Skip to main content

303 147 soin

Page 1

N° 147 / 2017

Revue 303 arts, recherches, créations Hôtel de Région 1, rue de la Loire 44966 Nantes cedex 9 T. 33 (0) 228 206 303 F. 33 (0) 228 205 021 www.editions303.com

15 euros

COUV-303-N147-SOIN-2.indd 1

La revue culturelle des Pays de la Loire

Cultures du soin

Dans ce numéro il sera question, pêle-mêle, des pratiques culturelles au sein des établissements de santé, du pouvoir soignant de l’art et de l’esthétique, de ce que le soin apporte à la pratique artistique et des convergences entre problématiques culturelles et de santé. Nous chercherons à définir, ce faisant, ce que pourrait être une « culture du soin » en France, et à mettre en lumière la dimension profondément culturelle, communautaire et finalement politique du soin et de ses lieux.

Cette publication est réalisée par l’association 303 qui reçoit un financement de la Région des Pays de la Loire

Quoi de commun entre un ostéopathe et un danseur, entre l’art-thérapie et les clowns, entre le théâtre de l’opprimé.e et la socio-esthétique, entre l’art et le milieu hospitalier, entre le programme des Nouveaux Commanditaires et un groupement d’entraide mutualisé ? Peu de choses a priori, si ce n’est une certaine culture du soin, de la relation, l’idée que l’art et la création ont pour mission de faire du bien aux hommes et aux communautés.

Cultures du soin Art, thérapie, vulnérabilité

02/08/17 15:36


___ Dossier Cultures du soin ­ ___ 05

– Éditorial

___Julien Zerbone, critique et historien d’art 06

– Désaliénation et inventivité : les jours heureux

___Géraldine Gourbe, philosophe et chercheure associée à l’École nationale supérieure d’art de Dijon

– Théories du soin et culture du care en France

303_ n° 147_ 2017_

__ Sommaire

14

___Pascale Molinier, professeure de psychologie sociale à l’université Paris 13 SPC 20

– Danser avec les pratiques somatiques

___Pascaline Vallée, journaliste et critique d’art 26

– « Prendre soin » de l’art et du commun

___Jean-Paul Fourmentraux, sociologue, critique d’art et professeur à l’université Aix-Marseille 34

– L’art-thérapie

___Jean-François Marmion, psychologue, journaliste et rédacteur en chef de Cercle Psy 38

– La socio-esthétique ou la thérapie du bien-être

___Frédérique Letourneux, journaliste spécialisée dans les thématiques sociales et sociétales 42

– Traversées culturelles, le CHU d’Angers

___Léa Cotart-Blanco, critique d’art

– Dans quel sens vont les clowns à l’hôpital ?

48

___Julien Gigault, clown pour Le Rire médecin à Nantes 52

– Jouer pour s’émanciper. Le théâtre de l’opprimé.e de Nantes

___Julien Zerbone 56

– Encore heureux... ensemble !

___Julien Zerbone 62

p. 2

– Re-figurer Franck Gérard, artiste photographe Jacques-Marie Mercier, professeur émérite à la faculté de médecine de Nantes, praticien attaché au CHU de Nantes


