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N°00 - Proximité & Indifférence

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proximité indifférence Revue

n°00

— Recueil critique, culture, architecture

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est une revue critique d’architecture et de culture, thématisée, engagée et indépendante. Elle est née d’une volonté de promouvoir l’écriture et la critique dans notre pédagogie, en proposant un outil de fabrication d’une culture alternative, à la croisée des genres et des disciplines. lance chaque semestre un appel à participations écrites et iconographiques, autour d’un thème qui met deux mots en parallèle. Chaque auteur·e a la possibilité de s’approprier et d’interroger le thème proposé, afin d’amorcer le débat. est le recueil de postures de pensées, afin que la lecture, comme l’écriture, devienne un acte.

ROMANE ADAM Rédactrice en chef CLARA DELMON Directrice Artistique ELIA MANGANI Chargée de communication CAMILLE MATTHYS ET LÉA FEID Co-directrices de publication JULIETTE BOUANANI Relectrice QUENTIN FRICHETEAU Chargé de presse

CONTACT : revue-esperluette@outlook.com

@revueesperluette @revue_esperluette

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Édito n°00 — Proximité et indifférence

Au cœur de chaque enjeu de société, qu'il soit politique, économique, écologique ou sanitaire, nous trouvons de l'indifférence, à la fois nocive et nécessaire. Dans ce recueil d'histoires, l'architecture y joue de multiples rôles. Elle est parfois faite de dispositifs qui nous protègent des autres et nous empêchent de les voir ; elle peut être immeuble qui défigure, ou encore usine complice d'un carnage. Ce premier volet de Esperluette propose ainsi d'offrir ses pages à celles·ceux qui ne décident/dessinent pas mais qui sont les premier·ère·s concerné·e·s. Nombre d'entre nous sont touché·e·s par une pratique du construire qui ne se préoccupe que trop peu de l'à-côté et du déjà-là. Nos auteur·e·s dénoncent ici les pratiques d'ignorance destructives à l'oeuvre, qui fleurissent un peu partout en France, et qui ne se donneraient pas à voir, si elles·ils n'y attiraient pas aujourd'hui notre attention. L'architecture comme objet n'est pas en cause ici, mais elle est spectatrice silencieuse, sorte de toile de fond qu'on avait envie d'interroger. C'est toute une série d'espaces vacants que Esperluette veut mettre en lumière, ces espaces de rencontre, entre l'architecte et des enjeux de société, qu'il ne peut plus ignorer. Ces espaces chargés de conséquences et de sens qui ne lui sont pas toujours donnés de parcourir. Verra-t-il, après la livraison du chantier, les effets d'un mur en béton sur des enfants qui jouent, ou ceux de la banlieue résidentielle sur notre alimentation ? En sera-t-il touché ? Fera-t-il alors le lien entre le tracé furtif d'un logiciel vectoriel, et la tranchée que l'on creusera pour poser une fondation ? Et nous vous demandons à vous, lecteur·trice penché·e sur ces pages, avez-vous le pouvoir d'agir sur ce qui vous touche ou s'éloigne dangereusement de votre existence ? Il s'agit avant tout de rappeler que la proximité et l'indifférence ne sont pas que des affaires de choses matérielles et aménagées, mais aussi de réactions. Proximité et indifférence, c'est le récit d'une interdépendance nécessaire, qui lie des objets de société qui ne se regardent pas entre eux ; architecture, nature, humain, urbain, migrant, habitant. Ce numéro est entre vos doigts pour vous donner à voir ces relations. — RA


GRAND CARNET

PETIT CARNET

Photographie Mathilde Azoze 4–5

Illustration Charlotte Chauvin 3

VITALES PROXIMITÉS Yves Perret 6–7

VIES SECRÈTES Françoise Renaud 4–7

Gravure Lisa Martin 8–9

Entretien Mathilde Azoze Auguste Berry 8—9

LA VILLE POPULAIRE COMME ESPACE PRIVILÉGIÉ DU VOISINAGE Romane Adam 10-13

COSMO-STATION Pascal Nyiri 10–11

LA PLAINE DU CŒUR DANS LE PAVÉ Manuela Rössler & Waël Abuissa 14–19 Photographie Alexis Lautier 20–21 LA FABRICATION DU VIVRE-ENSEMBLE Rémy Bourdette 22–25 Entretien Myr Muratet Auguste Berry 26–29 POROSITÉ & INDIFFÉRENCE Mathias Rollot 30–33 EST-CE QUE LE MONDE VA SI MAL ? Fiona et Mathéo Fradet 34–39

TOUT EST GRIS Margaux Chataux 12–15 NOS VILLES FENÊTRES Chantal Millaud 16–17 Illustration Charlotte Chauvin 18


Š Mathilde Azoze, Old man eating alone in Lisbon

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VITALES PROXIMITÉS… ?

Yves Perret

La ville (depuis quelques temps déjà) considère son assiette hydraulique et son assiette alimentaire hors de ses questionnements spatiaux. Les conditions et les conséquences de l’approvisionnement en eau et en nourriture ne relèveraient pas du « penser la ville ». Dans l’autre sens, la question des rejets (EU, EV et déchets solides) n’est pas considérée comme organiquement urbaine. Les flux sont collectés (dans le meilleur des cas) pour être traités dans des usines implantées « hors les murs » ou (dans le pire) pour être déversés dans le fleuve ou la rivière. Les boues des stations de traitement sont stockées en quelque lieu de pauvreté. À une époque pas si lointaine, ces boues étaient purement et simplement dispersées comme « engrais » dans les champs (notre assiette), métaux lourds et miasmes divers compris. Ce double impensé entraine un circuit chaotique et dangereux des matières organiques. Les métaux lourds et autres polluants reviennent dans nos assiettes, se faufilent par nos robinets, retombent en pluie, se diffusent dans le moindre courant d’air. La ville n’a pas perçu qu’elle dépend de la vitalité féconde de ce qu’elle désigne comme « hors la ville » puisqu’en ce moment, sans y prendre garde, sans y penser et même, sans méchanceté, elle l’affaiblit et l’éloigne. La ville met souvent en avant la qualité des proximités humaines qu’elle permet de dynamiser. Ces proximités physiques liées au « construit serré » amènent à penser que la densité est à l’origine de sa principale qualité écologique. Cependant, cette densité est fondée sur une erreur de calcul : l’impasse faite sur la surface des assiettes hydrauliques et alimentaires, toutes deux indispensables à son existence même. Si une ville double sa population, les deux assiettes mentionnées feront plus que doubler : le doublement de surface entraine l’augmentation des distances d’approvisionnement. L’emprise des infrastructures occasionnées par l’allongement de l’éloignement s’ajoutera à ce doublement comme s’ajoutera encore la surface territoriale nécessaire aux installations qui fabriquent et font fonctionner,

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(1) À la pensée de la croissance, nous devons substituer une pensée de la proportion qui met en avant la dynamique des rapports entre toutes choses avant le déploiement de chacune d’elles considérées isolément.

entretiennent, renouvellent, complètent ces infrastructures… Ce cycle est exponentiel et la situation peut de plus se trouver aggravée par une géographie ingrate pour l’eau ou pour l’agriculture. Les deux assiettes vitales croissent plus vite que ne croit la ville. Elles sont souvent aujourd’hui déstructurées et peuvent atteindre l’autre bout du monde.

(2) Les projets architecturaux

à « énergie positive » sont à l’horizon de notre travail, pourquoi ne pas mettre la ville à « énergie positive » ?

(3) Pourquoi les documents

d’urbanisme avec lesquels nous travaillons ne disent jamais un seul mot de « l’imaginaire urbain » dans lequel s’inscrire ou duquel partir ?

Autrement dit, si nous tenons compte de l’impact de leurs surfaces dans le calcul de densité, plus une ville grandit, moins finalement elle permettra une densité humaine élevée à l’échelle planétaire. Ajoutons à cela que plus une ville est grande et plus elle contribuera à creuser les écarts de richesse car seule la population la plus riche peut financer sans dommage les conséquences financières de l’éclatement territorial de ses deux assiettes. Il est coûteux d’aller chercher des glaçons d’eau douce au pôle Nord ou des haricots verts à Dakar. Alors :

LA VILLE EST IMPOSSIBLE ?

Aussi :

— Une taille optimale de ville doit certainement exister en rapport aux capacités et à la fécondité d’une géographie donnée(1) : il faut tenter de l’approcher pour la placer parmi les questions basiques de toute problématique urbaine. — La croissance sans fin des villes est certainement une impasse si l’on souhaite stopper l’augmentation des écarts de richesse. — À la prise en compte de l’assiette hydraulique et agricole, il faut ajouter l’attention à l’assiette énergétique(2). — Partant des particularités géographiques, nous devons réouvrir un questionnement sur l’esprit des lieux pour nourrir l’âme particulière de chaque ville et façonner son visage dans la longue durée(3).

Yves Perret

Non… ! Nous disons simplement : L’augmentation de la concentration urbaine implique un accroissement de la dépendance (eau, nourriture, déchets, énergie) donc de la fragilité.

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Š Lisa Martin, La Pleine Lune, gravure

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Romane Adam

Dans le cadre du mémoire de master à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier, j’interroge la notion de patrimoine ordinaire dans les réaménagements urbains. Je pose un regard sociologique sur les usages qui fabriquent la ville populaire en lien avec les dispositifs architecturaux hérités ou au contraire nouveaux. Mon terrain d’enquête se situe sur le faubourg Figuerolles à Montpellier, quartier populaire très identitaire, que je décide de croiser avec une expérience du quartier du Raval à Barcelone, un contexte plus large où on retrouve tout de même les mêmes enjeux.

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LA VILLE POPULAIRE COMME ESPACE PRIVILÉGIÉ DU VOISINAGE, L’exemple des quartiers Figuerolles à Montpellier et du Raval à Barcelone

C’est en arpentant le quartier du Raval à Barcelone, loin de tous les a priori et de toutes connaissances du lieu, que j’ai commencé à me demander ce qu’était une ville populaire. Alors que j’observais les skaters s’emparer, avec un savant mélange de grâce et de violence, du parvis du Musée d’Art Contemporain de Barcelone, je cru saisir ce que l’on entend par quartier populaire : un espace où chacun trouve sa place aisément, qui satisfait le plus grand nombre grâce à sa forte valeur d’usage, qui permet les rencontres, voire les confrontations d’usages multiples. Je me demandais alors pourquoi cette image si négative du quartier populaire en général alors même qu’il renvoie à ce qui a de la popularité ? En ce premier jour d’observations, le Raval m’a semblé être le lieu de tous les possibles : un endroit chaleureux, fourmillant de monde venant des quatre coins de la planète, un lieu bruyant et électrisant.

