Skip to main content

VOL 24 NO 1 : Morceaux

Page 1

v 2 4 • n 0 1 • A 2 0 19

1

r e v u e l i t t é r a i r e d e l’ u q a m


morceaux


4


Bien à vous, L’équipe de Main Blanche

5

Que fait-on de nos morceaux? Cette question nous est venue alors que nous en étions à l’assemblage du numéro que vous tenez entre vos mains. Nous nous demandions que faire de tous ces mots que nous avons reçus en lançant un appel sans thème. Il est effectivement question de morcèlement dans les sept textes que vous pourrez lire ici. Les morceaux se retrouvent aussi dans les collages savoureux de l’artiste Sara Hébert. Nous avons demandé à Daniel Canty de nous fabriquer une préface à partir de cette question angoissante. L’écrivain, que l’on pourrait prendre pour un formaliste de la pire espèce, s’y moque gentiment de nous.


6


tab le des m ati èr es

9 Morce au de sem p tembr e

Daniel Canty

15 L’INVERSE EST AUSSI VRAI

Laurence Gagné

21 Port rai t

Alexandra B. Lefèbvre

29 J’é cri s des p oèmes et je m e cou ch e tôt

Juliette Langevin

33 Sara Hébert

37 Re d Li gh t

Sophie Audousset

43 F i gu re de p ro ue

Victor Bégin

51 Aller si m p l e

Catherine Rousselle

59 Nou s som m es la m êm e h eu re

Judith Crête

67 Peti t e sorci èr e

Alexandra Legault

7

Le p re m i er amo ur


8


Daniel Canty

11 PrĂŠface

M o r c e a u d e s e m p tem b re


10


En lisant les textes qui composent cette livraison de Main blanche, j’ai eu l’impression d’un tas de choses. Cela tient sans doute, au moins en partie, au thème du numéro, Que fait-on de nos morceaux, ce qui n’est certainement pas plus mal, si on envisage la question sous l’angle de la cohésion. Un matin de février, des mains invisibles ont disposé, sur les tables d’un auditorium où on m’avait invité à discourir des Aspects et problèmes de la création littéraire, une généreuse pile d’exemplaires de la revue. Quelques semaines plus tard, les agentes discrètes de ce placement de publication m’ont contacté, sous couvert de courriel, afin que je propose « quelque chose de réflexif : un poème, un schéma, une liste, un dessin, une pirouette. » Les instances éditoriales jugeaient qu’une intervention de ma part pourrait bellement compléter la main – lui fournir, en quelque sorte, son doigt manquant, ou son zéro. Je n’ai pas pris le temps de me demander que faire et j’ai immédiatement dit oui. Cette disponibilité est chez moi un pli, que j’ai pris il y a belle lurette, et ce bien que mon emploi du temps me porte parfois à désespérer de la densité du présent. Aussi, j’ai longtemps pratiqué les collectifs, que je considère comme une des formes les plus pures de l’espoir littéraire, et je m’en voudrais d’aujourd’hui nier les prières que j’ai jadis moi-même adressées à l’avenir.

L’envoi m’est parvenu à la mi-mai. J’écris ceci en juillet. La revue paraît en septembre. Tout a commencé en février. Hiver. Printemps. Été. Automne. Un tour du temps. La poste est un excellent moyen de ralentir les rapports humains, et de redonner ses lettres de noblesse au présent, que des forces que nous prétendons être hors de notre contrôle, conspirent à compresser jusqu’à l’éclatement, allant jusqu’à prétendre à sa dématérialisation. Le clinamen postal que je proposais à mes jeunes interlocuteurs, nous ramènerait, je l’espérais, au plus près de la nature réelle des choses. J’ai le plaisir – le privilège ! – de vous informer que l’envoi m’est parvenu dans une enveloppe de papier kraft de format C4, bourrée de feuillets brochés. Une inscription au stylo dans la marge supérieure droite des pages de garde indiquait l’ordre de lecture privilégié, de 1 à 8, tout étant, n’est-ce pas, question de méthode. Au moment où j’écris ces lignes, je ne sais pas si cet ordre tient, et je me réjouis que quelque chose ait pu, entretemps, lentement, faire son chemin jusqu’à moi. J’ai d’ailleurs gardé le meilleur pour la fin : une lettre signée L’équipe de Main Blanche, dans une calligraphie pleine de rondeurs, me rappelait élégamment à ma tache, s’excusant, avec une humilité des plus recommandables, d’éventuelles coquilles dans les textes, et me rappelant délicatement à l’échéance d’un charmant mois de Semptembre. Au moment de décacheter l’envoi, j’avais déjà eu le temps de méditer longuement mon mandat, et de l’oublier à quelques reprises. J’ignorais tout du détail des textes. Je laissais nonchalamment le titre de l’ensemble résonner en moi. La pirouette, le dessin, le schéma, le poème, la promesse, dessinaient, à la surface de ma pensée, les contours flous d’une absence, une silhouette que les attentions de ma prose devraient éventuellement saisir, plus tard, toujours un peu plus tard...