___ Carte blanche ­ ___

– Artiste invitée : Livia Deville ___ 67 72

– Se laisser traverser

François Durif, artiste

___ Chroniques ­ ___

Art contemporain

74

– Conquêtes spatiales

___Éva Prouteau, critique d’art, conférencière et professeure d’histoire de l’art Bande dessinée

80

– Plonger

___François-Jean Goudeau, spécialiste de la bande dessinée Littérature

86

– De drôles de livres

___Alain Girard-Daudon, libraire Patrimoine

88

– Trois pièces de tapisserie

___Thierry Pelloquet, conservateur en chef du patrimoine Spectacle vivant

92

– La culture ça (s’)apprend Pascaline Vallée

p. 3


Dossier Cultures du soin _________________

p. 4


___

Dossier Cultures du soin / Éditorial / 303

Éditorial __

Julien Zerbone Qu’entendons-nous par culture(s) du soin ? Plutôt que le sens de l’expression, nous avons cherché dans ce dossier à explorer les différents sens de ses termes et leurs articulations possibles. Ce faisant, nous espérons contribuer, à l’échelle de notre territoire, à la mise en valeur de réflexions, de démarches et de pratiques qui, pour parcellaires qu’elles puissent sembler, n’en demeurent pas moins cruciales pour la compréhension de ce que représente le fait de vivre dans une société marquée par la vulnérabilité sans pour autant renoncer à l’ouverture à l’autre. Que font la culture et l’art au milieu hospitalier ? Longtemps considérés comme un supplément d’âme, une animation, les résidences et interventions d’artistes, les expositions, les concerts au sein même des structures de soin contribuent à modifier les rapports du patient avec l’hôpital, et réciproquement. Contre toute attente, des cohortes de clowns sont parvenues à prendre place au côté des malades. Par le biais de l’ambitieux programme du CHU d’Angers, qui toujours refuse de subordonner le culturel au médical, et du programme des Nouveaux Commanditaires, l’art fait plus que s’insérer dans l’hôpital, il en modifie en profondeur l’abord et l’ambiance. Penser le soin et ses institutions à travers le prisme de la culture, c’est aussi en interroger les ressorts sociaux et symboliques, les lieux, les codes. Parce que l’aliénation est toujours sociale, aussi, et que l’institution, de ce point de vue, n’est jamais neutre, les pionniers de la psychothérapie institutionnelle ont cherché, plutôt qu’à guérir les malades, à former une autre forme de sociabilité, plus libre et ouverte, au sein de laquelle tant les soignés que les soignants trouveraient leur place. Le collectif Encore heureux... formé d’artistes, de soignants et de soignés, perpétue cette recherche et cette utopie. Pascale Molinier, de son côté, analyse la « tâche » du soin, majoritairement féminine, précaire, reléguée dans la sphère privée et de fait invisibilisée à l’aune du care, une théorie morale américaine. Ce faisant, elle conteste l’idéal rationaliste d’autonomie véhiculé par la société occidentale. La culture et l’art peuvent-ils incarner une forme de soin ? C’est en tout cas de la conviction que l’art et l’esthétique possèdent un pouvoir guérisseur que naît et se développe l’art-thérapie, discipline qui aujourd’hui, en Touraine, fait l’objet d’un diplôme délivré par la faculté de médecine. Quant aux danseuses et chorégraphes Julie Nioche, Emmanuelle Huynh et Fabienne Compet, elles expriment leurs liens avec des techniques de soin du corps telles que l’ostéopathie ou le Feldenkrais. L’idée de soin incarne ici, tout comme chez des artistes telles que Lygia Clark ou Susan Lacey, une certaine acceptation du corps tel qu’il est, une vision de l’art comme outil de prise de conscience de soi et de l’autre, voire, comme dans le cas du théâtre de l’opprimé.e théorisé par Augusto Boal, un outil d’émancipation collective, dans la capacité qu’il offre de rejouer une situation que l’on croyait naturelle. Le soin dessine ainsi une autre conception de la culture et de l’art, celle d’une relation à l’autre, d’une considération.

___ Julien Zerbone est historien d’art et critique d’art ; il collabore régulièrement aux revues 303 et Critique d’art et est conférencier dans plusieurs structures culturelles de la région, notamment au Frac des Pays de la Loire et à la maison des Arts de Saint-Herblain.

p. 5


François Tosquelles portant un bateau d’Auguste Forestier à l’hôpital de Saint-Alban, mai 1948. Archives de la famille Tosquelles / Romain Vigouroux.