En allant à la rencontre de ces populations du Raval qui résistent à la tendance, j’ai finalement découvert la force du voisinage. Les associations de vecinos y sont particulièrement présentes et portent les messages des groupes d’habitants sur l’espace public, le plus souvent à travers le balcon, lieu de leur expression. Ces messages vont de la vraie revendication à la simple appropriation. Aux dires des habitants, les messages ne passent pas et aucune décision ne va dans leur sens, mais les habitants restent pourtant le levier d’interventions majeures que les pouvoirs publics ont sur le quartier. En 1995, quand le MACBA et son immense parvis ont été construits, hors d’échelle et hors du temps dans ce faubourg historique, l’idée était principalement de garantir la sécurité et le bien être de tous. Cette volonté s’est traduite par un nettoyage social visant à repousser aux frontières du quartier les prostituées, les trafiquants de drogue et drogués, la pauvreté. Et d’attirer quelques amateurs de lieux culturels en même temps que l’on proposait aux barcelonais de s’emparer d’un quartier dédié jusque là aux populations d’immigrés. Mais alors que l’on tend à gommer les possibilités d’appropriations dites malsaines, ce sont les lieux d’appropriations quotidiennes qui disparaissent progressivement. Dans le logement comme à la rue, les habitants sont gentiment écartés du projet.

Romane Adam

En repassant chaque jour sur cette place, je la voyais comme un décor de théâtre, ce qui m’a poussée à questionner cette tendance que peut incarner le quartier populaire. Il est aujourd’hui littéralement vendu aux visiteurs comme espace où ils trouveront de l’animation et une vraie vie de quartier, avec des lieux dits atypiques et authentiques(1). Nous sommes bien loin du quartier populaire, plutôt sale et peu conforme, où l’on retrouve encore tranquilles, mais parfois en lutte, les populations que l’on ne regarde pas.

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Le traitement de l’espace urbain, agissant comme une contamination, renverse les usages. Là où l’on trouvait une rue qui appartenait à ses habitants, on découvre aujourd’hui des espaces consommables sous conditions, souvent impersonnels et décontextualisés. J'ai découvert que, à mesure que l’on intervient sur l’espace, celui-ci échappe à toute appartenance personnelle possible. De retour en France, j’ai ainsi parcouru le quartier Figuerolles avec cette nouvelle idée en tête : que la part des espaces aménagés dans le quartier populaire était inversement proportionnelle aux zones d’usages libres et désintéressés. Ainsi, dans une partie du quartier, encore intacte des récents aménagements urbains, on ne trouve ni automobiliste de passage, ni piéton, ni touriste.Uniquement l’habitant, l’enfant qui joue avec le chat, les petits vieux qui discutent assis sur leurs chaises à l’ombre des maisons de ville, les voisins qui se croisent et se parlent, les copains qui dépannent la voiture du voisin en galère. Un égaré, qu’il soit dans sa voiture ou simplement à pied, est immédiatement reconnaissable. Il est dévisagé. Car ici, tout le monde se connaît(2), comme dans un village où ça grouille de ragots. J’observais alors la juste étroitesse de la rue, favorisant la rencontre sans pour autant nuire à la tranquillité, le sol continu d’un bout à l’autre, quasiment d’une porte à l’autre. Les voitures paisiblement stationnées devant son chez soi, prêtant à croire qu’il y a tout juste le bon nombre d’habitants. La vie quotidienne fonctionne dans la bonne cohabitation.

Romane Adam

Plus au nord du quartier, là où l’on a installé des barres d’immeubles dans les années 1960 (mais aussi quelques résidences plus récentes dans les années 2000) le ton change. Les barrières font la frontière entre le public et le privé quand, à quelques rues de là, ils se mélangeaient naturellement. Les injonctions se font plus sévères, et semblent être adressées au mauvais usager, à l’habitant mal élevé qui viendrait poser ses déchets n’importe où, ou bien squatter des marches qui ne sont pas à lui. Je comprends alors que la ville populaire gêne, pas pour sa forme maladroitement ordinaire, mais surtout pour le droit sans limite que se donnent les voisins sur leur trottoir. Le droit à la rue, ce sont les pouvoirs publics qui y consentent, généreusement, lorsque par exemple on va fabriquer un immense parvis propice aux skaters qui afflueront alors de toute l’Europe dans le Raval. Et que la petite mamie habitant le quartier depuis des années ne pourra plus y circuler car plus rien n’est fait pour elle. Nous voyons se perdre peu à peu les derniers endroits peinards. Il semble de plus en plus difficile d’être là sans raison, juste un habitant qui ne consomme et ne produit pas pour une machine en marche. Celui qui ne sert pas cette machine là, ne peut plus vivre dans son propre quartier, espace auparavant si familier.

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Il y a ainsi d'une part, le Raval, qui aspire des milliers de touristes chaque jour et d'autre part, Figuerolles, qui s'embellit pour bientôt s'ouvrir sur la ville de Montpellier. Et nous perdons progressivement tout usage particulier qui permet de se rapprocher au profit d'un usage pour le plus grand nombre afin, à terme, de s'ouvrir au monde tout en se fermant à son voisin.


(1) À propos des représentations

fantasmées du quartier faubourg, voir l'article d'Antoine Fleury, De la rue faubourg à la rue "branchée", Oberkampf ou l'émergence d'une centralité des loisirs à Paris, in L'espace géographique, 2003

(2) Expression employée par

© Pierre Allies, Figuerolles, gravures

Romane Adam

Thierry Arcaix, sociologue spécialiste du quartier Figuerolles, entretien réalisé par l'auteure en mars 2018

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LA PLAINE Du cœur dans le pavé Manuela Rössler & Waël Abuissa

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La Plaine, cette grande place au cœur de Marseille proche du Cours Julien, est certes moins propre, moins disciplinée que sa voisine, mais elle est dotée d’un sacré caractère et d’une grande générosité.

C’est que cette place est très particulière. Elle est un refuge pour les usages qui peinent à trouver

Trois matins par semaine, les foules de toute la cité s’y pressent pour convenir du prix de la vie avec le commerçant. De l’ustensile de ménage aux légumes de région, au marché de la Plaine on trouve de tout pour trois fois rien. En dehors de ça, c’est le point de chute des habitant·e·s et visiteur·euse·s du quartier. On peut y garer gratuitement sa caisse et profiter des multiples réseaux que la Plaine entretient avec le reste de Marseille. Au milieu du parking encerclé d’une route dynamique, un îlot de magnolias fleurit la place. Juste à côté s’élève le terrain de jeux des minots. La fontaine – remise en état par quelque bricoleur·se astucieux·se – abreuve les badauds, les charclos et les oiseaux. Autour de la Plaine, les marseillais·e·s s’affairent entre la boulangerie, le coiffeur et la pharmacie. Ils reprennent des forces sur la terrasse d’un kebab. D’autres pic-niquent sur des bancs . Oui, de vrais bancs en bois comme on en trouve difficilement à Marseille. Les grands arbres qui les surplombent allongent leurs ombres jusqu’aux stands du vide grenier qui s’est improvisé sur la Plaine. Sur le terrain de boules, les générations se défient à coups de « tu-tires-ou-tu-pointes ?! » jusque tard dans la nuit. Du moins, avant que l’éclairage public ne disparaisse mystérieusement de la place. Non loin de là, les étudiant·e·s agglutinés dans une terrasse déversent sans retenue blagues et pastis à 1 euro 50. D'autres se ravitaillent en cannettes dans les alim’ de nuit environnantes et se rejoignent aux quatre coins de la Plaine pour se les partager. L’univers sonore est enrichi de fanfares en délire, de rap qui tourne entre les bandes et sur le parking, de musiques qui ont du coffre. La nuit, la Plaine devient le point de croisement des fêtard.e.s, des accolades qui s’échangent, des embrouilles qui s’étendent et des réconciliations qui s’attendent. Il n’est pas rare de pouvoir y admirer la rencontre de la lune avec le soleil.

La place offre une contradiction vivante à la logique libérale et commerciale régissant l’urbanisme à Marseille, piloté par la SOLEAM(1). Les oppositions y sont nombreuses, jusqu’à la dénomination du lieu. Alors que les marseillais l’appellent la sur le cadastre Place Jean-Jaurès.

Plaine, on lit

(1) Société Locale d'Equipement

et d'Aménagement de l'aire Métropolitaine, en charge du plan de requalification de la Plaine

Manuela Rössler & Waël Abuissa

leur place dans l’espace public contemporain.

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Le matin, potes, punks, gonz et shlags sont déjà (ou encore) réunis autour des tables gravées de milles noms. À côté d’eux, le projet de réaménagement de la place est vivement débattu. Une assemblée examine le texte, on traduit son vocabulaire impénétrable. Le sens émerge, découvrant l’ampleur du chantier et de ses conséquences. Les yeux s’écarquillent à la vue du montant mobilisé. Un plan de requalification disent-ils là haut, la gentrification qui s’étend comprends-t-on ici.

De jolies images, voilà ce qui préoccupe les élus. Alors que l’absence d’entretien et d’éclairage public semblait révéler leur désintérêt, ils réservaient néanmoins de grands projets pour la Plaine. L’acte d’abandon semble avoir été calculé en vue de justifier le projet de requalification à venir. Si la concertation exigée par la loi a bien été réalisée, elle prend néanmoins des airs de ridicule tant les demandes et les craintes des citoyen·ne·s n’ont pas été prises en compte dans le projet final. À sa lecture, on constate que rien de ce qui fait la particularité de ce quartier ne trouve grâce aux yeux de la Mairie qui préfère le changer profondément.Faisant la part belle à la privatisation des espaces pour les terrasses des commerces de bouche, elle annexe une partie de l’espace initialement dédié au marché et propose une bande programmatique réduisant encore les espaces de libre appropriation. Les méthodes de prévention situationnelle semblent avoir

Manuela Rössler & Waël Abuissa

dicté le dessin de la place, empêchant ainsi tout usage « déviant » du lieu.

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Soudain, les miettes du repas partagé sont secouées par l’assaut d’hommes armés apparus dans un nuage de gaz. Les tables sont arrachées, les gens jetés à terre. Après cela, l'assemblée grossit. Poètes, habitant·e·s, activistes et étudiant·e·s s’approprient d’autant plus le lieu, être à la Plaine est une réelle prise de position. Un grand festival est organisé. À travers des ateliers plastiques, des projections et des débats, L'Or de la Plaine invite chacun·e à imaginer l'avenir de la place, en respectant son Histoire. De nouvelles tables sont installées, plus grandes et plus fortes que les précédentes. Elles accueillent la Sardinade du premier mai et la fabrication des masques pour

le Carnaval. Les foules déguisées partent de la Plaine pour parcourir ensemble la ville au rythme des batucadas. Elles y reviennent en poussant leurs chars qui nourriront le grand feu autour duquel les masques dansent dans la nuit. Ce matin, le marché est plus mouvementé que d’habitude. Un arrêté informe les forain·e·s que le commencement du chantier est imminent et qu'ils ne pourront désormais pas revenir là. Malgré ce qui leur avait été promis, aucune alternative ne leur est proposée. Le karcher et les sacs plastiques dansent maintenant sur la place désertée. Les forain·e·s sont allés bloquer les accès à la foire internationale pour exiger une solution viable.


Le chantier aurait dû se dérouler en plusieurs phases, selon la demande exprimée lors de la consultation citoyenne, mais il se fera d’une seule traite et durera au moins 3 ans. Cela mettra sans doute en difficulté les commerces de la place, qui devront fermer boutique pour certains.