11

Je me suis dit, comme à l’habitude, « Tout est question de méthode. » Et j’ai temporisé, en me repliant sur un autre vieux penchant : j’ai demandé à ce que les textes, plutôt que de me parvenir à la pièce, par envoi électrique, me soient acheminés, une fois réunis, par voie postale. Je ne cesse de m’émerveiller de la rémanence de ce privilège citoyen, dont j’entends profiter, et faire profiter mes semblables, tant qu’il dure.


J’ai enfin pu prendre connaissance des textes au printemps. Je voulais me faire la main en notant dans les marges mes impressions de lecture, dans cette écriture que je peine parfois moi-même à relire. Des objets insolites m’apparaissaient entre les lignes, dont je tentais de fixer les contours. Je laissais mes phrases, et leur image, mûrir. J’ai attendu l’été, saison, dit-on, des lectures les plus permissives, pour enfin revisiter les textes, et écrire ces lignes. Les réalités que me présentaient les mots semblaient avoir gagné en présence et les objets insolites apparus à ma première lecture avaient, clairement, changé de forme. 12

Je m’étais, dès le départ – c’est une manie – proposé de rassembler ces objets en une collection, d’en faire un petit musée. Mais, enfin, j’ai compris que ma méthode était plus près de celle de l’archéologue, qui numérote ce qu’il peut, avant d’acheminer ses trouvailles au musée. Il en a vu d’autres. Il sait ce qu’il a à faire. Il ramasse de son mieux les morceaux. S’érige en témoin silencieux de la matière. Se convainc que la cohésion, malgré le morcellement, demeure l’objet élusif de l’histoire. La liste fait honneur aux figures de son absence, et nous ramène à zéro.


FIG. 1. – Pain écharogné. Une tranche et ses miettes, accompagnés de la devise « À moins de discipline, pain donné se perd. » FIG. 2 – Portrait de famille avec être manquant. Deux longs cheveux longs, sur fond noir, dans un cadre sur pied. FIG 3. – Poussière arbitre. Pulvérulence pathétique, sur l’émail d’une baignoire, la journée n’augure rien de bon.

FIG 5. – Ombelle érubescente (Umbella erubesco). Bractée à neuf inflorescences rouges et résilientes, qui ne se détacheront que sous le souffle d’un nom particulier : mesdames, surtout pas un mot. FIG 6. – Mâle à bateaux. Figure de proue borgne, à l’œil de verre et aux jambes de bois vermoulu, du genre pirate, qui « semblait se rendre quelque part et vouloir briser quelque chose » FIG 7. – Caillou et cendres d’étincelle. Galet lissé par les marées, et poignée de cendres ; une réglette graduée mesure ces restes à l’étalon des « aventures-saisons ». FIG 8. – Main blanche. Silhouette transparente d’une main gauche, incandescence de ses lignes hépatiques, où une fourmi circule à pas menus, un petit rien sur fond de ciel bleu, par un beau mois de Semptembre.

13

FIG 4. – Remède de grand-mère. Poil d’aisselle, collé à la chair jaune d’une patate coupée en deux.