p. 6


Désaliénation et inventivité : les jours heureux

__

Géraldine Gourbe ___ L’engouement récent pour les études du care a quelque peu fait oublier toute une histoire française qui porte sur une rencontre inédite : celle de la psychiatrie et de l’art. En dessiner les grandes lignes permet de comprendre un patrimoine vivant précieux. ___ L’hôpital de Saint-Alban : ni hospitalier, ni carcéral Au cœur de la Seconde Guerre mondiale, l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère, situé à mille mètres d’altitude, aux portes des Causses, des Cévennes et de l’Aubrac, faisait figure d’exception. Tant qu’elle est restée en zone libre, jusqu’en novembre 1942, l’équipe médicale a pris soin de ceux que le régime nazi stigmatisait, enfermait ou risquait de supprimer. En Allemagne, soixante-dix mille malades mentaux, ou personnes considérées comme tels, ont été méthodiquement exterminés aux côtés des juifs, des tziganes et des militants ou intellectuels politiques. En France, quarante mille malades mentaux sont morts abandonnés. La singularité de l’hôpital de Saint-Alban était redoublée par la composition inédite de son organigramme. Grâce à la complicité des sœurs, des personnes en exil furent soignées, recueillies et reconnues comme membres à part entière de la communauté soignante. François Tosquelles est l’un d’eux. Réfugié espagnol, il venait de vivre la réclusion réservée aux « étrangers indésirables » dans le camp français des Septfonds, près de Montauban. Psychiatre engagé dans les activités du POUM – mouvement trotskiste antistalinien – en Catalogne, il avait participé activement à la guerre civile et avait dû fuir devant les armées nationalistes du général Franco. Il était devenu la figure centrale d’une expérimentation psychiatrique communautaire sans précédent. À ses côtés on retrouvait le psychiatre Lucien Bonnafé, résistant qui avait fui son poste à Sainte-Anne et fut proche des artistes surréalistes. Il n’était donc pas étonnant que ce duo de médecins iconoclastes hébergeât à son tour des personnalités en exil comme les poètes Paul Eluard – qui écrivit le recueil de poèmes La Maison des fous (1943) et y fonda des éditions clandestines de poésie, la Bibliothèque française, soutenues par le réseau de la résistance gaulliste – et Tristan Zara, ou encore le philosophe des sciences Georges Canguilhem, sous le regard bienveillant du directeur de l’établissement, Paul Bavet. La situation de l’hôpital demeurait inédite : en effet, des aliénés cohabitaient avec des personnes cachées aux autorités grâce au motif fallacieux d’une folie arbitrairement

p. 7


SENSATIONNELLE, dispositif chorégraphique de Julie Nioche et Isabelle Ginot créé en 2013. SENSATIONNELLE - J. Nioche & I. Ginot / A.I.M.E. © Véronique Baudoux.

p. 20


Danser avec les pratiques somatiques __

Pascaline Vallée ___ Alors que le yoga et la méthode Feldenkrais sont de plus en plus connus et appréciés du grand public, les pratiques somatiques peinent à trouver la reconnaissance des institutions de la danse. ___ Entretien avec Fabienne Compet, Emmanuelle Huynh et Julie Nioche, trois danseuses qui reviennent sur leur parcours lié à ces techniques et abordent leurs enjeux actuels.

Quelles pratiques somatiques utilisez-vous ? Comment les avez-vous découvertes ? Emmanuelle Huynh. J’identifie deux éléments déclencheurs dans mon parcours : d’une part la vision de certaines pièces de la chorégraphe américaine Trisha Brown vers 1992-1993, et d’autre part une relative difficulté, à l’âge de trente ans, à progresser, à la fois techniquement et dans mon invention personnelle de danseuse. Cela m’a amenée à m’intéresser à des personnes qui travaillaient autrement : deux danseurs de Trisha Brown, Shelley Senter, qui pratiquait la technique Alexander1, et Kevin Kortan, qui se diplômait en yoga, ainsi que Lance Gries, qui faisait du plongeon olympique et travaillait beaucoup par l’axe de la tête. Mais je ne suis pas une praticienne. J’ai abordé plusieurs disciplines sans approfondir. En revanche, je constate que ça m’a connectée à quelque chose de profond, même si ça doit toujours être retravaillé. Julie Nioche. De mon côté, j’ai découvert ces pratiques au conservatoire de Paris à partir de 1992. Un de mes enseignants principaux était Peter Goss, qui en utilisait dans ses cours. À cette époque, il consacrait beaucoup de temps à Feldenkrais2, même s’il ne le nommait pas et le faisait à sa manière, en musique. Je vivais ces moments avec une grande joie, plongée dans la sensation... J’ai compris que c’était là que je pouvais me ressourcer, développer mon imaginaire. Il y avait aussi Odile Rouquet, enseignante en anatomie, qui donnait ce qu’elle appelait des cours de bâton, qui étaient aussi des techniques de décontraction. Ces rencontres se sont additionnées à mon rapport au milieu médical. Mon père est psychiatre et ma mère cancérologue. À la maison, on parlait de réparer des corps, de maladies graves... Je pense que j’ai voulu savoir comment fonctionne un corps, à commencer par le mien, et j’étais assez impressionnée de comprendre le lien entre mes idées, mes images et ma manière de bouger. Après cinq ans de pratique en tant que danseuse, j’ai eu besoin de continuer à apprendre. J’ai repris des études en ostéopathie et en psychologie, et je me suis intéressée aux pratiques de yoga, Feldenkrais, Alexander... J’ai voulu tout essayer. Je continue aujourd’hui à me faire vivre des expériences corporelles différentes, à apprendre.