La mairie pourra alors jouer de son droit de préemption sur les rez-de-chaussées vacants et mieux dicter sa loi dans la rotation des commerces du centre-ville. Opérant comme une coupure brutale dans la vie de la Plaine, le chantier œuvre comme un déracinement des usages en vue de faciliter leur renouvellement.

C’est jour de marché à la Plaine, mais on dirait que Marseille l’a oublié. Les forain·e·s ont étés replacés dans d'autres marchés moins attractifs ou éloignés du centre ville. Les palissades qui interdisaient le passage la veille sont à terre, le parking s’est rempli pendant la nuit. Une armada de camions débarque sur la place et emmène tous les véhicules à la fourrière. Désormais, seuls les pigeons prolifèrent. Ils s’élèvent soudain dans les airs, effrayés par le vacarme qui prends toute la place. Déjà, les passant·e·s alertés se rassemblent. Dans un crissement de tronçonneuse, un premier arbre tombe. La Plaine est envahie d’hommes à matraque qui affichent leur mépris pour celles et ceux que cet acte meurtrit. Impuissant.e.s, ils chantent, crient des slogans et montent dans les arbres. Le bruit des engins ne s’arrête que pour entendre celui des arbres qui cèdent. Les nuages de gaz dictent la course des foules traquées. Les disqueuses abattent les grilles qui enserraient le coeur de la Plaine. Quand l’air a repris de sa contenance, la riposte s’organise. Une manifestation de grande ampleur part crier sa désapprobation aux portes de toute la ville.

On discute sur l’agora itinérante, le parking évacué donne lieu à des parties de foot, certain·e·s fabriquent des jardinières avec les briques des murets écroulés. Les yeux intrusifs des caméras sont crevés. La nuit s’installe et au milieu des cannettes qui s’entrechoquent un air de trompette retentit. Il fait longtemps danser les fêtard·e·s sous la charpente pleine à craquer. La fête est belle, mais la trêve bien courte. La Plaine a disparu derrière un haut mur aveugle. Une marche funèbre traverse Marseille, transportant un cercueil sur lequel est gravé en toutes lettres : SOLEAM.

Des gens de tous les horizons rejoignent le cortège de retour à la Plaine. Certain·e·s ne viennent pas les mains vides. Les zadistes de Notre-Dame-des-Landes apportent un cadeau : c’est le Gourbi 8. Une multitude de bras s’unissent pour dresser la fabuleuse charpente. D’autres viennent avec de gros bocaux de soupe à partager.

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Presque partout la politique

libérale peut marchander l’espace public et faire son œuvre sans bruit, mais ici l’affront est retentissant. Parce que tout l’inverse était possible, c’était même gagné d’avance.

Comment rêver mieux qu’un endroit comme la Plaine pour imaginer un projet

collectif et participatif

de construction de l’espace public ?

Ce lieu d’expérimentation fertile n’avait besoin de presque rien pour exister. Pour un montant dérisoire, ses espaces gratuits et confortables ont su répondre aux besoins des usagers. Le projet à 20 millions d’euros qui les écrase, entamé de force derrière un mur de 2,5 mètres de haut, ajoutant 40 000 euros au montant, souffre de la comparaison. Et voilà que quelques jours après son édification, des immeubles s’effondrent sur leurs occupants à quelques pas de là, dans le quartier de Noailles, entraînant huit personnes dans leur chute.

Manuela Rössler & Waël Abuissa

Il est évident que ce drame est le fruit de la politique de pourrissement menée dans le

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centre-ville de Marseille depuis des années, en vue d’une requalification de grande ampleur. Après le sentiment d'indignation vient celui de la responsabilité. Celle de partager les décisions qui impactent nos villes et nos vies. Comme toujours, il faudra conquérir ce droit et montrer la voie pour que le changement opère. Derrière le mur méprisant, la Plaine n’est plus qu’un terrain de boue battu par les engins. On peut néanmoins y apercevoir au loin la silhouette des magnolias, debout sur leurs racines tenaces. Et partout ailleurs, les liens tissés entre les marseillais·e·s perdurent : Ils ont trouvé ensemble de l’or dans les cœurs à planter sur le pavé.


Bibliographie, sitographie : Numéro spécial, octobre 2018, in Sous le soleil, La Plaine, Journal de quartier édité sur papier depuis avril 2016 et diffusé dans le quartier de la Plaine (ventes à la criée, tenue de tables de presse, dépôts dans les associations, commerces, bars…). Parution de 4 numéros. Archives disponibles en ligne. Marsactu, journal en ligne hebdomadaire, ville de Marseille et villes de la métropole, créé en 2010.

Manuela Rössler & Waël Abuissa

Alèssi Dell'Umbria, Le vol noir des corbeaux sur la Plaine, octobre 2016, n°161, in Lundi Matin

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©Alexis Lautier, Tricyle

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©Alexis Lautier, Tricyle


©Alexis Lautier, Tricyle


Š Charlotte Chauvin


VIES SECRÈTES Pas envie d’entendre les autres derrière la cloison, pas envie d’entendre leurs disputes, leurs ébats, leurs festoiements du samedi soir. Pas envie. Je n’ai rien en commun avec eux, tout juste le sang qui coule dans mes veines et encore. Mes interrogations sont à l’opposé des leurs, tout comme mes projets – enfin c’est ce que je crois. Et surtout je ne veux pas qu’on m’oblige. Ben oui, je suis un type comme ça. J’ai passé une partie de ma vie à me délivrer de certaines entraves, alors pas envie de me sentir à nouveau ligoté par des obligations à résider dans le même immeuble, dans le même quartier. Ce n’est pas que je veuille être seul, que je cache quelque chose ou que je redoute qu’on me surprenne me livrant à des pratiques illicites. Non. Je veux juste être libre. Libre de mes mouvements. Libre de nourrir les relations qui me plaisent, de sortir à n’importe quelle heure et dans n’importe quelle tenue. C’est pour ça que je me suis installé dans cette ville incognito avec l’intention de me débrouiller seul et d’éviter toute transaction avec mes voisins. J’ai choisi une résidence de construction récente aux planchers bien isolés et ça a l’air d’être efficace : je ne perçois que faiblement le clappement des pas à l’étage du dessus (la femme porte des chaussures à talons de ce que j’ai vu) et les braillements de télé sont largement atténués. C’est vrai qu’on pourrait croire que la ville, c’est fait pour se rencontrer. Eh bien moi je pense le contraire. La ville, c’est fait pour exister sans déranger les autres, pour exister dans le même présent dans les bus, les halls de gare, les cinémas, les bureaux de tabac, les habitations, et en même temps on reste des étrangers. Quand on est amené à respirer l’odeur des autres, alors on doit supporter et respecter les limites. Nom d’un chien, on a tous des vies secrètes. Pas envie que la mienne soit livrée en pâture. Je préfère me noyer dans la foule. Vivre caché.

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©Alexis Lautier, Tricyle


www.francoiserenaud.com

Françoise Renaud

Oui je suis curieuse, je l’avoue. Toujours aux aguets. Toujours à observer les gens qui circulent dans mon voisinage : les enfants qui partent à l’école, la voiture des Postes qui stoppe pour livrer des paquets, les ouvriers qui refont la façade d’à-côté. C’est plutôt gai de voir les gens bouger autour de soi, ça me distrait – d’ailleurs si ma fenêtre était un peu plus large, je les verrais mieux, eux tous, et aussi le ciel et le chantier. Pour reprendre l’histoire au commencement, je dirais que j’ai bien vécu et que maintenant j’ai du temps à perdre sans en être au stade où l’on se désintéresse de la vie, même si je commence à avoir du mal à me déplacer. Dans l’ensemble j’ai peu de visites. J’échange quelques mots avec la jeune fille qui m’apporte mes courses ou avec la voisine du dessous qui s’occupe d’un mari impotent. Pas simple pour elle, heureusement qu’elle est bien aidée. S’il y avait une salle de jeux dans l’immeuble, je crois que je m’y rendrais tous les après-midis. Et ma voisine aussi certainement, ça lui permettrait de se ménager des pauses. Un jour ou l’autre, autour d’une partie de scrabble ou d’une émission de téléréalité, on en viendrait à se raconter des épisodes de notre passé. Parce qu’on aurait forcément des choses en commun. On a eu des enfants, tout ça, et de l’eau a coulé sous les ponts. Enfin, si j’ai déménagé dans cet appartement, c’est bien à cause de mon fils. Il m’avait dit : Ce sera plus confortable, tu verras, et puis il y a un ascenseur et même un jardin. J’avais fini par me laisser convaincre. Du coup le logement qu’on occupait mon mari et moi a été vendu, je le regrette encore. Je connaissais tout le monde là-bas. Ici c’est du moderne et je ne m’y retrouve pas vraiment. Enfin, il y a tout ce qu’il faut dans la cuisine, on ne peut pas dire le contraire.

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Vies secrètes

Il y en a une qui observe les gens en permanence. Du matin au soir. Fenêtre sur cour, exactement ça. Bon sang, elle n’a donc rien à faire ? Je sens son regard qui me picote la nuque sitôt que je quitte l’appartement – on habite sur le même palier. Je ne sais pas trop de quoi elle est capable, elle semble d’un genre à colporter n’importe quelle rumeur si bien que je me méfie quand je sors. Je brouille les pistes : je prends un parapluie ou un chapeau, emprunte l’escalier, me faufile sous les arbres, passe par le sentier qui longe les bâtiments pour ressortir de l’autre côté sur le boulevard. Il y a comme une niche au creux des feuillages où vient souvent se réfugier un couple de jeunes amoureux, une ado qui habite au dernier étage avec sa mère et un garçon du quartier. Ils se planquent pour se bécoter quand il fait suffisamment beau, là au moins ils sont tranquilles. Je ne les dérange jamais, j’esquisse un petit signe dans leur direction : Surtout faîtes comme si je n’existais pas. Ils s’efforcent tout comme moi d’échapper à la surveillance de la vieille du troisième avec son chien sur les genoux qui ressemble à un chat. Comme une connivence qui nous relie.

Bart et moi, on ne demande rien à personne. On veut juste être tranquilles, être ensemble sans que les autres nous dévisagent. Ma mère travaille beaucoup, elle ne peut pas me surveiller tout le temps mais elle me fait confiance. Elle connaît Bart, il est déjà venu à l’appart plusieurs fois. Il est gentil, Bart, il a un beau visage mélancolique et il ne joue pas sans arrêt à des jeux idiots sur son portable comme tous ses copains. Souvent il pense à la vie d’autrefois, comment c’était pour les jeunes et tout ça. Il pense aussi à la guerre, aux pays qui sont en guerre, il voit les images sur Internet et

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©Alexis Lautier, Tricyle


Françoise Renaud

ça le bouleverse : les attaques aériennes sur les villes en plein désert, les bombes qui arrachent les jambes des soldats et des enfants, les gens qui fuient. Tu sais Flora, un jour j’aimerais travailler comme journaliste ou infirmier ou bien médecin pour les aider. Nous deux on se dit qu’on a intérêt à réussir nos études si on veut devenir de belles personnes.