14


15

L’ INVERSE EST A USSI VR AI Laurence Gagné


16


1. Je me méfie du morcelé. Je me méfie aussi de ce qui tient ensemble.

3. Je me demande si tu comprends. Je demande : tu comprends ? 4. « et s’il-te-plait / parle-moi / toujours »1 5. Faire de la rumination une posture. Rester là, se (dé)battre, réitérer frénétiquement.

1

Alejandra Pizarnik, Les travaux et les nuits, Ypsilon Éditeur, Paris, 2013.

17

2. Il est bon de se rappeler l’existence du verbe écharogner.


6. Étendre nos morceaux par terre et voir. 7. « Tu ne vis pas, tu t’agites. »2 18

8. On nous dit que c’est une question de sémantique. Nous ne voyons pas très bien ce que ça pourrait être d’autre. 9. Être une femme qui fait des choses étranges — en art ou non. 10. Je n’ai plus beaucoup de cartes à jouer : il faut prier ou renverser les tables.

2

Gilles Groulx, Le chat dans le sac, Montréal, Jacques Bobet, 1964, 74 min.


11. Continuer de faire comme si l’on pouvait fabriquer le monde, peut-être.

13. Les gens qui trouvent la poésie triste savent-ils qu’ils vont mourir ? 14. C’est bien vrai, il ne nous reste qu’à réitérer frénétiquement. 15. Écrire pour dire I would prefer not to.

19

12. Quelque chose comme de la non-résolution active.


16. Parfois, il serait bien que Marguerite Yourcenar nous dise de slaquer un peu. 17. « [É]chapper au désir, à tout ce qui commence et s’achève, en vivant en même temps le début et la fin de tout »3 20

18. Je te remercie encore pour la coïncidence. 19. Il nous aurait fallu une direction, mais nous étions plus belles dans nos labyrinthes. 20. À moins de discipline, ce que nous nous donnons se perd.

3

Yvon Rivard, Le siècle de Jeanne, Montréal, Boréal, 2005.


21

P o r t r ai t Alexandra B. Lefèbvre


22


Ch ev eux

Elle est couchée, son dos enfoncé dans mon matelas, et elle se raconte. Il fait noir dans le sous-sol de ma chambre. Elle ne voit pas mon visage. L’opacité facilite ses confidences. Il y a vingt ans qu’elle s’étend avec moi. Ce lit est le nôtre. Enfant, elle se reposait sur le bas de mon ventre, ses jambes croisées aux miennes. Le jour, elle grimpait, ses cuisses à mes hanches, ses bras à ma nuque, sa joue contre la mienne. Elle fermait les yeux et son visage me caressait. Je l’aurais voulue toute petite, sans fin. L’âge l’a éloignée, elle ne me prend plus la main. À l’exception de la nuit. Endormie, elle voit plus clair. Elle ne sait pas que nous avions le même âge. Sa naissance était la mienne. Nous sommes une depuis ce jour. Nos cheveux emmêlés, noués, ce soir, nous les brossons doucement.

23

Nos cheveux ont poussé. Leurs extrémités se dédoublent et cassent, mais nous les aimons longs. Nos loques nous protègent. Lorsque nos cheveux touchent nos hanches, ils nous rassurent, nous nous déposons enfin. Avant, nous avions la tête nue. Nos crânes saillants accéléraient nos fuites, nos chutes vers l’avant. Les ciseaux étaient symbole de tentative : nos têtes exposées disaient nous sommes allées loin, plus qu’assez. Depuis, nos corps ont tiédi, nous vieillissons, nous espérons au-delà. Moins pire.