___ 1. Créée autour de 1900 par l’acteur Frederick Matthias Alexander, qui souffrait d’aphonie, cette technique met en place une autocorrection posturale à partir d’un travail de directions. ___ 2. Méthode de prise de conscience par le mouvement développée par le physicien et judoka Moshe Feldenkrais à partir de 1950.

p. 21


DR.

p. 34


L’art-thérapie __

Jean-François Marmion ___

Voici plus de trente ans était créé en Touraine le premier diplôme universitaire français d’art-thérapie. En quoi consiste exactement l’art-thérapie ? Richard Forestier 1 nous a répondu. ___ Article paru dans le magazine Le Cercle Psy, le 17 février 2010, enrichi et mis à jour en 2017.

Qu’est-ce que l’art-thérapie ? C’est l’exploitation du potentiel artistique dans une visée humanitaire ou thérapeutique. Le potentiel artistique, c’est le pouvoir de l’art, qui est lui-même le pouvoir d’entraînement : si je joue une musique rythmée, vous pouvez taper du pied sans qu’on vous l’ait demandé. En soi, cela n’a aucune vertu thérapeutique. On aura donc besoin d’un professionnel pour orienter ce pouvoir de l’Art vers l’humanitaire (pour des gens qui ont besoin d’aide sans être malades : SDF, personnes incarcérées, victimes de catastrophes naturelles...) ou le thérapeutique (pour des personnes hospitalisées). L’art-thérapeute intervient dans des protocoles de soins. Il est aligné sur les professions paramédicales officielles, et agit sur indication d’un médecin ou d’un responsable d’établissement non médicalisé. Les indications majeures sont les troubles de l’expression, de la communication, de la relation et les pénalités existentielles. Les objectifs principaux peuvent être de revigorer le goût, le style ou de raviver l’engagement existentiel des personnes. Il s’agit de retrouver le plaisir dans les activités de leur choix. Le hors verbal, la sympathie ou l’esthétique en sont des aspects importants. En libéral, à l’hôpital ou dans les structures socio-sanitaires, l’art-thérapeute est à même d’exploiter les techniques artistiques, des plus conventionnelles comme les arts plastiques, la musique, la danse ou le théâtre, aux plus surprenantes comme les arts circassiens, de la rue, la création textile ou l’écriture. Afin de valider scientifiquement la discipline, l’État par les formations qu’il agrée, et les enseignements des facultés de médecine forment et reconnaissent officiellement les professionnels. La guilde des art-thérapeutes est le regroupement national fédérateur de l’art-thérapie moderne.

Quels en sont les fondements ? Ils remontent aux années cinquante, à la confluence de l’hôpital Sainte-Anne, où des psychiatres comme J. Delay ou R. Volmat explorent les liens entrelacés de la psychiatrie avec la créativité artistique, et de la Sorbonne, où se développent les travaux de C. Lalo ou E. Souriau dans les sciences de l’Art. Esthétique et humanité vont s’entrecroiser. De ce « doux mélange », deux orientations thérapeutiques principales vont se dégager : d’une part l’art-thérapie traditionnelle, qui reste à ce jour

___ 1. Né à Tours, il a dirigé les enseignements universitaires en art-thérapie et enseigné l’épistémologie artistique en Belgique puis à la Sorbonne. Il est l’auteur du Dictionnaire raisonné de l’Art en médecine (Éditions Favre). Il dirige actuellement le Centre d’Études supérieures de l’Art en Médecine (CESAM – Afratapem).

p. 35


Exposition de sortie de résidence de Nathalie Dubois au département de soins de suite et de soins de longue durée du CHU Angers, mars 2016. Au premier plan, œuvre de Nathalie Dubois. © photo Catherine Jouannet, cellule audiovisuelle CHU Angers.