Ils montent assez souvent sur le toit de l’immeuble, les deux petits jeunes, je le sais. Ils observent la course des planètes, un jour ils m’en ont parlé. Ils pensent que si on installait une lunette astronomique là-haut, ça donnerait un vrai prétexte pour se retrouver à plusieurs et ça donnerait une autre image de la ville. On verrait où elle commence et où elle finit. On verrait ses lumières, on sentirait les vents et l’odeur des saisons. Et puis on contemplerait ensemble le champ des constellations, on apprendrait leurs noms. Y’a des chances qu’après on se considérerait d’une manière différente, nous les voisins, nous les humains. Parce qu’il y a des vents qui s’élèvent depuis l’intérieur de la ville qui sont capables de soulager les vivants. Enfin c’est ce qu’ils pensent, les amoureux, et ils ont probablement raison.

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© Mathilde Azoze, Malecon Interactions, La Havane, 2015.

Mathilde Azoze est photographe. Son travail porte principalement sur les villes, plus particulièrement sur les capitales. Elle photographie les gens, comment ils interagissent avec leur environnement urbain. Esperluette a saisit l'opportunité d'une rencontre pour soulever le thème de la proximité et de l'indifférence avec la photographe. Mathilde revient avec nous sur une de ses œuvres, Malecon Interactions.

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©Alexis Lautier, Tricyle


Bonjour Mathilde Azoze. Pourriez-vous présenter cette photographie ? Pourquoi vous a-t-elle évoqué l'indifférence et/ou la proximité ? La ville est un champ infini de réflexions à ce sujet. Les gens vivent fatalement les uns avec les autres, mais développent des manières de conserver de l’intimité, ce qui passe souvent par l’indifférence, ou le besoin de se séparer de l’autre, même au centre d’une foule. Deux personnes ne peuvent pas partager le même cercle d’intimité puisqu’elles partagent déjà les mêmes trottoirs, les mêmes bus, les mêmes immeubles, etc… Ce que j’observe, c’est la manière dont, graphiquement, ce thème se traduit. Comment l’image parle et traduit les interactions urbaines. Cette photographie a été prise il y a trois ans à la Havane. Elle est pour moi une des multiples traductions de la manière dont l'être humain fait partie intégrante de la ville. C'est l'Homme qui construit la ville, il la construit à son image. Et la photographie permet de faire ressortir ce côté évident où tout s'imbrique, l'architecture, la circulation, l'art même, et là où plusieurs vies se croisent au sein de cet environnement. C'est pour cela que cette photographie parle à la fois de la proximité dans laquelle les Hommes vivent dans leur ville, et à la fois de l'indifférence avec laquelle les vies se compartimentent très naturellement. Peut être aussi pour mieux vivre ensemble dans les villes de la ville. Propos recueillis par Auguste Berry novembre 2018

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Cosmo-Station ; là par hasard, là pour ri Liaison modulaire, ondes s'entrechoq possibilité soudaine de l'impossible, se assurément. Le couloir e et mes yeux sont des fibres. Je fixe l'ob publicitaires qui jalonnent toute habit L’œil qui surveille, ce système divin et ses petites victimes dont il se régale. A du point radar, et professionnelles app par les portes de mort-parallèle. Dommage pour celui-là, il était presqu Et les cellules organiques aux allures h font leurs pas millimétrés sans aucune les souterrains et passant les trappes q pensant d'avantage à l'application bien qu'ils vont ouvrir sans rien ouvrir, et il psycho-orgasmique dont la hauteur s le sol plan des réseaux de correspond Il est bon, à ce — Pascal Nyiri ca 10

©Alexis Lautier, Tricyle


ien, passage. quant, virtualité de nos amours, e croiser peut-être, et ne se voir est long de quatre quatre mille mille, bjet de mon désir sur les bornes tude. t aléatoire pioche dans la foule Alors des mains viennent au devant préhendent et entraînent le sacrifié

ue arrivé à son but. humaines – nullement dérangées – e crainte, et sans tristesse, parcourant qui subtilisent l'individu prélevé, nveillante de la boite ''bonheur'' ls seront comblés par le contentement surplombe (tel l'Olympe), dance. et instant, n'avoir plus aucun langage, ar c'est là la réalité de leur jouissance. 11


Margaux Chataux

© Extrait de La caresse du temps sur une île

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©Alexis Lautier, Tricyle


CANARI. CAP CORSE. Une usine désaffectée pointe son nez à l'horizon. Tout est gris. Ses murs, ses fenêtres, son sol, les graviers alentours. Les plages aussi sont grises. Les gens s'y baignent. On me murmure que c'est une ancienne usine d'amiante, une de ces usines très attractives, à une époque où ce matériau était une solution d'avenir. Il se raconte que les ouvriers rentraient chez eux couverts de paillettes d'amiante. Les enfants tendaient leurs visages émerveillés pour danser sous les pluies d'étoiles filantes qui glissaient des grands manteaux des travailleurs. L'usine a fermé en 1965. Il n'en reste que du gris. Des briques grises qui chauffent au soleil, des galets gris que la mer fait chanter, du sable gris où il semble agréable d'enfoncer ses pieds, de la poussière grise qui est inoffensive aujourd'hui. Inoffensive, mais qui fait briller la mer en lui offrant des reflets argentés. Inoffensive, même si cette jolie poussière a entaché les poumons de dizaines d'ouvriers.

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Guy Meria est l'auteur de L’Aventure industrielle de l’amiante en Corse et ancien inspecteur des affaires sanitaires et sociales de Haute-Corse. Il raconte que la société ETERNIT, qui détenait l'usine d'amiante de Canari depuis les années vingt, a commencé à rejeter des stériles(1) dans la mer à partir de 1950. Guy se souvient que le rejet de ces stériles(1) a créé la plage de Nonza, celle que certains appellent la plus belle plage du Cap-Corse. Cette plage a fait disparaître la Marine de Nonza à force que les déchets de l'usine s'entassent le long de la côte. La Marine était habitée par quelques cabanes de pêcheurs et les locaux allaient s'y baigner. Guy confie « Je ne veux pas qu'on me vole la Marine de Nonza et ces souvenirs comme ça, sans combat ». C'est pourquoi Guy fait perdurer le souvenir de la lutte contre le rejet des stériles dans la mer, qui a duré de 1957 à la fermeture de l'usine en 1965. C'est « le premier combat écologique en Corse » affirme Guy Meria, « le premier, mais qu'on a perdu ». En effet, en 1960, le préfet de la Haute-Corse établit un arrêté interdisant le rejet des stériles à la mer, mais cet arrêté n'a jamais été appliqué. L'usine de Canari laisse derrière elle une plage artificielle, un site à l'abandon et quelques ouvriers morts à cause de l'amiante. Durant sa vie de militant, Guy a continué de s'opposer à la société ETERNIT à travers une autre lutte, celle de faire reconnaître les maladies liées à l'amiante comme des maladies professionnelles. (1) Dans ce cas, les stériles sont les restes de pierres

dont l'amiante a été extraite.

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©Alexis Lautier, Tricyle


Š Margaux Chataux, extrait de La caresse du temps sur une Île

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Chantal Millaud

Inspiré d’un tableau de Sadik Farabi

Nos villes fenêtres

Par les fenêtres ouvertes de vie multitude Les petits hommes s'agitent jambes Sur la brillance des vitres dynamique Arlequins habillés du temps vite La merveilleuse histoire écrite visage Se voudrait lisse glace dire Plaquée sur la surface artificielle Pantomime couleur électrique courir

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©Alexis Lautier, Tricyle


Ô villes humaines foules de chaleur bras Allumettes frottées contre la rue rire Abeilles qui respirent et meurent rouille Guerrières de l'existence et du sexe depuis

Poussière accrochée aux carreaux salir Sang des caniveaux colère Lavés sous la pluie des ans enfermés Chaux vive de l'oubli pieds

Les voix des fenêtres tremblent croisées Dans la prière des trottoirs fraternellement Lourde rumeur tissée d'écritures mains

Universelle haine-amour d'être ensemble

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© Charlotte Chauvin

©Alexis Lautier, Tricyle


©Alexis Lautier, Tricyle


Rémy Bourdette

LA FABRICATION DU VIVRE-ENSEMBLE

Il n’est aujourd’hui plus question de concevoir un bâtiment ou un espace public sans envisager, même inconsciemment, ses conséquences sociales. À ceux qui considèrent ce fait comme une évidence, rappelons que ce thème était totalement absent des grands ouvrages théoriques français du XVIIIe siècle sur l’Architectuxre et la ville(1). C’est au cours du siècle suivant, sous l’influence d’une minorité de visionnaires engagés ou philanthropes, que le métier d’architecte et le tout jeune métier d’urbaniste acquièrent cette responsabilité de plus en plus marquée à l’égard du politique, des modes d’habitation et des modes de socialisation. L’enjeu est devenu, depuis des décennies, une banalité quotidienne pour ces concepteurs de la ville. Ils considèrent, sans doute à juste titre, l’aspect social de leur création comme un meilleur critère de réussite que l’esthétique, absolument centrale dans les ouvrages théoriques du XVIIIe siècle, aujourd’hui passée au second plan. La grande récurrence de la thématique du vivre-ensemble – concept qui n’est pas toujours clair dans la bouche d’un sociologue, mais toujours nébuleux dans celle d’un étudiant en architecture – confirme cet empressement à vouloir résoudre la crise de l’individualisme et de l’indifférence généralisée, de la société atomisée, à laquelle la ville offre une matrice de plus en plus cohérentemalgré la proximité entre individus. En cela, il n’est sans doute pas irréaliste de croire qu’on peut aujourd’hui, avec une très grande aisance, vivre à quelques mètres de ses voisins sans jamais avoir à dépasser le stade des politesses dans l’ascenseur et des banalités quotidiennes. L’architecte ou l’urbaniste voulant y remédier répondrait à un désir sans doute très largement partagé, celui du retour à des liens de proximité sociale, sur le modèle des villes ou villages anciens. Il sera donc tenté, dans son travail, de produire des accidents, des hasards, des imprévus au sein d’un quotidien conformé, à orchestrer des frictions entre individus, alimenter des motivations d’échange en créant des sites de rencontre au sens littéral, et dont l’artificialité concurrencera parfois celle de leurs homologues virtuels.

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(1) Voir les écrits de l’Abbé

Laugier, Jacques-François Blondel, Etienne-Louis Boullée et Antoine Desgodets. Ces ouvrages marquent un tournant majeur dans la manière de considérer l’art de bâtir. Si la question des mœurs y est développée, elle reste encore très éloignée de la représentation sociologique actuelle.

(2) Henri Lefebvre va plus loin

dans l’analyse de l’habitant comme sujet théorique dans un article paru dans L’Architecture d’aujourd’hui en 1967, n°132. Il suggère que la pratique des architectes et urbanistes rejoint la pensée analytique des sociologues.