Lang ues

24

Ma mère me dit nos cheveux ont poussé. Elle aimerait que nous partagions les mêmes contours. Il y a longtemps que nous avons parlé la nuit. Nous sommes si près de nous comprendre. Quelque chose nous échappe. Je situe la chose ici, dans sa chambre noire. La chambre de ma mère est au cœur de notre histoire. La chambre où, des années, nous avons vécu presque exclusivement. Nous y avons mangé longtemps. D’abord, à même ses seins. Puis, nous avons pique-niqué au pied du lit. Nous posions au sol un des draps. Avachies, nous nous abreuvions de raisins et de grappes de cerises. Le visage violacé, nous mangions la bouche ouverte. Plus tard, couchées, nous avons soupé sous la couette. Nous y avons dormi aussi. Nous y avons joué. Écouté la musique de ma mère qui est devenue la mienne. Le lit de ma mère était la scène sur laquelle nous performions. Nous étions les filles et les mères de. Tour à tour, nous nous inversions. Une entité indivisible dans un décor friable. Nous étions en équilibre comme deux poids égaux sur une balançoire à bascule, les pieds pointant le ciel. Un jour, elle a posé une serrure sur sa porte. Je l’appelais Mère du Large, m’imaginais des aventures qui m’étaient interdites. Fissure dans le corps que nous partagions alors. Manger seule, dormir seule. Entre nous, il n’y avait que le silence. Ma peau s’est tendue, de fissure à coupure à crevasse, l’ouverture à froid infligée par ma mère est devenue lumière. Une. Un jour, avide de lui montrer qui j’étais devenue, j’ai forcé sa porte. Ma mère était intacte. Elle pleurait. Ses cheveux ont poussé, les miens aussi. Elle aimerait que je me couche sur son ventre. Je ne le ferai pas. Mon frère entre et vient nous rejoindre. Je le croyais endormi.


Né à reculons, ses pieds freinent, ils sont longs, ses ongles translucides, ses jambes pliées en permanence, ses genoux bloqués, son ventre rond, rempli d’air et d’eau. Sa peau est rouge. Il crie, les gencives et la langue exhibées. Je m’approche, son corps tremble. Je regarde ses poings fermés, sa force, les taches blanches sur sa peau violette. Je lui prends la main, couche ma tête sur son ventre. J’écoute son cœur battre. Ma bouche sur son ventre, j’ouvre la mâchoire et expire, comme pour réchauffer mes mains en hiver. Il me regarde, il ne pleure plus. C’est la première fois que je vois son visage sans les difformités des pleurs. Il est beau, je ne serai plus jamais la même. Il pleure à nouveau. Ma mère ne veut pas le prendre. Elle pleure. Ses mains sur son ventre inhabité. Nous ne serons plus jamais les mêmes.

25

R enco ntre


F ils

J’entre dans la chambre noire. Un genou sur le coin du matelas. Je touche les pieds de ma mère. Un peu plus à gauche. Ma main tendue voit le mollet de ma sœur. Entre les deux, ma place. Je ferme les yeux, m’y glisse. Ma tête sur l’oreiller, mon corps sur les draps qui les recouvrent. Elles sont prises, momifiées sous mon poids. Elles respirent d’un même mouvement. Je sens l’air humide sur mes joues. J’écoute. Je retiens mon souffle jusqu’à ce que ma mère le relâche, enfin. Ma respiration suit son rythme, je ne peux plus m’en défaire, il me semble que ma gorge est prise à la sienne. Les bruits provenant de ma mère s’espacent, se régularisent. Elle dort. 26

Mes yeux s’habituent à la noirceur : je vois ma sœur, elle me regarde. Je la regarde. J’approche mon visage du sien. Ses paupières sont fermées. Je vois mieux maintenant : les plis de ses paupières forment des yeux ouverts. Lentement, ma main trace les contours de son visage. Je pointe un doigt vers l’œil fermé de ma sœur. Je touche à peine sa paupière. La peau est mince, pourrait se déchirer. J’appuie un peu plus fort, je sens la mollesse de son globe. Plus fort, il me semble sentir son regard fou d’endormie. Ses larmes s’accumulent au creux de l’arête de son nez et coulent jusqu’à sa bouche. Je flatte son visage. Je dis je m’excuse ma sœur, elle dit ce n’est pas grave mon frère. Elle n’ouvre pas les yeux, mais me sourit. Ma mère, à la lisière du sommeil, dit comme à bout de souffle silence. Je sursaute. Ma sœur aussi. Nous ne bougeons plus. Ma mère respire, son souffle sort de son nez. Elle dort. Ma sœur prend ma main et la masse. Je peux dormir maintenant.