p. 42


Traversées culturelles, le CHU d’Angers __

Léa Cotart-Blanco ___ Depuis la convention nationale « Culture et santé » de 1999, le CHU d’Angers se distingue par sa dynamique culturelle, abondante et de qualité. Entretien avec ceux qui inscrivent l’art au sein du CHU. ___ Pourriez-vous définir brièvement la politique culturelle du CHU d’Angers ? Yann Bubien, directeur général. Tout d’abord, cette politique s’inscrit de façon transversale dans une politique d’établissement. Nous ne nous situons pas dans une volonté d’animations ou d’actions culturelles. Cette politique n’est pas nouvelle : nous professionnalisons la démarche depuis 2005, notamment par le biais d’un recrutement. Christelle Ledroit, cadre de santé – Service de réanimation médicale. Effectivement, la présence d’une attachée culturelle dans l’établissement est indispensable à l’émergence et à l’accompagnement des projets. Delphine Belet, attachée culturelle. Historiquement, le projet culturel s’adressait en priorité aux enfants. Nous avons la chance d’avoir au sein du service de pédiatrie une équipe d’éducateurs qui réalise un travail magnifique. Fort de ce contexte, le service culturel a pour objectif d’accompagner l’émergence et le rééquilibrage des projets culturels et artistiques dans une grande diversité de services. Cécile Marteau, chef de service – Département de soins de suite et de soins de longue durée. La culture est là pour maintenir la vie sociale au sein de l’hôpital et faire en sorte que celui-ci ne soit pas un lieu clos, renfermé sur la question du soin. L’intégration de la culture sous toutes ses formes est indispensable. Nous devons veiller à maintenir sa place en tant que telle, son objectif premier ne doit en aucun cas être le soin. L’hôpital accueille des êtres humains et le CHU n’est qu’un moment de leur existence, quelle que soit la durée de l’hospitalisation. Ils ont une vie, avec leurs goûts, habitudes et appétits culturels. Si l’hôpital leur permet de développer de nouvelles appétences artistiques, nous ne pouvons que nous en réjouir. L’art et la culture sont les meilleurs fils conducteurs que nous ayons trouvés pour permettre au patient d’avoir une continuité dans sa vie, avant, pendant et après son séjour ici. La vie familiale contribue également à cette continuité, mais d’une autre façon. La culture est la trame de notre vie en société. YB. En ce sens, l’un des principaux objectifs de notre politique culturelle est de créer un lien avec la ville. Je tiens énormément à cette dimension ; l’ensemble des projets menés au CHU suit cette orientation.

p. 43


DR.

p. 56


Encore heureux... ensemble ! __

Julien Zerbone ___ Encore heureux... : c’est le nom d’un collectif formé de soignants, d’artistes, de soignés, de précaires, d’animateurs et d’intervenants adossé à la Fonderie, au Mans. Lieu d’échanges en perpétuel mouvement, il est avant tout un espace qui s’ouvre au monde. ___ Depuis 2013, le collectif Encore heureux organise des rencontres, mène des ateliers et des projets dans des lieux ayant vocation à accueillir la misère sociale, la folie, les blessés de la vie, des enfants... Autant d’occasions d’en questionner le fonctionnement, l’évolution, la place dans la société. Ce faisant, il interroge la société depuis ses marges et par le biais de la relation au soin, en s’inspirant des outils et préceptes de la psychothérapie institutionnelle défendue par François Tosquelles, Lucien Bonaffé, Roger Gentis ou / et Jean Oury.