Le social a posteriori

On pourrait croire qu’il s’agit juste d’une imperfection des solutions proposées et non un problème fondamental, lié à l’intention même de fabriquer du lien social. Une brève analyse de quelques procédés permettra de clarifier nos remarques précédentes. Les initiatives pour créer des lieux partagés – communs – collectifs – d’échange ne manquent pas dans les projets contemporains et, bien sûr, dans les projets d’étudiants : jardins partagés, salles de coworking, salles de sport, coursives élargies pour devenir un lieu d’échange, aires de jeux, garderie, piscine collective, habitat participatif, ou encore ses produits dérivés qui se revendiquent comme tels au prétexte qu’ils contiennent une buanderie, une salle de jeux ou une cuisine groupées. La tendance actuelle fait honneur à la longue tradition française qui, depuis C.Fourrier, attribue une place centrale à l’imagination de nouvelles manières de vivre en collectivité ; du moins lui ferait-elle honneur si des projets véritablement inventifs et audacieux voyaient régulièrement le jour. Si le génie planificateur nous fait défaut – au profit d’ailleurs d’une approche plus modeste que ces grandes réformes sociétales qui ont rythmé l’histoire de l’architecture – la structure de pensée, elle, n’a que peu changé. En concevant, des espaces d’interaction sociale par le biais de son projet, l’architecte édifie ce qui doit être l’ossature d’un groupe à venir, autrement dit le ferment d’une sociabilité à posteriori . Pour celui-ci, les besoins doivent être prévus à l’avance, ainsi que, les envies, les rites et le confort d’habitants encore abstraits, de sujets théoriques(2).

Rémi Bourdette

Dans le cas du projet architectural ou urbain, le social est toujours un argument de vente avant de devenir un évènement sociologique. Ce désagrément, lié à la nature intrinsèque du projet, suppose non seulement la prédétermination du cadre spatial avant la formation d’un lien social (sauf dans les cas les plus aboutis d’architecture partagée – nous y reviendrons), mais aussi la production et l’entretien de celui-ci par l’espace même. En attribuant aux productions architecturales et urbaines la capacité de générer du vivre-ensemble, nous souscrivons à l’idée que le lien social peut sourdre à partir d’objets inertes, configurés à l’avance, ayant du coup un arrière-goût de machine anthropologique : machine à produire du vivre ensemble, machine à réunir artificiellement. Le simple fait que peu de gens envisagent de passer leur vie entière dans un même logement collectif, implique que tous ‘arrivent’ dans le projet, plus ou moins tôt, certes, repartis plus ou moins tôt, aussi, mais sans jamais risquer de planter leurs racines si profondément qu’on ne puisse les arracher au besoin.

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(3) Intervention du collectif

MonumentalEs dont fait partie la plateforme de recherche ‘Genre et Ville’ et ciblant les places parisiennes de la Madeleine et du Panthéon en 2018.

(4) Caroline de Haas est

la fondatrice d’Osez le féminisme, ayant intervenu dans un débat sur le harcèlementde rue contre les femmes dans le quartier Chapelle-Pajol à Paris.

Le cas de l’architecture participative, sur lequel d’autres pays comme l’Allemagne ou la Belgique ont acquis une certaine expertise, occupe une place privilégiée dans cette cohue d’initiatives. Lucien Kroll, un de ses représentants incontournables, a posé depuis les années soixante-dix le mode de fonctionnement, merveilleusement hasardeux, du projet participatif : rencontre des futurs occupants, réunions interminables en groupe puis individuelles, aller-retour constant entre le principe général du projet et les attentes individuelles, flexibilité, esthétique rebelle et chaotique, etc... Il n’y a guère que dans cette situation d’exceptionnel investissement du concepteur que le projet ne semble pas abandonner toute possibilité d’une formation spontanée de lien social, qui échapperait donc au rassemblement générique d’individus via l’objet construit. Cet investissement, très exigeant en matière de temps et d’effort, va de plus en plus passer par l’intermédiaire d’un tiers, chargé de rencontrer les intéressés et de résumer leurs envies et intentions pour les transmettre à l’architecte qui, en fin de compte, redevient l’artisan invisible des futures relations sociales. Il semble alors que, au travers de ce fonctionnement, on a fait du social le subalterne du construit ; on a fait du vécu, urbain ou architectural, la résultante d’une géométrie statique.

Rémi Bourdette

Structures régulatrices du social

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On aurait tort, cependant, de se limiter à étudier les seuls cas où le social est voulu par le concepteur, écartant ainsi la grande majorité de cas où son incidence est involontaire. Pensons par exemple aux aménagements P.M.R. qui, y compris dans des contextes de très faible utilisation (mairies de campagne, restaurants familiaux, etc.), contournent tout impératif de civilité et d’entraide – indispensables en l’absence de tels aménagements – au profit de l’indépendance de tous les acteurs. De même que les dispositifs urbains, le mobilier, l'éclairage, les grilles, qui font désormais partie intégrante du vocabulaire de l’architecte-urbaniste, dont la rudesse est rarement remise en question. On pense aussi à des idées telles que celle de Pascale Lapalud, qui propose une forme de mobilier inclusif comme solution à l’exclusion des femmes de l’espace public parisien(3). Ou encore celle de Caroline de Haas, qui soubaite élargir les trottoirs(4) pour diminuer le harcèlement de rue, et qui, à défaut de pouvoir transformer de l’intérieur les relations entre hommes et femmes dans la rue, ou de restaurer d’anciennes valeurs sociales comme le savoir-vivre et la galanterie ( jugées élitistes, conservatrices), confèrent à des objets matériels la responsabilité de transformer les relations humaines. Il ne s’agit pas de tourner en dérision ces revendications actuelles (empêcher toute forme d’exclusion des espaces publics), mais de montrer que par leur logique interne ces ambitions encouragent un recours systématique à des éléments inertes pour changer la manière de vivre la ville, au détriment d’une action directe sur le politique.


Dans chaque exemple, nous avons mis en opposition un recours par les sociétés traditionnelles à des valeurs éthiques (sentiment de communauté, civilité, entraide, galanterie, etc.) et le recours contemporain à des objets, des géométries urbaines, des institutions. Ainsi, ces deux modèles constituent des structures inertes ou qui, du moins, évoluent sur des échelles de temps considérablement plus longues que toute interaction humaine, ce qui justifie leur fonction stabilisatrice. L’inertie de ces éléments, dans l’exemple contemporain, ne tient pas seulement à une incapacité au changement rapide et spontané, mais surtout au fait que rien, dans leur efficacité supposée, n’exige un apprentissage social, direct ou indirect ; l’acquisition d’un savoir-vivre, la transmission, au sens neutre, d’une éthique de la vie urbaine. L’efficacité quitte le domaine interpersonnel, elle s’émancipe des comportements ou des perceptions individuelles, jugées trop imprévisibles. Le principe de moindre effort, qui, dans la morphologie de la ville, n’a cessé de lisser les topographies, de simplifier les tracés labyrinthiques, de faire pousser des escalators et des ascenseurs, de multiplier les moyens de transports, de concentrer les fonctions – bref, de fluidifier la ville – s’impose désormais à la psychologie urbaine : tout effort psychologique requis pour l’établissement ou le maintien d’une éthique de la vie urbaine est voué à sa destruction. Ce que nous cherchons à mettre en avant, c’est donc le remplacement progressif d’une ville de mœurs par une ville de dispositifs.

Rémi Bourdette

Du constat initial d’une indifférence entre les hommes malgré leur proximité, nous avons atteint une seconde forme d’indifférence, plus fondamentale, isolant l’homme de la ville qui l’entoure et, j’espère l’avoir montré, corrélée à la première par cette volonté de faire de la forme urbaine (au sens large) le déterminant exclusif du social. Paradoxalement, la seconde forme d’indifférence cherche à s’instaurer comme solution à la première. L’article de Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit nous a montré que de telles inquiétudes vis à vis de l’indifférence généralisée existent depuis presque aussi longtemps que l’urbanisme lui-même. Quitte à sacrifier le rêve d’une socialisation immédiate entre futurs occupants. À nous qui avons goûté, mieux que G.Simmel, à la liberté au milieu des foules ; à nous qui avons cru, plus que lui encore, que la constitution d’un espace pouvait déterminer son vécu ; à nous enfin qui considérons la sociabilité comme un effort et son exercice spontané comme un vestige de l’histoire, rappelons que l’urbanisme n’est pas, et n’a encore jamais été l’art de créer l’urbanité.

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Š Myr Muratet - Dispositif anti-SDF de la gare du nord, Paris

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Bonjour M. Muratet. Pourriez-vous vous présenter ? Qu'est-ce qui vous préoccupe et vous intéresse en tant que photographe ?

ENTRETIEN AVEC LE PHOTOGRAPHE MYR MURATET Le travail de Myr Muratet, photographe, parle des villes, de ceux qui y vivent en marge. Depuis plusieurs années, il photographie différents lieux qu'il observe et qui évoluent avec la sécurisation des espaces publics par des dispositifs anti-installation (comme les dispositifs anti-SDF ou anti-migrants). C'est après avoir découvert son travail lors de la conférence Paysage de l'inhospitalité(1) à la cité de l'architecture et du patrimoine que j'ai décidé de faire le lien avec mon mémoire de master en architecture qui porte sur la sécurisation de l'espace public en France. J'ai donc réalisé cet entretien afin de comprendre les sujets traités à travers le regard d'un photographe préoccupé par les mêmes questions que celles que je soulève. (1) Projection portant sur l'inhospitalité programmée,

Paris, 15 novembre 2017

Quelle place peut prendre le thème de la proximité et/ou de l'indifférence dans votre travail ? Dans le quartier que j'habite, à la Chapelle, la proximité avec les réfugiés, migrants, SDF, poly-consommateurs est permanente. Elle ne laisse personne indifférent. Certains en appellent à plus de police mais d'autres, et ils sont nombreux dans ce quartier populaire de Paris, aident, habillent, nourrissent, cherchent à loger les réfugiés et sdf du quartier. Des déjeuners sont préparés dans une école primaire, les bibliothèques accueillent les personnes, donnent accès aux postes internet, organisent des cours de français, etc. J'observe là une opposition passive mais durable du quartier et de ses habitants face aux pouvoirs qui cherchent, pour mieux les isoler, à assimiler réfugiés et insécurité. Il est relayé en ça par une campagne anxiogène de médias à leur service comme le Parisien et ses articles ahurissants sur le quartier…

Myr Muratet

© Myr Muratet - Météorite, dispositif anti-personnel rue Lafayette, Paris Nord, 2012

Je travaille depuis des années dans les quartiers nord de Paris, j'y vis aussi. Je photographie les lieux communs, les espaces publics ou désaffectés, (friches urbaines, terre-pleins du métro aérien, etc.) j'y rencontre parfois des personnes seules ou en communauté qui tentent d' investir ces espaces refuges et vivre là pour un temps dans une relative discrétion. J'observe aussi l'inexorable avancée de la privatisation des communs par les pouvoirs, publics ou privés, qui annexent les lieux, chassent les occupants et mettent en place d'infinis dispositifs humains et matériels pour empêcher toutes nouvelles occupations.

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Myr Muratet

© Myr Muratet - Aménagement, Paris, Nord 2003

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© Myr Muratet - Stalingrad, Paris. 2014


On ne peut observer en milieu urbain l’occupation, l’installation, l’utilisation ou la colonisation de lieux vacants que se soit par la flore, la faune ou des êtres humains sans être témoin d’une réaction des pouvoirs et de l’administration à la mesure de l’occupation. Gare du Nord, les SDF ont été chassés et des patrouilles de police et vigiles veillent à ce qu’ils ne réintègrent pas l’enceinte de la gare. Le nouveau mobilier est adapté pour empêcher toutes stations couchées voir même assises. Les braseros électriques ont été démontés. Les réfugiés et migrants africains qui avaient trouvé refuge sur le terre-plein sous le métro aérien ont été évacué, le terre-plein clôturé sur toute la longueur des stations aériennes est gardé par des maîtres chiens. Les terrains vagues qui abritaient les bidonvilles évacués sont dans un premier temps confiés à des sociétés de surveillance et bouleversés par des pelleteuses puis parsemés de dispositifs anti-installation comme l’enrochement (dépose de lourds rochers calcaires à espace régulier). Vous retournez régulièrement sur différents lieux que vous aviez photographié(1). À travers votre regard de photographe, vous avez pu observer ces lieux dans le temps : Il y a-t-il une évolution qui est liée à une volonté d'en exclure les occupants ? Je ne m’intéresse pas à l’exclusion de populations pas plus que je ne m’intéresse à leur intégration. Je laisse ça aux associations caritatives ou aux politiques comme Manuel Valls ministre de l’intérieur socialiste qui, à propos des roms, disait qu’ils n’ont, dans leur grande majorité, pas vocation à s’intégrer : « C'est illusoire de penser qu’on réglera le problème des populations roms… il n’y a pas d’autre solution que de démanteler ces campements et de reconduire [ces populations] à la frontière ». Les roms m’intéressent justement pour leur résistance ancestrale

à l’intégration d’où qu’elle vienne ! Ils en ont pour cela payé le prix du sang au cours des siècles. Plus largement et c’est ce qui mène mon travail, les êtres me touchent dès lors qu’ils aspirent non pas à s’intégrer, mais à s’émanciper. S’émanciper d’une vie tracée, qu’ils soient réfugiés, SDF, toxicomanes ou roms. Avez-vous observé les conséquences sociales, urbaines sur les lieux de dernier retranchement (lieux-refuges) ou une réinstallation dans les lieux où les personnes ont été délogés ? Oui, les personnes se réinstallent dans les lieux dont elles ont été évacuées quand l’espace est toujours vacant. Il est ainsi des bidonvilles aux portes de la Chapelle et d’Aubervilliers qui ont été évacués et réinvestis plus de cinq fois consécutives. Y a-t-il des contournements ou des adaptations de personnes sur ces dispositifs qui se veulent inconfortables, voir excluants ? Il y en a, et ils sont toujours plus dégradants pour les personnes qui les subissent car toujours plus contraignants pour les corps.

Propos reccueillis par Auguste Berry — le 25 novembre 2018

(1) Travail photographique autour de la gare du Nord et à Porte de la Chapelle à Paris.

Myr Muratet

Qu'est-ce qui a déclenché ce travail sur les dispositifs anti-installation ?

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Mathias Rollot

POROSITÉ et INDIFFÉRENCE ©Alexis Lautier

Par ce billet, je souhaiterais témoigner de notre indifférence disciplinaire à l’égard du non-humain. Plus encore que de « proximité », j’essaierai de montrer que c’est de « porosité » dont il est question avec ces animaux, végétaux, champignons, bactéries et réseaux vivants qui façonnent nos vies alors que nous sommes tous occupés sur nos smartphones, distraits par l’accélération sociétale et le bruyant du spectacle à l’œuvre. Dit en substance, le non-humain nous impacte malgré tout : et si l’architecture s’en préoccupait un peu ?

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L’architecture, en tant que discipline, est fondée sur l’idée qu’espace et être s’influencent ; que personnes et habitations dialoguent ; que nous ne sommes pas indifférents aux lieux que nous traversons et que ces derniers, en retour, sont construits par nos existences mouvementées. Au sein de cette mythologie fondatrice, pourtant, l’architecture reste nombriliste. Elle s’interroge sur la scénographie qu’elle déploie elle-même, débat du sens d’une géométrie ou d’une hauteur sous plafond, du positionnement d’un banc ou de la taille d’une baie. Mais quand s’interroge-t-elle sur autre chose qu’elle-même (et ce qu’on fera d’elle, à la limite) ? À savoir : si l’espace influence l’être, alors quel architecte a déjà réfléchi sérieusement à l’influence du feu sur l’âme, de la mer sur l’esprit, de la neige sur les émotions, de la pluie sur l’énergie, du solaire sur l’enthousiasme, des odeurs sur l’empathie, du bruit sur la santé, des insectes sur l’humour et des mammifères sur la joie de vivre ? Beaucoup pensent qu’un beau plan forme un espace agréable à vivre, mais peu osent s’aventurer sur le terrain de la porosité entre climatiques extérieures et climatiques intérieures. Et pourtant, quelle porosité !


(1) Corine Pelluchon, Manifeste

animaliste. Politiser la cause animale, Paris, Alma, p.100.

(2) Voir à ce sujet le fondateur

Par-delà Nature et Culture de Philippe Descola

(3) Au sens popularisé par

Peter Singer, La libération animale, Paris, Grasset, 1993.

(4) L’humain, ou, comme l’ont bien

relevé les critiques du terme anthropocène, en tout cas une partie de l’humanité - d’où les terminologies alternatives de capitalocène, technocène, démagocène et autre chtulucène, qui tentent de préciser quels acteurs et systèmes seraient les plus responsables que d’autres de l'effondrement écologique en cours.

fortuné pensait être le grand vainqueur mais qui finira tôt ou tard par se retourner contre lui. Cette utilisation du vivant au service de fins humaines par l’architecture est une méconnaissance profonde des raisons pour lesquelles la vie (qu’elle soit humaine ou non-humaine) n’a aucune finalité. Vivre ne sert à rien ! Ce qui ne signifie pas que la vie n’ait aucune valeur, tout au contraire : c’est précisément de la non-instrumentalité que la vie tire sa valeur (en ce qu’elle n’est pas moyen au service d’une fin). C’est en ce sens exact qu’une vision éco-centrée de la discipline voudrait déplacer le point de vue, l’horizon, l’objectif et les modalités d’actions architecturales, urbaines et territoriales pour réfléchir de façon plus équitable à l’égard des autres espèces avec lesquelles nous partageons cette planète et auxquelles nous sommes si franchement indifférents. Parce qu’aucune raison morale universelle solide n’invite à considérer que la vie humaine ait une « valeur » supérieure à une vie non-humaine, nous n’avons nul droit de continuer à poursuivre l’écocide généralisé. Au-delà même du fait qu’elle met en péril l’humanité, la sixième extinction de masse des espèces en cours est un crime sans nom contre le vivant et les écosystèmes. Et il n’y a qu’une et une seule espèce responsable de cela : l’humain(4). Dans ce contexte, l’architecture doit-elle continuer son

Mathias Rollot

C’est entendu : l’architecte n’est nullement en charge de la conception du vivant et des lieux eux-mêmes ; et l’architecture ne pourra jamais être que la coquille accueillant, accompagnant, invitant des processus habitationels toujours renouvelés, imprévus, fluctuants et extérieurs à elle. La discipline est faite d’idées, de discours, de matières réassemblées, d’argent et de programmes fonctionnels : un ensemble certes très humain. En quoi, pourtant, devrait-elle pour autant n’être envisagée que sous ses aspects les plus anthropiques ? Je le crois : il faudra bien accepter, au sein de l’effondrement sociétal déjà bien avancé, que s’approcher d’une justesse et d’une durabilité architecturale doive passer par une prise en compte plus « écocentrée » de nos établissements humains. Par ces propos, je voudrais confronter très directement l’anthropocentrisme de notre discipline, proposant d’entendre ce terme au sens très bien résumé par la philosophe Corine Pelluchon qui note que « dans une morale anthropocentrique, les autres vivants et la nature n’ont qu’une valeur instrumentale : tout tourne autour de l’humain qui, seul, a une valeur intrinsèque et est une fin en soi » (1). Cette définition doit nous faire réfléchir : n’avons-nous pas, justement, pour habitude d’utiliser au contraire, dans nos pratiques, la « nature » comme un pur moyen au service d’une fin humaine considérée comme supérieure ? Placer ici une allée plantée pour une raison de confort humain, réserver là-bas des « espaces verts » pour des considérations esthétiques, dessiner ailleurs encore ce bassin ou cette noue paysagère pour des questions de régulation, de gestion, de contrôles environnementaux : nous ne cessons d’utiliser la nature comme si elle était un simple outil à notre service. Issue d’une longue tradition « naturaliste » (2), cette vision « spéciste » (3) considère l’humain comme supérieur aux autres habitants et habitantes terrestres, qu’ils soient animaux, végétaux ou autre encore. Raciste, classiste, sexiste, spéciste : c’est systématiquement d’une domination sur l’altérité dont il est question. Un système viriliste destructeur dont l’homme blanc

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Mathias Rollot

business as usual, à se demander si oui ou non Le Corbusier était nazi, si oui ou non les grands ensembles sont habitables, si oui ou non Jean Nouvel a été brimé dans cette affaire de Philarmonie de Paris, si oui ou non le nombre d’or est opérant pour composer harmonieusement une façade, si oui ou non il est justifié qu’Aravena ait reçu le Pritzker ? Vu l’impact environnemental de la construction, les débats internes à la profession conduiront le monde à sa perte. Si l’architecture n’est pas capable de s’intéresser aux enjeux de son époque, qu’elle disparaisse ! D’autres pratiques, vernaculaires, collectives, improvisées, traditionnelles ou innovantes, conviviales, prendront sa place – sans soucis.

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Je voudrais insister encore un peu à ce sujet : la grande indifférence de notre époque est à l’égard du non-humain que nous ne réussissons pas, définitivement pas, à considérer à la mesure de ce qu’il mérite. Ne sont-ils pas proches de nous, pourtant, ces animaux que nous voyons au travers des barreaux du zoo(5) ? N’ont-elles pas quelque chose de sensible et touchant, ces pupilles mammifères qui nous observent ? Ne sont-elles pas respectables, ces grues cendrées qui chaque année traversent des milliers de km durant leurs migrations ? Tout comme les plantes, ne sommes-nous pas, nous aussi, des êtres phototropiques (attirés par la lumière solaire) ? L’architecture n’en a que faire, elle continue ses débats pour savoir s’il convient d’isoler par l’intérieur ou par l’extérieur, si la proportion du plan est élégante, si les vis-à-vis ne sont pas trop durs entre ces fenêtres, si le joint doit être creux ou saillant. Ce faisant, elle continue à contribuer très largement aux destructions écosystémiques et aux meurtres de masses qui y sont liés, en toute connaissance de cause, toute préoccupée qu’elle est, par des choses « autrement plus fondamentales » (sic). Proposer de voir en quoi toute vie est une fin en soi, c’est dire la manière dont nous n’avons nul droit d’exproprier tant d’êtres vivants sous prétexte que nous avons acheté une terre et qu’elle nous « appartient ».