Une bordure blanche encadre la photographie. La lumière ambiante brille sur le papier glacé. Ma mère est debout, à gauche. Elle porte une chemise noire. Le col est ouvert, évasé. Ses manches sont retroussées sur ses bracelets et ses bagues dorés. Ses mains tiennent le bas de sa chemise, la relèvent au-dessus de son ventre. Un ventre gros, gonflé et dur. Son pantalon ouvert montre la surface complète de ce ventre qui semble presque autonome, capable de vivre sa propre vie sans le corps qui le porte. Ma mère a les cheveux attachés en queue-de-cheval basse, échevelée. Je place mes mains autour de son visage, cachant le reste de la photographie : on pourrait croire à une photo d’identification pour un passeport, ou quelque chose comme ça. Elle regarde l’objectif, ne sourit pas. Son visage est dans la pénombre, la lumière reflète sur son ventre. Mon visage de dix ans est à la hauteur de sa poitrine. Je surgis de derrière elle, hilare. Mes bras sont tendus à l’extrême de mes capacités, mes mains ne se touchent pas. Je n’arrive pas à ceindre ma mère et cela me fait rire. Je porte des lunettes ovales bleu métallique, des broches sur mes dents écartées, des boucles d’oreilles pendantes. Je scintille. Moi aussi, une chemise noire. Derrière nous, son lit comme toile de fond. Les fenêtres de notre demi-sous-sol m’indiquent que c’est la fin de la journée, que c’est le printemps. Notre première photo ensemble, tous les trois.

27

Ventre


28


Juliette Langevin

29

J ’ é c r is d e s poèm es e t j e me c o u ch e tôt


30


Parfois je me lève et la vie est brûlante autour de moi l’air me blesse j’accumule les piqûres les addictions les envols hors du balcon en l’espace de cinq minutes je ressemble à la chose morte née je fais mon nid dans les flacons qui préservent la respiration des insectes mais même ces jours-là on me demande de retrouver ceux que je perds même ces jours-là je dois cuisiner et faire l’épicerie pour les chats dans la ruelle même ces jours-là je dois ouvrir les lumières pour les plantes et leur croissance même ces jours-là je dois jouir artificiellement — il est important de toujours préserver l’orgasme dans une machine au côté du lit d’hôpital.

J’écris des poèmes et je me couche tôt il y a des règles il y a des espoirs de rémission je prendrais les filaments de mes muscles pour me tresser un manteau mais on me dit que je suis un exemple qu’en me voyant aller on peut encore y croire donc le froid n’a aucune importance on me dit que c’est correct d’ajouter des roues aux pattes des chaises on me dit qu’on va m’amener chez l’esthéticienne et me prendre en charge on me dit qu’enfin je serai la plus belle qu’il faut faire attention aux doigts dans les portes et m’arracher les saletés du visage mais j’écris des poèmes et je me couche tôt ce qui fait peur c’est d’être forcée à m’étendre sur le papier qui fait du bruit ou de me déposer de mon plein gré dans ce sens-là du lit j’écris des poèmes et je me couche tôt j’achète des talons de stripper et je me couche tôt je porte un nez de clown et je me couche tôt j’adopte un chat et je me couche tôt je fais de l’asthme et je me couche tôt je rêve qu’on m’aime et je me couche tôt je texte JP et je me couche tôt je fais des listes et je me couche tôt je me lève et je me couche tôt je deviens folle et je me couche tôt j’écris des poèmes et je me couche tôt j’imagine que je meurs et je me couche tôt je lis les poèmes de mes amies toute la nuit plus on lit ou répète un mot dans sa tête et moins il a de sens je n’ai rien à dire mais tu me lis et je disparais un peu plus à chaque fois.

31

J’écris des poèmes et je me couche tôt je me réveille 4 heures plus tard sans possibilité de confort et le cœur ouvert la boîte de réception vide la salle d’attente pleine j’écris des poèmes et je me couche tôt ici il n’y a pas de métaphores il n’y a que le sevrage et le repos.


C’est un beau pouvoir magique que de donner la vie aux gens que j’aime en les nommant dans mes textes même si je ne fais que les survoler même si je ne leur donne pas de force ils sont mentionnés je prends leur poids sur mes épaules et les dépose où ça fait moins mal un jour je me suis dit que j’arrêterais d’écrire comme une emo de 14 ans mais j’ai recommencé à écouter des vidéos de solo de guitare et ça me met toujours dans un état fucké d’éternel retour je me demande où est Marc-André je le laisserais bien me blesser je lui dirais quelque chose de doux ensuite.

32

j’écris des poèmes et je me couche tôt je dis j’ai faim je dis j’ai soif je dis ma gorge je dis le bar je dis l’argent je dis la neige de Fred je dis les chaises à bercer la neige je dis JP les chats à l’épicerie je dis l’eau de la fenêtre qui disparaît dans l’eau je dis wow le beau magazine je dis la boîte est pleine la boîte est vide le bar étrange je dis la musique flottante et le bar vide je dis cette plaque grise le meuble contre ton cou je dis loin ton cou je dis ta douche méchante je dis le bruit la nuit celui de celle qui veut te voir je dis que tu t’en criss désolé je dis wow les bons sushis mais la soupe ne goûte rien je dis j’ai faim je dis j’ai mal ma gorge je dis les chats je dis l’asthme je fais l’échange au cas une cigarette contre ce dvd à vider dans la poubelle avec le cendrier je dis poussière arbitre des jeux de mots dans l’air ambiant et je dérange tout le monde


33

L e p r e mie r am ou r Sara HĂŠbert


34


35


36


37

R e d L ig h t Sophie Audousset


38


La Ruelle dérobe ses épaules confesse les épuisés du marécage La Hyène se fait la peau elle affûte au matin ses jambes de silex

39

La Zélote collectionne réverbères et bas de soie son regard coule quand elle tourne les talons


La Vilaine se décapsule au fouet crachée à plat ventre sur la grève 40

La Polaire range ses fourrures et ses réticules défrangés elle préfère les ombelles dans un souffle de pluie La Petite sort le dimanche détoner ses grenades lacées d’effluves seules


La Maîtresse ravaude la doublure fendue et le cuir au phrasé souple La Dérouillée tend la main au déplaisir arc-boutée sous un ciel de lit

41

La Marie-Ève se gratte au sang pour une perruque rose pomme


42


43

F ig u r e d e p rou e Victor Bégin


44


qu’on enserre la madone comme une veuve la pluie au programme toutes les poupÊes du monde vaudou, barbie, russes les femmes les unes dans les autres

45

il y a des gens que tu peux juste regarder au travers de meurtrières ceux qui ont les bras en coffres de voiture


tu semblais te rendre quelque part et vouloir briser quelque chose

46

j’entends des gens se faufiler dans le silence alors que nous ça nous a tout pris pour en sortir tu te ressembles mais t’es quelqu’un d’autre juste à la surface des yeux tes mots désaveux nous rendent nerveuses


tu n’es personne lorsque tu chantes au gymnase tu n’es personne lorsque tu caches le regard tu n’es personne lorsque tu refuses tous les sexes

47

les os de ruban ne trahissent pas les hommes le sexe bien droit la faiblesse est une série de couteaux dans le dos les pectoraux la parure dont les autres ont besoin


je jure au système avec des imprécations terribles repeindre tous les flancs de falaise 48

on coupable choisit ouverture tonnerre et collatérale nommons-nous impératrice tsarine reine intendante chancelière gouverneure première ministre


jambes de bois pourri œil de verre de cristal il faut bien te chercher tu te fonds dans tes principes de cale de bateau

49

tu es un malgré un mâle à bateaux vouloir me rejoindre sans couper les ponts c’est un pari qui te vaut la perte de tous tes moyens


50


51

A LLER SIMPLE Catherine Rousselle


52


tout le monde chante nuits veloutées après la fête amère doucement l’automne prend l’été l’effeuille filent les aventures-saisons que l’on nomme vie long fleuve et pourtant carnage en sourdine je ne sais plus emmurer la tempête pour dissimuler ma chute

53

I.


II.

54

mon ventre cherche asile le temps des membres étourdis donne corps à la mousse dans le vide dérive en marge du délire je me scinde : juste ici et aussi là-bas prête-moi tes yeux pour mieux te survivre mon enfant


sur notre chemin, cette porte étroite mais battante je fais l’inventaire des pièces qu’il nous manque : une deux trois fois passera la dernière il restera mes genoux écorchés et mon coloriage dépasse et je ne sais pas nager et il y a trop de dommages nous serons à jamais qu’est-ce que qu’est-ce qui comment

55

III.


IV.

56

depuis trop longtemps - cendres d’une étincelle pourtant quelque part au creux au frais l’oasis d’air qu’il me manque pour repousser : ta main en partance pour nulle part, ton odeur brûlée non plus partout mais ici-même les volcans étrangers soudain s’apaiseront


après le vent les ravages échouées mes peines comme des galets un jour je les cueillerai les ferai danser à la surface mais j’affiche complet - trop peu d’espace entre mes nuits, il y a la mer adoucit les gouffres de soleil fuyant au sud je réapprendrai à ouvrir les yeux sans perdre pied

57

V.


58


Judith CrĂŞte

59

N o u s s o mm es la mĂŞ me he u re


60


Tu es lessivée par le ciel plat : les lignes de ta main sont remplacées par des jeux translucides. Tu vois le déplacement de la lumière là où on ne reçoit plus le soleil comme une maladie. Tes paumes se resserrent à cet endroit : tu sauras bientôt. * Je suis verticale devant la rémission de l’eau. J’ai avalé tout l’engrais avant de venir ici, j’aurais voulu me coïncider avec la parole.

* Tu fais le même rêve à toutes les nuits : il y a le bruit d’une bouilloire, des termites et des mains, peut-être les tiennes, qui patientent devant la rétention. Tu te lèves ensuite avec de nouvelles cuticules autour des ongles. Il n’y a plus personne qui sait crier entre tes entrailles. * Ils décrispent la lenteur. Ils chuchotent les mots abandonnés : ficelle, placenta, dévoration. Je voudrais qu’ils nous inventent des environs, des finitudes. J’ai vu le métacarpe gauche parmi les nuages.

61

Les arbres s’endorment quelque part, je ne crois même plus en la hauteur des choses. Je voudrais seulement être propre.


Les insectes naissent de l’intransigeance et des rivières raidies, j’ai pu me demander si j’étais leur mère. Je rêve d’un endroit sans laideur : on me remplirait de menthe et de bourdons, je n’entendrais même plus mes organes. Ma bouche se transformerait en le plus sale des rhizomes. Je désapprendrais la gesticulation. Il n’y aurait plus personne pour me deviner. *

62

Il pourrait être midi. Tu as déterré un miracle, tu y as avalé tous les remparts. Le ciel porte maintenant sa menace, s’endort sur ton éminence hypothénar. Il pourrait être midi mais il n’y a personne pour te faire justice. * À la cinquième heure, tu inventes des prénoms, tu recouds les tresses et les membranes, tu t’en remets à la brûlure de la genèse et des sexes. Tu aurais pu t’appeler demande ou incantation. Tu reçois les eaux comme des malédictions.


Je sais prédire mes réflexes : je me replie entre les vautours, je me maîtrise devant les heures. J’hallucine un ventre uniforme, presque docile. Je te calcule maintenant en indices. Il n’y a personne pour conserver le lait qui circule entre mes veines. Je voudrais être conservée à la température de la pièce. *

Sous ta langue, tu protèges les désarmées : il faudrait que plus personne ne bouge. Tu te pollinises devant les malchances. * Je me balade à travers les couleurs de fin de siècle. Il n’y a plus de terreurs, ni même dans la nervure des insectes. Je voudrais m’inventer en phalanges devant les mots qui n’existent plus. Les arthropodes s’arrachent mon prénom. Je le retrouve seulement une fois couvert de jasmin et de gerbe. (Je suis sans semblables, cette déchirure dans le tremblement des voix.)

63

Tu demandes la peau des fleurs, celle qu’on dissipe dans le cri des agneaux.


