. France a une tresse africaine. France a les cheveux volant au moindre coup de vent. France a une belle frange. France porte une perruque. France a les cheveux collants. France a les cheveux secs. France a les cheveux gras. France porte un chignon. France cache ses cheveux par un foulard de soie. France a toujours la même coupe de cheveux. France change sa coupe de cheveux en permanence. France fait de la calvitie. France constate avec ébahissement ses premiers cheveux blancs. France est née sans le moindre cheveu. France a hérité des beaux cheveux de sa mère. France porte un afro depuis l’âge de six ans. France porte une couronne sur ses cheveux. France a perdu tous ses cheveux à cause du traitement de chimiothérapie. France avait rasé ses cheveux en soutien à son ami cancéreux. France a vendu ses cheveux contre un bol de riz. France avait des poux dans les cheveux. France est à un cheveu de réaliser son rêve d’enfance. France ne peut pas toucher à un cheveu de la tête de son ami.


56


Av is à to u-te-s

Les qualités requises pour ce poste sont, il va sans dire, une excellente maitrise de la langue française, une très bonne assiduité dans le suivi des courriels et un désir de participer au projet « Main blanche ». Le poste est entièrement bénévole. Pour toutes questions ou pour envoyer votre curriculum vitae, veuillez écrire à notre réviseur en chef à l’adresse suivante : revision.mainblanche@gmail.com Au plaisir de vous compter parmi nous, L’équipe de Main blanche

57

La revue littéraire Main blanche est à la recherche de collaborateurs et de collaboratrices pour constituer son équipe de réviseur-e-s.


58


équ i p e et collab or ateur s Équ i p e de rédactio n

Laurence Gagné Virginie Lessard-Brière Marie-Hélène Racine Catherine Rousselle Ré vi seu r en chef

Anthony Morin-Hébert Illu strat i o n

Grap h i sm e

Shed espace créatif Logo

Jeik Dion contact

Revue littéraire Main Blanche 405, rue Sainte-Catherine Est Pavillon Judith-Jasmin, J-1080, Montréal (Québec) H3C 3P8 514.987.3000 (3905) mainblanche@gmail.com mainblanche.uqam.ca

59

Couverture Laurie Girard


60


SOUMISSION DE TEXTES

Processu s de séle cti on et de r évisio n

À la suite de la période d’appel de textes, les membres de l’équipe de rédaction se réuniront afin d’effectuer une sélection. Une réponse sera ensuite fournie par courriel à tous ceux et à toutes celles qui auront soumis un texte. Les textes sélectionnés feront l’objet d’un travail de réécriture collaboratif entre éditeur.e.s et auteur.e.s. Afin d’encourager l’émergence de nouvelles écritures et de contribuer à la réflexion des auteur.e.s de l’UQAM, l’équipe acceptera de répondre aux questions des auteur.e.s quant au refus de leur texte. Nous attendons les textes à l’adresse courriel suivante : mainblanche@gmail.com

61

La revue Main Blanche accepte poèmes – en prose ou en vers -, nouvelles, micro-récits, fragments, essais, etc. Pour un même appel, il est possible de soumettre un maximum de 2 textes ou suites poétiques – ou de fragments. Chacun des textes soumis peut contenir jusqu’à 10 000 caractères. Pour faciliter le processus de collaboration entre auteur.e et éditeur.e.s, ainsi que le travail de réécriture qui en découle, ce critère devra impérativement être respecté. Le texte doit être de format .doc ou .rtf. Vous devez nommer le fichier comme suit : nom, prénom - titre.


62

Tirage 400 copies. Dépôt légal à la bibliothèques et archives nationales du Québec. Main Blanche est la revue des étudiants et étudiantes en études littéraires de l’UQAM. Son contenu ne peut être reproduit, en tout ou en partie, sans une autorisation écrite. Chaque auteur est responsable des propos tenus dans son texte. Cette revue, financée par l’AEMEL-UQAM, l’AFÉA-UQAM et le Service à la vie étudiante, offre un espace d’écriture libre aux étudiants et se veut un organe de communication privilégié pour ceux-ci.


63


64

Esthétiques

v 2 2 • n 0 3 • É 2 0 17

mainbl anche .uq am.ca


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook