SHANGWHY métapole agricole
Que devient la ville quand la campagne disparaît ?
Emilie Cam & Rémi Ferrand
SHANGHAI / CHINE
Villes & Solidarités
BOURSES
jeunes architectes
2008
Emilie CAM & RĂŠmi FERRAND http://shangwhy.blogspot.com
camemilie@yahoo.fr remiferrand@hotmail.com
Autant que Shanghai la ville réelle, c’est de Shangwhy dont nous dressons ici le portrait : l’avatar fantasmé, l’icône urbain révélateur de tous les enjeux et de toutes les ambitions. Cette agglomération est une métapole : un nouvel ensemble urbain « distendu, discontinu, hétérogène et polynucléaire » selon les mots de François Ascher. Dans un pays où Population, Histoire et Culture demeurent profondément rurales, c’est par la campagne que nous avons approché la ville. Les enjeux urbains et les solidarités semblent s’articuler, en Chine, autour de problématiques agricoles.
WHY SHANGHAI ?
En mai 2010, s’ouvrira l’Exposition Universelle de Shanghai. A quelques mois de l’événement, la ville la plus peuplée du pays le plus peuplé de la planète n’est plus qu’un vaste chantier. Dans la poussière des travaux, sous le compte à rebours géant de la station « People’s Square » ou dans le ventre des échangeurs autoroutiers baignés de lumière bleue, partout où bat le rythme de la grande ville, règne la même fébrilité et la même attente. Le village de pêcheur d’il y a 200 ans, le comptoir colonial d’il y a 150 ans, la place financière d’il y a 100 ans, la cité capitaliste dénoncée par le nouveau pouvoir communiste d’il y a 60 ans, s’est soudain réveillée pour radicalement changer de dimension. En 1983, le plus grand bâtiment de la ville mesurait 84 mètres et datait de 1934. Aujourd’hui Shanghai compte deux des dix plus grandes tours du monde, le train de passager le plus rapide et apparaît comme l’épicentre d’un mouvement d’urbanisation de masse d’une ampleur jamais connue dans l’histoire de l’humanité. Durant 5 mois, de mars à août 2009, nous avons voulu comprendre le développement et dresser le portait d’une ville, Shanghai, à un moment particulier, l’éclosion d’un nouveau centre possible de l’économie mondiale. Le travail présenté ici procède d’une lecture urbaine participative ou d’un « délire interprétatif » à la façon de Salvador Dali. Dans ces jours d’attente, avant que ne s’expose aux yeux du monde ce grand laboratoire urbain, nous avons parcouru cette ville région avec en bandoulière un appareil photo et plusieurs questions simples. Shanghai va-t-elle devenir la capitale du XXIème ? Que devient la ville quand la campagne disparait ?
Pour appréhender cet au-delà de la ville et du territoire que semble être Shanghai, nous avons procédé avec méthode. La carte suivante reproduit nos différents parcours et restitue notre découverte progressive de l’agglomération. Chaque point de la carte représente un thème, un sujet sur notre blog ou dans le livre qui accompagne l’exposition, et une facette du portrait de Shangwhy. Shangwhy plutôt que Shanghai, pour assumer une part de subjectivité, ne pas reproduire une analyse morphologique de plus, et restituer la polysémie de cette ville du « ET », au sens de Françoise Ged, où les réalités se superposent plutôt qu’elles se succèdent. En 9 thèmes complémentaires voici l’avatar, la ville chimérique et monstrueuse de l’âge de la métapolisation, du citytainement et des enjeux environnementaux globaux.
Agriculture et rapport Ville / Campagne Shanghai étant une ville jeune (moins de 200 ans), la superposition naturelle de la ville sur la campagne est une histoire récente, actuelle, et souvent extrêmement visible. Le territoire de Shanghai est agricole par essence et par nécessité. Cette plaine alluviale, gagnée sur la mer par l’accumulation des limons charriés par le Yangtsé, a été structurée et consolidée par l’homme. La trame agricole rigoureuse s’est progressivement transformée en trame urbaine. De fait, les agricultures urbaines ou de petites échelles sont omniprésentes. Dans les méandres de l’urbanisation, sous un échangeur ou le long d’une voie rapide, la multitude des jardins vivriers installés sur quelques mètres carrés, et souvent entretenus par des travailleurs migrants venus de la campagne, donne une dimension nouvelle au rapport Ville/Campagne.
People Au début des années 1950, le gouvernement chinois a mis en place un système très restrictif de contrôle des flux intérieurs de population dont l’instrument est le «hukou» (㓆♲) ou livret d’enregistrement de résidence. Initialement, le système interdisait à toute personne née dans une certaine ville ou province de vivre ou travailler dans une autre (à moins d’obtenir un nouveau document). Le hukou urbain permet de travailler en ville, d’y scolariser ses enfants et de bénéficier des droits sociaux. Le hukou agricole ne donne accès qu’aux infrastructures vétustes des zones rurales. Ce système a objectivé la séparation existante entre les populations urbaines et rurales. Dans le même pays se côtoient deux populations, que tout oppose. La fracture est particulièrement visible dans les villes.
Architecture De 1966 à 1976, pendant les années de la révolution culturelle, la plupart des écoles d’architecture et d’urbanisme chinoises ont été fermées. Quand a été déclenché le grand mouvement de libéralisation économique et que s’est accélérée l’urbanisation du pays, la Chine manquait de concepteurs et des pans entiers de son patrimoine intellectuel n’avaient pas été transmis. Le rythme même de l’urbanisation a imposé ses propres contraintes de temps et de conception.