La Fonderie, un lieu d’accueil Au commencement était la Fonderie, « la maison » telle que la décrit Clément Longin, l’administrateur du lieu. La Fonderie est le produit d’une aventure collective, celle du théâtre du Radeau, une compagnie qui au début des années quatre-vingt investit progressivement une ancienne fonderie devenue tour à tour un garage Renault puis un lieu d’hébergement pour différents services de la Ville du Mans. Au gré des déménagements, avec l’assentiment tacite du président de la Communauté urbaine de l’époque, la troupe construit ou compose patiemment l’ensemble des espaces – plus de 4 000 mètres carrés – avec la complicité de l’architecte Patrick Bouchain. Ainsi naissent progressivement plusieurs plateaux et studios de répétition, un atelier de décors, des espaces collectifs – réfectoire, salle commune, bureaux –, plus d’une vingtaine de chambres et un foyer à l’étage. S’y croisent compagnies de danse, associations de quartier, philosophes, collectifs militants... La Fonderie, insiste Laurence Chable, l’une des fondatrices du lieu, n’a jamais été pensée autrement que comme un lieu de travail, de recherche et d’échanges, en somme un lieu d’accueil. Ici, pas de diffusion au sens classique, mais de possibles partages, des ouvertures publiques annoncées tout au long de l’année, sans ligne programmatique. Or, « accueillir autrui, ce n’est pas l’accueillir dans “notre” paysage. C’est au contraire lui permettre de nous accueillir dans son propre paysage1 » : les résidents sont ici accueillis selon une économie au cas par cas, ils disposent librement de l’ensemble des espaces, à toute heure, et participent à tous les aspects de la vie sur place. « Ainsi le veulent les lois locales de l’hospitalité, telles que les occupants de la Fonderie les énoncent et les amendent au gré des échanges depuis trois décennies.

___ 1. Danielle Roulot, « À propos de l’accueil », texte inédit, La Borde, 1990, p. 2,

p. 57


p. 62


Re-figurer __

Franck Gérard et Jacques-Marie Mercier ___ Franck Gérard, photographe, et le professeur Jacques-Marie Mercier, chirurgien stomatologue et chirurgien maxillo-facial, se sont rencontrés autour de préoccupations communes : l’image, l’image que l’on a de soi, l’image que l’on donne de soi. Ils nous livrent leurs réflexions. ___ Franck Gérard. Peux-tu me raconter succinctement ce qui t’a poussé à devenir chirurgien et surtout à te spécialiser en chirurgie maxillo-faciale et stomatologie ? Est-ce un hasard ou un intérêt particulier ? Est-ce que le visage et la représentation que l’on a de soi-même t’intéressaient, et donc, est-ce que faire de la chirurgie réparatrice et aider les gens à s’accepter physiquement te semblait important ? Professeur Jacques-Marie Mercier. Au départ je voulais faire de la chirurgie générale, mais après avoir passé un an au service des urgences je me suis rendu compte que cela ne me convenait pas : trop de stress et d’urgences vitales. Je me suis donc tourné vers la chirurgie céphalique mais c’est un peu par hasard que j’ai été amené à choisir la stomatologie, dont je ne savais pas grand-chose sauf que c’était une spécialité médico-chirurgicale qui avait une certaine renommée à Nantes. Il m’a d’abord fallu mener de front l’apprentissage de la chirurgie faciale et celui de l’art dentaire. Très vite j’ai compris l’intérêt de connaître ces deux disciplines puisque la chirurgie maxillo-faciale, émanation de la stomatologie, est surtout tournée vers la chirurgie du squelette facial, qui entoure l’œil mais porte aussi les dents. La première chose à laquelle on est confronté au début de sa formation est la traumatologie faciale : les atteintes, d’origines diverses (accident sur la voie publique, agression, accident domestique et tentative d’autolyse…), peuvent aller jusqu’à la défiguration. La réparation exige patience et connaissance de l’anatomie, puis viennent la rigueur et aussi l’humilité. J’ai toujours considéré que la traumatologie faciale était l’une des parties les plus difficiles de la spécialité, avec la restauration de l’intégrité faciale (os et tissus mous). Et c’est là aussi que j’ai pris conscience des conséquences sur l’image de soi. Le visage est la région la plus exposée, celle que l’on ne peut soustraire au regard de l’autre de façon permanente ; une atteinte sévère peut entraîner une « perte d’identité ». La face est un organe complexe et sa chirurgie un challenge exaltant. Comment un photographe se représente-t-il l’art du soin ?

FG. À vrai dire, en tant qu’être humain je ne me représentais « l’art du soin » qu’à travers mes diverses expériences en tant que patient. Les rares fois où je suis allé au bloc opératoire avant notre rencontre, mon point de vue était dirigé vers le plafond. Au tout début je ne pensais pas que c’était un art mais plutôt une sorte de science, en tout cas quelque chose qui s’apprend. Parce que je ne crois pas que

p. 63


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
303 147 soin by Revue303 - Issuu