Pour ne prendre que cet exemple – asphalter un sol, c’est tuer toute possibilité d’échange entre souterrain, surface et milieu aérien ; c’est annihiler en ce point toute possibilité d’installation pour les insectes, les plantes, les champignons et donc les oiseaux et les rongeurs. Voilà, concrètement, ce à quoi conduit la pensée spéciste. Quelle arrogance ! Sachant qu’il n’a été question, là, que d’une fine couche d’asphalte et ses lits de stabilisants. Pensons qu’à l’heure actuelle, en France, l’urbanisation bétonne l’équivalent de 4 terrains de football toutes les vingt minutes. Et qu’on ne parle, là, que du béton et des sols (etc.). L’architecture est indifférente à ces destructions qu’elle génère, et l’animal en elle a rarement été autre chose que matière esthétisante, romantique ou commerciale(6). Proximité & indifférence : c’est toute l’histoire des relations entre humain et non-humain qui pourrait être relue par ce binôme. Et ce, quoi que les vies animales et végétales impactent profondément nos vies, bien plus que nous ne le croyons. C’est d’une part de nous-même dont nous sommes privés lorsque nous vivons éloignés d’eux. Le « non-humain », je le respire à chaque instant, le foule à chaque pas : ce n’est même pas de « proximité » mais de « porosité » dont il est question ; tout cela m’impacte profondément. L’hypothèse biophilique d’Edward O. Wilson est fondée – nous avons besoin d’être au contact d’autres formes de vie pour nous épanouir, trouver un équilibre psychique, corporel, sanitaire, émotionnel. Quel architecte ose pourtant parler, en réunion, de l’influence de la météo sur l’humeur, du plaisir d’avoir un chat qui ronronne sur ses genoux, de l’importance de l’odeur innocente du basilic sur un balcon ? Quels enseignants et quelles enseignantes pensent, à l’occasion à interroger et nourrir leurs enseignements en Ecole d’Architecture, de réflexions sur les manières dont ce fameux « espace architectural » qui influence l’humain n’est pas composé que d’artifices humains ? Pour ne prendre à nouveau, qu’un exemple parmi tant d’autres : les matières proviennent


pertinent Zoos. Le cauchemar de la vie en captivité de Derrick Jensen, récemment paru aux Éditions Libre. (6) Dominique Rouillard

retrace une histoire précieuse et perspicace des relations et considérations entre architecture et animal dans L’autre animal de l’architecture, Cahiers thématiques n°11, Agriculture métropolitaine/ Métropole agricole, sous la direction de J. Buyck, X. Dousson, P. Louguet, Paris, MSH, 2012. (7) Mathias Rollot,

Les territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Paris, François Bourin, 2018.

(8) Jennifer Wolch, Zoöpolis,

in J. Emel, J. Wolch (éd.), Animal Geographies. Place, politics and identities in the Nature-Culture Borderlands, Londres, Verso, 1998.

de quelque part, elles ont été extraites, transformées, transportées, assemblées ; l’architecture ne tombe pas du ciel. Et pourtant, dans les revues, on n’a jamais donné à lire les paysages détruits par les bâtiments mis en valeur, fraîchement livrés et joliment photographiés. À savoir : qui un jour a assumé que sa construction avait pu, aussi, être destruction simultanée (d’un ailleurs, mais aussi d’un déjà-là) ? Penser éco-centré, c’est commencer par se poser la question : la biorégion(7) au sein de laquelle on me demande de concevoir un projet sera-t-elle mieux avec, ou sans, ce projet ? La construction de ce pavillon contribuera-t-elle à la vallée, ses écosystèmes et synergies, ses rythmes, alliances et équilibres ? Et, si non, alors, de quel droit ruiner ces derniers ? Je voudrais préciser avant de conclure en quoi, si les aspects « non-humains » sont certes travaillés par les courants bioclimatiques, c’est avant tout – une fois de plus – pour des raisons de confort humain. Peu d’entre nous seulement ont autre chose que de l’indifférence à l’égard des chauves-souris, des grenouilles, des écureuils, des lombrics, des fourmis et des étourneaux. Discipline spéciste, l’architecture – même bioclimatique –, ne s’occupe que de l’humanité ; oublie la possibilité d’œuvrer à des formes de zoopolis(8) plus durables et équitables... Ce ne serait pas grave, si elle ne perpétuait pas, simultanément, la catastrophe à l’œuvre. Perdue dans ses pensées, l’architecture oublie de regarder ses pieds et de constater qu’elle piétine, depuis bien longtemps déjà, des êtres vivants ayant eux aussi désir de vivre. Insultante indifférence.

Mathias Rollot

(5) À ce sujet, voir le très

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Š Mathilde Azoze, Noisy Paris

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Fiona et Mathéo Fradet

Il nous est apparu que le désir porté par Esperluette de promouvoir l’écriture et la lecture en architecture est déjà un acte qui promeut la proximité. Nous voulons saisir cette opportunité pour formuler des questions. Des questions d’actualités, des questions que l’on se pose quotidiennement, et peut-être régulièrement au travers d’une vie. Des questions en vrac. Une écriture où deux voix se croisent et s’entremêlent. C’est un dialogue. Nous sommes frère et sœur. Des questions en échos. Nous nous retrouvons dans certains cheminements, d’autres nous sont propres. Une écriture automatique. Écrire tout ce qui vient. Spontanément. Partir de deux thèmes et écrire tout ce qui semble s’y attacher. Faire des associations d’idées. Nous nous adressons à toi. Tu as sûrement des questions en commun avec nous, tu en as sûrement plein d’autres et des manières différentes d’y répondre. Tu es peut-être indifférent·e à certaines d’entre elles mais nous voulons te les poser. Nous cherchons l’intimité dans la proximité physique d’une page de papier. Être proche de toi qui nous lit en parlant du monde qui nous lie.

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Est-ce que le monde va si mal ? * Es-tu indifférent ? Te sens-tu indifférent ? Des fois ? Souvent ? Trop souvent ? Est-ce que tu dis de toi-même que tu es indifférent ? Peut-on dire de soi-même que l’on est indifférent et ne rien y faire ? Comment cela fait d’être indifférent ? Est-ce que c’est frustrant ? Joyeux ? Énervant ? Il y a-t il une émotion ? Plusieurs ? Comment fais-tu pour les évacuer ? Es-tu indifférent à tes émotions ? Es-tu indifférent à celles des autres ?

Fiona & Mathéo Fradet

Tu ressens quoi quand tu es avec d’autres ? De la curiosité ? Une envie d’échanger ? De la peur ? De l’indifférence ? De la compassion ? De l’amour ? Est-ce que tu crois qu’on peut être proche à distance ?

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Pourrais-tu expliquer simplement ce qui te rend indifférent ? Y a-t-il des sujets qui te rendent plus indifférent que d’autres ? Y a-t-il des moments dans ta journée où tu es plus indifférent ? Avant ou après ton café ? Avant ou après ta douche ? Es-tu plus indifférent aux autres quand tu prends les transports ? Penses-tu qu’ils le sont aussi ? Penses-tu qu’ils t’ont remarqué ? Les as-tu tous remarqués ? Est ce-que c’est être indifférent que de ne pas les avoir remarqué ? Voudrais-tu te rapprocher d’eux ? Échanger ? Leur faire un signe ?

* Référence au spectacle de la Cie KTHA Est-ce que le monde sait qu’il me parle, 2009.

As-tu prêté attention à cette dame âgée qui cherchait en vain une place libre ? Lui as-tu laissé ta place ? T’es tu senti indifférent au fait que tu allais maintenant être debout pour le reste du voyage ? T’es-tu senti plus proche d’elle quand elle a esquissé un large sourire avant de te remercier ? As-tu agi de la sorte hier ? Avant-hier ? Étais-tu moins enclin à laisser ta place à ce moment là ? Pourquoi ? Avais-tu pris ton café ? N’avais-tu pas fait attention car tu étais plongé dans le journal, à lire l’article sur la crise des migrants ? Te sens-tu impuissant face à cette crise ? Est-ce que l’impuissance rend indifférent ? Peut-on parler de l’état du monde sans être indifférent ? Voudrais-tu en parler à l’inconnu assis près de toi ? Est-ce que le monde va si mal ?

Qui est cet autre qui m’est semblable et différent ? Comment puis-je rester indifférente face à ses souffrances, ses joies, ses espoirs ? Avons-nous les mêmes rêves ? Avons-nous les mêmes traumatismes ? Est-ce que voir des atrocités en images me protège ? Est-ce que c’est réellement plus dur en vrai ? Est-ce que notre cerveau à ce moment se met en état d’indifférence pour survivre ? On parle de dissociation quand on est soumis à un choc trop rude, tu crois que c’est vrai ? Pourquoi se sent-on proche de quelqu’un avec qui on vit une histoire douloureuse ? Tu penses que les victimes d’une prise d’otages deviennent amis ? Sommes-nous libres d’être indifférents ? Est-il nécessaire d’être indifférent ? Parfois ? Des fois ? Souvent ? Toujours ?


C’est quoi pour toi être proche ? La proximité, c’est être proche par les sentiments ? Par les pensées ? Physiquement ? Est-ce que tu te considères à proximité de tous les gens que tu croises dans la rue ? Est-ce qu’il t’arrive de prendre du temps juste pour les regarder passer ? Vivre leur vie ? Est-ce que toi aussi tu es spectateur de la vie des autres ? Parfois ? Souvent ? Jamais ? Est-ce que tu es déjà allé au théâtre ? Est-ce que le théâtre est déjà venu à toi ? Tu te sens proche des autres spectateurs quand tu vas au théâtre ? Est-ce que le fait d’assister à la même chose au même moment crée des liens ? Est-ce que tu penses qu’un regard partagé est une proximité ? As-tu l’habitude de soutenir le regard d’inconnus ? De t’y tenir ? De t’y accrocher ? Est-ce que tu évites les regards ? Est-ce que tu les cherches ? C’est intrusif de vouloir de la proximité ? Sommes-nous intrusifs en ce moment même ? Alors que tu n’as peut-être rien demandé ? Es-tu plus ou moins indifférent quand tu rentres du travail ? Penses-tu qu’il y a une relation entre être indifférent et être fatigué ? Est-ce qu’il y a une heure où on n’est jamais indifférent ? Est-ce qu’il y a un mois où l’on est avenant ? Peut-on tous être indifférents au même moment ? Nous sentons nous tous proches de l’équipe de France quand elle gagne la coupe du monde ? Et sommes nous du même coup tous indifférents à la guerre en Syrie ? Ça t’arrive d’aimer la terre entière ? Est-ce qu’on peut aimer la terre entière ? Avec tous les salauds qu’il y a dessus ?