Economie Depuis 1980, le PIB chinois par habitant a été multiplié par 20. Dans le même temps les inégalités ont doublé. Dans la capitale financière en devenir qu’est Shanghai, l’énergie d’une société de croissance est communicatif. Consommation et modernisation : la fascination d’une machine à laver, d’un vélo électrique, demain d’une voiture semblent assurer un socle de stabilité au système politique.
Héritage Shanghai a été en Chine la ville de l’importation des idées et des formes venues de l’étranger. L’important patrimoine Art-déco de la ville en témoigne. László Hudec est l’architecte le plus représentatif de la période des concessions. Né austro-hongrois, fait prisonnier par les russes en 1916, il s’échappe d’un train qui le déporte en Sibérie près de la frontière chinoise, parvient à rejoindre Shanghai et s’y fait embaucher par une firme américaine pour construire en quelques années les bâtiments les plus marquants du patrimoine de la ville. La dimension globale de Shanghai tient également à ses personnages.
Icône Puxi / A partir de 1842, une ville coloniale s’organise au Nord d’une bourgade de 200.000 habitants. Le quai, appelé Bund par la main d’œuvre indienne de l’empire anglais, devient la façade de la ville. Sur ce kilomètre de berges va se constituer une collection d’architectures commerciales. Pudong / En 1990, Shanghai compte 14 millions d’habitants. Le maire de la ville, Zhu Rongji, ouvre à l’urbanisation les champs et les cabanes de Pudong situés à l’Est du Huangpu. En vingt ans à peine se dressent un essaim de tours de grandes hauteurs agglomérées autour de « l’Avenue du Siècle ». Pudong/Puxi, l’iconologie de Shanghai pourrait tenir toute entière dans ce face à face. Le soir, les deux rives du Huangpu s’illuminent et une foule considérable déambule de part et d’autre. Les deux ensembles se font face mollement jusqu’à ce que l’obscurité revienne : à 23 heures tous les soirs.
Infrastructure Les infrastructures constituent la véritable excellence de Shangwhy. Ponts, autoroutes, systèmes portuaires ou hydrauliques, la ville multiplie les records et la plupart des réalisations ne sont pas exemptes de beauté. Si une autoroute est bruyante à même le sol, les voitures sont imperceptibles quand elles circulent au sommet d’un viaduc, fut-il implanté en centre-ville. La tradition ancienne d’un pouvoir centralisé et autoritaire est vraisemblablement à l’origine de cette efficacité. Pour des sinologues comme Karl Wittfogel, ce système politique trouverait son origine dans les spécificités de la culture du riz et les aménagements hydrauliques à grande échelle que celle-ci nécessite.
One City / Nine Towns L’opération «Une ville et 9 cités», lancée en 2001 est une stratégie d’animation et de structuration de la banlieue de Shanghai. L’objectif affiché consiste à déplacer 1 millions d’habitants de l’intérieur du premier périphérique de Shanghai pour les implanter dans des villes satellites progressivement reliées par des systèmes de transport. Ces points d’urbanité font explicitement référence à des cultures et des modèles urbains étrangers : villes anglaises, allemandes, espagnoles, américaines ou suédoises. Cette démarche vise à caractériser et à identifier des territoires plus vastes autour de chacun de ces quartiers nouveaux. Tout autour de Shanghai, des espaces agricoles, progressivement densifiés et urbanisés, sont devenus de fait des espaces urbains.
Territoire Le territoire de Shanghai est une matrice. La géométrie régulière du système hydraulique et la forte centralisation de l’aménagement confèrent à l’urbanisation en cours l’apparence d’une grande rationalité et d’une artificialité proche parfois de l’abstraction. La superposition de programmes standardisés sur un territoire agricole très structuré se fait selon une logique de sectorisation assez claire. Les mutations se font par bulles et toutes les juxtapositions sont possibles. La rupture est franche avec les systèmes urbains du passé : toute la grammaire urbaine des villes d’eau précédant l’urbanisation massive (quais, canaux, galeries, logique des hameaux linéaires) n’existe plus que dans des enclaves historiques très localisées.
SHANGHAI HAI PARIS aller/retour
A Shanghai, les paysans habitent en ville
Thames Town, Songjiang
Chessy, Marne-la-VallĂŠe
Exposition du 23 octobre 2009 au 7 mars 2010 Espace Fondation EDF
6, rue RĂŠcamier 75008 Paris
Raphaële Goulet Lucha Libre Mexico, Tuxtla Guttierez, Tijuana / Mexique
Cécile Leroux - collectif... et alors ? architectes New Orleans +1m La Nouvelle Orléans / Etats-Unis
Emilie Cam & Rémi Ferrand - ReW 2009 Shangwhy, métapole agricole Shanghaï / Chine
Marie Périn & Grégoire Barraud - TICArchitecture This is a canvas Londres / Grande-Bretagne
Mathilde Métais & Pierre Charpentier Le quartier du crépuscule... Bamako / Mali
Depuis 1992, la Fondation EDF offre tous les deux ans cinq bourses à de jeunes architectes diplômés depuis moins de cinq ans pour un projet d’étude à l’étranger. En 2008, le jury a distingué huit lauréats : Emilie Cam et Rémi Ferrand, Raphaële Goulet, Cécile Leroux, Mathilde Métais et Pierre Charpentier, Marie Périn et Grégoire Barraud. La Fondation EDF Diversiterre vous invite à découvrir le résultat de leur recherche sur le thème «Villes et Solidarités».