Tu t’armes devant l’indulgence de la nuit. Tes mains portent des montagnes enflées puis désertes. Le déroulement du tonnerre a mûri tes monts, tu en as perdu tes lignes hépatiques. Tu voudrais qu’il soit encore tôt, être sans vœux peut-être. * Par-dessus la mer chaude, j’entends ma prémonition : retiens l’écoulement des choses, n’échappe ni les cordes, ni les enfants de chœur, quelqu’un mesure déjà l’écart entre tes doigts. Tes poumons s’empliront bientôt de neige, puis de désastres. Tu trouveras la réponse dans la couture des hontes. * 64

À la cinquième heure, je me renonce sur un terrain plat, retrace l’épiderme qui m’a conduit jusqu’ici, le dévore. Encore cette voix (cette fois, elle s’invente litanie) : tu as été broyée par les absentes, par leurs langues trop mûres, au bord de l’évanouissement. Tu devineras ici les mantes, les cigales et les phasmes, l’insuffisance du langage. Il n’y a jamais eu de question. * Pour toi, je défroisserais mon ventre, offrirais mes trompes au probable. Il n’y a personne pour compliquer mon visage : je voudrais être l’ascèse sous ta langue. Je voudrais protéger tes fortunes. Je n’ai plus mal devant l’inflorescence et devant les sillons. Je ne veux même plus crier. J’installe la dernière heure.


65


66


67


68


Équ i p e / collab orateu rs et c o l l abo r atr ic es ÉQUIPE DE RÉDACTION

Laurence Gagné Rosalie Ladouceur Clara Lamy Équ i p e de ré vi sio n

Mélina Cornejo Virginie Provencher Illu strati on s

69

Couverture et collage : Sara Hébert Petite sorcière : Alexandra Legault GR APHISME

Shed espace créatif LOGO

Jeik Dion CONTACT

Revue littéraire Main Blanche 405, rue Sainte-Catherine Est Pavillon Judith-Jasmin, J-1080, Montréal (Québec) H3C 3P8 514.987.3000 (3905) mainblanche@gmail.com


SOUMISSION DE TEXTES

La revue Main Blanche accepte poèmes – en prose ou en vers -, nouvelles, micro-récits, fragments, essais, etc. Pour un même appel, il est possible de soumettre un maximum de 2 textes ou suites poétiques – ou de fragments. Chacun des textes soumis peut contenir jusqu’à 10 000 caractères. Pour faciliter le processus de collaboration entre auteur.e et éditeur.e.s, ainsi que le travail de réécriture qui en découle, ce critère devra impérativement être respecté. Le texte doit être de format .doc ou .rtf. Vous devez nommer le fichier comme suit : nom, prénom - titre. Processu s de séle cti on et de r évisio n

À la suite de la période d’appel de textes, les membres de l’équipe de rédaction se réuniront afin d’effectuer une sélection. Une réponse sera ensuite fournie par courriel à tous ceux et à toutes celles qui auront soumis un texte. Les textes sélectionnés feront l’objet d’un travail de réécriture collaboratif entre éditeur.e.s et auteur.e.s. Afin d’encourager l’émergence de nouvelles écritures et de contribuer à la réflexion des auteur.e.s de l’UQAM, l’équipe acceptera de répondre aux questions des auteur.e.s quant au refus de leur texte. Nous attendons les textes à l’adresse courriel suivante : mainblanche@gmail.com


72


73


Tirage 500 copies. Dépôt légal à la bibliothèques et archives nationales du Québec. Main Blanche est la revue des étudiants et étudiantes en études littéraires de l’UQAM. Son contenu ne peut être reproduit, en tout ou en partie, sans une autorisation écrite. Chaque auteur est responsable des propos tenus dans son texte. Cette revue, financée par l’AEMEL-UQAM, l’AFÉA-UQAM et le Service à la vie étudiante, offre un espace d’écriture libre aux étudiants et se veut un organe de communication privilégié pour ceux-ci.


76

MORCEAUX

v 2 4 • n 0 1 • A 2 0 19

mainbl anche .uq am.ca


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
VOL 24 NO 1 : Morceaux by Revue Grands Espaces - Issuu