Est-ce que l’humanité est aimable ? Tu t’es d’ja posé la question de ce qu’on foutait sur terre ? Est-ce qu’il y a une réponse ? Des réponses ? Est ce que la réponse change ? Tu sais toi, à quoi tu peux bien servir ? Et moi, à quoi je sers ? Et mon frère ? Est-ce qu’on est là pour servir à quelque chose ? Existe-t-il une catégorie de personnes qui sont là sans être là ? En fais-tu partie ? En faisons-nous tous partie ? Parfois ? Souvent ? Trop souvent ? Te sens-tu proche de ton écran ? Est-ce que le monde va si mal ? Est ce que les liens du sang nous unissent réellement ? Tu te sens proche de ta famille ? Même celle qu’on appelle lointaine ? Ou germaine ? Es-tu plus proche de tes amis que de ta famille ? De quoi parles-tu avec ta famille ? Parles-tu de questions plus intimes qu’avec tes proches ? Parles-tu avec tes animaux de tes questions intimes ? Voudrais-tu changer le monde ? En parles-tu d’abord avec tes amis ou avec tes animaux ? En parles-tu ? Je veux dire est-ce que tu préfères en parler ou l’écrire ? Le dessiner peut être ou passer directement à l’acte ? Doit-on changer le monde ? Est-ce un devoir ? Est-on libre de changer le monde ? Pour quel autre monde ? Que garderais-tu ? Que remplacerais-tu ? Penses-tu que je changerais les mêmes choses que toi ? Te sens-tu plus proche de moi maintenant qu’au début du texte ? Et de ma sœur ? Tu me crois quand je te dis que c’est ma sœur ? Dois-je me sentir proche de ma soeur parce qu’elle est ma soeur ou parce que j’écris avec elle ce texte ? Est-ce qu’une feuille blanche remplie de mots peut nous rapprocher ? Est-ce que le fait que tu lises en ce moment mes mots crée une proximité entre nous ? Tu ne trouves pas ça bizarre que je ne t’ai jamais questionné sur ce que toi tu vis,

Fiona & Mathéo Fradet

Est-ce une manière d’échapper à nos responsabilités ? Une manière de suivre le cours de sa vie ? Pourquoi est-on moins sensible à ce il arrive aux autres plutôt qu’à nos proches ? Est-ce de l’indifférence d’être moins sensible ? Y’en a-t-il qui naissent moins sensibles que d’autres ? Peut-on apprendre l’empathie ?

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sur ce que tu ressens ? Tu ne trouves pas ça bizarre que je ne t’ai jamais parlé, à toi ? Et là ? Tu trouves ça bizarre que je veuille le faire ? Tu trouves ça bizarre qu’on s’intéresse à toi ? Même si on ne te connaît pas ? Est-ce que je pose trop de questions ? Est-ce qu’on est les seuls à pouvoir se poser des questions ? Et pourquoi est-ce qu’on a cette faculté ? Pour le progrès ? Tu vois du progrès dans le monde toi ? Tu arrives à penser que tout ce que nous avons accompli jusqu'à présent c’est du progrès ?

« Ils crevaient comme des mouches et je me taisais. Quand il voulait du pain, j’arrivais avec mon crucifix. Tu crois que ça se mange, le crucifix ? » Heinrich, le curé, dans Le Diable et le bon Dieu de Jean-Paul Sartre, 1951, Gallimard.

Pourquoi sommes-nous si peu intéressés par le sort de notre planète ? Est-ce une question qui t’intéresse toi le sort de notre planète ? Es-tu plus intéressé par le sort de l’humanité que celui des animaux ? Te sens-tu proche des animaux ? As-tu un chien, un chat ? Une vache, un lama ? Tu crois que l’état d’urgence protège les animaux ? Tu crois que l’état d’urgence nous rapproche ? La proximité est-elle anxiogène ?

Fiona & Mathéo Fradet

Est-ce que le monde va si mal ?

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Est-ce que tu t’es déjà senti impuissant face à une personne qui pleurait devant toi ? Tu fais quoi dans ces cas là ? Tu la regardes en coin ? Tu tentes de déterminer la gravité des pleurs ? Tu tournes la tête par esprit de pudeur ? Aimerais-tu la consoler ? Quand est-ce qu’on connaît l’autre ? Est-ce qu’être proche c’est une intuition ? Et comment savoir si l’autre la partage ?

La proximité est-elle seulement une affaire de distance ? Dans ce cas quand considères-tu que quelqu’un est proche de toi ? Cela se compte-t-il en centimètre, en mètre, en kilomètre ? Pourquoi suis-je gêné quand quelqu’un d’inconnu me parle de trop près ? Si je l’avais connu l’aurais-je laissé me parler de si près ? Si l’on se rencontre dans la rue me reconnaîtrais-tu ? Peut-on se rapprocher facilement de quelqu’un dans la rue ? Plus facilement que dans d’autres pays ? Notre société favorise-t-elle la proximité ? Notre société permet-elle de se rapprocher des inconnus ? Dis-tu inconnu ou étranger ? Suis-je raciste si je parle d’étranger ? Sommes-nous plus proches de nos SDF que des migrants ? Pourquoi le SDF qui habite en bas de mon immeuble serait-il le mien ? Est-ce un proche ? Pourquoi ça me rend triste ? En quoi ça me concerne ? Est-ce que c’est parce que c’est un être humain ? Est-ce un réflexe égoïste de vouloir l’aider ? Est-ce pour me donner bonne conscience ? Est-ce que cette situation change quelque chose à ma vie ? Est-ce que je ne vais pas rentrer chez moi et l’oublier ? As-tu déjà pleuré toute une nuit après avoir croisé les yeux d’un SDF qui, en s’accrochant à ton regard, t’a demandé pardon ? Tu trouves ça normal que ce soit lui qui s’excuse ? De quoi est-ce qu’il s'excuse ? Est-ce qu’il est coupable de la situation ? Est-ce que quelqu’un est responsable de cette situation ? Et toi ? Est-ce que tu t’excuses de vivre dans un certain confort ? C’est quoi le confort ? C’est avoir des amis ? Une famille ? Un boulot ? Une passion ? Un frigo ? C’est vivre dans un quartier avec des espaces verts ? As-tu des enfants ? Que ferais-tu s’ils partaient se radicaliser ? Serais-tu encore proche d’eux ? Serais-tu indifférent s’ils te demandaient de l’argent pour financer leur voyage ?


Est-on radical quand on s’engage pour WWF ou Greenpeace ? Est-on radical quand on pense que la société va mal ? Est-on encore plus radical en affirmant qu’elle va bien ? Est-on radical si l’on considère que Macron ce n’est pas pire que Le Pen ? Es-tu indifférent à la politique ? Ça t’intéresse toi ton rôle de citoyen ? Est-ce que le but des médias c’est de nous informer ou de nous dissocier ? Pour qu’on ne puisse plus réagir ? Ça fait quoi de ne plus pouvoir réagir ? Et c’est comment d’agir ? Tu fais quoi toi quand tu as la sensation d’agir ? Tu bouges ? Tu hurles ? Tu écris ? Tu chantes ? Tu lis ? Tu ne fais rien ? Est-ce que ne rien faire c’est un acte ? Est-ce que c’est un acte que l’on peut revendiquer ? Parfois ? Souvent ? Trop souvent ?

Est-on plus proches à la campagne qu’en ville ? Est-on plus indifférent aujourd’hui qu’il y a cinquante ans ? Est-ce que l’architecture c’est politique ? Tu y crois toi en l’architecture participative ? Et l’urbanisme temporaire ça t’inspire quelque chose ? Tu penses que l’agriculture urbaine a un avenir ? Tu savais toi que le sable est la troisième ressource la plus exploitée après l’eau et le pétrole ? Tu te dis quoi quand tu comprends que l’architecture est pour beaucoup dans le processus d’épuisement de nos matières premières ? Tu penses qu’il faut des architectes ? Est-ce que tu penses aux personnes qui fabriquent ce que tu consommes ? Est-ce que tu sais qui fabrique ce que tu consommes ? Est-ce que tu continues d’acheter des pantalons même si tu sais qu’ils sont faits par des enfants ?

Est-ce un acte de résistance ?

« Karsky : J’ai rencontré votre père la semaine dernière. Est-ce que ça vous intéresse encore d’avoir de ses nouvelles ? Hugo : Non. Karsky : Il est fort probable que vous porterez la responsabilité de sa mort. Hugo : Il est à peu près certain qu’il porte la responsabilité de ma vie. Nous sommes quittes. » Les mains sales de Jean-Paul Sartre, 1948, les Temps Modernes

Est-ce que tu sais ? Est-ce que tu essayes d’oublier ? Tu penses que c’est une mode que de vouloir manger sainement ? Est-ce que c’est égoïste de ramener les choses à soi ? De se dire que ça pourrait être nous ? Ou que ça ne pourrait pas ? Ça te va toi de faire partie des autres ? Est-ce que tu crois que nous sommes tous liés les uns aux autres ? Ou tu te considères comme un, seul et unique ? Est-ce que le fait d’exister nous unit ? Es-tu indifférent ?

Est-ce que ça va ?

Fiona & Mathéo Fradet

Est-ce que le monde va si mal ?

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Remerciements & Crédits Nous souhaitons adresser nos remerciements à : Marion Devillers, Eric Watier, Robert Célaire, Khedidja Mamou, Laurence Ravoux, Laurent Salomon, Yves Perret, Dominique Gauzin-Müller, Michel Poirieux et Vincent Cavaroc de La coopérative Illusion-Macadam, Nicolas Pruvost de l'espace Jeunesse de Montpellier, l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Montpellier. Merci au comité de lecteurs·trices bénévoles : Laure Roumanille, Marion Weymuller, Léanna Grassies, Aude Sauget, Zoé Courtiel, Amandine Martin, Corentin Bonnardon, Auguste Berry Merci au comité événementiel bénévole : Léo Coste, Garance Jeanmet, Axelle Jabaudon, Amandine Martin, Quentin Fricheteau Merci aux étudiant·e·s bénévoles : Lucas Reyne, Julie Andrieu, Marion Dufour, Estelle Marchini Merci à nos ocntributeurs Ulule et à tous ceux qui nous ont apporté leur soutien et fait en sorte que cette revue voit le jour ! Financements : CROUS de Montpellier Occitanie Montpellier Université d'Excellence Ulule plateforme de financement participatif

Impression & Fournitures : Grand carnet imprimé en risographie dans la Drôme Provençale par Papier Machine sur un papier Munken Print White 115g/m2 Petit carnet imprimé en risographie à l'ENSAM sur du papier recyclé 80g Couverture imprimée par Copycom, Montpellier sur un papier Arjowiggings Pop'Set 120g/m2 Achevé d'imprimé en janvier 2019 Typographies : Poppins design by Indian Type Foundry Libre Baskerville by Impallari Type


La Revue souhaite valoriser les initiatives collaboratives, engagées et créatives. À chaque numéro, nous invitons une jeune entreprise, une association, ou toute personne souhaitant partager avec nos lecteur·rice·s le projet qui les anime. Cet espace leur est dédié.

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Waël Abuissa

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Pierre Alies

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Fiona Fradet

Comédienne et scénographe à Nice Les mots et le corps

Étudiante à l’ENSA Montpellier Lundi matin à Figuerolles

Auteure à Montpellier Célébrer la matière urbaine

Photographe à Paris et en Europe Paysages de l’inhospitalité

Pascal Niyri

Écrivain et libraire bénévole à Montpellier Art total

Yves Perret

Architecte-cantonnier Mille possibles de rêves concrets

Françoise Renaud

Auteure à Montpellier Décrire les pulsations du monde

Mathias Rollot

Enseignant-chercheur à l’ENSA Marne-la-Vallée Humanités environnementales

Manuela Rössler

Diplômée des Beaux Arts de Marseille Habiter la Plaine

Mathéo Fradet

Architecte à Arcueil Art singulier

Alexis Lautier

Architecte designer à Montpellier Observation drolatique du monde

n°00

Février 2019 12 euros


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N°00 - Proximité & Indifférence by revue-esperluette - Issuu